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Auguste Bonnet
Hygiène physique et morale des prisons
De l'influence que les systèmes pénitentiaires exercent sur le physique et le mroal des prisonniers

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334444
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE.
CAS DE FOLIE OU D’IDIOTISME QUI SE SONT MANIFESTÉS DANS LE PÉNITENCIER DE BORDEAUX.
CAS DE SUICIDE OU DE TENTATIVES DE SUICIDE QUI ONT EU LIEU AU PÉNITENCIER DE BORDEAUX.
DEUXIÈME PARTIE.

PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
DE L’INFLUENCE QUE LE SYSTÈME DE PENSYLVANIE EXERCE SUR LE PHYSIQUE ET LE MORAL DES PRISONNIERS.
Au moment où les Chambres vont être appelées de nouveau à l’œuvre de la réforme des prisons, il m’a paru convenable de publier le fruit de mes recherches et de mes méditations sur les systèmes pénitentiaires. J’ai pensé qu’on me saurait gré d’avoir étudié une question qui touche aux intérêts les plus chers de la société, et qui, mal comprise comme elle l’a été jusqu’ici, finirait peut-être par les cruellement froisser. Dans le cas actuel, d’ailleurs, il y a devoir en quelque sorte de profiter de la discussion dont l’emprisonnement individuel a été l’objet à la Chambre des députés, et de ne pas laisser passer inaperçus les documents nombreux qu’elle nous a procurés.
Naguère nous n’avions, pour apprécier les avantages et les inconvénients du mode de réclusion que le gouvernement propose d’adopter, que des statistiques venues des États-Unis d’Amérique, et qu’on a les plus fortes raisons de taxer de partialité. Aujourd’hui, au contraire, nous sommes riches des résultats que le régime cellulaire a produits en Angleterre, en Suisse, surtout dans notre pays; et c’est précisément parce que nous connaissons ces résultats, que je me crois en droit d’établir que le projet de loi sur les prisons ne réunit pas les conditions essentielles d’une bonne réforme pénitentiaire.
La difficulté, en effet, n’était pas d’isoler les détenus et de les empêcher de communiquer entre eux, mais de trouver un moyen qui, tout en s’opposant à leur promiscuité, n’eût pas d’effet fâcheux pour leur santé, et pût concourir d’une manière efficace à les rendre meilleurs.
Or, c’est ce qui n’a pas été obtenu encore; car, outre que les systèmes pénitentiaires, sans exception, exercent une influence nuisible sur l’esprit et le corps des prisonniers, il n’en est aucun qui atteigne le but de moralisation qu’on leur prête.
Il y a loin de là, sans doute, à ce que les partisans de l’isolement publient sur ses bienfaits, la nécessité d’en multiplier les essais; mais ce que j’avance, j’espère le prouver, et c’est pour faciliter l’intelligence des considérations auxquelles je vais me livrer, que je commencerai par rappeler que les systèmes pénitentiaires expérimentés jusqu’à présent sont au nombre de trois: le CONFINEMENT SOLITARY, le système d’Auburn et le système de Pensylvanie.
Le premier consiste dans l’emprisonnement solitaire de jour et de nuit, sans travail, sans relations aucunes, au milieu d’un isolement absolu;
Le second, dans l’emprisonnement solitaire pendant la nuit, joint au travail en commun pendant le jour, sous la. séparation morale du silence;
Le troisième, dans l’emprisonnement solitaire de jour et de nuit, avec travail régulier et rapports quotidiens du détenu avec ceux qui deviennent ses supérieurs (médecin, directeur, aumônier, surveillants, etc.).
Le premier essai du confinement solitary fut fait à Auburn (état de New-York), en 1821; on l’introduisit successivement ensuite dans les prisons du Maryland, du Maine, de la Virginie et de New-Jersey; partout il eut les résultats les plus désastreux. A Auburn, sur quatre-vingts détenus, plusieurs moururent, beaucoup perdirent la raison; les autres étaient si hâves, si décharnés, si évidemment menacés d’une fin prochaine, que les magistrats effrayés, repentants peut-être d’avoir autorisé l’application d’un régime si barbare et si meurtrier, leur firent sur-le-champ la remise du restant de la peine qu’ils avaient à subir.
Les effets déplorables de ce système durent naturellement porter à lui en substituer un qui fût à la fois plus doux et aussi capable de parer aux inconvénients de la réclusion collective. Ce fut alors qu’à Auburn même on mit en pratique celui qu’on y suit maintenant, c’est-à-dire l’emprisonnement solitaire pendant la nuit, avec travail en commun pendant le jour, sous la séparation morale du silence. Ce régime séduisit dès l’abord; il parut généralement réunir toutes les conditions de répression et de moralisation que réclame la société. Aussi ne tarda-t-il pas à être établi: en Amérique, à Sing-Sing (New-York), à Baltimore (Kentucky), à Boston (Massachussetts), à Columbus (Ohio), à Thomaston (Maine), à Francfort (Kentucky), à Nashville (Tenessee), à Bâton-Rouge (Louisiane), à Washington (district de Columbia), à Wethersfield (Connecticut); en Europe, à Berne, à Saint-Gall, à Lausanne, à Genève, et dans quelques maisons de détention françaises où il est imparfaitement suivi.
Néanmoins, et presque dans le même temps, il y eut des villes où l’on pensa qu’il suffisait de modifier le confinement solitary, et qu’en ajoutant à l’isolement de jour et de nuit le travail et l’avantage de communiquer avec- les employés de la prison, on atteindrait plus sûrement le but désiré que par le système du silence. C’est ce régime, qui est suivi à Cherry-Hill et à Pittsburg (Pensylvanie) , qu’on cherche à introduire en France, et qui est en ce moment observé à Bordeaux.
Dans l’état actuel des choses, par conséquent, on ne serait divisé, au sujet de la réforme des prisons, que sur la préférence à donner, soit au système d’Auburn, soit au système de Pensylvanie, et encore, comme les économistes envoyés de Paris en Amérique se sont hautement prononcés pour celui-ci et que le gouvernement l’a exclusivement adopté, il en résulte que la question pour nous se réduit en quelque sorte à savoir si l’isolement avec travail n’exerce pas d’influence pernicieuse sur l’organisme, et s’il jouit en réalité des avantages moraux qu’on lui attribue: or, c’est sur ces deux points que je me propose d’insister.
Une première chose que je ferai observer concernant le système pensylvanien, c’est qu’il ne diffère du confinement solitary que par le travail, les rapports journaliers des détenus avec les employés de la prison, et que ces deux correctifs sont loin de le dépouiller de tous les inconvénients qui se rattachent à l’isolement absolu.
Pour ce qui est, en effet, des travaux auxquels on a la faculté de se livrer dans une cellule étroite, souvent assez obscure, ils sont nécessairement de nature sédentaire, n’exercent que peu ou point le corps, et partant ne le prémunissent pas suffisamment contre les causes débilitantes qui réagissent sur lui.
