Читать книгу: «Une année au désert»
Auguste Nicaise
Une année au désert
Scènes et récits du Far-West américain

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303488
Table des matières
Scènes et Récits du Fart-West américain.
CHAPITRE I er . Le départ.–La traversée.–Episode en mer.–Un capitaine abolitioniste.–Savannah.–Les chemins de fer en Amérique.–Macon et ses environs.–Montgommery.–Les rives de l’Alabama.–Mobile,–Les îles de la mer.–Une plantation de riz dans la Caroline du Sud.– L’hospitalité d’un planteur.–Une chasse aux caïmans.–Les bords du Potomac et la baie de Chesapeake.
CHAPITRE II. New-York.–Broadway Wall-Street.–Le gibier à New-York.–Le policemen américain.–L’aqueduc de Croton.–Les environs de New-York.–Le lac Michigan.–Chicago.–Milwaukee.–Les jeunes cités américaines.
CHAPITRE III Saint-Louis en Missouri; histoire et description.–Jefferson-City.–Hartwood le Trappeur.–Une vocation.–Préparatifs de départ.–Le Kansas; aspect et colonisation.–Un duel au revolver; mœurs du Kansas.
CHAPITRE IV. La vie des prairies.–Les indiens Ioways, Delawares et Osages.–Le désert.–L’Etat de Nebraska; topographie et description.–Le fort Keavney.–Les Pawnees.–Les chasseurs de l’Orégon.–Un heureux coup de fusil.–Une alerte pendant la nuit.–Les chasses canadiennes; récits du soir.–Les Mormons.–Un troupeau de bisons.
CHAPITRE V. Le fort Laramie.–Les Indiens.–Reconnaissance d’une indienne.–Un chef de Pieds-Noirs.–Une chasse à outrance, ruses indiennes.–Un mois de captivité chez les Comanches.–Les Montagnes-Noires, aspect et description.–Un solo de violon dans les Montagnes-Rocheuses.–Les trois routes de l’émigration californienne.
CHAPITRE VI. Chez les Mormons.–Le territoire d’Utah, Topographie et introduction.– Cité du Lac-Salé, aspect et description.–Brigbam Young, le chef actuel du Mormonisme.–Smith le fondateur.–De l’avenir du Mormonisme.–Le Grand-Lac Salé.
CHAPITRE VII. Une chasse aux bisons sur les bords de la rivière de l’Ours.–Black-Devil.–L’amour au désert; l’Indienne Oiseau-qui-Chante; Juana la Mexicaine.–Mistress Harriet Pewel.–Les Outlaws du désert.–Les Montagnes-Bleues.–Les troupes fédérales et les Indiens de l’Orégon.
CHAPITRE VIII. Le fort Walla-Walla.–Les Chymneys-Rocks.–L’Etat de Washington.– Topographie et productions.–Colonisation.–La Chaîne-Cascade.– De Portland à San-Francisco.–Une affaire d’honneur.–Les voleurs californiens.–Arrivée à San-Francisco.
CHAPITRE IX. San-Francisco en1859.–Un immeuble qui voyage.–Le gouverneur de la Californie.–Les Chinois à San-Francisco.–Le théâtre chinois.– Les Chinois et le jeu.–Un tripot clandestin.
CHAPITRE X. La terre de l’or.–Le capitaine Sutter.–Les terrains aurifères.–Mines et placers.–La plus grosse pépite.–L’exploitation de l’or.–Montagnes et tunnels.
CHPITRE XI. Départ pour les placers.–La mine de Sonora.–L’avenir d’une pépite.– Les mines du Sud.–Sur un abîme.–OEdipe et Antigone.–Les placers du Nord.–La rivière Klamath.–Retour à San-Francisco.
CHAPITRE XII. UN HIVER SUR LE LAC BIGLER (SIERRA-NEVADA) . L’habitation d’un trappeur.–Une chasse aux Indiens.–Hans Rubner. L’arbre et son fruit, épisode d’une chasse à l’Ours gris.
CHAPITRE XIII. La colonie anglaise.–Départ pour le Frazer.–La rivière Okanagan.– Une discussion à coups de fusil.–Les Indiens de la Colombie anglaise, mœurs et caractère.–Les volontaires français.–La rivière Frazer, description.–L’or du Frazer, exploitation.–Retour en Europe.
CHAPITRE XIV. La Californie, notions générales, productions et climat.–Son avenir.
SCÈNES ET RÉCITS
DU
FAR-WEST AMÉRICAIN
CHALONS,
IMPRIMERIE DE T. MARTIN, PLACE DU MARCHÉ-AU-BLÉ.
1864
UNE ANNÉE AU DÉSERT
Table des matières
Scènes et Récits du Fart-West américain.
Table des matières
CHAPITRE Ier. Le départ.–La traversée.–Episode en mer.–Un capitaine abolitioniste.–Savannah.–Les chemins de fer en Amérique.–Macon et ses environs.–Montgommery.–Les rives de l’Alabama.–Mobile,–Les îles de la mer.–Une plantation de riz dans la Caroline du Sud.– L’hospitalité d’un planteur.–Une chasse aux caïmans.–Les bords du Potomac et la baie de Chesapeake.
Table des matières
Le21janvier1858, je m’embarquai au Havre pour les Etats-Unis sur le clipper américain l’Ontario, dont le jeune capitaine Wilkie Fergusson était de mes amis. Je désirais toucher d’abord à Savannah, sur la côte de Géorgie, de là gagner par terre Montgommery et Mobile, au fond du golfe du Mexique, où m’appelait depuis quelque temps un parent dont l’affection avait entouré mon enfance des plus tendres soins, et que les orages politiques avaient banni de France. L’Ontario, frêté par la riche maison de Washington, Edward Bennett and Ce, devait séjourner une vingtaine de jours à Savannah, faire voile ensuite pour Charlestown, dans la Caroline du Sud, et faisant escale le long des côtes de la Caroline du Nord et de la Virginie, aller enfin à Washington dans le Maryland, déposer le reste de la cargaison qu’il amenait d’Europe. De là je devais gagner New-York par terre, visiter Newhawen et Boston dans le Massachussetts, et enfin les grands lacs canadiens. Telle devait être en quelque sorte la première partie de mon voyage; la seconde me conduisait à Saint-Louis en Missouri, à cent cinquante lieues à peine de l’immense et mystérieux Far-West américain.
Depuis longtemps je désirais ardemment contempler ces redoutables solitudes de l’Ouest, parcourues seulement par les Indiens, les trappeurs, les émigrants et les bêtes fauves; de là gagner l’Orégon, ensuite redescendre au Sud à San-Francisco de Californie, y étudier dans les placers cette enivrante, mais souvent aride et périlleuse moisson de l’or, qui pousse depuis dix années vers le Sacramento des aventuriers de toutes les nations du monde. Peut-être me serait-il possible de descendre encore plus au Sud, de traverser les déserts du nouveau Mexique, ce Sahara américain, pour regagner les premiers forts du Kansas, en prenant la route espagnole, qui côtoie les hauts contreforts de la Sierra-Madre et le Rio-del-Norte. Mais cette dernière partie du voyage était tellement semée de privations et de périls, qu’il me restait des doutes nombreux sur la possibilité de l’accomplir, et de compléter ainsi un immense circuit de deux mille lieues environ.
