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Armand Silvestre
Rose de mai : roman inédit

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066302276
Table des matières
PRÉFACE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
PRÉFACE
Table des matières
Il y a longtemps que mes amis m’engageaient à écrire un roman, et c’est pour un ami que j’ai écrit celui-ci. Il ny faut pas chercher la méthode savante ou excellent les maîtres du genre le plus en honneur aujourd’hui. Si ce livre mérite quelque indulgence, c’est par la sincérité de ses intentions. Je l’ai fait le plus ressemblant que j’ai pu à la vie, mêlant des impressions de mélancolie à des impressions de gaieté, la plainte éternelle de l’Amour à l’ironique fracas du rire.
C’est une grande audace à moi de n’y avoir choisi aucun modèle. Il ne me déplairait pas cependant qu’il fit penser, question de style à part, aux honnêtes et amusantes bistoires de l’historien trop oublié de Monsieur Dupont et de la Laitière de Montfermeil.
ARMAND SILVESTRE
Août1888

I
Table des matières
–Et vous êtes sûr qu’il n’est rien arrivé pour moi?
–Absolument rien, monsieur.
–De la maison Chevet à Paris, le célèbre commerçant?
–Aucun colis à votre adresse n’est parvenu à la gare aujourd’hui.
–Vous savez mon nom?
–M. Boisrobin, avocat-avoué, 26, rue des Bordes.
–C’est cela. Eh bien, dès qu’arrivera la caisse que j’attends, envoyez-la chez moi au plus vite et sans la trop secouer, s’il vous plaît.... C’est étonnant ce que ces gros messieurs du négoce en prennent à leur aise aujourd’hui.
Ce dialogue absolument dénué de lyrisme, avait lieu le12mai1867, jour de la Saint-Spire, à la gare de Corbeil, entre M. Boisrobin déjà nommé et un simple employé du chemin de fer. Mal content du résultat de sa démarche, l’officier ministériel prit le chemin qui ramène au centre de la petite ville, soufflant dans l’atmosphère tiède d’une journée de printemps, la redingote grande ouverte sur sa cravate blanche, une casquette à la main, une petite casquette fort élégante avec une petite lyre en or au-dessus de la visière.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, légèrement chauve, bien pourvu abdominalement, avec des yeux gris, éclairant à peine une face rougeaude flanquée de courts favoris grisonnants. Les lèvres minces avaient ce va-et-vient facile au-dessus des dents qui est particulier aux gens qui abusent de la parole. Bien qu’il fût d’une certaine coquetterie, toute sa personne sentait le dossier éventé et les poussières crasseuses de l’étude. L’infatuation de soi-même éclatait dans ses moindres attitudes et il marchait avec la précaution d’un homme qui craindrait d’ébranler le monde en y posant trop brusquement le pied.
Faut-il s’inquiéter du moral de ce quidam? Il ne pouvait être obscur que pour un observateur bien mal habile. Qui n’eût pas deviné, en lui, un homme d’affaires de province, infiniment plus occupé de son propre bien que de celui des autres, ambitieux d’ailleurs et amoureux de gloriole, se fût montré bien insuffisamment physionomiste.

Il arriva enfin sous l’avenue des Tilleuls, qui s’étend jusqu’au quai, et où la fête foraine battait son plein. Car la Saint-Spire est la fête patronale de Corbeil, et c’était, en ce temps-là encore, une des plus importantes des environs de Paris. Les tentes s’étageaient sous les quinconces dont un souffle chaud, tout imprégné de l’haleine des fritures en plein vent, agitait doucement les feuilles. En dehors des allées ombreuses les saltimbanques menaient leur vacarme et un cirque ayant à sa tête un Loyal de la grande souche étendait sa parade, où des officiers autrichiens faisaient polker des danseuses en maillot.
Aucun des jeux en usage ne manquait à cette solennité: les chevaux de bois y tournaient, fouettés par les hoquets de l’orgue et des sièges aériens y promenaient, dans l’espace, des couples dont le mal de mer pouvait seul compléter le bonheur.
Quand M. Boisrobin apparut dans cette façon d’enceinte, un petit signe s’échangea entre deux membres du groupe vers lequel il se dirigeait, et deux bras se serrèrent l’un contre l’autre sans mouvement visible, et, pour le dire bien vite, amoureusement. Deux regards s’échangèrent aussi chargés de la même tendresse avec un peu de mélancolie au fond.
–Eh bien, mon ami? fit une voix très douce.
M. Boisrobin répondit à sa femme.
–Rien! rien! rien! ces animaux-là vont faire manquer notre dîner. Mais ce que je leur flanquerai un joli procès!
Mme Boisrobin ne sembla partager que par politesse l’avis de son époux. Sa rêverie semblait ailleurs que dans cette préoccupation domestique d’un plat vainement attendu. Autant vous dire tout de suite que c’était elle dont l’épaule s’était si sympathiquement rapprochée de celle du peintre Maxime Aubry, qui était son cavalier dans cette promenade.
La belle Mme Boisrobin, comme on disait à Corbeil, avait, à n’en pas douter, vingt ans de moins que son mari. Imaginez une personne tout à fait séduisante sans être précisément d’une beauté correcte. Sa chevelure était d’un blond mêlé de tons fauves qui y passaient ici, larges comme des coulées d’ambre, là, fins comme des fils d’or. Elle avait le beau teint des rousses: ce teint mât et insensiblement constellé comme les vieilles eaux-de-vie de Dantzig; ses yeux, d’un bleu transparent, roulaient un sable de Pactole; mais sa bouche était attirante surtout, un peu charnue et teinte de vraie pourpre, non pas de rose foncé.
Il est toujours indiscret de déshabiller en public une femme du monde. Nous nous en tiendrons donc aux présomptions en insinuant que les fermetés de son corsage semblaient réelles, et que leur contrepoids naturel paraissait confortable à l’envi. L’ensemble était complété par deux mains grassouillettes, infiniment blanches et trouées de petites étoiles. Il y avait donc beaucoup de raisons pour que le peintre Maxime Aubry se complût en la compagnie de cette aimable personne.
Et encore ne vous donnerai-je la bonne que plus tard, à moins que vous l’ayiez devinée déjà.
La description de son cavalier vous y aidera certainement. Ce n’était pas un joli garçon que Maxime Aubry, mais c’était beaucoup mieux qu’un joli garçon. De stature moyenne, avec des traits irréguliers mais sympathiques, il empruntait sa personnalité à une expression singulière de résignation et de fierté. Il était de ceux dont on dit au premier abord: c’est quelqu’un. Et c’était quelqu’un en effet: un artiste très amoureux de son art et aussi très amoureux de la femme, mystique par la pensée et sensuel par le tempérament; une nature vibrante à toutes les émotions hautes et également ouverte à tous les désirs violents. Il y avait vraiment deux hommes en lui, dont l’un semblait debout sur les épaules de l’autre, tant il lui était supérieur. Les deux étaient d’ailleurs également dissimulés au vulgaire par un voile singulier de réserve et de modestie.