A Cherry-Hill, où les cellules du rez-de-chaussée s’ouvrent chacune dans une cour, et où celles du premier étage sont, ou plus vastes, ou doublées, les détenus peuvent s’occuper de menuiserie, d’ébénisterie, de serrurerie, etc.; mais dans les pénitenciers tels que celui de Bordeaux, il n’y a de possible que le filage, le tricotage, le tissage, la cordonnerie, la coulure, etc. Ces professions, dans la vie privée, finissent par nuire à la santé lorsqu’on s’y adonne exclusivement d’un bout de la journée à l’autre, et surtout qu’on habite des appartements bas, humides et mal espacés. A plus forte raison en sera-t-il ainsi dans les établissements où les prisonniers, n’ayant pour perspective que les quatre murs qui les renferment, et tourmentés par les remords, l’ennui, l’impossibilité de se soustraire à une longue détention, sont naturellement portés à la tristesse et au découragement. On a dit que la solitude stimulait singulièrement l’intelligence, et lui permettait de prendre une activité et un développement qu’on n’aurait pas même soupçonnés. Cela s’est vu quelquefois, à la suite de la solitude volontaire et dans les lieux salubres; mais de l’isolement forcé, jamais. Nous attendons du moins qu’on en cite des exemples.
D’un autre côté, on ne naît ni tailleur, ni fileur, ni cordonnier, et les détenus qui n’ont pas de profession de cette nature, ou si l’on aime mieux, d’état sédentaire, auront besoin qu’on leur en enseigne un. Le fera-t-on? on le dit; quant à moi, j’en doute fort, et je me fonde sur la difficulté même de la chose. Un métier ne s’apprend pas dans une heure, un jour, une semaine; il faut souvent plusieurs mois, des années entières. On serait tenu d’ailleurs d’avoir pour cela des maîtres: ces maîtres voudraient être rétribués, et le gouvernement reculerait probablement devant la dépense qu’une pareille mesure nécessiterait. Il en sera, sous ce rapport, des pénitenciers français comme de celui de Cherry-Hill, où les détenus qui n’ont pas d’état ont à se créer, seuls, sans l’intermédiaire de personne, une occupation quelconque.
Ces réflexions, qui furent communiquées aux Chambres en 1844, n’étaient pas connues sans doute de M. Lelut, lorsqu’il composa le rapport qu’il a lu à l’Académie des sciences morales et politiques et dont il vient de publier les conclusions dans la Gazette médicale, car il est plus que probable qu’il aurait senti la nécessité de ne pas les laisser passer inaperçues et de chercher à en diminuer la portée.
Toutefois, comme il n’a pas craint d’affirmer à messieurs ses collègues: — que le travail en cellule peut être très-varié, qu’il est facile d’en fournir à tous les détenus, que dans les pénitenciers de Montpellier, de Bordeaux, de Tours, le travail, organisé sur une grande échelle, anime toutes les cellules, et donne lieu à des produits remarquables en même temps qu’à des résultats importants pour le budget de la prison; je lui ferai observer qu’il a été on ne peut plus mal renseigné sur ces divers points au sujet de notre maison de détention.
Si M. Lelut, en effet, au lieu de se borner à interroger les employés de l’établissement, avait consulté les comptes rendus des séances des sessions du conseil général de la Gironde, il aurait vu:
Qu’en 1844, M. le préfet exposait au conseil: «que l’apprentissage est pour ainsi dire impossible pour le plus grand nombre, car c’est aussi le plus grand nombre des détenus qui n’ont pas de profession susceptible d’être exercée dans une cellule.»
Qu’en 1845, le préfet et la commission du conseil, chargés de ce qui a trait à la prison, exprimaient le regret: «qu’il ne fût pas toujours possible de procurer de l’ouvrage aux prisonniers.»
Qu’en 1846, on n’était pas plus avancé, et que le produit du travail avait été jusque-là si insignifiant, que l’idée n’était encore venue à personne de s’en étayer.
Voilà la vérité pour le pénitencier de Bordeaux, relativement aux professions et aux résultats pécuniaires qu’on en obtient. Pour ce qui est des prisons de Montpellier et de Tours, je ne suis pas en mesure de me prononcer à leur égard, mais tout me porte à croire que l’organisation du travail y a rencontré les mêmes obstacles, j’oserai dire les mêmes impossibilités.
Si les travaux manuels ne sont qu’un moyen précaire de neutraliser l’influence nuisible que l’isolement exerce sur l’économie, les rapports des détenus avec leurs supérieurs sont tout aussi illusoires.
Le projet de loi a beau nous dire que le médecin et l’instituteur devront visiter une fois par semaine chaque prisonnier, cela sera matériellement impossible, et voici pourquoi:
Les pénitenciers, à l’avenir, contiendront cinq cents détenus. Le moins qu’on pourra faire en visitant ces derniers, sera de passer avec eux cinq minutes. Or, cinq minutes multipliées par cinq cents, font deux mille cinq cents minutes, et deux mille cinq cents minutes, quarante-une heures quarante secondes. Mais, dira-t-on, le projet de loi n’exige pas que tous les prisonniers soient vus dansla même journée; il entend simplement que chacun d’eux recevra une fois par semaine la visite du médecin et de l’instituteur. Eh bien! dans cette hypothèse, il y aurait encore une matérielle impossibilité, car, pour que les employés dont il s’agit pussent voir individuellement cinq cents prisonniers dans le courant de la semaine, il faudrait qu’ils en visitassent une portion chaque jour, et cette portion ne saurait être moindre de quatre-vingt-trois ou quatre-vingt-quatre. Or, quatre-vingt-quatre, multipliés par cinq minutes, font quatre cent vingt minutes, et quatre cent vingt minutes, sept heures. Leurs visites, par conséquent, prendraient quatorze heures de la journée, et si l’aumônier venait, lui aussi, à vouloir s’entretenir avec ses ouailles, il en résulterait que sur vingt-quatre heures, il y en aurait vingt-une de régulièrement consacrées à cette seule besogne. On pourrait m’objecter, il est vrai, que si ces employés visitaient en même temps chacun une série de prisonniers, l’accomplissement de leur tâche ne nécessiterait en tout que sept heures; mais ici la chose, pour être possible, ne serait guère plus réalisable, car il n’est pas à présumer qu’on trouvât un médecin, un instituteur et un aumônier qui eussent assez de loisirs pour accorder sept heures par jour aux hôtes du pénitencier.
En admettant donc que les principaux employés de la prison fussent libres de disposer de toutes les heures de la journée, il leur serait impossible de visiter chaque détenu une fois par semaine; à plus forte raison ne le pourront-ils pas, s’il n’y a, comme le porte le projet de loi, que deux heures par jour de réservées, non-seulement pour leurs propres visites, mais encore pour celles des personnes charitables, des sociétés de patronnage et des parents, y compris l’instruction scolaire, morale et religieuse, l’exercice du culte, les lectures, les promenades. Et puis, que veut-on que produise un entretien de quatre ou cinq minutes par jour? A qui fera-t-on croire que quelques paroles banales et jetées au hasard suffiront pour consoler et améliorer un criminel? Il n’en sera rien assurément, et en définitive ce moyen de distraction et de moralisation dont on fait tant de bruit, m’a tout l’air d’une déception, mise en avant pour diminuer ou soustraire aux yeux du public ce que le régime cellulaire a en réalité de cruel et de pénible à supporter.
