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Arsène Houssaye
Histoires romanesques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327477
Table des matières
LES HOMMES QUI BATTENT LES FEMMES
I LA FEMME BATTUE
II L’IDYLLE
III LE VIN BLEU DE L’AMOUR
LES FUREURS D’HERMIONE
DRAME EN CINQ ACTES ET EN CINQ MINUTES
ACTE I er LE PETIT SALON DE LA GRANDE DAME
ACTE II LA CHAMBRE A COUCHER DE FLEUR-DE-THÉ
ACTE III UNE LOGE A L’OPÉRA
ACTE IV LA CHAMBRE A COUCHER DE SANTA-CRUZ
ACTE V LE PETIT SALON DE MADAME DE CAMPAGNAC
LES MYSTÈRES DE PARIS
I MADAME ALIX LAGRANGE
II LES DIAMANTS DE VERRE ET LES CHEVAUX DE BOIS
III LE PORTRAIT DE MADAME PAR RAPHAEL
IV DU DANGER D’AVOIR UNE MAÎTRESSE QUI A UN AMOUREUX
V OU ADALBERT NE VOIT QUE DU FEU
V LE SANG DANS LE LAIT
VI MORALITÉ DE CETTE HISTOIRE
LA FONTAINE AUX LOUPS
MADEMOISELLE DE CORMEILLES
I UNE BOUTIQUE DE MODES EN1793
II LES DEUX COUSINES
III LA FONTAINE AUX CORBEAUX
IV LE BOHÉMIEN SIBBÉCAÏ
V L’AMOUR DANS LA TEMPÊTE
VI LES PREMIERS NUAGES
VII LA CHANSON DU BOHÉMIEN
VIII LA PROPHÉTIE
IX CELLE QUI N’EST PAS AIMÉE
X JEAN-SANS-PEUR
XI LA FONTAINE INACCESSIBLE OU VOULAIT BOIRE CLOTILDE
XII LA FIN DU VOYAGE
XIII LA GUILLOTINE DES BOUTEILLES
XIV LE DERNIER VOYAGE
XV DEVANT FOUQUIER-TINVILLE
XVI L’AMOUR ET LA MORT
DEUX SOEURS DEUX AMOURS
DIALOGUE DES MORTES SUR LES VIVANTES
PARIS S’AMUSE-T-IL?
LA FEMME DU NOTAIRE ET LE CLERC D’ICELUI
LE NID DE CORBEAUX
NINON ET MAINTENON
LA REINE DE GOLCONDE

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1879
Droits de reproduction et de traduction réservés
LES HOMMES
QUI BATTENT LES FEMMES
Table des matières
I
LA FEMME BATTUE
Table des matières
Je voulais me donner le luxe de passer toute une heure avec moi-même, ce qui ne m’arrive jamais.
Mais à peine étais-je seul, que mon valet de chambre entra dans mon cabinet en m’annonçant un de mes mille et un amis.
–Vous savez bien que je n’y suis pas, dis-je avec impatience.
Mais déjà M. Daniel de la Chesnaye était sur le seuil de la porte.
–Je ne vous tiendrai que cinq minutes, me dit-il en entrant.
–Cinq minutes, lui dis-je avec une bonne grâce inaccoutumée, c’est quatre minutes de trop. Je suis un problème mathématique, n’allez pas mettre un grain de poussière sous la roue du temps.
Mon mille et unième ami essaya de sourire, mais je remarquai sa pâleur.
–Que vous est-il donc arrivé? lui demandai-je avec une soudaine sympathie.
–N’est-ce pas, me dit-il, comme je suis métamorphosé? Ce gai viveur du dernier hiver traîne aujourd’hui son linceul! Mais je ne veux pas vous ennuyer de ma confession, je viens vous demander une signature.
–Mon cher ami, je ne signe plus de billet, même pour les autres, la vue du papier timbré me fait tomber en syncope. Vous savez que la République m’a destitué de tout.
–Vous aurez votre revanche; mais rassurez-vous, je ne viens pas vous apporter des billets à ordre, il me faut votre signature pour donner du crédit à une noble cause.
–Parlez.
J’avais traîné un fauteuil devant moi. Daniel de la Chesnaye resta debout et roula une cigarette.
–Mon cher ami, vous savez qu’il y a la Société protectrice des animaux.
–Oui, grand bien leur fasse! j’y ai déjà donné ma signature.
–Il s’agit d’une autre Société, la Société protectrice des femmes.
–Vous êtes fou! il faudrait plutôt une Société protectrice contre les femmes.
–Ne riez pas, c’est sérieux.
Je regardai mon ami qui avait une expression de profonde tristesse.
–Oh! me dit-il avec un soupir, le monde est ainsi fait qu’on a des larmes pour une bête qu’on frappe et des moqueries pour une femme qu’on bat.
Daniel jeta son chapeau sur le tapis.
–Que voulez-vous? s’il y a des créatures comme la femme à Sganarelle qui veulent être battues: il ne faut jamais discuter sur les amusements.
Daniel me prit la main.
–Je vous en prie, mon cher ami, ne blaguons pas. Vous voyez à ma figure que ce n’est plus le moment avec moi; il y a six semaines que je n’ai ri.
–Que voulez-vous? je ne puis m’empêcher de trouver votre idée trop originale; je veux bien dire avec vous que le monde est absurde de s’intéresser plus aux bêtes qu’aux femmes; mais vous ne parviendrez jamais à créer une Société protectrice pour la plus belle moitié du genre humain.
–Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas que la femme est encore aujourd’hui l’esclave antique soumise à notre brutal despotisme. Enfant, nous l’emprisonnons dans un couvent. Jeune fille, nous la vendons pour sa dot à quelque mari usé ou blasé qui la condamne au régime cellulaire. Mère de famille, elle est l’esclave de ses enfants. Voilà pour la femme riche. Pour la femme pauvre, c’est bien pis: l’école et le travail, le travail et l’école, l’atelier et la dépravation, le supplice de Sisyphe et le supplice de Tantale, la prostitution à tous les degrés, sinon les travaux forcés à perpétuité: voilà la plébéienne. Et être battue par-dessus le marché, qu’on soit femme du peuple ou qu’on soit femme du monde.
J’avais écouté gravement.
–Le tableau que vous faites là, mon cher ami, est d’une vérité cruelle. J’ai toujours pensé comme vous que la femme était sacrifiée, quel que fût le degré de l’échelle sociale. A toutes les stations de leur vie, il y a des larmes, il leur sera beaucoup pardonné parce qu’elles auront beaucoup pleuré.
–A la bonne heure, vous me comprenez.
–Eh bien, non, je ne vous comprends pas. C’est une folie de croire qu’on peut empêcher la femme d’être malheureuse. On met un bourrelet aux enfants, mais on ne met pas un garde-fou pour empêcher la femme de tomber dans les misères du mariage ou dans les désespoirs de l’amour; c’est son rôle d’être victime, elle aime mieux cela que d’être bourreau.
–Ainsi vous ne voulez pas signer, comme sociétaire, les statuts de mon club protecteur des femmes.
Je regardais toujours mon ami avec une vague inquiétude: je me demandais sérieusement s’il n’était pas un peu fou. Il avait bien la mine d’un homme qui perd la tête; mais comme je ne l’avais jamais reconnu pour un esprit sensé, je ne m’étonnais pas trop de ses divagations; le monde est un vaste Charenton où tout le monde apporte sa marque de fabrique.
Que de billevesées nous viennent des plus sages! S’il descendait un habitant de la lune ou des étoiles pour nous juger, trouverait-il celui-ci beaucoup plus raisonnable que celui-là?
Les folies de l’ambition, qui remuent si violemment le monde, sont-elles donc moins des folies que les folies de l’amour qui ne font de révolutions que dans les cœurs?
–Voyons, dis-je à Daniel, que vous est-il arrivé pour que vous vous mettiez ainsi à prêcher pour la femme?
–Ce qui m’est arrivé?
Il voulait parler, il se tut.
Je le regardai face à face; il essaya de masquer sa pâleur, son inquiétude, son désespoir, par un air de sérénité qui ne me trompa plus.
Je lui portai la main sur le cœur, en lui disant:
–Il y a quelque chose là.
–Chut! murmura-t-il.
–Et pour échapper à ma curiosité, il roula une seconde cigarette, tout en chantant à mi-voix un air d’Offenbach.
–Adieu, reprit-il d’un ton piqué, je vois bien que je me suis trompé de porte. Vous avez de beaux sentiments sur la planche, mais quand on frappe chez vous, on n’ouvre pas.
–On ouvre encore trop souvent, lui dis-je, puisqu’on ne me laisse jamais le temps de me faire une visite à moi-même.
Le lendemain, je ne pensais plus à Daniel de la Chesnaye ni au club protecteur des femmes, quand j’appris sur l’escalier des Italiens qu’il était fou, mais fou à ce point qu’il avait fallu lui mettre la camisole de force.
–Et pourquoi est-il devenu fou?
–On ne sait pas: quelque trahison de femme; huit jours de guignon au jeu; on dit qu’il a perdu quatre cent mille francs, sans compter qu’il a reçu un coup d’épée pour avoir dit une bêtise; on ne se relève pas de ces choses-là.
Pendant quelques jours on parla beaucoup de ce pauvre Daniel, mais nul ne pouvait dire la vraie cause de sa folie.
Je me rappelai mot à mot la conversation que nous avions eue. Pourquoi m’avait-il parlé des femmes qu’on bat? Aimait-il une femme mariée qui avait été battue par son mari? Il menait de front deux existences: une très tapageuse, une très cachée. On n’allait jamais chez lui, mais en revanche on le trouvait toujours au club, au Bois, sur le boulevard, on lui connaissait des aventures de cinq minutes, on ne lui connaissait pas une seule maîtresse.
La curiosité me prit au vif, je voulus avoir le secret de Daniel de la Chesnaye.
Il ne me fallut pas pour cela la profondeur de vue d’un juge d’instruction. Je pris le chemin le plus court. J’allai droit à la maison qu’il habitait, boulevard Malesherbes. Je demandai de ses nouvelles au concierge, qui commença par bégayer un peu.
–Tais-toi, lui dit sa femme, tu n’y entends rien.
Elle prit la parole pour me dire qu’elle ne pouvait me rien dire.
–Car, poursuivit-elle, la justice ne manquera pas de faire une descente ici. Je ne veux pas qu’on puisse m’accuser d’avoir parlé.
–Une descente de justice? Que s’est-il donc passé?
Il y a toujours moyen de faire parler les portières. Je pris vingt francs et je les mis dans la main de cette femme mystérieuse.
–Parlez, lui dis-je. Je suis l’ami de Daniel de la Chesnaye.
Mais je n’en eus que pour mon argent. La portière garda le napoléon, tout en disant ceci ou à peu près:
–Mon Dieu, monsieur, dans toutes ces histoires-là, on ne sait pas bien le fin mot on dit aujourd’hui le mot de la fin; ceux-ci disent que oui, ceux-là disent que non. Ce que je sais bien, c’est que M. de la Chesnaye est fou.
–Vous allez me dire pourquoi il est fou?
–Il faudrait le demander à mademoiselle Clotilde, mais la pauvre fille ne répondra plus.
Et comme je voulais poser encore quelques points d’interrogation:
–Oh! monsieur, j’ai dit tout ce que je pouvais dire.
–Tu en as trop dit, murmura Cerbère.
J’étais furieux, mais je souriais toujours avec urbanité.
Je donnai encore vingt francs à la portière.
–N’y a-t-il donc plus personne dans son appartement?
–Non, mais la femme de chambre est encore au sixième; seulement, ce que je vous dis là, c’est un secret; vous pourriez monter chez elle, sous prétexte que vous cherchez une femme de chambre. Elle a d’ailleurs de fort bons certificats; elle a servi dans les meilleures maisons. Connaissez-vous la princesse de Metternich?
Je n’écoutais plus la portière. J’avais appelé son mari hors de la loge, je veux dire hors du salon, pour le prier de me faire descendre cette fille.
Elle vint bientôt, humble, pâle, triste. Naturellement je ne lui dis pas un mot de sa maîtresse. Je lui demandai ce qu’elle voulait gagner; c’était moins que rien: cent francs par mois. Il fut convenu qu’elle viendrait le lendemain à mon service.