Sa timidité extrême en avait fait, pendant ses études, une de ces victimes de la vie d’atelier dont la légende demeure fameuse chez les sculpteurs et les peintres. Un grand et incontestable succès, d’excellents envois faits de la villa Médicis, avaient bien forcé ses persécuteurs à le prendre au sérieux. Il neleur avait gardé aucune rancune, mais lui aussi–il y avait en lui infiniment d’enfantillage–eût aimé maintenant, dans sa maturité, à faire des charges, et cet instinct de représailles était bien ce que cachait le mieux sa physionomie sérieuse et même un peu mélancolique. Lui! s’amuser, en dedans, à des nigaudineries! Vous ne l’eussiez fait croire à personne, et cependant c’était absolument vrai!
–Voulez-vous vous joindre à nous, monsieur Boisrobin, pour aller visiter les baraques?
–Vous savez bien, ma chère, que cela est impossible, répondit M. Boisrobin à sa femme; le concert est à quatre heures et on m’attend. Monsieur, je vous recommande ces dames Bonjour, mon petit Gontran.
Et M. Boisrobin, avec une affectation douce, se baissa pour embrasser bruyamment un affreux gamin qui avait l’honneur d’être fils, et à qui une amie de sa femme, Mme Vésinier, donnait la main. J’ai dit que ce Gontran était affreux alors. Mais je ne vous ai pas dit pourquoi.

Au premier aspect, ce qu’on est convenu d’appeler un bel enfant: car il était grand pour ses huit ans et taillé à l’hercule. Mais rien de délicat, rien de rêveur dans l’ex pression du visage où les yeux avaient l’air plantés comme deux clous d’acier, où la bouche gourmande grimaçait comme un ce p de sabre. Il était bien écrit sur le front de celui-là qu’il ne serait pas un poète. La sensualité évidente, mais pleine de charme chez elle, de la mère et les instincts égoïstes du père se mariaient visiblement dans ce tempérament sûr de soi, mais inquiétant pour les autres. Ses petits camarades en avaient peur et les animaux le fuyaient, ce qui est une condamnation sans appel.
M. Boisrobin était donc parti après avoir embrassé son fils; il était parti en posant coquettement fur son oreille la petite casquette ornée d’une lyre dont il faut cependant que je vous révèle le secret. Ce philanthrope, qui n’avait pas son pareil pour dépouiller une veuve et mettre sur la paille un orphelin, après les avoir, il est vrai, défendus contre leurs moindres ennemis– tel un milan qui vole à un épervier sa proie–faisait de la démocratie et de la popularité par tous les moyens.

Avec un flair incontestable, devinant et pressentant une époque–la nôtre–où la politique deviendrait la seule carrière, où le pays tout entier serait livré aux impuissants et aux bavards dont il se sentait le confrère naturel, M. Boisrobin se préparait à cette curée. Bruyamment libre penseur professant le plus absolu mépris pour la charité chrétienne, il utopisait volontiers sur le chapitre de la bienfaisance officielle et avait déjà rédigé plusieurs mémoires– entre deux fils de famille ruinés par les procès–sur la nécessité de secourir l’enfance malheureuse et de faire avec de simples petits galvaudeux d’excellents citoyens. Il avait donné pour cela deux ou trois recettes qui lui avaient suffi pour passer, de Juvisy à Longjumeau, pour un des grands bienfaiteurs de l’humanité.
Mais ce n’était pas pour cela qu’il portait une casquette avec les insignes d’Apollon.
Toujours pour gagner de l’influence sur les masses qui allaient devenir la force, M. Boisrobin s’était incorporé dans l’orphéon de la ville. Il n’était pas musicien du tout. Mais un de ses oncles lui avait laissé par testament un basson et, cet instrument démodé sous le bras, l’avoué s’était présenté bravement au suffrage de la maîtrise laïque, qui n’était pas fort difficile, et qui n’avait eu garde d’ailleurs de refuser l’appoint d’un homme de cette autorité.
Le chef du petit orchestre l’avait bien invité à jouer avec modération, dans le style délicat des professeurs du Conservatoire. Mais M. Boisrobin ne l’entendait pas ainsi. Il ne voulait pas que sa collaboration à cette œuvre harmonieuse fût perdue pour le public; il n’était pas disposé à se déranger pour faire le muet dans cette mélodique assemblée. Or donc, de temps en temps, furieusement exhalait-il une véritable tempête du bois étonné, quelque chose comme un torrent qui crève ses digues, comme une aérienne indigestion, comme une canonnade désespérée à la dernière heure du combat.