Le travail et le rapport des détenus avec leurs supérieurs sont loin, comme on voit, d’ôter à l’isolement absolu les inconvénients qu’on lui a reprochés, et qui le firent rejeter dès le principe; ils le rendent un peu moins dangereux: voilà tout.
Ainsi donc, au lieu de s’en laisser imposer par les éloges qu’on prodigue au système de Pensylvanie, il ne faut pas perdre de vue qu’il n’est qu’une simple-modification du confinement solitary, et qu’il n’y a entre eux d’autre différence que celle du degré.
Il ne faut pas perdre de vue non plus que les partisans de ce système ne s’étayent, en quelque sorte, que des résultats qu’il aurait fournis à Cherry-Hill, et qui se trouvent consignés dans les rapports que le docteur Franklin Bache et les inspecteurs des pénitentiers américains adressèrent au sénat des États-Unis en 1857 et en 1858. Indépendamment, en effet, que ces rapports avaient pour but de faire prévaloir la règle de Philadelphie sur celle d’Auburn, et qu’il faut n’accueillir qu’avec beaucoup de réserve les publications qui ont été rédigées sous l’influence d’une idée préconçue, tout y porte l’empreinte d’une exagération si grande, qu’on se sent, malgré soi, enclin à en suspecter la véracité.
Pour donner une idée, au reste, du degré de confiance que méritent les rapports en question, il suffira de dire qu’ils nous présentent le régime cellulaire comme exerçant une influence si favorable sur l’organisme, que plusieurs détenus entrés malades à Cherry-Hill, s’y seraient promptement rétablis; que d’autres y auraient recouvré la raison, et que tous s’y trouvaient bien de la solitude, ou la supportaient, sinon sans peine, du moins avec facilité. On y voit aussi que la mortalité dans ce pénitencier n’est que de 2 1/2 pour cent, que les rares cas de folie qui s’y sont développés dépendaient de causes étrangères à l’isolement, et que la réclusion cellulaire influe si peu sur la santé, que parmi les sujets les mieux portants figuraient ceux qui étaient depuis longtemps en prison.
Eh bien! pendant que MM. les inspecteurs et M. le docteur Bache affirmaient toutes ces belles choses officiellement, celui-ci était obligé de convenir, dans son journal, d’une part: que l’emprisonnement individuel dispose à la folie, et qu’on rencontre généralement plus d’aliénés dans les pénitenciers que dans les anciennes prisons; de l’autre, qu’il se développe de nombreuses maladies à Cherry-Hill, et que ces maladies sont: au printemps, des fièvres intermittentes; en été, des diarrhées; en hiver des catarrhes, des rhumatismes, et dans toutes les saisons, des scrofules, des dyspepsies, des affections de poitrine, compliquées pour la plupart de dérangement d’estomac et d’entrailles.
Il avance encore que quelques détenus avaient tellement souffert du froid dans leurs cellules, qu’ils auraient eu les mains gelées.
Ce n’est pas tout, des relevés pris sur les registres mêmes de l’établissement ont procuré la certitude qu’au lieu de quelques cas de folie, dont parlent M. Bache et les inspecteurs, il y en aurait eu 106 depuis 1829 jusqu’en 1841, et, pour qu’on ne puisse pas les révoquer en doute, voici l’ordre dans lequel ils se sont développés:

J’ajouterai, à l’appui de ces réflexions, que M. Charles Dickens, qui a visité tout récemment le pénitencier de Philadelphie, en fait une peinture qui ne ressemble en rien à celle que nous en ont tracée les commissaires du gouvernement. Il y a bien rencontré ce nègre qui répond, quand on lui demande lequel vaut mieux du pénitencier ou de l’ancienne prison: C’est comme si vous me demandiez si le soleil ressemble à la lune. Mais à côté de cet hypocrite ou de cet homme exceptionnel, il n’a vu que des malheureux dont l’état déposait hautement contre le genre de détention qui leur était infligé.
M. Dickens, il est vrai, n’a pas de caractère officiel, il n’est pas renommé entre les économistes et les philantropes de l’époque, mais, en revanche, son jugement n’a pu être faussé par aucun intérêt d’amour-propre, de système ou de position, et cette circonstance, à mon avis, est une raison puissante de croire à ce qu’il nous raconte du pénitencier de Philadelphie. D’un autre côté, on aurait tort de se figurer que l’auteur de Pickwick-Club et de la boutique de bric-à-brac, comme l’a désigné ironiquement M. Gustave de Beaumont, à la Chambre des députés, le 25 avril 1844, soit un homme sans consistance et sans valeur dans son pays. L’Angleterre s’enorgueillit de ses productions; chacun à Londres rend justice à ses nobles qualités. Quant au fragment de ses œuvres, que le Magasin Pittoresque a reproduit et qui est intitulé : Une visite dans un pénitentiaire américain, je ne connais rien de plus touchant et qui aille plus à l’âme que ce petit opuscule. Tout y porte d’ailleurs le cachet de la candeur, de la sincérité, et ce n’est pas aller trop loin que d’avancer qu’on n’a nulle part tracé une peinture plus exacte des effets de la réclusion cellulaire.
Ces effets, quoi qu’on en dise, ne sont pas tels qu’on se plaît à nous les présenter: l’état déplorable de nos prisons, la démoralisation qui y règne, l’horrible propagande qu’on y prêche, ont dû nécessairement inspirer le désir de les réformer. Mais dans l’ardeur qu’on a mise à trouver un moyen d’y parvenir, on n’a songé qu’à une chose: le besoin de remédier aux dangers de la promiscuité. Les hommes même du plus haut mérite ont cédé à l’entraînement général, et n’ont presque pas tenu compte de l’influence fâcheuse que l’isolement exerce sur le physique et le moral des détenus.
L’expérience a prouvé depuis longtemps que les individus renfermés, soit dans des cachots obscurs, soit dans des lieux humides, mal aérés, et où la lumière ne pénètre qu’avec difficulté, y deviennent constamment pâles, faibles et languissants; ils s’étiolent comme les plantes privées de l’action vivifiante des rayons solaires. Au fur et à mesure que leur détention se prolonge, la décoloration de la peau augmente, des engorgements glanduleux se manifestent, et les sujets les plus robustes finissent souvent par être atteints de scrofules, de tubercules, de scorbut, de diarrhées, d’hydropisie, etc.
Les deux premières de ces affections surtout s’y montrent en grand nombre, en si grand nombre même qu’elles formeraient à elles seules plus de la moitié des maladies qui se développent dans les maisons centrales. Il est vrai que quelques médecins prétendent qu’elles sont alors le résultat d’une disposition héréditaire plutôt que de la réclusion, qui n’aurait, d’après eux, que peu ou point d’influence sur leur production. Mais, outre que cette assertion se trouve contredite par l’observation de tous les temps et par la presque totalité des hommes remarquables dans notre art, il résulte des recherches de M. le docteur Fourcault , au sujet de l’état sanitaire habituel des prisons de Fontevrault et de Poissy, que les écrouelles et les tubercules pulmonaires s’y manifestent pour l’ordinaire chez des individus qui étaient bien portants avant leur arrestation, et qui n’offraient, par conséquent, aucune raison de les présumer porteurs d’un vice héréditaire.