L’Ontario n’emportait avec moi que trois passagers, un négociant de la Nouvelle-Orléans, et deux jeunes missionnaires catholiques, qui allaient répandre aux confins du Texas les lumières, les consolations de la religion, et commencer une vie de labeurs et de dangers. Le plus âgé d’entre eux n’avait pas vingt-cinq ans. Ils partaient joyeux, pleins de zèle; la santé faisait éclater sur leurs visages de fraîches couleurs, qu’ont sans doute déjà ternies les souffrances, les veilles et l’action morbide d’une atmosphère souvent fatale aux Européens.
Nous sortîmes du Havre, par une brise du nord-est, et l’Ontario fendait gaillardement une houle assez forte. Au bout de quelques heures, la terre avait complètement disparu, et je vis sans regrets les côtes de France s’effacer dans la brume d’une triste journée d’hiver.
Les quinze premiers jours de notre traversée n’offrirent aucun incident remarquable, quelques grains de pluie ou de neige, quelques sautes de vent qui nous contraignaient à courir des bordées, ou à mettre à la cape, allure que l’Ontario supportait sans fatigue. Le vingtième jour, nous fûmes assailli à la hauteur des Bermudes par un coup de vent qui nous jeta de vingt lieues environ en dehors de notre route. Cependant, malgré une grosse mer et des grains fréquents, nous rétablîmes facilement notre marche.
Le dix février, notre capitaine nous annonça que le lendemain matin nous découvririons probablement la côte d’Amérique. Nous accueillîmes cette nouvelle avec satisfaction; nous étions déjà fatigués de la monotone existence du bord. Je ne dormis guère pendant cette nuit; au lever du soleil, j’étais sur le pont, impatient, de contempler une terre nouvelle qui me promettait des émotions inconnues. La mer était houleuse, agitée encore par la tempête qui avait régné les jours précédents; nous courions le vent au plus près, et l’Ontario, penché sur ses sabords, filait en secouant l’écume des lames qui fouettaient sa proue, lorsque, à travers les sifflements du vent et le bruit des vagues, un cri prolongé, qui ressemblait à un appel de détresse, parvint jusqu’à nous. La même clameur se répéta trois ou quatre fois dans l’espace d’une minute, en devenant toujours plus distincte. Les hommes de quart l’avaient entendue, et, montés sur les bastingages, interrogeaient l’horizon.
Au même instant, la vigie cria de la hune: «Un canot sous le vent, par le bosssoir de tribord!» Tous les regards se portèrent dans cette direction, et nous aperçûmes, à un demi-mille environ, un point noir qui disparaissait par intervalles, et semblait arriver sur nous. Nous reconnûmes bientôt que c’était une embarcation. Le capitaine fit mettre en panne, et lancer un canot à la mer, monté par le second et huit matelots vigoureux. Trois quarts d’heure après, ils ramenaient à la remorque un canot géorgien, à moitié rempli d’eau, dans lequel ils avaient trouvé, presque mort de froid et de faim, un nègre couvert pour tout vêtement d’un mince pantalon de toile de coton.
Le pauvre diable était tout ruisselant d’eau de mer; il avait les traits fortement altérés; on distinguait la pâleur sous l’épaisse teinte noire de sa peau. Lorsqu’il arriva sur le pont, il pouvait à peine se soutenir. Il eut cependant assez de force pour se jeter aux genoux de Fergusson, et les tenir embrassés. Il sanglottait, poussait des cris entrecoupés de paroles que nous ne pouvions distinguer. La douleur de ce malheureux fit sur moi une vive impression. Nos matelots, tout américains qu’ils étaient, semblaient aussi éprouver quelque compassion. En ce moment, je vis l’intelligente figure de notre capitaine s’animer, et une vive rougeur lui monter au front, surtout lorsque le nègre nous montra avec des gestes suppliants une blessure qui lui avait divisé presque entièrement, près de l’épaule, un des muscles du bras droit. Elle fut pansée tant bien que mal; un verre de rhum et un peu de nourriture eurent bientôt ranimé les forces de ce malheureux.
Quatre jours après notre arrivée à Savanuah, Fergusson apprit qu’un esclave s’était échappé d’une plantation de coton, située à peu de distance de la ville, et dont le propriétaire était connu pour sa brutalité envers les noirs Le pauvre diable, arrivé d’Afrique et débarqué en contrebande quelques jours auparavant, avait été de suite employé par son nouveau maître à un travail assez difficile, dont il se tirait fort mal, malgré les bourrades qu’on lui prodiguait Effrayé et irrité tout à la fois de ces mauvais traitements, l’esclave s’assit dans un coin, en refusant de continuer de travailler.
Le maître, devenu furieux, le roua de coups, et voyant qu’il ne parvenait pas encore à le faire sortir de sa stupeur, il s’empara d’un bowie knife, et en frappa violemment le nègre au bras droit. Celui-ci, éperdu de terreur, s’enfuit de l’habitation et demeura caché pendant deux jours dans un marais voisin; dans la nuit du deuxième au troisième jour il revint à Savannah, détacha un des canots amarrés dans le port, et croyant sans doute regagner son pays natal, à force de rames, il se dirigea vers la haute mer.
Assailli par la tourmente qui durait depuis quelques jours, il avait été emporté rapidement à trente lieues des côtes. Eperdu, mourant de faim, harassé de fatigue et de froid, il s’était couché dans la frêle embarcation, à demi remplie d’eau par les lames qu’elle embarquait à chaque instant, et il attendait une mort préférable pour lui aux souffrances de l’esclavage, lorsqu’il avait aperçu l’Ontario, et poussé les cris que nous avions entendus. Le capitaine ordonna que ce malheureux reçût tous les soins nécessaires, et qu’il restât caché à bord jusqu’à notre arrivée à Washington.
J’avais été surpris en voyant Fergusson éprouver autant de compassion pour ce nègre, car je connaissais le peu de pitié qu’excitent chez la plupart des Américains les souffrances des esclaves. Lorsque nous fûmes seuls, quelques moments après, je lui en exprimai mon étonnement:
«Cher ami, me répondit-il, avant de se révéler à vous, notre chère Amérique vient de vous montrer une de ses plaies les plus vives, l’esclavage, et les maux qui en sont inséparables. Vous m’avez vu rougir tout-à-la-fois de pitié pour ce malheureux, et de honte pour son bourreau. Il faut reconnaître cependant que tous les propriétaires d’esclaves ne les traitent pas avec la même, inhumanité; mais les exemples de cette nature sont encore trop fréquents, surtout dans les Etats du Sud. Vous allez visiter nos plus belles provincs; vous y verrez des fleuves larges et profonds, qui, prenant leurs sources dans les glaces du pôle, courent verser leurs eaux dans les pays les plus aimés du soleil. Vous verrez des lacs grands comme des mers intérieures, des déserts dont l’œil et l’esprit ne mesurent l’immensité qu’avec effroi. Vous verrez des villes populeuses, riches en palais, des prairies luxuriantes, des forêts où la création déploie ses merveilles. Vous sentirez le génie américain éclater de toutes parts, dans ses chemins de fer, dans ses vaisseaux, dans son commerce, dans son industrie. Mais n’oubliez pas que l’Union porte au cœur un ver qui la ronge, c’est l’esclavage, source incessante de souffrances et de discordes, qui, tôt ou tard, déchirera en deux morceaux le drapeau parsemé d’étoiles, qui flotte aux mâts de mon vaisseau.»