Le lendemain, ce fut elle qui m’éveilla. Elle mapprit que le valet de chambre l’avait fort mal reçue, en lui disant qu’il n’y avait rien à faire.
–Comment! rien à faire, il y a tout à faire, lui dis-je. Que faisiez-vous chez M. de la Chesnaye?
–Mais, monsieur, il y avait une femme.
–A propos de cette femme: asseyez-vous là, parlez-moi d’elle.
Cette femme ne fit pas trop de façons pour me dire le mot à mot de cette tragique histoire.
II
L’IDYLLE
Table des matières
Daniel de la Chesnaye était de ceux qui se donnent la peine de naître. Il eut à son berceau une bonne fée qui, d’une main, dessina des armoiries de comte, et, de l’autre, fit sonner des louis d’or; par malheur, on n’avait pas appelé la fée de la Sagesse, si bien que le don de la Naissance et le don de la Fortune ne firent qu’à moitié son bonheur. Il étudia tant bien que mal. Il apprit un peu de tout pour ne pas savoir grand’chose; mais il monta bien à cheval et donna quelques coups d’épée pour la plus grande gloire de son maître d’armes. Son instruction fut parachevée par quelques demoiselles des petits théâtres.
En un mot, vers sa vingtième année, il menait la vie comme le premier crevé venu, bien plus préoccupé de sa célébrité dans le demi-monde que de sa considération dans le beau monde.
Pendant cinq ou six ans ce fut le même train de vie, s’échappant toujours du coin du feu familial pour courir les avant-scènes et les lansquenets; il était devenu fort à la mode parce qu’il savait perdre son argent sans sourciller et parce qu’il battait les femmes. Il avait appris cela dans Regnard et dans Molière: le théâtre est l’école des mœurs.
Très jeune encore, il avait perdu sa mère, ce qui lui permit de manger son blé en herbe; quand il fut ruiné de ce chef, il alla passer une saison en Normandie, pas trop loin de Trouville, chez une grand’tante quasi-centenaire, qui devait lui laisser cent mille écus. La tante ne mourut pas pour lui faire plaisir, mais elle lui fit un avancement d’hoirie. Il se lia avec une famille normande qui avait la prétention de revenir des Croisades. Ce qui est hors de doute, c’est qu’il y avait dans cette famille une toute jeune fille de dix-huit ans, cheveux blonds, profil de statue, air de province, laquelle avait un doux parfum de la Terre-Sainte. On ne lui avait jamais dit qu’elle était belle. Elle se croyait destinée à cette vie de province qui est presque la vie claustrale quand on ne vient pas se réchauffer à l’hiver de Paris.
Daniel de la Chesnaye lui apparut comme le Messie; elle s’ennuyait à mourir, elle désespérait de s’amuser jamais.
Elle venait souvent jouer aux dames avec la vieille tante, qui lui donnait quelques bijoux du temps de Marie-Antoinette. La pauvre fille n’était pas riche, sa famille vivait à grand’peine avec un revenu de deux à trois mille francs. On ne désespérait pas que la vieille dame la couchât sur son testament.
Mademoiselle Clotilde de Monville s’en laissa conter par Daniel de la Chesnaye; il l’attaqua brusquement comme il eût fait pour une drôlesse. On ne perd pas sitôt ses bonnes habitudes. Clotilde se révolta en elle-même, mais elle subit le charme du Parisien. Elle lui pardonnait ses brutalités amoureuses en se disant que c’était sans doute la mode; elle ne pouvait d’ailleurs pas faire de comparaisons, puisque, jusque-là, nul n’était venu lui présenter la pomme à croquer.
Naturellement, mademoiselle de Monville s’imagina que Daniel était un épouseur, elle ne savait pas qu’il y eût en amour la main droite et la main gauche: dans ce petit village de Normandie, quand on s’aimait, on se mariait. Elle avait bien lu quelques romans, mais c’étaient des romans.
Elle tombait bien avec un homme comme Daniel qui s’était bien promis de n’être jamais l’amoureux du bon motif; aussi, quand il vit que ses tentations avaient égaré ce jeune cœur, il lui proposa de l’enlever à Paris. Elle devint pâle comme la mort:
–Quand nous serons mariés, dit-elle naïvement.
–C’est bon pour les bourgeois de se marier avant; nous nous aimons trop pour faire comme tout le monde; commençons par nous enlever.
Clotilde trouva que c’était l’abomination des abominations, mais elle se laissa enlever. Daniel qui, pour elle, était le démon, lui avait pris du premier coup son cœur, son âme, son esprit. Il avait tué sa volonté, il avait troublé sa conscience; elle ne voyait plus son chemin, elle se jetait dans l’abîme jonché de roses. «Après tout, se disait-elle en s’agenouillant devant une image de la Vierge, puisqu’il m’aime, il m’épousera, j’écrirai une lettre bien tendre à maman qui me pardonnera d’être heureuse.»
Pourquoi Daniel de la Chesnaye voulait-il enlever cette pauvre ingénue, la dernière des ingénues? N’y avait-il pas assez de femmes à Paris? Que ferait-il d’une pareille innocente? C’était bien plutôt une épousée qu’une maîtresse.
Il était arrivé à M. de la Chesnaye ce qui arrive à tous les parisiens en villégiature; pour ne pas perdre de temps, ils font la cour à la première provinciale venue sans bien la comparer aux parisiennes; ils y cueillent même je ne sais quelle saveur nouvelle, comme un gourmand qui change de table. Mais dès qu’ils se retrouvent avec des parisiennes ou avec des femmes qui ont traversé l’enfer de Paris, ils s’aperçoivent que leur trouvaille n’est qu’une demi-bonne fortune. La vertu a trop marqué son empreinte. Il y a autour de toutes ces filles de province une atmosphère de sainte bêtise et de nocturne ennui pour les libertins.
III
LE VIN BLEU DE L’AMOUR
Table des matières
Quand Daniel arriva à Paris avec Clotilde, il vit bien qu’il s’était trompé en revoyant ses petites camarades du turf, du bois et du théâtre, mais le mal était fait. La pauvre enfant, d’ailleurs, était si amoureuse qu’il l’eût tuée en l’abandonnant. Il la mit chez lui et se résigna à être heureux avec elle; après tout, c’était une maîtresse qui en valait bien une autre; il ne fallait pas lui faire un crime de n’avoir pas été à tout le monde et de ne pas vouloir être à tout le monde. Elle voulait vivre de son amour dans l’intimité de l’intérieur, point du tout soucieuse de montrer son luxe ou de jouer de la coquetterie. Elle ne lui coûterait presque rien, elle ne s’imposerait jamais; s’il voulait sortir avec elle, elle sortirait; s’il voulait la cloîtrer chez lui, elle s’y trouverait bien. Elle n’avait ni le diable au corps, ni la blague, ni la gaieté, ni la rouerie, ni le brio des femmes qu’il avait connues jusque-là, mais elle était intelligente et savait causer.
Et puis, encore une fois, elle ne coûtait rien, moins que rien, car elle mit beaucoup d’ordre chez Daniel. Jusque-là il était volé par ses gens comme sur une grande route; grâce à elle, il eut quelque chose à lui.
Bien mieux, quoiqu’elle n’eût de force sur lui que par la douceur, elle le retint plus d’une fois à l’heure où il allait jouer, à l’heure où il allait perdre, car, jusque-là, il avait perdu près d’un demi-million sans avoir son jour de revanche. Joueur malheureux s’il en fut, il semblait toujours condamné à perdre.
Sa tante quasi centenaire lui avait confié pour quatre-vingt mille francs d’actions du Crédit foncier, lui disant de les mettre en banque pour qu’on lui fit une avance de cinquante mille francs; mais il avait jugé plus simple de les vendre, sauf à les racheter quand il aurait gagné au jeu. Ce fut en vain qu’il joua plus modérément, il perdit encore, il perdit toujours.
Un soir où il avait été plus malheureux encore que de coutume, il avoua à Clotilde qu’il ne lui restait plus qu’une douzaine de mille francs; Clotilde, dans sa beauté, lui sourit doucement et lui dit:
–Quand nous n’aurons plus rien, je mettrai mes diamants en gage.
La pauvre fille avait à ses oreilles des roses qui valaient bien cinq cents francs; mais elle s’imaginait, sur la foi des paysans de son village, qu’il y avait là une petite fortune.
–Tes diamants! s’écria Daniel d’un air de pitié, il n’y a pas de quoi retourner une carte.
–Eh bien, mon cher ami, il ne faut plus jouer, nous vivrons comme il plaira à Dieu; je te promets de ne pas acheter une robe de toute une année.
–Tu es trop bête, dit brutalement Daniel; tu t’imagines qu’on vit à Paris avec un capital de douze’mille francs, il n’y a pas de quoi vivre vingt-quatre jours.
La pauvre Clotilde n’osait plus rien dire.
–C’est ta faute, reprit le joueur furieux d’avoir perdu, il fallait m’empêcher d’aller au cercle, tu sais bien que j’ai rencontré aujourd’hui un jettatore.
La jeune fille éclata en sanglots.
–A la bonne heure, s’écria M. de la Chesnaye, il faut encore que je subisse tes larmes. J’ai eu là, en vérité, une belle idée de t’arracher à ta famille.
Clotilde sentit la révolte dans son cœur.
–Oh! Daniel, c’est mal ce que vous dites là; de quoi suis-je coupable, sinon d’avoir pleuré?
Daniel était au paroxysme de la colère.
–Tu m’embêtes avec tes airs d’innocence; c’est toi qui m’as porté malheur.
Clotilde éclata plus bruyamment dans ses sanglots.
–On dirait que je t’assassine; je te défends de pleurer.
Mais Clotilde pleurait de plus belle. Daniel lui serra la main comme dans des tenailles de fer.
–Oh! que vous êtes méchant!
Elle avait jeté ce mot malgré elle.
–Ah! je suis méchant, murmura-t-il.
Il n’était plus maître de lui.
Il la souffleta et lui donna des coups de pied, comme il eût fait de la dernière des drôlesses qui l’aurait insulté.
–Vous êtes fou! dit mademoiselle de Monville, humiliée d’être ainsi battue.
Il ne se contenta pas de ses odieuses brutalités, il accabla encore sa maîtresse de mille injures.
–De quel droit vous plaignez-vous, lui dit-il d’un air de mépris, n’allez-vous pas me faire croire à votre dignité, vous qui m’avez suivie ici malgré moi?
–Malgré vous?
–Oui, malgré moi, car je ne vous ai enlevée que pour vous protéger contre votre famille qui n’a pas le sou.
Clotilde se demandait si elle rêvait. Elle dédaigna de répondre à Daniel.
Elle pensa amèrement à cette brave famille où on n’avait pas d’argent, mais où on avait du cœur. Elle était l’adoration des siens, on l’aimait à trois lieues à la ronde comme un symbole de beauté et de vertu. Elle avait tout sacrifié à Daniel avec abondance de cœur, sans retourner une seule fois la tête pour que le sacrifice fût plus grand encore, ne voulant pas qu’un seul regret pût lui faire ombre.
Et voilà ce qu’elle recueillait.
Elle tomba agenouillée devant une chaise et joignit les mains avec un si grand accent de dévotion et de repentir que Daniel, qui avait jeté hors de lui toutes ses colères, se sentit profondément touché.
–Pardonnez-moi, lui dit-il tout à coup, en s’agenouillant devant elle.
Elle se tourna vers lui, et voyant bien qu’il ne la bravait pas, elle se jeta sur son cœur en lui disant:
–Oh! Daniel, comme je vous aime!
Un seul regard amoureux de Daniel avait tout effacé, comme un rayon de soleil qui brûle les nuées.
–Vois-tu, reprit Daniel, en pressant la main qu’il avait tenaillée, et en baisant la joue qu’il avait souffletée, ce n’est pas ma faute: quand la fureur me prend, je ne suis plus maître de moi. Une autre fois, ne sois pas si douce quand tu me verras sombre. J’ai vécu avec des coquines qui m’ont forcé à les battre, c’est une mauvaise habitude, mais je ne recommencerai pas.
Il se passa quelques jours sans trouble. Daniel ne retourna pas jouer, il se montra plus tendre que jamais avec Clotilde.
La pauvre fille avait été fortement secouée par cette horrible scène. Tous les matins elle allait à la messe, priant pour lui et priant pour elle.