Ou, s’il en est ainsi dans ces établissements, pourquoi en serait-il différemment ailleurs? Pourquoi, par exemple, les pénitenciers où la règle de Philadelphie est rigoureusement suivie seraient-ils plus privilégiés qu’eux? A qui fera-t-on croire que la réclusion de jour et de nuit dans des cellules étroites, humides et où l’air ne se renouvelle qu’imparfaitement, n’aura pas des inconvénients tout aussi grands? Nous savons d’ailleurs ce qui se passe à Cherry-Hill; les renseignements que nous possédons aujourd’hui ne permettent pas de douter que la solitude profonde où s’y trouvent les détenus ne leur soit infiniment plus funeste, sous le rapport de la santé, que le mode d’emprisonnement dont on a usé jusqu’ici.
Et qu’on ne vienne pas nous opposer les statistiques que les commissaires du gouvernement ont publiées, car ces statistiques ont le défaut de nous venir de pays lointains, et d’y avoir été recueillis par des personnes plus ou moins intéressées à faire prévaloir le régime pénitentiaire qui nous occupe. Il n’en est pas une où ne perce le désir non équivoque de servir une opinion.
Ainsi, pour ce qui concerne Cherry-Hill, on cite avec complaisance. ce qui, dans les écrits du docteur Bache, parait favorable à l’isolement; mais on nous laisse ignorer que ce médecin, malgré sa prédilection marquée pour la règle de l’établissement auquel il était attaché, avoue que la réclusion solitaire dispose à la folie, et que les cellules sans préaux exercent constamment une influence très-fâcheuse sur l’esprit et le corps des détenus .
On nous parle de ce nègre qui se trouve si bien entre quatre murailles; mais on ne nous dit pas que les compagnons d’infortune de ce nègre maudissent leur triste existence à chaque instant du jour et de la nuit, que plusieurs cherchent à se la ravir, que d’autres ont été si heureux dans leurs cellules, qu’ils ont perdu la raison ou la faculté d’exprimer intelligiblement leurs pensées.
Se déclare-t-il des cas de folie dans un pénitencier, on emploie toutes les ressources du talent et de l’esprit, ou, si l’on aime mieux, d’une diplomatie fine et déliée pour en affranchir l’établissement. Ici, c’est un homme qui avait donné des signes d’aliénation avant d’y entrer; là, un ivrogne dont les facultés avaient déjà éprouvé un commencement d’altération et d’abrutissement; plus loin, un criminel que les remords ont privé de la raison; ailleurs, on qualifie d’hallucination des cas véritables de folie, etc. .
Quelle foi, quelle importance peut-on, je le demande, ajouter à des documents présentés dans cet esprit et avec cette impartialité ? Évidemment on n’a voulu, on n’a eu pour but que l’exaltation d’un système. La préoccupation des dangers de la réclusion collective est telle, qu’on ne voit de motifs de sécurité et de confiance que dans les pénitenciers pensylvaniens. Sans eux point de réforme; et, soit conviction, soit enthousiasme, on va jusqu’à nous dire que les prévenus seront les premiers à désirer d’y être renfermés; que c’est le paradis après l’enfer; qu’ils témoignent des lumières et de la philantropie de l’époque; qu’ils sont moins une peine qu’un enseignement; qu’on y répugne à l’emploi des châtiments physiques pour n’aspirer qu’à la régénération du coupable; qu’on n’y touche pas au corps, pour aller droit à l’âme; qu’on y frappe juste plutôt que fort; que l’isolement part de cette idée vraie, que la solitude amène la réflexion, et la réflexion le repentir, ce qui, en réalité, constitue bien un système pénitentiaire (pœnitere); «que l’homme qui est seul se crée des relations par les objets qui l’entourent: le nuage fuyant au loin, le chant des oiseaux, le bruit du vent, un rayon du soleil, tout cela parle à son âme un langage mystérieux et divin; il s’élève alors jusqu’aux choses saintes, et seul, dans le sanctuaire de sa pensée, il trouve pour louer Dieu des mélodies que le monde ne fournit pas aux plus chers de ses enfants.»
Rien ne prouve mieux que ces paroles combien les préoccupations systématiques peuvent influer sur les meilleurs esprits, elles les amènent souvent à croire aux invraisemblances les plus grandes et il de matérielles impossibilités. Toutefois, puisqu’on veut absolument que les pénitenciers pensylvaniens soient des lieux de quiétude et de bonheur, citons un ou deux passages de la description que M. Charles Dickens a faite de celui de Cheny-Hill:
«Ces couloirs solitaires et le morne repos qui y règne sont affreux à contempler. De temps à autre on entend le bruit monotone du métier du tisserand ou le marteau du cordonnier, mais les murs épais et la lourde porte du cachot étouffent bien vite ce bruit, et le silence vous pèse plus lourdement encore sur le cœur!,..
» Tout prisonnier qui franchit le seuil de cette triste demeure a la tète recouverte d’un capuchon noir. C’est dans ce sombre linceul, emblème du rideau tiré entre lui et le monde des vivants, qu’il est conduit à la cellule d’où il ne doit plus sortir avant le jour fixé par la sentence. Iln’entend plus jamais parler de sa femme, de ses enfants, de sa maison, de ses amis, de la vie, de la mort d’une seule créature. A l’exception des officiers de la prison, il ne voit pas un être humain; il n’entend plus le son de la voix humaine; il est enterré vivant pour être déterré après tant d’années révolues; mort tout ce temps, mort à toutes choses, hors aux délirantes rêveries, aux angoisses du désespoir.
» Son nom, son crime, le terme de son supplice, sont ignorés, même du gardien qui lui fait passer sa nourriture de chaque jour à travers un guichet. Le numéro inscrit au-dessus de la porte de sa cellule et dans le registre tenu par le gouverneur de la prison, registre dont le chapelain a un double, voilà le seul index de son histoire. A l’exception de ce chiffre, personne ne tient compte de son existence. Il n’a aucun moyen de savoir, jusqu’à l’heure de sa sortie définitive, dans quelle partie de la prison est située la cellule où doivent s’écouler peut-être dix longues années de sa vie. Il ne sait pas davantage quel homme habite près de lui; il ignore même si, durant les interminables nuits d’hiver, il existe un être humain dans son voisinage. Il peut se croire jeté dans quelque coin obscur et désert de l’immense geôle, séparé par des murs, des passages, des grilles, de son plus proche voisin de captivité .»
Il importe de dire aussi que cet écrivain affirme que la plupart des détenus qui lui furent présentés étaient dans un état de pâleur, de faiblesse et d’amaigrissement remarquables. L’un d’entre eux avait l’air d’un spectre; d’autres ressemblaient à de véritables automates, etc.