Mais laissons-le rejoindre ses harmonieux collègues sur la grand’place, en face de l’image du sapeur pompier qui mourut d’une entorse mal soignée pendant l’insurrection de juin1848, ce qui donna l’idée de le faire passer pour une de ses victimes. Voilà comme s’écrit l’histoire, cependant! Oui, oui, laissons ce paperassier musical mugir dans l’héritage de son oncle, durant que la petite flûte soupire et que s’étire le trombone comme un ivrogne qui se réveille.
Suivons plutôt Mme Boisrobin, qui a repris le bras de Maxime Aubry et se sent respirer mieux à l’aise, durant que son mari s’essouffle plus loin dans son souvenir de famille. Ne pensez-vous pas que les fêtes foraines sont un délicieux décor à ces amours légères qui ne recherchent pas les solitudes profondes, ou à ces tendresses repues qui n’ont plus besoin d’asile? Dans lequel des deux cas se trouvaient nos promeneurs? Dans le second vraisemblablement.
Car tout disait, dans l’alanguissement charmant de la femme et dans la reconnaissance dont les yeux de son compagnon étaient comme étoiles, qu’ils n’avaient plus rien à souhaiter pour l’instant que les douceurs de leur propre compagnie, dans ce grand brouhaha d’indifférents ou certaines intimités se sentent plus pénétrantes encore.
Qui n’a ainsi, par quelque belle journée de printemps, après une matinée recueillie, cherché, la bien-aimée au bras, ces coins bruyants de verdure où la foule ondule comme une mer battant les récifs qu’élèvent cà et là les baraques de ceux que Rabelais appelait: crieurs de saulce verte?» Tout est charme et douceur dans l’isolement savouré parmi ce tumulte, et il n’est pas jusqu’aux étreintes de ce populaire qui, en resserrant l’un contre l’autre ceux qui s’aiment, ne leur semble quelque chose de fraternel et d’ami.
L’après-midi se passait donc bien douce pour les deux amants. Car maintenant voudrais-je inutilement insinuer que maître Boisrobin était moins chenu, dans son honneur, qu’un bois de haute futaie. Y voyez-vous quelque inconvénient, personnellement? Moi, aucun. Le contraire seul eût été immoral.

Une représentation populaire de la Tentation de Saint Antoine les amusa infiniment. Maxime pensa que si les impures qui avaient tenté de séduire le bienheureux avaient eu les traits de Mme Boisrobin, le saint eût faussé compagnie à son camarade, père de toute bonne charcuterie, et qui seul serait canonisé aujourd’hui. Mme Boisrobin trouva tout simplement que la conduite de saint Antoine avait été celle d’un homme sans galanterie et de peu d’éducation.
Cette remarque choqua infiniment Mme Vésinier, qui était bégueule et qui fit de son mieux pour empêcher que Gontran l’entendît. Mais Gontran ne pensait guère à écouter ce qui se disait autour de lui. Il aurait voulu se joindre aux diables qui tourmentaient le cochon, voilà tout.
On ne voulut pas le laisser monter seul sur les chevaux de bois. L’infortunée Mme Vésinier dut se percher à côté de lui, en amazone. Maxime et Mme Boisrobin s’installèrent sur deux couriers jumeaux et parallèles, aux crinières héroïques comme celles des bas-reliefs du Parthénon.
Ah! comme tout est charme dans les choses quand le cœur porte en soi le charme immortel de l’amour! Cette lamentation de l’orgue, elle-même, avait pour eux les douceurs d’une musique et ce stupide tournoiement sans but, ce voyage captif sur un chemin qui ne finit pas, ce supplice d’Ixion dont on a couché la roue à terre, berçaient un énervement délicieux dans tout leur être. Les moindres tressaillements que donnaient aux tringles du manège, en assez triste état, les soubresauts de Mme Boisrobin remettant en selle son séant magnifique et mal à l’aise, pinçaient aux moelles le malheureux Aubry et il enviait à cette insensible monture de bois le poids tiède et vivant qui l’écrasait de ses nobles rondeurs.
Une sorte d’ivresse leur venait de ce mouvement qui les emportait, de cette plainte qui les enveloppait, et surtout de cette belle lumière du soleil couchant qui s’éparpillait en mille flèches brisées sur les cimes des tilleuls et tamisait, jusque sur le sable, des gouttes d’or, en traversant leur feuillage.
Ils firent ainsi des tours, des tours, des tours, sans se lasser, coude à coude, tout au bien-être de se sentir si près l’un de l’autre.
Comme Mme Vésinier descendait Gontran de son cheval, M. Boisrobin apparut très agité qui, les apercevant, marcha droit vers eux, une expression mystérieuse et déplaisante sur le visage. Aubry et Mme Boisrobin échangèrent un regard d’inquiétude. L’avoué se serait-il aperçu de quelque chose? La pauvre femme eut comme une montée de sang au cœur et son compagnon se prépara à bien riposter dans l’assaut qu’il prévoyait. Mais M. Boisrobin ne parut même pas les voir. Marchant droit sur Gontran, qui, lui, ne s’attendait à rien, il lui administra une énorme paire de claques.
–Tiens! polisson! fit-il, ça t’apprendra.
Gontran se mit à hurler. Mme Vésinier le prit dans ses bras et sa mère quitta Maxime pour courir à lui et le consoler.
–Que vous a fait ce malheureux enfant? demanda-t-elle d’un ton de reproche à son mari.
–C’est honteux, monsieur! ajouta Mme Vésinier.
–Je sais ce que j’ai à faire, madame, riposta avec dignité l’orphéoniste, et j’aime les enfants mieux que vous.
Il refusa obstinément d’en dire davantage. Mais je ne me crois pas tenu aux mêmes réserves que lui.
Or, voici ce qui avait mis si fort en colère la terreur des veuves et des orphelins.
Les premiers accords du concert en plein vent avaient été mourir aux pieds du sapeur-pompier victime de la médecine, et Boisrobin qui, connaissait de mémoire l’air qu’on était en train d’exécuter, attendait impatiemment un ralentissement de l’ardeur des accords pour donner une issue aux notes furieuses dont il se sentait oppressé. Car jamais il ne s’était mieux trouvé en basson que ce jour-là. Lui et son instrument ne disaient qu’un, tendus vers un idéal sonorité qui eût imposé silence aux trompettes de Jéricho elles mêmes.





