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Champfleury

Les oies de Noël : oeuvres illustrees de Champfleury


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066301040

Table des matières

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II Ce qui arriva au hameau de la Mal-Chaussée.

III Le bonhomme Blaizot montre ses griffes.

IV Comment le brave Guenillon trouva une femme sauvage.

V La prison.

VI La famille Cancoin.

VII Profil d’huissier.

VIII Le clerc amoureux.

IX Le juge d’instruction.

X L’atelier de madame Paindavoine,

XI Comment la famille Cancoin prit la place d’une relique.

XII La première oie.

XIII La seconde oie.

XIV La troisième oie.

XV Conséquences de la première oie.

LÉGENDE DE SAINT CRÉPIN LE CORDONNIER

UN DRAME JUDICIAIRE

LA CHANSON DU BEURRE DANS LA MARMITE


L’usurier Blaizot à son ami l’huissier Tête.

LES OIES DE NOËL

I

Le reneuvier.

Dans la rue du Tillô, à Dijon, demeurait, il y a quarante ans, le bonhomme Blaizot; on l’appelait bonhomme à cause d’une certaine rondeur de manières et de langage.

Quelques gens portent des habits que l’on pourrait appeler accusateurs. Blaizot ne s’était jamais

fourni dans cette garde-robe. L’hiver il s’enveloppait d’une houppelande marron et allait aux offices les mains perdues dans un petit manchon dont l’usage n’appartient aujourd’hui qu’aux femmes. Ses jambes de cerf, sèches, n’avaient jamais eu le moindre rapport avec le pantalon. Depuis sa jeunesse,

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Table des matières

les mollets du bonhomme, protégés par un simple bas blanc, subissaient, sans les craindre, les injures des saisons. Soleil et pluie, neige et grêle, les mollets avaient tout supporté, sans jamais varier de forme.

Mieux que les almanachs, le bonhomme Blaizot indiquait à ses compatriotes l’arrivée du printemps. Comme tout Dijon le connaissait, ses habits servaient de baromètre aux Dijonnais. Après les giboulées, Blaizot se revêtait de nankin.

«Bon, disaient les commères de la rue du Tillô, le bonhomme Blaizot a mis ses habits printaniers.»

Si un incrédule hasardait l’opinion que les froids n’étaient pas encore passés et qu’il y aurait des pluies en avril:

«Vous ne savez guère ce que vous dites, lui répondait-on: jamais le bonhomme Blaizot ne s’est trompé. Il est plus savant que Matthieu Laensberg.»

Blaizot était propriétaire d’une de ces maisons bourgeoises, ni trop vieilles, ni trop jeunes, qui n’apprennent rien à l’œil du curieux. Les femmes entre deux âges déroutent les observateurs: il en est de même des maisons; cependant il est rare que la maison, si elle est habitée depuis quelques années, ne prenne pas trace des habitudes de son propriétaire. L’homme imprime partout son empreinte, comme s’il se laissait tomber sur une nappe de neige.

Deux bancs de pierre, adossés à la maison indiquaient que le bonhomme recevait de nombreux visiteurs. Dans certaines provinces, les bancs de pierre sont les antichambres des gens d’affaires. Tous les notaires de petites villes ou de villages ont des bancs de pierre aussi obligés que les panonceaux.

Les bancs de la maison Blaizot étaient usés en décrivant une courbe vers le milieu.

Les juges d’instruction, dont l’esprit sait découvrir le bout de fil dans l’écheveau emmêlé d’un crime, auraient deviné par ce banc de pierre, légèrement creusé au milieu, que des groupes de clients nombreux venaient s’asseoir fréquemment en cet endroit.

A quelque distance du banc, des anneaux de fer étaient fichés au mur, indice certain du séjour d’hommes à cheval ou en voiture.

Le bonhomme Blaizot était reneuvier.

A Dijon, moyennant une certaine somme, les faiseurs d’affaires, qui jadis prêtaient un bœuf à un laboureur, tenu d’en rendre un du même âge à la Saint-Jean, étaient dits reneuviers.

Les reneuviers, honnêtes gens dans le principe, s’aperçurent, après un certain nombre d’expériences, que l’argent rapporte plus que le meilleur lopin de terre au soleil.

De cette école fut le bonhomme Blaizot, qui appliqua en grand la médecine aux métaux. Son argent paraissait dévoré de fièvre, tant il savait le faire suer. Blaizot commença par prêter des bœufs, suivant les us et coutumes; mais, comme les emprunteurs venaient tous les jours en groupes plus serrés, le bonhomme pensa que tous les bœufs de la Bourgogne n’y suffiraient pas, et que la ville ne serait pas assez grande, quand bien même elle serait convertie en une seule étable.

Il prêta de l’argent.

Les Dijonnais n’en surent rien, ou, ce qui est plus présumable, n’en voulurent rien savoir, car Blaizot n’exerça son industrie qu’avec les paysans des environs. Pour ses concitoyens de la ville, il resta le bonhomme Blaizot, un richard, allant à l’église régulièrement et rendant volontiers service. Le reneuvier fut tout miel pour les citadins, tout vinaigre pour les campagnards.

Aussi les samedis, qui sont les jours de grand marché, la rue du Tillô était-elle encombrée de voitures de fermiers qui, venant traiter d’affaires avec le bonhomme, remplissaient de bruit et de tumulte cette rue, si calme d’ordinaire. Les paysans s’asseyaient sur les bancs de pierre, et ne pénétraient dans le cabinet du bonhomme que tour à tour, appelés par la Rubeigne.

Cette servante, les dix doigts de Blaizot, était une paysanne de quarante ans, qui criait et glapissait dans la maison comme si elle en eût été la dame. Au fond, elle avait pour son maître un vif attachement, que de mauvaises langues commentaient en mauvaise part. La vie de Blaizot était tellement réglée et ses mœurs si régulières au dehors, que la Rubeigne devait avoir, tous les droits des gouvernantes, basés sur de longues relations.

Le samedi qui précéda la fête de Noël, la Rubeigne remarqua, non sans étonnement, la couturière Alizon, attendant sur le banc que les fermiers fussent introduits.

Alizon était une des plus jolies ouvrières de Dijon.

«Que vient-elle faire chez mon maître? Elle doit savoir qu’il ne reçoit que les gens de campagne. Cette fille est jeune et jolie.» Telles furent les impressions de la Rubeigne, qui fit la moue en en trant dans le cabinet du bonhomme Blaizot.

«Il y a à la porte, dit-elle, la couzaigne Alizon qui attend.»

Ce mot couzaigne, qui veut dire à la fois cousine et blanchisseuse, ne s’emploie guère qu’en mauvaise part, et trahissait les pensées de la gouvernante.

«Qu’est-ce que me veut la couzaigne? dit Blaizot. Puis il ajouta: Fais-la entrer.»

Alizon fut introduite; elle rougit dès le pas de la porte. La Rubeigne sortit.

«Eh! dit Blaizot, c’est la jolie fille à Cancoin.... Tu viens pour le loyer, n’est-ce pas?

–Oui, monsieur Blaizot.... comme vous dites.

–Je m’en vas te préparer la quittance.

–Pardonnez, monsieur Blaizot, tout du contraire. Le père m’a envoyé pour vous dire qu’il était bien fâché d’être en retard.

–Ah! dit Blaizot.... Eh bien! pourquoi n’est-il pas venu lui-même?

–C’est qu’il est allé livrer une commande de tonneaux.

–Où ça? demanda Blaizot.

–A la Mal-Chaussée.

–Et quand reviendra-t-il, ton père?

–Demain, monsieur Blaizot.

–Tu lui diras de passer me voir.... Sais-tu, dit le père Blaizot en la reconduisant, que t’es un joli brin de femmélôte?»

Alizon sans répondre sortit du cabinet. Dans l’antichambre se tenait la Rubeigne, qui semblait fort occupée à brosser une paire de souliers.

