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Arsène Houssaye
La Robe de la mariée

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330446
Table des matières
LA ROBE DE LA MARIÉE
PAYSAGE AVEC FIGURES.
II UN BOUQUET DE JEUNESSE.
III LA ROBE DE LA MARIÉE.
IV CHAMPENOISERIES
V CÉCILE, CÉCILIA, LIA.
VI LES QUATRE DOTS.
VII VOISINS ET VOISINES.
VIII LE BOUQUET DE ROSES.
IX OU LES MURS ONT DES OREILLES.
X POURQUOI LA FEMME DU NOTAIRE EUT TORT D’AVOIR UN CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE ÉTOILÉ DE COQUELICOTS.
XI LE PAVILLON CHINOIS.
XII POURQUOI LES CHAMPENOISES VONT A PARIS.
XIII L’IDÉE FIXE.
XIV LA DOT DE LA MAIN GAUCHE.
XV LA FORTUNE ET LA RUINE.
XVI LA MAITRESSE QUI RIT ET LA FEMME QUI PLEURE.
XVII LA STATUE VOILÉE.
XVIII LES BAINS DE MER.
XIX LA GRAMMAIRE DES FILLES D’ÈVE.
XX LE BOUQUET FANÉ.
XXI LES HYPOTHÈQUES DU CŒUR.
XXII COMMENT LES CHAMPENOISES NE SONT PAS PLUS CHAMPENOISES QUE LES NORMANDES.
XXII M. PRUDHOMME.
XXIV L’ART DE PAYER SES DETTES.
XXV QUAND ON A PEUR DE SON OMBRE.
XXVI LE CHEMIN SEMÉ DE ROSES.
XXVII QUE L’AMOUR EST QUELQUEFOIS ESCORTÉ PAR UN GENDARME.
XXVIII PREMIER EXIL, PREMIER RETOUR.
XXIX LA FEMME ET LA MAITRESSE.
XXX LES ESCAPADES DE M lle CÉCILIA.
XXXI LA VAILLANCE DES MÈRES.
XXXII LE FILS ET LA FILLE.
XXXIII LA FATALITÉ.
XXXIV CAMILLE OU LE MAL DE VIVRE.
XXXV UNE FEMME DU MONDE.
XXXVI LE LIT MORTUAIRE.
XXXVII LE CHEMIN DES ÉCOLIERS.
XXXVIII LE VIATIQUE.
XXXIX LA VILLA.
XL LA NUIT DANS LES BOIS.
XLI LA PEUR DE SOI-MÊME.
XLII LA ROBE SAUVÉE.
XLIII LES FEMMES FATALES.
XLIV LA STATUE QUI MARCHE.
XLV LA TERREUR BLANCHE.
XLVI LES ADORATEURS DU MARBRE.
XLVII LA VENGEANCE.
XLVIII LE DERNIER RENDEZ-VOUS.
XLIX LA JUSTICE DES HOMMES.
L HISTOIRE D’ORPHISE SŒUR DE CÉCILE.
LI PREMIÈRE AVENTURE CHAMPENOISE.
LII QUE M lle ORPHISE N’AVAIT PAS LES YEUX DE SA SŒUR CÉCILE.
LIII LES DEUX FEMMES
LIV DUO
LV LE CONTRE-COUP D’UN SOUFFLET CONJUGAL
LVI REINE D’UN JOUR
LVII LE GERME DU CRIME.
LVIII FIGURES PARISIENNES
LIX LA FLEUR D’ORANGER
LX IL NE FAUT PAS JOUER AVEC LA MORT.
LXI LES DEUX FEMMES
LXII LE PARDON DE DIEU
LXIII L’AMOUR SANS AMOUR
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
1879

LA
ROBE DE LA MARIÉE
Table des matières
PAYSAGE AVEC FIGURES.
Table des matières

ANS un cabaret de la Champagne, qui avait pour enseigne le Cygne de la Croix, j’ai remarqué un jour en passant trois jeunes filles babillant à la porte, attifées tout à la fois en Champenoises et en Parisiennes. Elles n’étaient pas encore venues à Paris, mais en vraies filles d’Eve elles avaient déjà agrafé,–et presque dégrafé– la ceinture dorée.
On dit que Paris appelle toutes les Parisiennes du dehors; or ces trois filles du cabaret étaient nées Parisiennes parce qu’elles étaient jolies, parce qu’elles avaient soif de mordre à la pomme, parce qu’elles avaient l’inspiration des hautes aventures.
Et pourquoi, puisqu’elles étaient nées dans un cabaret, filles d’un cabaretier et d’une cabaretière?
C’est qu’elles n’étaient pas à bonne école dans ce cabaret chanteur, tout pavoisé de roses remontantes–un vrai jardin perpendiculaire devant lequel Diaz–qui n’aimait pas le vin de Champagne, se fût arrêté tout ébloui.
C’est qu’elles avait lu des romans, ces trois demoiselles éveillées avaient l’heure.
C’est qu’elles y avaient appris que la première venue peut aller au bois de Boulogne dans une victoria, ou aux Bouffes-Parisiens dans une avant-scène. C’est que plus d’une fois déjà un voyageur, égaré dans leur village, sous prétexte de vin de Champagne, leur avait promis monts et merveilles en les complimentant sur leur figure.
Bien mieux, un gentilhomme campagnard, qui faisait çà et là un tour à Paris, s’était indigné de les voir à la porte d’un cabaret.
–Qu’est-ce que vous faites là? Vous allumez la soif des buveurs; mais ce n’est pas digne de vous. Est-ce que vous êtes des machines à coudre?
Et l’aiguille était tombée de la main des trois sœurs.
–Vous avez raison, c’est bien triste, dit la première.
–Vous avez raison, c’est bien ennuyeux, dit la seconde.
–Vous avez raison, c’est bien «embêtant,» dit la troisième.
Et toutes les trois avaient montré les plus belles dents du monde pour sourire à leur noble voisin de campagne.
Ce noble voisin était quelque peu toqué de ces trois demoiselles; mais il n’osait pas les aimer si près de son château.
Que dirait Madame sa mère, une rigoriste de la rue de Saint-Dominique? Que dirait Mademoiselle sa sœur, qui avait coiffé sainte Catherine? Le conseil qu’il donnait aux trois filles du cabaret était donc un conseil égoïste, comme presque tous les conseils. Il se disait sans avoir beaucoup médité: Si ces trois petites sont à Paris, je les rencontrerai. Mais les trois petites ne se hâtaient pas de suivre son conseil. Quoiqu’elles n’aimassent pas le vin, elles aimaient le cabaret. Que voulez-vous? Elles étaient nées là dedans. Elles y avaient respiré la vie et la jeunesse, ne se choquant pas des senteurs pénétrantes des vins répandus. C’était de là qu’elles étaient un jour sorties toutes blanches pour faire leur première communion.–Le dimanche, elles allaient à la messe tantôt roses, tantôt bleues, tantôt lilas,–un trio qui chantait aux yeux.–On se retournait pour les voir passer, chacun disait son mot sur elles. Or, il n’y avait pas que des rustres dans le village.
Et puis il y avait la fête au village et la fête au «village voisin,» sans compter toutes les fêtes et tous les dimanches. Les violons s’en vont comme toutes les belles choses, mais à Aubigny-les-Vignes il y a encore trois violons; ce ne sont pas les violons d’Orphée, mais enfin ce sont des violons. Les paysans et les paysannes aiment le vin blanc en musique; cela les émoustille, leur fait perdre la tête et leur donne le diable au corps pour danser.
Les trois demoiselles Moustier–je n’invente pas le nom–aimaient les trois violons d’Aubigny-lcs-Vignes.
Comment quitter un pareil pays, même quand on a rêvé les féeries parisiennes?
–Si nous partions? disait la première.
–Quelle joie, mais quel chagrin! disait la seconde.
–Si nous restions? disait la troisième.
Et elles restaient, tout en se promettant de partir pourtant un jour ou l’autre.
Mais partir, comment? elles aimaient leur père et leur mère. Le père était un bonhomme qui arpentait pour de l’argent les vignes de son voisin. Il avait des vignes lui-même: mais on l’accusait d’être souvent dans les vignes du Seigneur; c’est vrai qu’il avait pris l’habitude de dire en arpentant:– Dix ares, vingt centiares et une bouteille de vin.– Cinq ares, dix centiares et on fera sauter le bouchon.
Mais il avait le vin bon; il n’embrassait même ses trois filles que quand il était ivre; les autres jours il trouvait que ce n’était pas sérieux. La mère ne buvait pas, mais n’était pas tendre. C’était une grande femme blanche, sèche, glaciale, qui disait: Un sou est un sou, un sou et un sou font deux sous, comme toutes celles qui mettent de l’argent de côté; aussi elle avait donné plus d’un soufflet à mesdemoiselles ses filles quand elles faisaient mal l’addition des buveurs, quand elles faisaient bien la soustraction avec elle dans leurs comptes de couturières. La cadette, par exemple, avait été plus d’une fois gifflée, selon l’expression du pays, parce que le soir elle brûlait de la chandelle pour lire des romans.
C’est égal, les trois sœurs aimaient leur père et leur mère; leur père, parce qu’il était bonhomme et qu’il les aimait; leur mère, parce que c’était leur mère.
A ce propos, la cadette, qui était la plus maltraitée, répondit ce beau mot à une de ses amies, qui lui demandait comment elle pouvait aimer sa mère après tant de giffles:
–C’est que j’ai été au catéchisme.
Oui, c’est là un beau mot, dont les réformateurs et les athées ne sauraient trop se pénétrer.
Il y a un proverbe qui dit: C’est la mère qui fait ses filles. Le proverbe a raison.
La vraie école des filles, c’est l’école des mères. Dis-moi qui est ta mère, je te dirai qui tu es. La mère, c’est l’exemple; pour l’enfant, c’est l’image sainte, c’est le reflet de Dieu. Si elle répand dans la maison des vertus familiales, elle montre à ses filles que la vie est un chemin d’épreuves, hanté par le dévouement et le sacrifice; si elle leur prouve que le travail est une bénédiction qui console de tout avec l’espoir en Dieu; si elle leur permet de rire et de chanter, parce que la gaieté est plus saine que la mélancolie; en un mot, si elle se montre toujours la mère, elles se montreront toujours les filles, même aux heures de rébellion. La nature a ses tempêtes, mais la maison souriante est un refuge toujours aimé.
Si les trois filles du cabaret, trois oiseaux chanteurs, s’envolent un jour de la maison, ce sera la faute de la mère.
Tout justement voilà l’orage qui gronde.
Au moment même où je passai devant les trois sœurs, la mère survint comme la foudre.
–Qu’est-ce que ces manières-là, mesdemoiselles? Si vous continuez à jouer des yeux avec les gens qui passent, je vais vous faire rentrer. Vous faites semblant de travailler, mais vous ne travaillez pas. Cette robe sera passée de mode quand elle sera finie. Et ce bonnet? et ce manteau? Vous moquez-vous du monde? Vous ne faites rien qui vaille. Si on vous laissait faire, vous ne feriez rien du tout.
Je m’étais attardé à la porte voisine devant quelques gravures exposées par un vitrier. La colère de la mère me donna soif–de voir les filles de plus près.
J’allai droit à la porte du cabaret pour demander une demi-bouteille de vin de Champagne comme on demande un bock à Tortoni. Mais voilà qu’une des trois sœurs, la cadette,–la plus gifflée–jeta à sa mère la robe qu’elle finissait.
–Tiens, lui cria-t-elle avec une jolie impertinence, si cette robe n’est plus à la mode, tu la mettras.
C’était la première fois que cette fille osait riposter à sa mère.
–Chut! dis-je en levant les mains comme pour apaiser la tempête.
La mère se contint. Elle se contenta de menacer sa fille par un regard qui semblait dire: Tu ne perdras rien pour attendre! Elle essaya de me saluer par un sourire et elle me dit en adoucissant sa voix:
–Entrez, monsieur, je vais vous servir.
J’allumai une cigarette et je me promenai dans la première salle du cabaret où il n’y avait pas un seul buveur.
Les trois demoiselles s’étaient remises à l’œuvre tout en chuchotant. La mère reparut presque aussitôt, armée d’une demi-bouteille coiffée d’argent.


