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Charles Buet
La mitre et l'épée
Roman historique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318543
Table des matières
INTRODUCTION HISTORIQUE
LA MITRE ET L’ÉPÉE
I Pourquoi maître Philippe Maubuisson était à la fois triste et joyeux, et du désarroi qui régna, pour cette cause, en l’hôtellerie de L’HOMME SANS TÊTE,
II Comment l’évêque de Genève fut reçu dans la capitale de son diocèse.
III Où sont expliqués les deux chapitres précédents.
IV De l’inconvénient qu’il y a à laisser les portes ouvertes, et comme quoi la parole ne fut donnée à l’homme que pour déguiser sa pensée.
VI Dans lequel est démontrée la vérité du proverbe Fin contre fin ne vaut rien pour doublure.
VII Comment Pierre du Terrail, après avoir trompé le Florentin, trompa le peuple, les chanoines, son prince, et finit par se tromper lui-même.
VIII Comme quoi Pierre du Terrail trouva d’excellentes raisons pour justifier sa félonie.
IX Du danger qu’il y a de se mêler aux émeutes
X Bataille.
XI Gilberte.
XII Finis coronat opus.
LE VŒU DU NOTAIRE TRUCHET
Chronique de l’an1496
I
II
III
IV
V
LE VIATIQUE
UN MOINE FAINÉANT
COLLECTION SAINT-MICHEL
LA
MITRE ET L’ÉPÉE
CCHRONIQUE GENEVOISE
–1496–
PAR
CHARLES BUET
PARIS
G, TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR
DE L’ŒUVRE DE SAINT-MICHEL
6, rue de Mézières, 6
1877
A M. LÉON GAUTIER
Ce n’est pas au savant professeur à l’Ecole des Chartes, cher Maître, que ce livre est dédié, quoique ce soit un de ces récits historiques que vous affectionnez, où la fiction n’est que la très-humble servante de l’histoire; ce n’est pas davantage au brillant conteur catholique, non plus qu’à l’aimable feuilletoniste du Monde.
C’est au maître bienveillant et bon, cordial et dévoué: c’est à l’ami chrétien dont on écoute avec tant de plaisir la parole éloquente: c’est enfin à l’esprit si élevé qui a compris une vérité trop souvent niée même par ceux qui la désirent, à savoir que le catholicisme est fait pour marcher à la tête du vrai progrès, de la vraie science et de la vraie littérature.
CHARLES BUET
Paris, le23octobre1876
INTRODUCTION HISTORIQUE
Table des matières
L’invasion des barbares submergea complètement l’organisation sociale et la civilisation païenne, en renversant l’édifice colossal de l’empire romain, et, après une lutte plusieurs fois séculaire, et dont les contemporains se demandaient si le monde allait périr, une société nouvelle se constitua peu à peu, de par les efforts et le travail actif et continu de l’Eglise catholique, qui fut le grand agent civilisateur et le principal bienfaiteur de cette nouvelle civilisation basée sur les doctrines du christianisme. Le monde renaquit sous l’influence heureuse de cette révolution, la seule à laquelle il soit permis d’applaudir.
Il n’est donc pas extraordinaire que la reconnaissance des nations et la confiance des peuples aient, après ce moment de transition, élevé le clergé à un degré de puissance dont nous ne nous faisons, malgré les enseignements de l’histoire, qu’une idée restreinte.
«Lors de l’établissement de la monarchie des Francs, le comte et l’évêque remplacèrent les municipes romains dans une grande partie de leurs fonctions. Le comte était l’homme du roi, l’évêque était l’homme de la cité. Elu par les citoyens et présenté à la confirmation royale, il était par état le protecteur des faibles, il intervenait dans leurs causes, il les défendait contre l’oppression, il portait au pied du trône les prières et les doléances de sa cité, et rarement il essuyait des refus. L’invasion des barbares tut ainsi la cause occasionnelle de la grandeur politique des évêques».
Un économiste contemporain confirme ces affirmations:
«Les Capitulaires de Charlemagne, dit-il, consacrent principalement le pouvoir de l’Eglise. Elle seule interviendra désormais en qualité de médiateur entre l’humanité et ses oppresseurs; et son intervention vaut la peine d’être remarquée, puisque les Capitulaires ont fait loi en France jusqu’au règne de Philippe le Bel. Elle seule balancera la puissance des barons, et lui portera le coup fatal en se rangeant du côté du peuple».
Il serait facile de multiplier ces citations qui montrent sous son véritable jour le rôle de l’Eglise, non-seulement au moyen âge, mais encore dans les temps modernes; son action sur la société, mal comprise ou plutôt méconnue par ses ennemis, est devenue l’objet de calomnies si nombreuses, parfois, si habiles, que l’on fut un moment découragé de les combattre, et il fallut la plume acerbe et incisive de Joseph de Maistre, le travail assidu de toute son école, pour amener une réaction contre la mauvaise foi, l’ignorance volontaire, les déclamations haineuses de la plupart des historiens.
Nous voulons, dans cette modeste esquisse historique, présenter au lecteur un épisode ignoré de l’histoire de l’Eglise: le tableau d’une élection d’évêque à la fin du quinzième siècle.
On verra quels maux le suffrage populaire, l’ingérence du pouvoir civil dans le domaine spirituel, causaient dès cette époque; et ce nous sera une occasion de combattre, par un exemple, l’opinion, encore assez répandue de nos Jours, que l’Eglise devrait laisser au peuple le choix de ses pasteurs; au souverain, la liberté de choisir les évêques, à défaut de l’élection populaire.
Ceux qui regrettent le mode antique sur lequel est basé ce récit, verront que l’Eglise a été sage en se réservant désormais la nomination aux dignités ecclésiastiques.
Lorsque tomba le second royaume de Bourgogne, plusieurs des diocèses qui en faisaient partie étaient déjà soumis à la souveraineté temporelle de leurs évêques, et notamment ceux de Vienne, Embrun, Tarentaise, Maurienne, Lausanne, Sion et Genève.
A quelle époque l’autorité des évêques, à Genève–qui est le théâtre du drame politique que nous allons raconter,–fut-elle substituée à celle des très-anciens et très-puissants comtes de Genève?
Il y a bien une déclaration de l’assemblée générale du peuple genevois, en1420, conçue en ces termes:
«Depuis plus de quatre cents ans, la ville de Genève, avec ses faubourgs, son territoire et sa banlieue, est sous le haut domaine et sous la pleine et entière juridiction de l’évêque: et le peuple se plaît à reconnaître aujourd’hui, comme l’ont fait ses ancêtres, la domination et la puissance de l’Eglise de Genève et de son évêque».
Mais le premier document où apparaissent les traces de l’autorité temporelle de l’évêque, est une très-curieuse charte, citée par Spon, relative aux contestations qui existaient en1224, entre l’évêque Humbert de Grammont et le comte Aymon.
De ce document il résulte que la seigneurie et la justice de la ville appartiennent à l’évêque seul, ainsi que la police des marchés, la perception des bans ou amendes, la faculté de battre monnaie.
Le différend entre Humbert et le comte fut réglé par un traité passé à Seyssel, et auquel se rapporte la charte ci-dessus indiquée, et qui stipulait que le comte ne pourrait bâtir aucun fort sans le consentement de l’évêque, à qui il ferait hommage «sans préférence et réserve d’aucun autre que de l’empereur».
Ardutius de Faucigny, successeur de Grammont, obtint en1153, de l’empereur Frédéric Barberousse, un diplôme confirmatif de tous ses droits, et le comte Amé, fils et successeur d’Aymon, se reconnut tenu à fidélité envers le prélat à la suite de querelles de juridiction.
Mais les comtes de Genève s’avisèrent d’un fort habile moyen de se transformer, de vassaux, en suzerains des évêques. La maison de Zœringhen possédait le vicariat impérial, l’avouerie et l’investiture des régales dans les trois diocèses de Genève, de Lausanne et de Sion.
Les comtes achetèrent ces droits aux ducs de Zœringhen, puis forts de cet achat, s’emparèrent de l’autorité religieuse et temporelle et de tout ce qui constituait le pouvoir public, sans s’inquiéter nullement des bulles que fulminaient contre eux les Papes. Ardutius se rendit aussitôt auprès de l’empereur, qui, par une sentence datée du6des ides de septembre1162, annula d’abord la donation de l’investiture des régales et de l’avouerie impériale faite à Berthold IV, duc de Zœringhen, ensuite la vente passée au comte de Genève, et il remit l’évêque en possession de tous ses droits.
Voici donc comment furent établis, par la suite, les pouvoirs temporels de ces prélats:
«Toute justice émanait de l’évêque, comme souverain, et il avait à ce titre le droit de faire grâce. Les causes civiles étaient portées devant un lieutenant laïque, le vidomne, qui recevait sa mission de lui. On ne pouvait plaider à son tribunal que verbalement, et en langue romane ou en patois; le latin et les écritures étaient formellement exclus. Le tribunal supérieur à celui du vidomne était le conseil épiscopal, auquel il était toujours permis d’en appeler. A cette cour étaient, en outre, dévolues de droit toutes les causes ecclésiastiques, et celles qui étaient pour une somme excédant la valeur de soixante sous. Du conseil épiscopal, on appelait au métropolitain, l’archevêque de Vienne, et, en dernière instance, au Pape. La justice criminelle était rendue dans la ville par des syndics, juges-nés de l’Eglise dans ce genre de causes».
La commune de Genève remonte à des origines plongées dans la nuit des siècles.
Orderic Vital dit qu’elle fut établie par les évêques; mais il est beaucoup plus probable qu’elle provint des institutions municipales fondées par les Romains, et que les Bourguignons la respectèrent, comme eux et les Wisigoths firent dans toutes leurs conquêtes.
La commune genevoise était administrée par quatre syndics, assistés d’un conseil général, lequel, composé des chanoines de la cathédrale et de tous les chefs de famille, sans aucune distinction de rang ni de fortune, s’assemblait de droit deux fois l’année; le dimanche après la Saint-Martin, pour fixer le prix des denrées; le dimanche après la Purification, pour l’élection, par le peuple, des quatre syndics. La commune possédait sa milice; elle s’imposait et répartissait elle-même l’impôt; la police appartenait à l’évêque pendant le jour, aux syndics pendant la nuit, et le vidomne seul opérait les arrestations.
Enfin les ordonnances, qui se criaient à son de trompe dans les rues et carrefours, étaient précédées de ce protocole:
«On vous fait assavoir de la part du très-révérend et très-redouté seigneur, monseigneur l’Evêque et prince de Genève, de son vidomne et des syndics, conseil et prud’hommes de la ville,» etc.
La dualité des pouvoirs était établie: d’un côté, l’évêque, seigneur suzerain, administrant la justice, gouvernant, faisant battre monnaie; de l’autre, la commune indépendante, soumise au suffrage populaire quant à son administration, établissant, répartissant et percevant elle-même les impôts; si bien que l’ordre, la paix publique étaient garantis, autant que le peuvent comporter des institutions humaines.