«Bonjour, madame Rubeigne, dit Alizon.

–Adieu, la couzaigne,» répondit la gouvernante.

II
Ce qui arriva au hameau de la Mal-Chaussée.

Table des matières

Ce jour-là, dès cinq heures, Cancoin était parti pour livrer sa cargaison de tonneaux.

Le hameau de la Mal-Chaussée est composé de six maisons écartées, qui ont été bâties dans l’emplacement le plus mal choisi de toute la Bourgogne. Le terrain, fertile partout ailleurs, est en cet endroit sablonneux et d’un maigre rapport.

Sur les six maisons, on compte cinq méchantes cabanes, où demeurent de pauvres gens, qui gagnent misérablement leur vie en travaillant pour le fermier Grelu.

Ce fermier possède l’habitation de meilleure apparence; mais si elle brille au milieu des masures, c’est grâce au principe de la royauté du borgne dans le pays des aveugles. De grandes herbes décharnées se dressent sur le toit principal, des herbes qui n’ont pas la couleur réjouissante des vieilles mousses sur les tuiles. Les haies qui entourent le jardin potager sont poussiéreuses et mal entretenues.

Dans la cour picorent des coqs et des poules; les poules sont maigres, et le chant des coqs a un timbre qui ne ressemble pas au joyeux cri des coqs de bonnes maisons. Un dindon morne, à la crête pâle, est monté, par extraordinaire, sur une charrette cassée. Deux pigeons mélancoliques se tiennent en haut d’un pigeonnier dont le toit est troué.

L’étable ouverte laisse entrevoir un âne qui a une genouillère de toile à la jambe: outre cette blessure, l’âne paraît avoir supporté de longues fatigues, car un de ses côtés est pelé par le frottement du bât. Il a pour compagnon un cheval de labour maigre, dont les yeux troubles ressemblent à ceux des gens qui ont porté toute leur vie des besicles.

Cancoin, qui avait passé toute la journée à siffler gaiement dans sa voiture, suspendit son sifflet en apercevant un filet de fumée sans consistance qui sortait timidement d’une des cheminées de la première cabane. Le tonnelier n’était plus qu’à une portée de fusil de la Mal-Chaussée, dont le nom change suivant les gens qui en parlent. Les Dijonnais de distinction l’appellent la Mal-Bâtie; les bourgeois la Mal-Chaussée; les ouvriers, la Mal-Fichue, et plus énergiquement encore.

Ces surnoms semblent avoir porté malheur à ce hameau, auquel se rattache une lugubre histoire d’assassinat dont les vieillards de Dijon parlent encore. Cet assassinat, faux ou vrai, car on ne sait le nom du meurtrier ni de la victime, fut commis, dit-on, avant la bâtisse du hameau, et les superstitieux prétendent que rien, ni hommes, ni bêtes, ni plantations, ni semailles, ne peut réussir sur un terrain souillé par le meurtre.

Pour ces raisons, Cancoin cessait de siffler aux environs du hameau. Il entra donc avec sa voiture dans la cour silencieuse; les animaux s’enfuirent comme étonnés d’être dérangés dans leur fainéantise.

Le tonnelier attacha son cheval à l’anneau d’une auge, et se dirigea vers le corps de bâtiment. La première chambre d’une ferme a d’habitude quelque chose de réjouissant. D’abord se présente à la vue le grand foyer noir avec les fagots qui petillent sur les hauts chenets de fer. Au-dessus de la cheminée, sur le mur que les mouches ont décoré d’agréments noirs, Napoléon fait pendant au Juif errant. Un râtelier, portant des fusils au canon brillant, cache quelques parties des estampes aux vives couleurs. A droite, un buffet-dressoir déroule la collection de vaisselle en faïence dite porcelaine de Tours. On guérirait un hypocondriaque en ornant sa chambre de ces plats d’un ton brutal, mais gai, où des coqs et des fleurs sont peints avec autant de candeur que de simplicité. A gauche, tient un large espace le lit, qui a conservé l’ampleur des couches du moyen âge. Les rideaux sont de cette ancienne toile de Perse, que les amateurs recherchent aujourd’hui avec tant de persévérance. Dans un coin ombreux, la lumière pique de points blancs la batterie de cuivre, et la fait ainsi sortir de son obscurité.

A la ferme de la Mal-Chaussée, la vaste cheminée, les fusils, les images d’Épinal, la faïence, le lit, et les instruments de cuisine avaient subi des accrocs, des dégradations, des déchirures, de la rouille, des ébréchures, et étaient souillés de toiles d’araignées. Les vitres de la chambre, verdies par la poussière, ne donnaient passage qu’à un jour maussade.

Cancoin, qui entrait brusquement, s’arrêta en voyant la fermière devant un lit d’enfant. L’enfant était saisissant de beauté, les yeux extraordinairement allongés en amandes. Deux taches roses sur les joues tranchaient particulièrement sur une teinte jaune de cire. L’enfant était coiffé d’un haut bonnet de coton rond, sans mèche, qui paraissait soufflé.

Sur la tête du petit malade, le comique bonnet de coton devenait mélancolique et chassait toute idée de joie.

«M’nenfant, disait la fermière, parle-moi voir un peu.»

Mais l’enfant était aussi muet que son grand bonnet de coton. A chaque instant il semblait que ses grands yeux fixes s’allongeaient: son regard prenait des rayons d’une fixité impossible à rendre. L’enfant semblait chercher à traverser les murs, et une mélancolie profonde ressortait des mouvements du petit être plein de résignation.

«Madame Grelu?» dit Cancoin, attristé par cette scène.

La iermiere tressaillit en entendant une voix.

«Votre petit est donc malade? dit le tonnelier.

–Oh! oui, bien malade, le pauvre chéri!»

En même temps la fermière se courba sur le lit pour embrasser l’enfant: elle devenait gourmande de baisers.

«Qu’est-ce qu’il a? demanda Cancoin.

–Est-ce qu’on sait, disait-elle; il n’y a pas huit jours l’enfant gipaillait (folâtrait), gâdru (gros, bien portant); il était gentil comme les amours, jamais on n’en avait vu de pareil. Puis, tout d’un coup, il a devenu triste, pâlot, maigrichon, plein de dégoûts pour la nourriture....

–Ce n’est rien, dit Cancoin, c’est la croissance.... tous les enfants de son âge sont comme ça.»

La fermière secoua la tête d’un air de doute:

«Oh! non, dit-elle. Regardez donc ses pauvres petites babaignes (lèvres) pâles; elles étaient, n’y a pas si longtemps, rouges comme des pommes à sucre. D’ailleurs, l’médecin l’a condamné, m’nenfant.... Il dit que les drogues n’y peuvent rien faire et qu’il faut tout attendre du bon Dieu.... C’est pourtant comme mon enfant Jésus. Et le père, si vous voyiez son chagrin!... Ca lui a fait tant de peine de voir son fieu dans un état pareil, qu’il est parti aux champs.

–Il faut toujours conserver de l’espoir, dit Cancoin. A quoi ça sert de se désespérer pareillement?... On en a vu de plus malades revenir au soleil...»

L’enfant fit un mouvement dans le lit.

«Est-ce que tu n’es pas bien? dit la fermière, qui courut chercher des oreillers à son lit pour les mettre sous la tête du malade. Tenez, dit-elle en arrangeant les couvertures, voyez donc ses pauvres chers petits bras.... Il n’y a plus que les os; ça ferait pleurer la nature.... Il ne parle plus, il ne mange plus; il m’aimait tant, et maintenant plus d’aimorôtes (caresses)!

–Il fait bon soleil dehors, madame Grelu, vous devriez ouvrir la fenêtre,» dit le tonnelier.