II
UN BOUQUET DE JEUNESSE.
Table des matières

E commençais à croire que je n’étais entré que pour voir du vin de Champagne, tant cette demi-bouteille allécha mes yeux et mes lèvres.
–Voyez-vous, me dit la mère en cassant le fil de fer, c’est un rude travail que d’avoir trois filles. Celles-là en valent bien d’autres, mais j’ai beau faire, elles ne prennent rien au sérieux.
–Voulez-vous donc qu’elles donnent des leçons de mathématiques?
–Pourquoi pas, monsieur? Est-ce donc un mal que de penser à faire des économies? elles ne savent pas seulement compter sur leurs doigts après avoir été dix ans à l’école.
–Songez-y, madame, quand on a vingt ans et qu’on est jolie, on n’a pas besoin de savoir compter sur ses doigts pour connaître le nombre de ses amoureux.
–Les amoureux, monsieur, comme disait ma mère, c’est de la mauvaise herbe qu’il faut arracher du seuil de sa porte.
–Que diable, madame, si vous n’aviez pas eu des amoureux, vous ne vous seriez pas mariée, et vous n’auriez pas mis au monde trois jolies filles. A votre santé, madame.
J’en étais à mon premier verre. Je comptais bien boire le second à la santé de ces demoiselles.
–Vous êtes bien bon, monsieur.
–C’est votre vin de Champagne qui est bien bon. Il faudra que je vous en achète quelques paniers. Quelle est donc cette marque?
–C’est notre marque, monsieur; le champagne du Moustier. C’est nous qui le fabriquons.
–J’aime à croire que vous fabriquez ce vin avec du vin.
–Ah! oui, monsieur. Ce n’est pas comme le marchand de là-bas, près de l’église, qui fabrique son vin avec des pommes.
Les trois sœurs regardaient de notre côté, mais, sur un coup d’œil de la mère, elles baissèrent les yeux.
–Les péronnelles, si je n’étais pas si bonne, elles seraient plus soumises, mais leur père les a toujours gâtées. Je leur permets de se mettre à la porte à cause du soleil, mais je finirai par les emprisonner là-haut.
–Voyez-vous, madame, il faut toujours mettre en belle lumière les oiseaux, les roses et les femmes, sans quoi les oiseaux ne chantent pas, les roses ne fleurissent pas, les femmes.
–Oui, oui, je connais la chanson, mais je ne la chante plus.
Heureusement, deux politiqueurs entrèrent au cabaret.
–Je vous dis que la France est perdue.
–Je vous dis que la France est sauvée.
C’est moi qui étais sauvé de l’éloquence de la cabaretière. Aussi allai-je sans façon vers ses trois filles. Non pas que je voulusse les enlever à Paris comme le gentilhomme du voisinage, mais parce que j’aime à étudier les femmes, quelles qu’elles soient, comme Mme de Staël et George Sand aimaient à étudier les hommes.
Mais je n’avais pas encore eu le temps de dire un mot à ces trois demoiselles, que je vis les trois jolies têtes se tourner du même côté.
Ce n’était pas de mon côté.
Les trois filles du cabaret regardaient, avec une curiosité de dix-sept à dix-huit ans, la femme du notaire qui allait passer.
Elle passa nonchalamment, agitant son ombrelle avec une grâce charmante, pas du tout provinciale. Les trois sœurs la saluèrent de la voix et des yeux, mais elle passa fière et silencieuse.
Pourquoi? Parce qu’on lui avait dit que son mari, sous prétexte de notariat et d’arpentage, allait quelquefois chez le bonhomme du Moustier quand ses filles étaient là,–car il leur arrivait, çà et là, d’être en journée chez la perceptrice des contributions, chez une petite bourgeoise de l’endroit, chez une riche fermière,–mais jamais chez la femme du notaire.
La sœur aînée, qui était brune, dit aux deux autres:
–Voilà une impertinence qui lui coûtera cher.
–Que feras-tu? lui demanda la cadette.
–Ce que je ferai! Tu verras quand le notaire sera là!
–Chut! ne vas-tu pas donner l’éveil à maman?
Mlle Cécile était bien, à ce qu’il parait, dans les papiers du notaire.
C’était pour moi, simple curieux, le moment d’entrer en matière.
–Mesdemoiselles, en voilà une qui vient de passer bien fière, mais qui ne serait pas fâchée de changer de figure avec vous.
–Elle, monsieur, s’écria la plus jeune, elle se croit la plus belle du pays, parce qu’elle est la femme du notaire,–et parce qu’elle a eu cent mille francs de dot.
–Après cela, dit la cadette, elle est bien aussi belle que nous.
–Oh! oh! dit l’ainée, ce n’est pas moi qui voudrais porter sa tête sur mes épaules.
–Voyons, ce n’est pas là une tête à faire peur aux oiseaux.
–Non, mais elle a un air de l’autre monde.
La vérité, c’est que la femme du notaire était belle, tandis que ces demoiselles n’étaient que jolies. Mais ce n’est pas à Aubigny-les-Vignes qu’on connait les lois de la beauté. Et d’ailleurs tout œil a sa lunette.
Ces demoiselles m’avaient offert de m’asseoir. Ce fut la mère elle-même qui apporta une chaise. J’avais l’air trop sérieux pour qu’elle eût peur de moi.
–C’est cela, monsieur, me dit-elle, donnez-leur de bons conseils, à ces petites filles-là.
Je n’y manquai pas; je leur représentai toutes les joies patriarcales de la vie de famille et de la vie champenoise. Je ne paraissais pas les convaincre beaucoup, quand un homme bronzé comme une médaille antique vint à la rescousse. C’était un beau forgeron de vingt ans qui en tenait pour la cadette; il ne m’avait pas vu et il s’était hasardé jusqu’à la porte.
Quand la mère fronçait le sourcil, il demandait une demi-bouteille pour avoir raison de cette femme à principes.
–Ce n’est pas le moment, dit la cadette en faisant signe au forgeron de s’éloigner.
Mais ce forgeron était un caractère trempé d’acier.
–Tu sais, Rose, on fait encore la fête aujourd’hui à Aulnay-les-Bois. Y viendras-tu?
–Chut! va-t’en.
Et comme la mère montra sa tête au-dessus de la mienne, le forgeron enjamba les trois grâces et passa dans le cabaret.
–Cet homme-là, dit l’ainée, n’a pas d’usage pour deux sous.
–Oui, mais il a peut-être du cœur pour quatre sous, dis-je en admirant sa stature herculéenne et son air décidé.
–Oh! mon Dieu, murmura Mlle Rose, ce n’est pas encore celui-là qui décrochera mon étoile.