Et ce qui démontre l’excellence de ce système, ce qui prouve à quel point les Genevois furent ingrats lorsqu’ils chassèrent leurs évêques pour admettre le gouvernement tyrannique des Réformateurs, que suivit bientôt le despotisme sanglant et infâme de Calvin, ce sont les aveux des écrivains protestants:
«Libres sous la souveraineté plutôt nominale qu’effective d’un prince essentiellement et presque nécessairement pacifique, dit M. Gallife dans son remarquable ouvrage Matériaux pour servir à l’histoire de Genève, les Genevois en profitaient pour faire un commerce immense et très-lucratif, qui les conduisait ordinairement, en peu d’années, à toutes les prérogatives et à toutes les jouissances de la noblesse féodale, car ils acquéraient des terres seigneuriales, et formaient des alliances illustres. La ville était d’ailleurs remplie de gentilshommes et de chevaliers des plus grandes maisons, qui tenaient à honneur ou à avantage de s’intituler citoyens de Genève.»
Dans le Précis sur l’histoire de Genève, Monsieur James Fazy s’exprime en termes plus vigoureux encore:
«Pendant plus de huit cents ans, dit-il, l’accord entre la cause du peuple et celle de la religion fit de Genève une ville très-avancée: les lois y étaient douces; les violences qui déshonoraient d’autres pays y étaient moins répétées; à peine si la torture y était appliquée. La confiscation des biens n’y existait pas, et il ne reste aucune trace dans cette période de ces procès monstrueux faits aux opinions, ou de ces supplices affreux infligés à des malheureux soupçonnés d’être en rapport avec les démons.»
La torture y était rarement appliquée, dit M. Fazy.
En effet, dans les causes criminelles, les syndics (il est curieux de retrouver, si avant dans les siècles, les institutions modernes!), les syndics devaient être assistés de quatre jurés élus par les citoyens, et l’article XIII des Franchises ordonnait que la torture, lorsqu’elle était donnée, le fût non pas durement, mais au plus gracieusement qu’on peut.
Et ne laissons pas échapper cette occasion de dire que, si la torture ne fut abolie en France que par Louis XVI, depuis longtemps les papes s’efforçaient de la supprimer, en en rendant l’application difficile par toute sorte de prohibitions. Ainsi Léon X ne la tolérait que pour les crimes majeurs; Paul III ordonna qu’elle ne serait appliquée que sur de graves indices de culpabilité; Pie IV voulut qu’avant de l’ordonner, les juges communiquassent à l’accusé toutes les pièces du procès, afin qu’il pût se défendre.
Enfin citons encore Sénebier, qui, en1691, disait dans le Journal de Genève:
«La plupart de nos évêques s’intéressèrent avec chaleur et avec succès à Genève, et lui conservèrent ses droits, aux dépens de leurs revenus, qu’ils sacrifièrent. Il faut le dire avec reconnaissance: nous devons à plusieurs d’entr’eux notre liberté temporelle.»
Eh bien! que l’on compare aux huit premiers siècles de l’histoire de Genève, les trois siècles et demi qui se sont écoulés depuis que Pierre de la Baume, le dernier de ses pasteurs qui y résida, fut contraint de se retirer devant ses sujets révoltés; que l’on compare au gouvernement sage, paternel des Fabre, des Compey, des Champion, les actes insensés de Calvin, les proscriptions, les supplices, les châtiments disproportionnés aux délits, les querelles religieuses, les émeutes, les guerres civiles, les échafauds toujours dressés, le bûcher de Servet, les potences élevées «pour qui dirait du mal de Monsieur Calvin!» Et que l’on examine l’état actuel de cette ville, repaire de tous les réfugiés de la Commune de Paris, asile de tous les déclassés, et qui renouvelle, grâce au prodigieux Carteret, les persécutions odieuses qui inaugurèrent le règne de l’hérésie calviniste! Et l’on verra que l’histoire est, de tous les enseignements, le plus irréfutable; et l’on se persuadera que Genève no devrait plus oser se parer de sa devise: Post tenebras lux, car ce n’est pas la lumière qui y règne, mais l’intolérant Carteret, qui est le contraire de la lumière.....
Au double pouvoir épiscopal et communal s’adjoignit un troisième pouvoir, par suite de circonstances qu’il est nécessaire de rapporter afin de faire bien comprendre l’épisode autour duquel nous groupons tous ces menus détails de l’histoire, trop négligés parles historiens.
Genève avait de redoutables voisins: les comtes, qui devinrent plus tard les ducs de Savoie.
Dès le treizième siècle, elle eut à lutter contre le génie ambitieux de ces princes. En1285, Amédée V le Grand déclara à ses bourgeois qu’il les prenait sous sa protection, et, le siège épiscopal ayant vaqué par la mort de Robert de Genève, Amédée s’empara du château de l’Ile, forteresse communale de la cité, et en expulsa non les gens de l’évêque, mais ceux du comte de Genève, qui l’occupaient aussi à titre de conquête.
D’ailleurs Amédée V possédait déjà dans la ville haute le château du Bourg de Four, acheté par le comte Pierre le Petit Charlemagne, son oncle, vers1250. Le successeur de l’évêque Robert, Guillaume de Duingt, publia divers monitoires contre le comte de Savoie pour le forcer à rendre ce dont il s’était injustement saisi, et, ces actes de conciliation n’ayant produit aucun résultat, il l’excommunia par sentence du10janvier1290, dont le comte appela au pape Nicolas IV. Après bien des débats, intervint une convention qui fut passée à Asti le19septembre1290, et par laquelle, en échange des droits de pêche et de péage restitués par Amédée V à l’évêque, celui-ci accordait au prince le château de l’Ile et l’investiture du vidomnat.
Or, le vidomnat, qui avait été jusqu’alors inféodé aux comtes de Genève, était une charge importante. Le mot de vidomne, VICE DOMINUS, en désigne la grandeur.
«Les attributions du vidomne comprenaient: 1o la connaissance des causes purement personnelles et pécuniaires qui se décident sommairement et sans solennité; 2o la punition des maléfices mineurs commis par les laïques, c’est-à-dire des infractions n’emportant ni la peine du sang ni celle de la confiscation des biens; 3o l’instruction de toutes les procédures, également dirigées contre les laïques, à raison de quelque crime que ce fût, et partant le droit de faire arrêter les personnes ou de les relâcher sous bonne caution».
Vers la fin du quatrième siècle, la maison des comtes de Genève s’éteignit en la personne de Pierre, frère de l’antipape Clément VII, qui mourut sans enfants; le fils de sa sœur Marie, Humbert de Thoire-Villars, seigneur de Rossillon et d’Annonay, fut son héritier testamentaire.
Cet Humbert mourut en1400, laissant le comté de Genève à son oncle, Odo de Villars, seigneur de Baux, comte d’Avelino, qui, par titre daté de Paris, à l’hôtel de Nesles, le 5août1401, céda le comté de Genève et tous les droits afférents à cette seigneurie en Grésivaudan, Viennois et Dauphiné, à Amédée VIII, comte de Savoie, moyennant la seigneurie de Châteauneuf en Valromey, le rachat de celle de Lompnes et quarante-cinq mille écus d’or.
Le même comte Amédée VIII obtint du pape Martin V, en1419, une bulle «en vertu de laquelle la souveraineté de Genève lui devait être transférée à la condition que l’évêque de Genève, alors Jean de Pierrecise, y consentirait».
Ce Jean de Pierrecise, de son vrai nom Jean de Rochetaillé, était un enfant du peuple parvenu aux plus hautes dignités de l’Eglise par son savoir et ses vertus. Ainsi il était, en même temps qu’évêque de Genève, patriarche de Constantinople, référendaire du Siége apostolique; il devint ensuite archevêque de Rouen, cardinal du titre de Saint-Laurent in Lucinâ, vice-chancelier de l’Eglise.
Jean de Rochetaillé convoqua donc le conseil de la commune de Genève et lui soumit la requête présentée par Amédée VIII (créé duc en1416par l’empereur Sigismond) et approuvée par le pape. L’assemblée, composée de syndics, du corps municipal, du chapitre, des curés des sept paroisses et de tous les représentants de la commune, formula la réponse suivante, qui fut votée à l’unanimité:
«Depuis plus de quatre siècles, Genève et ses dépendances ont toujours été, avec tous leurs habitants, sous l’entière autorité de l’Eglise et de l’évêque, qui en est le chef. Les habitants n’ont jamais été traités par lui, ainsi que leurs ancêtres, qu’avec douceur, bienveillance et bonté, et ils ont toujours été gouvernés dans un esprit de paix et de tranquillité. Ils ne peuvent, ne doivent et ne veulent reconnaître d’autre seigneur sans l’ordre exprès de l’évêque. Rien ne commande un tel échange, à une époque où les citoyens n’ont plus pour voisin que le duc de Savoie, prince ami de la justice, de l’ordre et de la paix, des prélats surtout et des ministres de l’Eglise, prudent, zélé catholique, et prêtant à la ville aussi bien qu’à son Église l’appui bienveillant et amical qu’elles ont toujours trouvé auprès de ses ancêtres. Pour eux (les citoyens), loin de consentir à aucun échange, ils sont décidés à vivre et à mourir, comme leurs pères, sous l’autorité de l’Eglise de Genève; et si l’évêque promet de ne jamais consentir à une aliénation quelconque, ils promettent, de leur côté, de l’aider envers et contre tous de leur soumission, de leurs conseils, de leurs biens et de leurs personnes».
Quel spectacle! un souverain faisant son peuple juge de sa souveraineté et l’appelant à en décider!. Ce fait est peut-être unique dans les fastes de l’histoire. Et quand on songe que les petits-fils de ces mêmes bourgeois-qui trouvaient la crosse pastorale un j oug moins lourd que la glorieuse épée des chefs militaires, qui reconnaissaient les bienfaits sans nombre qu’ils avaient reçus d’une longue suite de pasteurs–se révoltèrent, moins d’un siècle plus tard, contre cette autorité si paternelle, secouèrent le joug léger! Et pourquoi? Pour s’abaisser et se prosterner sous la plume et sous le bâton d’un bourgeois picard, simoniaque, apostat, clerc sacrilège, et qui leur apportait, en échange de leurs libertés, un despotisme non-seulement odieux, mais encore ridicule.
Ah! combien Jean Calvin avait raison de mépriser ses ouailles genevoises et de s’enorgueillir d’un triomphe que rien ne saurait expliquer, si l’on niait l’influence de l’ordre surnaturel sur les révolutions de ce monde. On a dit de Genève qu’elle est la Rome protestante. Rome bien déchue, si l’on se rappelle cet axiome que l’on inscrivait sur les plans de cette ville, que l’on se répétait de l’un à l’autre dans tout son voisinage: «Ne connaissez Genève que pour l’abhorrer et la fuir!»
Nous venons d’expliquer, avec autant de clarté que nous l’avons pu, la constitution politique de Genève; nous avons montré quelles furent les origines des trois pouvoirs qui s’y réunissaient: l’évêque, la commune, le duc de Savoie. Il nous reste à dire quelques mots de l’histoire ecclésiastique de ce vaste diocèse, avant d’assister à l’élection de l’un de ses évêques, sujet propre de cette étude.
Le premier évêque de Genève fut saint Paracode, probablement grec de nation, auquel le pape Victor Ier écrivit en198, et qui assista au concile de Lyon, sous saint Irénée, en191. Le cardinal Jean de Brogny fut le quatre-vingtième successeur de Paracode, et son nom est un des plus illustres dans l’histoire de son temps.
Parmi les nombreux prélats qui furent intronisés sur ce siége qui datait des premiers temps du christianisme, il en est beaucoup qui mériteraient d’être plus connus: Aymon du Quart, Pierre de Cessons, Guillaume de Lornay, François de Miez, Guillaume de Marcossey jouèrent un rôle très-grand dans l’histoire de l’Eglise universelle. Pour la plupart, ils étaient élus par le peuple, qui s’attachait à ne point choisir parmi les princes voisins, afin de ne pas se créer ce qu’on pourrait appeler une dynastie épiscopale. Cependant il arriva que la maison de Savoie usurpa ce privilége exorbitant d’imposer une série de membres de sa famille, et voici dans quelles circonstances.