Et Wilkie me montrait le yacht américain qui venait d’étaler ses vives couleurs, en même temps que la vigie nous annonçait la terre.
Trois heures après, nous jetions l’ancre dans le port de Savannah, et j’étais confortablement installé dans la maison d’un riche commerçant de la ville, parent de Fergusson. M. Clayton m’accueillit d’abord avec une bienveillance mêlée de réserve; mais une fois la présentation faite par notre ami commun, il me déclara que lui et sa maison étaient à ma disposition. La présentation est en Amérique, peut-être plus encore qu’en Angleterre, le talisman qui donne aux relations les plus nouvelles l’attrait et les priviléges d’une ancienne amitié. M. Clayton mit pour le lendemain sa voiture et ses chevaux à mon service pour visiter la ville. Mais il ne pouvait m’accompagner que le matin, ses affaires exigeant dans la journée sa présence à la bourse.
Le lendemain, à neuf heures du matin, nous montions dans un élégant briska attelé de deux chevaux de race anglaise, qui nous emportaient rapidement au milieu des rues ombragées de la ville.
Savannah est assise à l’embouchure de la rivière de ce nom, qui prend sa source, à plus de cent lieues au nord, dans cette chaîne de montagnes dont le pic de la Table est le sommet le plus élevé, et qui traverse la Géorgie et la Caroline du Nord en effleurant seulement l’extrémité du territoire de la Caroline du Sud. Le terrain sur lequel Savannah est bâtie s’élève rapidement au-dessus de la rivière. Cette ville offre un aspect charmant; elle est construite d’ailleurs d’une manière assez originale pour que peu de cités des Etats-Unis lui ressemblent. Savannah est plutôt une agglomération de riches villages qu’une ville proprement dite, et chacun de ces villages possède sa maison commune, sa promenade et son église. Chaque habitation est entourée d’un vaste jardin, embelli par une riche verdure, et où les productions des Tropiques se montrent mêlées aux fruits et aux fleurs de l’Europe. Le terrain est généralement sablonneux. Je fus frappé de la quantité d’écailles d’huîtres qui jonchaient le sol et contribuaient à la solidité des voies carossables. Les huîtres, me dit M. Clayton, sont dans notre pays la nourriture presque exclusive du pauvre. C’est en vérité une manne que la Providence a semée sur nos côtes. Les huîtres sont chez nous une des bases de l’alimentation; elles se présentent au déjeûner, au dîner et au souper; et ce matin même, si je n’avais craint de heurter vos habitudes européennes, j’en aurais fait figurer sur notre table entre le thé et les sandwichs. Elles sont d’ailleurs d’une qualité parfaite.
Nous rentrâmes pour le dîner, où j’eus l’occasion de vérifier l’assertion de mon hôte au sujet des huîtres de Savannah. J’accompagnai M. Clayton à la bourse, qui présentait une assez grande animation. Il me conduisit au sommet de cet édifice, d’où l’on découvre un admirable panorama. Pour la première fois, je pus rassasier mes yeux de la nature américaine. D’un côté la mer, avec les îles qui bordent les côtes et l’embouchure de la Savannah, de l’autre un océan de verdure au milieu de laquelle se détachaient les habitations et la teinte plus pâle des rizières, enfin aux limites de l’horizon, les cîmes bleuâtres des montagnes couvertes de forêts épaisses. Je m’arrêtai longtemps devant ce spectacle, et lorsque, une heure plus tard, mon hôte vint me chercher pour le retour, j’étais encore plongé dans cette délicieuse contemplation.
Quoique Savannah soit la ville la plus importante de l’Etat de Géorgie, comme population et commerce, elle n’en est cependant pas la capitale; c’est à Milledgville, située à soixante lieues environ de la côte, au centre de l’Etat, que ce titre appartient. Milledgville ne renferme que trois mille habitants, tandis que Savannah en compte trente mille, dont à la vérité la moitié sont des esclaves.
Je ne pouvais prolonger mon séjour à Savannah, car j’avais hâte de me rendre à Mobile, dont trois cents lieues me séparaient encore. En ne séjournant dans aucun des points intermédiaires, il me fallait quatre jours pour effectuer ce voyage. Le chemin de fer me conduisait à Selma, où je prendrais le bateau à vapeur, qui descend l’Alabama jusqu’à Mobile. Mais j’avais l’intention de visiter Montgommery, située aux deux tiers de ma route, et en passant à Mobile sept ou huit jours, il ne me restait plus que le temps nécessaire pour regagner Savannah au moment où l’Ontario lèverait l’ancre pour Charlestown.
Le lendemain, à midi, le chemin de fer m’emportait à toute vitesse vers Macon. La voie que je parcourais fait partie de ces nombreux réseaux qui sillonnent dans tous les sens les Etats de l’Union, et activent dans ce grand corps la vie commerciale et industrielle, en même temps qu’ils favorisent le goût inné de l’Américain pour les voyages.
Le Quincy-Railway fut le premier chemin de fer construit aux Etats-Unis (1827); mais il ne transportait que des marchandises. Le Baltimore and Ohio railway, construit en1830, transporta le premier des voyageurs; sur ces deux lignes les wagons étaient traînés par des chevaux. En1831, pour la première fois, les locomotives furent employées aux Etats-Unis sur les chemins de la Mohawk-and-Hudson et Baltimore and Ohio. Ces machines étaient excessivement lourdes, et n’atteignaient qu’une vitesse maximum de vingt milles à l’heure. Aujourd’hui cette vitesse est de cent milles. Mais, fort heureusement pour les voyageurs, cette rapidité n’est point en usage dans les transports journaliers. Si l’on considère en effet la négligence avec laquelle les voies sont construites, et la trop facile surveillance qu’on apporte en les exploitant, les accidents, nombreux déjà, se multiplieraient dans une proportion énorme sur les quatre-vingt mille milles de chemins de fer que comptent aujourd’hui les Etats-Unis.
J’arrivai à sept heures du soir à Macon, après avoir traversé de magnifiques campagnes couvertes de plantations de cotonuiers. La production du coton forme la principale richesse des états de Géorgie et d’Alabama, où cette industrie a pris depuis quinze années un développement considérable. Lorsque nous approchâmes de Macon, le soleil était à son déclin, et le pays que nous parcourions avait à cette heure un charme indéfinissable. La lumière de l’astre à son couchant nuançait des plus riches couleurs la verdure des cotonniers, tandis que les montagnes revêtaient déjà les sombres teintes qui précèdent la nuit. Les nègres regagnaient les habitations en modulant un chant à la fois doux et triste. Tout cela ressemblait presque à une idylle, à un tableau de paix et de bonheur.