–C’est bien, c’est bien, dis-je à la cadette. Ce n’est pas vous qui irez à Paris.
–Ni Orphise non plus, dit l’ainée en voyant venir un jeune blanc-bec à peine échappé du collége, qui était depuis un mois surnuméraire du percepteur.
En effet, je vis le cœur de la plus jeune battre de joie et d’inquiétude. Elle murmura:
–Il vient toujours pour que ma mère le voie.
Elle détourna la tête. Le jeune blanc-bec comprit et passa son chemin.
C’était l’opposé du forgeron, qui avait dit la veille: «J’en fricasserais douze comme celui-là à mon déjeuner,» et qui avait ajouté: «Si j’aimais le veau.»
Le jeune homme n’avait pas voulu se laisser fricasser si aisément. Il s’était rebiffé et avait menacé le forgeron de son épée, car il faisait des armes, étant fils d’un officier. Mais l’homme de la forge, qui forgeait des armes agricoles, lui avait proposé un duel à la fourche, qui avait abouti en un duel à la fourchette, parce qu’il était de leur intérêt à tous les deux d’être bien ensemble pour triompher des deux sœurs.
Je ne fus pas bien long à faire mon voyage d’exploration dans le cœur de ces demoiselles. Il y avait là trois filles du même sang, mais trois caractères bien personnels: une orgueilleuse, la première; une rieuse, la seconde; une pleureuse, la troisième. Est-ce parce que la première était brune, la seconde rousse, la troisième blonde–blonde comme le chanvre–avec des yeux de fleurs de lin.
Je m’étais arrêté là comme pour respirer un bouquet de jeunesse et réjouir mes yeux dans ces trois jolies figures, toutes pleines de promesses, mais ce n’était pas pour cela que je passais à Aubigny-les-Vignes. Les trois filles du cabaret me souhaitèrent bon voyage et je leur souhaitai bon mariage.
La seconde, qui avait plus que les autres le mot pour rire, me dit qu’elle m’enverrait une lettre de faire part. Je lui demandai son nom.
–Je m’appelle Rose.
J’avais oublié que le forgeron lui avait dit: «Tu sais, Rose, qu’on fait encore aujourd’hui la fête à Aulnay-les-Bois. Y viendras-tu?»
A peine Mlle Rose m’eut-elle dit son nom que ses deux sœurs me jetèrent aux oreilles: Cécilia et Orphise.
Cécilia était le nom de la première, Orphise celui de la troisième. Pourquoi ces noms prétentieux? C’est aujourd’hui la mode dans la Champagne. Il y en a qui s’appellent Ludivine, d’autres Uranie, celles-ci Arthémise, celles-là Palmyre.
La cadette, qui voulait toujours avoir le dernier mot, dit tout de suite:
–Ce nom d’Orphise ne lui va pas, aussi nous l’appelons Mlle Chiffon.
Ce n’était pas à cause de son minois chiffonné, ni de sa robe chiffonnée, mais parce que Mlle Orphise aimait les chiffons.


III
LA ROBE DE LA MARIÉE.
Table des matières

A cabaretière, qui voulait tout savoir, se rapprocha de nous.
–Des mystères, des mystères, dit-elle en souriant. Ces babillardes, je suis bien sûre qu’elles parlent de leurs amoureux. Je veux bien, mon Dieu, mais à la condition qu’ils les demandent en mariage toutes les trois. Ah! monsieur, vous ne savez pas quel métier c’est là de garder ses filles et d’en faire des rosières, car, j’ose le dire, ce sont des couturières, mais il n’y a pas d’accrocs à leurs robes.
–Je n’en doute pas, madame, ces jolis oiseaux ne se sont pas encore envolés de la branche maternelle.
–Par malheur pour ceux qui demanderont’ leur main, il n’y aura pas grand’chose dans la main. Tout ce que nous pourrons faire, ce sera de donner à chacune un millier de francs avec des espérances.
–Mais il n’en faut pas tant pour faire le bonheur d’un homme; la beauté, c’est de l’argent comptant.
–Et puis, elles ne sont pas plus bêtes que d’autres.
–Comment donc, mais elles ont beaucoup d’esprit.
–Ah! si elles se levaient matin! mais, paresseuses comme des chattes, il faut les jeter hors de leur lit.
Les trois sœurs se récrièrent.
–Chut! mesdemoiselles. Je ne vous permets pas de mettre votre grain de sel quand je parle. Voyez-vous, monsieur, pour vous donner une idée de leur paresse, je vous dirai que, pas plus loin qu’hier, elles ont gardé pour leur compte une robe de mariée que leur avait commandée pour sa fille la femme du percepteur…
–Je crois bien, s’écria Cécile, la femme du percepteur a une fille qui est un vrai dragon, et elle voulait qu’elle fût habillée avec quinze mètres de taffetas.
Je donnai raison à ces demoiselles en disant qu’un jour de noces surtout, il faut beaucoup d’étoffe pour bien habiller sa vertu.
Mlle Cécile fit remarquer que j’avais raison.
–Je ne pouvais pourtant pas, dit-elle, faire une robe décolletée pour aller à la messe.
La cabaretière qui, on le sait déjà, n’était pas douce, avait battu ses trois filles la veille à propos de cette robe. Elle voulut me prouver qu’elle était bonne.
–Après tout, dit-elle, j’ai pardonné à mes filles en leur disant que cette robe de mariée serait pour la première qui me débarrasserait d’elle.
Toutes les trois dirent à la fois:
–Ce ne sera pas moi.
–Et pourtant, ajouta Mlle Rose, c’est dommage, parce que la robe est très-jolie, avec ses fleurs d’oranger qui courent à l’entour et ses nœuds de dentelles qui sont comme des ailes de colombes.
On appela la cabaretière au fond de la salle.
–Je ne suis pas curieux, dis-je à ces demoiselles, mais je voudrais bien savoir pourquoi vous ne voulez pas vous marier.
–Pourquoi faire? s’écria Cécile.
–Ah! voilà une question à laquelle je ne sais que répondre.
–Voyez-vous, dit Orphise, j’ai peur du mariage quand je regarde de près les femmes mariées.
–Et puis, reprit Cécile, qui avait de la littérature, toutes les robes de mariée sont des robes de Nessus.
–Pour moi, dit Rose, j’ai tant entendu parler des chaines du mariage, que j’aurais peur d’épouser un geôlier; prison pour prison, j’aime encore mieux celle où je suis.
J’étais sorti.
–Voilà, me dis-je, trois filles à marier qui ne feront pas le bonheur de leur mari,–ni leur bonheur si elles ne se marient pas.