On sait que dans la primitive Eglise, les évêques étaient élus par tous les fidèles, et que, sous les Mérovingiens, le roi sanctionnait seul l’élection.
Au douzième siècle, les chanoines tentèrent de s’emparer du droit d’élection; le concile de Saint-Jean de Latran, en1139, s’y opposa; mais au commencement du siècle suivant, les chapitres eurent gain de cause. Lorsque le duc Amédée VIII, après avoir abdiqué le gouvernement du duché de Savoie et s’être retiré à Ripaille, fut élu pape au mois de novembre1439par le conciliabule de Bâle, et exalté sous le nom de Félix V, il créa son fils Louis lieutenant général de ses Etats et donna en apanage à son fils Philippe les titres de comte de Genève et de baron de Faucigny. Par ce titre seul de comte de Genève dont il apanageait son fils cadet, il voulait marquer ses droits politiques sur la ville qui, en1419, sous Jean de Rochetaillé, avait refusé de se donner à lui.
Pendant la durée de son pontificat, François de Miez, religieux bénédictin, évêque de Genève depuis1428, et cardinal du titre de Saint-Marcel, mourut.
Félix V se déclara aussitôt administrateur de l’évêché, en retint les revenus, et nomma pour son vicaire Jean de Grolée, prieur de Saint-Victor, vice-camérier du Siège apostolique. Eugène IV, le pontife déposé par le concile de Bâle, étant mort, le concile de Florence lui élut pour successeur le chartreux Thomas de Sarzane, qui s’imposa le nom de Nicolas V. Félix, quoique de bonne foi, n’était qu’un antipape, et, l’ayant compris, il se résolut, pour faire cesser le schisme, à se démettre du pontificat. On convoqua donc un concile à Lausanne, par ordre de Nicolas V et de l’empereur Frédéric. Le pape envoya le cardinal Calandrini pour le présider. Félix V, conduit en grande pompe à la cathédrale, le 15mai1449, revêtit ses habits pontificaux et, en présence d’un immense concours de population, promit et jura de reconnaître pour légitime souverain pontife, unique vicaire de Jésus-Christ, le pape Nicolas V. Après quoi il quitta ses habits et revêtit ceux de simple prélat. Le cardinal-légat Calandrini publia ensuite à haute voix, de la part du pape et du concile, qu’Amédée, ci-devant duc de Savoie, puis Félix V, était et devait être reconnu cardinal-évêque du titre de Sainte-Sabine, légat perpétuel du Saint-Siège apostolique dans ses anciens Etats; que dans les conciles, les congrégations, les assemblées publiques, il aurait toujours la première place après le pape; que le pape se lèverait en sa présence, et lui donnerait l’accolade; qu’il resterait administrateur des diocèses de Lausanne et de Genève; qu’il garderait toutes les marques du pontife romain, à l’exception de l’anneau du pêcheur, du baisement des pieds et du privilège de faire porter devant lui le saint Sacrement; qu’enfin les vingt-trois cardinaux créés par lui seraient confirmés dans leur dignité.
C’est à ce moment que le pape permit aux ducs de Savoie de nommer aux bénéfices consistoriaux dans leurs Etats, c’est-à-dire aux archevêchés, évêchés, abbayes et prieurés de Savoie et de Piémont. C’était faciliter à ces princes le moyen de s’emparer tout à fait du pouvoir politique à Genève, et de se faire enfin les maîtres de cette ville, dont ils convoitaient la possession depuis si longtemps. Aussi, dès1450, Amédée VIII se retira pour la seconde fois à Ripaille, et, de son autorité de légat d’abord, par une bulle arraché eà Nicolas V ensuite, il résigna l’évêché de Genève à son petit-fils Pierre de Savoie, fils de Louis Ier, duc de Savoie, et d’Anne de Chypre Lusignan. Pierre avait à peine huit ans; il était déjà protonotaire apostolique et abbé de Saint-André de Verceil. On lui donna pour administrateur vicaire un Cypriote, Thomas de Sur, archevêque de Tarentaise. Pierre de Savoie mourut à quinze ans. Il eut pour successeur son propre frère, Jean-Louis de Savoie, protonotaire apostolique, administrateur perpétuel des abbayes d’Ivrée, de Staffarde, de Canobe, d’Ambronay, de Saint-Oyen de Joux, des prieurés de Contamines, de Payerne, de Nantua, des commanderies de Saint-Antoine et Saint-Dalmace de Turin. A sa mort, en1482, le chapitre voulut rétablir l’ancienne discipline et écarter un prince savoyard. Il élut donc Urbain de Chevron, abbé de Tamié. Aussitôt le duc de Savoie envoya un ambassadeur aux chanoines pour leur signifier que, la nomination de l’évêque lui appartenant comme seigneur de Genève, il avait pourvu de ce bénéfice François de Savoie, archevêque d’Auch, frère du défunt. Le pape Sixte IV, auquel le différend fut soumis, voulut trancher la question sans favoriser aucune des deux parties, et nomma son neveu Dominique de la Rovère, déjà archevêque de Tarentaise et cardinal du titre de Saint-Clément, qui céda sa nomination à l’évêque de Turin.
Celui-ci, Jean de Compey, fils de Jean de Compey, seigneur de Gruffy et Prangins, ambassadeur en France, et d’Antoinette de la Palud Varembon, était abbé de Sixt, de Saint-Etienne de Verceil, d’Aulps et de Chesery, et grand chancelier de Savoie, charge dans laquelle il avait succédé en1462 à Jacques de Valpergne. Le débat fut circonscrit entre M. de Compey et M. de Chevron, l’archevêque d’Auch ayant jugé plus habile de se retirer. Chevron fut condamné en consistoire à Rome. Compey obtint les bulles d’institution canonique, vint à Genève, fut mal reçu. François de Savoie se fit aussitôt céder par Urbain de Chevron ses prétentions et alors se mit en mesure de prendre par la force ce qu’il n’avait pu avoir par le droit. Jean de Compey était à Genève depuis un an, lorsque, apprenant les intrigues de son compétiteur, il se résigna à lui céder la place en fait, se réservant de lutter contre lui, quand il y trouverait son avantage.
Il quitta donc la ville épiscopale «et s’en alla d’illec premièrement à Salanche où l’archevêque d’Aulx luy manda premièrement une ambassade pour luy dire que si luy vouloyt renoncer son droit de l’évêché, yl luy donneroit bonne récompense, mais de Compey ne sy voulut oncques accorder. Pourquoy M. d’Aulx avec son nepveu le duc Charles (de Savoie) premier de ce nom usèrent d’autorité de prince et mirent garnison en l’évêchée et au seau, et aulssi aux chasteaulx appartenants à l’évêché. Et entends que les commissaires de cette affaire étoient Amé de Gingin, Amé de Grilly, gentilshommes de Savoie, Hanchin Coppin, citoïen de Genève et Jehan Antoine Gamba de la diocèse de Thurin, car la bulle par laquelle Pape Sixte mist l’interdit à Genève les nomme ainsi».
Jean de Compey avait, en effet, porté ses plaintes à Rome. Le pape les fit examiner dans un consistoire, qui déclara Compey le seul légitime évêque de Genève, ordonna au métropolitain, l’archevêque de Vienne de le rétablir, et de jeter l’interdit sur la ville en cas de résistance.
L’archevêque obéit; mais, comme il se rendait à Genève, il fut arrêté sur la route par Philippe-Monsieur, comte de Bresse, frère de François de Savoie, qui protestait que, celui-ci se croyant justement le seul évêque institué canoniquement, il le défendrait envers et contre tous, même par la force. L’archevêque retourna donc sur ses pas, et, de retour à Vienne, fulmina l’interdit contre la ville de Genève, et envoya à tous les curés du diocèse l’ordre de le publier. Mais le cardinal Pierre de Foix, passant en Savoie, s’employa à accommoder ce différent. Il y réussit, en promettant à Jean de Compey une compensation. En effet, ce prélat fut nommé, la même année, archevêque de Tarentaise. Il succédait, chose étrange! sur ce siège, à son ancien compétiteur Urbain de Chevron-Villette. Le25juillet1484, François de Savoie fit son entrée solennelle à Genève. Bonivard, le chroniqueur genevois, qui fut depuis l’un des premiers apostats qui embrassèrent la Réforme, nous en a laissé une description.
«Quant yl marcha sur le pont d’Arve, yl trouva sur icelluy diverses bestes sauvages et des chiens qui les chassoient, et au bout du pont sur. ung chariot cinq tours. Au milieu en avoit une d’une lance de haut et au sommet d’icolle avoit ung tonneau enflambé de feu: lequel charriot marchoit tous jours devant luy jusques en Palaix. Et d’autre cousté avoit de fort belles histoires et riches que commencèrent depuis le pont d’Arve jusques en sa maison devant Rive, montant par la rue Verdonne, tirant au Bourg de Four, et despuis le Bourg de Four tirant vers la maison de la ville, tirant jusques à la grandt porte de Saint-Pierre, et cela estoit tout historié. Et quant yl fuct devant ladicte église, yl trouva les channoines qui le reçurent tous revestus de chappes de drap d’or et de soye, avec croix et reliques, comme en tel cas appartient.»
François de Savoie ne régna pas longtemps sur Genève; il mourut en1490, à Turin, où il s’était rendu pour partager avec la duchesse Blanche de Montferrat, veuve de Charles Ier, la tutelle du jeune duc Charles-Jean-Amédée.
Ce fut à ce moment que se passa l’épisode peu connu que nous allons rapporter et qui doit justifier le titre de notre petit roman historique.
On n’a pas oublié sans doute que Genève-subissait une triple domination: celle de l’évêque, celle de la commune et celle du duc de Savoie. Ce dernier prétendait avoir la nomination aux bénéfices, par conséquent le droit de désigner un successeur à l’évêque défunt; de son côté le chapitre, pour repousser cette prétention, voulait élire le nouvel évêque; enfin le peuple prenait aussi part à la lutte en soutenant la candidature de qui savait lui plaire. Le prévôt de la cathédrale de Genève était alors Guillaume de Fitignié; le chantre, révérend André de Malvenda, prieur commendataire d’Aix et de Thonon, doyen d’Aubonne; parmi les chanoines, plusieurs appartenaient à la noblesse de Savoie: Pierre de Viry, François de Sacconay, François de Charansonay, trois Lornay, Richard de Rossillon, Aymon de Divonne, Louis de Gerbaix.
Le duc de Savoie régnant était Charles II (Jean-Amédée), enfant encore à la mamelle et pour qui gouvernaient sa mère Blanche de Montferrat et surtout son grand-oncle le comte de Brosse.
C’est un caractère qui mériterait une étude spéciale, que celui de Philippe de Savoie, comte de Bresse, qui joua un rôle si actif dans l’histoire de son temps. Il est nécessaire que nous en disions ici quelques mots. Cinquième fils du duc Louis et d’Anne de Chypre, Philippe, né au château de Chambéry en1438, fut appelé dans sa jeunesse Philippe-Monsieur et prit lui-même le nom de Philippe Sans-Terre, parce que jusqu’à l’âge de vingt-deux ans il n’eut aucun apanage; «et ayant l’esprit tendu et aspirant à choses hautes, dit le naïf Guillaume Paradin, en sa Chronique de Savoie, fit quelques factions avec les gentilshommes et sujets de Savoie, à la domination et préjudice des droits de son père et de son frère aîné. En quoi il procéda tellement que tout le peuple et Etats de Savoie lui courait après, ayant admiration de s a noble indolc et de la gentillesse de son esprit d’autant qu’ils avaient en mépris la simplesse et somnolence de .son frère Amé, qui semblait mieux un religieux, que prince nay au régime de République ou maniement des armes.»