Il affirme encore que le système nerveux et l’intelligence reçoivent presque toujours une atteinte profonde de la réclusion cellulaire prolongée. Le plus grand nombre des prisonniers lui parurent atteints d’un tremblement nerveux, qui les empêchait de signer leur nom; quelques-uns étaient devenus à peu près sourds.
En supposant, au reste, que les faits qu’il a avancés n’eussent pas ce cachet d’authenticité et de sévérité d’observation qui permet seul d’établir une conviction, je rappellerai que les documents recueillis à Cherry-Hill, dont on s’étaie le plus, émanent du docteur Bache, des inspecteurs, des directeurs du pénitencier, et que ces messieurs, puisqu’il faut parler net, ne méritent aucune confiance.
M. Bache, parce que, d’une part, il écrit au sénat que la réclusion solitaire est d’une innocuité complète, et que, de l’autre, il lui expose que si l’on n’ajoute pas à chaque cellule une petite cour de vingt à trente pieds de long, l’isolement, même tempéré par le travail, exercera constamment l’influence la plus fâcheuse sur l’esprit et le corps des prisonniers. L’une de ces assertions est nécessairement contraire à la vérité .
Les inspecteurs, parce qu’ils affirmaient au sénat, en 1858, qu’il fallait avoir une assurance peu commune pour prétendre qu’il y eût des aliénés au pénitencier de l’Est, alors qu’on y en comptait en ce moment dix-huit, dont dix avaient perdu la raison après un séjour moyen de cinq mois, et huit après une détention de deux ans ;parce que leurs sixième et septième rapports se contredisent et s’annulent réciproquement ; parce qu’après avoir nié obstinément qu’il y eût des fous à Cherry-Hill, ils avouent, dans leur neuvième rapport, que, depuis 1829 jusqu’en 1837, il y a eu chaque année des cas d’aliénation mentale ; parce que tandis-qu’ils constataient, pour l’année 1859, un état sanitaire satisfaisant, la société de Boston publiait de son côté que, sans compter soixante-treize cas de maladies qui existaient antérieurement à l’entrée des condamnés, il y en avait 196 de graves, ce qui donne un malade sur deux détenus; parce qu’enfin M. Elvée, membre du comité législatif et du comité investigateur, nous a dévoilé, dans son histoire du pénitencier de l’Est, la partialité et l’inexactitude de leurs rapports.
C’est M. Elvée qui découvrit qu’à Cherry-Hill les prisonniers insurbordonnés ou criards étaient soumis à un genre de torture qu’on appelle le bâillon de fer (iron-gag), et que le nommé Mackumsey venait d’y succomber. «Aucune enquête ne fut faite, dit-il, et lorsque deux employés cherchaient à ramener ce malheureux à la vie, le directeur, M. Wood, leur recommanda le secret, circonstance qui fut attestée devant le comité législatif par deux témoins, Williams Griffith et Léonard Phleger, l’un employé, l’autre aide .»
Tels sont les motifs qui me déterminent à répudier les assertions des employés deCherry-Hill, et qui, à mes yeux, diminuent beaucoup la valeur de celles des commissaires du gouvernement, non assurément que je suspecte en rien leur bonne foi, mais parce qu’ils ne s’appuient que du témoignage des employés dont je viens de parler, c’est-à-dire d’hommes qui, comme l’affirme M. Elvée, étaient éminemment intéressés à taire la vérité.
Quel que soit, au surplus, le désir qu’on ait de rendre hommageà l’activité de leur zèle et à l’importance de leurs travaux, on ne saurait s’empêcher d’être surpris du peu de sévérité qu’ils mettent dans l’appréciation des faits.
S’agit-il de la mortalitéqui, d’après les registres même de Cherry-Hill, y serait de plus de 5 p. 100? ces messieurs se livrent à des calculs qui tendent à démontrer qu’elle est, pour la population blanche, de 2,028 p. 100; pour la population noire, de 6,780 p. 100; puis, défalquant d’un trait de plume ce qui est relatif à cette dernière, ils posent résolument en principe que les décès sont, au pénitencier de Philadelphie, dans la proportion de 2,028 p. 100.
La société de Boston publie-t-elle qu’en 1839, indépendamment de soixante-treize cas de maladies qui existaient antérieurement à l’entrée des condamnés, il y en avait 196 de graves, ce qui donne un malade sur deux détenus? ces messieurs répliquent: «1° que les 196 atteintes dont on parle sont de toutes sortes, sérieuses ou légères; 2° qu’en déduisant les maladies constatées à l’admission, ces 196 atteintes se réduisent à 128 items; 3° que ces 128 items se répartissent sur trois ans et demi, ce qui fait trente-six items par an seulement; 4° que ces 128 items ont atteint quatre-vingt-dix-huit prisonniers, ce qui fait que les deux tiers de ces quatre-vingt-dix-huit ont été sans maladies durant l’emprisonnement, et qu’un tiers ont eu chacun un item seulement de maladie par an.» (Moreau-Christophe, journal la Presse, du 25 avril 1844 .)
Découvre-t-on qu’au lieu de seize cas de folie, qu’on affirmait s’être développés seulement à Cherry-Hill, il y en a eu quatre-vingt-dix de plus? on se tire d’affaire en prétendant que la plupart de ces cas dépendaient de causes étrangères à l’établissement, comme une folie préexistante à la mise en cellule, l’ivrognerie, le remords, la vie solitaire, une épidémie, etc.
Cette manière d’argumenter évidemment n’est pas sérieuse, et l’on pourrait presque se dispenser de la réfuter. Toutefois, elle a pris tant defaveur en certains lieux, que je crois de mon devoir d’objecter, relativement:
§ I. — A la mortalité : — Que la moyenne des décès à Cherry-Hill n’est pas de 2,028 pour 100. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur les chiffres suivants:

Les nègres, d’ailleurs, sont des hommes ni plus ni moins que les blancs, et dès le moment qu’on les soumet comme eux à la réclusion cellulaire, il est de toute justice qu’on tienne compte des fâcheux résultats que celle-ci a produits sur leur santé. Si l’on s’y était pris de cette façon, on serait arrivé au chiffre de 8,808, et non à celui de 2,028 pour 100, dont on se complaît à tirer vanité.
Ceci, du reste, est parfaitement en rapport avec le résumé qui termine le travail intitulé : Documents officiels relatifs au pénitencier de Philadelphie; ce résumé constate qu’il est entré à Cherry-Hill, depuis son ouverture jusqu’en 1842, 1,622 détenus, et qu’il en est mort 157. Or, sur 1,622 détenus, 137 sont morts, c’est 1 sur 12, ou 8 p. 100.