IV
CHAMPENOISERIES
Table des matières

E lendemain, comme je descendais la montagne avec un de mes amis, je rencontrai ces demoiselles au pied de leur vigne.
Quand ces demoiselles étaient à la maison, elles s’évertuaient à parler comme les dames de Reims, tout en grasseyant. Cécile surtout était d’un maniérisme inouï. Jamais les précieuses ridicules n’avaient mieux habillé leurs phrases. Mais à la vigne, elles y allaient à la diable, parlant comme les vigneronnes du voisinage, pour se reposer de la grammaire.
Ainsi on pouvait surprendre des causeries comme celles que je vais sténographier.
C’est à l’aube. Le soleil rougit l’Orient, le merle siffle alternant avec la grive. Les filles du cabaret ont repris leurs sabots et leurs casaques d’indienne. Elles sont plus jolies encore.
L’une chante une vieille ronde champenoise, la seconde babille toute seule, la troisième ne dit rien.
C’est à ce moment que nous saluons ces demoiselles.
Passe un jeune marchand de cochons surnommé Grouin-d’Or qui va vendre à la foire voisine trois des siens, d’admirables bêtes,–des anges, dirait Monselet.
–Oh! les beaux jambons de Reims! s’écrie Cécile.
–Tu me donneras une andouille, amons Grouin-d’Or? dit Rose au marchand.
–Comment donc! Et de la langue! Et du pied à notre Sainte-Menehould! Dis donc, Rose, as-tu pris tes épines à ce matin?
–Je t’écoutons! Tu chantes là une vieille chanson; c’était bon au temps du Sacre! Ne sais-tu pas que je piquons toujours?
–Ah! tu es bien écafillée!
–Où diable vas-tu si matin conduire tes habillés de soie?
–A la foire.
–Des amours!
–Oui, mademoiselle Cécile, on les mangerait tout crus, comme vous.
–Oh! pour de jolis cochons, ce sont de jolis cochons.
–On voit bien que c’est toi que tu les as élevés, continue Rose. Quoi que tu vas faire de tout l’argent qui te rapporteront?
–Je vous payerons à boire.
–Oui, je connaissons ça: des neiges fondues.
–Est-elle avenante! cette petite Rose.
–A bas les pattes! je ne suis pas habillée de soie, moi.
–Allons, la voilà qui me grafigne.
–Finis, ou je vais t’arrouter et tu ne pourras point te déraquer.
–Va donc conduire ces messieurs, tu nous fais perdre notre jeunesse.
–Je sais bien que ce n’est pas moi qui bats le fer quand il est chaud, n’est-ce pas, mademoiselle Cécile? C’est-y vous qui fera le contrat de mariage de Rose avec le forgeron?
–Je m’attends que oui.
–Je sais bien que vous ’avez le timbre sous la main, puisque vous affolez le notaire.
–C’est toi qu’es timbré, grosse bête! Donne-moi un peu tes cochons, tu verras si je les vendrons par-devant notaire.
–On vous en baillerait bien un pour l’amour de la chose; celui-là par exemple qui est si beau-z-et blanc.
–Et quelle queue en trompette! On en jouerait à la foire.
–Sont y rétues ces trois filles-là!
–Et pas crabouillées encore, amons piot!
–Ni crabouillées ni brousées; ah! c’est là de fameuses babouilles.
–Finis donc! ne dirait-on pas que nous avons gardé les cochons avec toi?
–Me prenez-vous donc pour un paillefoin?
–Non, car tu es digne d’en manger.
–J’en réponds.
–Qu’est-ce que t’as toujours à farfouiller pour voir si j’ai de jolis sabots? Pas un mot de plus ou je buque.
–Tes sabots! Y en a-z-un de cassé.
–Ce n’est pas toi qui l’as cassé.
–Moi je paye la casse.
–Chut! casse-cou! Finis donc.
–Ah si on vous rencontrait le soir entre quatre z’yeux.
–Oui, viens-y! Tu voiras si c’est pour des gars comme toi qu’on brisera le verrou.
–Ces demoiselles font les petites gueules, mais avec mes trois cochons, j’en connais trois qui ne ferions pas tant leur tête.
–Va donc à la foire! Sais-tu faire une addition?
–Oui; quand on s’aime, deux ne font qu’un.
–Pas si bête que ça! C’est égal, je vons te donner un conseil: tu n’as que trois cochons, amons? eh bien, tu pourras en vendre quatre. On te prendra au mot.
C’était Rose qui disait ça.
–Non, ajouta Cécile, il vendra ses trois cochons, et avec l’argent il s’habillera de soie.
–Oh! les bagages! ça ne respecte rien.
–Non; pas même les cochons.
–Adé! mon piot gueux;
–A nous revoir, nous s’en vont.
–Bien des choses à ces messieurs. Un peu plus, j’irais me fricasser le musiau avec eux.
–Ne vous gênez pas.
Les trois sœurs, demeurées seules, n’en continuent pas moins de parler à la champenoise et de dire des champenoiseries:
–Sais-tu qu’il n’est pas manchot, ce gars-là?
–Oui, oui, on voit bien qu’il s’est levé matin.
–Quoi que tu ferais d’un homme comme ça?
–Je l’enverrais se coucher.
–Après ça, tous les hommes sont de la même fournée.,
–Oui, mais ils ne sont pas tertous de la même farine.
–Je crois bien! c’est comme les cuvées, y a celles du bon vin et celles du verdron. Vois-tu, Orphise, y a des hommes qu’on boit comme un verre de vin de Champagne, mais y en a qui sont si rêches à boire qu’il faudrait quatre hommes et un caporal pour vous les faire avaler.
Orphise, la plus sage des trois, n’avait pas parlé jusque-là, mais elle se rattrapa.
–Il parait, dit-elle, que Cécile et Rose ont eu du bon vin dans leur verre, car il ne leur a pas fallu quatre hommes et un caporal pour trinquer avec le notaire et le forgeron.
–Et toi, avec qui trinqueras-tu, Orphise?
–Le vin n’est pas encore tiré.
Et on se mit à essourdanter la vigne.
Nous avions, selon le mot du pays, mis notre grain de sel dans toute cette jolie conversation, nous nous en allions vers Aubigny, mais ce n’était pas fini et nous revînmes sur nos pas.
Les trois filles du cabaret faisaient, comme pas une, leur tâche de vigneronne, prenant chacune leur rang, en divisant la vigne par tiers.
Elles montaient gaiement, ce jour-là, jouant des mains avec l’agilité la plus charmante, quand une charrette attardée du Roman comique passa sur le chemin: c’étaient des bohémiens qui, eux aussi, allaient à la foire secouer leur vermine.
–Ohé! les jolies demoiselles, cria le chef de la bande, descendez donc qu’on vous dise la bonne aventure.
Et les voilà qui accourent toutes les trois présentant leurs mains à une vieille sorcière toute parcheminée sous les ans, la misère et les coups de bâton.
–Vous, ma belle enfant, dit-elle à Cécile, vous avez une main miraculeuse, une vraie main de princesse. Fi donc, il ne faut pas travailler quand on a une pareille giroflée à cinq feuilles. Je vous le dis, en-vérité, cette main-là tiendra tant d’or qu’elle ne comptera plus, mais je ne vous cache pas–la vérité avant tout–que vous mourrez de mort violente.
–J’aime mieux ça, dit Cécile en partant du pied gauche pour retourner à son travail.
Elle s’arrêta pourtant par curiosité devant l’oracle qui parlait à ses sœurs.
Orphise avait donné la main.
–Vous, lui dit la sibylle, c’est la même chanson, fortune inouïe et mort violente.
–Vous chantez la même antienne à tout le monde, s’écria Rose.
–Voyons, voyons, reprit la sorcière en regardant la main de la maîtresse du forgeron.
–Vous, ma belle, vous périrez de mort violente, mais vous traverserez toutes les misères.
–Eh bien, foi de Champenoise, j’aime mieux ça, car je ne veux pas avoir le temps de faire mon testament.
–Dieu vous garde! mais donnez-moi la monnaie de ma pièce.
–Ah! par exemple, c’est l’affaire de Cécile et d’Orphise: elles peuvent bien vous payer la bonne aventure puisqu’elles rouleront sur l’or.
Cécile avait une pièce de vingt sous qui s’ennuyait dans sa poche.
–Voyons, madame la sorcière, tendez la patte que je vous y niche ce monarque.
Ce n’était pas payé.
Nous décidâmes avec mon ami que le spectacle valait bien cent sous. Nous payâmes la bonne aventure à la sorcière qui nous en avait donné plus que pour notre argent.