Le passage propice était arrivé. M. Boisrobin gonfla les joues à les faire éclater, colla sa langue à la gencive comme à une muraille et poussa, poussa, poussa... mais rien. Il en eût obtenu tout autant en soufflant dans une bûche de Noël. Exaspéré, il redoubla d’efforts, appela à lui toutes les haleines de son poumon, se gonfla comme une grenouille, écarta une jambe pour se donner plus d’assise. Et pendant ce temps-là le moment favorable filait, filait sur l’aile cristalline des petites flûtes. Enfin l’instrument se déboucha brusquement et une grêle de petites boulettes de papier, dont il avait été méchamment et intérieurement chargé s’en envola pour aller retomber sur la tête des musiciens, ce qui parut à ceux-ci une plaisanterie détestable, mais amusa infiniment le public.

M. Boisrobin, lui, était anéanti de surprise et de colère. Qui pouvait avoir médité cette mauvaise farce? Assurément Gontran! Et voilà pourquoi il avait tout quitté pour lui venir flanquer une correction publique. Eh bien, il se trompait. Mon héros ne perdra-t-il rien à ce qu’une de ses faiblesses soit ainsi racontée? C’était Maxime Aubry, le doux et amoureux Maxime Aubry, qui s’était permis cette plaisanterie quelques jours auparavant, dans un moment de désœuvrement et d’enfantillage. En voyant l’inique résultat de son inspiration, son premier mouvement fut d’innocenter le malheureux Gontran et de dire la vérité. Mais sa timidité naturelle le retint. On était si loin de le supposer capable de joyeusetés de ce goût! Il réprima son remords et se sentit presque honteux que ce fût pour si peu de chose que Boisrobin fût revenu.
Pour calmer Gontran, qui était fort gourmand, on annonça qu’il serait bientôt l’heure de dîner.

–Veux-tu, mon ami, que nous allions à notre tour au chemin de fer voir si rien n’est arrivé? demanda Mme Boisrobin.
–C’est cela, fit l’avoué d’un ton sombre.
Et tandis qu’il regagnait la maison en faisant de la morale à Gontran et que Mme Vésinier allait changer de toilette, eux,–les amoureux–s’en furent gaiement à la recherche du fameux colis, ravis d’être ensemble et sans se préoccuper un seul instant du succès de leur démarche, laquelle n’était qu’un prétexte à un bout d’école buissonnière, à deux.


II
Table des matières
La maison occupée par maître Boisrobin était sise au bout du pont de Corbeil, à l’entrée du quai dit de la Pêcherie et quelques pas avant celle du marinier Lelard, dont les matelote; étaient célèbres de Champrosay à Seine-Port, voire même de Juvisy à Melun.
Le couvert avait été mis sur une large terrasse dominant la Seine, sous un berceau qu’enveloppait un grand enlacement de glycines mêlées à des fleurs d’églantier qui mettaient une note rose pâle dans le concert des violets clairs s’étageant en grappes superbes, comme une broderie épiscopale, sur le manteau d’or du ciel où mourait le soleil.
La table était large et longue, très chargée de vaisselle; car l’avoué donnait un grand dîner ce jour-là, un dîner de fusion politique: car M. le sous-préfet de Béval avait accepté son invitation et y devait rencontrer le chef du parti de l’opposition à Corbeil, le farouche Bourichon, la terreur des grands meuniers qui tenaient en main la fortune du pays. C’était au temps où les cinq suffisaient à menacer l’Empire, et maître Boisrobin, qui ne savait trop comment to urneraient les choses, mais qui savait parfaitement qu’il voulait être député, ménageait les choux et les chèvres, pensant justement qu’il fait bon souper des deux ensemble dans le suprême accord d’un ragoût. Les autres convives étaient des notables et des petites gens de bonne bourgeoisie, le ménage Vésinier, dont vous connaissez déjà une moitié, et dont l’autre était sourde comme un pot; le ménage Mirevent, où la femme était dévote et le mari voltairien; M. Minage, ancien receveur de l’enregistrement, poète à ses heures et auteur de quelques vaudevilles joués à Montargis, sa ville natale; le corps entier des officiers ministériels auquel appartenait l’amphitryon, leurs épouses... que sais-je encore! On ne devait être guère moins de vingt et la question avait été gravement débattue de savoir si, dans une circonstance aussi solennelle, Gontran dînerait avec les grandes personnes. Elle avait d’ailleurs été résolue affirmativement, maître Boisrobin ayant déclaré que ce lui serait une excellente leçon de bonnes manières.
Maxime Aubry et Mme Boisrobin ne s’étaient pas hâtés de revenir de la gare. Le chemin leur avait semblé bon ensemble, les bras doucement noués sous le coude, à marcher lentement dans ce déclin charmant de la journée. On avait mis des cailloux neufs sur la route, des cailloux très durs aux pieds et que maudissaient le autres promeneurs, mais non pas Maxime; car, pour y poser moins lourdement ses délicates bottines, sa compagne s’appuyait davantage sur lui et il n’en sentait que mieux le poids tiède et délicieux de sa personne alanguie. C’est ainsi que ce qui est tortures aux indifférents est souvent délices aux amoureux.