Le lendemain, à midi, j’arrivai à Montgommery, capitale de l’état d’Alabama, où je désirais m’arrêter quelques heures, que je regrettai bientôt; et rien ne signalerait cette ville dans mes souvenirs, si je n’avais failli y mourir de faim, bien que je fusse descendu dans le meilleur hôtel. Il est vrai que c’était un dimanche; j’eus toutes les peines du monde à me procurer du pain et du chocolat, que j’arrosai de brandy mêlé avec de l’eau. J’avais hâte de gagner Selma, dont douze lieues me séparaient encore, et où je pourrais peut-être me dédommager de ce jeûne forcé. J’y arrivai à huit heures du soir, et un souper assez confortable, suivi d’une nuit de repos, me consola de ma mésaventure de la journée.
Le lendemain, de bonne heure, je montai sur l’un des steamboats qui font le trajet de Wetumpka et de Selma à Mobile, et bientôt nous descendîmes rapidement le cours de l’Alabama.
L’Alabama, qui n’est en Amérique qu’une rivière de quatrième ordre, pourrait passer en Europe pour un fleuve majestueux. Elle est formée par la jonction de la Coosa et de la Talapoosa, et est navigable pour les grands steamboats jusqu’à600mille de son embouchure. Ses bords sont couverts d’une végétation remarquable, qui revêt encore un aspect sauvage et primitif. Nous étions quelquefois toute une journée sans apercevoir la moindre trace de civilisation.
Les tribus indiennes, qui habitaient autrefois le territoire de l’Alabama, ne sont point encore disparues entièrement. Mais ces peuplades, absorbées par la civilisation, abruties par l’usage du brandy et du rhum, tendent à s’amoindrir du jour en jour. Avant un siècle, peut être, le dernier spécimen de cette race fera, comme rareté, la fortune d’un nouveau Barnum. Quelques indiens, trois hommes, deux femmes et un enfant, avaient été reçus par charité sur le bateau qui nous emportait. Ils s’étaient groupés timidement dans un coin sur le pont; de temps en temps un d’eux s’approchait des voyageurs, et leur offrait des chapelets et des ornements d’écorce, la seule industrie de ces tribus. Ces descendants dégénérés d’une race autrefois puissante et forte, sont déjà bien loin de ces hardis Apaches, Comanches et Navajoès qui sont encore aujourd’hui la terreur des déserts de l’Ouest.
Après quarante-huit heures de navigation, j’arrivai à Mobile, et l’un des premiers visages que j’aperçus en débarquant fut celui d’une personne qui m’était chère à plus d’un titre.
Les premières heures de noire réunion furent consacrées tout entières au bonheur de nous revoir après une absence de neuf années. Nous parlâmes de la France, des amis que nous y avions laissés, de ceux qui n’étaient plus, de l’espoir pour les proscrits de revoir un jour le sol natal. Notre espérance n’a point été trompée; la clémence du souverain s’est étendue sur eux, et une année plus tard l’exilé regagnait la patrie, lorsque moi-même, livré encore à toutes les chances d’un périlleux voyage, je parcoucourais les solitudes de l’Ouest américain.
Mobile est située à l’embouchure de la rivière de ce nom, au fond du golfe du Mexique. Elle fut fondée par un Français, au commencement du dix-huitième siècle, cédée à l’Angleterre en 1763, quelques années plus tard à l’Espagne. Il ne lui reste plus aucune trace de son origine française. Mobile n’offre rien de remarquable; ses monuments sont construits sur des proportions assez mesquines; elle ne renferme qu’une belle rue, celle du Gouvernement, ombragée dans toute sa longueur par des arbres magnifiques. Mobile possède un bois de magnolias gigantesques, qui sert de promenade aux habitants. Combien de fois, le soir, pendant mon rapide séjour, avons-nous passé de douces heures sous ces charmants ombrages, tandis que les brises chaudes et parfumées du golfe du Mexique répandaient autour de nous leurs senteurs enivrantes.
Mobile, voisine de la Nouvelle-Orléans, est quelquefois visitée par la fièvre jaune, le terrible vomito negro, qui dans ce moment même sévissait dans cette dernière ville. Un grand nombre de familles s’étaient réfugiées à Mobile, et je pus admirer là les traits charmants, l’élégance, et la gracieuse tournure des créoles de la Louisiane. Pourquoi faut-il qu’au milieu d’une aussi splendide nature, la Providence ait fait naître un horrible fléau, comme une ombre lugubre parmi les couleurs de ce ravissant tableau?
Quelques jours après j’étais de retour à Savannah, et notre clipper quittait, l’embouchure de la rivière; nous approchions de Sea-Islands, les îles de la mer, et nous étions devant Beaufort, leur ville capitale. Fergusson devait le lendemain visiter une des plantations des îles, il m’engagea à l’accompagner, en me promet tant une charmante excursion.
Les îles de la mer produisent le coton le plus estimé. Dans la saison d’été, les planteurs qui les habitent regagnent presque tous le continent pour éviter les atteintes des fièvres que les chaleurs développent dans ces parages. Mais au printemps le climat est excessivement sain. Au moment où nous visitâmes les îles, nous approchions de cette saison, et la population était au complet. Montés sur un petit sloop gréé pour cette navigation, nous entrâmes dans une série de canaux qui tantôt se resserraient de manière à laisser passer à peine de front deux embarcations, et tantôt présentaient l’aspect d’un grand fleuve. Quelquefois nous étions légèrement engravés, et le sloop n’avançait plus que poussé par de longues rames.
Le paysage était aussi ravissant que varié. A chaque instant nous apercevions d’immenses plaines couvertes de cotonniers, au milieu desquels apparaissaient des habitations. Les palmiers, les pins, les chênes, les cèdres mélangeaient cette verdure de teintes diverses. Cette scène était animée par une foule de nègres occupés aux travaux des plantations. Nous entrâmes à Beaufort à la nuit, et le lendemain, à trois heures du soir, nous jetions l’ancre dans la rade de Charlestown.
Jusqu’alors, bien que j’eusse passé déjà près d’un mois aux Etats-Unis je n’avais point encore pu examiner à loisir quels soins et quels travaux exigeaient les deux principales cultures des Etats du Sud, le coton et le riz, et je désirais vivement ne point quitter la Caroline du Sud sans emporter quelques notions à cet égard. J’exposai ce désir à Fergusson, et comme nous devions séjourner trois jours à Charlestown, il m’offrit de me faire visiter une plantation de riz, située à dix lieues de la ville.
Nous partîmes le lendemain matin. Une voie ferrée nous déposa à trois lieues de notre destination. Nous trouvâmes à la station une voiture qui nous y conduisit en une heure. Au moment où nous arrivâmes devant l’habitation, nous entendîmes plusieurs détonnations, et quelques instants après le planteur accourut au-devant de nous, armé d’un fusil à deux coups, avec lequel il faisait une guerre acharnée à des bandes d’oiseaux qui s’abattaient sur de vastes rizières. Après que les formalités de la présentation eurent été remplies, M. James nous introduisit dans sa maison, près de sa femme, jeune et charmante créole des environs de Jackson. En attendant le déjeûner, et avant de visiter son exploitation, il nous fit servir d’abondants rafraîchissements où figuraient les crus les plus renommés de France, avec l’ale et le porter anglais. Puis nous sortîmes pour faire seulement le tour de l’habitation.
