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Bertall
Les contes de ma mère, recueillis et illustrés par Bertall

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066324711
Table des matières
PRÉFACE
CONTES FAMILIERS
LA PETITE FILLE PARESSEUSE
MADEMOISELLE CAPRICE
L’ENFANT COLÈRE
CONTES DE FÉES
LE ROI BONHOMME
L’HABIT DE L’ÉTUDIANT
LA POULE ENCHANTÉE
PICCIOLINA
LES TROIS SOEURS
RÉCITS DIVERS
UN PRIX DE VERTU
JACQUES EUSÉE
UNE NUIT DANS LA CHAPELLE
LA DIRECTRICE
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
SCÈNE VII
SCÈNE VIII
SCÈNE IX
SCÈNE X
SCÈNE XI
SCÈNE XII
SCÈNE XIII
SCÈNE XIV
SCÈNE XV
SCÈNE XVI
SCÈNE XVII

PRÉFACE
Table des matières
Lorsque nous étions tout petits, mes sœurs et moi, chaque jour nous venions nous asseoir aux pieds de notre chère bonne mère, et nous écoutions, ravis, les récits, les contes et les belles histoires qu’elle nous disait si bien, de cette voix douce, tendre et convaincue qu’il me semble entendre encore.
Elle nous racontait, comme personne, l’histoire du PETIT POUCET, du CHAT BOTTÉ, etc., mais elle ne craignait pas de blâmer les mensonges du PETIT POUCET, les tromperies inconvenantes du CHAT BOTTÉ , comme la paresse et l’indolence coupable du maître de ce chat si hâbleur et si déluré.
Aussi elle joignait à ces récits d’autres jolies histoires qu’elle improvisait elle-même, qui avaient le don de nous plaire encore plus que toutes les autres, et dans lesquelles les dénoûments heureux étaient des récompenses justement acquises.
Plus tard, nous avons eu le bonheur de voir, à notre tour, nos enfants, à nous, assis en rond autour de leur grand’mère, écoutant aussi ravis que nous ces histoires qu’elle contait si bien.
Un jour elle se mit à les écrire pour ses petits-enfants. Nous avons retrouvé dans son vieux secrétaire quelques-uns de ces contes, et si les enfants des autres peuvent trouver à les lire la moitié du plaisir que nous et nos enfants nous avions à les entendre, nous aurons le bonheur de les voir accueillir par un véritable succès.
Quant à moi, je suis heureux, plus que je ne peux le dire, d’avoir recueilli ces souvenirs bien chers de mes jeunes années, et de pouvoir ajouter à ces récits aimés de notre mère quelques-unes de ces petites images qu’elle aimait à me voir faire pour d’autres livres, et pour lesquelles elle se plaisait jadis à guider ma main.
BERTALL

CONTES FAMILIERS
Table des matières

LA PETITE FILLE PARESSEUSE
Table des matières

M. de Belcourt, riche propriétaire, venait de perdre sa femme, jeune encore et douée des plus aimables qualités; une seule fille, gage de cet hymen, faisait la consolation de son père. Pour elle seule, il avait combattu sa douleur, et se flattait de lui inspirer les vertus dont avait brillé la plus chérie des épouses.
Pour effectuer ce projet et se livrer sans contrainte à l’éducation de son Eugénie, il se retira dans une de ses terres à quelques lieues de Paris, et comme sa fortune le mettait à même de faire tous les sacrifices que nécessitaient ses intentions, il se fit suivre par différentes personnes dont les talents distingués et les qualités solides devaient entièrement remplir son but.
Eugénie, alors âgée de dix ans, n’avait encore acquis aucune connaissance. Élevée sous les yeux d’une mère tendre, la faiblesse de sa constitution avait paru un obstacle puissant au désir qu’on avait d’en faire de bonne heure une petite fille instruite; et l’enfant, accoutumée à voir cesser sur la moindre plainte les leçons qui la fatiguaient, les renouvelait sans cesse et n’apprenait rien.
Quelque dévouées que fussent à M. de Belcourt les personnes qu’il avait mises près de sa fille, la gentillesse de ses manières, la vivacité de son esprit, le ton caressant qu’elle prenait lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose, rendaient inutiles leurs projets de sévérité, et elles restaient convaincues que ce serait vouloir la mort de cette enfant que de la tourmenter inutilement en la faisant travailler.
Le ton caressant qu’elle prenait lorsqu’elle voulait obtenir quelque chose rendait inutile tout projet de sévérité.

M. de Belcourt, voyant que les moyens qu’il avait crus infaillibles n’amenaient aucun des résultats qu’il attendait, se détermina à renvoyer pour quelque temps les personnes qui remplissaient si mal ses intentions, et ne s’en rapporta plus qu’à lui seul pour l’exécution de ses projets. Lorsque Eugénie voulait aller promener, son père prétextait toujours quelques occupations pressées qui l’empêchaient de souscrire à ses désirs; si, à son défaut, elle s’adressait à sa femme de chambre ou à quelque autre domestique, «jamais on n’avait le temps d’accompagner mademoiselle; monsieur avait ordonné telle ou telle chose, et comme il n’aimait pas à attendre, il fallait que cela fût prêt à l’heure dite». Eugénie, ne sachant que faire, jouait un moment avec sa poupée, regardait des estampes, faisait quelques tours dans le jardin, et revenait sans cesse à la charge pour voir si l’on ne s’occuperait pas d’elle; mais les ordres de M. de Belcourt étaient précis, et chacun s’en allait de son côté sans avoir l’air de prendre part à l’ennui de la pauvre Eugénie. Alors, elle retournait près de son père et le priait de lui lire quelques histoires amusantes, lui promettant d’être tout oreille tout attention, et de ne pas le quitter pour d’autres plaisirs; mais M. de Belcourt lui répondait froidement qu’il avait à régler d’importantes affaires, et que personne ne devait sacrifier un temps précieux à l’amusement d’une petite fille qui ne savait même pas en jouir. La triste Eugénie se retirait alors dans un coin, où elle faisait de pénibles réflexions sur la différence de vie qu’elle menait depuis son arrivée à la campagne.