Ce fut une déception terrible pour Boisrobin quand ils revinrent les mains vides. Décidément la maison Chevet s’était moquée de lui. Voilà bien les vieilles réputations qui n’ont plus besoin de se confirmer par l’exactitude et par le zèle! Il était vraiment temps que tout changeât sous un gouvernement caduc et que place fût faite aux jeunes couches, qui avaient bien aussi droit à un peu de soleil. M. le sous-préfet entrait au moment où l’avoué achevait sa tirade révolutionnaire. Les derniers mots en expirèrent sur les lèvres de Boisrobin, qui les avait particulièrement dits pour le farouche Bourichon. Les invités étaient au grand complet et il était déjà sept heures et demie. Une grande inquiétude dans l’âme, l’avoué décida cependant qu’il fallait bien en finir et faire servir le potage.
Il est temps de vous dire, en effet, que le colis tant attendu était justement la pièce de résistance de ce magnifique repas, un glorieux mélange de savoureuses volailles palpitantes sous la fonte de leur gelée naturelle et accompagnées de sauces luculliennes où les dernières truffes de l’année avaient soufflé leur dernier soupir. L’amphitryon attendait un effet considérable de ce plat somptueux que devaient arroser les larmes emperlées du champagne, et l’absence de ce chef-d’œuvre eût été d’autant plus remarquée que rien n’avait été prévu pour le remplacer au moment psychologique et culminant du repas.
Dans cette atmosphère d’angoisse familière qui jetait un voile sur toutes les gaietés, on se mit donc à table. M. de Béval prit la gauche de Mme Boisrobin et Maxime lança à celle-ci un regard de reconnaissance infinie, quand il vit qu’elle lui avait conservé sa droite. Entre M me Vésinier, qui, femme sentimentale sans enfants (à quoi diable les sourds peuvent ils cependant passer leur temps?), avait demandé à avoir Gontran auprès d’elle, et Mme Mirevent, qui avait expressément demandé à ne pas être la voisine du démagogue Bourichon, maître Boisrobin trônait, un souci olympien sur le front, le ventre un tantinet raboté par la table le long de laquelle son aimable rotondité roulait à chaque mouvement.
Et la première cuillerée de potage s’engloutissait dans un silence relatif, tandis que des lanternes vénitiennes s’allumaient aux tilleuls, dont les branches surplombaient en dôme flexible et arrondi le berceau de glycines.
Puis la conversation prit son cours banal, horrible, provincial et dont nous nous garderons bien de suivre le; méandres inutiles, Maxime et Mme Boisrobin étant seuls intéressants parmi tous ces gens-là.
Ils se sentaient encore l’un près de l’autre, comme pendant l’excursion à travers les baraques de la Saint-Spire; plus près encore, car leurs genoux se touchaient et mille intimités charmantes leur étaient permises sous la table, assez large pour que les pieds des vis-à-vis ne s’y pussent rencontrer. Pour n’être pas précisément celui des fleurs, ce langage n’en est pas moins un des plus charmants que je connaisse et il n’y a que les imbéciles pour se moquer des joies ressenties sous la pression exquise d’un talon de femme scandant une pensée bienveillante en petits coups redoublés. On peut ainsi passer de longues heures sans craindre de dire une seule sottise et ce n’est pas déjà une occasion si commune dans la vie.


Ce qu’ils se disaient, n’est besoin que je vous le répète. Il y avait des souvenirs et aussi des espérances dans cet entretien mystérieux, et des reproches et des promesses, et tout ce qui fait la vie, pour qui vivre séparés ne serait plus rien. Le décor était charmant autour d’eux, bien que profané par la compagnie oiseuse à laquelle ils étaient condamnés, mais qui leur importait si peu! Tout ce bruit de mots qui était le silence pour les oreilles fermées de M. Vésinier était une rumeur confuse pour eux, un fond vague d’orchestre sur lequel chantaient toutes les harmonies vibrantes du dehors, le bruit lointain de la fête où des cuivres dé espérés semblaient sonner l’appel des lumières; le murmure plus proche de l’eau qui coulait sous de larges lames d’argent et dans laquelle descendait, comme une roue détachée du char triomphant du ciel, une lune d’un or tremblant; le bourdonnement des phalènes mettant un bruit d’ailes dans l’air où passait, comme tamisée par d’invisibles azurs, la clarté blanche des étoiles; et les voix perdues dans l’espace qui rappellent l’homme vivant et souffrant dans la solitude radieuse des choses.
Tout cela les grisait et Maxime buvait vraiment une extase infinie dans ce contact de la femme aimée sous les premières caresses de la nuit. Mme Boisrobin portait une toilette légère, une simple robe de mousseline à pois comme c’était la mode alors, ouverte assez bas sur la poitrine et d’où montait pour son voisin un arome de chair sans cesse renouvelé, comme si les deux collines d’où il s’élevait possédaient une floraison éternelle; et des cheveux légèrement dénoués de la belle créature se dégagait aussi un parfum qu’on eût dit roulé sur les eaux d’un lac d’ambre. Sur ses épaules, sur son visage, sur ses bras et sur ses mains blanches, la clarté oscillante des lanternes de papier qu’agitait la brise faisait passer, flotter, trembler les ombres largement dessinées des feuilles de tilleul comme des papillons noirs dont le vol descendrait sur de la neige, et c’était comme des hiéroglyphes qui couraient sur ce papier délicat, des caractères mystérieux où Maxime lisait des poèmes d’amour.