V
CÉCILE, CÉCILIA, LIA.
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ES trois demoiselles nous les avons tous plus ou moins connues à Paris, où chacune d’elles a joué son rôle. A Paris, Cécile ne s’appelait plus Cécile, mais Cécilia. En sa dernière incarnation elle s’appelait tout simplement Lia.
Je commencerai par le commencement, c’est-à-dire par l’histoire de Mlle Cécile qui naturellement donna le bon exemple à ses sœurs, comme vous allez le voir.
On a beaucoup trop parlé d’elle à Paris et ailleurs. C’était ce qu’elle voulait, car elle donnait par excellence dans le péché d’orgueil.
Mais reprenons-la à son point de départ dans la vie, c’est-à-dire à Aubigny-les-Vignes.

VI
LES QUATRE DOTS.
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UBIGNY-LES-VIGNES est un très-joli village de la Champagne, bâti en pierres et en briques au fond d’une vallée bocagère, dans un paysage de Corot et de Dupré, à l’abri d’une montagne tout épanouie de vignes,–un vin qui casse la bouteille, –ce qui n’empêche pas la montagne de verser l’eau de roche des vraies fontaines.
L’église est rustique, mais le clocher s’élance avec grâce au-dessus des marronniers qui l’entourent; le cimetière est un verger luxuriant: les trépassés n’ont point de gîte en marbre, un jardinier profane ne laboure point leurs cendres pour y semer des radis, il y croît de l’herbe et des fleurs sauvages pour les vaches du fossoyeur. De beaux vergers séparent toutes les maisons, des haies d’épines et de sureaux encadrent tous les vergers; çà et là devant les maisons un banc de pierre, sur quelques façades un cep de vigne, à quelques fenêtres un nid d’hirondelles. Les cabarets n’ont d’autre enseigne qu’un bouquet de gui et un ivrogne qui fume sur le pas de la porte. J’oubliais le Cygne de la Croix. Il se trouve à peine deux horloges dans tout ce bienheureux village; aussi les gens d’Aubigny ne demandent l’heure qu’au soleil. Il n’y vient pas une seule gazette, on s’y contente de l’almanach. le meilleur des journaux, qui a sur tous les autres l’avantage de ne paraître qu’une fois l’an.
Il y a un maître d’école à Aubigny, mais un vieux maître d’école du beau temps qui ne secoue pas trop l’arbre de l’instruction obligatoire.
Qui n’a connu à Aubigny un notaire avec une bonne étude, une jolie maison et une belle femme? L’étude rapportait bon an mal an de trois à quatre milliers d’écus; la femme un joli enfant et je ne sais combien de charmants sourires; enfin, la maison, grâce au jardin, répandait sur tout cela les fleurs les mieux épanouies. Le bonheur était à la porte, si jamais le bonheur a été quelque part.
M. Édouard de Ligny avait étudié le droit à Paris; il en était revenu avec toutes les élégances à la mode. C’était un cavalier accompli, presque un sportmann. Pour complaire à sa famille et pour payer ses dettes parisiennes, il consentit à se faire notaire en pleine campagne, décidé à la vie rustique et familière avec une Victoria, des chevaux, un bon fusil de chasse, des chiens, des cartes et des amis.
Ce fut grâce à sa figure distinguée et à sa désinvolture mondaine que Mlle Lucile d’Aube consentit à épouser un notaire. Elle appartenait à la noblesse du pays et elle avait espéré un de ses cousins, capitaine de dragons, qui s’était arrêté dans l’action parce qu’elle n’avait que cent mille francs de dot. Elle se donna à M. de Ligny comme pis-aller; mais bientôt elle l’aima plus qu’elle n’avait aimé son cousin.
Si l’homme était un esprit léger, la femme était un caractère sérieux, toute aux devoirs de la vie. Elle avait vu pleurer sa mère qui était morte jeune, morte de l’abandon. Son père, le colonel d’Aube, avait quitté sa femme et sa fille, ou plutôt il était resté en Afrique avec une seconde famille. C’est triste à dire, mais les larmes des mères sont peut-être la meilleure leçon des filles. Mlle Lucile d’Aube avait beaucoup pleuré elle-même. Comme elle ne comptait plus sur son père, elle s’était réfugiée en Dieu sans pour cela se faire religieuse. Sa beauté incomparable l’entraînait presque malgré elle aux coquetteries mondaines. Ne peut-on pas avoir toutes les vertus sans se voiler la figure? C’était ce que lui disaient deux vieilles cousines qui l’avaient recueillie à la mort de sa mère tout en sauvegardant pour sa dot80,000francs qui s’étaient accrus par les intérêts. Elle avait vécu depuis le jour de la sortie du couvent, avec ses vieilles cousines, dans une maison de campagne, au voisinage d’Aubigny-les-Vignes.
La veille de son mariage, elle s’était penchée doucement vers Édouard de Ligny, pour le prier de lui laisser prendre sur sa dot quatre mille francs pour doter quatre paysannes, une vieille coutume de sa famille.
–Oui, dit le jeune notaire, cela vous portera bonheur.
On verra que la pauvre femme fut quatre fois malheureuse.
Si le crime est toujours puni par Dieu sur la terre, il faut bien dire que la vertu n’y est pas toujours récompensée.
Ce fut pourtant une belle lune de miel qui dura deux ans et qui donna deux enfants; on vivait dans l’étude du notaire comme dans un château; on s’aimait comme si on n’avait rien à faire: toutes les joies du temps perdu.
On avait acheté une petite villa dans les bois appelée l’Hermitage.–Un paradis.–On se promit d’y vivre six semaines par an au temps de la chasse et de la vendange. Il y vint des amis de Paris. M. de Ligny menait bon train; il ne refusait rien à sa femme, pas même le marbre.
C’est-à-dire qu’un jour il la fit sculpter en Ophélie par un de ses amis, un grand prix de Rome qui s’était marié par-devant lui Me de Ligny, notaire et maire. Cette statue fit du bruit à dix lieues à la ronde, après avoir été fort discutée à l’Exposition de1862.


VII
VOISINS ET VOISINES.
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AIS par malheur, on le sait déjà, tout à côté de cette maison, il y avait un cabaret, peuplé de belles filles, qui avait pris pour enseigne:–le Café du Cygne de la Croix,–jeu de mots sacrilége qui depuis cinquante ans faisait rire les habitués.–C’était le pays de la gaieté, je n’entends point parler de la gaieté des ivrognes, mais des filles du cabaretier. Le bonhomme Moustier avait trois filles, comme dans les contes de fées, mais trois belles filles, comme cela ne se voit pas, même dans les contes de fées. C’était un charmant tableau de les rencontrer le dimanche, à demi pa–rées, versant à boire aux ivrognes d’une main presque blanche et presque mignonne, accordant par-dessus le marché un sourire ou une grimace pour répondre au compliment.
En vérité, on fût devenu buveur pour elles. Elles enjôlaient et elles enivraient leur monde à merveille; aussi le cabaret, selon un mot du curé d’Aubigny, était peuplé comme l’enfer. Il faut bien dire que le curé avait moins de fidèles que le cabaretier.
Cécile, Rose et Orphise avaient une petite lingerie dans la salle du café. Le lundi, une fois l’ivrognerie balayée sur le pas de la porte, les tables se couvraient de robes, de corsages, de guimpes, de bonnets, de toutes les fanfreluches du village. Le spectacle était mille fois plus attrayant que la veille. L’une racontait avec malice une petite aventure quasi scandaleuse, l’autre faisait un nœud de ruban en songeant à quelque galant du pays; la troisième arrosait les jacinthes et les myosotis de la fenêtre avec plus de grâce encore qu’elle n’en montrait en versant à boire aux ivrognes. C’était un doux éclat de voix argentines à faire bondir le cœur, un concert de malicieuses chansons, un groupe charmant de belles filles folâtres qui eussent arrêté un peintre ou un sculpteur.
La ville de Troie, d’homérique mémoire, ne fut jamais si bien assiégée par la colère d’Achille que ne le furent les fenêtres du café par les amoureux d’Aubigny. Si on parlait d’aller se promener, c’était pour passer par là. Que de vaillants propos dits de travers! Que de lettres galantes mises à la petite poste des fenêtres, c’est-à-dire confiées aux branches des rosiers! Que d’œillades idolâtres mille fois plus éloquentes que des lettres! Le cabaret menaçait de finir, comme la ville de Troie, par l’invasion et par l’incendie.
Le notaire aimait sa femme et ses enfants, son étude et son jardin; mais quel est celui qui, à certains moments d’orage, ne se lasse de cueillir les mêmes amours et les roses, quand il y a au voisinage d’autres roses et d’autres amours, surtout quand on est un notaire d’imagination, quand les inventaires font défaut, quand la belle saison répand tous ses feux et tous ses aromes.
Notre notaire était un esprit ardent, ne laissant guère chômer son cœur, bâtissant des châteaux en Espagne, babillant à tort et à travers, lisant des contes de Voltaire et écrivant des testaments avec délices; se levant tôt et se couchant tard, en homme qui s’entend bien avec la vie; aimable avec les hommes, galant avec les femmes, il était le bienvenu dans tout le canton; la meilleure avoine attendait son cheval, ses chiens étaient admis dans le salon du château, au coin du feu de la chaumière. Il avait à son service une phraséologie délicate pour consoler la veuve pendant l’inventaire et pour apprivoiser la future pendant le contrat de mariage.
Jusqu’en1860, il n’avait pas poussé trop loin l’infidélité envers sa femme; mais un beau samedi du mois d’avril, comme il se promenait dans sa cour, pendant que Mme de Ligny faisait une promenade à cheval, il prit un mauvais chemin, c’est-à-dire qu’il alla sur le seuil de sa porte, comme pour voir s’il lui venait des clients.
Savez-vous ce qu’il vit? Des clientes en herbe.
Il vit pour la première fois avec les yeux du cœur les trois filles du cabaretier se poursuivant dans la rue à propos d’un bouquet de roses.