Quand on croit à Dieu et à l’amour, on croit à tout. Mademoiselle de Monville ne doutait pas que Daniel ne redevînt à tout jamais l’amoureux qui l’avait séduite.
Un soir qu’elle s’était endormie sur ce beau rêve, elle fut réveillée brusquement par M. de la Chesnaye qui revenait du club.
–J’ai joué, dit-il en la regardant avec des yeux égarés.
–Et vous avez perdu, dit Clotilde, se levant à demi, effrayée de sa pâleur et de son expression.
–Oui, j’ai perdu; pourquoi ne m’as-tu pas empêché d’aller jouer?
–Pourquoi? le savais-je! ne m’avez-vous pas dit que vous alliez souper chez des amis?
–Si tu n’étais pas si bête, tu aurais deviné que j’allais jouer. Je vous ai déjà dit que vous me portiez malheur.
–Daniel! Daniel! de grâce, ne me tuez pas par vos paroles.
Et, sans le vouloir, Clotilde sanglota.
–Allons, s’écria Daniel, la voilà encore qui ouvre ses fontaines.
–N’est-ce pas bien gai de vous voir toujours dans la fièvre du jeu?
–N’est-ce pas bien gai de vous voir toujours dans les larmes? – Voyons, changez-moi de figure. Riez.
–Vous croyez donc que je n’ai pas de cœur? Vous me prenez donc pour une poupée?
–Oui, une poupée, une poupée qui dit toujours la même chose, une poupée que j’ai envie de briser sous ma main.
Et, disant ces mots, Daniel, exaspéré par la douceur de Clotilde, lui prit le bras et la secoua rudement.
–Encore! dit-elle, avec une vraie dignité blessée.
–Des manières! reprit-il, en montant dans sa colère.
Il la traîna hors du lit et la jeta sur la peau d’ours qui était à ses pieds.
Mademoiselle de Monville ne put s’empêcher de crier.
Deson côté, M. de la Chesnaye ne put s’empêcher de la battre. Et cette fois elle fut battue par un fou furieux.
Quand elle tentait de se relever, Daniel la rejetait en ’arrière.
Vainement lui demandait-elle grâce de la voix la plus douce d’une amoureuse, il n’écoutait que sa colère.
Enfin, il vit toute l’horreur de son action; mais cette fois il ne se jeta pas aux genoux de mademoiselle de Monville pour lui demander son pardon, il courut dans sa chambre pour saisir son révolver.
Était-il de bonne foi vis-à-vis de la mort?
Il sortit en toute hâte pour aller chez Devisme acheter des cartouches; il ne voulait pas que la matinée se passât sans en finir.
L’air vif rasséréna son esprit, il jugea que tout n’était pas perdu encore. Ce jour-là, le ciel était bleu, le soleil égayait Paris; nul, hormis lui, n’avait envie de mourir. Il se résigna à vivre, quoiqu’il se trouvât indigne de vivre.
Il rencontra un de ses amis, un huitième d’agent de change, qui lui parla du jeu de la Bourse.
Daniel pensa qu’en effet là était le vrai jeu. L’ami, qui cherchait à faire des courtages, lui donna la conviction qu’un joueur qui a beaucoup d’estomac retourne toujours le roi au jeu de la Bourse: c’est une question de temps.
Une fois encore Daniel jura qu’il ne jouerait plus dans les cercles, il se promit d’écrire à sa tante, de lui demander vingt mille francs et de refaire sa fortune sur le trois et cinq, par des achats à prime ou des arbitrages.
La figure éplorée de mademoiselle de Monville tourmentait son esprit, mais elle l’aimait tant qu’il n’aurait qu’un mot à dire pour sécher des larmes et faire le beau temps dans son cœur.
Il aurait bien voulu retourner chez lui pour la consoler; mais son ami le boursier l’entraîna chez Bignon pour déjeuner et pour le familiariser avec le langage de la coulisse qui est, d’ailleurs, le langage des coulisses: de l’argent, encore de l’argent, toujours de l’argent.
Il était une heure quand M. de la Chesnaye rentra chez lui. La femme de chambre qui lui ouvrit cacha sa figure comme pour cacher ses larmes. Il passa outre sans la questionner.
Il alla droit à la chambre de Clotilde, quelque peu surpris de ne pas voir la table servie dans la salle à manger.
–Clotilde, lui dit-il d’une voix douce avant d’entrer, comme pour lui prouver qu’il avait bien voulu oublier ses torts à lui-même.
Clotilde n’accourut pas à sa rencontre selon sa coutume.
Il franchit le seuil de la chambre avec une vague inquiétude, avec un triste pressentiment. Clotilde n’était pas là.
–Où est-elle donc? se demanda-t-il en avançant vers le lit.
Sur ce lit encore tout défait, il vit une lettre bordée de noir. Il reconnut l’écriture de Clotilde.
–Pourquoi bordée de noir? murmura-t-il, Clotilde n’était pas en deuil.
Cette lettre était pour lui, il brisa le cachet avec une vive émotion.
La lettre était d’autant plus éloquente qu’elle ne renfermait que trois lignes: «Adieu, Daniel, je vous ai bien aimé et je vais mourir en disant votre nom, mais au moins je ne serai plus battue que par les vagues.
» CLOTILDE.».
LES
FUREURS D’HERMIONE
Table des matières
DRAME EN CINQ ACTES ET EN CINQ MINUTES
Table des matières
Nous aurons l’honneur de représenter devant vous, madame, une tragi-comédie en cinq actes.
Vous connaissez madame de Campagnac, cette grande dame qui, après une station de plus de dix années dans la grande vertu, s’est donnée au diable pendant une heure, puis encore pendant une heure, puis pendant un jour, puis pendant une semaine, enfin, pendant toute sa vie, que dis-je! pour toute l’éternité.
Jeme trompe le pardon est plus grand que le péché.
On sait que madame de Campagnac était sortie du couvent pour se séparer d’avec M. de Campagnac. Sur les prières de son amant M. Achille de Santa-Cruz, – qui la trouvait un peu gênante parce qu’elle avait trop d’envergure dans sa passion, – elle était rentrée avec M. de Campagnac.
Mais cette seconde lune de miel n’avait pas duré l’espace d’une lune rousse. Elle s’était enfuie sans reprendre le chemin du couvent.
Elle adorait toujours Santa-Cruz, qui la voyait dans ses entr’actes. La pauvre femme était devenue jalouse comme la jalousie.
Elle habitait un petit hôtel, avenue de l’Impératrice, avec quelques grands airs de son existence passée, quoiqu’elle n’eût gardé pour tout équipage que deux chevaux et un coupé. Santa-Cruz allait çà et là dîner chez elle en tête-à-tête, se donnant toutes les peines du monde pour masquer son ennui. Mais elle avait beau multiplier ses grâces, elle ne le retenait pas souvent toute une soirée.
Il était alors quelque peu amoureux de mademoiselle Fleur-de-Thé, qui le retenait plus facilement le soir que madame de Campagnac.
La grande dame savait que la petite demoiselle était sa rivale. Elle dit un jour à Achille que, quoiqu’elle ne s’appelât pas Fleur-de-Thé, elle avait la prétention de lui servir, le soir même, la vraie fleur de thé dans une tasse de vieux chine.
Ici commence le drame en cinq actes.
Les femmes qui n’ont rien à faire pourraient. jouer cela dans leur salon, sans aulres frais de décors qu’une banderolle de percale sur laquelle on inscrira.
«Le premier acte représente le petit salon de madame de Campagnac.
» Le deuxième acte représente la chambre à coucher de mademoiselle Fleur-de-Thé.
» Le troisième acte représente une loge à l’Opéra.
» Le quatrième acte représente la chambre à coucher du duc de Santa-Cruz.
» Le cinquième acte représente le petit salon de madame de Campagnac.»
La scène se passe pendant le dernier carnaval.
Le seul personnage en scène est madame de Campagnac; les personnages invisibles sont: le duc de Santa-Cruz et mademoiselle Fleur-de-Thé.
Je ne parle pas des comparses.
ACTE Ier LE PETIT SALON DE LA GRANDE DAME
Table des matières
Le spectacle commence à dix heures dans le petit salon de madame de Campagnac. C’est un adorable réduit que je vais décrire en quatre mots: des hirondelles au plafond, – l’oiseau qui porte bonheur. – Celles-là ne sont pas peintes par Carle Vernet, mais elles nagent bien dans l’éther; les murs sont capitonnés de salin bleu à clous d’or, les fenêtres sont pareillement drapées de satin sur des rideaux de guipure d’un travail de fée. La haute laine qu’on foule aux pieds est un semis de fleurs idéales, bouquets chinois et persans dans des vases de Saxe, une fantaisie de Chocqueel qui aime à travailler pour les princesses. Un tête-à-tête pareillement bleu, un cabinet d’ébène de la Renaissance, une table du plus beau Boule, sauvée miraculeusement du vandalisme depuis Louis XIV, une jardinière de Saxe en forme de bouquet rococo, une pendule Louis XVI travaillée par un de ces ciseleurs de1780 qui étaient de merveilleux artistes: voilà ce petit salon. J’oubliais un portrait de Faust et un portrait de Marguerite, en face de la cheminée, de chaque côté du cabinet d’ébène.
Pour tout le monde c’est Faust et Marguerite, pourquelques initiés c’est madame de Campagnac et le duc de Santa-Cruz. Seulement comme ils sont bruns tous les deux, elle dit toujours que ce n’est ni elle ni Achille. Ces deux portraits signés Couder,– ce poétique pinceau qui, à l’Abbaye-aux-Bois, peignit Rachel à vingt ans, – expriment merveilleusement le caractère de l’âme par le regard rêveur et le sourire perdu. Ce sont des amoureux qui se retournent vers le passé. C’est la fin d’un beau jour. Ils s’aiment bien encore, mais ils ne croient plus au lendemain.»
Mais écoutez madame de Campagnac dans son monologue; la pendule sonne dix heures.
–Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix! Mais il ne sait donc pas que c’est mon cœur qui vient de battre dix fois! j’ai failli attendre!
Madame de Campagnac arrête la pendule: Je ne veux pas que la pendule m’accuse d’attendre, dit-elle douloureusement.
Elle soulève le rideau de la fenêtre.
–Il me semble que j’ai reconnu le pas de ses chevaux. Non, ce n’est pas lui encore, car on ne s’arrête pas.
Elle revient à la cheminée et se barbouille de poudre de riz.
–Je ne suis pas bien coiffée ce soir. Après cela, quand Achille se sera jeté dans mes bras, comme un orage des Pyrénées, je serais peut-être mieux coiffée: souvent un coup de vent ne gâte rien.
Elle se promène toute rêveuse:
–Si je rouvrais ce roman? les Grandes Cocottes? les étoiles du jour – et de la nuit! – les reines du monde et de l’autre monde! Non, le vrai roman est là.
Elle porte la main à son cœur.
–Ah! c’est qu’il est charmant, Achille! On me dit tous les jours du mal de lui; que m’importe si je puis lui dire comme cette princesse de tragédie: «C’est moi qui te dois tout, puisque c’est moi qui t’aime.»
Madame de Campagnac s’assied mélancoliquement devant le portrait de Faust.
–C’est bien lui! Comme il est beau! comme il est amoureux! Qui donc a dit qu’un peintre n’avait jamais le temps de peindre deux amants, sous prétexte que pendant que l’un pose l’autre s’en va! Nous avons posé tous les deux sous le même rayonnement d’amour.
Elle se lève avec impatience.
–Ah çà, est-ce qu’il va me faire poser longtemps?
Elle sonne et demande le thé:
–Je veux qu’il soit jaloux! Quand il arrivera, je lui dirai que son ennemi d’Aspremont est venu me voir ce matin. Mais c’est moi qui suis jalouse! Jalouse, pourquoi?
Elle s’approche de la cheminée et se mire dans la glace.
–Parce que j’ai trente-trois ans. Mais chut!
Elle regarde avec effroi autour d’elle.
–Chut! Si les murs avaient des oreilles!
Elle se regarde encore.
Hélas! ce n’est pas sur les murs du palais de Balthazar que l’acte de naissance d’une femme apparaît, c’est sur sa figure. S’il savait que ces cheveux qu’il adore sont déjà arrosés par l’Eau des fées! Mais l’amour c’est l’illusion. Quand je pense que ce grain de beauté dont il raffole n’est rien autre chose qu’un petit baiser de pierre infernale sur une tache de rousseur!