Comme la fermière, les yeux fixés sur son enfant, ne répondait pas, le tonnelier alla lui-même à la croisée, et le soleil, qui renonçait à pénétrer la crasse des carreaux, se précipita dans la chambre. Le petit malade parut réjoui de cette chaleur bienfaisante.

«Qué bonne idée vous avez eue, mon bon monsieur Cancoin, dit la mère; ça le ravigote, m’nenfant.

–Voyez-vous, madame Grelu, il ne faut pas être triste près de l’enfant.... Ils ne comprennent que trop. Tâchez de l’amuser un peu; si on les laisse dévorer par la maladie, ils sont perdus; moi, je sais ce que c’est. J’ai eu sept enfants: eh bien, quand je les voyais malades, vite je tâchais de les distraire. C’est comme pour le mal de dents, si on peut l’oublier, on ne l’a plus.... A-t-il des joujoux, votre petit?

–Oh! ce n’est pas ça qui lui manque.

–Eh bien, allez les querir, et mettez-les sur la couche.»

La fermière courut à l’armoire et en rapporta un petit chien de carton peint, une poupée et un sifflet. L’enfant resta morne à la vue de ces jouets, quoique Cancoin essayât de faire aboyer le chien de carton. Mais le chien paraissait triste de ne pouvoir faire entendre ses cris; il y avait une fissure dans le soufflet de peau. La poupée n’avait jamais été destinée à donner signe de vie: c’était une personne aux rouges couleurs, d’une physionomie remplie tout à la fois de candeur et de niaiserie. Le sifflet força Cancoin à enfler ses joues d’une manière démesurée sans arriver à aucun résultat: il était bouché.

«Ils sont bien abîmés, vos joujoux, dit Cancoin, je n’en donnerais point une arnôte (une obole). Il n’y en a pas d’autres?

–Non, dit la fermière.

–Alors, madame Grelu, égayez-le n’importe comment.... je ne sais pas.... Chantez-lui quelque chose.

–Vous croyez? dit-elle.

–Sans doute.»

Alors la fermière chanta d’une voix plaintive cet ancien noël, populaire dans les villages aux alentours de Dijon:

Laissez paître vos bêtes,

Pastoureaux,

Par monts et par vaux;

Laissez paître vos bêtes,

Et venez chanter Nau.

J’ai ouy chanter le rossignô,

Qui chantait un chant si nouveau,

Si bon, si beau,

Si résonneau;

Il m’y rompait la tête,

Tant il prêchait

Et caquetait;

Adonc pris ma houlette,

Pour aller voir Naulet.

Le petit malade ne disait rien; mais il ouvrait la bouche comme quelqu’un qui écoute avec grande attention. A la fin du second couplet la fermière essuya ses larmes.

«Vous chantez ça trop tristement, dit Cancoin; il faut y mettre de la réjouissance, sans quoi vaut mieux se taire.»

Le brave tonnelier unit la pratique à la théorie; et cherchant à adoucir sa rude voix, il continua le noël:

Je m’enquis au berger Naulet.

As-tu ouy le rossignolet

Tant joliet,

Qui gringotait

Là-haut sur une épine?

Oui, dit-il, oui,

Je l’ai ouy;

J’en ai pris ma doucine,

Et m’en suis réjoui.

Malgré le soin que prenait Cancoin de mettre une sourdine à sa voix, elle rendait de tels sons que Grelu, qui rentrait, s’arrêta à la porte, étonné d’entendre un chant si joyeux dans une maison qu’il avait quittée morne et silencieuse.

Le fermier entra et regarda avec inquiétude son enfant, dont les yeux clignaient, comme offusqués par la vibration puissante du chant du tonnelier.

«Comment va le petit, dit-il?

–Je ne sais, répondit la fermière; il m’a quasi l’air effrayé.

–Bonjour, monsieur Grelu, dit Cancoin interrompu dans sa chanson; j’ai amené vos tonneaux.

–Ah! fit en soupirant le fermier, qui ne se souciait guère de tonneaux en ce moment.»

Grelu était un paysan de haute taille, les épaules voûtées. La campagne ne lui avait pas communiqué cette grosse santé qui fait la richesse des paysans. Le chagrin ressortait de chaque trait de son visage; ses cheveux étaient gris et rares.

Pour habit Grelu avait une mauvaise veste de toile; appelée biaude dans le pays; c’est le vêtement des pauvres gens. Encore sa biaude était-elle déchirée en maints endroits. Il passait chez ses voisins pour un caractère dangraignar, c’est-à-dire en dessous, et par là n’inspirait pas grande amitié. Bon nombre de gens jugent ainsi sur la mine. Ils ne s’inquiètent pas de la vie antérieure, des malheurs de chagrins d’un homme; ils le jugent sur l’état présent.

Cependant Grelu était bon et serviable; il aimait sa femme comme on aime celle qui a suivi l’homme dans la voie douloureuse; il aimait ses enfants comme on aime des innocents qu’il faut élever à subir une vie semblable à la sienne; mais, hors de la famille, hors du foyer domestique, le fermier devenait triste. Il avait malheureusement une intelligence au-dessus de celle des gens de la campagne, et son intelligence ne l’avait mené qu’à des mal-réussites.

Grelu avait acheté, à bon compte la ferme: ce bon compte fut en réalité le plus mauvais des marchés. Quand, au bout de quelques mois de séjour, il eut calculé les réparations à faire, les fumages considérables qu’il fallait faire subir aux terres pour en bonifier la nature, Grelu tomba dans l’abattement, n’étant pas assez riche pour toutes ces dépenses.

Au lieu de prendre son courage, à deux mains, il entretint sa femme de ses désillusions. C’est souvent la plus contagieuse des maladies. La fermière fut saisie des confidences de son mari. A tous deux l’avenir parut chargé de malheurs. Le mari et la femme passaient des nuits sans sommeil à se dire: «Comment ferons-nous?» sans penser à arracher cette terrible racine de découragement qui s’empare si facilement de l’esprit.

Grelu, en dernier ressort, fréquenta la maison du bonhomme Blaizot; dès lors ses terres furent plantées d’hypothèques, autre mauvaise graine qui rapporte des saisies et des procès.

L’enfant malade poussa tout à coup un long soupir. La fermière croyant que c’était le dernier, tomba à genoux anéantie.

«Seigneur du bon Dieu, s’écria-t-elle, notre fieu est mort!

–Non, dit Cancoin, il respire un peu gros seulement.... N’ayez garde, je suis certain que l’enfant reviendra.

–Si ce n’est pas triste, dit le fermier, de voir notre innocent dans un tel état! J’aimerais mieux le voir aller tout d’un coup au pays de claque-dents que de l’entendre souffrir en détail si longuement.

–Ce n’est pas bien parler, monsieur Grelu, reprit le tonnelier; est-ce que dans ce monde nous n’avons pas besoin d’un peu de résignation?... Il faut se faire une raison, sans quoi il n’y aurait plus qu’à se jeter à l’eau la tête la première.

–Vous ne savez guère ce que je souffre, dit Grelu.

–Bah! dit Cancoin, moi qui vous parle, j’ai sept enfants. Eh bien, le dernier a été l’autre jour maladif: il ressemblait au vôtre, le médecin l’avait condamné.... Ils condamnent toujours maintenant, et ils ont raison. Si le malade revient, on ne pense plus à ce qu’ils ont dit, tandis que s’ils promettaient de le guérir et que le malade s’en aille ad patres, on recevrait un plus rude coup, puisqu’on ne s’y attendait pas. Donc je vous disais que mon dernier souffrait cruellement et qu’il s’éteignait tous les jours. Moi, je suis obligé de travailler; que je me porte bien ou non, la famille est là qui compte sur mes bras. Je partais le matin pour la tonnellerie; mais, sacristi, que de courage il me fallait pour lever mon marteau! A chaque coup j’étais obligé de me remonter le moral. Il me semblait que mes forces s’en allaient avec celles de mon enfant. Un matin, j’apprends qu’il a une crise, le délire, le tremblement, quoi; parole d’honneur, j’étais dans le même état, je frappais sur mes tonneaux à tort et à travers, je bûchais sur tout. Le soir, je retourne à la soupe.... mon enfant était guéri. Ah! quelle joie ça nous a fait dans la maison! Ma femme en était folle : «Voilà, dit-elle, la meilleure preuve que le bon Dieu nous entend. J’ai passé la nuit à le prier de sauver notre garçon, et il m’a accordé ma demande.