VIII
LE BOUQUET DE ROSES.
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ELLE qui avait alors à la main le bouquet de roses tant envié vint tout à coup se jeter du côté du notaire en demandant asile du regard. Sans trop y songer, le notaire se mit de la partie. Il se fit le champion de la belle effarouchée; les autres eurent beau voltiger autour d’elle, il la défendit, je ne dirai pas jusqu’à la mort, mais jusqu’à l’amour. Quand la guerre fut finie, il prit doucement la petite main et demanda quel serait le prix du vainqueur; la petite main lui répondit par l’offrande du bouquet. Après tout, ce n’était là qu’un jeu innocent.
La belle au bouquet de roses s’appelait Cécile, un nom fait pour la candeur; c’était la plus belle des trois sœurs. Quand je dis la plus belle, je ne veux pas dire que c’était une beauté; elle n’avait ni la noblesse des lignes, ni le charme de l’expression. C’était la jeunesse et non l’âme qui rayonnait sur sa figure.
La beauté! coupe d’or pleine de mauvais vin.
La beauté est un souvenir du ciel; mais la beauté a trop affaire sur la terre pour se souvenir du ciel. Cécile ne levait jamais les yeux que vers son miroir.
Elle avait vingt ans, des yeux noirs, des dents blanches, de l’imagination, des charmeries. Et pas un amoureux, si ce n’étaient trois ou quatre freluquets d’Aubigny: un clerc d’huissier, un petit fermier, un arpenteur qui avaient du temps à perdre. Cécile marquait son point plus haut.
Le notaire emporta par mégarde le bouquet en question dans son cabinet. Le lendemain, comme il n’avait d’autre distraction qu’une feuille de papier timbré, il respira à diverses reprises le parfum vieilli des roses; le surlendemain, comme il reconduisait un client, il aperçut le bouquet parmi les chiffons qu’une servante venait de balayer; il le ramassa,– par distraction peut-être,–mais pourtant avec une secrète religion. Ainsi le bouquet alla jusqu’au cœur du notaire,–et Cécile suivit son bouquet.
D’abord, M. de Ligny se laissa prendre sans raisonner.
–Ce n’est qu’un jeu, dit-il, un jeu de l’esprit.
Et il respirait le bouquet avec son âme.
–Bah! reprenait-il, on peut bien, une fois l’an, donner un coup de canif dans son contrat de mariage. Regarder du coin de l’œil une jolie fille et happer un sourire qui fasse croire au ciel de Mahomet.
Quand il voulut raisonner, il n’était plus temps; sur ce chapitre, n’est-on pas raisonnable quand on déraisonne?
Sans y penser, M. de Ligny se mit outre mesure à fumer sur le pas de sa porte à l’heure du déjeuner ou du goûter des filles du cabaretier. Il prenait de plus en plus plaisir à les voir et à les entendre; elles folâtraient avec tant de grâce naïve et babillaient avec tant de gaieté bruyante!
–Edouard, lui dit un jour sa femme qui n’y voyait que du feu, tu fumes trop, c’est une passion.
–Oui, répondit le notaire d’un air mélancolique, c’est une passion.
Et il fuma de plus belle.
Le jardin du notaire n’était séparé du jardin du cabaretier que par un mur mitoyen qui n’avait pas la hauteur légale. En se dressant sur la pointe des pieds, on voyait ce qui se passait de l’autre côté. Et on en abusait. Comme on entrait dans la saison des fleurs, les trois sœurs rendaient souvent visite à leur parterre émaillé; comme le notaire était un homme de bonne volonté, il parvenait alors à regarder au delà de son mur, surtout quand c’était le tour de Cécile à visiter le parterre, si bien que cela devenait presque un rendez-vous; il est vrai que le mur pavoisé de roses était de la partie.
Un jour que Cécile se trouvait seule au jardin, M. de Ligny lui jeta coup sur coup une douzaine de roses épanouies; Cécile riposta de toutes ses forces et de tous ses rosiers. Le champ de bataille fut jonché de morts. La femme du notaire survint.
–Ah! mon Dieu, s’écria-t-elle, comme tu as gâté ce pêcher et cette salade! Et puis, tous les rosiers qui sont ravagés. Tu as donc perdu la tête?
–Oui, ma femme, j’ai perdu la tête, dit le notaire, en retombant dans sa mélancolie.
Sans y penser, toujours sans y penser, le notaire mit en oubli la beauté, la tendresse, la vertu de sa femme. A ses yeux, ce ne fut bientôt plus qu’une autre statue qui ornait sa maison.
Mme de Ligny, qui pensait beaucoup à ses enfants, fut la dernière à savoir que M. de Ligny se laissât enjôler par sa voisine.
Il faut dire en outre que Mme de Ligny n’était pas tout à fait une femme de ménage; elle aimait, malgré ses vertus, le voyage à Paris et le bal à la préfecture. On parlait beaucoup de sa grâce à valser et à monter à cheval; c’était d’ailleurs tout le mal qu’on trouvât à dire d’elle, car elle était le symbole de la vraie femme et de la vraie mère.