Mais le duc Louis, son père, par patentes datées de Quiers, 26février1460, lui donna les seigneuries de Baugé, de la Valbonne et de Revermont avec le titre de comte, et l’envoya, l’année suivante, assister au sacre de Louis XI de France, à Reims.
Philippe de Bresse fut ensuite mélé aux troubles qui agitèrent la Savoie à propos des favoris cypriote de sa mère, la duchesse Anne de Chypre, et à l’expulsion desquels il contribua pour une large part.
C’est lui qui fit assassiner le maréchal de Saint-Sorlin, arrêter, juger et condamner Jacques de Valpergue, chancelier de Savoie, qui fut noyé dans le lac de Genève. Il retourna ensuite auprès du rois de France, qui, ayant épousé sa sœur Charlotte de Savoie, était son beau-frère; mais Louis le fit arrêter, l’envoya au château de Loches et fit enfermer au donjon de Vincennes son maître d’hôtel et Louis de Genost, son écuyer. Le comte de Bresse resta prisonnier à Loches deux ans; puis, après sa déli vrance, il se mêla très-activement aux affaires politiques et militaires de son temps. Sa devise peint son caractère: c’était un serpent ayant quitté sa dépouille, avec ce seul mot en exergue: PARATIOR. Il avait épousé en premières noces Marguerite, fille de Charles, duc de Bourbon, grand chancelier de France et d’Agnès de Bourgogne, et en secondes, Claudine de Brosse, fille de Jean, comte de Penthièvre, et de Nicole de Bretagne. Il fut le père de Louise de Savoie, mère de François Ier.
Tel était donc le prince qui gouvernait le duché de Savoie pendant la minorité de Charles-Jean-Amédée.
Quant à la duchesse régente, sa mère, voici le portrait qu’en trace Paradin: «Il n’y eut rien qui tant amena les rebelles à la raison, que la bonne conduite de Madame la duchesse, qui surpassait par miracle tout entendement féminin, se montrant douce et humble aux bons sujets, et terrible et formidable aux mutins et rebelles».
Or, parmi les pages de Madame Blanche de Montferrat se trouvait un jeune garçon nommé Pierre du Terrail, seigneur de Bayard. Il était du Dauphiné et appartenait à une bonne famille d’antique lignage; tous les Terrail moururent pauvres, a dit leur historiographe; mais leurs successions à tous, de père en fils, s’ouvrirent sur le champ de bataille. L’évêque de Grenoble, son oncle, de la maison des Alemans, le donna au duc de Savoie, Charles le Guerrier, dont la cour était une des plus brillantes et des plus chevaleresques de l’Europe.
«Le bon chevalier, dit le Loyal Serviteur, son biographe, fut page du duc Charles de Savoie l’espace de six mois; il se fit tant aimer des grands et des petits que jamais jeune enfant ne le fut plus. Il était si serviable aux seigneurs et aux dames que c’était merveille. En aucune chose il n’y avait ni jeune page ni seigneur qui pût lui être comparé, car il contait, luttaitet chevauchait, le mieux possible; aussi son maître le prit-il en aussi grand amour que s’il eût été son fils.»
Bayard, étant resté quelque temps encore auprès de la veuve de son maître, fut, quoiqu’il eût à peine seize ans, choisi pour aller à Genève diriger l’élection du successeur de François de Savoie. Deux candidats étaient en présence: Charles de Seyssel, supérieur des Antonins de Chambéry, candidat du chapitre, et Antoine Champion, parent de Jean Champion, maître d’hôtel du comte de Bresse, que protégeait spécialement celui-ci.
Charles de Seyssel appartenait à une famille illustre qui remontait au douzième siècle et en laquelle s’était fondue la grande maison de la Chambre, de si haut lignage, qu’elle prenait pour devise: Altissimus nos fundavit. Il était le parent du maréchal de Seyssel, l’un des plus ardents ennemis, et de l’un des plus dangereux antagonistes du comte de Bresse, le comte de la Chambre.
Antoine Champion, s’il était d’extraction moins illustre et de naissance plus humble que son concurrent, occupait les plus éminentes charges de l’Etat. Cependant il était noble, car il portait, en son écu: de gueules à un champion contourné et monté d’argent tenant une épée nue à la main droite de même. Il avait été sénateur, puis premier président au Sénat de Savoie, et succéda en1482, comme chancelier de Savoie, à Jean Clopet. Il fut aussi ambassadeur auprès des Suisses de la duchesse Yolande de France, sœur de Louis XI, régente durant la minorité de son fils Philibert le Chasseur. Il était marié et avait plusieurs enfants; mais, devenu veuf, il embrassa l’état ecclésiastique, fut créé protonotaire apostolique, et fut nommé ensuite à l’évêché de Mondovi. En1491, il était donc évêque de Mondovi et chancelier, car Amédée de Romagnan ne lui succéda dans ce dernier office qu’en1495. Il était fort dévoué au comte de Bresse, qui probablement se réservait de le remplacer, plus tard, sur le siège de Genève, par quelque prince de sa maison.
Le petit seigneur de Bayard avait mission de recommander au chapitre Antoine Champion, le comte de Bresse tolérant pour cette fois que l’évêque de Genève fût élu, et non nommé par le duc, celui-ci étant mineur. «Si y eu pour ce, dit Bonivard, grosses bendes et partialités, non-seulement à Genève mais par toutte la Savoie à cause qu’ils étoient tous deulx (les candidats) de grande aucthorité, le chancelier pour son office, jaçoit qu’il fut de basse main, de Seyssel à cause de la grandeur de sa maison.»
Aussi les chanoines furent-ils fort embarrassés et ne surent-ils auquel entendre. Ils ne voulaient pas perdre la faveur du prince, ils désiraient maintenir les droits du chapitre, et il leur semblait que ce fût par moquerie qu’on leur eût envoyé un ambassadeur de quinze ans, qui n’était pas encore hors de page.
Bayard, voyant qu’il se heurterait à mille obstacles s’il contrecarrait les secrets desseins des chanoines, feignit de se laisser gagner par eux, leur persuada de nommer Charles de Seyssel et expédia sur le champ un courrier à Philippe-Monsieur. Le conseil, qui était de cet avis, mais n’osait le dire, se rendit à la maison capitulaire et supplia les révérends seigneurs chanoines d’élire pour évêque «un homme agréable à Dieu et à la ville.»
Aussitôt le chapitre élut Charles de Seyssel. Mais trois jours plus tard survinrent des lettres de recommandation du comte de Bresse et de la duchesse régente en faveur du chancelier Champion. Presque en même temps, on apprenait par une lettre du roi de France, Charles VIII, qu’il se prononçait en faveur de Seyssel et priait les syndics de tenir la main à ce qu’il ne fût pas mécontenté. Le différend s’aggravait donc. Les syndics, ayant délibéré, déclarèrent qu’ils étaient incompétents, mais qu’ils étaient prêts à seconder le chapitre et à appuyer la décision à intervenir du pontife romain.
Le pape, Innocent VIII, écrivit à son tour aux syndics pour leur dire que son choix était tombé sur Antoine Champion et qu’il le nommait à l’évêché de Genève à la prière du comte Philippe et de la duchesse Blanche, et la bulle pontificale commençait ainsi! AD PRECES dilectorum filiorum nobilium Ducisse et Philippi de Sabaudia transtulinues, etc. Le pape revenait à deux fois sur cette considération. Il regrettait, assurait-il, de contrarier en cela les vues du roi de France; mais il ne pouvait méconnaître des mérites d’un homme qui avait si bien servi les intérêts de la maison de Savoie.
Charles de Seyssel n’hésita pas à appeler ses partisans à le défendre par la force des armes. Son parent, le comte de la Chambre, son frère, le baron d’Aix, un grand nombre de gentilshommes du pays de Vaud et de la Savoie se réunirent avec bon nombre de gens d’armes et il fut décidé qu’on livrerait bataille à tous ceux qui se présenteraient pour soutenir la cause d’Antoine Champion. Que devint pendant ces débats le gentil seigneur de Bayard? Il nous a été impossible de suivre son rôle de plus près dans cette singulière affaire, dont, au reste, aucun de ses historiens n’a jamais parlé! Ce qui ne fait pas un doute pour nous c’est que s’il fut donné au roi Charles VIII par le duc Philippe, et non, comme on l’a dit, par le duc Charles, ce fut parce qu’il avait mal servi dans cette circonstance les intérêts qui lui étaient confiés.
En se faisant le tenant des ambitions de Seyssel, le comte de la Chambre n’obéissait pas seulement à des considérations de famille. Depuis longtemps déjà on réservait aux Piémontais les grandes charges de l’Etat et l’on en écartait les seigneurs savoyards. Bien plus, la duchesse Blanche, pour échapper à l’influence de la cour de France, avait transporté la capitale de ses Etats de Chambéry à Turin. La Chambre donc emporta Chambéry d’assaut, marcha sur Genève et l’occupa sans coup férir. Aussitôt le comte de Bresse, à la tête d’un corps d’armée considérable, passa les monts, reprit Chambéry, et, suivant la même route que la Chambre, se dirigea sur Genève.
Les deux armées se rencontrèrent à Chancy, à peu de distance de la ville épiscopale. Un combat terrible s’engagea. Philippe de Savoie fut vainqueur, dispersa les troupes du grand vassal révolté, entra à Genève. Seyssel abandonna aussitôt ses prétentions. Mais le comte de Bresse alla assiéger le château d’Aix, s’en empara, et comme la Chambre s’était retiré en France, il lui fit raser tous ses châteaux; en outre le sénat de Turin lui fit un procès comme criminel de lèse-majesté et le condamna à la confiscation de ses biens, sentence qui eût été promptement exécutée, si la Chambre n’avait obtenu sa grâce par l’intercession du roi de France.
Après que ces troubles furent apaisés, Antoine Champion envoya comme procureur à Genève Jean Arbalétrier, prévôt de Berne, qui présenta ses lettres de crédit au nom de l’évêque le9octobre1491et prit pour lui possession de l’évêché. Champion ne vint à Genève qu’en1493. Le12avril de cette année, le conseil, impatient de connaître enfin son prince, députa à l’évêque le citoyen Léonard Acquinaz, porteur du message suivant:
«Pour ce que sy devant par plusieurs fois leur à rescript (Monseigneur l’évêque) qu’il voudroit visiter ses églises, cité et subjects, et donner ordre à sa justice et ses affaires, ont déclaré renvoyer le visiter, car ils n’ont nulles nouvelles seures de sa venue, laquelle leur est bien désirée, et seroyt fort joyeuse.» Le17mai, Champion annonça son arrivée, et la commune décida qu’il serait reçu avec le même cérémonial que son prédécesseur Jean de Compey.