Elle ne grignotait pas bêtement comme de certaines mijaurées qui croient qu’un bel appétit déshonore et dépoétise la femme. Elle mangeait à pleines dents et buvait à pleines lèvres, avec beaucoup d’entrain et de gaieté, comme une créature saine et puissante et qui sait bien qu’elle ne gagne qu’un charme de plus à se montrer dans l’épanouissement de cette vertu admirable qui est la santé, de cette fleur auguste qui est la jeunesse. Maxime, lui, la regardait en souriant, portant presque envie à tout ce qu’elle portait à sa bouche, rêvant une sensibilité chimérique à toutes les choses qui s’absorbaient, à réconforter cet être magnifique et qui, dans le grand destin des mystérieuses métamorphoses, n’avaient pas à regretter leur sort. Dans cette impression toute physique, toute charnelle, il sentait une indicible volupté.
C’est qu’il avait une tendresse vraiment passionnée et bien compréhensible pour cette femme dont la bonté égalait les charmes avenants, mariée à un sot doublé d’un ambitieux, et qui était devenue sa maitresse à un moment de la vie où l’homme, considérant l’avenir ouvert devant lui, cherche une main pour rafraîchir sa main que brûleront les heures rudes et saintes du travail. Maxime était sûr maintenant de sa carrière et le succès du passé lui était un garant de toutes les espérances glorieuses conçues. Car il sentait, en lui, un ferment déjà rassis de maturité dont bénéficierait longtemps, comme un bon vin qui vieillit, l’oeuvre pour laquelle il prévoyait une réelle durée. Il était donc confiant (bonheur rare ici-bas!) dans l’obscur chaos des heures à vivre dont nous ne savons pas plus le nombre que nous n’en pouvons compter le sourire et les larmes.
Il admettait en principe, à tort ou à raison, qu’un artiste ne se doit pas marier. Mais il avait l’âme trop haute pour ne pas éprouver qu’il faut un attachement vrai et profond dans la vie. La loyauté, la façon franche que Mme Boisrobin avait mise à se donner à lui n’avait pas peu contribué à l’attacher à elle.
Peut-être s’était-il inquiété tout d’abord de voir combien peu de temps elle lui avait tenu, comme on dit, la dragée haute. Mais il n’était pas des imbéciles qui prennent la coquetterie pour de la vertu, et il avait pu se convaincre ensuite qu’il avait été bien vraiment le premier à initier cette charmante personne aux délices tourmentées de l’adultère. C’était donc par un abandon qui était tout à l’honneur de la simplicité et de l’honnêteté de sa nature, sous le poids d’une attirance sans révolte, mais aussi sans provocation, qu’elle lui avait cédé, après quelques mots échangés la veille, dans un bal, un bouquet volé et un rendez-vous pris pour le lendemain. En faut-il donc davantage pour prologue à la comédie aimable ou au drame imprévu que sont nos liaisons ici bas?
C’est à Paris qu’on était ainsi venu l’un et l’autre, et c’est à Paris qu’on continuait de se voir, dans un de ces appartements de garçon, sans domestiques dans les antichambres, qu’un simple tour de clef ferme à tout le monde et qui sont les lointaines images du paradis, avec leurs pots de fleurs agonisantes sur les croisées, avec leurs petits lits où l’on est si bien deux sous les draps dont, seul, on baise encore longtemps la toile parfumée. Qui n’a connu ces asiles, ces refuges, ces ports où vient mourir la grande rumeur citadine dans un silence volontaire, dans un recueillement où les cœurs s’entendent seuls battre, me paraît fort à plaindre en vérité.
Comme il arrive toujours en pareil cas, il avait fallu présenter Maxime à M. Boisrobin. Non que Mme Boisrobin fût une de ces femmes naïvement éhontées dont le premier désir est de lier immédiatement leur amant avec leur mari. Non que Maxime fût un de ces godelureaux cyniques qui prennent un plaisir pimenté à se moquer de l’homme qu’ils trompent. Tous les deux étaient d’impressions plus élevées, et, s’il faut être franc, tous deux souffraient du partage–il n’y a que les êtres foncièrement malpropres qui n’en souffrent pas –mais ils avaient subi une fatalité commune, celle qui donne à presque tous les époux outragés sans le savoir un penchant extraordinaire pour le quidam qui les rend ridicules, une sympathie instinctive, une tendresse embarrassante le plus souvent pour celui-là même qui en est l’objet. Quoi qu’elle fasse, avec cette puissance mystérieuse, aimantée, magnétique qui est en elle, la femme sert, malgré elle, de trait d’union entre les deux hommes qui devraient le mieux se haïr.
Et Mme Boisrobin en avait dû passer par là, bien qu’elle eût préféré, en honnête créature qu’elle était, autre chose. Elle allait constamment à Paris pour ses achats, Corbeil n’en étant séparé alors que par une heure qui est devenue maintenant une heure et demie, par le progrès des locomotions sur voies ferrées. Son mari–et jusque-là avait-il eu grand’raison–n’avait aucune méfiance d’elle. Il eût été très simple que cette liaison eût été complètement ignorée de lui et les deux amants en eussent été ravis. Mais bast! un maladroit avait présenté le célèbre peintre Maxime Aubry à M. Boisrobin, et M. Boisrobin s’était immédiatement pris pour celui-ci d’une insurmontable amitié. Trop de raideur à l’endroit de ses avances eût pu faire naître un soupçon, puis un danger. Et puis comment résister à ce facile attrait de rencontres continuelles, d’une façon de vie commune sous les yeux de cet aveugle bienveillant, de cet Homère du cocuaige, comme eût dit notre maîre Rabelais?
Car Boisrobin n’y avait pas tenu que Maxime Aubry ne vînt passer une bonne partie de l’été à Corbeil, dans sa maison du quai de la Pêcherie, où il lui faisait fête à lui faire honte et semblait prendre à tâche de lui faire passer avec sa femme le plus de temps possible. Quos vult perdere! Ce genre de maris s’appelle légion. Et vous savez maintenant aussi bien que moi-même comment le peintre se trouvait là par ce beau jour de Saint-Spire où l’on attendait depuis deux heures de relevée un envoi de la maison Chevet qui persistait à ne pas arriver et où Mme Boisrobin et lui prenaient si philosophiquement cet accident en patience, grisés par l’air tiède du soir et se disant tout bas de douces choses, durant que la Seine s’acharnait à arracher de son flot transparent les clous d’or qu’y plantait le reflet des étoiles, et, découragée, fuyait vers la mer sous un grand scintillement de diamants qui semblaient tombés du diadème d’un ciel.
–Et vous m’aimerez toujours ainsi, Maxime? lui demandait-elle.
–Toujours! répondait-il avec une sincérité vibrante et retenue dans la voix.
A ce moment, une rumeur de leurs voisins les sortit de leur rêve.
–C’est trop fort, disait la voix sévère de M. Boisrobin, sa voix de tribunal quand il objurguait le ministère public et évoquait, devant les juges endormis, le spectre vengeur de la postérité guettant leur arrêt.
–Enfin, si le pauvre enfan; ne l’aime pas; disait d’un ton suppliant Mme Vésinier.
–Je vous dis qu’il l’aime, madame, qu’il en est même très friand, qu’il en redemande deux fois toujours et qu’il en mangera à l’instant. Je n’aime pas les caprices, ventrebleu!
–Non! non! non! je n’en veux pas, sanglotait Gontran en enveloppant son visage de ses deux bras et les deux coudes en cornes autour du front, comme M. son père, lui-même, eût pu les porter.
–Soit, monsieur, fit l’avoué avec infiniment de dignité. Mais vous n’aurez pas de dessert.
Alors Gontran pousse des cris de putois en roulant sa tête dans son assiette.