Enfin l’ennui et le désœuvrement la rendirent réellement malade. Comme il n’y avait aucun danger pour les suites, on ne changea rien à la méthode que l’on employait. Tout le monde s’empressait de donner à la malade ce dont elle avait besoin, mais personne ne lui tenait compagnie, et chacun se retirait sans lui adresser le moindre mot de consolation.
Alors elle retournait près de son père, et le priait de lui lire quelques histoires amusantes.


A cette époque, une de ses tantes vint passer avec sa fille quelque temps au château de M. de Belcourt. La jeune Virginie était le contraste frappant de sa cousine. Malgré la vie dissipée que l’on menait chez elle, le goût de l’étude, du travail, des soins domestiques, s’était tellement fortifié en elle, que tout le monde était surpris à la fois de ses connaissances étendues et de la simplicité de ses manières. Lorsqu’elle entra dans la chambre d’Eugénie et qu’elle la vit nonchalamment couchée sur une bergère, elle courut l’embrasser en lui disant: «Tu es donc bien malade, mon Eugénie? — Sans doute, je le suis, répondit-elle; mais je le deviendrai bien davantage, si l’on continue à me laisser ainsi entièrement à moi-même. Je ne vois mon père qu’à l’heure des repas, les gens de la maison sont toujours occupés quand il faudrait me tenir compagnie et je me meurs d’ennui. — Mais que ne t’amuses-tu à lire ou à étudier? — Ce n’est pas un amusement, cela. — Tu crois? Oh bien! je t’assure, moi, que je ne m’ennuie jamais quand je suis seule, et que je préfère mes livres, ma musique, mes dessins, à la fatigante conversation de gens dénués de connaissances. — C’est possible, mais je ne me suis pas encore livrée à l’étude, et jusqu’à présent l’écriture, la lecture même m’ont tellement rendue malade, qu’on a résolu de ne pas me tourmenter à ce sujet. — En ce cas, ma chère, il faut que tu t’accoutumes à t’ennuyer, car il est impossible, comme tu ne le vois que trop, d’exiger que les gens qui t’environnent soient continuellement l’instrument de tes plaisirs, et celle qui ne sait pas se créer des occupations et des délassements devient dans la société un fardeau pour les autres et pour elle-même. — Mais songe donc aux peines qu’on doit éprouver avant d’être en état de jouir des avantages de l’étude! — Tu te les exagères beaucoup, je t’assure; je ne suis que de deux ans plus âgée que toi, et le peu de connaissances que j’ai acquises me suffit déjà pour me défendre de l’ennui et n’être plus à charge aux autres. C’est quand on a su vaincre les difficultés du travail qu’on en sent tout le prix, et qu’on redouble de courage. — Eh bien! s’il en est ainsi, ma Virginie, je veux essayer de ce remède pour ma maladie, mais à condition que tu seras ma première maîtresse. — Tu ne pouvais me faire une proposition qui me fût plus agréable, et nous commencerons quand tu voudras.»



En effet, de ce moment Eugénie abjura sa paresse. Les commencements furent un peu plus pénibles à cause des habitudes qu’elle avait prises; mais l’exemple et les conseils de sa cousine la soutinrent dans ses bonnes résolutions. M. de Belcourt, enchanté de ce changement, rappela près de lui les maîtresses qu’il avait éloignées, et vit en peu de temps sa fille bien-aimée marcher sur les traces de l’aimable Virginie. Si quelquefois ses anciens défauts se sont remontrés, ils n’ont eu qu’une influence passagère, et ont enfin disparu pour toujours.


MADEMOISELLE CAPRICE
Table des matières

Rosalie de Versanges, malgré les tendres avis de ses parents, s’était tellement laissé vaincre par un défaut auquel l’enfance est sujette, qu’il ternissait en partie les bonnes qualités qu’on remarquait en elle. Elle était capricieuse mais à un tel point, que les domestiques, ses petites amies, ses parents mêmes, n’étaient pas à l’abri de l’inconstance de son humeur. Un jour, elle les aimait à l’excès; le lendemain, elle ne pouvait souffrir qu’ils lui rendissent les moindres soins ou qu’ils partageassent ses jeux. Un moment, elle était douce, gracieuse, prévenante; l’instant d’après, grognon, querelleuse et méchante. Elle apportait les mêmes caprices dans ce qui concernait ou sa toilette, ou ses joujoux. Du moment où ses désirs étaient satisfaits, l’objet en était dédaigné, et tout ce qu’on avait entrepris jusqu’alors pour la corriger n’avait servi qu’à augmenter ses dispositions à la contrariété. Cependant Rosalie grandissait, devenait jeune fille, et ses caprices grandissaient en même temps qu’elle.

Un moment elle était douce, gracieuse, prévenante.

Madame de Versanges avait placé près de ses filles une gouvernante sage et prudente, dont la sévérité bien entendue avait déjà amélioré le caractère de Rosalie. Elle s’entendit avec elle afin de trouver un moyen efficace de la guérir de ce défaut, et quand elles crurent l’avoir trouvé , Rosalie fut appelée dans la chambre de sa mère, qui lui dit: «Nous partons demain, ton père et moi, pour quelques semaines. Comme tu es maintenant assez grande pour disposer toi-même de l’argent que je remets à ta gouvernante pour ta toilette et tes menus plaisirs, je l’ai autorisée à t’en confier l’emploi; tu peux donc en faire ce que tu voudras; mais je t’avertis que je ne te donnerai rien au delà de la pension que j’ai fixée pour cet objet. Réfléchis à cela, tâche de ne t’en servir que pour des choses utiles et de modérer tes caprices. Ta sœur Adèle, bien que de deux ans plus âgée que toi, n’a pas davantage à sa disposition. Songe que mes promesses sont irrévocables!»
Madame de Versanges prononça ces derniers mots d’un ton ferme, et laissa Rosalie faire de légères réflexions qui ne lui furent d’aucune utilité, car tout disparaissait devant l’idée d’avoir de l’argent en propriété, et d’être maîtresse de le dépenser à son gré. Pendant quelques jours cependant, elle parut n’avoir aucune fantaisie, et lorsque M. et madame de Versanges partirent pour la Belgique, ils espéraient trouver à leur retour cette enfant à peu près corrigée; mais il fallait plus que des avis pour détruire un défaut qui avait jeté de si profondes racines: aussi Rosalie reprit-elle bientôt et ses caprices, et les travers qu’ils occasionnent.
Les personnes attachées à la maison de madame de Versanges étaient tellement fatiguées de l’humeur changeante de Rosalie, des allées et venues qu’elle leur faisait faire à tous les instants, du dégoût qu’elle témoignait pour la chose qu’elle venait de demander avec opiniâtreté, de l’aigreur que la moindre lui donnait, et du peu d’attachement qu’elle témoignait à d’anciens serviteurs qui l’avaient vue naître, que tous, d’un commun accord, résolurent de ne plus obéir à ses ordres bizarres, et de ne plus s’occuper de ses impatiences ni de ses importunités.
Le bon Antoine.