Cette maison était construite en bois de différentes natures, parmi lesquels on reconnaissait le cèdre, le pin et le chêne; elle se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, avec un large toit couvrant une galerie extérieure qui régnait sur les trois faces principales. Derrière l’habitation, de vastes bâtiments et hangars, légèrement construits, servaient d’écurie et abritaient les récoltes et le matériel d’exploitation. Excepté sur sa façade antérieure, cette maison était presque complètement entourée de verdure. M. James nous fit visiter son écurie, qui renfermait trois chevaux, deux de race anglaise pure, et le troisième plus ramassé dans ses formes, et qu’il nous assura être le produit d’un étalon anglais et d’une jument de race indienne. Il nous apprit qu’il avait déjà gagné avec cet animal des paris assez considérables.
Pour que nous pussions juger de ses allures et de son énergie, il le fit monter sans être sellé ni bridé par un jeune mulâtre, qui remplissait chez lui les fonctions de groom. L’animal, renfermé dans sa boxe d’érable, semble être d’une humeur excessivement douce, et se laissait volontiers approcher et toucher. Mais lorsque le groom s’avança vers lui, en lui adressant quelques mots accompagnés d’un sifflement sourd et saccadé, le cheval tressaillit, releva la tête et voulut se dresser. Ramené à terre par une main vigoureuse, il s’élança rapidement par la porte de l’écurie, et, à ma grande surprise, il s’arrêta au bout de vingt pas en hennissant et piaffant d’une manière sauvage; je pus alors mieux examiner ses formes. Sa robe était d’une couleur indécise et probablement innommée, qui se rapprochait de la nuance appelée en France, gris étourneau. Sa crinière, presque noire et fort épaisse, lui descendait à l’épaule, tandis que sa queue tombait presque jusqu’à terre. On retrouvait la race anglaise dans les lignes du poitrail de l’encolure et les jambes de devant, quoique le sabot fût plus court et plus évasé, mais le train de derrière et la tête rappelaient par leurs formes sèches et nerveuses la race des mustangs indiens.
L’animal semblait attendre un cavalier, lorsque tout-à-coup le mulâtre jeta un cri; aussitôt la bête fit rapidement un mouvement de flexion comme si elle voulait s’accroupir, tandis qu’au même instant le groom, par un élan rapide, s’élançait sur son dos. Il la mit devant nous à toutes les allures, en lui faisant exécuter les mouvements d’un cheval parfaitement dressé. M. James nous fit remarquer le trot allongé de cet animal, qui, en Europe, aurait pu passer pour un véritable stepper, et c’était là un succès dont le planteur paraissait fier, car les chevaux indiens trottent rarement, leur allure favorite est le galop.
Bientôt un coup de cloche nous annonça que le dîner était servi. La charmante maîtresse du logis nous en fit les honneurs avec une grâce parfaite. Le repas se composait de gibier, de volaille, de poissons qui m’étaient inconnus, et d’une espèce de tortue d’eau nommée cooter. M. James nous apprit que tout cela était le produit de la pêche et de la chasse de ses esclaves. «Ne chassez-vous donc jamais, lui demandai-je, car je n’appelais point une chasse les représailles auxquelles il se livrait, lors de notre arrivée, sur les oiseaux des rizières–Pardon, me répondit-il, l’équitation et la chasse sont mes deux plus chers loisirs. Notre pays est pour un chasseur un paradis terrestre.–Et lorsque de mon côté je lui eus fait connaître que j’étais passionné pour ce dernier exercice: Vous restez, continua-t-il, trop peu de temps parmi nous, pour faire ample connaissance avec le gibier de nos forêts. Mais je compte vous faire tirer dans quelques heures un gibier voisin de mon habitation, et sur lequel les balles ont souvent peu de prise. Permettez-moi de ne pas vous en dire davantage.» Je respectai la discrétion de mon hôte.
Après le dîner, nous partîmes pour visiter la plantation, qui, ainsi que toutes les propriétés de ce genre, était placée près d’un ruisseau dont le niveau était plus élevé de deux mètres environ; au moyen d’une écluse on pouvait submerger tout ou une partie du terrain. Le riz n’est récolté que lorsqu’il a été inondé trois fois, et soumis dans l’intervalle à différents travaux de culture accomplis par des esclaves. Près de deux cents noirs travaillaient en ce moment sous la direction du contre-maître; ils étaient proprement vêtus et paraissaient en bonne santé.
Nous visitâmes ensuite le village formé par la réunion des cases à nègres. Ces cabanes étaient bien construites, quelques-unes possédaient un petit jardin. Le village renfermait une chapelle desservie par un missionnaire, et où l’on célébrait la messe le jeudi et le dimanche. Nous vîmes aussi l’infirmerie et la maison d’école où se trouvaient en ce moment une cinquantaine de négrillons dont l’instruction était confiée au missionnaire.
Toute cette organisation annonçait de la part de M. James une grande sollicitude pour le bien-être matériel et moral de ses esclaves. J’en étais vraiment étonné, et j’en félicitai hautement, le planteur, qui me répondit:
–Je ne fais que suivre en cela l’exemple qui m’est donné par quelques-uns de mes voisins. Sans avoir une trop haute idée de la valeur morale des nègres, je crois qu’un propriétaire d’esclaves a tout à gagner à les bien traiter, et à ne sévir que dans de justes proportions.
Mes noirs n’ont pas toujours été mis sur ce pied. Mon père, qui a créé cette plantation, était imbu des vieux préjugés, et ne voyait dans ses esclaves que les instruments d’un revenu assuré. Pour moi, j’ai vécu dix anneés à Paris, où j’ai perfectionné mon éducation, et j’en ai rapporté d’autres idées. Je sais que dans un avenir plus ou moins éloigné l’esclavage doit fatalement cesser d’exister. Cet évènement, réservé peut-être à d’autres générations, des circonstances inattendues peuvent en précipiter l’échéance. Quoi qu’il en soit, lorsque sonnera l’heure de l’abolition, elle me trouvera préparé. Je désire, pour mes intérêts, et surtout pour la prospérité de mon pays, que cette révolution s’accomplisse d’une manière pacifique et graduée, sous l’empire des idées nouvelles. Mais je suis convaincu que si aujourd’hui j’offrais la liberté à mes esclaves, un grand nombre resteraient sur mon habitation, dans les mêmes conditions qu’ils s’imposeraient volontairement.
Pendant cette conversation, nous étions parvenus à l’une des extrémités de la plantation, à l’entrée d’une longue avenue qui pénétrait dans la forêt, et où nous attendait une voiture légère, attelée d’un seul cheval. Ce véhicule contenait trois fusils à bascule et autant de cartouchières garnies.
–Maintenant, messieurs, nous dit M. James, nous allons chasser le crocodile.
Croyant à une plaisanterie, je regardai notre hôte d’un air étonné.
–Rien n’est plus sérieux pourtant, continua-t-il; à un mille d’ici, le ruisseau qui arrose ma propriété, forme une série de petits lacs où vit une population de caïmans sur lesquels je vais de temps en temps exercer mon adresse, surtout lorsque la négresse commise aux soins de ma basse-cour m’accuse des disparitions trop fréquentes parmi mes oies et mes canards. Il y a deux jours encore, un chien appartenant au plus vieux de mes nègres, à l’oncle Tom de notre habitation, a été enlevé par un crocodile au moment ou il se désaltérait. Ces amphibies ont un goût très-prononcé pour la viande de chien, et voici notre appât. M. James nous montrait un beau pointer, qui gambadait autour de nous.