–Vous êtes un brave homme, vous, dit le fermier; j’ai le cœur si gonflé que, ma parole, j’avais oublié qu’il y a un Dieu. Ma femme, prions pour l’enfant!»

La fermière tomba à genoux, sans abandonner la main de son fils, qu’elle pressait dans ses deux mains. Le tonnelier et Grelu s’agenouillèrent près du berceau, et ces âmes naïves s’unirent par la prière.

L’enfant regarda d’un dernier regard ces trois têtes, baissées pieusement vers la terre, et poussa un long soupir.

«Ah! dit la fermière en se levant brusquement, sa main se roidit.»

Grelu se précipita vers le berceau.

«Mort!» dit-il d’une voix sourde.

La fermière se laissa tomber sur une chaise, sans mouvement.

«Monsieur Grelu, dit Cancoin pour distraire le père de sa douleur, votre femme se trouve mal.... Vite! courez chercher quelque chose....»

Le fermier vaguait par la chambre, sans trouver ce qu’il cherchait.

Il ne cherchait rien .: la mort de son fils le rendait comme ivre.

«Eh bien! dit Cancoin qui voyait le trouble dans lequel était plongé Grelu; eh bien! un peu de courage!

–Bah! dit le fermier, je voudrais crever aussi.

–Ah! monsieur Grelu, vous n’êtes pas raisonnable; vous n’êtes donc pas un homme? s’écria le tonnelier. Allons, venez près de votre femme, la voilà qui revient à elle. Aidez-moi à la consoler; les femelles ont le cœur faible.»

La fermière ouvrit les yeux. Son premier regard fut pour le berceau; elle y courut d’un bond, croyant qu’elle sortait d’un mauvais rêve; mais elle ne s’aperçut que trop vite de la terrible réalité.

«Ah!» s’écria-t-elle d’une voix brisée.

Tout à coup deux flots de larmes jaillirent de ses yeux, et les sanglots emplirent la salle. Les larmes sont contagieuses; Grelu pleurait comme un enfant. Le mari et la femme étaient affaissés sur eux-mêmes, la tête dans les mains. Le tonnelier respectait leur douleur, et se gardait d’interrompre leurs larmes par de vaines paroles.

Seulement il alla vers le lit de l’enfant et le recouvrit de son drap, afin que la mère, en levant les yeux, n’aperçût pas cette figure pâle et privée de vie.

Les époux passèrent deux heures dans la désolation. Le fermier le premier reprit courage.

«Mon brave Cancoin, dit-il, il est temps de vous reposer; laissez-nous veiller la nuit auprès du corps de notre enfant.»

Cancoin obéit et se coucha l’esprit attristé en pensant au malheureux événement qui venait de frapper le fermier; cependant il s’endormit à la tombée de la nuit, mais d’un sommeil agité. Cancoin voyait en rêve sa famille qu’il avait laissée en pleine santé, tandis que le deuil était chez Grelu. Tout à coup le tonnelier s’éveilla brusquement il lui semblait avoir entendu, dans le calme profond de cette maison visitée par la mort, un roulement de voiture.

«Je rêvais,» se dit Cancoin.

Alors il ferma les yeux, essayant d’appeler le sommeil; mais de nouveau, ses yeux furent subitement blessés par une lumière ardente. Par un mouvement machinal, Cancoin porta sa main sur ses sourcils, et la nuit revint. En retrouvant le sommeil, le tonnelier laissa tomber son bras; encore une fois une lueur extraordinaire le réveilla.

«Qu’est-ce? dit-il en sautant de son lit. D’où vient cette clarté?»

En même temps il ouvrit la fenêtre, qui donna entrée à une épaisse fumée.

«Au feu! au feu! cria Cancoin en saisissant à la hâte son pantalon et sa veste; au feu!»

Ce cri sinistre, qui réveille en une seconde toute une ville, qui prend des tons menaçants dans le silence, resta sans réponse. Cancoin, d’une violente poigne, enleva la serrure de la porte plutôt qu’il ne l’ouvrit, et descendit l’escalier en continuant d’appeler au secours.

Il lui fallait traverser la pièce où reposait le mort. Cette pièce n’était pas éclairée; mais l’incendie y répandait ses premiers rayons sanglants.

Le tonnelier aperçut la fermière agenouillée près du berceau de l’enfant. Il crut d’abord qu’elle était morte: ni le feu ni les cris ne l’avaient dérangée.

«Madame Grelu! dit Cancoin en courant à elle et en la tirant par le bras.

–Laissez-moi, dit la pauvre mère sortant de son immobilité.

–Le feu est à la ferme, sauvez-vous,» reprit Cancoin.

Il ouvrit la porte de la première salle; le feu parut plus menaçant.

«Où est votre mari? demanda le tonnelier.

–Je ne sais, dit la fermière.

–Vite.... relevez-vous! Il faut vous sauver....»

Cancoin, qui ne recevait pas de réponse de cette pauvre désolée, courut dans la cour. L’incendie venait des étables ou du grenier à foin: il était impossible de sortir de la ferme par la porte charretière.

Tout à coup les animaux se réveillèrent à demi asphyxiés en remplissant l’air de leurs cris. Le tonnelier courut à l’étable, dont la porte était brûlante: des flammèches de feu tombaient du fointier sur le dos de l’âne malade, qui poussait des cris lamentables. Le cheval maigre s’était réfugié dans un coin de l’écurie et hennissait des sanglots. Malgré tout son désir de sauver ces animaux, Cancoin fut obligé de sortir vivement de l’étable remplie de vapeur et de feu. Il tira son couteau, et coupa la longe qui retenait l’âne; mais à peine cet animal fut-il libre qu’il recula dans le fond de l’étable, près du cheval, et tous deux mêlaient leurs cris de terreur. Il était impossible à Cancoin de pénétrer jusque-là, d’autant plus qu’il savait la ténacité des animaux à rester, par frayeur, dans les lieux incendiés.

Il retournait vers la fermière, lorsque le pigeonnier, qui brûlait intérieurement, tomba presque à ses pieds, laissant sur le fumier des pierres et des pigeons également calcinés. L’incendie, qui jusqu’alors avait travaillé mystérieusement comme un voleur, se montra audacieux quand il fut sûr de sa proie. Les flammes sortirent victorieuses du pigeonnier abattu, et se séparèrent, les unes montant vers le ciel, les autres rampant sur les toits voisins.

Le corps d’habitation de la ferme était en danger; il n’y avait plus un moment à perdre. Cancoin courut à toutes jambes vers la fermière, qu’il retrouva près du cadavre de son enfant.

Une chaleur intense régnait dans la première pièce.

«Sauvons-nous,» dit le tonnelier.

Et il ouvrit la fenêtre qui, heureusement, donnait sur la route.

«Laissez-moi mourir avec mon fieu, dit la fermière.

–Du courage, diable! dit Cancoin. Passons vite par la fenêtre; il n’est que temps.

–Ah! mon chéri, dit la mère en sanglotant et en se précipitant sur le cadavre de son enfant.

–Il ne faut pas qu’il brûle, dit Cancoin,» qui tenta un dernier moyen de sauver la fermière.

Il saisit l’enfant dans ses bras et enjamba la fenêtre. La Grelu le suivit aussitôt.

«Restez là, dit Cancoin en la conduisant à quelque distance de la ferme.... Je vais chercher à sauver le peu que je pourrai.»