–Qu’est-ce donc, mon ami? fit enfin Mme Boisrobin, qui se souvint qu’elle avait un fils.
–C’est votre monsieur Gontran qui a absolument refusé de manger de la mayonnaise avec son turbot.
–Ce n’est pas gentil ce que tu as fait là, mon chéri, fit, sur un ton de parfaite indifférence à cet acte de rébellion, l’excellente Mme Boisrobin.
–D’autant que cette mayonnaise est la plus exquise du monde, ajouta galamment M. de Béval en s’en servant une seconde cuillerée durant que les autres convives torchaient consciencieusement avec des bouchées de pain la sauce restée sur leur assiette, pour confirmer l’arrêt du premier magistrat de l’arrondissement et en répétant: «Exquise! exquise!»
Tout à coup M. de Béval pâlit. Dans cette dernière cuillerée, un énorme hanneton mort faisait une tache marron, un hanneton mélancolique qui gisait au fond de la saucière.
Tous les gens qui s’étaient repus de la mayonnaise eurent un désagréable frisson.
Tiens! voilà pourquoi je n’avais pas voulu en manger, fit Gontran toujours éploré. Je l’avais vu tomber des arbres.
–Petit malheureux! tu n’aurais pas pu le dire tout de suite! s’écria Mme Mirevent, à travers son mouchoir qu’elle avait posé sur sa bouche.
–J’avais peur de vous dégoûter, répondit, avec une extrême simplicité, l’enfant.
Et le repas reprit de plus belle, une excellente bouteille de vieux bourgogne ayant mis son parfum consolateur entre les estomacs et le souvenir de cette désagréable vision, et, de plus belle aussi, reprit le doux entretien des deux seuls êtres qui eussent vraiment mérité de boire ce vin délicieux qui met dans les veines comme un renouveau brûlant de désirs et de jeunesse.
De temps à autre, M. Boisrobin, avec une mimique désespérée, envoyait à la cuisine ou faisait poster des sentinelles dans la rue devant la porte. Le moment critique arrivait, celui où le plat de résistance devait clore magnifiquement le défilé des gobichonnades antérieures, le moment psychologique qu’attendait l’appétit intelligent de M. Vésinier, qui n’était nullement sourd des entrailles et savait se réserver pour les bons morceaux. Inquiet de ne voir rien venir, le doux gastronome adressait de muettes questions, avec le regard seulement, à sa femme, qui lui répondait par des signes d’étonnement partagé.
–Le dernier train arrive à neuf heures un quart, pensait maître Boisrobin, et il est neuf heures cinq.
Gontran se remit à hurler soudainement. Dans sa conversation mimique avec son époux, Mme Vésinier lui avait fourré un doigt dans l’œil. L’excellente femme lui fit infiniment d’excuses, l’enveloppa de caresses suppliantes, appela son mari vieux crétin, et cela passa toujours un peu de temps.
–Il y a bien dix minutes de la gare ici, pensa encore M. Boisrobin; autant dire vingt-cinq minutes à attendre encore.
Et une pensée subite lui passant par l’esprit:
–Mon cher Minage, fit-il gaiement à l’ancien receveur de l’enregistrement, est-ce que vous n’avez pas fait quelque joli couplet depuis longtemps?
M. Minage, ravi, minauda au-dessus de son assiette, tout en y tortillant les rouges débris d’une tomate farcie qui semblait son image reflétée dans ce miroir domestique.
–Heu! heu! fit le poète bureaucrate... Un petit, un tout petit, et... un peu leste. Je ne sais pas si devant ces dames...
Mme Mirevent mit ses deux mains sur son visage.
–Mais oui, mais oui! reprit Mme Boisrobin avec un bon sourire d’encouragement. Car le bonheur la rendait indulgente à toutes les faiblesses de l’humanité.
–Je m’exécuterai donc, fit le barde provincial, mais avant faut-il vous dire que ce madrigal dans le goût des poètes du siècle passé est dédié à une fort jolie femme nommée Collette.