–Comment, lui dis-je, vous aller exposer cet animal à la voracité des caïmans?
–Certes non, me répondit-il, Jupiter est un trop excellent chien; d’ailleurs, mistress James a pour lui beaucoup d’affection. Mais il se fait tard, partons de suite, si nous voulons avoir encore deux ou trois heures de jour. Dans dix minutes nous serons à destination.
En effet, un quart d’heure après nous arrivions près des bords d’une charmante rivière, dont le cours tranquille et profond formait une série de bassins naturels. Le site était délicieux; la forêt nous entourait de tous côtés. Il régnait un silence profond, que troublait par intervalles le chant du whip-poor will ou le bruissement d’ailes d’insectes aux riches couleurs. De temps en temps, nous faisions fuir un oiseau d’eau, qui se posait à peu de distance en poussant un cri l’effroi. Il était quatre heures du soir environ.
–C’est le moment, nous dit M. James, où les caïmans sortent de leur long repos des heures plus chaudes, pour songer déjà à leur nourriture. Nous attachâmes notre cheval à cent mètres de la rivière, et nous marchâmes vers le ruisseau, en tenant en laisse Jupiter, qui ne paraissait plus nous suivre d’aussi bonne grâce.
M. James nous posta, Fergusson et moi, derrière le tronc d’énormes lianes qui baignaient dans l’eau leurs vigoureuses racines, et lui-même gagna plus loin une position semblable.
Notre cocher maintint le chien sur la bord de la rivière, et lui fit jeter, en loi pinçant les oreilles, des gémissements de douleur, qui bientôt se changèrent en cris aigus. Au bout d’une minute un coup de feu se fit entendre non loin de moi tiré par Fergusson; il fut bientôt suivi d’un second, et l’eau jaillit au milieu de l’étang, sous les convulsions d’un énorme caïman qui se débattait en teignant l’onde de son sang, et ne tarda pas à couler à fond.
Nous attendîmes un quart d’heure environ, au bout de ce temps, les oreilles de Jupiter furent pincées de nouveau. Je regardais avec attention la surface de l’eau, lorsqu’à vingt pieds à peine de l’arbre contre lequel je m’appuyais, et tout à fait en face de moi je vis le liquide élément s’agiter doucement, et apparaître les naseaux et l’horrible gueule d’un caïman. Je fis feu de mes deux coups; l’animal disparut sans paraître blessé. Au même instant M. James tirait aussi sur un autre monstre, sans obtenir plus de résutat.
M. James nous assura que si le crocodile blessé par Fergusson l’était mortellement, il remonterait le lendemain à la surface et qu’il servirait à la nourriture de ses nègres, qui malgré une insoutenable odeur de musc, se régalent de ce mets répugnant.
Une heure après nous étions rentrés à l’habitation, et nous reprenions le chemin de la station prochaine, d’où le railway nous ramenait à Charlestown.
Nous remîmes bientôt à la voile pour Washington, et nous aperçûmes le même jour les côtes basses et boisées de la Caroline du Nord, qui paraissaient couvertes d’une sombre verdure que je n’avais point encore remarquée dans la végétation américaine. Fergusson m’apprit que ces forêts étaient formées par la réunion d’arbres résineux d’une espèce magnifique, et qui atteignent d’énormes dimensions. Ces bois produisent une grande quantité de résine, de térébenthine, de poix et de goudron, dont l’extraction est une des principales industries de la Caroline du Nord.
Pour extraire le suc de ces arbres, on pratique des incisions qui se communiquent entre elles et amènent la sève dans un réservoir commun placé au pied de l’arbre. Vers le mois de mars, la sève commence à paraître en devenant de plus en plus active à mesure que la saison avance, jusqu’à ce qu’elle cesse de couler aux approches de l’hiver. Le suc est enlevé au fur et à mesure du réservoir commun, et placé dans des barils où il se solidifie. Chaque arbre peut produire ainsi cinq gallons de sève par année. Au bout de quatre ou cinq ans, l’arbre épuisé finit par mourir. Il est alors abattu, découpé en morceaux qui, soumis à une combustion modérée et régulière, laissent encore échapper le suc qu’ils contiennent. C’est le goudron du commerce.
Nous passâmes successivement en vue de Smithville et de Beaufort. Le troisième jour nous parûmes devant Norfolk, sur la côte de Virginie, et quarante-huit heures après nous atteignîmes l’entrée de la baie de Chesapeake et l’embouchure du Potomac, et bientôt nous jetions l’ancre dans le port de Washington.
C’était à Washington que je devais quitter l’Ontario et son excellent capitaine pour atteindre par voie de terre les états de l’extrême nord et les lacs du Canada. Ce ne fut pas sans émotion que je me séparai de Fergusson et que je dis adieu à son vaillant navire. A ce moment il me semblait que le dernier lien qui m’attachait à l’Europe venait de se rompre. Je me trouvais désormais isolé sur le vaste continent américain, et au moment d’entreprendre un voyage de deux années, devant lequel reculerait plus d’un homme déterminé. Mais je repris courage et résolus de quitter le lendemain Washington et de gagner New-York en toute hâte. La première quinzaine de mars venait de s’écouler, et je devrais être rendu pour le1er mai à Saint-Louis en Missouri, si je voulais faire partie d’une de ces expéditions qui s’organisent chaque année pour le Far-West et la Californie.
Le lendemain, de bon matin, je louai dans le port un canot monté par deux rameurs vigoureux, et je passai quatre heures fort agréables en visitant l’embouchure du Potomac, qui n’a pas, au-dessus de Washington moins de trois milles de largeur. Des deux côtés du fleuve s’élevaient des hauteurs boisées, éclairées par un magnifique soleil de printemps. Une quantité considérable d’embarcations et de navires de toutes tailles entraient dans la rivière, ou en sortaient, et je saluai deux ou trois fois le pavillon français aux mâts de quelques uns de nos vaisseaux de commerce, J’apercevais au loin les marais de la baie couverts de bandes immenses de sauvagine. J’étais transporté en voyant cette activité, ce fleuve majestueux, cette admirable nature. De temps en temps passait, non loin de nous, un de ces grands Steamboats, qui naviguent sur le Potomac, et réunissent à la modicité du prix du transport une confortable élégance et une table bien servie.
CHAPITRE II.
New-York.–Broadway Wall-Street.–Le gibier à New-York.–Le policemen américain.–L’aqueduc de Croton.–Les environs de New-York.–Le lac Michigan.–Chicago.–Milwaukee.–Les jeunes cités américaines.