Le tonnelier retourna vers la maison qui brûlait, et jeta par la fenêtre tout ce qui lui tombait sous la main. Pendant qu’il travaillait avec courage, les habitants du hameau avaient eu l’éveil et accouraient vers la ferme, guidés par l’incendie. Mais leurs secours étaient inutiles: le feu était le maître et prenait la part du lion. Quelques meubles, quelques ustensiles de cuisine, seuls, étaient jetés sur le gazon, quand Cancoin jugea prudent de se retirer.

Il fut entouré à l’instant des gens du hameau, qui regardaient tristement les progrès du feu et demandaient des détails.

«Tas de lâches, dit Cancoin, ne feriez-vous pas mieux, au lieu de vous croiser les bras, de m’aider à transporter plus loin ces meubles qui vont brûler.»

Les paysans, dominés parle tonnelier, se préparaient à lui obéir, lorsqu’un homme noir, les vêtements brûlés, sauta par la fenêtre d’où venait de descendre Cancoin, et roula sur le gazon.

«D’où sort-il, celui-là? dit le tonnelier.»

Et il se baissa pour lui porter secours.

«Seigneur, dit-il, c’est Grelu!... Qu’on le porte à la première maison et qu’on tâche de le faire revenir.... Il n’est qu’évanoui.»

Deux paysans prirent le fermier par les jambes et par la tête, et le conduisirent à la plus proche cabane. Cancoin suivait ce triste cortége.

«Vous ne l’avez pas vu entrer dans la ferme? demandait-il aux paysans. Je l’ai cherché au commencement du feu.... il n’y était pas; seulement sa femme veillait auprès de l’enfant mort.»

Quand Grelu put recevoir les soins que nécessitait son état, Cancoin, qui perdait la tête au milieu de ces embarras, se rappela alors que la fermière était abandonnée dans la prairie. Il recommanda aux paysans de veiller sur le fermier, et partit pour chercher la mère infortunée. L’étonnement du tonnelier fut grand en ne retrouvant plus la fermière. Il chercha, croyant s’être trompé de chemin; mais rien ne lui indiqua la trace de la Grelu. Il appela de sa plus forte voix. L’incendie répondit seul, par ses craquements et ses petillements, à son appel.

Le tonnelier courut vers la ferme brûlée, dont à chaque minute un mur disparaissait avec fracas, mêlant à la fumée de l’incendie des nuages de poussière. Un doute cruel s’était emparé de l’esprit de Cancoin. Il pensait que la pauvre mère s’était jetée avec le cadavre de son enfant dans les flammes, pendant que la ferme avait été laissée en proie au au feu.

Inquiet et craignant de voir ses appréhensions confirmées, Cancoin revint vers le hameau.

Grelu avait repris connaissance; sitôt qu’il aperçut le tonnelier:

«Ma femme! s’écria-t-il, ma femme!»

Cancoin détourna tristement la tête. A ce geste, le malade comprit son malheur et perdit de nouveau connaissance. Le tonnelier resta près du lit du malade, épiant les moindres symptômes qui passaient sur la figure du fermier. Bientôt Grelu fut pris du délire.

Un paysan entra et vint annoncer qu’on avait retrouvé près de la ferme une voiture chargée de tonneaux et tout attelée.

«Tiens, dit Cancoin, je la croyais brûlée.... comment ça a-t-il pu arriver? Hier soir, quand je me suis couché, ma voiture était sous le hangar, dans la ferme.»

Le paysan secoua la tête.

«Ma parole, j’aime mieux ça, dit Cancoin. Je vais emmener chez moi ce pauvre Grelu; on le soignera plus facilement à la ville qu’ici. Eh! vous autres, aidez-moi à le porter dans la carriole.»

Grelu fut entouré de couvertures; on disposa les tonneaux de façon à laisser un espace libre au malade, et Cancoin rentra à Dijon, moins gaiement qu’il n’en était sorti la veille.

III
Le bonhomme Blaizot montre ses griffes.

Table des matières

«Femme, dit Cancoin en arrivant à sa porte, viens m’aider à dételer et à porter chez nous ce pauvre désolé.»

En entendant la voix du tonnelier, une troupe d’enfants sortit de la boutique, appelant leur père d’une voix joyeuse.

–Silence, mioches, dit Cancoin; il y a un malade dans ma voiture.»

Les voisins et voisines du tonnelier, qui ont l’habitude, dans les beaux jours, de travailler sur le seuil de leurs portes, s’empressèrent autour de la voiture autant par compassion que par curiosité. Ils aidèrent Cancoin à transporter le fermier dans sa boutique et l’assaillirent de questions.

«Parbleu! dit le tonnelier, c’est le fermier de la Mal-Fichue; sa ferme a brûlé cette nuit.

–Ça devait arriver un jour ou l’autre, dit une commère superstitieuse.

–On me donnerait des mille et des cent, dit un autre, que je n’irais pas me loger sur ce terrain-là.

–Et sa femme? reprit une nouvelle curieuse.

–Sa femme, dit Cancoin, on ne sait ce qu’elle est devenue.

–N’avaient-ils pas un piaut blond qu’ils amenaient avec eux au marché?

–Il est mort hier, dit le tonnelier.

–Ahh! qu’est-ce que ces gens-là avaient donc fait au bon Dieu? s’écria la foule.... C’est pis qu’une peste. Seigneur, que le pauvre homme doit avoir du chagrin!

–Je m’en vais voir à aller chercher le médecin, dit Cancoin. Hé! femme, notre fille n’est pas revenue de la couture?

–Non, pas encore, dit la tonnelière.... A propos, elle m’a recommandé de ne pas oublier de te dire que M. Blaizot veut te parler sitôt ton retour.

–Plus tard. Je passe d’abord chez le médecin; tu lui diras ce qui est arrivé à ce malheureux Grelu, afin qu’il prenne ses mesures.»

Cancoin embrassa ses enfants qui tournaient autour de lui, le tirant par la blouse; après avoir prévenu le médecin, il prit le chemin de la maison du bonhomme Blaizot.

«Je vous fais excuse, dit-il en arrivant, si je ne vous apporte pas l’argent du loyer.... Vous savez l’événement?

–Quel événement? demanda le reneuvier.»

Alors Cancoin raconta ce qu’il avait vu depuis son arrivée à la Mal-Bâtie.

«Je comptais revenir avec l’argent de mes tonneaux livrés; mais vous comprenez, monsieur Blaizot, qu’on ne peut pas réclamer son dû à un malheureux dont l’enfant meurt, dont la femme est perdue, peut-être brûlée avec la ferme. Bien heureux encore que mes tonneaux me restent.... Je vais tâcher de les vendre à n’importe quel prix.... c’est comme de l’argent trouvé, puisqu’ils devaient brûler....»

Le bonhomme écoutait froidement et ne paraissait pas s’apitoyer sur le sort du fermier.

«Voilà un homme ruiné, dit-il.... Il me doit beaucoup d’argent....

–Vraiment? fit le tonnelier.

–Mais enfin, monsieur Cancoin, il faudrait voir à solder ce bail.... C’est une petite affaire, cinquante écus par an.

–Pour vous, monsieur Blaizot, oui, c’est une petite affaire; mais cinquante écus ne sont pas toujours dans la poche d’un honnête homme.

–Justement, dit le reneuvier, je comptais tellement sur ce payement et sur votre exactitude que j’ai refusé cette boutique à quelqu’un qui m’en offre dix écus de plus par année.... Je vous loue pour rien; il faudrait me savoir gré de ma bonne volonté.... Point, vous venez me demander des délais: j’aimerais autant laisser ma maison vide....


«C’est la Grelu!» (Page12, col. 1.)

–Est-ce que je ne vous ai pas toujours payé exactement, monsieur Blaizot?...