La bonne Marguerite.

Enfin madame de Versanges revint, et pour célébrer son retour, elle promit à ses filles de donner une fête brillante où tout ce qu’il y aurait de mieux dans la ville serait invité. Quelle que fût la légèreté de Rosalie, l’arrivée de sa mère lui causa une joie très-vive, et les plaisirs qu’elle se promettait augmentèrent encore sa satisfaction.
Madame de Versanges ayant désigné le jour du bal, les apprêts de la toilette devinrent pour les femmes une véritable occupation, et chacune se hâta de faire ses préparatifs.
Plus l’instant approchait, et plus Rosalie, naturellement si vive, si folle, paraissait mal à l’aise et préoccupée. On avait beau étaler devant ses yeux des parures fraîches, élégantes, rien ne semblait la flatter, et elle ne faisait aucune disposition pour cette fête si vivement désirée. Sa mère, qui avait deviné les motifs de son apparente apathie, la fit appeler un matin, et lui demanda si ses arrangements pour le bal étaient terminés. Rosalie rougit à ces mots: elle avoua qu’ayant disposé de la plus grande partie de son argent, il ne lui restait qu’une somme très-insuffisante pour cette occasion. «Tu sais, ma fille, que je ne suis pas d’une sévérité ridicule. Si j’acquiers la certitude que c’est à des objets utiles ou à de bonnes œuvres que tu as employé ce qu’on avait mis à ta disposition, je m’empresserai de t’avancer sur ta pension ce dont tu vas avoir besoin. La première des vertus est la bienfaisance, et lors même que tu ne saurais pas encore la pratiquer, je serais trop heureuse de t’en voir le penchant pour te punir d’avoir enfreint mes ordres. Je vais trouver ta gouvernante pour m’éclairer sur ce point. Attends mon retour.»
Avait-elle employé son argent à des objets utiles ou à de bonnes œuvres?

Pendant cette conférence, Rosalie fut à la torture, et quand sa mère rentra, elle vit sa condamnation écrite sur sa figure: «Rosalie, lui dit-elle sévèrement, ta conscience a dû prévoir ce qui arrive. Je t’avais assez prévenue; tu paraîtras au bal avec tes vêtements ordinaires. Je ne veux pas que tu t’en dispenses; mais comme j’ai des devoirs à remplir envers les malheureux, ce serait y manquer que de te donner l’argent que je leur destine pour satisfaire à tes innombrables caprices!»
La jeune personne se retira confuse, affligée, mais sans se plaindre. Elle n’était pas méchante, et lorsqu’elle voulait réfléchir, la folie de sa conduite s’offrait à ses yeux dans tout son jour. Sa sœur vint la trouver, et la voyant baignée de larmes, elle s’informa tendrement du motif qui les faisait couler. «Qu’as-tu donc, ma chère Rosalie? Depuis quelques jours, je ne te reconnais plus. Tu as du chagrin, et tu m’en caches le sujet: c’est très-mal. Ne suis-je plus ta sœur, ton amie? — Oh! sans doute, tu l’es toujours; mais en te confiant mes peines, je t’affligerais inutilement, puisque tu ne peux y remédier. — N’importe, je veux les connaître, ou je vais trouver maman; peut-être sait-elle ce qui t’afflige si fort. — Certainement, elle le sait: seule, elle pourrait me consoler; mais je n’ai pas mérité tant d’indulgence de sa part, puisque j’ai négligé les avertissements qu’elle m’avait donnés.» Alors elle raconta à sa sœur tout ce qui s’était passé entre elle et madame de Versanges. «Je pourrais, ajouta-t-elle après ce récit, feindre une forte indisposition pour ne pas assister au bal, où se trouveront réunies les plus jeunes, les plus élégantes personnes, et où la punition qui m’est imposée paraîtra à tous les yeux; mais j’ai résolu de me corriger d’un défaut dont je vois tout le désagrément, et je sens que mon amour-propre blessé, la honte de paraître d’une manière aussi simple dans cette fête où je devais être une des mieux parées, l’effet que cela produira sur la plus grande partie de la société, tout cela est essentiel à la leçon qui se prépare, et je ne chercherai pas à l’éviter.»
Madame de Versanges, qui d’un cabinet voisin avait entendu la conversation de ses filles, fut délicieusement émue de la généreuse résolution de Rosalie: elle balança même si elle lui laisserait consommer un tel sacrifice au moment où elle semblait n’en avoir plus besoin; mais réfléchissant qu’il faut à la jeunesse de fortes leçons, elle ne changea rien à ses projets et feignit la plus grande insouciance sur le déplaisir qui attendait la jeune coupable au jour indiqué.
Il arriva enfin. Adèle avait tout mis en usage pour soutenir le courage de sa soeur; mais il faillit échouer quand il fallut entrer au salon. En effet, rien ne contrastait autant que la toilette des deux sœurs. Adèle avait instamment prié sa mère de la laisser s’habiller aussi simplement que Rosalie, afin qu’elle fût moins affligée. «Non, ma fille, avait répondu cette sage mère. Plus tu aimes ta sœur et plus tu dois travailler à lui enlever cet affreux défaut qui détruit tout le charme de ses bonnes qualités. Si tu partageais sa punition, personne ne s’en apercevrait,, et mon but serait manqué. Retourne près d’elle, et ne m’en parle plus.»
Rien ne contrastait autant que la toilette des deux sœurs.