Le29mai, il fit son entrée dans la ville, accompagné du comte de Bresse et d’une foule d’autres grands personnages. Il alla prêter le même jour, dans la cathédrale de Saint-Pierre, le serment de respecter, comme ses prédécesseurs, les franchises de la cité. Les syndics, en cette année, étaient Pierre du Nant, Guigue Prévost, Michel Lingot, Pierre Gachet. Le comte de Bresse reçut à cette occasion un présent de malvoisie, dragées et torches. Antoine Champion jouit donc paisiblement de son évêché jusqu’en1495, qu’il mourut à Turin le29juillet.
Charles de Seyssel, «qui étoit ung bon hommeau, tendant plustost à simplicité que à finesse,» ne devint évêque de Genève qu’en l’an1510, et voici comment.
A la mort de Champion, la duchesse Claudine de Bresse, femme de Philippe de Bresse, qui était devenu duc de Savoie par la mort de son neveu Charles-Jean-Amédée, fit prier le chapitre d’élire son cinquième fils, Philippe de Savoie, qui n’était âgé que de sept ans. Le chapitre obéit, pour éviter les contestations qui s’étaient produites à la récente vacance. Alexandre II, en confirmant cette nomination, donna au trop jeune commendataire pour administrateur, Aymon de Montfalcon, évêque de Lausanne. A dix-huit ans, le jeune évêque combattit à la bataille d’Agnadel, et, comme il n’était point entré dans les ordres, Il témoigna à son père le désir de quitter l’état cclésiastique. Il se démit donc en faveur de Charles de Seyssel, et fut créé comte de Genève, le duc Philippe s’étant réservé le fief et la principale souveraineté de la ville
Ainsi fut menée à bonne fin, moyennant un siècle de travail, la politique de la maison de Savoie vis-à-vis de Genève. Ce Philippe, qui d’évêque devint un grand guerrier, fut créé duc de Nemours par son neveu François1er, et de son mariage avec Louise d’Orléans Longueville naquit ce Jacques de Savoie, duc de Nemours, qui épousa la veuve du grand-duc François de Guise, et de qui Brantôme a tracé ce portrait éloquent: «C’était un prince très-beau, vaillant, accortable, bien disant, bien écrivant autant en rime qu’en prose. Il était pourvu d’un grand sens et esprit. Ses avis étaient les meilleurs au conseil. Il excellait en toutes sortes d’exercices, parfait en tout; si bien que qui n’a vu Savoie-Nemours en ses gaies années, n’a rien vu; et qui l’a vu, le peut baptiser par tout le monde, LA FLEUR DE LA CHEVALERIE.»
Quoique son but fût atteint, la maison de Savoie voulut consacrer le fait accompli, un nommant évêque de Genève, à la mort de Charles de Seyssel, en1513, Jean de Savoie, prieur de Cilingy, qui céda au duc Charles III tous les droits et toute la juridiction temporelle qu’il avait dans Genève en qualité d’évêque; cette cession fut confirmée parle pape Léon X. Mais en mourant, ce prélat adressa à son futur successeur ces paroles significatives: Si perveneris huic episcopatui, noli, oro te, gressus meos insequi, nec ut ego feci, te gerere; imô vero Civitatis libertatem conservare et defendere, ideo patior, et ultionem divinam percipio et sentio quœ mihi condonabit in purgatorio.
Le successeur de Jean de Savoie fut, en effet, le dernier évêque qui résida à Genève et celui que chassèrent les huguenots: Pierre de la Baume-Montrevel, protonotaire apostolique, abbé commendataire de Saint-Oyen de Joux, de Saint-Just de Suze, de Notre-Dame de Pignerol, prieur de Lemene et d’Arbois, chanoine-comte de Lyon, évêque de Tarse et coadjuteur, puis évêque de Genève.
CHARLES BUET.
Décembre1870, Saint-Jean de Maurienne
LA
MITRE ET L’ÉPÉE
Table des matières
I
Pourquoi maître Philippe Maubuisson était à la fois triste et joyeux, et du désarroi qui régna, pour cette cause, en l’hôtellerie de L’HOMME SANS TÊTE,
Table des matières
Le dimanche vingt-cinquième jour de l’an du Seigneur1484, il y avait grande rumeur en la ville de Genève. L’on voyait circuler dans les rues étroites et mal odorantes de la vieille cité, un grand nombre de gens sur le visage desquels on pouvait lire cette curiosité qui perdit Eve, notre mère.
Il s’y mêlait beaucoup de cette joie de ne rien faire, de jouir de sa paresse et de l’étaler aux yeux de tous, que ressentent bourgeois et peuple, si d’aventure survient quelque événement de nature à troubler la quiétude de leur existence.
Tout ce monde était paré des vêtements réservés aux grandes fêtes. Les rangs se confondaient volontiers: de graves docteurs, drapés dans leurs garnaches de couleur sombre, le capuchon rejeté sur l’épaule, marchaient côte à côte avec de sémillantes fillettes vêtues de robes grises, d’où leur vint un surnom bien déshonoré aujourd’hui; les écoliers, mutins jeunes hommes peu faciles à conduire, cheminaient par bandes nombreuses, et ne songeaient nullement à larder de méchantes épigrammes, parfois traduites en méchant latin, les bons bourgeois et leurs épouses, ordinaires plastrons de leurs plaisanteries; des seigneurs vêtus richement, escortés de pages, d’écuyers, de valets, aux splendides livrées, chevauchaient à travers la foule, peu soucieux d’écraser çà et là quelque manant.
Tous suivaient la même direction et se dirigeaient vers le faubourg de Saint-Léger.
Par intervalles, des compagnies d’archers s’ouvraient un passage à coups de hampes de piques dans les rangs serrés de la foule.
La rue de Verdonne regorgeait de gens endimanchés qui passaient, les uns parlant à demi-voix, les autres vociférant à tue-tête, d’aucuns chantant en chœur des complaintes ou les virelais alors en vogue.
Ces cris, ces murmures, ces rires et ces voix se mêlaient au bruit des pas, au cliquetis des armes, aux hennissements des chevaux, aux aboiements 1des chiens, ensemble qui produisait un concert cacophonique assez éclatant pour briser le plus robuste tympan.
D’où venait cet émoi général? Nous l’apprendrons plus tard.
–Çà! mon voisin Philippe, d’où vient cette morne tristesse qui se peint sur votre front, alternant avec l’expression d’une folle gaieté? Si bien que vous ressemblez d’abord à un plaideur sur de gagner son procès, ensuite au même plaideur, furieux de l’avoir perdu.
–Ah! ne m’en parlez pas, Antoine Fribert, répliqua l’interpellé d’un ton dolent; ma servante Simonne a pris la clef des champs; Jobin Torchon s’est esquivé par la petite porte du jardin; ma femme boude là-haut dans son retrait, et ma fille est en train de s’attifer, pour aller à la fête. Je suis abandonné. Et ce n’est pas tout! Voyez, mon voisin, pas de feu dans l’âtre, pas de feu dans les fourneaux; venaison, poisson du lac et volailles moisissent dans le garde-manger. Une demi-douzaine .d’écoliers boivent dans la salle. à crédit!.. C’est désolant, par tous les saints du Paradis!
–Alors, pourquoi vous montrez-vous joyeux?
–C’est que la cause de ma tristesse est aussi, mon compère, celle de ma joie. Ne comptez-vous pas vous divertir un peu, Antoine, en ce jour béni qui voit la fin de nos dissensions?,
–Certainement!
–Et moi, donc! Je suis heureux de prendre part à la fête, et malheureux de ce que mes pratiques préfèrent le plaisir d’aller voir les belles machines que vous avez édifiées sur le pont d’Arve, au plaisir de venir boire mon vin et manger mes poulets à la sauce cameline.
–Et voilà pourquoi vous avez un œil qui rit et l’autre qui pleure?
–Vous avez deviné, maître Antoine Fribert.
–Un bon conseil, en ce cas, guérira votre chagrin.
–J’écoute.
–Mettez les vantaux sur vos fenêtres, les volets aux portes, fermez bien la maison; endossez votre justaucorps de camelot brun, votre haut-de-chausses à la flamande; prenez sous un bras dame Renée, sous l’autre la gentille Gilberte, et venez avec moi jusqu’au pont d’Arve, où nous assisterons à la merveilleuse entrée du cortège, après quoi nous reviendrons souper chez vous.
Maître Philippe exhala un profond soupir et répondit:
–Ainsi ferai-je, aussitôt que ces braillards d’écoliers auront vu le fond de leurs brocs.
Ce dialogue avait lieu devant la porte de l’hôtellerie de l’Homme sans tête, entre maître Philippe Maubuisson, propriétaire de cet utile établissement, et son compère Antoine Fribert, menuisier tabletier, dont la boutique, à l’enseigne de l’Ours bernois, occupait le rez-de-chaussée de la maison contiguë.
Antoine Fribert, petit homme fluet, touchait à la soixantaine. Sa bonne humeur était devenue proverbiale, ainsi que son habileté. Toujours content, malgré le vent, la pluie, le froid, la chaleur, le chômage ou le surcroît de travail, il devint le boute-en-train de tout le voisinage.
Sa probité scrupuleuse, l’amour de l’ordre, l’activité, furent les causes de la fortune considérable qu’il acquit et qu’il devait laisser à sa filleule Gilberte, héritière présomptive de l’hôtellerie.
L’artisan, veuf de bonne heure, n’avait point voulu se remarier, afin, disaient les plaisants, de pouvoir toujours conserver son inaltérable gaieté.
Levé dès l’aube, il se mettait aussitôt à son établi, ne dédaignant point de soigner les plus humbles ouvrages, rabotant les planches, taillant des mortaises, réparant les meubles, tout ainsi que le plus pauvre compagnon.
Pourtant, il se piquait d’être un maître en son art et de travailler le bois aussi bien qu’un imagier de France. On lui reconnaissait, en effet, beaucoup de talent, car Messieurs du conseil de Genève l’occupaient à confectionner les décorations nécessaires aux fêtes publiques, aux réceptions des princes.
On le jalousait quelque peu, on l’enviait plus encore; mais envieux et jaloux se voyaient forcés de l’estimer, et comme homme privé, et comme artisan.
La corporation des menuisiers se glorifiait de l’avoir pour prieur; celle des tabletiers l’avait élu porte-bannière, et l’on tenait pour certain qu’Antoine Fribert s’assiérait un jour dans l’un des quarante siéges de la Maison Commune.
Philippe Maubuisson, lui, jouissait d’une grande considération; mais son caractère quinteux, maussade, sa jactance, l’étalage qu’il faisait d’un luxe que ne comportait nullement sa condition, une certaine morgue vis-à-vis de ses inférieurs et même de ses égaux, avaient éloigné peu à peu ses amis.
Ces défauts, il les devait en grande partie à son épouse, dame Renée Cuiseau, laquelle tirait vanité d’être née dans la boutique d’un parfumeur.
Acariâtre, revêche, impérieuse, pingre, bavarde, cette femme régnait en souveraine dans la maison de son mari, le conduisant à sa guise, morigénant, grondant, tracassant fille, époux, marmiton, servante, sans trêve et sans relâche.
L’auberge avait acquis pourtant une clientèle nombreuse; elle ne logeait que des gens de qualité, des chevaliers, des prélats, rarement les riches marchands anglais ou florentins qui parcouraient l’Europe en temps de paix; les simples bourgeois, les artisans, les ouvriers, compagnons ou apprentis, n’étaient point reçus dans les domaines de dame Renée.
Elle les envoyait, avec un dédain manifeste, demander un asile à l’auberge de la Tête rouge, au cabaret de la Bovate, à la Truite d’argent, maisons de bas étage qu’elle avait en grand mépris.