Table des matières
Deux jours plus tard, j’étais à New-York après avoir seulement entrevu, Baltimore et Philadelphie. Je descendis dans l’un des magnifiques hôtels de Broadway, qui est avec Wall-Street une des plus admirables rues de New-York. Wall-Street est véritablement le centre et le cœur de la spéculation américaine, des banques et du commerce de rail-way et de toutes les affaires qui s’y rattachent. C’est l’ex-change, la Bourse du nouveau monde, et ce lieu présente de neuf heures à trois heures un aspect d’activité que l’on comprendra en se rappelant que les Anglo-américains sont spéculateurs comme les Anglais, et ardents comme les Français. La rue était d’abord au centre de la cité; mais par suite de l’extension rapide de New-York au nord et à l’ouest, elle se trouve presque à l’une de ses extrémités. Elle part de la partie basse de Broadway, près l’église de la Trinité, et se termine aux quais d’East-River. Elle est bordée de quelques beaux monuments en pierre et marbre, occupés par des banques et diverses administrations.
Au bas bout de Wall Street abondent les colis d’exportation. C’est là que viennent aborder ces immenses steamers capables de recevoir commodément des milliers de passagers, outre des voitures, des wagons et du bétail, et qui partent avec une régularité d’omnibus tous les quarts d’heure pour Brooklyn. L’East-River, entre New-York et Brooklyn, est trop large et trop profonde pour qu’un pont puisse y être jeté. Brooklyn est une cité tranquille, propre, élégante, offrant un très-remarquable contraste avec New-York. Il est principalement composé des résidences particulières des marchands et négociants qui désirent trouver le calme et le repos, sans cependant s’éloigner du théâtre de leur activité et de leurs fatigues.
Broadway est l’une des plus larges et, sous certains rapports, l’une des plus belles rues du monde, et la plus splendide voie de l’Amérique. Elle est bordée de palais de pierre, de marbre, de fer, qui sont dignes de loger des rois, et sont tout simplement des manufactures.
Tels sont les environs de la demeure provisoire que je m’étais choisie à New-York; et j’étais encore sous l’impression de cette grandeur, lorsque je m’aperçus qu’il était l’heure de rentrer à l’hôtel pour dîner à la table d’hôte; mon estomac et mes jambes m’avertissaient d’ailleurs que j’avais fait au moins trois lieues dans la matinée. Un omnibus me conduisit rapidement devant la porte de mon gîte, et le dîner était déjà servi lorsque je me présentai pour en prendre ma part. Je fus frappé de la quantité de gibier qui figurait sur notre table, et c’est avec raison, je crois, qu’on peut regarder New-York comme une des villes du monde les mieux approvisionnées en gibier. L’Est, l’Ouest et les Canadas sont ses tributaires, et il n’est pas jusqu’à l’Europe qui ne contribue aussi par ses faisans anglais et les coqs de bruyère écossais à la recherche des tables de cette grande cité. La venaison se trouve sur tous les marchés en approvisionnements considérables, Les daims sont l’espèce la plus abondante et la plus estimée; les cerfs n’y sont jamais rares dans la saison. En hiver ils arrivent de l’Ouest, tout dressés et conservés par la gelée. Les perdrix abondent depuis le mois de septembre jusqu’aux5janvier, époque à laquelle la vente en est interdite par la loi. On les chasse dans toutes les campagnes environnantes; mais principalement dans l’Est. Les cailles ne sont point, en Amérique, de passage comme en France; pendant l’hiver on les traque sur la neige en quantités immenses dans les plaines de l’Ouest. Le coq de bruyère et la poule des prairies viennent exclusivement de l’Ouest. En hiver, où ils sont les plus abondants, on les prend par compagnies au panneau. New-York en absorbe un nombre énorme,
Il y a peu de lièvres aux Etats-Unis. C’est à peine si on en trouve quelques-uns dans l’Etat de New-York et dans le Rhode-Island. Le Canada seul en possède en assez grande quantité, L’espèce en est beaucoup plus petite et la chair moins estimée qu’en Europe. En hiver leur robe devient blanche.
Les canards sauvages d’Amérique sont renommés à juste titre, Tel est par exemple le canwas-back, qui n’existe que de ce côté-ci de l’Altantique. Le goût particulièrement exquis de ce gibier est attribué au céleri sauvage dont il se nourrit presque exclusivement sur les rivières Susquehannah et Potomac, ainsi que dans la baie de Chesapeake. Après le canwas-back, le canard le plus estimé est le tête rouge (redhead). On en trouve beaucoup sur Long-Island. Puis viennent le brant, considéré comme le meilleur canard d’eau salée, et le plus délicat de tous au mois de mai; le mollard, qui ne quitte point les lacs et les rivières; le canard noir, la sarcelle, le broad-bill, qu’on trouve aussi sur le rivage de la mer, le canard gris de Virginie, et plusieurs autres encore.
Lors de ma première promenade dans New-York, j’avais remarqué le policeman américain, si différent par la tenue et les mœurs de ses collègues de Londres ou de Paris. Le policeman de New-York est généralement nommé en récompense de quelque service rendu à l’occasion des élections, et il regarde sa situation comme un droit acquis au parti auquel il appartient, et dont celui-ci a la disposition. Son importance politique et son importance personnelle comme citoyen ne s’effacent jamais. Il porte bien un uniforme, mais il dédaigne de le boutonner suivant la mode militaire, et préfère laisser à découvert son linge blanc et ses diamants de Californie, qu’il fait voir avec ostentation. Mettre les mains dans la poche est une grave faute au point de vue de la tenue militaire, le policeman de New-York les met à peine ailleurs; il fume constamment, et s’il rencontre un ami, il boit volontiers avec lui; il cause, plaisante au coin des rues, sur le bord des portes avec la nonchalance d’un homme qui connaît les droits que la constitution lui a garantis, et sait comment il les revendiquera.
Quand on le voit à son poste, au lieu d’être un officier refrogné de la loi, disposé pour son tour de service, c’est simplement Tom, Dick ou Harry, du troisième ou sixième ward, avec lequel on a bu la veille un Mint-Julep, et qui prétend à la prochaine élection concourir pour une justice de paix, ou pour un siége à la législature. On l’accoste familièrement suivant l’habitude, sans être le moins du monde arrêté par son caractère officiel. Il n’est pas le serviteur de l’Etat, et il se croirait insulté si on l’appelait ainsi. Il est le candidat de son parti; et c’est à lui qu’il reconnaît devoir son premier hommage. C’est pour lui un point d’honneur de se servir de sa position en vue de son propre intérêt. La pensée de vivre et mourir simple employé de police n’a jamais été dans son esprit. Cette place est pour lui la première marche, soit pour entrer au Congrès, soit pour obtenir une ambassade étrangère, soit jusqu’à ce qu’il puisse se faire admettre au barreau. En un mot, c’est un excellent garçon, d’un grand bon sens, d’un grand cœur, rempli du désir honnête et honorable d’améliorer sa position; mais ce n’est pas un policeman.
Tel est le portrait d’ailleurs fort original et très-ressemblant que traçait du policeman, quelques jours après mon arrivée, le New-York-Daily-Times.
Une des merveilles de New-York, est le fameux aqueduc de Croton, qui alimente toute la ville d’une eau excellente et limpide, bien supérieure à la plupart des eaux qui desservent les plus grandes villes de France. Avant d’avoir vu ce travail remarquable, je le connaissais déjà par le Transatlantic-Wandering, du capitaine Oldmicon.