Madame de Versanges avait confié à quelques amis le secret du jour, et, le mot donné, la leçon fut complète. Un feint étonnement, des questions multipliées, des chuchoteries, des regards malins, tout fut mis en jeu, et la pauvre Rosalie fut si peu ménagée que, malgré sa vertueuse résolution, elle ne put rester au bal jusqu’à la fin. Elle se retira dans sa chambre, où, après avoir donné un libre cours à ses larmes, elle fit de sérieuses réflexions sur le danger des caprices que l’on ne peut contenter dans le monde qu’en s’imposant par la suite des privations pénibles. Déterminée à tout mettre en usage pour se corriger, elle s’abandonna entièrement aux conseils de sa mère, qui, heureuse d’un tel changement, ne négligea rien pour le maintenir. Elle y réussit, et au bout de six mois Rosalie était la jeune personne la moins capricieuse et la plus raisonnable.

Madame de Versanges, pour la récompenser de son courage, donna une fort belle fête où l’on vit paraître Rosalie dans un éclat qui effaça le souvenir du dernier bal; mais ce qui la fit plus remarquer que l’élégance de sa parure, ce furent la grâce et la modestie avec lesquelles elle reçut les félicitations sans nombre qui lui furent adressées.


L’ENFANT COLÈRE
Table des matières

Madame de Sénicourt, restée veuve à trente ans, avait refusé de se remarier pour se livrer sans contrainte à l’éducation de deux enfants, objet de sa plus vive tendresse. Édouard et Sophie, semblant apprécier le sacrifice que leur mère s’imposait, l’aimaient avec idolâtrie, et l’on voyait se développer en eux le germe des plus aimables qualités. Obéissants, attentifs, studieux, jamais le moindre mensonge n’avait souillé leurs lèvres. On les offrait pour modèles à tous les enfants du voisinage, et chaque mère enviait le bonheur de madame de Sénicourt. Malheureusement Édouard ternissait tous ses avantages par une violence que rien ne pouvait contenir. La moindre contrariété le révoltait. Les gens de la maison, sa sœur, sa mère elle-même, n’étaient pas à l’abri de ses emportements. En vain avait-on employé les moyens qu’on avait crus les plus efficaces, rien n’avait encore modifié cette irascibilité de caractère, et madame de Sénicourt tremblait de voir par ce seul défaut crouler l’édifice qu’elle prenait tant de peine à élever. Lorsque l’enfant était rendu à lui-même, la voix de la raison ne frappait pas inutilement son oreille: il sentait l’inconvenance de sa conduite, il gémissait sur le chagrin qu’elle occasionnait à sa mère, il formait les meilleures résolutions; mais quelqu’un s’opposait-il à sa volonté, trouvait-il un obstacle à ses desseins, elles étaient anéanties sur l’heure, jusqu’à ce qu’il les reformât de nouveau.


A la suite d’un emportement qui avait ameuté en quelque sorte toutes les personnes de la maison, sa mère le prit en particulier, et après lui avoir fait envisager l’énormité de sa faute, elle ajouta: «Je m’étais promis, mon cher Édouard, de ne jamais me séparer d’aucun de mes enfants. A l’âge où mes leçons te seraient devenues insuffisantes, j’aurais mis près de toi un homme prudent et éclairé pour diriger tes études et te guider dans la vocation qu’il te plaira d’embrasser; mais cette violence à laquelle tu te livres chaque jour davantage me force à t’éloigner. De nouveaux maîtres, la crainte de justes châtiments, produiront sur toi sans doute une crainte plus salutaire que celle de m’affliger cruellement et de détruire l’une des plus douces espérances de ma vie. — Ah! maman, peux-tu croire que rien l’emporte sur le chagrin que j’éprouve en te voyant affligée? La plus sévère punition est, pour moi, de voir couler tes larmes, et s’il faut que je te quitte, je mourrai de douleur. — Puisqu’il en est ainsi, pourquoi te livres-tu sans cesse au défaut le plus funeste qu’on puisse avoir? Non-seulement tu troubles la paix de notre existence, tu deviens pour tout autre que pour ta mère un objet d’aversion, mais encore tu compromets ta santé, qu’une pareille irritation finirait par détruire. Plus j’ai de tendresse pour toi, plus je dois employer de moyens pour te corriger. Tu sais que mes promesses, de quelque nature qu’elles soient, sont inviolables; ainsi le premier accès de colère auquel tu te livreras sera le dernier moment que nous passerons ensemble, jusqu’à ce que tu deviennes assez raisonnable pour sentir les conséquences qui peuvent résulter d’un semblable caractère. Si ton désir de te corriger est réel, tes efforts pour y parvenir ne seront pas longtemps impuissants, et ma justice t’en tiendra compte. C’est alors que tu me donneras une véritable preuve de ton affection.»


Sophie est trop tranquille; ce n’est pas elle qui a mutilé le cheval d’Édouard.

Comme Édouard aimait véritablement sa mère et qu’il connaissait la fermeté de ses résolutions, il forma les plus beaux plans de modération, de douceur et de retenue. Pendant une semaine entière, il n’eut même que de légères impatiences. Sa mère, heureuse de voir jusqu’à quel point la crainte de la quitter agissait sur ce caractère emporté, le complimentait chaque soir de l’empire qu’il commençait à prendre sur lui; mais ce changement subit ne fut pas de longue durée. Un jour que sa petite sœur était restée seule dans la pièce où l’on rassemblait leurs joujoux, un beau cheval de carton avec lequel il faisait admirablement le manège se trouva une jambe de moins. Le pauvre Édouard, rouge d’indignation et de colère, cherchait en vain à la modérer. La tranquillité de Sophie, qui l’assurait que ce n’était pas elle qui avait mutilé le cheval, mais Médor qui avait pénétré dans l’appartement, loin d’apaiser sa fureur naissante, l’exalta à un tel degré, que les cris, les trépignements de pieds, les renversements de tables et de joujoux, attirèrent tous les domestiques et madame de Sénicourt elle-même, qui devina trop bien ce que ce pouvait être. A l’aspect de sa mère, le coupable voulut s’enfuir pour échapper à sa clairvoyance; mais dans le trouble qui l’agitait, il ne mesura pas la distance qu’il y avait de la porte à l’escalier, et s’élançant avec force, il roula jusqu’au bas des degrés: la tête avait gravement porté. Les médecins furent appelés aussitôt: ils déclarèrent la blessure dangereuse, et enjoignirent au malade le silence le plus rigoureux. Pendant tout le temps que dura le danger, madame de Sénicourt ne quitta pas un seul instant le chevet du lit de son fils. Elle ne lui fit aucun reproche, mais les larmes amères qu’elle répandait retombaient sur le cœur d’Édouard. Pendant le long silence qu’il fut obligé de garder, il se pénétra des vérités que sa mère lui avait fait entendre tant de fois, et lorsque, après son parfait rétablissement, madame de Sénicourt vint lui apprendre que tout était disposé pour son départ:
«Ajourne-le encore, ma bonne. mère, lui dit-il, et si je retombe une seule fois dans de tels égarements, je me soumets sans murmure à ta juste punition.» Cet essai lui fut permis, et fut couronné du plus étonnant succès. Chaque fois qu’Édouard se sentait disposé à la colère, il se reportait à la scène affreuse qui avait menacé ses jours, à la douleur de sa mère, et se modérait à l’instant même. De cette manière, il devint l’enfant le plus doux, le plus patient qu’on pût rencontrer, et lorsqu’on racontait son histoire aux personnes qui ne Pavaient pas connu alors, à peine voulaient-elles y ajouter foi.