–Sans doute, sans doute; mais les maisons sont d’un si mauvais rapport qu’on aime à toucher le loyer le jour dit.... Enfin, quand pouvez-vous me promettre cette somme?»

Le tonnelier ne sut que répondre.

«Si vous me donniez un à-compte,» dit Blaizot.

L’honnête tonnelier, en présence de son propriétaire, se sentait le cœur serré; il n’osait promettre à époque fixe, craignant de ne pas être en mesure.

«Avez-vous assez d’une huitaine?... Vous voyez, je suis large,» dit le bonhomme.

Cancoin ne répondait pas; pour Blaizot, il se promenait dans son cabinet, laissant son locataire réfléchir.

«Tenez, dit-il en s’arrêtant devant le tonnelier, je vous donne huit jours.

–Merci, monsieur Blaizot; vous êtes bien bon, dit Cancoin qui remerciait trop vite, car le bonhomme vint mettre un terme à son apparente générosité.

–Seulement, je vous recommande d’être exact.... Si dans huit jours vous n’aviez pas payé, je me verrais malheureusement forcé de louer à un autre. Faites attention au quantième, recommanda le bonhomme.... Nous sommes aujourd’hui le28; j’attendrai jusqu’au6du prochain mois.»

Le tonnelier s’en retournait tristement à sa boutique, regardant les nuages comme tous les pauvres gens, qui semblent prouver par là que le ciel est pavé de pièces de cent sous, et qu’il doit en tomber quelques-unes dans leurs poches.

En tournant le coin de la rue qui mène à la tonnellerie, Cancoin fut surpris d’apercevoir à l’autre bout, en face de sa boutique, un rassemblement de curieux. Un malheur vient rarement seul; ce proverbe lui causa de l’inquiétude. Serait-il arrivé un accident à quelqu’un de sa famille? Grelu serait-il mort? A peine ces réflexions avaient-elles germé dans l’esprit du tonnelier qu’il se trouva près du groupe.

Deux gendarmes gardaient la porte de sa bouti que.

«Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il à ses voisins.

–Entrez, monsieur Cancoin, répondirent quel ques voix; le commissaire de police vous attend.»

Le tonnelier se précipita à travers la foule et trouva, dans la première pièce, en compagnie de deux agents, le commissaire ceint de son écharpe. Toute la famille se tenait silencieuse, près du lit du fermier, personne n’osant parler en présence des gens de la police.

«Vous allez venir avec nous, monsieur Cancoin, chez le procureur du roi.

–Pour quoi faire? demanda le tonnelier.

–Vous le saurez là-bas.

–C’est bien, dit Cancoin, je vous suis.»

Dans un coin de la salle, sa femme pleurait; les enfants, quoique ne comprenant pas la portée de cet événement, restaient tranquilles, sans oser remuer, intimidés par le commissaire de police. En sortant, celui-ci donna à voix basse une consigne aux gendarmes. La tonnelière se jeta en larmes dans les bras de son mari.

«Soyez tranquille, dit le commissaire, ’monsieur Cancoin reviendra.»

Quoique, en province, la police ne s’occupe guère que de l’exécution des arrêtés municipaux qui aboutissent à de simples procès en justice de paix, le commissaire remplit de terreur ses concitoyens, par le seul mot de police qui s’attache à son titre. Son écharpe, d’un caractère pacifique quand elle l’accompagne lisant dans la ville des arrêtés de la mairie, précédé du roulement du tambour de ville, cette écharpe tricolore prend des couleurs sinistres dans les autres occasions. La foule, qui vit sortir Cancoin entouré du commissaire et de ses agents, pensa que le tonnelier avait commis un crime. Cancoin rencontra partout des yeux curieux, nulle part des yeux amis: l’honnête homme, froissé de ces soupçons, baissa la tête, ne voulant plus regarder aucun de ses voisins, avec l’entourage de la police.

Le cortége s’arrêta devant le palais de justice, et toute la bande grimpa un petit escalier au-dessus duquel est écrit, en gros caractères, ce terrible mot: GREFFE.

Dans un bureau se trouvaient réunis le procureur du roi, un substitut, le juge d’instruction et le greffier.

«Vous avez assisté à l’incendie de la Mal-Bâtie; demanda le procureur du roi à M. Cancoin?

–Oui, monsieur.

–Dites-nous tout ce que vous savez de cet événement.»

Cancoin peignit de son mieux l’incendie; mais il fut interrompu dès le début de son récit par le procureur du roi, qui insista sur son arrivée à la ferme, sur la mort de l’enfant, sur la tristesse du père et de la mère, en un mot sur les précédents de l’affaire.

Ce ne fut que pressé de questions que le tonnelier pensa à la circonstance de la voiture, fait qu’il avait oublié et qui servait de base à l’accusation. Il ajouta qu’il avait entendu, ou cru entendre, dans son premier sommeil, le roulement d’une voiture sortant de la ferme; mais il pensait avoir rêvé. Seulement, le lendemain, il avouait son étonnement d’avoir vu ramener, par des paysans, sa voiture attelée et chargée de tonneaux, fait que dans le trouble des événements il n’avait pas cherché à approfondir.

En faisant cette déposition, Cancoin sentit un nuage passer sur ses yeux. Il comprit alors pourquoi on l’interrogeait; il comprit que le fermier était accusé d’avoir incendié sa ferme, il comprit que devenu le principal accusateur, il fournissait des armes contre le malheureux Grelu. Il eût voulu rétracter ses paroles, mais déjà elles étaient inscrites sur le registre du greffier.

L’interrogatoire dura deux heures, après quoi le tonnelier demanda l’autorisation de retourner chez lui.

«Faites immédiatement transporter à la prison le sieur Grelu, dit le procureur du. roi aux gendarmes.

–Mais, monsieur, ce pauvre homme est dans un état pitoyable, s’écria Cancoin.

–Il y a à la prison une infirmerie. Monsieur le commissaire, veillez à ce que le prévenu ne puisse communiquer avec personne.

–Puis-je m’en retourner? demanda Cancoin.

–Non; vous allez partir avec nous pour visiter le théâtre du crime et nous guider dans l’instruction.»

Les chevaux, qui avaient été commandés pendant l’instruction, étaient arrivés avec la voiture sur la place du Palais-de-Justice; le procureur du roi, le juge d’instruction, le greffier et Cancoin y montèrent.

Pendant la route, le tonnelier resta muet; il réfléchissait à l’immense malheur qui s’était abattu en un jour sur les fermiers de la Mal-Bâtie, et il oubliait ses propres infortunes en songeant à celles d’autrui. Il se refusait à croire le fermier coupable; mais les faits semblaient tellement convaincants qu’il était impossible de les nier.

La voiture qui emmenait à grande vitesse les principaux acteurs de cette instruction criminelle arriva à la Mal-Bâtie en peu de temps. Cancoin désigna la maison où le fermier avait été déposé, ce qui motiva de nouveaux interrogatoires des paysans, dont la déposition était importante, quoiqu’ils n’eussent assisté qu’à la fin du désastre. Ils répondirent tous que le tonnelier leur avait dit que Grelu était absent de la ferme lors de l’incendie.

La fermière n’avait pas reparu. La commission d’instruction se transporta vers le lieu de l’incendie. Quatre principaux murs étaient encore debout, lézardés et noircis par les flammes. Le feu n’était pas éteint et couvait sous le fumier, sous des débris informes, mutilés et salis, d’où sortait une fumée noire et épaisse. Le procureur du roi ordonna des fouilles, espérant trouver quelques indices épargnés par l’incendie. Il voulut aussi s’assurer de la mort de la fermière; mais le feu avait sans doute réduit en cendres les ossements de la femme et de l’enfant.

En même temps, le juge d’instruction était allé à la porte charretière, pour essayer de découvrir quelques traces de pas. Le terrain de ce pays est formé de cailloutis et de sable qui ne garde pas, même dans les pluies, trace de passage: toutes les recherches furent vaines. Seul, un paysan, nommé Picou, fit une déposition longue et emmêlée qui tint trois heures en éveil le greffier et le juge d’instruction.