Elle retourne à la fenêtre.
–Oh! pour cette fois je vais lui faire une scène, d’autant plus qu’il n’est jamais plus caressant que dans mes colères. Il a un art de m’apaiser qui me charme et m’enivre.
Elle penche silencieusement la tête comme emportée par ses souvenirs. Mais se réveillant tout à coup de ce rêve.
–Attendre, c’est l’enfer! Cette pendule va trop vite! elle va trop lentement!
Madame de Campagnac fait marcher la pendule.
Un domestique apporte un télégramme sur un plat d’argent. Madame de Campagnac le saisit d’une main fiévreuse.
–Oh! cet horrible papier bleu! C’est-lui qui m’écrit.
Elle se penche vers la lampe.
«Ce soir ne m’attendez pas, je dîne chez ma sœur qui vient d’arriver à Paris et qui donne son premier bal, mais demain je cotillonnerai chez vous.»
Madame de Campagnac est furieuse.
–Et ta sœur! Voilà pourtant aujourd’hui la correspondance de Lovelace et de Clarisse Harlowe. Il n’y a plus qu’à se voiler la face. Et ta sœur! Quand je pense que j’ai aujourd’hui deux cents lettres de lui qui sont aussi éloquentes que celle-ci! Ah! ce serait un beau roman par lettres que le nôtre!
Elle va au cabinet d’ébène et prend une poignée de télégrammes dans un tiroir:
–Voilà comment il m’écrit!
Elle jette les télégrammes au milieu du salon:
–Monsieur daignera venir cotillonner demain! Cotillonner! verbe actif! très actif! Eh bien, moi, je suis sûre qu’il ne cotillonne pas chez sa sœur, il cotillonne chez mademoiselle Fleur-de-Thé. Oh! les serpents de la jalousie! Ils me déchirent le cœur et sifflent à mes oreilles!
Elle piétine les télégrammes:
–Je me vengerai! Quand le feu court dans mes veines, je suis comme Hermione, rien ne m’arrête dans ma fureur. Cette Fleur-de-Thé! si je la tenais sous mes ongles! Ces filles-là devraient être à Saint-Lazare! car si elles continuent à ouvrir leurs salons, il nous faudra fermer les nôtres.
Madame de Campagnac sonne:
–Ah! il cotillonne et il s’imagine que je vais me coucher avec son télégramme sous l’oreiller. Non! je vais aller chez mademoiselle Fleur-de-Thé, je lui ferai dire que je l’attends dans ma voiture. S’il ne veut pas descendre, eh bien, je monterai.
Madame de Campagnac essuie deux larmes:
–Mais je vais me perdre à ce jeu-là! Eh? que m’importe, si je sauve mon amour!
Ici le rideau tombe sur le premier acte.
Qui prendra le thé de madame de Campagnac? Car j’ai oublié de dire que Mathieu avait apporté sur la table de Boule un tête-à-tête de vieux chine d’un émail incomparable; la joie des yeux et la joie des lèvres, comme dit la chanson de Ti-O-Sam.
Je ne sais si madame de Campagnac attendit longtemps Santa-Cruz dans sa voiture. Ce que je sais très bien, c’est que dans son aveuglement elle entra comme le tonnerre dans la chambre à coucher de Fleur-de-Thé.
ACTE II
LA CHAMBRE A COUCHER DE FLEUR-DE-THÉ
Table des matières
La femme de chambre a beau disputer le passage à madame de Campagnac, la voilà qui franchit le seuil du harem où mademoiselle Fleur-de-Thé se multiplie. Elle dit qu’elle est attendue, elle dit qu’elle attendra. La femme de chambre a beau représenter que madame n’est pas là, qu’elle joue la comédie, qu’elle ne rentrera que vers le matin après le bal de l’Opéra; madame de Campagnac, dans sa folie, a voulu pénétrer jusque là. Elle va et vient comme une folle dans la chambre.
–Me voilà donc chez cette fille! Oh! je sens bien qu’il est venu ici ce soir. Je crois respirer son souffle.
Elle respire.
–Il a fumé ici…
Elle aperçoit sur le guéridon une boîte de cigarettes russes.
–Les cigarettes que je lui ai données! Voilà donc pourquoi il en fume tant!
Elle jette la boîte au feu.
–Je sais bien ce qui va se passer. C’est l’heure où finit le spectacle. Achille va la ramener ici avant d’aller avec elle au bal de l’Opéra. J’ai dit à la femme de chambre que j’étais la sœur de Santa-Cruz, il entrera sans comprendre. J’éteindrai les bougies, j’apparaîtrai comme un spectre. Ah! il y aura une belle scène! Je me trouverai peut-être mal mais cela me fera du bien.
Madame de Campagnac se regarde dans la psyché.
–Est-il bien possible que ce soit moi! Quoi, je suis venu ici! chez cette fille! Et pour quoi faire? pour chercher mon amant! Oh! la jalousie! Mais si j’étais restée chez moi, drapée dans ma dignité, je fusse morte. Folie pour folie, j’aime mieux vivre que de mourir.
Elle regarde les tentures de la chambre à coucher de Fleur-de-Thé. C’est une admirable brocatelle bleu de ciel à fleurs d’or.
–Ces drôlesses-là! elles inventeraient le luxe s’il n’existait pas. 0mon Dieu!
Elle regarde un pastel ancien.
Mais c’est lui! mais c’est elle! Quoi il l’aime aussi en peinture! car c’est bien Achille qu’on a peint là en Endymion sous cette Diane un peu déshabillée.
Elle saisit un verre de Bohême et le lance vers le pastel, mais le verre se brise à côté.
–J’ai manqué mon coup! Oh! que ne puis-je les briser tous les deux comme cette coupe! Mais je suis folle, ce pastel est daté de1760.
La pendule sonne minuit.
–Une, deux, trois, quatre, c’est toujours mon cœur qui bat! Minuit! s’ils n’allaient pas venir! Quel malheur de ne pas les foudroyer ici!
Elle continue à inventorier la chambre.
–Oui, je veux qu’elle me voie là. Je veux que mon souvenir reste ici comme une ombre vengeresse. Ils auront toujours peur de moi. Que vois-je, une lettre! une lettre de lui!
Elle saisit une lettre sur la cheminée:
–Suis-je assez humiliée! Il lui écrit à elle tandis qu’à moi il envoie des télégrammes! Voyons:
«Ma mie,»
Madame de Campagnac s’indigne et dit trois fois: «Ma mie!»
–Faut-il que ce soit cette fille qui lui rappelle qu’il a peut-être dans les veines du sang de Henri IV. Henri IV aussi disait: «Ma mie.»
Elle continue à lire:
«Voici le programme de la fête: tu jetteras un domino sur tes épaules, tu viendras me retrouver au bal de l’Opéra, nous souperons au café Anglais, après quoi tu me montreras mon chemin.»
–Son chemin! je vais le lui montrer, moi!
Madame de Campagnac sort furieuse, la lettre à la main.
Que va-t-elle faire? Il lui faut un domino, car ce n’est plus qu’à l’Opéra qu’elle peut retrouver son amant et sa rivale. Elle court chez Babin et s’ensevelit dans le plus grand des dominos noirs.
Elle se demande si elle pourra trouver une loge. Elle se souvient qu’une de ses amies lui a indiqué une loge de foyer.
ACTE III
UNE LOGE A L’OPÉRA
Table des matières
La voilà dans l’escalier de l’Opéra, elle traverse courageusement les vagues et va se nicher au no16, où personne n’est encore venu.
–Enfin
Elle soulève son masque pour respirer.
–Me voilà donc à ce bal de l’Opéra qui était mon rêve! Je ne me doutais pas que j’y viendrais un jour de désespoir.
Elle regarde et s’avance vers la salle.
–Toutes les folies! toutes les gaietés!
Elle soupire.
–Oh! que c’est triste la joie des autres! Oh! que c’est douloureux le carnaval quand on est à son mercredi des Cendres. Comment les trouver ici? Une aiguille dans une botte de foin!
On frappe à la porte de la loge.
–Ah! c’est le comte d’Aspremont.
Elle entr’ouvre la porte et parle d’une voix déguisée.
–Mon cher comte, vous êtes un ange, je vous adore. Vous connaissez Fleur-de-Thé, il me la faut. Amenez-la moi morte ou vive. Moyennant quoi j’irai souper avec vous – l’an prochain. – Voyons, ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte.
Elle ferme la porte.
–Mais, en vérité, c’est qu’il devenait familier! Il cherchait mon cœur sous mon domino.
Elle porte la main à son cœur:
–Mon pauvre cœur!
Strauss joue la valse de Faust.
–Ah! la valse de Faust! c’est le réveil des doux souvenirs! Il était Faust, j’étais Marguerite; il cherchait la science, il trouvait l’amour! Quand sonnera ma dernière heure, je veux qu’on me joue encore cette valse-là.
On frappe une seconde fois à la porte de la loge, madame de Campagnac regarde par l’œil-de-bœuf.
–Je te reconnais, beau masque, va donc changer de figure. L’insolent, il vient de me dire une chose à faire rougir une statue. On ne va pas au bal de l’Opéra pour être au sermon.
Elle se penche vers la salle.
–Oh! mon Dieu, je reconnais tout le monde! Si on allait me reconnaître! Après cela quelle est donc la bégueule qui ne soit venue jusqu’ici?
On frappe à la porte.
–Si c’était cette demoiselle!
Elle court ouvrir la porte.
–Eh bien, mais finissez donc! vous me prenez pour une petite poste! je ne veux pas de votre billet, si doux qu’il soit! Mais finissez donc!
Elle referme la porte et prend le billet dans son sein.
–Qui donc lui a indiqué cette boîte-là, à cet inpertinent? Sans compter qu’il m’a embrassée sur le cou; il paraît qu’on ne perd pas son temps ici.
Elle ouvre le billet et regarde la signature.
–Fleur-de-Thé! Quoi! c’est elle qui ose me crayonner ce billet:
«Ma cocotte.»
Elle s’indigne.
–Ma cocotte! par exemple je ne m’attendais pas à celle-là. Ma cocotte!
«Je n’ai pas le temps d’aller dans ta loge; si tu t’ennuies, parle, je t’enverrai trois ou quatre hommes que j’ai sur les bras. Mais, pour ce soir, ne me demande pas mon amoureux, je soupe avec lui.»
Madame de Campagnac déchire la lettre.
–Elle s’imagine qu’elle écrit à une de ses pareilles! Oh! je vais mourir de rage! Voyez-vous cette créature qui me fait l’aumône de son superflu! Mais elle compte sans l’hôte, car je serai du souper, moi!
Madame de Campagnac va sortir de la loge, mais elle jette un dernier coup d’œil dans la salle.
–Oh! mon Dieu! n’est-ce pas lui que je vois là-bas dans cette avant-scène étreignant ce domino gris-perle? Il va l’enlever, il l’enlève! C’est elle! Je vais mourir! Mes chevaux! Mes gens!
La jalouse s’évanouit presque.
–Suis-je assez bête! Il ferait beau me voir un jour de bal de l’Opéra crier à haute voix: «Les gens de madame de Campagnac!» Si je ne retrouve pas ma voiture, j’irai à pied au café Anglais.
Descendue au péristyle, madame de Campagnac cherche vainement un Auvergnat pour demander son coupé. Tout le monde parle de la neige. Elle se hasardeparle passage de l’Opéra, elle traverse le boulevard de son pied mignon, elle arrive toute haletante dans l’escalier du café Anglais. Elle donne vingt francs au premier garçon qu’elle rencontre et lui ordonne d’ouvrir le cabinet où doit souper mademoiselle Fleur-de-Thé.
Mais mademoiselle Fleur-de-Thé ne soupera pas au café Anglais.
Ce n’est donc pas au café Anglais que se passe le quatrième acte, c’est chez le duc de Santa-Cruz, madame de Campagnac connaît le chemin de l’hôtel de son amant; ce n’est pas la première fois qu’elle se fait ouvrir la nuit. Sa jalousie date de loin; vingt fois elle a voulu le surprendre jusque dans son sommeil. Aussi le petit nègre qui attend le duc en dormant dans l’antichambre ne fait pas de façons pour la laisser passer.