Le docteur.




CONTES DE FÉES
Table des matières

LE ROI BONHOMME
Table des matières

Il était une fois un roi que ses sujets avaient surnommé le Roi Bonhomme, tant sa bienveillance et sa bonté étaient devenues proverbiales. Il avait eu de sa femme, la reine Bellotte, trois fils, dont les noms exprimaient aussi le caractère.
L’aîné, héritier présomptif de la couronne, s’appelait Furibond, le second Nonchalant et le troisième Spirituel.
Furibond, en dépit des reproches de sa mère, s’était montré orgueilleux, colère et vindicatif depuis sa plus tendre enfance. Devenu plus grand, il ne marchait jamais qu’accompagné d’une suite bruyante et nombreuse qu’il fatiguait par ses exigences: il parcourait avec elle les châteaux ou les chaumières des habitants, ordonnait chez eux en maître, s’emparait de ce qui était à son gré, ravageait leurs propriétés, et s’il éprouvait quelque résistance, il entrait dans une telle fureur, qu’il fallait se sauver pour échapper à sa vengeance.
Jeunesse de Furibond.



Plusieurs fois le roi Bonhomme, son père, était intervenu entre son fils et le sujet offensé ; plusieurs fois il avait puni le coupable, soit par de vertes remontrances, soit par un exil momentané ; mais au retour, le prince ne s’était pas amendé, et il recommençait de plus belle.


Nonchalant, le second, était d’un caractère aussi calme que son frère était emporté. Aimant la paix et le repos par-dessus tout, il passait ses journées étendu à l’ombre des bosquets quand il faisait chaud, sur des tapis moelleux près d’un grand feu quand il faisait froid, ou, dans ses jours d’activité surhumaine, au bord d’une rivière limpide, péchant silencieusement à la ligne, sans s’intéresser au résultat de sa pêche. Si parfois on venait le prendre pour arbitre dans les vexations que Furibond faisait souffrir au pauvre peuple, Nonchalant, tout effrayé, et sortant de son apathie habituelle, s’écriait: «Ah! mes enfants, que me
«demandez-vous? Me mêler de vos querelles avec
«Furibond! mais vous voulez donc ma mort? Il
«a détruit votre récolte avec ses chevaux, ses
«chiens, sa suite: eh bien, allez trouver mon
«intendant; il vous donnera, de ma part, de quoi
«réparer ce dommage; mais au nom de la fée qui
«protége ce royaume, ne me demandez pas une
«autre intervention.» Épuisé par cette fatigante sortie, le pauvre Nonchalant retombait sur ses coussins et reprenait le cours de ses réflexions, si pourtant il se donnait la peine de réfléchir.



Quant au prince Spirituel, il n’avait ni la violence de son frère aîné, ni la nonchalance du second. Comme son nom l’indique, il était fin, adroit, prudent et observateur. Il voyait tout, devinait tout, et se trouvait toujours à l’endroit où sa présence était nécessaire pour empêcher un mal quelconque ou faire accomplir une bonne action.
Ces trois princes étaient beaux de corps et de visage, mais la figure de Furibond était toujours contractée par la colère, celle de Nonchalant manquait d’expression et de vie; seuls les traits de Spirituel offraient un ensemble de bonté, de finesse et d’esprit qui le rendait beaucoup plus beau que ses frères. On conçoit aussi la différence d’affection qu’on éprouvait pour ces princes: on craignait Furibond, on méprisait Nonchalant, et l’on chérissait Spirituel.

La reine Bellotte, à la naissance de chacun de ses fils, avait supplié les fées protectrices du royaume d’étendre leur douce influence sur la destinée de ces enfants chéris. «J’y consens,
«avait répondu la reine des fées; mais il
«faut que les bons sentiments de vos fils répondent
«à nos soins, sans quoi toute intervention
«envers le destin est impossible. Empêchez l’orgueil,
«la colère, la paresse de pénétrer en eux,
«et je vous réponds de leur bonheur.»

D’après ces paroles, les bons parents avaient été convaincus que rien de fâcheux ne pourrait atteindre leurs enfants.
On leur avait donné des gouverneurs pour former leur caractère à la douceur, à la simplicité, à l’amour du travail; mais ceux-ci, après avoir étudié les penchants de leurs élèves, et craignant de perdre leur fructueux emploi s’ils les contrariaient, ne cessaient de leur répéter que chacun était fait pour leur obéir, qu’ils étaient au-dessus des autres, et que le travail n’était nécessaire que pour les malheureux.