Les membres du tribunal allaient repartir, lorsqu’une voiture qui semblait venir de Dijon, s’arrêta. C’était l’inspecteur de la Vigilante, compagnie d’assurance contre l’incendie. Il s’adressa d’abord au procureur du roi, et demanda à l’entretenir en secret. Si le ministère public parle toujours contre l’accusé, les compagnies d’assurance jouent le même rôle en matière d’incendie. On voit fréquemment, en cour d’assises, le danger que courent les gens accusés d’assassinat qui, dans leur jeunesse, étaient paresseux au collége. Les pensums alors deviennent, dans la bouche du ministère public, de nouvelles preuves que l’accusé est coupable de vol ou d’assassinat. Les gens assurés, dont la maison brûle, sont dans le même cas que les prévenus, déclarés paresseux dans leur jeune âge. Pour peu qu’on ait fait assurer sa maison de quelques centaines de francs au delà de sa valeur, il y a, suivant les compagnies d’assurance, preuve évidente de crime.

Grelu se trouvait malheureusement dans ce cas. Le directeur de la Vigilante déclara que la Mal-Bâtie était assurée au double de sa valeur; dès lors l’accusation devint plus fondée contre Grelu, la cause de l’incendie étant trouvée.

IV
Comment le brave Guenillon trouva une femme sauvage.

Table des matières

Quand la fermière se vit seule sur un chemin avec le cadavre de son enfant, la tête lui tourna. Elle comprit qu’elle n’avait plus de toit pour reposer en paix, qu’elle n’avait plus de fils à caresser. Il fallait rendre à la terre ce corps si chéri! La Grelu se sauva, tenant son enfant serré dans ses bras.

Le pays, par là, est d’une telle infertilité que les hommes ont désespéré d’en tirer parti; à part la Mal-Bâtie, on n’y rencontre ni villages, ni hameaux, ni maisons, ni hommes, ni plantations. La fermière marcha pendant toute une journée sans rencontrer âme vivante. Elle arriva, après cette marche fiévreuse, à un bois touffu qui appartient à la commune de Dijon et qui pousse au hasard. Aussi est-il plein de broussailles, d’épines, de plantes grimpantes, qui le rendent difficile à traverser.

La Grelu s’y hasarda, ne craignant pas de laisser accrochés aux épines des morceaux de sa jupe: seulement elle pressait l’enfant contre son sein pour qu’aucune branche ne lui déchirât la figure. La nuit vint. La pauvre femme parlait à son enfant comme à l’ordinaire, oubliant qu’il était mort. Elle le berça en lui chantant ces douces monotonies que toutes les mères savent d’instinct. Puis elle se débarrassa de sa jupe, enveloppa l’enfant dedans et le coucha sur ses genoux.

Peut-être eût-elle dormi plus longtemps, si elle n’eût été réveillée par un singulier incident.

Une pie, perchée sur l’arbre au pied duquel la mère dormait, avait tout vu. Cette pie resta tranquille toute la nuit; mais le matin, ne pouvant plus garder le secret, elle alla réveiller ses compagnes en leur tenant un long discours, à la suite duquel les oiseaux curieux vinrent voltiger au-dessus de la fermière en poussant des cris qui semblaient des commentaires sur l’étrangère et son enfant. Peu à peu, les pies s’enhardirent, descendirent d’une branche, de deux, de trois, de cinq, et arrivèrent au tronc. L’une d’elles s’aventura jusqu’à voltiger au-dessus de la Grelu; les battements d’ailes réveillèrent en sursaut la pauvre mère. Elle jeta un cri; les pies s’enfuirent à tire-d’aile.

Alors la triste vérité se fit jour dans le cœur de la Grelu; elle regarda longuement son enfant et poussa de tristes soupirs. Elle comprit que son enfant était mort, et elle frissonna, car elle crut que les oiseaux voulaient déchiqueter son cadavre. Jamais mère n’eut si grand courage que la Grelu; sa dou leur lui donna des forces. Elle arracha un jeune arbre déjà robuste, et s’en servit pour labourer avec acharnement le gazon.

Quand le gazon fut enlevé, la mère fouilla la terre avec ardeur, enfonçant ses ongles dans la terre humide et la rejetant de côté.

A la tombée du jour, la fosse fut creusée. La Grelu se jeta sur l’enfant froid et l’arrosa de ses larmes; puis elle le prit avec précaution et le cou cha dans la fosse.

Quelques rayons de soleil couchant se glissaient dans les éclaircies du bois et atténuaient le sombre vert du feuillage. La Grelu, à genoux près de la fosse fraîchement creusée, priait Dieu pour l’âme envolée de l’enfant dont les deux mains étaient croisées sur la poitrine. Après une heure de prières, la fermière donna un dernier baiser à son enfant; puis lentement elle jeta sur le corps des poignées de terre. Seule, la figure du petit mort, qu’une poignée de terre aurait suffi à couvrir, resta à l’air; mais la Grelu, avant d’enterrer son fils, contempla une dernière fois les traits de son visage, après quoi elle couvrit la figure d’herbes et de terre.

Elle eut le courage de piétiner la terre sur le corps de l’enfant, afin qu’il ne fût pas déterré par les animaux. Alors la fermière se coucha sur cette tombe, attendant elle-même la mort. La mort ne vint pas; elle envoya la faim, mille fois plus cruelle. Combien de suicidés ont senti, au dernier moment, leurs mouvements contractés par l’instinct de la conservation, qui fait dévier l’arme mortelle!

N’en est-il pas de même des chagrins les plus cuisants?

La Grelu erra toute la nuit, déchirant ses vêtements aux branches, ne trouvant pas d’issue à ce bois, mangeant des feuilles d’arbres. Vers le matin elle arriva sur la lisière, et se jeta avec avidité sur des feuilles d’oseille sauvage qui poussait au hasard.

Elle entendit le chant d’un homme qu’on ne voyait pas, et prêta l’oreille à ces sons humains qui lui étaient étrangers depuis deux jours. L’homme semblait approcher; la chanson devenait plus bruyante. Bientôt la Grelu distingua quelques paroles, et elle voulut fuir; mais ses forces l’avaient abandonnée, et elle retomba sur le gazon.

L’homme qui tournait l’angle du bois fut surpris de voir une femme presque nue dans un endroit si peu fréquenté. Cependant s’étant approché:

«C’est la Grelu.... Qu’est-ce qu’elle fait là?» dit-il en voyant qu’elle était sans connaissance.

Il prit sa gourde, la déboucha et en versa quelques gouttes sur les lèvres de la fermière. Cette liqueur éveilla les sens de la malheureuse mère, qui ouvrit de grands yeux effarés. Voyant qu’elle était trop faible pour marcher, l’homme la prit sous son bras et la porta plutôt qu’il ne la conduisit.

Il lui faisait des questions sans nombre, auxquelles la Grelu ne répondait pas.

Cet homme était Guenillon, que tout le Dijonnais connaît, comme le dernier représentant de ces bardes populaires que la Monnoye appelait «des chan tres forts en gueule.»

Guenillon portait le nom de son costume. Sa gipe, sorte de souquenille large, avait autant de trous qu’une écumoire: les marronnières de Guenillon conservaient tout au plus la décence; mais l’homme se faisait pardonner sa pauvreté de vêtements par sa bonne humeur! Nul ne savait, à vingt lieues à la ronde, autant de chansons, autant de noëls. Jamais un cabaretier ne voulut recevoir un sou de Guenillon en payement de la pitainche (petit vin) qui arrosait sa joyeuse voix. On était trop heureux de lui entendre chanter le Coupau, une vieille gaudriole de nos pères, dont Molière seul pourrait donner la traduction.