L’hôtellerie était une antique maison, haute de trois étages, desquels chacun s’éclairait au moyen de cinq fenêtres assez régulièrement alignées, contre l’usage du temps. Entourées de meneaux en pierre blanche, délicatement sculptés, ces ouvertures s’arrondissaienten arc outre-passé, d’après les règles du style mauresque, devenu le style gothique de par le génie des architectes du nord.
Deux corps de logis en retour saillaient sur une vaste cour intérieure qu’une belle grille en fer forgé séparait d’un jardin potager orné de plates-bandes et de parterres, ombragé,–par de grands platanes, sous lesquels on dressait quelquefois des tables.
La remise, les écuries, la buanderie et les communs se trouvaient dans une autre cour, au delà de l’aile droite, et ne communiquaient point avec les bâtiments destinés aux voyageurs.
Le rez-de-chaussée contenait une vaste cuisine, entourée de dressoirs et de crédences chargés de vaisselle d’étain, luisante comme de l’argent, et d’assiettes de faïence génoise. Une batterie complète de casseroles, rangées par rang de taille, couvrait l’une des parois. L’autre était occupée dans toute sa largeur par une vaste cheminée, flanquée de deux panneaux. Cette cuisine communiquait d’un côté avec le couloir conduisant de la rue à la cour, et de l’autre avec une salle immense meublée de tables et d’escabeaux en bois de chêne. A la suite de celle-ci venaient deux étroits cabinets, réservés aux clients de choix.
L’escalier en colimaçon, montant aux étages supérieurs, remplissait une tourelle octogone, en saillie sur la rue de Verdonne. Les huit pans de cet élégant tourillon étaient chargés de mignonnes sculptures: enroulements, guirlandes de feuillage, figurines, arabesques, fouillés avec une exquise délicatesse dans une sorte d’albâtre anhydre assez commun en Savoie. Il se couronnait de légers créneaux, d’entre lesquels s’élançait, légère, svelte, hardie, une flèche fleuronnée, La façade de cette maison, qui serait de nos jours un palais digne de loger un prince, se terminait en manière de fronton. Au-dessus de l’angle formé par ’la rencontre des pentes du toit, un cul-de-lampe, surmonté d’un beau dais ouvré à jour, supportait une statue vêtue à la romaine, et dont la tête avait été abattue, soit par accident, soit pour un motif resté mystérieux.
Lorsque le père de Philippe Maubuisson acquit cette maison de Messire Jean de Lestelley, conseiller du duc de Savoie, Amédée VIII, il trouva son enseigne toute faite.
Il se borna donc à faire peindre sur une plaque de tôle, en lettres blanches sur un fond rouge, cette légende:
Al’homme sans tete ou loge a pied et a cheval.
Puis il suspendit cette inscription à une tringle de fer scellée dans la muraille, au-dessous de la statue.
Si bien que l’image d’un grand homme inconnu devint–vicissitude des choses humaines!–l’enseigne d’une auberge.
Maintenant que nous avons esquissé le portrait de deux héros de notre histoire, et décrit le théâtre futur de notre action, rien ne nous empêche de revenir aux deux bourgeois, l’un geignant de sa mauvaise fortune, l’autre joyeux quand même.
L’intéressant entretien des deux compères fut interrompu soudain par une scène assez curieuse.
Au moment où les écoliers sortaient de l’hôtellerie de l’Homme sans tête, où .ils avaient fait d’amples libations à Bacchus, une escouade d’archers, commandée par un jeune cadet richement vêtu, déboucha au coin de la rue Bourg-de-Four et pénétra dans la rue Verdonne.
Les deux petites troupes se rencontrèrent. Chacune voulut garder le haut du pavé. Il y eut un léger conflit, et les écoliers furent bientôt repoussés; mais ils revinrent à la charge.
–Holà! s’écria l’officier, bousculez-moi ces manants qui fêtent sans vergogne le petit vin d’Aïse, en un tel jour.
–Va donc! riposta l’un des écoliers, va donc, muguet de cour! valet de comte! avec ton affreux tympanon qui me brise les oreilles. Où diable nos aïeux avaient-ils la tête d’emprunter la mode des tambours aux sauvages Sarrasins?
–Franc taupin! hurla un de ses compagnons, talparius! va travailler avec les taupes, c’est ton métier.
–Ah! si je savais la chanson de maître Villon sur l’archer de Bagnolet! ajouta d’un ton rageur un troisième écolier.
–J’en sais une autre, moi! reprit le premier.
Et, d’une voix sonore, qui domina le fracas du tambour, il se mit à chanter, avec des gestes narquois, ces deux couplets de la fameuse complainte:
Un franc taupin, un si bel homme étoit,
Borgne et boiteux, pour mieux prendre visée,
Et si avoit un fourreau sans épée,
Mais il avoit les mulles au tallon.
Deviron,
Vignette sur Vignon.
Un franc taupin un arc de frêne avoit,
Tout vermoulu, sa corde renouée;
Sa flèche étoit de papier empennée,
Ferrée au bout d’un ergot de chapon.
Deviron,
Vignette sur Vignon.
L’officier s’était arrêté pour écouter les injures de ces étourdis. Il eut assez d’esprit pour ne point s’en fâcher. Il se mit à rire, et dit au chanteur, d’un ton goguenard:
–Ta voix est jolie, mon jeune coq, mais prends garde qu’elle ne retentisse pas un jour sur l’éminence de Champel!
Et il poursuivit son chemin, laissant les écoliers tout penauds de son adieu. Champel était le lieu où l’on exécutait les condamnés à mort. Les jeunes gens se mêlèrent à la foule; cette allusion désagréable dissipa les vapeurs du vin et les rendit plus circonspects. Dix minutes après cette scène, la rue de Verdonne était déserte. Maître Philippe se hâta de clore les huis de l’hôtellerie; son compère fut assez obligeant pour l’aider à repousser les lourds vantaux sur les fenêtres; il assura les clavettes, ferma les portes avec soin, et s’étant assuré, par un dernier coup d’œil, qu’il ne restait plus une issue assez large pour donner passage à un chat, il se mit à crier d’une voix retentissante:
–Holà! ma femme, et vous, Gilberte, on n’attend plus que vous!
Il achevait à peine ces mots qu’une étroite porte percée dans l’une des parois de la tourelle s’ouvrit en grinçant sur ses gonds. Une voix aigre riposta en même temps:
–Il est donc bien nécessaire de crier de façon à faire fuir les loups, Philippe? Est-ce ainsi, je vous prie, que l’on parle à une honnête bourgeoise? Voyez si maître Pomini, l’apothicaire juré de la Corraterie, s’exprime en pareils termes.
–Bon! bon! Ma femme, laissez-là votre mercuriale. Si vous bavardez encore comme une pie borgne, nous arriverons justement pour voir passer les marmitons de Monseigneur.
Dame Renée Maubuisson était une femme de taille moyenne, douée d’un embonpoint excessif, au visage bouffi, au teint rouge, complétement dépourvue de charmes extérieurs, et d’un caractère en parfait rapport avec les apparences physiques.
Elle avait dépassé depuis longtemps l’âge où les personnes de son sexe peuvent sans ridicule se donner des airs évaporés; autant elle était rogue vis-à-vis de son mari, autant elle se montrait familière dans ses rapports avec les étrangers logés à l’hôtellerie, hautaine et dédaigneuse vis-à-vis de ses pareils.
Elle prétendait jouer à la châtelaine, imitant la démarche et les allures des nobles dames de la cour, affectant un langage choisi, se servant de locutions qu’elle comprenait à peine, et les plaçant le plus souvent de manière à en dénaturer le sens.
Elle portait une cotte de futaine écarlate, bordée d’un large galon de velours noir, sur laquelle retombait une seconde jupe, un peu plus courte, de léger drap vert. Son corsage avait des manches fort longues, tailladées à outrance; un escoffion de fine toile blanche enserrait son front et cachait ses cheveux.
La fille offrait un frappant contraste avec la mère. Gilberte, jeune fille de seize à dix-sept ans, ressemblait à ces blondes vierges, pures, chastes et simples, que le peintre d’Urbin devait, quelques années plus tard, léguer au monde chrétien. Sa beauté était de celles qui ne peuvent se décrire. Elle résidait surtout dans la belle expression de candeur et de sérénité empreinte sur ses traits. Pieuse, obéissante, charitable pour les pauvres, cette enfant était l’unique amour de ses parents, l’unique lien qui les assujettît l’un à l’autre, et devant lequel s’évanouissait tout dissentiment. Avec sa robe de laine bleue, Gilberte était cent fois plus parée que dame Renée avec ses brillants a tours. La résille qui emprisonnait ses cheveux d’un blond cendré, seyait à son front mieux qu’un diadème de comtesse.
Elle s’appuya sur le bras de son parrain, tandis que Philippe Maubuisson offrait le sien à sa femme, et tous les quatre se dirigèrent vers le point où convergeait la foule, et où nous ne tarderons pas à les retrouver.
II Comment l’évêque de Genève fut reçu dans la capitale de son diocèse.
Table des matières
–Par ainsi, maître Urbain Talichet, nous allons voir enfin un évêque? Il était bien temps de terminer ces dissensions.
–Oui, Gaspard.. Hum!. Hum! Je trouve pourtant que Monsieur le duc de Savoie se montre bien glorieux de nous envoyer des princes de sa maison pour nous gouverner.
Gaspard se retourna, et se trouva face à face avec le menuisier tabletier, qui souriait malicieusement. Il y eut un échange de politesse entre dame Renée et dame Gaspard. Philippe Maubuisson tendit la main au mari de celle-ci; Gilberte fit une révérence modeste, et les deux groupes se confondirent en un seul.
–D’où vient, mon cher Antoine, interrogea de nouveau le vieux Gaspard, très-riche meunier de Varembé, fort libéral par opinion, envieux des priviléges accordés aux métiers urbains, d’où vient que vous n’êtes pas à la tête de votre corporation, tabart écarlate sur l’épaule, avec la bannière à la main, et les massiers vous escortant?
–Parce que, mon ami Gaspard, les corporations genevoises ne reconnaissent nullement en droit l’autorité qu’elles sont forcées d’admettre en fait. Monsieur Jean de Compey avait été nommé notre évêque par le Pape, et nous voulions Compey; le clergé voulait Monsieur de Chevron; ce que voyant, notre Saint-Père voulut imposer son neveu, afin de trancher le différend. La Rovère ne fut accepté ni par le peuple ni par les prêtres, et voilà que le duc de Savoie nous envoie Monsieur son oncle, digne prélat et galant homme du reste, mais qui se trouve dans la même position que la Rovère. Or, comme il n’y aurait pas de raison pour que cela finît, il a fallu recevoir un évêque de la main de Charles III.
–A quelle heure doit-il arriver?
–Bientôt, je pense, car, si grand seigneur qu’il soit, il ne se fera pas attendre.
Ceci se passait aux environs du pont d’Arve, où devait avoir lieu la réception du nouvel évêque de Genève. Ce pont, jeté sur un torrent impétueux qui descend des montagnes du Faucigny, et prend sa source auprès de l’hospice du col de la Balme, était fort ancien. Il se composait de trois arches de largeur égale, mais dont l’une se trouvait exhaussée de manière à donner au tablier la forme appelée dos d’âne en termes architecturaux. Du côté de Genève, deux légères tourelles, reliées par une courtine percée d’une porte ogivale, en fermaient l’accès en cas de guerre. Le percepteur du péage habitait l’un de ces tourillons.