IX
OU LES MURS ONT DES OREILLES.
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OMME le diable qui se fait bon apôtre pour séduire les jeunes filles, la mort se fait belle pour aller dans le monde; le squelette armé d’une faux n’a été qu’une légende, la mort frappe par une main blanche, elle tue en souriant et elle sème des roses sur son chemin. Les vieux peintres flamands, philosophes ce jour-là, représentaient l’occulte divinité sous le symbole d’un crâne couronné de fleurs à côté d’un violon. Les artistes grecs, quand ils ont créé les trois Parques, les ont presque représentées sous la forme des trois Grâces. Avant les trois Grâces, c’était une jeune fille toute pleine de séductions qui marchait à perdre haleine en portant un papillon sur son doigt.
Cette petite Cécile, si fraîche, si joyeuse, si étourdie, fut la figure que prit la mort pour frapper le mari, les enfants, la femme dans leur jeunesse et dans leur bonheur. Qui eût dit en la voyant si gaie et si folle, montrant sa figure charmante au-dessus du treillis du mur mitoyen, que c’était l’image du deuil de toute une famille?
Au temps où fleurissent les acacias, le notaire n’était pas l’amant de Cécile; mais il avait franchi le mur mitoyen; et encore cet exploit aventureux s’était passé après le coucher du soleil. Cécile, loin de s’effaroucher ce soir-là, l’avait attendu de pied ferme. Et, comme elle avait lu des. romans:
–Monsieur, il y a encore un mur entre nous!
Cependant elle s’apprivoisa au point qu’avant de chasser doucement le notaire, elle lui accorda la grâce de baiser la blancheur veloutée de son cou.
La petite lingère d’Aubigny s’était laissé surprendre par la vanité; la vanité l’aveuglait à toute heure et sur toute chose. Le notaire avait, dit-on, beaucoup d’argent–beaucoup d’esprit–plus ou moins notarial. Il tranchait du gentleman, lorsqu’il partait en campagne, en faisant caracoler son cheval devant le cabaret. Cécile rayonnait d’orgueil.
Quand toutes les commères d’Aubigny furent lasses de babiller sur les rencontres de M. de Ligny et de Mlle Cécile, Mme de Ligny souleva un coin du voile: voici comment. Elle cueillait des groseilles au pied du mur mitoyen, en songeant que M Mmes A, B. C, ses anciennes amies, étaient très-malheureuses par leur mariage, tandis qu’elle-même savourait toutes les joies conjugales et maternelles. La pauvre femme se laissait aller à ce beau rêve avec une douce nonchalance, en écoutant chanter le pinson sur le cerisier voisin, en respirant le réséda que le vent secouait à ses pieds, quand tout à coup elle entendit ce petit dialogue venant de l’autre côté du mur:
–Je vous dis, monsieur, que grâce à vous je suis une fille perdue. On en dit de belles sur mon compte dans tout Aubigny.
–Sur ma foi! vous voilà une fille perdue à bon marché; n’écoutez donc pas les commérages et n’en croyez que vous-même.
–Vous avez beau dire; la bonne, avance que de n’avoir que sa conscience pour soi; on ne se marie pas avec sa conscience. Par exemple! croyez-vous donc qu’on vienne me chercher à cette heure!
–Cela n’est pas ma faute, en vérité; parce que j’ai sauté trois ou quatre fois par-dessus le mur, le plus innocemment du monde, n’allez-vous pas dire que tout est perdu?
–Enfin, monsieur, n’en parlons plus; je saurai souffrir toute seule sans me plaindre.
–Cécile, vous pleurez.
–Non, monsieur, non, je ne pleure pas, au contraire.
A cet instant suprême la femme du notaire leva la tête au-dessus du mur.
Le notaire fut atterré en voyant comme par magie la tête expressive de sa femme.
–Comment diable est-elle là? Je la croyais avec ses cousines.
–Je vous l’avais bien dit, monsieur, dit Cécile, . s’éloignant de deux pas.
Puis se retournant vers Mme de Ligny:
–Du reste, madame, il n’y a pas de mal à cela, j’imagine.
–Allez dire cela à vos pareilles, mademoiselle, je ne veux pas vous entendre.
–Madame, dit le notaire à sa femme, vous prenez mal à propos les choses à cœur.
–Je ne dis rien, monsieur.
–Ce n’est qu’un jeu.
–Oui et pour ce jeu-là, monsieur, les murs ont des oreilles.
Là-dessus Mme de Ligny prit son panier de groseilles et retourna à la maison.
Cécile, enchantée de ce contre-temps, feignit une douleur profonde; elle se tourna vers le notaire et lui dit d’une, voix tremblante:
–Adieu donc, monsieur, ne vous inquiétez pas de moi, à force de pleurer, je me consolerai.
Ces derniers mots achevèrent de troubler le cœur de M. de Ligny.
–Au revoir, Cécile, nous nous reverrons.
Le notaire franchit le mur d’un air résolu. Cécile s’avança vers le cabaret. Près de disparaître sous les sureaux qui ombrageaient la porte du jardin, elle se retourna d’un air désolé. Le notaire fut touché plus que jamais.
Il ne connaissait pas le château des passions et des ensorcellements.
–Comment bien sortir de là? dit-il en hochant la tête.
Il n’avait pas la clef.


X
POURQUOI LA FEMME DU NOTAIRE EUT TORT D’AVOIR UN CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE ÉTOILÉ DE COQUELICOTS.
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Ès qu’elle fut dans sa chambre, Mme de Ligny versa des larmes amères. D’abord, elle n’avait écouté que son indignation; mais comme toutes les nobles natures, elle ne savait que pleurer.
Le notaire, en rentrant à son étude, trouva fort à propos un contrat de vente à faire.
Pour Cécile, elle murmurait entre ses dents: Mes pareilles! Mes pareilles! Elle me payera cher ce mot-là.
Tout en disant ces paroles prophétiques, Cécile traversa la salle du cabinet et alla s’asseoir devant une fenêtre ouverte sur la rue. Les deux sœurs étaient parties pour la fontaine. Il faisait presque nuit; on entendait déjà résonner la trompe du pâtre sur les rumeurs du crépuscule. C’était une belle soirée pour apaiser tous les cœurs en révolte. Cécile ne vit ni la sérénité du ciel, ni les joies de la terre; la vengeance agitait son cœur; la vanité attisait le feu; elle se laissait aller, avec un sombre plaisir, à ces deux mauvais sentiments.
Un hasard vint la pousser dans cette route. Comme elle regardait dans la rue, elle vit passer la marchande de modes de la ville voisine, soulevant d’un panier, pour le faire voir, un chapeau de paille d’Italie orné de coquelicots, un vrai chef-d’œuvre de main de fée, destiné à Mme de Ligny. En voyant cette petite merveille, Cécile soupira et se dit avec amertume:
–Ah! si j’avais un chapeau, moi!
Elle se sentit jalouse de Mme de Ligny, à cause de son mari, mais surtout à cause de ses chapeaux.
–Nous verrons un jour, reprit-elle, qui est-ce qui aura les chapeaux à coquelicots et à plumes!
Le notaire était-il sous-entendu?
M. de Ligny, de son côté, cherchait dans son étude une transaction entre son cœur et son devoir. Le devoir parlait très-haut: .son rang dans le monde, son office, sa famille, sa femme, ses enfants; mais le souvenir de Cécile1Cécile, qui avait de si beaux yeux, une si jolie bouche, un si charmant sourire. Ceux qui se sont laissé surprendre à leur insu par ces filles d’Ève de vingt ans, savent seuls tout ce qu’il faut de force pour lutter et pour vaincre quand ils sont déjà ensorcelés.
Le notaire, qui avait l’imagination ardente et le cœur sur la main, n’était pas de force à cette lutte, d’autant plus qu’il se laissait fasciner par l’espérance de revoir Cécile mystérieusement.
Voilà à peu près quels furent les termes de la transaction:
«1o J’apaiserai ma femme par un renouvellement de tendresse; je la laisserai gémir, se plaindre et aller au bal tant qu’elle voudra; en revanche, je reverrai Cécile, mais non plus au grand jour. Puisqu’elle m’aime, elle ira où je voudrai qu’elle aille. A cet effet, je découvrirai bien près d’ici quelque retraite cachée où le diable lui-même n’y verra rien.
«2o Avec le temps, l’amour passera; avec un peu d’argent, je consolerai Cécile. Elle a une tante à Nancy et une marraine à Paris; elle ira se marier à Nancy ou à Paris avec ma dot; moi, je redeviendrai le meilleur mari du monde.
«Telles sont les conventions des parties, c’est-à-dire du DEVOIR et de l’AMOUR,–dont acte fait et passé à Aubigny, en l’étude, sans témoins.»