Il s’ensuivit que l’aîné, qui avait des dispositions à être orgueilleux et colère, le devint comme l’ange des ténèbres; que le second, qui était enclin à la paresse, finit par ne plus oser se mouvoir, de crainte de se fatiguer, et que les recommandations de la reine des fées furent mises au néant.
Spirituel, de quelques années plus jeune que ses frères, échappa à la funeste direction qui leur était donnée.
Un ancien ministre de Bonhomme, qui avait longtemps dirigé le royaume, s’était pris d’affection pour l’enfant, et avait obtenu du roi la permission d’élever le jeune prince suivant le système qu’il avait mis en pratique pour ses propres fils. Il sut développer toutes les bonnes qualités dont Spirituel avait le germe, il le convainquit que pour être aimé il faut être aimable, que noblesse oblige, et que l’orgueil, l’insolence, la vanité ne doivent pas être la marque d’un sang illustre.
«Plus on est élevé par son rang au-dessus des
«autres, lui disait-il, plus on doit montrer de
«douceur, d’humanité et d’amour de ses semblables;
«c’est là la vraie noblesse.» Le jeune prince profita de ces bonnes leçons, et devint la consolation de ses parents et l’adoration du peuple, qui se désolait à l’idée qu’il ne serait jamais gouverné par lui.
LE PRINCE FURIBOND

LE PRINCE NONCHALANT

LE PRINCE SPIRITUEL


En voyant chaque jour s’augmenter la popularité de son jeune frère, l’envie se mêla dans le cœur de Furibond à l’orgueil et à la colère qui le dévoraient. Il essaya de faire partager à Nonchalant ses idées de vengeance; mais ce dernier, après l’avoir écouté en silence, répondit à son frère:
«Pourquoi me donner tant de soucis et d’embarras?
«Spirituel ne m’a fait aucun mal. Arrangez-vous
«avec lui comme vous l’entendrez, et
«ne venez pas troubler mon repos par le récit de
«vos fureurs insensées. Tout m’est indifférent,
«excepté le calme et la paix.» — «Brute!» s’écria Furibond en fermant la porte avec une violence qui faillit faire évanouir le pauvre Nonchalant,
«je saurai me passer de toi pour me débarrasser
«de ce qui me gène.»

Un jour donc que les trois frères étaient à la chasse (Nonchalant s’y était fait porter en litière) et qu’une partie de la cour les accompagnait, Spirituel s’aperçut que Furibond lui lançait des regards irrités et cherchait à l’isoler du gros des chasseurs. Sans supposer qu’il cherchât à lui faire du mal, il se mit cependant sur ses gardes, et, se réunissant à ses nombreux amis, il sut, sans affectation, s’éloigner de son frère; mais au moment où la bête était forcée, il oublia sa prudence ordinaire, et s’élança le premier à l’hallali. Au même instant une flèche, lancée par une main inconnue, vint siffler à ses oreilles, et l’eût traversé de part en part si une protection invisible n’eût détourné le coup et fait tomber la flèche aux pieds de Spirituel.


Comme il était aimé de tous, il fut entouré, félicité, embrassé pour avoir échappé à un tel danger. On chercha en vain dans la foule l’auteur de ce lâche attentat: Furibond, pâle et défait, criait plus fort que les autres; mais le jeune prince ayant affirmé que ce ne pouvait être qu’une maladresse, le calme se rétablit, et la chasse se termina sans nouvel incident.

Une autre fois que Spirituel revenait seul d’un voyage qu’il avait fait d’après l’ordre de son père, il fut attaqué dans un bois par quatre hommes masqués qui s’élancèrent sur lui, l’enlevèrent de son cheval, le transportèrent dans une voiture qui stationnait à quelques pas, et s’apprêtaient à partir au galop avec leur proie, quand une troupe de cavaliers, qui venaient au-devant du prince, fondirent sur les ravisseurs, les mirent en suite, délivrèrent Spirituel, et le ramenèrent triomphalement au palais de Bonhomme, qui ne savait que penser de ces criminelles entreprises contre un prince si généralement aimé. On fit d’activés recherches pour découvrir les coupables, mais elles furent aussi infructueuses que les premières.
Plusieurs autres tentatives furent faites soit contre la liberté, soit contre la vie de Spirituel; mais toutes échouèrent ou par sa présence d’esprit, ou par l’intervention d’une divinité protectrice. Cependant cette obligation de lutter sans cesse le rendait très-malheureux; il avait deviné la haine de Furibond, et quoiqu’il ne sût à quoi l’attribuer, la nécessité de craindre et de combattre toujours contre des périls inconnus le détermina à s’éloigner pour un temps du royaume et à visiter des contrées éloignées: il en obtint la permission du roi Bonhomme et de la reine Bellotte, qui le bénirent en pleurant, mais qui n’osèrent s’opposer à un départ dont chacun, en secret, approuvait et connaissait les motifs. Spirituel partit donc avec une suite plus agréable et plus intime que brillante. Les regrets de tous le suivirent, et Furibond, heureux d’en être débarrassé, n’importe de quelle manière, voulut bien joindre ses adieux à ceux de toute la famille.

Après avoir parcouru plusieurs contrées curieuses, avoir visité les monuments remarquables, s’être associé aux travaux des savants, avoir étudié la forme de tous les gouvernements, il aborda enfin dans une partie de notre globe qui n’avait pas encore été découverte par les Christophe Colomb de cette époque, et dont la description ne nous est parvenue que par un sylphe voyageur. C’était une île considérable, gouvernée par le roi Coquelicot et la reine Hortensia. Ce royaume, comme l’indique le nom de ces souverains, était remarquable par la multiplicité des fleurs, qui y poussaient comme de l’herbe, et par les toilettes des habitants, qui toutes reproduisaient la fleur que chacun d’eux préférait; ainsi, non-seulement on foulait aux pieds les plantes les plus odoriférantes, les fleurs les plus fraîches, mais encore on heurtait à chaque instant un œillet, une rose, une tulipe, un lis, qui allaient, venaient et formaient un parterre animé de l’espèce la plus délicieuse et la plus rare.
LE ROI COQUELICOT


Le roi Coquelicot et la reine Hortensia étaient les monarques les plus doux et les plus pacifiques que l’on pût rencontrer. La suavité de leur île s’était répandue sur leur caractère; aussi étaient-ils adorés de leurs sujets. Aucune guerre n’avait jamais troublé la paix de ce petit royaume privilégié, et le seul nuage qui assombrit quelquefois le front du roi et de la reine était causé par le regret de n’avoir pas un fils auquel on pût un jour léguer cette patrie des fleurs. Leur seule enfant était une fille nommée Violette, dont la beauté calme et modeste rappelait le parfum délicat de cette petite fleur.
Lorsque Spirituel aborda dans cette île, il fut extrêmement surpris de son aspect. L’admirable coup d’œil de ces fleurs parlant et marchant, la riche végétation de ces plantes qu’aucune entrave, aucune culture n’arrêtaient dans leur course, leur parfum enivrant, étaient pour lui une source d’étonnement continuel, et lui firent naître le désir de se fixer dans ce charmant royaume jusqu’à ce que la haine de Furibond se fût apaisée.