Guenillon comprenait à merveille toutes les jouissances de la vie. Quand il avait débité ses chansons et ses Armonacs borgaignons, il se mettait à table avec cette bonne volonté de mangeur que la Monnoye a dépeinte dans ce couplet:

Voisin, c’est fait,

Les trois messes sont dites;

Deux heures ont sonné,

Le boudin est cuit,

L’andouille est prête, allons déjeuner.

On peut aimer la grosse boisson et la forte nour riture sans être un malhonnête homme. Guenillon était la crème des braves gens. Poëte et faiseur de chansons un peu brutales, il comprenait la bonne et franche poésie, la poésie naïve.

L’hiver, Guenillon se retirait dans son village, près de sa femme et de ses enfants, pour composer des chansons et manger ses économies de la belle saison. Aux premiers beaux jours, il se remettait bravement en route, le sac au dos, des rames de canards dans le sac, pour enchanter les oreilles de ses compatriotes.

Guenillon comprit instinctivement la douleur de la fermière et la respecta en ne chantant plus. Il avait toujours été bien reçu à la Mal-Bâtie, et plus d’une fois il avait essayé de faire sourire le petit garçon des Grelu, qui était plutôt mélancolique que gai.

Cependant la fermière, même en se soutenant sur Guenillon, ne pouvait plus marcher; le chanteur se douta qu’elle avait faim. Il s’arrêta, fit asseoir la pauvre femme et débrida son sac.

La Grelu se jeta sur le pain noir qui représentait tout le dîner du colporteur.

«Bah! dit-il, nous arriverons bientôt à la ferme.»

Et il reprit le bras de la pauvre femme.

La Mal-Bâtie se voit de loin et se reconnaît à ses toits élevés qui dominent les pauvres chaumières environnantes. Par hasard Guenillon leva la tête et remarqua avec surprise l’absence des grands toits et du pigeonnier.

«Ah! Seigneur, dit-il, qu’est-ce que je vas apprendre?»

N’osant pas aller plus loin, fatigué d’avoir traîné la fermière par les chemins, il frappa à la première cabane dont, par hasard, le loquet ne s’ouvrait pas.

«Qui est là? demanda une voix à l’intérieur.

–Guenillon,» répondit le colporteur; étonné de voir un paysan qui fermait sa porte.

La chaumière s’ouvrit et laissa passer la tête du paysan Picou, qui poussa un cri de terreur en voyant Guenillon accompagné de la fermière. A. vrai dire, la pauvre femme était si pâle, si défaite, et ses vêtements si mal accoutrés, qu’elle semblait revenir de l’autre monde.

Picou, comme beaucoup de paysans, croyait que la Grelu avait été brûlée dans l’incendie de la ferme.

«Allons, lui dit Guenillon, ouvre ta porte grande; quand tu resteras comme un flandrin à nous regarder, tu vois bien que la fermière est malade.»

Picou fit la grimace. Il n’avait pas la mine d’un homme qui aime à rendre service; cependant il céda aux instances de Guenillon en l’aidant à déposer la Grelu sur un grabat fait d’un matelas de feuilles sèches et d’une mauvaise couverture.

«Raconte-moi donc ce qui est arrivé à la ferme? demanda le colporteur.

–Je ne sais rien, dit Picou.

–T’en sais toujours plus que moi, Roussin, dit Guenillon, qui n’aimait pas le paysan et se plaisait à lui donner un sobriquet que la couleur de ses cheveux motivait.

–Ah! nom dé gu! si j’avais su que tu venais ici pour m’embarguigner, je n’aurais point ouvert ma porte.

–Aussi, dit Guenillon, il faut toujours te prier pour mettre ta langue en train.... Où est-ce qu’est Grelu?

–A l’ombre.... à la prison de la ville.

–En prison! s’écria Guenillon.... Pourquoi donc?»

Pressé de questions, Picou entra dans quelques détails sur l’incendie, s’étendit sur la visite des juges et sur la culpabilité certaine du fermier.

«On lui coupera le cou, dit-il comme conclusion; et il ne l’aura pas volé.

–Comme tu y vas! dit Guenillon. Grelu est un brave homme.... Il n’est pas possible qu’il ait mis volontairement le feu à la ferme, à moins que ce ne soit de chagrin.»

Picou fit la moue.

«Ah çà, dit le colporteur, tu lui en veux donc beaucoup à ce pauvre Grelu.... Il faut avouer que tu es un fier rancunier....

–C’est bien fait, dit Picou, le mal retombe toujours sur la tête des mauvais. Est-ce qu’il ne m’a pas fait passer dans le pays pour un voleur?

–Grelu n’avait pas tort, dit le colporteur; j’aimerais quasiment mieux voir dans ma bassecour un renard que toi. Pourquoi aussi allais-tu lui dérober ses poules?

–C’est pas vrai, dit Picou.

–Dame, il paraît que le tribunal de Dijon a jugé le contraire, puisqu’il t’a condamné à huit jours de prison.

–M’en parle pas des juges; ils condamnent à tort et à travers. Ils se disent: un pauvre paysan de plus ou de moins, qué qu’ça fait.... Va, je les ai toujours sur le cœur, leurs huit jours de prison. Et c’est pas aux juges que j’en veux le plus

–C’est à Grelu, dit Guenillon; tu as tort, tu volais son bien: car enfin, des poules, c’est du bien comme de la terre.... et, Dieu merci, le fermier a fait tout ce qu’il a pu au tribunal pour t’empêcher d’être condamné.

–Laisse donc, c’est un faux.... Il m’a dénoncé en dessous main, et puis, devant les robes noires, il a fait l’hypocrite.... le gredin!»

En disant ces mots, Picou montrait le poing; sa colère, réveillée par le colporteur, s’attisait comme si on eût soufflé dessus. Ses cheveux roux prenaient une teinte sinistre. Défiez-vous des roux, surtout de ceux qui ont sur les joues de petites excroissances de chair, où la méchanceté tapie a donné naissance à de petits bouquets de poils couleur de feu.

Picou rasait soigneusement, contre l’habitude des paysans, ses lèvres et son menton; mais il semblait entretenir avec jouissance ces poils longs, sales et inégaux, jetés sur ses joues comme par hasard, et qui semblaient de mauvaises herbes semées par le vent sur le premier mur venu.

Tout en parlant, Picou trouvait un certain plaisir à friser ces quatre poils, ainsi que d’autres cares sent une belle barbe. Les yeux vitreux de ce paysan étaient traversés de points verts, des gouttes de fiel. Quand il parlait et que la peau de son masque mobile mettait en mouvement les bouquets de poils, Picou était d’une physionomie odieuse et criminelle.

«Je te laisse un moment, dit le colporteur; j’ai à voir quelques-uns des voisins.

–Tu ne les trouveras pas, dit Picou; ils sont aux champs.

–J’irai aux champs, reprit Guenillon.... Dis donc, je peux coucher cette nuit chez toi?

–Dans quoi? dit Picou.

–Nous étendrons une botte de foin par terre; n’aie garde, je ne te causerai pas d’embarras. Demain matin, au petit jour, je pars pour Dijon et j’emmène la fermière.... Faut espérer qu’elle ira mieux.... Surtout tâche de ne la point réveiller.»

Guenillon s’en alla aux champs, et rencontra les manouvriers voisins de la Mal-Bâtie, qui lui racontèrent, les larmes aux yeux, le peu qu’ils savaient du désastre. Ces gens ne trouvaient une faible occupation qu’à l’aide de la ferme; l’incendie, comme dit l’un d’eux, leur ôtait le pain de la bouche.

«Sarquedieu! dit le colporteur, Picou en sait plus long que vous sur le malheur!

–C’est drôle, répondit une femme, il est arrivé en même temps que nous au feu, à moins qu’il n’en invente; il faut se méfier de ses histoires.

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15 января 2025
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4064066301040
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