ACTE IV
LA CHAMBRE A COUCHER DE SANTA-CRUZ
Table des matières
Elle entre furieuse dans la chambre à coucher, jetant son masque au-dessus d’elle.
–Eh bien, j’en ai entendu de belles au café Anglais! Et moi qui croyais savoir ma grammaire française. Ma grammaire est démodée.
Elle regarde autour d’elle
–C’est donc ici qu’ils vont venir! c’est donc ici qu’ils vont enterrer le carnaval! Quelle nuit! Ne me dirait-on pas possédée du démon? Oh! le démon de la jalousie! Est-il bien possible que j’aie fait tout cela? Je me vois encore au bal de l’Opéra et au café Anglais. J’étais dans le cabinet même où on les attendait. J’entendais toutes ces coquines masquées dire autour de moi: «Fleur-de-Thé va venir.» On se démasquait déjà. Les hommes osaient soulever mon loup; heureusement que je suis une place forte et que je me défends les armes à la main. J’ai entendu dire que si mademoiselle Fleur-de-Thé était en retard, c’est qu’elle s’encarnavalisait avec Santa-Cruz. J’attendais toujours, étonnée d’être là, me pardonnant à moi-même, parce que je voulais mourir. Voilà que tout à coup on vient nous apprendre que mademoiselle Fleur-de-Thé se trouve mal et que «son amant» l’emmène chez lui. J’arrive ici pour lui faire respirer des sels, à cette demoiselle.
Madame de Campagnac remonte au haut de sa colère:
–Je lui ferai respirer la mort! Et ce ne sera pas me venger trop, car elle me fait mourir à petit feu.
Elle regarde un trois crayons représentant Fleur-de-Thé dans son dernier rôle. Un très joli dessin de Verhaz.
–Quoi! il a cette fille dans sa chambre à coucher? Je la reconnais avec son air de mijaurée! Autrefois les hommes avaient des petites maisons pour cacher ces folles-là.
Madame de Campagnac prend un soupçon de poignard à sa ceinture et va pour frapper le portrait.
–Non! mais je la frapperai elle-même. Ah! il s’imagine qu’on va ainsi d’une vraie grande dame à une princesse de théâtre pour revenir le lendemain à la vraie grande dame! Non. Je suis absolue dans ma vengeance comme dans mon amour.
Elle écoute avec anxiété.
–Je croyais avoir entendu du bruit à la grande porte. Si on m’avait trompée! s’ils n’allaient pas venir! Que faire, mon Dieu?
Elle tombe sur une chaise, abimée dans sa douleur.
–Cette chambre, j’y ai été emparadisée. Comme il m’aimait! Je lui avais tout sacrifié, ma part du ciel peut-être. J’aurais voulu trouver d’autres sacrifices encore. C’est qu’il était si beau! C’est que j’étais si heureuse!
Elle pleure.
–Ah! le bonheur, ça coûte cher. Combien de larmes de douleur pour payer des larmes de joie.
Elle se lève.
–Ils ne viennent pas. Ils ne viendront pas! Ce n’est pas chez lui, c’est chez elle qu’ils sont allés. Mais je suis à bout de force et de courage, je ne veux plus m’humilier jusqu’à remonter chez cette fille. Qu’ils soient heureux, moi je vais mourir.
Madame de Campagnac écoute encore, elle saisit une plume, elle écrit:
–Adieu, Achille, je t’ai bien aimé!
ACTE V
LE PETIT SALON DE MADAME DE CAMPAGNAC
Table des matières
Madame de Campagnac rentre chez elle pâle et abattue; elle reparaît dans le petit salon du premier acte.
–Enfin! me voilà à la dernière station de ma jalousie et de mon désespoir.
Elle va au cabinet d’ébène.
–Ce poison, où l’ai-je donc caché?
Elle trouve un portrait.
Ma mère!
Elle baise le portrait.
–Ma mère, tu me pardonneras, car ne suis-je pas assez punie!
Elle lève les yeux.
–Et vous, mon Dieu! vous aussi me pardonnerez, car vous savez qu’avant ces heures de mortelle et folle passion, j’ai vécu dans ma dignité. Mais ce poison, je ne le trouve pas.
Elle cherche encore.
–Ah! voilà le flacon. Quand on pense qu’en respirant ce qu’il y a là dedans, je vais trouver la fin de mes peines! Le tombeau! le silence! l’oubli! Achille ne m’oubliera peut-être pas. Quand une femme se tue pour un homme, elle jette le deuil sur sa vie. Il aura beau faire, mon souvenir sera de toutes ses fêtes. Et d’ailleurs, qui sait si les âmes ne reviennent pas?
Elle regarde encore le flacon.
– Omystère! tout est là? Quand Achille viendra demain matin, il me trouvera plus blanche encore que je ne suis à cette heure. On m’a dit que ce poison ne défigurait pas: il endort. Mais le sommeil de la mort a les yeux ouverts, qui donc me fermera les yeux?
Elle sonne et va entr’ouvrir la porte:
–Eléonore, M. de Santa-Cruz viendra sans doute ce matin. On n’entrera pas dans ma chambre avant qu’il ne vienne. Vous lui direz que je l’attends.
La femme de chambre, à moitié endormie, se réveille tout à fait:
–Mais il y a longtemps que M. le duc est dans la chambre de madame! Il dort profondément sur un livre de philosophie. Il n’y avait pas cinq minutes que madame était sortie quand M. le duc est arrivé.
Madame de Campagnac n’en peut croire ses oreilles; elle se précipite à l’autre porte.
–Achille! Achille! Quoi! tu es là? Je ne vais pas mourir de chagrin, je vais mourir de joie!
Il n’était que trop vrai que Santa-Cruz avait voulu souper avec mademoiselle Fleur-de-Thé, ce qui explique son télégramme. Mais il s’était ravisé, craignant les fureurs jalouses d’Hermione. Il était venu chez elle cinq minutes après son départ.
Ce fut pour ce retard de cinq minutes que cette grande dame déchue, plus jalouse que la jalousie, afficha ainsi sa passion désordonnée dans le Paris bruyant et sceptique.
On l’avait reconnue au bal de l’Opéra et au café Anglais.
D’ailleurs mademoiselle Fleur-de-Thé raconta aux chroniqueurs la station de madame de Campagnac dans sa chambre à coucher, où elle trouva son imperceptible poignard.
LES
MYSTÈRES DE PARIS
Table des matières
I
MADAME ALIX LAGRANGE
Table des matières
On a bien fait d’ouvrir la rue Auber, non pas seulement parce que le maestro y passait tous les jours pour aller au Bois, lui qui aimait les chemins de traverse, mais parce que la rue Auber est la rue la plus gaie de Paris, au voisinage de l’Opéra, inondée de soleil, habitée par quelques fortunes prodigues. C’est un conte des Mille et un Jours et des Mille et une Nuits. Cette rue du cœur de Paris d’aujourd’hui, si loin du Paris d’il y a vingt-cinq ans, jette gaiement par les fenêtres sa jeunesse, son argent et ses passions.
On disait naguère: «Où est la femme?» A tout événement, à toute ambition, à toute aventure on posait cette question avec beaucoup de sens, puisqu’il est reconnu que, si l’homme s’agite, c’est la femme qui le mène. Aujourd’hui on dit encore: «Où est la femme?» mais on dit aussi: «Qui est-ce qui paye?» Voyez ces beaux chevaux anglais qui s’envolent en demi-daumont, voyez cet hôtel à la façade somptueuse, qui laisse entrevoir par ses croisées ouvertes des marbres et des tableaux: qui est-ce qui paye? Voyez cette jeune femme au bal qui a eu deux cent mille francs de dot et qui montre pour quatre cent mille francs de diamants: qui est-ce qui paye? Voyez cette comédienne qui a un engagement de dix-huit cents francs par an et qui mène un train de princesse: qui est-ce qui paye? Suivez ce beau-fils qui va, en une seule nuit, jouer sa légitime et son illégitime: qui est-ce qui paye? Et cet autre qui a des équipages de chasse et des chevaux de course qu’un prince du sang n’oserait se donner: qui est-ce qui paye? Et cette merveilleuse qui ruisselle sous les diamants comme Vénus sous les ondes qui la soulèvent, je ne parle ni de son train de maison ni de ses écuries, le prince de Condé lui-même n’a pas connu ce grand luxe: qui est-ce qui paye?
A chaque pas dans Paris, on se pose ce point d’interrogation. L’économiste sonde l’abîme; le philosophe dit que l’or est une chimère; le sceptique rit et se tord la moustache.
Qui est-ce qui paye? C’est la vertu des femmes. Voilà la vraie banque. Law la connaissait bien, lui qui a signé avant Marivaux l’éternelle comédie: Le Jeu de l’amour et du hasard.
Mais, où est l’argent? se demandera le provincial. L’argent est partout. Les gardes qui veillent aux portes de la Banque n’empêchent pas les billets de s’envoler gaiement pour les aventures. Et puis toutes les banques étrangères sont tributaires des plaisirs parisiens. C’est à Paris que sont les autels du sacrifice, c’est le pays des royautés qui s’en vont, c’est l’école buissonnière des royautés qui résistent. Que dis-je! les républiques elles-mêmes se soumettent et viennent y acheter le plus pur de leur or. Les États-Unis vantent bien haut leur gouvernement, mais dès qu’ils ont une heure à perdre, – je veux dire à gagner, – ils viennent la passer à Paris, non pas, comme on l’a dit, parce que Paris est l’hôtellerie du monde, mais parce que Paris est la capitale du globe, parce que l’intelligence resplendit là sur tous les fronts, parce que pendant un siècle encore, tous ceux que Dieu a doués d’une âme chevaleresque, artiste, aventureuse, héroïque, ne reconnaîtront leur vrai pays qu’à Paris même. Là seulement ils seront baptisés par la gloire et consacrés par l’amour. Pas un homme n’est grand s’il n’est marqué au coin de la femme.
Pourquoi madame Alix Lagrange habitait-elle la rue Auber?
Elle avait épousé un chef de bureau au ministère des Finances,–ou des Cultes.–Elle était fille d’un papetier de la rue de Rivoli, qui lui avait donné vingt-cinq mille francs de dot, douze cent cinquante francs de rente. Son mari avait huit mille francs d’appointements, le peu d’argent vaillant qu’il avait en main était passé dans la corbeille.
Or, c’était avec ce revenu de neuf mille deux cent cinquante francs de rente,–si la dot de la femme n’était pas ébréchée, – qu’après six mois de mariage on s’était orgueilleusement perché rue Auber, dans un appartement de huit mille francs.
La belle-mère d’Alix accourut tout effrayée.
–Mais, ma fille, que faites-vous? Huit mille francs de loyer! C’est la ruine pour mon fils!
–Ma chère belle-mère, dit Alix, tout en mettant un bouquet de violettes de Parme dans une potiche japonaise, songez qu’il nous reste encore douze cent cinquante francs de rente pour vivre ici. Nous ferons des économies.
La belle-mère était dans la stupeur. Elle s’adressa à son fils qui déjà lui avait dit:
–Cela regarde ma femme.
–Voyons, mon cher Adalbert, toi qui es dans les finances, explique-moi ton budget.
–Maman, je t’ai déjà dit que cela regardait Alix, elle est beaucoup plus forte que moi sur les chiffres, . car elle m’a prouvé que deux et deux font cinq.
–Je vois bien, dit la mère, que votre maison n’est plus qu’une maison de fous.
Le tapissier venait d’arriver pour prendre les ordres d’Alix. Quoique le papier de sa chambre fût beau, fond grenat velouté, avec des fleurs de lis d’or, Alix ordonna au tapissier de tout tendre avec une étoffe pareille au lit et aux fenêtres: bourre de soie à dessins persans.
La belle-mère était furieuse.
–Malheureux enfants que vous êtes! Vous ne savez donc pas que vous avez un loyer qui vous coûte un franc par heure? Pendant que vous dormez le loyer court toujours; en vous réveillant le matin vous avez déjà douze francs de loyer.
–Grâce à Dieu, maman, nous ne dormons pas douze heures.
–Ah! vous me faites pitié! C’est à ne plus oser regarder à la pendule, chaque heure qui sonne, sonne votre ruine.
Alix prit les mains de sa belle-mère et l’embrassa pour la désarmer.