On comprend la surprise que dut causer dans ce pays l’arrivée d’un étranger si différent de manières et de toilette. Cependant il fut reçu dès l’abord avec toute la bienveillance qui caractérisait le roi Coquelicot, et bientôt la beauté de Spirituel, son esprit, son caractère aimable, le rendirent nécessaire à l’agrément de la cour des Fleurs. Plusieurs d’entre elles se disputèrent le cœur du jeune prince; l’uniformité des grâces de leurs adorateurs commença dès lors à leur paraître banale, et peu de temps après son arrivée il ne fut bruit, dans tout le royaume, que du bel étranger. Une seule de ces fleurs animées n’osait laisser paraître la préférence que son cœur lui accordait: c’était la princesse Violette. Tandis que le lis orgueilleux, la rose odorante, la tulipe aux riches couleurs se pavanaient dans leurs atours pompeusement nuancés, la timide Violette, humblement cachée sous les couleurs modestes de sa fleur favorite, se recueillait en elle-même, et conservait dans son cœur jusqu’aux moindres paroles de Spirituel. Cette jeune fille, belle comme les fées, douce comme une colombe, timide comme une gazelle, réunissait tous les agréments qui peuvent faire aimer une femme. Sans orgueil de sa naissance, ignorante de sa beauté, elle mettait autant de soin à se cacher que les autres à se produire. Spirituel cependant sut promptement la distinguer: il apprécia cette nature de sensitive, ces grâces qui ne se déploient que dans l’intimité, et cet esprit si fin qui ne brille que dans un cercle choisi; bientôt il l’aima, et persuadé du consentement de Bonhomme, il demanda au roi Coquelicot la main de la princesse Violette; celle-ci, ayant été consultée, répondit favorablement aux vœux du jeune prince.
Or, pendant que ces choses se passaient dans File des Fleurs, le roi Bonhomme, après une maladie de quelques jours, sentant approcher son heure dernière, fit appeler ses fils, et après avoir fait reconnaître Furibond pour son successeur, il lui recommanda la douceur et la bienveillance envers son peuple. «Je puis, ajouta-t-il, vous
«prêcher cette morale, car je l’ai pratiquée toute
«ma vie; aussi vous voyez, mon fils, les larmes
«réelles que cause à mes sujets l’idée de ma
«mort prochaine. Faites chercher Spirituel, que
«votre animosité a chassé de mes bras; rappelez-le
«près de vous; il est de bon conseil et
«vous aidera dans les soins de votre gouvernement.
«Quant à Nonchalant, ne le tourmentez
«pas, laissez-le vivre à sa manière; il ne pourrait
«qu’entraver vos desseins si vous le chargiez de
«quelque emploi. Respectez, protégez votre
«mère, et souvenez-vous de mes recommandations.» En achevant ces mots, le roi Bonhomme posa les mains sur la tête de ses fils, et s’éteignit doucement comme il avait vécu.
LA PRINCESSE VIOLETTE

Quant au prince Nonchalant, ne le tourmentez pas; laissez-le vivre à sa manière.

Après un certain temps donné aux convenances de sa nouvelle position, Furibond se mit à la tête du royaume, et commença par tout changer à l’administration de son père. Les grands du pays, les anciens ministres, le peuple lui-même se plaignirent hautement: ils avaient tous été si heureux sous l’ancien monarque, qu’un pareil changement leur paraissait dur, et qu’ils cherchaient à le faire comprendre au nouveau roi; mais Furibond, loin de se rendre à ces représentations, devint plus menaçant que jamais. Les prisons, vides jusqu’alors, s’emplirent en peu de temps, les échafauds s’élevèrent, et la joie fut entièrement bannie de ce royaume naguère si heureux et si gai.


Les choses en étaient là lorsque l’envoyé adressé par Spirituel à son père pour lui demander la permission d’épouser Violette arriva au roi Furibond. Le portrait de la princesse était joint à la lettre du jeune prince, et Furibond en fut si ravi, qu’il résolut de l’enlever à son frère en la demandant pour lui-même au roi Coquelicot.
«Si, se disait-il, on accepte un simple prince, à
«plus forte raison accueillera-t-on le roi d’une
«grande nation.» Rempli de cette idée, il fit partir des ambassadeurs avec une suite nombreuse, des présents magnifiques, pour demander au-roi Coquelicot la main de sa fille, en ajoutant que par la mort de son père Bonhomme, Spirituel était devenu son sujet, et qu’il lui ordonnait de rentrer dans son pays et de lui céder sa fiancée.

Ce ton arrogant surprit et mécontenta le roi de l’île des Fleurs, la reine Hortensia s’en alarma pour le bonheur de sa fille, Violette se jeta en pleurant dans les bras de sa mère afin qu’on ne la forçât pas d’épouser Furibond, et Spirituel jura que puisqu’on lui avait accordé la princesse. il ne la céderait à personne. Il fut donc résolu qu’on refuserait l’honneur que le successeur du roi Bonhomme voulait faire à Violette, et qu’on se hâterait de marier les jeunes gens afin qu’il ne restât plus d’espoir au nouveau roi. En effet, quelques jours après l’arrivée des ambassadeurs, les cérémonies du mariage eurent lieu avec toute la pompe usitée en pareil cas. Spirituel, beau de son amour et de son bonheur, fut proclamé héritier du roi Coquelicot, et, sous ce titre, dégagé de tout devoir d’obéissance envers son frère. Violette cachait son bonheur sous le voile de sa modestie, et la reine Hortensia, heureuse d’avoir uni sa fille à l’homme de son choix, paraissait n’avoir plus rien à désirer.