§ II. — A la publication de la société de Boston: — Que les membres de cette société offrent toutes les garanties désirables d’indépendance et de la loyauté scientifique, et partant qu’on n’a pas de motifs plausibles de révoquer en doute leurs assertions. Ce n’est pas là, il est vrai, ce que pense M. Joseph Aosead, auteur d’un opuscule intitulé : Prisons and prisonners , car il prétend que ces messieurs ont sciemmeut altéré la vérité dans les divers rapports qu’ils ont publiés. Mais à qui fera-t-on croire, je le demande, qu’une compagnie nombreuse et composée des notabilités d’une grande ville, se soit montrée si peu soucieuse de sa propre dignité ? Si la société de Boston avait réellement, et par le pur désir de nuire à un système, inventé ou dénaturé des faits, on en trouverait quelque part la preuve positive; or, cette preuve n’existe ni dans l’opuscule de M. Aosead, ni dans les écrits des économistes français qui se sont constitués les champions du régime cellulaire.
J’ajouterai qu’il est d’autant plus possible qu’il y ait eu en 1859 un malade sur deux détenus à Cherry-Hill, que, d’après le médecin de celte prison, il en aurait été absolument ainsi deux ans plus tard. Le rapport de ce médecin, pour l’année 1841, nous apprend, en effet, que parmi les condamnés qui ont été mis en liberté pendant l’année, 88 sur 100 étaient très-bien portants, et que parmi ceux que renfermait l’établissement durant la même période, 50 sur 100 seulement étaient dans le même cas. Or, si au lieu de s’en laisser imposer par celte manière insolite et peut-être calculée de grouper les chiffres, on cherche à s’assurer de leur véritable signification, on s’apercevra sans peine que dès le moment que sur 100 condamnés sortants il n’y en avait que 88 en bonne santé, le reste devait être dérangé, et que, par conséquent, les malades parmi eux étaient dans la proportion de 8,033 p. 100. De même, si, parmi les prisonniers non libérés, 50 seulement sur 100 se trouvaient bien portants, il est clair que les malades dans l’établissement étaient dans la proportion de un sur deux détenus .
§ III. — Aux cas de folie: — Qu’en Amérique comme en France, on ne condamne pas les fous, qu’on les met dans une maison d’aliénés, et, partant, que tout ce qu’on a dit des prisonniers qui étaient privés de la raison ou avaient donné déjà des signes non équivoques de folie, au moment de leur entrée à Cherry-Hill, doit être regardé comme non avenu . — Que si l’habitude de l’ivresse occasionne quelquefois la folie, cela ne saurait être dans un pénitencier où les détenus ne boivent que de l’eau; — qu’on ne peut juger de la part que prennent les remords à la production de la folie que par le dire des prisonniers, et que leurs assertions n’offrent aucune garantie de sincérité ; — que le vice solitaire occasionne rarement la folie dans le vie privée; qu’il doit en être de même dans une cellule. Dans le cas contraire, d’ailleurs, le système de Pensylvanie n’en recevrait pas une solidité plus grande; car si l’on admettait une parelle hypothèse, on serait évidemment tenu d’en induire, avec M. le marquis de Larochefoucanld-Liancourt, que c’est la solitude qui, par l’intermédiaire d’un vice déplorable, produit alors l’aliénation mentale.
Pour ce qui est de cette prétendue épidémie de folie, qui, selon M. de Tocqueville, aurait commencé en 1857 et durait encore en 1842, elle serait à la charge de l’encellulement au lieu de le disculper. Une épidémie ne se déclare dans un établissement public que tout autant que les individus qui l’habitent s’y trouvent soumis aux mêmes influences morbifiques, et le nombre des malades, en pareille occurrence, est toujours en raison de l’intensité de ces dernières. Si donc il s’est développé jusqu’ici chaque année un grand nombre de cas de folie à Cherry-Hill, c’est que l’isolement de jour et de nuit est, pour beaucoup de détenus, un supplice, une torture, qui frappe l’âme quand elle n’atteint pas le corps, et finit par amener la perte plus ou moins complète de l’intelligence.
On objectera à cela, sans doute, que les cas de folie avaient été très-rares dans les pénitenciers de Philadelphie avant 1857, et qu’en 1843 il n’y en a pas eu du tout, ainsi que le constate le rapport que le docteur Bradfort a envoyé à M. Christophe. J’ai déjà dit et démontré qu’il y avait eu à Cherry-Hill plus de cas de folie qu’on ne prétendait, depuis le mois d’octobre 1829, époque de son ouverture, jusqu’au 1er janvier 1837. Quant au rapport de M. Bradfort, il en est probablement de ce document comme de ceux du même genre que ses prédécesseurs ont adressés au sénat, et dont on connaît aujourd’hui le peu de véracité. En supposant d’ailleurs qu’il ne se fut développé aucun cas de folie à Cherry-Hill en 1845, cela ne dirait rien pour le passé et pour l’avenir.
M. de Tocqueville insinue également que le nombre et la promptitude des guérisons obtenues par M. le docteur Darrach permettent de douter qu’il ait eu affaire à de véritables cas de folie. A ce sujet, je pourrais me borner à répondre qu’il n’est donné à personne de fixer les limites du possible, et qu’en médecine les succès cliniques ne prouvent qu’une chose, l’habileté de celui qui les obtient. Mais je ne vois pas pourquoi on refuserait d’admettre que des cas de folie, développés sous l’influence de l’encellulement et pris en quelque sorte à leur début, ne céderaient pas rapidement à une médication appropriée. Il y a eu jusqu’à présent six détenus qui ont perdu la raison dans la prison départementale de la Gironde. Eh bien! plusieurs de ces malheureux ont éprouvé un soulagement presque immédiat à leur entrée à l’hopital. S’ensuit-il de là qu’ils n’étaient pas fous? Non certes; tout ce qu’il est possible d’en induire, c’est que la folie qui dépend de la réclusion solitaire guérit plus vite et plus souvent que celle qui se développe dans l’état de liberté. Le docteur Woodward s’est demandé si dans une cellule la raison ne se perd pas par suite de son défaut d’activité, et si ce n’est pas pour cela qu’elle revient d’elle-même aussitôt qu’on a élargi le prisonnier. Il doit en être ainsi chez un certain nombre de sujets; mais il est plus que probable que la promptitude et la fréquence du rétablissement des aliénés, en pareil cas, tiennent en grande partie à ce que la cause de la folie est alors évidente, palpable, et qu’il est facile d’y soustraire un détenu. Elles tiennent aussi à ce que cette cause est le plus communément unique, et qu’on ne lui laisse pas le loisir de troubler d’une manière profonde et durable les fonctions de l’entendement. Dans un pénitencier on prend le mal à son début, et l’on sait positivement ce qui le détermine; dans la vie sociale, au contraire, son origine est généralement obscure, multiple, difficile à préciser, et l’on n’est pour l’ordinaire appelé à le combattre qu’au bout d’un temps plus ou moins long, c’est-à-dire quand le cerveau n’est plus susceptible de recouvrer son intégrité normale. Voilà, selon moi, ce qui fait que la folie produite par l’encellulement guérit plus vite, plus souvent que celle qui est due à une autre cause, et, si je ne me trompe, je ne serai pas le seul de cet avis.
Mais ce n’est pas simplement à Philadelphie que le régime cellulaire a exercé une influence fâcheuse sur le physique et le moral des détenus: partout où il a été mis en pratique ses résultats ont été désastreux.
En 1840, le pénitencier de New-Jersey, où prévaut la même règle, compta 12 cas de folie sur 152 détenus.