–Voyons, ma chère belle-mère, vous ne comprenez rien à la mode. Il faut bien faire comme tout le monde. Demandez à Adalbert. De quoi aurions-nous l’air si nous allions nous loger à Montmartre ou aux Ternes? D’ailleurs cela nous ruinerait en omnibus. Ici nous irons à l’Opéra sans monter en voiture, je n’ai qu’à descendre de chez moi pour être en plein Paris.
–Ce ne sont pas là des raisons.
Adalbert, qui fumait un régalia, dit philosophiquement à sa mère:
–Laisse-la dire et laisse-la faire.
La bonne femme s’en alla et ne se tint pas pour battue. Elle courut chez le père et la mère d’Alix.
–Comprenez-vous une pareille folie, un loyer de huit mille francs, un ameublement inouï! Les vingt-cinq mille francs de votre fille vont y passer.
–Que voulez-vous1dit le papetier qui venait de gagner deux sous en vendant quatre crayons, c’est la nouvelle manière des Parisiens. On vit au jour le jour. S’ils sont heureux comme cela laissons-les être heureux.
–Je vois bien que vous êtes timbrés comme votre fille et comme mon fils. C’est donc une épidémie? Mon fils s’imagine peut-être qu’il trouvera une fortune quand je mourrai, mais j’ai quatre enfants. Cent mille francs à couper en quatre, il n’y a pas de quoi mener la vie d’un prince. Enfin, à la grâce de Dieu! Je m’en retourne à Gonesse fort inquiète; ma seule consolation s’il leur arrivait malheur, serait de leur donner l’hospitalité.
–Rassurez-vous, madame Lagrange, Paris danse sur un volcan, mais le volcan n’éclate jamais. C’est comme le commerce, on dit sans cesse qu’il ne va pas, sans doute parce qu’il va toujours.
Alix, quoique emprisonnée jusque-là dans une boutique de papetier, avait un vif sentiment de l’art au point de vue de l’ameublement. Elle dirigea tout et fit un nid charmant. Les étoffes et les tapis mariaient harmonieusement leurs couleurs. Tout avait son cachet, rien de ce qui se voit dans les boutiques, hormis chez Barbedienne et Tahan, ne se voyant chez elle. Il semblait qu’une main de fée eût choisi les choses rarissimes. C’était d’autant mieux que c’était simple. Un observateur eût dit en entrant chez elle: «Il y a là une vraie femme.»
Elle se hasarda à donner un thé. Qui donc lui avait donné cet adorable service en porcelaine de Saxe? Elle-même. Ce qui faisait dire à tout propos à sa femme de chambre: «Rien n’est trop beau pour madame.»
Qui invita-t-on à ce thé? Les chefs de division au ministère, le secrétaire du ministre, le papetier et la papetière, deux crevés, un violoncelliste, une chanteuse de romances, une jeune fille à marier sous la tutelle de sa mère et une autre sous la tutelle de sa tante, un comte en ki, un prince en off, et quelques vagues comparses.
Le thé fut charmant. On causa, on chanta, on posa, on joua de l’éventail. Il y eut même la bonne fortune de l’imprévu: Vivier, qui était invité à souper dans la même maison, se trompa d’étage, fut très bien accueilli et s’abandonna à toute sa fantaisie comme s’il avait un public de cour.
Voyant la belle tournure de sa femme, le mari se hasarda à la conduire aux réceptions de son ministre. Elle y fut reçue avec de vraies marques de sympathie. Il n’y a jamais assez de jolies femmes à Paris, surtout dans les salons ministériels.
Adalbert fut nommé chef de division.
Ce ne fut que le prélude: «Monsieur et madame Lagrange» reçurent une invitation pour l’Hôtel-de-Ville.
Au bal de l’Hôtel-de-Ville, Alix se fit présenter par ses amis en off et en ki, les valseurs et les danseuses du meilleur monde. Elle eut un vrai succès, ici pour sa chevelure blonde, là pour sa robe aérienne, un champ d’azur étoilé, partout pour sa figure.
Le lendemain, parmi les beautés du bal, on la vit en fort belle compagnie dans le Figaro, dans le Gaulois, dans Paris. Il ne lui avait fallu que huit jours pour devenir une femme à la mode.
–Oui, disait-on autour d’elle, elle est fort jolie et elle joue un grand jeu; mais qui est-ce qui paye?
Il m’est impossible aujourd’hui de répondre à cette question impertinente. Étudions bien ensemble, si vous voulez, les allures de la dame; chaque fois qu’il arrivera une lettre, lisons-la; un bouquet, cherchons-y un billet ou une carte; un homme, dévisageons-le.
Et d’abord, interrogeons la figure d’Alix et descendons dans son cœur.
C’est une petite figure délicate et chiffonnée, une vraie Parisienne. La malice est sur les lèvres, mais dans cet œil d’outre mer on retrouve la vraie expression de la candeur. On dirait une fontaine à son premier jaillissement; le torrent ne l’a pas encore envahie, l’eau est pure et roule toute glacée sur son lit de cailloux.
Alix n’a donc rien à cacher. Son front ne rougit pas, ses lèvres ne blanchissent pas.
Qui sait pourtant si le cœur n’a pas son secret? Ayez avec elle une causerie intime au coin du feu, parlez-lui des autres femmes pour qu’elle se trahisse. Elle ne se trahira pas. Si elle a un secret, comment le garde-t-elle si bien, elle qui est encore à la préface de la vie?
Mais pourquoi douter de sa vertu? C’est que le dieu argent est impitoyable et ne se donne pas pour rien. Comment eût-elle osé aborder d’un pied innocent les horizons dorés du luxe?
Douce comme la colombe, prudente comme le serpent, c’est la femme. N’a-t-elle donc comme toutes les autres étudié son rôle sous l’arbre de la science?
II
LES DIAMANTS DE VERRE ET LES CHEVAUX DE
BOIS
Table des matières
Second bal à l’Hôtel-de-Ville.
Cependant madame Alix Lagrange n’avait pas de diamants. Elle voulait faire une belle entrée cette fois, mais elle se disait que ce n’était pas assez de ses deux yeux pour faire la lumière sur ses épaules. Et comment illuminer cette féerique chevelure à la Tallien, si on ne pouvait y fixer quelque beau papillon tout ruisselant de roses? Et son bras, son bras fin mais déjà nourri de chair, comment ne pas le rehausser par un bracelet de princesse!
–Mon cher ami, dit-elle à son mari, tu as compris, n’est-ce pas, que je ne pouvais pas aller à l’Hôtel-de-Ville sans diamants?
–Ma chère amie, tu ne sais donc pas le proverbe: La jeunesse estun diamant et la vertu une perle fine?
–Oui, oui, je connais cette manière d’habiller les femmes; si j’écoutais tous tes proverbes, j’irais toute nue.
–En serais-tu moins jolie? dit gaiement le chef de division qui commençait à prendre le beau langage du monde nouveau où il entrait.
–Je n’en serais pas moins jolie, mais tu ne me permettrais pas d’aller ainsi dans le monde. Vois-tu, ce qui m’exaspère, ce n’est pas de ne pas avoir de diamants, c’est que les autres en ont. Or, comment lutter avec des armes inégales?
–Les femmes qui ont des diamants sont des femmes mûres.
–C’est un bruit que les jeunes maris font courir Nous avons changé tout cela. Autrefois, à vingt-cinq ans, si on était bien sage, on portait une petite croix en diamants; à trente ans, on avait des boucles d’oreilles, à trente-cinq ans un bracelet, à quarante ans un collier; c’étaient les stations des pierres précieuses. Mais aujourd’hui, si on n’apparaît pas comme un soleil en pleine jeunesse, on n’est qu’une petite grue, on s’éteint dans un coin, on vous oublie sur un canapé.
Le mari était attristé.
–Tu comprends, ma petite Alix, que je voudrais bien jeter des pierres dans ton jardin, mais je ne sais pas où les ramasser.
–Je le sais bien, moi. Donne-moi mille francs et tu seras ébloui ce soir.
–Par quel miracle?
–Tu sais bien que Bourguignon est un magicien. Pour mille francs, il va me donner une parure qui trompera tout le monde.
–Excepté moi.
–Tu m’amuses! Où as-tu appris à connaître levrai et le faux?
–Je ne sais pas, mais, ma chère, je connais les femmes et les diamants. Là-dessus on ne pourrait pas me tromper.
Alix regarda son mari et sembla ne pas douter de ce qu’il venait de dire.
Elle lui tendit sa petite main.
–Mille francs, lui dit-elle. Qu’est-ce que cela?’
–Moins que rien, répondit-il, mais je ne les ai pas.
Une triste expression s’empara de la figure de la jeune femme.
–C’est égal, reprit le mari, achète ta parure et envoie-moi Bourguignon au ministère. A moins qu’il ne veuille attendre à ce soir.
–Non, dit-elle, je passerai chez ma mère pour emprunter les mille francs; tu comprends que je ne veux pas donner mon nom à Bourguignon, il me citerait parmi celles qui vont chez lui, je serais déshonorée.
–Eh bien, ne va pas chez ta mère, tout à l’heure je t’enverrai les mille francs.
Le soir, madame Alix Lagrange fit une belle entrée à l’Hôtel-de-Ville. Elle ne rougit pas du tout sous ses faux diamants, mais le mari s’empourpra comme un soleil couchant.
–Que le diable emporte ma femme! dit-il entre ses dents.
Il n’avait pas réfléchi: 1o qu’il ne pouvait pas être le mari d’une femme ruisselante de diamants; 2o qu’il était ridicule d’être l’éditeur responsable d’une parure de pierres fausses. Il aurait voulu être à cent pieds sous terre.
Trois cents regards se posaient tour à tour sur sa femme et sur lui comme des points d’interrogation.
A Paris, la beauté a toujours raison. Comme la jeune femme ne trouvait pas où s’asseoir, un ambassadeur lui prit le bras et la conduisit parmi les femmes les plus renommées, tout en faisant signe à un laquais d’apporter une chaise volante.
Le mari fut heureux de se perdre dans la foule, c’était la première fois qu’il allait au feu, il se sentait atteint, il lui fallait reprendre des forces.
Les femmes à la mode, après avoir dévisagé Alix avec quelque impertinence, se mirent à causer entre elles pour se demander d’où elle venait. Deux railleurs s’entendirent pour conter quatre légendes.
–Nous voilà bien renseignées, dit une des curieuses.
–Après tout, dit une autre, qu’est-ce que cela fait, quand on est jolie comme elle, on n’a pas besoin de passeport. Je dirai tout à l’heure à l’ambassadeur de me la présenter et je l’inviterai à mon bal de lundi.
Cependant la vérité commençait à parler dans la région d’élues où était Alix. Une de ses amies, fraîchement mariée comme elle, l’avait reconnue et avait dit, sommairement, que c’était un scandale de voir la fille d’un papetier couverte de diamants.
–Tu ne vois donc pas que c’est du faux? lui dit sa sœur.
–On n’a pas le droit de mettre du faux à l’Hôtel-de-Ville, dit naïvement l’aimable amie d’Alix.
–Es-tu bête! tu t’imagines peut-être qu’elle va être condamnée à vingt ans de travaux forcés.
On prit un curieux à témoin.
–N’est-ce pas que cette parure est fausse?
–Je ne crois pas, voyez donc comme cela jette des feux! J’en suis tout ébloui.
–C’est la beauté de la dame qui vous éblouit.
Survint un autre admirateur, puis un troisième, puis un quatrième, puis deux autres dames. On discuta à perte de vue. Était-ce Bourguignon ou Janisset qui avait fait cette parure-là?
On paria. Sur quoi ne parie-t-on pas?
Passa un homme d’esprit.
–De quoi est-il question?
On lui raconta le pari.
–C’est fort bien, mais qui vous dira la vérité?
–La dame.
–Le mari.
–Vous êtes tous des fous! je vais aller voir cela de près.
Il alla s’asseoir auprès d’Alix.
–Vous êtes si belle, madame, que tous les yeux sont sur vous.
–Je comprends, dit-elle, j’ai là une amie qui doit débiter des malices cousues de fil blanc, car c’est la fille d’une couturière.
–Oui. Figurez-vous qu’elle ose parier que vos admirables diamants ont été taillés chez Bourguignon.
–Eh bien1je lui conseille de ramasser les miettes de la taille.