Sur les deux rives, plantées de saules et de peupliers, une foule immense était accourue et remplissait les vastes prairies situées entre la rivière et les remparts. De l’autre côté se pressaient les populations des villages environnants, paysans, laboureurs, dont les costumes bizarres formaient un coup d’œil curieux. Les murailles du faubourg Saint-Léger se couvraient aussi d’une multitude compacte, et l’on apercevait jusque sur les clochers des églises des groupes de spectateurs. Le peuple riait et se divertissait on ne saurait plus: il est des gens qui prennent un plaisir inouï à se faire écraser dans ces foules.
Cet endroit était déjà célèbre par les réceptions fastueuses dont il avait été le témoin. Le chroniqueur Perrinet-Dupin nous a transmis les détails de celle qui fut faite, vers la fin du quatorzième siècle, au comte Rouge de Savoie, par le comte Pierre de Genevois, et l’évêque Guillaume de Lornay.
L’on y joua «maintes histoyres par personnages, plaisantes et moult délectables à regarder.»
Des tentures de damas aux couleurs de Savoie, c’est-à-dire blanc et rouge, décoraient les parapets du vieux pont. Les tourelles étaient chargées d’oriflammes, de drapeaux et de bannières, sur lesquelles on avait brodé des devises chevaleresques, des allégories ingénieuses, si goûtées à cette époque. Des portières d’étoffes orientales drapaient la porte gothique; des écussons, des guirlandes s’entrelaçaient partout et c’eût été le cas de dire, avec le sieur Despréaux:
Ce n’étaient que festons, ce n’étaient qu’astragales.
Au delà du pont, un immense chariot supportait cinq tours construites en charpente, dont l’une, haute d’une lance, était surmontée d’un tonneau rempli de goudron, destiné à représenter la colonne de flamme qui guida les Hébreux dans le désert. Deux panthères, un tigre, un lion, plusieurs ours étaient disposés avec beaucoup d’art sur des estrades plantées d’arbres fantastiques, ornées de fleurs bizarrement découpées, trop étranges pour être naturelles. L’amour de la vérité nous oblige à dire que ces carnassiers avaient été probablement empaillés, et que les arbres et les plantes n’étaient que du carton peint.
Vers trois heures, retentirent les sons éclatants de la trompette. La foule ondula. Des cris de joie se firent entendre.
–Ah! ah! dit Philippe Maubuisson, voici la procession qui s’avance.
–Elle eût été bien plus belle si les soixante-deux corps de métiers eussent voulu y prendre part, observa Gaspard, d’un ton de regret. Tiens! continua le meunier avec l’accent bienveillant d’un protecteur vis-à-vis de son protégé, que faites-vous ici, Perceval des Plans? Chez quel fripier avez-vous acheté cette souquenille de tabis et ce beau chaperon cramoisi?
Ces paroles s’adressaient à un jeune homme d’une taille élancée, mais d’une excessive maigreur, dont la paleur blême, les épaules voûtées, le front dégarni de cheveux, les membres grêles, accusaient de secrètes privations. Pourtant, cette misère apparente se trouvait démentie par un somptueux costume, qu’il semblait porter avec une certaine gène.
–Je n’achète rien chez les fripiers, mon cher, riposta le jeune homme, d’une voix brève et tranchante, à la question de maître Gaspard. Ces habits m’ont été donnés en présent par Messire Charles de Seyssel, qui m’honore de son amitié.
–Comment allez-vous, mon garçon? dit à son tour l’hôtelier. Dame Fortune, je le vois, vous a favorisé d’une visite.
–Et c’est pourquoi, reprit Perceval, de son ton caustique, vous daignez me reconnaître. Dame Renée, j’en suis sûr, va rendre hommage aux broderies de mon chaperon, à la fine soie de ma robe. On n’est impertinent qu’avec les vêtements râpés.
La reine de l’Homme sans tête fit, en effet, un gracieux compliment au jeune homme, et Gilberte lui fit un petit signe de tête amical. Perceval des Plans lui répondit par un regard d’intelligence, fit un brusque salut à la compagnie et se perdit dans les groupes.
–Il est bien fier aujourd’hui! dit Gaspard en secouant la tête; l’orgueil perdra ce garçonnet.
–Il est honnête, pétri de talent! s’écria Antoine Fribert avec vivacité; il ne souffre pas qu’on l’humilie, en quoi je lui donne raison. Vous ne l’eussiez pas honoré d’un regard, maître Gaspard, s’il avait eu pour toute parure son justaucorps lie-de-vin et ses chausses rapiécées.
–Messire Charles de Seyssel, murmura Gilberte, un peu confuse de prendre la parole sans être interrogée, l’a chargé de composer les farces et moralités que les baladins d’Italie doivent jouer devant Monseigneur. Perceval a beaucoup d’esprit. C’est un bon cœur. Je suis heureuse de le voir sorti de la.
–Taisez-vous, sotte! interrompit dame Renée avec véhémence. Avant de vous occuper de ce vagabond, sachez d’abord si Messire de Seyssel continuera à le protéger
–Les voici! les voici! vociférait la foule en se massant le long de la route que devait parcourir le cortége.
La procession défilait, en effet, s’avançant lentement à travers les rangs pressés de la multitude.
Les bannières déployées ondulaient au souffle de la brise; les encensoirs lançaient des jets de fumée odorante; les tambours battaient aux champs et les trompettes sonnaient, mêlant aux doux sons du rebec et de la viole des orchestres leurs fanfares guerrières.
Une compagnie d’arquebusiers ouvrait la marche; venaient ensuite les chanoines de la collégiale des Macchabées, fondée par le cardinal de Brogny en1406, précédés par leur doyen; le clergé et les confréries des sept paroisses de Genève: Sainte-Croix, Notre-Dame-la-Neuve, Saint-Germain, la Madelaine, Saint-Gervais, Saint-Léger et Saint-Victor; le prieur de Saint-Victor, Amé de Charansonnay, accompagné de ses religieux; les cordeliers de Rive, les dominicains de Grand-Palais, les antonins, les bénédictins de Saint-Jean hors les murs.
Un groupe nombreux d’ecclésiastiques, montés sur des chevaux de parade, apparaissait ensuite; c’étaient les abbés de Filly, de Talloires, de Sixt, le plébain de Thonon, les titulaires des commanderies du diocèse, hauts dignitaires appartenant, pour la plupart, à la noblesse de Savoie.
Enfin les nobles syndics de Genève, les membres du conseil de commune, le sautier, le chevalier du guet et ses acolytes, les hérauts de la ville, les juges, les huissiers et les fonctionnaires de tous grades, terminaient le cortége.
Les syndics étaient revêtus du manteau mi-parti gris et noir, insigne de leur dignité.
Ils furent accueillis par un profond silence.
Le peuple, généralement, déteste ceux qui le gouvernent; après le plaisir d’élire, il n’en est pas de plus grand pour lui que de renverser les élus.
Une seule acclamation retentit, mais la foule entière s’y associa:
–Vive Loys de Lestelley!
L’un des membres du conseil souleva sa toque de velours et salua gravement.
–Il paraît que vous êtes populaire, Messire, lui dit le premier syndic avec un accent où perçait une secrète envie.
Bientôt une clameur immense s’éleva vers le ciel; un nuage de poussière obscurcissait l’air du côté de Saint-Julien, et l’on voyait, à travers cette nuée de poudre grise, briller les cuirasses, ondoyer les panaches et chatoyer les pierreries.
Monseigneur François de Savoie chevauchait à quelques pas de sa suite. C’était un beau cavalier, fièrement campé sur son palefroi, dont la housse, frangée de crépines d’or, traînait jusqu’à terre.
Comme la plupart des prélats de cette époque, François de Savoie participait à la fois du prêtre et du soldat.
L’habileté politique, la sagacité, la résolution, vertus héréditaires dans sa royale maison, se lisaient ou plutôt se laissaient deviner dans son regard; ses traits respiraient le courage et l’énergie, tempérés par une bienveillance sans morgue et sans hauteur. Son front, un peu bombé, annonçait de l’entêtement. Sa pose et son maintien, pleins d’une dignité sans affectation, en imposaient même à ses familiers.
En le voyant ainsi jeune, ardent, gracieux, droit sur la selle ciselée de son alezan, la foule fut séduite; elle s’attendait à un prince morose, grave, rendu sombre par les soucis de la politique, tel, en un mot, quele frère de François et son prédécesseur, l’évêque Jean-Louis, lui était apparu.
L’on s’était concerté pour lui faire une froide réception, en harmonie avec les sentiments du peuple, et qui équivalût à une injure. Un revirement subit changea ces dispositions hostiles en enthousiasme. Des cris mille fois répétés acclamèrent le jeune évêque; les bras se tendirent vers lui; les têtes se découvrirent, et la foule, rompant les barrières, vint se presser autour de son cheval.
Les seigneurs qui accompagnaient le prince, et parmi lesquels on remarquait les représentants de la plus illustre noblesse de Savoie, se renvoyaient des regards stupéfaits. Ils s’attendaient à une défaite: ils assistèrent à un triomphe.
Les sourdes menées des partisans de Compey et de Chevron, les intrigues du parti de la révolte aboutissaient à un résultat contraire. Ils n’en purent croire leurs yeux tout d’abord et craignirent qu’un serpent ne fût caché sous les fleurs, et que le peuple ne voulût étouffer son souverain par ses embrassements; ils ne tardèrent pas à comprendre que cette joie n’était nullement feinte, que ces acclamations étaient sincères. Dès lors, ils firent largesse à la foule.
Quand le calme fut rétabli, Messieurs les syndics s’avancèrent et haranguèrent le prélat. Celui-ci parut les écouter avec une attention soutenue, tandis qu’il méditait dans son for intérieur sur l’instabilité des choses humaines.
Cette flatterie lui concilia l’affection des élus du peuple, comme sa bonne grâce lui avait attiré celle du peuple lui-même.
Il répondit par un petit discours plein de bonnes promesses, ce dont sont prodigues les princes nouvellement arrivés au pouvoir, il exprima sa reconnaissance de cet accueil inespéré en termes fort courtois, glissa un compliment à l’adresse de Messieurs du conseil, et, finalement, tendit sa main à baiser aux syndics.
Le cortége se dirigea vers la porte Saint-Léger; seulement la procession fut mise en grand désarroi: peuple, noblesse, gens de robe, écoliers, tout marchait pêle-mêle à la suite du prélat, et le fracas des cloches sonnant à toute volée ne parvenait pas à couvrir le bruit des clameurs, des vivats et des noëls.
Soudain retentit une voix fraîche, sonore.
–Vive Jean de Compey! criait cette voix, honte à l’intrus!
Il y eut scandale. Une lutte s’engagea tout auprès des fossés. Le peuple s’arrêta, pétrifié d’étonnement. L’évêque fronça légèrement le sourcil. Deux hommes s’avancèrent, tenant chacun par un bras un jeune garçon vêtu des lambeaux d’une robe de drap bleu, le visage souillé de poussière, » tête nue.
–C’est vous, mon fils, qui m’avez jeté cette injure? interrogea François de Savoie d’une voix aussi calme que si l’injure ne se fût point adressée à lui.
–Monseigneur, c’est moi.
–Comment vous nommez-vous?
–Urbain de Compey.
–C’est bien, dit François avec bonhomie. Laissez-le aller, continua-t-il en s’adressant à ceux qui le retenaient; c’est un enfant étourdi: l’expérience lui viendra avec l’âge.