A Rhode-Island, les accidents se sont tellement multipliés sous l’empire du système pensylvanien, qu’on a fini par l’abandonner. Il y a eu 6 cas de folie sur 37 détenus.
A Lausanne, où, de 1834 à 1842, 105 prisonniers, dont 85 hommes et 18 femmes, furent soumis au régime cellulaire, tempéré par le travail, il y eut neuf décès et dix cas de folie
En Angleterre, on fit d’abord l’épreuve du système pensylvanien dans la prison de Milbank. En dix-huit mois, 15 détenus succombèrent et perdirent entièrement la raison. «L’on se décida alors à modifier la règle de la maison; la durée de l’emprisonnement solitaire fut limitée à trois mois pour chaque détenu, et après cette période, il leur fut permis de causer entre eux aux heures de récréation. Cette réforme date du mois de juin 1841, et, pendant les dix-huit mois qui suivirent, cinq cas de folie seulement se déclarèrent dans la maison .»
Il y a un peu plus d’un an maintenant que la prison modèle de Pentonville est habitée, et déjà il a fallu transférer à l’hospice de Bethléem trois détenus qui étaient devenus fous; ces trois cas de folie se sont déclarés en moins de six mois .
Personne n’ignore enfin que plusieurs journaux ont publié que sur trente détenus politiques qui avaient été renfermés dans la prison du Mont-Saint-Michel, il y a eu, dans l’espace de quatre ans, deux suicides, une tentative de suicide, quatre cas de folie, deux d’idiotisme, et sept cas de maladies chroniques tellement graves. qu’on a dû envoyer ceux qui en étaient atteints dans des lieux plus salubres.
La presse ministérielle, il est vrai, a longtemps contesté l’exactitude de ces faits. M. de Tocqueville lui-même a cherché à en diminuer la valeur; mais ce qu’il a dit dans ce but équivaut plutôt à un aveu qu’à une dénégation. Il importe fort peu que ce soit par mesure disciplinaire que les condamnés dont il s’agit ici aient été soumis à des peines d’une cruauté inouie, et emprisonnés dans des cachots affreux du moyen-âge, ou de petites cellules au haut de l’édifice ; l’essentiel est qu’ils aient supporté ces peines et subi les rigueurs de l’isolement: or, c’est ce que ni M. de Tocqueville, ni M. le ministre de l’intérieur n’ont pu dénier.
On me rendra, j’espère, la justice de croire que si je parle du Mont-Saint-Michel, c’est uniquement pour le besoin de ma cause et non dans une pensée d’opposition. Je n’ignore pas qu’il y a des crimes qui appellent sur leurs auteurs toute la sévérité des lois, et qu’un gouvernement sage ne peut se dispenser de punir. La morale publique, l’intérêt des familles, la sécurité de l’État, lui font un devoir d’être inflexible, du moins d’abord, quitte plus tard à user de mansuétude et de clémence, comme on vient de le faire dernièrement à l’égard de presque tous nos condamnés politiques; mais il n’en est pas moins vrai que le régime cellulaire a exercé la plus fâcheuse influence sur les détenus du Mont-Saint-Michel. Ce fait n’est pas contesté ; seulement on l’explique par la qualité des prisonniers plutôt que par le genre de réclusion.
Les condamnés politiques, assure-t-on, s’accommodent mal de la solitude, parce que leur exaltation, leur violence, leurs principes, l’habitude qu’ils ont de se mêler aux agitations du forum ou de la rue, leur rend l’isolement on ne peut plus pénible à supporter. L’ennui, l’irritation, la colère, le désappointement, les conduisent tôt ou tard à la mort ou à la folie, tandis que les criminels vulgaires, qu’une misère native ou provoquée familiarise avec les privations et la douleur, trouvent dans cette circonstance des motifs puissants de résignation, et ont pour cela même plus de chances d’atteindre la fin de leur peine.
Il y a du vrai dans ces réflexions: on ne saurait nier que certains tempéraments, certaines constitutions, une vie de labeurs et de souffrances, ne soient propres à panier les effets funestes de l’encellulement. Il est hors de doute, par exemple, que ce mode de reclusion est une peine comparativement légère pour les hommes stupides, grossiers on endurcis à la fatigue et au travail, tandis qu’il constitue un châtiment terrible pour les individus dont l’esprit est cultivé et la sensibilité développée. On s’accorde aussi à reconnaître que les climats modifient l’organisme de telle sorte, que ce qui serait d’une innocuité plus ou moins complète dans une contrée, pourrait devenir fort nuisible dans une autre: c’est ce qui donne lieu de penser à beaucoup de monde que les habitants du nord de l’Amérique et de l’Europe, qui sont naturellement froids et flegmatiques, s’accommoderaient généralement mieux de la solitude que les Français et les aborigènes des pays méridionaux. Tout porte à présumer encore que les doctrines consolantes du christianisme ne contribueraient pas peu à rendre moins pénible les rigueurs de l’isolement. Mais, après cela, il convient de faire observer qu’on rencontre, dans les prisons politiques, des gens de tous les tempéraments et de toutes les humeurs, de toutes les classes et souvent de tous les pays, des ignorants et des hommes instruits, des gens grossiers et des personnes bien élevées; en un mot, que, sous le rapport physique et intellectuel, les détenus y sont dans les mêmes conditions, en quelque sorte, que dans les autres prisons, et que, si l’on en excepte un très-petit nombre, ils n’ont pas plus à souffrir de la solitude que les criminels ordinaires. Il y a donc une parité assez exacte entre le genre de détention auquel ont été soumis quelques prisonniers au Mont-Saint-Michel et celui dont on use à Cherry-Hill. Ce que l’on a reproché à l’un peut parfaitement être imputé à l’autre.
Le Mont-Saint-Michel n’est pas le seul établissement en France ou l’on ait mis en pratique le système de Pensylvanie. On le suit également à Paris, rue de la Roquette, à Clairvaux, à Senlis, à Tours, à Vannes et à Bordeaux.
La première de ces prisons ne renferme que des enfants, et partant n’est guère propre à fournir des documents pour ou contre l’isolement appliqué à des individus adultes ou d’un âge plus avancé. Il y a trop de différence entre des enfants, qui commencent la vie, et des hommes faits, pour que ceux-ci puissent être modifiés de la même manière par la solitude.
Toutefois, comme les partisans du système pensylvanien ont beaucoup insisté, à la Chambre des députés, sur ce pénitencier, il est bon qu’on sache que les résultats qu’on y a obtenus, loin d’être aussi avanlageux qu’on le prétend, sont, au contraire, on ne peut plus déplorables. En effet, quoique pour adoucir les rigueurs de l’encellulement, on ait dans cette maison ajouté au travail des correctifs, tels que les visites des parents, une instruction morale et élémentaire, des promenades quotidiennes d’une demi-heure, et l’espoir d’être mis en liberté provisoire par une bonne conduite, la mortalité n’y aurait pas moins été, d’après le rapport que M. Benjamin Delessert a publié le 6 février 1843:

Les personnes étrangères à la médecine ne se pénètrent pas assez de ce que de pareils chiffres ont d’effrayant: une mortalité de 10 p. 100 équivaudrait pour Paris à 420,000 décès par an , soit 10,000 décès par mois. S’il périssait 10,000 individus par mois dans la métropole, elle serait bientôt déserte: la plupart de ses habitants se hâteraient de fuir et d’aller sous un ciel plus hospitalier.