L’homme d’esprit revint dans le cercle des parieurs et des parieuses.
–Mesdames et messieurs, je parie cent mille francs, pas un sou de moins, contre cent louis, que les diamants sont vrais.
Personne ne voulut tenir les cent louis.
–Eh bien! je ne lui en fais pas mon compliment, dit l’amie d’Alix.
–Vous avez tort, madame, car toute la parure est fort belle.
Dans un autre cercle, du côté opposé, on discutait aussi sur les diamants d’Alix.
Le mari était entouré de quelques-uns de ses amis du ministère.
–N’est-il pas merveilleux, dit-il, de voir comment on imite aujourd’hui le diamant?
–C’est comme les fleurs artificielles, c’est plus beau que nature.
–Je croyais que le diamant faux ne jetait pas de feux.
–Oui. Moi je m’imaginais que ce n’était qu’un clair de lune.
–C’est qu’on les taillait mal, reprit le mari. Voyez, c’est à y perdre les yeux. Le collier de la duchesse et le bracelet de la marquise, qui sont bien en vrais diamants, ceux-là! ont-ils plus d’éclat que ceux de ma femme?
Parmi les amis d’Adalbert Lagrange, il y avait un sceptique.
–Vous ne voyez pas, messieurs, comme ce mari se moque de nous? Mais je ne suis pas si simple que cela, mon cher.
Et regardant son ami en fa ce:
–Tu vas me dire aussi que les chevaux qui conduisent ta femme au Bois sont faux?
–Oui, dit le mari, puisque ce sont des normands qui passent pour des chevaux anglais.
–Ce sont des chevaux de bois, dit un gamin de Paris cinquantenaire.
Il n’y a plus d’enfants.
III
LE PORTRAIT DE MADAME PAR RAPHAEL
Table des matières
A quelques jours de là, on conseilla à madame Alix Lagrange de se faire peindre ou sculpter. On lui rappela que, depuis la Renaissance, toutes les beautés à la mode avaient posé pour la postérité.
–Songez donc, lui dit un de ses amis, quel relief cela va vous donner; être peinte par Cabanel ou sculptée par Perraud? Être exposée au Salon entre un maréchal de France et un évêque! C’est là que vous aurez une cour de curieux! L’Empereur s’arrêtera devant vous et demandera: «Quelle est cette femme?»
–Et comment me peindra-t-on?
–En robe de bal, épaules nues, avec des fleurs et des diamants, dans tout votre triomphe.
Elle commença par prendre des poses devant sa psyché; elle trouva un trois-quarts des plus irrésistibles, l’œil perdu et noyé.
–Amène-moi un peintre, dit-elle à son mari.
Adalbert ne connaissait que des photographes. Il finit par découvrir un jeune peintre qui cherchait encore sa première manière. C’était un de ces furieux coloristes qui ont oublié d’apprendre à dessiner. Il vint chez Alix, il ébaucha la figure et le buste sur un fond de tapisserie d’un très heureux effet.
Tant que le portrait no fut qu’un croquis lumineux, un vague mirage, une expression perdue, on jugea que ce serait charmant; mais plus le peintre travaillait et plus le charme s’évanouissait.
La jeune femme s’impatienta, elle refusa de poser. Le peintre dit qu’il ne pouvait bien travailler que dans son atelier: il emporta le portrait.
–Voyez-vous, dit-il au mari, votre femme est trop nerveuse pour bien poser; je vais d’abord peindre la robe, la coiffure, les fleurs et les diamants, après quoi madame Lagrange viendra pour la figure.
Au bout de quelques jours, le mari, allant à l’atelier fut émerveillé de la métamorphose. Le peintre avait prié un ami de donner quelques coups de pinceau.
–Quand la figure sera faite, dit Adalbert, je vois d’ici que ce sera un beau portrait. Je vais amener ma femme.
–Non, attendez encore; je vais prier Desgoffes de venir demain me faire les boucles d’oreilles et le collier. Je sais la forme du collier, mais il me faudrait les boucles d’oreilles.
–Je vous les apporterai demain matin, dit le mari.
Le lendemain matin, Adalbert n’attendit pas que sa femme fût réveillée pour prendre le petit écrin renfermant les boucles d’oreilles.
–Quel joli travail! dit le peintre en ouvrant l’écrin.
–Oui, répondit le mari; mais, entre nous, ne vous épuisez pas en admiration, car cela vient de chez Bourguignon.
––En vérité! j’aime mieux cela, j’aurai moins peur de les perdre. Est-ce que votre femme sort ce soir?
–Oui, mais nous allons aux Italiens dans une loge de rez-de-chaussée, elle mettra ses boucles d’oreilles égyptiennes. Vous pouvez garder celles-ci aujourd’hui et demain.
Quand Adalbert vint déjeuner, il dit à sa femme qu’il avait pris les boucles d’oreilles pour les porter à peindre.
–Tu es fou! dit-elle en s’empourprant de colère. Quoi! tu prends mes boucles d’oreilles sans me prévenir!
–Tu dormais.
–Es-tu bien sûr de ce peintre?
–C’est toi qui es folle. Tu sais bien que les artistes sont les plus honnêtes gens du monde. Et puis, ne voilà-t-il pas quelque chose de rare, des pierres fausses qui valent bien deux cents francs.
–Deux cents francs!
Madame Lagrange se mordit les lèvres.
–Des pierres fausses! reprit-elle, on ne tombe pas toujours sur un pareil cristal. Et puis, d’ailleurs, il me semble qu’à force d’être à mes oreilles, elles sont devenues vraies. Va tout de suite me les chercher.
Adalbert, qui n’aimait pas les discussions, promit de rapporter le soir les boucles d’oreilles, mais le soir il dit qu’il n’avait pas trouvé le peintre.
Alix était furieuse, Adalbert ne comprenait pas cette impatience.
Le lendemain, en revenant de son ministère, il passa à l’atelier du portraitiste.
–Emportez vite vos boucles d’oreilles, dit le jeune homme en présentant l’écrin au mari, elles m’ont empêché de dormir.
–Comment cela?
–Oui, hier je les avais laissées aux oreilles du mannequin; je rentre à minuit, je regarde le portrait, je regarde le mannequin, les boucles d’oreilles ont disparu. Est-ce un songe? Je réveille mon petit nègre, je lui parle potence et guillotine, il me répond qu’une femme qui pose ici quelquefois les a prises pour aller au bal. Enfin, elle est revenue le matin et elle a réintégré les boucles d’oreilles au mannequin.
–Elles ne sont pas encore peintes?dit Adalbert.
–C’est égal, emportez-les, je les ai dessinées, Desgoffes les peindra de chic.
Le mari emporta les boucles d’oreilles.
–C’est étonnant, se disait-il en les regardant en chemin, elles ne me paraissent pas si brillantes qu’avant-hier. Ce que c’est que d’avoir été mal portées. Je me garderai bien de dire cela à ma femme.
Dès qu’il ouvrit la porte de sa chambre, Alix lui demanda ses boucles d’oreilles. Il lui présenta l’écrin.
Elle l’ouvrit avec une inquiétude fébrile.
–N’as-tu pas peur, lui dit-il, qu’on ait changé tes diamants faux en diamants vrais?
–Peut-être, répondit-elle.
Puis tout à coup, après avoir jeté un coup d’œil rapide, elle jeta l’écrin:
–Ce ne sont pas là mes diamants!
Le mari ramassa une boucle d’oreilles échappée à l’écrin.
–Tu as déjà vu cela, toi!
–Oui, j’ai déjà vu cela, moi! Ton peintre est un voleur, je vais le faire arrêter.
–Mon peintre est un très galant homme qui a failli être volé, ce n’est pas la peine de faire tant de bruit pour rien. Ce seraient de vrais diamants, tu ne crierais pas si haut.
Alix ne pouvait plus se contenir.
–Et qui sait, dit-elle en éclatant dans sa douleur, si ce n’étaient pas de vrais diamants!
IV
DU DANGER D’AVOIR UNE MAÎTRESSE QUI A UN
AMOUREUX
Table des matières
Le peintre avait une maîtresse, mademoiselle Estelle, que ses amoureux prophétiques avaient surnommée Stella. C’était une couturière qui avait travaillé chez Worth et qui se promettait bien de faire des robes pour elle, que dis-je! de se faire faire des robes par d’autres mains de fée.
En attendant, elle vivait de peu, s’habillait de peu et s’amusait de peu.
Elle habitait un galetas dans une vieille maison de la rue de Penthièvre où elle rêvait un appartement capitonné. Mais ce n’était pas le peintre qui devait lui donner son premier mobilier. Il la menait dîner, il lui payait ses gants et ses bottines, quelquefois ses omnibus, mais c’était tout.
Quoiqu’elle fût presque jolie, elle n’avait pas encore trouvé «son homme»; il fallait qu’elle se résignât à jouer de l’aiguille.
Le dimanche elle hasardait sa bottine sur les planches de Valentino. Le peintre l’y accompagnait quelquefois, mais le plus souvent elle y allait seule, pour tenter la fortune.
Un dimanche qu’elle était venue voir son amant dans son atelier, elle le trouva qui peignait les accessoires du portrait de madame Lagrange.
–Les belles boucles d’oreilles! s’écria-t-elle. Cela brûle les yeux.
Et comme elle voulait y toucher:
–Chut! lui dit-il, cela brûle les mains.
–Dirait-on pas que c’est le Pérou! Ne vas-tu pas me faire accroire que de vrais diamants se promènent dans ton atelier?
–Oui, dit le peintre qui voulait jouer à la surprise, sais-tu ce que valent ces boucles d’oreilles?
–Combien? vingt mille francs?
–Oui, avec deux zéros en moins.
La couturière prit un crayon pour écrire vingt mille francs en chiffres; quand ce fut fait elle effaça deux zéros.
–Quoi! s’écria-t-elle, deux cents francs!
–Pas un sou de plus. J’ai déjà pensé à te donner de ces diamants au jour de l’an.
–Tu me dis cela parce que le jour de l’an est passé. Ah! mon cher, si je me promenais à Valentino avec cela aux oreilles, je trouverais des gens qui me donneraient des chevaux.
Le peintre embrassa sa maîtresse.
–Eh bien, ma chère Stella, le jour où je toucherai le prix de ce portrait tu auras tes pendants d’oreilles
Survinrent des amis du peintre qui venaient le prendre pour un assaut d’armes.
–Est-ce que tu ne reviendras pas pour dîner avec moi? lui demanda la couturière.
–Si, je te trouverai ici à cinq heures.
–Eh bien, je t’attendrai, en lisant les Mille et une Nuits.
Le peintre, qui faisait poser beaucoup de sultanes, avait acheté, pour les distraire, une édition imagée des contes arabes.
A cinq heures le peintre ne revint pas, ni à six heures, ni à sept heures. Stella, qui s’était endormie sur lecanapé, se réveilla transie. Elle eut toutes les peines du monde à trouver les allumettes et la bougie.
–Tant pis!dit-elle en revoyant les boucles d’oreilles, je vais les prendre pour aller ce soir à Valentino.
Elle les détacha des oreilles du mannequin et les passa aux siennes avec une joie enfantine.
–Comme cela brille! dit-elle en s’approchant d’un miroir, la bougie à la main.
Elle alla donc à Valentino. Elle fit une belle entrée, trouva tout à propos à la porte un juif qui la faisait valser et qui prêtait des bijoux à la petite semaine.
Il fut ébloui.
–Mais, ma chère, on va t’enlever ce soir?
–J’y compte bien.
–Qui t’a donné ces diamants?
–Tout le monde. Comme on dit à l’atelier, n’est-ce pas que voilà de beaux trompe-l’œil? Je te dis cela à toi parce que tu t’y connais, mais il ne faut pas le dire aux autres.
–Explique-moi le mystère.
Le juif était trop juif pour n’avoir pas reconnu si les diamants étaient vrais ou faux.
–Ce mystère, reprit Stella, c’est bien simple. Mon amant fait un portrait, il lui fallait des boucles d’oreilles, on lui a prêté ces bijoux. Il n’y a pas d’autre mystère que cela.
Une mauvaise pensée traversa le front du juif.
–Donne-moi une de ces boucles d’oreilles que je la regarde bien. Oui, c’est du diamant américain. Ah! ils savent tailler le cristal, ces gaillards-là!