Les envoyés de Furibond, retournés dans ses États, lui racontèrent le mauvais résultat de leur négociation, le mariage de Spirituel, son adoption par le roi Coquelicot, et l’assurance de lui succéder un jour comme roi de l’île des Fleurs. Peindre la colère de Furibond serait impossible.
«Comment! s’écria-t-il, non content de se soustraire
«à ma puissance, Spirituel ose encore
«épouser la femme sur laquelle j’avais jeté les
«yeux et me braver en accomplissant ce double
«acte de félonie devant mes ambassadeurs!!!
«Ah! le roi Coquelicot et son gendre apprendront
«bientôt qu’on ne se joue pas en vain de
«la puissance de Furibond!»

En effet, ce prince arma précipitamment une flotte, montée par d’innomblables guerriers, et força le pauvre Nonchalant à le suivre dans cette périlleuse entreprise. «Que je suis à plaindre!
«s’exclamait ce paisible prince, et que me font
«à moi les querelles de mes frères? Spirituel est
«bien libre de se marier, et il ne manque pas de
«femmes pour Furibond dans ce royaume. Je
«ne veux prendre parti ni pour l’un ni pour
«l’autre: il faut bien que j’aille où l’on me conduit,
«mais je ne serai jamais fratricide!» Bon gré, mal gré, il fallut obéir, et après un voyage long et difficile à travers une mer orageuse, Furibond aborda à l’île des Fleurs, et envoya un héraut d’armes pour déclarer la guerre au roi Coquelicot. Il s’imaginait le prendre à l’improviste, mais le prudent Spirituel, qui connaissait l’humeur opiniâtre et batailleuse de son frère, avait prévu qu’il viendrait demander raison du refus qu’on lui avait fait, et avait tout disposé pour qu’il trouvât une armée prête à répondre à la sienne.
«Seulement», avait-il dit à Coquelicot, qui voulait le nommer généralissime de ses troupes de terre et de mer, «je ne puis combattre contre mon frère
«et m’exposer à le tuer ou à être tué par lui.
«Nommez un autre général, et j’attendrai ici l’issue
«d’une bataille que les fées nous rendront favorable, car le bon droit est de notre côté.» Coquelicot était trop honnête homme pour ne pas approuver la délicatesse de son gendre, et l’on se disposa plus que jamais à repousser l’attaque de l’armée ennemie.

Cependant Furibond, convaincu qu’il aurait bon marché des guerriers de ce petit royaume, voulut se montrer généreux, et envoya dire au roi Coquelicot que s’il voulait lui livrer Spirituel et faire casser son mariage avec Violette (ce qui entre souverains ne signifie rien), il l’épouserait tout de suite, ferait rembarquer son armée, et jurerait une alliance éternelle avec lui. Coquelicot répondit: «Que
«les soldats de
«votre roi arrivent,
«nous les
«attendons!»
Le prince Laurier.

Alors Furibond, à la tête de ses troupes, débarqua dans l’île où l’attendait l’armée des Fleurs, commandée par le prince Laurier. A l’aspect de ce parterre mouvant, le fils du roi Bonhomme entra dans une colère épouvantable.
«Est-ce qu’on oserait se moquer de moi? s’cria-t-il.
«Quels ennemis me donne-t-on à combattre,
«et suis-je une femme pour qu’on m’offre des
«fleurs à détruire!» Alors, suivi d’un petit nombre de soldats, il se précipita sur cette armée qu’il croyait si inoffensive; mais il s’aperçut bientôt qu’il était dans une erreur profonde. Chaque fleur portait une arme meurtrière, et manquait rarement son coup. Les morts commençaient à être nombreux dans le camp de Furibond, lorsqu’il fit avancer le reste de ses troupes. Un moment il parut avoir le dessus, mais un nouvel ennemi vint détruire cet espoir. Les insectes ailés qui butinent sur les fleurs, trompés eux-mêmes par le costume des guerriers de Coquelicot, s’étaient mis à leur suite. On voyait voltiger une masse innombrable de guêpes, de frelons, d’abeilles, de cousins, de moustiques, qui, craignant des rivaux et des ravisseurs autour de leurs fleurs nourricières, se précipitèrent avec acharnement sur les ennemis, et leur firent de si nombreuses et si cruelles piqûres, qu’ils ne purent bientôt plus ni voir ni tenir leurs armes. Leurs yeux, leurs mains, leur figure n’avaient plus forme humaine. Saisis alors d’une terreur affreuse, poussant des hurlements épouvantables, et se croyant poursuivis par les dieux infernaux, les soldats jetèrent leurs armes et se ruèrent pêle-mêle dans leurs vaisseaux, précédés de Furibond, qui, déchiré de tous côtés par une foule de guêpes et de moustiques, avait abandonné le champ de bataille en jurant qu’on ne le reprendrait plus à faire la guerre à un pays défendu par de tels auxiliaires. La flotte remit promptement à la voile, et les insectes triomphants revinrent escorter l’armée des Fleurs, qui rentrait dans la ville sans avoir souffert de grands dommages. Dans son empressement à fuir le lieu du combat, Furibond avait abandonné la litière du pauvre Nonchalant, qui poussait des cris lamentables. On en avertit Spirituel; ce prince, après avoir reconnu son frère, le conduisit près de sa nouvelle famille, qui l’accueillit avec empressement. Coquelicot lui demanda alors s’il voulait rester près de Spirituel ou retourner à la cour de Furibond. «Les dieux me gardent d’un
«tel malheur! s’écria-t-il; il n’y a pas de repos
«avec un homme de ce caractère. Tout ici me
«semble doux, suave et paisible. Je sens que j’y
«dois être heureux si Spirituel veut me souffrir
«près de lui!» Les deux frères alors s’embrassèrent tendrement. On donna de belles fêtes en réjouissance de la victoire des fleurs; on offrit des sacrifices aux fées tutélaires du royaume, qui fut toujours sagement administré par Spirituel. Cet aimable prince vécut de longues années, aussi heureux qu’on peut l’être, avec la reine Violette, qui eut plusieurs filles, élevées par elle dans les habitudes de simplicité et de modestie qui rendent les femmes si attrayantes. Cet usage s’est perpétué de siècle en siècle dans le royaume des Fleurs; mais ce pays est si éloigné du nôtre, que ses coutumes n’ont pu pénétrer jusqu’à nous.
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