Et qu’on ne vienne pas nous dire qu’il en était ainsi ou pire avant la mise en pratique du régime cellulaire dans cette prison! Le rapport de M. Bérenger, du 12 juin 1856, fait foi à cet égard; il fournit les chiffres suivants:


il y en meurt habituellement, depuis qu’on y suit la règle de Philadelphie: 1 sur 11, 1 sur 40.
Si le chiffre des décès qui ont lieu à la maison centrale d’éducation correctionnelle de Paris est vraiment effrayant, celui des maladies qui s’y manifestent ne l’est pas moins. Elles consistent, comme dans les pénitenciers américains, dans des affections scrofuleuses, des engorgements, des diarrhées, des hydropisies, etc.
Après cela, n’est-il pas pour le moins singulier que M de Tocqueville nous présente la prison de la rue de la Roquette comme militant puissamment en faveur du système pensylvanien? Allez à la Roquette, s’écriait-il naguère à l’Académie des sciences morales et politiques. Eh bien! nous nous y rendrons; mais ce sera pour lui répondre qu’une prison où il meurt 48 enfants sur 450 devrait être fermée. Un Anglais avait dit déjà : Si nous avions une maison semblable en Angleterre, nous la ferions raser .
L’administration donne si peu de publicité aux faits qui, dans nos prisons, militent contre le système cellulaire, et l’on s’est si peu préoccupé de Clairvaux, sous ce point de vue, qu’il m’avait été absolument impossible de savoir jusqu’à présent si la solitude y avait eu de fâcheux résultats; mais il parait qu’elle y en aurait produit de plus terribles qu’ailleurs, car, d’après le Journal de la Meuse, sur 26 condamnés que la Cour d’assises de Saint-Mihiel y a envoyés en 1843, il en serait mort déjà 16. Ce journal, en effet, a consigné l’article suivant dans un de ses derniers numéros:
«Chaque année, dit-il, la Cour d’assises de Saint-Mihiel envoie dans la maison de Clairvaux son contingent de détenus réclusionnaires. Au mois de septembre 1843, elle y envoyait encore 26 malheureux condamnés. Eh bien! depuis ce temps, c’est-à-dire depuis quatorze mois, 16 ont succombé. Ces 16 hommes, morts à la peine, rongés par les tortures sans nom et sans fin qu’éveillent au cœur de tout être humain le désespoir et l’isolement, étaient, pour la plupart, pleins de santé, de jeunesse, de vie. Les uns avaient vingt ans, d’autres dix-huit ans; d’autres avaient des formes d’hercule et des poitrines de centaure. Ils sont morts chétifs et hâves, minés par les engourdissements de la plus affreuse atonie.
» Parmi ces malheureux, il y en avait sur lesquels les prisons ne devaient rester fermées que peu d’années.»
Les pénitenciers de Senlis, de Tours, de Vannes et de Bordeaux étant destinés à ne recevoir que des prévenus ou des condamnés à moins d’un an et un jour de prison, il semblerait que l’isolement n’aurait pas dû y produire de fâcheux résultats. Cependant chacun d’eux a fourni déjà des faits qui déposent hautement contre ce genre de punition.
Les journaux parlèrent en 1844 de trois cas de suicide, deux à Senlis et un à Tours. On en a observé depuis trois autres, un à Senlis et deux à Tours.
La maison d’arrêt de Vannes ne paraît pas être mieux privilégiée que les pénitenciers de Tours et de Senlis, car voici ce qu’en dit M. le préfet du Morbihan, dans le rapport qu’il fit, en 1844, au conseil général de son département:
«On ne peut s’empêcher d’admirer, au premier abord, l’ordre, la propreté, la discipline, le silence qui règne dans la maison d’arrêt de Vannes, et cependant les conséquences de ce régime sont telles qu’il sera peut-être nécessaire de le modifier. Au bout de quelques mois de détention, la santé des jeunes femmes éprouve presque toujours un dérangement inquiétant. On a constaté que sur 443 femmes reçues depuis un an dans la maison centrale, 46 avaient été atteintes de vomissements et de crachements de sang; que 13 étaient phthisiques, et que 30 avaient des dispositions à la pthisie; que le nombre des folles furieuses était de 8, et que 20 autres détenues étaient idiotes ou avaient des hallucinations. »
A la maison centrale de Nîmes, où les détenus punis disciplinairement sont mis en cellule, l’isolement, bien qu’à court terme, a produit les plus déplorables résultats. C’est du moins ce qui ressort de la brochure que M. le docteur Castelnau, médecin de cet établissement, a publié. On trouve, en effet, dans cette brochure, le passage suivant: «Dans la maison centrale de Nîmes, depuis le commencement de 1824 jusqu’au mois de septembre 1842, il n’y avait eu que 3 suicides, 3 en dix-huit ans; dans quelques mois de 1842, il y en a eu 2 en cellules, et qui n’ont manqué leur effet que par hasard .»
M. Lelut ne parle, pas dans son rapport de ces cas de suicide ou de tentatives de suicide; mais, en revanche, il insiste assez longuement sur les détenus aliénés qui lui furent présentes par le directeur, le sous-directeur, l’inspecteur de la maison (le médecin, il n’en est pas question). Voici comment il s’exprime les concernant:
«Le nombre des individus atteints ou soupçonnés de dérangement d’esprit se monta à 20. Parmi eux, quelques-uns n’étaient que bizarres, colères, difficiles à vivre. Pour d’autres, à la suite d’un examen qui ne pouvait pas être bien long, je dus rester dans je doute. mais 9 étaient bien évidemment aliénés. J’épargne à l’Académie l’indication de leurs divers genres de folie; elle se trouvera dans mon rapport.»
Il m’en coûte beaucoup assurément de me trouver si souvent en dissidence avec un homme dont j’apprécie au plus haut point le talent et les productions; mais je ne puis m’empêcher de lui objecter qu’il ne pouvait guère espérer résoudre la difficulté en se bornant à dire de plusieurs des individus dont il s’agit ici, qu’il n’étaient que bizarres, colères, difficiles à vivre, etc. On ne se paie guère plus de mots maintenant. M. de Castelnau, d’ailleurs, avait qualifié ces cas du nom de folie, et l’opinion de ce médecin a aussi son poids. Ce n’est pas du moins par une simple assertion qu’il était possible de l’invalider.
Pour ce qui est de la prison départementale de la Gironde, je suis en mesure de pouvoir affirmer que depuis l’époque de son ouverture jusqu’au 1er septembre 1844 (un an à peu près), il y a eu six cas de folie, deux cas d’idiotisme, et quatre cas de suicide ou de tentative de suicide.
En voici, du reste, un état authentique et parfaitement circonstancié :
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