Et il poursuivit son chemin, heureux d’avoir eu l’occasion de témoigner de sa clémence en présence de ses sujets.
Le cortége suivit le faubourg Saint-Léger, remonta la rue de Verdonne, celle du Petit-Bourg-de-Four et arriva devant le portail de la cathédrale, où les chanoines attendaient l’évêque, revêtus de chapes de drap d’or.
Après le Te Deum, l’évêque fut reconduit à son palais par la foule, et s’arrêta, chemin faisant, à diverses reprises, pour entendre les farces, les soties et les moralités composées par Perceval des Plans.
Il daigna les trouver fort belles, se fit présenter la jeune poëte, lui remit une bague d’un grand prix et l’invita à venir le voir.
Puis il pénétra sous le porche de l’hôtel épiscopal et disparut aux yeux de la foule, qui s’était prise à l’aimer, comme elle l’avait haï, sans trop savoir pourquoi.
III
Où sont expliqués les deux chapitres précédents.
Table des matières
Les Commentaires de César nous apprennent que Genève était la dernière ville des Allobroges, et limitait le pays des Helvètes. Un érudit archéologue nous a démontré le contraire, et, de ses recherches longues et minutieuses, il appert que le pays de Vaud, Lausanne et toute la contrée de la Suisse romande, appartenait à cette illustre nation des Allobroges, qui sut lutter avec succès contre les maîtres du monde, et succomber en rendant la défaite glorieuse tout ainsi qu’une victoire.
Genève était une ville impériale, l’empereur Sigismond la nommait Insigne membrum imperii; un conseil municipal l’administrait sous la juridiction de l’évèque, «et sous l’autorité supérieure des ducs de Savoie, lesquels, en leur qualité de comtes de Genève et de vicaires perpétuels du Saint-Empire romain, y faisaient battre monnaie, y accordaient grâce pour les peines capitales, y convoquaient l’assemblée des États généraux de Savoie, et y publiaient leurs lois.»
Cette souveraineté existait donc légitimement.
En1285, les conseils et prud’hommes de Genève reconnurent le comte Amédée V pour leur protecteur. En1400, le dernier des comtes de Genève, Humbert de Thoire-Villars, légua le comté à son oncle Odon, qui le céda, par acte du5août1401, à Amédée VIII de Savoie.
Les droits des descendants de celui-ci étaient donc incontestables selon eux; ils furent incontestés pendant une longue suite d’années, et sans la Réforme, qui fut, avant tout, une simple machination politique, une immense conspiration contre l’autorité, Genève aurait suivi les destinées du duché de Savoie.
Mais, dès le commencement du XVe siècle, des ferments de révolte furent jetés parmi le peuple de cette ville. Il y eut d’abord des menées contra Charles le Téméraire, qui rêvait de réunir à ses Etats la Savoie et les cantons suisses, afin de se tailler un royaume en Europe; s’il eût réussi, Charles de Bourgogne devenait l’égal des grands politiques dont l’histoire burina les noms sur le Livre de l’Immortalité. Il fut vaincu.
Ce furent ensuite les astucieuses machinations du grand Louis XI, profond penseur, dont la postérité méconnaît la valeur, et que la vile calomnie, stipendiée par les ennemis de la vérité, a flétri injustement.
Puis le courant d’idées mis en vogue en Allemagne par les premiers hérésiarques, Jean Huss et Zyska, les taborites et calixtins, pénétra même au delà des Alpes helvétiques, et fit naître des sentiments en désaccord avec les principes catholiques et monarchiques, base indiscutable de toute société bien organisée.
La dualité des pouvoirs, divisés entre l’évêque et le prince, amena souvent des conflits sérieux; le conseil et les syndics parfois aussi prétendaient gouverner d’eux-mêmes, sans l’appui de l’un, sans le contrôle de l’autre.
Le peuple prit parti, suivant les temps et selon les hommes, pour le prélat, le duc ou la commune. Il admit l’impériale suzeraineté; il voulut des évêques élus, et se conduisit de façon à s’en faire imposer d’autres nommés par le Pape ou présentés par le pouvoir civil.
Il se mutina doucettement d’abord, pour se divertir, sans y méditer; puis de la mutinerie il en vint à la révolte au grand jour, et de là, réprimé dans ses erreurs, contenu dans ses volontés, vaincu, humilié, aux complots qui se trament dans l’ombre, bassement, lâchement, et qui se dénouent sur un échafaud.
La maison de Savoie lutta péniblement contre ces tendances.
Pendant les premiers siècles de son existence, elle n’eut point le temps de s’occuper des affaires intérieures.
Elle prit part aux croisades, aux guerres françaises, aux conquêtes italiennes, aux expéditions lointaines, à toutes les questions militaires, politiques ou religieuses que l’Europe agita pendant la durée du moyen âge.
Elle avait de dangereux voisins et se fortifia contre eux; à cheval sur les Alpes, elle convoitait le Piémont et jalousait la France.
Tous ses efforts convergeaient à un seul but: agrandissement du territoire, augmentation de puissance.
Heureusement, elle eut ce que peu de maisons royales possédèrent: des conseillers sincères, désintéressés, habiles, d’une grande probité politique, honnêtes. Ils surent, eux, en disant la vérité sans peur, en travaillant sans relâche, développer dans le sein de la nation les grandes vertus qui font les grands peuples. Ils surent inspirer aux Savoyards cet amour pour leurs maîtres, cette fidélité inébranlable, cette confiance et ce dévouement qui se conservèrent intacts pendant un laps de huit siècles, et qui certainement existent encore, un peu affaiblis peut-être, dans cette Savoie que son annexion à la France a rendue française.
Dès qu’éclatèrent les premiers symptômes d’une rébellion sourde, mais continue, systématique, dans le diocèse de Genève, les ducs de Savoie songèrent à mettre un frein à cette œuvre corruptrice.
Ils résolurent alors de rendre plus accessible aux princes de leur maison le premier siège épiscopal de leurs Etats. C’était sans nul doute rendre le joug bien léger que de le confier aux mains d’un prêtre obligé de régner par la mansuétude et de convaincre par la persuasion.
La maison de Savoie ne voulait point assurer sa domination, usurper les pouvoirs communaux, soumettre Genève à la servitude, la rendre leur vassale; vicaires du Saint-Empire, ils voulaient simplement l’empêcher de se soustraire au Saint-Empire pour se donner au premier roi venu.
Les antagonistes de ces princes voulurent voir dans ces mesures de prudence une ambition personnelle, attendant pour se démasquer le moment propice.
De nos jours encore les historiens protestants déblatèrent volontiers contre nos ducs, les accusant d’avoir prétendu réduire en esclavage cette ville de laquelle un proverbe assez connu dans nos montagnes dit: «Ne connaissez Genève que pour l’abhorrer et la fuir.»
Et pourtant l’un des apostats du seizième siècle, l’un des ardents sectateurs de la Réforme, jeune homme libertin, brouillon, spirituel, caustique, sans valeur sérieuse, bouffon de Calvin, moine renégat dont Byron fait un martyr, François de Bonivard, dit à ce propos dans ses Chroniques: «L’évêque Jean-Louis, bien qu’il fût de la maison de Savoie, si ne voulait-il toutefois que le duc ni ses autres frères missent le museau dans sa soupe.»
Notre lecteur a maintenant compris notre thèse. Elle se résume en ceci: les ducs de Savoie ne voulaient, point que Genève se séparât violemment de l’Empire, niât leurs droits sur elle, commençât une révolution perpétuelle contre ses évêques.
Afin d’entraver, dans cette voie, les opérations secrètes des agitateurs allemands ou français, elle désira que l’évêché de Genève appartint à l’un de ses membres, dont beaucoup entraient dans l’état ecclésiastique.
Le Saint-Siège accéda volontiers à ce désir, tenant compte naturellement des vertus et des qualités des princes présentés à sa nomination.
Telle fut la cause des agitations qui troublèrent Genève à la mort de l’évêque Jean-Louis de Savoie, homme juste, pieux, habile, qui sut tromper à la fois Louis XI et Charles de Bourgogne, afin d’empêcher l’invasion de sa patrie, et qui gouverna son peuple avec une sage sévérité.
Jean-Louis de Savoie mourut à Turin, le4juillet1482.
A peine les chanoines eurent-ils appris cette nouvelle, qu’ils se hâtèrent de se réunir en assemblée capitulaire dans l’église de Jussy, lieu désigné sous les Romains par le titre d’Oppidum, et où l’évêque de Genève possédait un château.
Là, par acte passé le19juillet, ils élurent pour évêque Messire Urbain de Chevron, protonotaire apostolique, abbé de Tamié, conseiller du duc de Savoie.
Ce prélat, doué d’éminentes qualités, appartenait à une illustre maison qui donna un pape à l’Eglise, Nicolas II, trois archevêques à la Tarentaise, un évêque à Aoste, un grand nombre de capitaines, de légistes et d’hommes politiques à l’Etat.
Cette famille, alliée aux princes de Savoie, aux comtes de Genève, remontait jusqu’au temps des rois de Bourgogne. L’élection de l’un de ses représentants les plus distingués devait donc à la fois satisfaire la noblesse et le peuple.
Malheureusement, le chapitre avait outre-passé ses droits. Jusque vers les commencements du treizième siècle, le peuple participait à l’élection de l’évêque, lequel jurait, en retour, de respecter ses priviléges; mais le quatrième Concile de Latran, en1215, fit cesser toute intervention populaire dans l’élection des évêques, désormais exclusivement attribuée aux chapitres. Martin V, au concile de Constance, en1418, réserva au Pape la nomination aux sièges vacants, dépouillant ainsi les chanoines du droit d’élire leurs prélats, ce qui donnait lieu trop souvent à des abus regrettables.
Le duc Charles, ayant appris l’élection de l’abbé de Tamié, envoya aussitôt à Genève Antoine Martigue, vicaire général de Turin, avec la mission de désavouer les chanoines et de leur signifier qu’il avait déjà pourvu de l’évêché vacant son oncle l’archevêque d’Auch et que, par conséquent, leurs actes se trouvaient entachés de nullité.
Les chanoines protestèrent avec une grande énergie; le conseil des Cinquante, les Ligues suisses, les Magnifiques Seigneurs de Berne et de Fribourg maintinrent leurs prétentions.
Ces derniers, ennemis mortels des princes de Savoie, espéraient un échec et voulaient contrecarrer ce qu’ils pensaient être leurs convenances politiques.
Le pape Sixte IV, arbitre souverain de toutes les questions de ce genre, crut trancher la difficulté en ne donnant tort ou raison ni au duc de Savoie ni au Chapitre de Genève.
Il nomma son neveu Dominique de la Rovère, déjà chanoine de Lausanne et d’Ivrée, prieur de Saint-André, gouverneur du château Saint-Ange, camérier du Pape, prévôt de Turin, de Saint-Antoine, de Saint-Dalmace, de Carignan, de Rivoli, abbé de Saint-Christophe de Voluret, archiprêtre de la basilique Vaticane, cardinal du titrede Saint-Clément et archevêque de Tarentaise, siège sur lequel il avait succédé à son frère le cardinal Christophe.
Il est à remarquer que l’abbé de Tamié, à lamort de celui-ci, en1478, avait été élu déjà archevêque de Tarentaise, et que le Souverain Pontife avait cassé l’élection au profit du frère du défunt.
Notre lecteur ne doit point s’étonner de cette avalanche de titres, de dignités et de bénéfices pleuvant sur un même personnage.
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