XI
LE PAVILLON CHINOIS.
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ENDANT quatre jours, le notaire fut fidèle à son étude, sinon à l’amour conjugal; il fit une procuration, deux mainlevées, trois contrats de mariage. Sa femme lui pardonnait du fond du cœur, sans vouloir rappeler la scène du jardin. Pour lui, il avait bien un peu oublié Cécile; quatre jours encore, les affaires reprenaient le pas sur sa folle passion. Mais un matin on vint le demander pour un testament au hameau de Massy.
A son retour, comme il traversait le bois de Fontaine-Rouge, il rencontra Cécile, gracieusement juchée sur un petit âne, presque fougueux.
Cette apparition charmante sous les branches vertes du sentier, dans la fraîcheur embaumée du matin, fut un coup fatal dont le notaire ne put se défendre.
–Cécile, s’écria-t-il, Dieu soit loué! Mais où allez-vous donc?
–Je vais à la ferme de Massy, faire des gaufres chez ma cousine Dumont.
Cécile avait rougi de la rencontre; elle était plus belle encore; le notaire la regardait avec une ardente admiration. Comme il s’était mis au beau milieu du chemin, le petit âne s’arrêta en secouant ses oreilles.
–Vous ne savez pas, Cécile, avec quelle joie je vous rencontre ici!
–Il y a bien longtemps que je ne vous ai vu, monsieur, dit-elle, avec un sourire demi-moqueur, demi-amer.
–Je le sais mieux que vous, Cécile, mais contre mauvaise fortune, bon cœur.
–Ainsi, tout est dit, murmura-t-elle tristement.
–Oh! non, tout n’est pas dit, Cécile! est-ce que nous n’avons pas encore mille choses à nous dire?
–Cécile garda le silence, jugeant que le silence était éloquent.
–Ecoutez, Cécile, là-bas, dans le bois de l’Ermitage, je vais faire bâtir un pavillon en votre honneur…
–Dont vous aurez seul la clef.
–Le soir vous y viendrez, n’est-ce pas? Vous n’aurez qu’une haie de sureaux à traverser, personne n’en saura rien, pas même votre confesseur.
Cécile était toujours silencieuse.
–Comme vous êtes jolie avec ce petit bonnet et ce petit fichu!
–Je pense, dit Cécile en souriant, qu’un chapeau et un châle ne gâteraient rien à ma figure.
–Vous êtes belle ainsi; mais si vous y tenez, qui donc vous empêche! Ah! si j’étais avec vous, à Paris, quelle joie j’aurais à vous parer! Comme vous enjôleriez bien votre monde avec une bottine impertinente, un léger chapeau et une robe à traîne! Ah! coquette!
La rencontre n’alla pas plus loin; le petit âne trépignait d’impatience, alléché qu’il était par l’odeur lointaine du râtelier des ânes à la ferme de Massy.
–Adieu, Cécile, je vous attends au pavillon.
Ils se suivirent doucement du regard; ils ne pouvaient plus se voir qu’ils se regardaient encore.
Cette apparition de Cécile fut un mirage que le notaire eut longtemps sous les yeux; dans ses moments de rêverie, il s’écriait: «Qu’elle était adorable, ce matin-là, sur son petit âne indompté, avec sa robe rose et son gracieux bonnet!»
Il fit bâtir le pavillon à deux pas du parc de sa villa, en disant à sa femme que ce serait l’atelier de son ami le sculpteur.
Que se passa-t-il dans le pavillon? Le notaire disait à tout le monde qu’il écrivait là ses actes sérieux; mais on disait à Aubigny que souvent, à la nuit close, on voyait une femme passer dans l’enclos voisin, franchir la haie de sureaux et disparaître tout d’un coup.
Et Mme de Ligny versait des larmes de plus en plus amères. La pauvre femme, dans sa douleur, ne savait que pleurer. Le notaire essuyait quelquefois ces larmes; il se jurait à lui-même, en voyant l’ombre de son bonheur évanoui, de ne plus mettre le pied dans le chemin des mauvaises passions. Mais dès qu’il revoyait Cécile, il retombait dans le charme fatal. Cécile était comme le serpent de la Genèse, du premier regard, elle fascinait: Dieu a commencé la femme, le serpent l’a finie.
Le notaire n’eut pas une heure de vrai bonheur dans son pavillon. Cécile peut-être y était charmante, mais le souvenir de sa femme qui pleurait était là plus près de son cœur encore que Cécile. Bientôt, tout en flottant entre ces deux passions, il sentit enfin que le bonheur n’était pas là; il tomba accablé sous le raisonnement de sa folie; mais il était trop tard pour raisonner, déjà il marchait à grands pas vers sa ruine.
Il eut beau lutter, Cécile l’entraina. Le danger lui-même est entraînant; c’est le vertige de l’abime.
Cécile eut pourtant des remords; la vanité n’avait pas encore tout à fait dévasté son cœur.
Il lui arriva même de pleurer avec une vraie douleur de cinq minutes; de s’avouer coupable, de prier Dieu, de faire vœu de se punir elle-même. Mais, peu à peu, le mauvais esprit passait sur ces pensées du ciel, sur cette douleur, sur ces prières, sur ce repentir; elle se laissait nonchalamment aller aux tentations.
Elle se consolait avec son miroir, elle s’étourdissait dans les joies factices. «Et puis, à quoi bon la vertu? disait-elle. La vertu me servira à être la femme de quelque rustre endimanché, qui me fera bêcher sa vigne ou balayer sa maison, qui ne me donnera pas le temps de boucler mes cheveux et de chanter mes chansons; cela est bon pour Rose ou pour Orphise; moi je suis née pour être belle; quand je serai lasse de faire la belle ici, j’irai la faire ailleurs.»
Paris! Paris! C’était le rêve de ses jours et de ses nuits. Le notaire ne tenait pas grande place dans son esprit, pas du tout dans son cœur. «Il m’a compromise, il ne peut me laisser là, pensait-elle; quand je serai assez vengée de sa femme, s’il a trop de moi, j’irai à Paris avec son argent.»
Elle n’attendit pas si longtemps pour aller à Paris. L’enfer l’attirait. Elle y débarqua un soir avec M. de Ligny. Il revint seul le surlendemain. Elle vécut quelques semaines chez sa marraine dans toutes les curiosités, avec l’argent de son amant.
Quand Cécile reparut à Aubigny, elle était plus jolie encore,–comme si le péché fût le fard des femmes.–Opinion de Lovelace et de Ninon.
Le notaire était plus ensorcelé que jamais.
Ce fut alors que Cécile, passant à l’église devant le banc d’honneur de Mme de Ligny, lui jeta un regard d’acier,–un glaive, une épée, un poignard.
Mme de Ligny rentra chez elle toute pâle et s’écria en tombant sur un canapé:
–Cette fille m’a tuée!
Le mari était là feuilletant des papiers.
–Tuée! dit-il en levant les yeux.
–Oui, tuée.
–De quelle fille veux-tu parler?
–Tu le sais bien
–Tu es folle! Tu cherches midi à quatorze heures.
Le soir, quand le notaire revit Cécile, il lui conta la scène.
Cécile partit d’un bruyant éclat de rire:
–Elle en verra bien d’autres. Il faut qu’elle se repente de m’avoir humiliée.
–Ne fallait-il pas qu’elle s’agenouillât devant toi?
–C’est toi qui vas t’agenouiller pour elle, mais ce n’est pas assez.
–C’est trop. Je te défends de parler ainsi.
–Je vous défends, monsieur, de reparaitre devant moi. Je sais le chemin de Paris…
–Voyons, voyons, tu sais bien que tu m’as ensorcelé et que je ne puis pas vivre sans toi.
C’était déjà le vertige de la passion.
–Et pourtant, disait M. de Ligny avec colère, ma femme est plus belle que ma maîtresse!
C’était une singulière créature que cette Cécile; on peut dire que celle-là n’était pas toute d’une pièce; elle était pétrie de deux pâtes, comme disent les Orientaux: la pâte douce et la pâte amère. Le bien et le mal avaient droit de cité chez elle au même titre. Elle avait des instincts canailles et des aspirations aristocratiques. Quand la colère la prenait, elle partait en guerre, armée de toutes armes, même d’armes empoisonnées; mais sur le champ de bataille son premier mouvement était d’embrasser son ennemie. Ainsi elle jurait de se venger d’un mot malsonnant de Mme de Ligny, mais sur un autre mot de la femme du notaire elle se fût jetée à ses pieds en pleurant. Il ne fallait peut-être qu’une bonne parole pour qu’elle abdiquât, laissant M. de Ligny à sa femme et rentrant en elle-même ou plutôt courant d’autres aventures, car elle était née pour la vie aventureuse.
On la verra toujours cruelle devant Mme de Ligny parce que Mme de Ligny n’aura jamais passé devant elle qu’en lui jetant un regard dédaigneux.
Si elle avait vu pleurer la femme du notaire elle se fût tout de suite attendrie et humiliée.
J’ai dit que Cécile était une singulière créature, je me trompais, car il y a beaucoup de femmes comme elle. Il suffit souvent d’un grain de sable ou d’un pli de rose pour les faire bonnes ou mauvaises.
Si Cécile était devenue mauvaise elle ne le savait pas, parce qu’elle se sentait toujours pleine de charité pour les pauvres. Elle donnait à deux mains et elle croyait qu’elle était meilleure que les autres. C’est là l’erreur de ceux qui donnent aux pauvres. La vraie charité c’est de donner à tout le monde. Car l’argent n’est qu’une des expressions de la charité.
Mais quoi que fît Cécile on ne lui en voulait pas et on lui pardonnait ses fautes parce qu’elle était jolie et qu’elle enjôlait son monde, selon l’expression champenoise.
Il n’y avait guère que Mme de Ligny qui ne lui pardonnât pas.


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