L’aqueduc de Croton est un sujet d’orgueil pour les New-Yorkers, et ils ont lieu en vérité d’être fiers de cette entreprise gigantesque, qui amène de40milles nord, sans s’inquiéter des vallées, et des rivières, et d’un niveau plus élevé que celui de leurs plus hauts monuments, une eau de source pure et limpide en si grande abondance, qu’elle suffit, et au-delà, aux besoins de la capitale des Etats-Unis. New-York compte aujourd’hui 800,000habitants, et la quantité consommée égale à peine le cinquième de l’approvisionnement.
Ce superbe monument d’utilité publique commence à la rivière de Croton, dans le comté de West-Chester, par un réservoir situé à cinq milles de l’Hudson. L’aqueduc se continue par des tunnels au travers des rochers et par des levées au-dessus des vallées jusqu’au Harlem; il n’est plus alors qu’à sept milles et demi de New-York. Le réservoir de New-York couvre trente-cinq acres, et contient cent cinquante millions de gallons. De là, l’eau est conduite par des tuyaux en fer dans un autre réservoir ou distributeur; et la distribution des eaux se fait par des conduits en fer placés assez profondément en terre pour qu’ils ne puissent être atteints par la gelée, et il est curieux de voir avec quelle force prodigieuse l’eau s’élève lorsqu’on enlève l’obstacle qui la retient.
De toutes les villes du monde, il n’en est peut-être pas une qui soit dotée d’environs plus pittoresques que New-York. Si l’on se place sous le43e degré de latitude, au nord de l’équateur, et le 74e, à l’ouest de Greenwich, et que du sommet du mont Emmons, à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on embrasse une étendue de cent milles de diamètre et d’une circonférence triple, on aura tracé les limites d’un vaste plateau bordé par une immense vallée; à l’ouest, le Val-Champlain; au sud, les Mohawks; à l’est et au nord, les vallées de la rivière noire et du Saint-Laurent. On a sous les yeux le comté d’Hamilton tout entier et des portions de ceux de Waren, d’Essex, de Clinton, de Franklin, du Saint-Laurent, de Lewis et d’Herkimer.
Ce plateau est un lieu favorable à l’observation, bien propre à charmer les poètes. La vue y est agréablement reposée, la variété lui épargne toute fatigue. Des marécages humides, des collines arides, de hautes montagnes, de profondes vallées, des plaines immenses, de longues chaînes rocheuses, des rivières calmes, des cataractes impétueuses, un lac à l’aspect reposé et sans rides, ou bien une nappe d’eau que le vent soulève en vagues écumantes; un coucher du soleil au milieu de la nature calme et silencieuse; ici le vaste lac, là l’Océan, des forêts sans limites, des gouffres sans fond, des pics infranchissables, des montagnes ombreuses, des ondes argentées, tel est le tableau majestueux et sublime qui s’offre aux yeux fascinés.
En quittant New-York, je visitai successivement Boston, surnommé la Nouvelle-Athènes, patrie de Franklin, pleine des souvenirs de la guerre de l’indépendance, puis les bords de l’Hudson, le Niagara, le lac Ontario et ses îles verdoyantes, qui semblent flotter sur les eaux limpides, le lac Erié et Détroit, le lac Michigan et Chicago.
Le lac Michigan n’a pas l’aspect majestueux et pittoresque des lacs Erié et Ontario. A mesure qu’on avance vers l’ouest, la nature devient plus uniforme, et se pare de moins vives couleurs. Les bords du Michigan ont quelque chose de sauvage et se composent de plages sablonneuses et tristes, où vient s’arrêter une eau verdâtre, qui semble lourde. Aussi la ville de Chicago, avec son activité, ses jolies maisons en bois, ses jardins, ses nombreuses églises, forme-t-elle un contraste assez vif avec le paysage qui l’environne. Il y a vingt ans, Chicago n’était qu’un village; elle est devenue aujourd’hui un point central d’où rayonnent de nombreux chemins de fer, et le plus vaste entrepôt de blé qui soit au monde. En1840, Chicago ne comptait que5,000habitants, il renferme aujourd’hui plus de100,000âmes, et est relié à la navigation du Mississipi par un canal de trente lieues qui communique avec l’Illinois, un des affluents du grand fleuve.
Une autre ville a grandi sur le lac Michigan en même temps que Chicago, c’est Milwaukee dans l’état de Wisconsin. Ce pays était solitaire il y a peu d’années et ne contenait qu’une population errante de trappeurs et d’indiens. La fondation de Milwaukee date de1835; en1846elle ne comptait que1,800habitants, elle en a aujourd’hui soixante mille; et il est certain qu’elle suivra longtemps encore cette progression.
Milwaukee est assise à l’embouchure de la rivière de ce nom, à trente lieues nord de Chicago. La couleur paille des briques employées à la majeure partie des constructions donne à cette ville quelque chose d’agréable, que de nombreux jardins viennent encore accroître. Milwaukee possède aussi une grande quantité d’églises, des écoles, un institut universitaire, des orphelinats et diverses institutions de bienfaisance. Elle est complètement éclairée au gaz. Toute ville naissante, en Amérique, commence par se doter de trois choses: le gaz, une Bourse et un chemin de fer.
Le spectacle que m’offrait en ce moment cette partie des Etats-Unis, est un de ceux qui m’ont le plus intéressé pendant mon voyage. Rien en effet ne donne une plus haute idée de l’activité proverbiale des Américains, et de l’avenir de leur pays, que de voir des déserts se couvrir en quelques années de villes riches et populeuses qui deviennent bientôt un centre d’industrie et de commerce.
En quittant Chicago pour gagner Saint-Louis, je fis part de ces impressions à un Américain, mon compagnon de voyage; elles amenèrent sur ses lèvres un sourire de contentement. Pour l’Américain, il existe une préoccupation constante: c’est l’Amérique; vanter son pays en sa présence, c’est faire naître chez lui une vive satisfaction.
–Le centre de l’Union, me dit mon interlocuteur, se déplace tous les jours. Il n’est déjà plus sur les bords de l’Ohio, il est sur les rives du Mississipi, et s’avance incessamment à l’Occident. Les Etats de l’Ouest ne tarderont pas à l’emporter en puissance et en richesse sur tous les autres réunis. Le Wisconsin se fait remarquer entre tous par le développement inouï de son commerce et de son industrie. L’Iowa marche presque aussi rapidement dans la voie du progrès. La construction d’un village est là-bas l’affaire de quelques jours: dès qu’une maison élève son faîte au-dessus de la végétation environnante, d’autres viennent se grouper à l’entour; les bois tombent sous la cognée et sont bientôt remplacés par des champs fertiles. On semble, dans ce pays, vivre en dehors de la réalité; les changements s’y succèdent presque à vue d’œil. En quatre années, Kéokuk, sur le haut Mississipi a décuplé sa population. Le Minnesota, situé aux dernières limites de la civilisation, non loin des déserts et des lacs de la Nouvelle-Bretagne, est aussi appelé à de grandes destinées. Si la providence donne encore aux Etats-Unis un siècle de prospérité; et si les besoins nouveaux, provoqués par les jouissances de l’esprit, viennent ensuite combattre et surmonter le culte des intérêts matériels, c’est alors que l’Amérique tiendra chez les nations cilivisées la place qui lui revient de droit.
Бесплатный фрагмент закончился.