Et, remettant la boucle d’oreilles à Stella:
–Si tu veux me les prêter pendant une heure, le temps de les montrer à Marx pour lui donner un modèle, je t’en donnerai de pareilles.
–Oh! non, dit Stella, tu n’aurais qu’à me les changer en nourrice.
Et comme elle entendait le prélude d’une valse.
–Valsons.
On valsa. Un ami du valseur offrit du vin de Champagne: on acheva de perdre la tête dans le quadrille. Après le quadrille on but une seconde bouteille de vin de Champagne. Après quoi on valsa et on fit encore sauter le bouchon. Stella oublia son amant jusqu’à aller souper avec le juif, «l’homme aux bijoux».
On soupa chez Hill’s. Vers une heure du matin, Stella ne savait pas où elle allait quand elle alla chez le juif. A peine arrivée elle s’endormit.
Que se passa-t-il?
Elle rêva qu’on lui prenait ses boucles d’oreilles. Elle voulut crier, mais le sommeil était si fort qu’elle ne put le vaincre.
Quand elle s’éveilla, le matin, elle porta la main à ses oreilles, et comme elle les sentit, elle murmura:
–C’était un rêve.
Elle arriva tout inquiète à l’atelier et remit les diamants aux oreilles du mannequin.
Comme elle sortait, le petit nègre qui, lui aussi, avait eu une nuit agitée dans le cabaret du coin, arriva pour faire du feu.
–Pampas! tu lui diras que je suis furieuse.
–Pourquoi donc?
–Parce qu’il m’a fait poser.
–C’est lui qui est furieux! Vous avez dévalisé la poupée.
–Il a rêvé cela: regarde plutôt.
–Une heure après, le peintre rentrait à son tour: il crut avoir rêvé en voyant les boucles d’oreilles. Il prit la belle résolution de finir ce jour-là tous les accessoires du portrait.
–Je veux travailler comme un nègre, dit-il en voyant Pampas endormi avec le fagot dans les bras sans avoir allumé le feu.
V
OU ADALBERT NE VOIT QUE DU FEU
Table des matières
Cependant le mari avait saisi la main de sa femme avec une violence inouïe.
–Madame! dit-il en grinçant les dents, vous dites que c’était des diamants? Vous êtes donc une.
Il retint l’injure sur ses lèvres.
Mais elle sentit l’injure. Elle s’indigna; de pâle qu’elle était, elle devint pourpre..
–Monsieur! cria-t-elle, vous êtes donc un…
Elle retint aussi l’injure.
Mais quoi qu’il voulût la dominer par son mépris, il se sentit dominé parle dédain de la jeune femme.
Il la regardait avec des yeux égarés.
–Alix, je vais te tuer!
C’était une scène tragi-comique. Madame Lagrange eut peur, recula d’un pas et partit d’un éclat de rire.
–Vous riez, c’est infâme!
–Ne faut-il pas pleurer pour toutes vos bêtises Mon cher, vous êtes encore plus amusantque terrible.
Elle le fit tourner vers la glace:
–Regarde-toi, si tu l’oses.
Tout en ne voulant pas se regarder, Adalbert Lagrange se vit et ne put s’empêcher de reconnaître qu’il n’était pas beau dans ce rôle de cocu plus ou moins imaginaire.
Il s’adoucit comme par enchantement.
–Alix! puisque tu ris, c’est que tu n’es pas coupable. Mais alors pourquoi me faire cette scène pour avoir prêté tes boucles d’oreilles?
La jeune femme reprit toute la sérénité de son esprit.
–Pourquoi! pourquoi! C’est que jamais mes boucles d’oreilles, toutes fausses qu’elles fussent… c’est qu’il est inutile d’aller dire à tout le monde, comme tu le fais, que je’suis éblouissante de strass. Et puis, tu sauras qu’entre une pierre et une pierre il y a un monde, même si elles ne sont vraies ni l’une ni l’autre. Il y a cristal et cristal, il y a le strass, il y a le caillou du Rhin, il y a le diamant américain, c’est à ne plus s’y reconnaître. Je te l’ai déjà dit: le jour où j’ai choisi mon collier, mes pendants d’oreilles, mon papillon chez Bourguignon, j’ai pris ce qu’il y avait de plus beau. Il ne faut rien dire, mais je crois qu’il s’est trompé lui-même.
–Mais s’il s’est trompé, je veux l’avertir.
–Es-tu assez idiot! S’il s’est trompé, c’est qu’il a été trompé.
Alix regardait tristement les pendants d’oreilles que venait de lui rapporter son mari.
–Est-ce que tu trouves qu’ils ont le même feu?
–Il faudrait voir cela à la lumière.
–Ton peintre est-il un honnête homme?
–Oh! pour cela, j’en réponds.
–Eh bien, c’est égal, les pierres ont été changées. Il me semble d’ailleurs que celles-ci sont plus grosses; vois-tu, on a forcé les petites griffes d’or.
–Tu es folle, je te dis que c’est impossible.
M. La Grange voulut embrasser madame La Grange, elle lui présenta sa main.
–Tenez, méchant jaloux, baisez cette main que vous avez tenaillée dans la vôtre.
Adalbert baisa avec passion la main d’Alix.
–Pauvre petite main! ce que c’est que la colère dans la jalousie! Vois-tu, Alix, je t’aime trop.
Alix eut un mouvement d’épaules contenu.
–Tu m’aimes trop. Si tu m’aimais tant que cela, je ne porterais pas des parures de Bourguignon.
–Et comment ferais-je?
–Comme tant d’autres qui ont la main heureuse. Un homme qui, aujourd’hui, ne gagne pas cent mille francs par an n’est pas un homme.
–Je ne te comprends plus. Je me trouve trèsheureux d’être à mon âge chef de division.
–Ces bureaucrates! dit la jeune femme avec une raillerie hautaine, comme si elle n’avait vécu qu’avec des princes.
Elle regarda son mari en face.
–Eh bien, oui, chef de division, chevalier de la Légion d’honneur, comme si tu t’étais battu à Solferino ou à Puebla. Quoi encore? Ne dirait-on pas que tu vas escalader le ciel!
–Non, je ne vais pas si haut, mais je travaille pour mon pays.
–Ton pays! tu ferais bien mieux de travailler pour ta femme.
Adalbert ne trouva plus un mot à dire. Après un silence de cinq minutes, il murmura tristement:
–J’y songerai.
Le lendemain, il arriva tard à son bureau. Il avait ’pris le chemin des écoliers, Il avait voulu prendre conseil de ses amis qui jouaient à la Bourse.
–Quelle mouche te pique, mon cher? N’es-tu pas heureux comme un coq en pâte?
–Oui, je serais heureux si ma femme n’était pas ambitieuse.
–Eh bien, que lui manque-t-il donc? Elle va partout, elle reçoit, elle a des diamants.
–Des diamants, des diamants!
–Ils ne sont donc pas à elle?
–Si, mais elle rougitde porter du strass.
–Tu vas me faire croire qu’elle porte du strass, n’est-ce pas?
–Oui, mon cher, tu es trop de mes amis pour que je te cache la vérité.
L’homme de Bourse regarda sérieusement l’homme de bureau.
–Eh bien, mon cher, tu es trop de mes amis pour que je te cache la vérité.
–La vérité! Parle.
–Les diamants sont vrais.
Le mari eut un admirable sourire de raillerie.
–C’est merveilleux comme on peut faire illusion à bon marché.
–C’est merveilleux comme on peut faire illusion à un mari.
–Je te dis que ce ne sont pas des diamants.
–Je te dis que ce sont des diamants.
–Je m’étonne qu’un homme d’esprit comme toi.
–Tu sais que je vais t’envoyer deux témoins.
–Oui, mais ces deux témoins ce seront Moïana et Bourguignon.
–La vérité se fera sur cette grave question qui préoccupe tout Paris.
Le mari était exaspéré.
– Quoi!tout Paris se préoccupe de cela?
–Mais, mon cher, comment n’as-tu pas eu l’idée d’aller demander au premier bijoutier venu si la parure de ta femme était en toc!
–Parce que je le sais bien sans cela.
L’ami salua le mari avec admiration.
On changea de conversation, on parla Bourse, emprunts étrangers, création de compagnies d’assurances; on médita d’acheter toute la récolte des pommiers de Normandie pour faire du vin de Champagne.
–Vois-tu, mon cher, dit l’ami malicieux, on trompe toujours son prochain ici-bas. Tout le monde se trompe, toi-même tu trompes ta femme; crois-moi, il n’y a vraiment que ta femme qui ne trompe pas son mari.
Adalbert prit cela pour de l’argent comptant et s’en alla content.
Quand il rentra le soir chez lui, il embrassa sa femme avec effusion.
–J’ai trouvé dit-il.
Alix l’interrogea du regard:
–Quoi? mes diamants?
–Oui, ma chère, tu seras ruisselante et éblouissante. Nous allons acheter avec des gens de Bourse toute la récolte des pommiers de Normandie pour en faire du vin de Champagne à la marque d’une comédienne célèbre.
–Eh bien, c’est cela, dit Alix, c’est la pomme qui a perdu Eve, c’est la pomme qui me sauvera.
Tout sage qu’il fût, Adalbert avait eu sa petite passion vers sa vingtième année. Il avait connu, je ne sais comment, une lingère, Marianne Duru, surnommée Le Faucheux, qui était devenue première demoiselle dans une lingerie du boulevard Sébastopol. On ne s’était pas perdu de vue; le mariage, car elle s’était mariée elle aussi, n’avait pas empêché les anciens amants de se dire bonjour à chaque rencontre. Bien mieux, on s’était confié les ivresses et les déboires de l’hyménée.
Or, vers ce temps-là, Adalbert vit un jour venir Marianne à son bureau. Elle avait été battue parson mari, elle voulait être consolée. Dans la commune expansion, Adalbert confessa lui-même qu’il n’était pas si heureux qu’il en avait l’air. Il parla des diamants de sa femme, il avoua à feu sa maîtresse qu’il était fort perplexe, ne sachant pas s’ils étaient vrais ou faux.
Montre-les-moi, je te dirai cela.
–Oui, mais elle les met sous clef, depuis une certaine aventure.
Et il conta l’histoire des pendants d’oreilles, du moins ce qu’il savait de l’histoire.
Marianne était comme toutes les femmes qui ont un secret à garder et qui ne demandent qu’à le dire.
–Ta femme va au Bois!
–Oui, deux fois par semaine, elle loue un coupé à deux chevaux.
–Si je te disais que les chevaux sont à elle, que me répondrais-tu?
–Que tu es folle.
–Mon cher ami, tu assistes comme un simple spectateur à la comédie qui se joue chez toi, on dirait que tu ne mets jamais le pied dans les coulisses. Veux-tu connaître les trucs?
Pour la première fois, le mari sentit que la lumière se faisait devant lui.
–Oui, dit-il avec effroi.
–Eh bien, c’est demain vendredi. Toi aussi tu iras au Bois de trois à quatre heures.
–C’est impossible, c’est le moment où le ministre m’appelle pour la signature.
–C’est précisément parce que c’est ce moment-là qu’il faut que tu ailles au Bois, car on ne t’y attend pas entre trois et quatre heures.
–Et que verrai-je?
–Ah! tu es trop curieux. Tu verras ce que tu verras.
–Au bord du lac?
–Mais non, au bord du lac, on ne fait que des coquetteries. Tu iras à la vacherie.
–Je ne comprends pas.
–A la vacherie du Pré Catelan. Ne te mets pas aux premières loges, va droit à l’étable.
Adalbert était atterré. Il regardait Marianne en silence.
–Est-ce que je rêve? lui demanda-t-il.
–Non, tu te réveilles.
–Mais comment ne m’as-tu pas dit cela plus tôt?
–Pourquoi? Parce que je te trouvais si heureux dans ton malheur que cela me faisait de la peine de t’arracher tes illusions sur ta femme.
–Mais enfin, que verrai-je?
–Des vaches et ta femme.
–Toute seule?
–Tu verras, tu verras.
Et, disant ces mots, Marianne serra la main d’Adalbert et sortit en toute hâte.
Il l’eût sans doute retenue si un garçon de bureau n’était venu l’avertir que le secrétaire général l’attendait.
Les bureaucrates sont comme les soldats, ils obéissent à leurs chefs avant d’obéir à leurs passions.
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