–Justement mon nom, fit Mme Mirevent, comme c’est agréable!
–Il a dit: une jolie femme, ma chère, conclut M. Mirevent, qui ne manquait jamais une occasion de dire une chose désagréable à sa femme.
–C’est sur un air du Caveau, continua M. Minage, et je vous demanderai la permission de le fredonner. Ce sera plus piquant.
–J’aurais mangé plus de turbot si j’avais pu penser que le rôti fût une chanson, se dit à lui-même le malheureux Vésinier, qui avait deviné l’horrible vérité à la pantomime de M. Minage.
Et celui-ci chanta:
J’avais mis mon joli collet
Pour faire ma cour à Collette,
Le matin qu’elle s’en allait
Cueillir au bois la violette.
Bien que, l’y rencontrant seulette,
Mon cœur n’en eut ce qu’il voulait,
Et j’ai remporté mon collet
Sans rien obtenir de Collette.
–Quelle horreur! s’écria Mme Mirevent.
–Je ne trouve pas, répondit son mari en pourléchant sa longue barbe.
–Ça n’est pas avec ça qu’on aurait pris la Bastille! fit avec un peu de mépris le farouche Bourichon.
–C’est tout à fait charmant, monsieur Minage, conclut avec beaucoup de grâce Mme Boisrobin.
–Et vous l’avez montré à cette demoiselle? demanda Mme Vésinier.
M. Minage rougit.
–Après ce qu’elle vous avait montré, vous lui de viez bien ça, se contenta de dire bien simplement Maxime. Et il se prit à penser que Mme Boisrobin, elle aussi...
M. Minage s’était rassis avec beaucoup de fausse modestie dans les façons. Il allait être neuf heures et demie.
Un coup de sonnette retentit à la porte. M. Boisrobin se leva comme si un ressort l’eût poussé de dessus sa chaise. Il ne put contenir son impatience et se précipita vers la maison. Il faillit ainsi se heurter à son domestique, qui, aidé de la femme de chambre de Madame, apportait un panier d’osier très soigneusement ficelé et de très respectables dimensions.
–Enfin! fit l’avoué triomphant.
–Enfin! répéta l’excellent M. Vésinier, qui commençait à envier à Ugolin ses enfants.
Un murmure joyeux fit le tour de la table.
–Là! Là! Là! fit maître Boisrobin. Nous allons procéder nous-mêmes à la découverte. Ce sera plus tôt fait.
Et ayant fait poser au milieu de la table le colis, il prit un couteau pour en dégager le contenu.
Les ficelles étaient coupées: le couvercle sauta. Une fine lingerie était au-dessous. M. Boisrobin la souleva avec un soin infini pour ne pas effondrer les gelées. Un cri de surprise s’échappa de toutes les poitrines. Un enfant, un enfant superbe, un enfant vivant, était dans cette étrange enveloppe et, se réveillant, se mit à doucement vagir, une petite fille rose et blanche. En même temps, une fleur des églantiers qui se mêlaient aux glycines et formaient le berceau se détacha et vint tomber tout près des joues de la mignonne créature.
M. Boisrobin, anéanti, était resté son couteau à la main, sans trouver un seul mot à dire. Mme Boisrobin et Maxime s’étaient élancés déjà vers le petit être et l’excellente femme, le prenant dans ses bras, calmait ses cris sous ses baisers.

C’était une grande rumeur à voix basse tout autour de la table. Les mauvaises langues affirmaient qu’il s’agissait là de quelque bâtard qu’une maîtresse délaissée renvoyait à Boisrobin, dont les mœurs étaient d’une médiocre austérité.

Celui-ci reprit enfin son aplomb et, trouvant admirable l’occasion de faire un peu de philanthropie, il apostropha l’enfant dans des termes sympathiques, le félicita du bonheur qu’il avait eu de tomber dans sa maison, casa là une bonne moitié du discours qu’il avait préparé pour l’inauguration de l’orphelinat dont il s’était fait le promoteur, et conclut en déclarant qu’il considérerait comme sienne la fille que lui envoyait le destin.
Mme Boisrobin, émue, sauta dans les bras de son mari, qui n’attendait que cette pathétique péroraison à sa harangue. Maxime, très ému, ne disait rien. Gontran regardait la nouvelle venue avec une curiosité étonnée et, Je dois le dire, une bienveillance exempte de toute jalousie. M. Vésinier seul était vraiment furieux, et Mme Mirevent pensait: Voilà encore une pauvre petite âme qui ne sera pas élevée dans la crainte du Seigneur!
–Je vais emporter ce pauvre bijou dans ma chambre, fit Boisrobin.
–Pas avant que nous l’ayons baptisé, fit Maxime.
Et pensant à la fleur qui était tombée le long du visage de la petite fille au moment où le panier s’était ouvert, il ajouta:
–Si nous l’appelions: Rose de Mai!
Et levant son verre où perlaient encore quelques gouttes d’un vin d’or, il les fit tomber au-dessus du berceau improvisé de l’enfant.
Tous les convives aussi levèrent le leur et Rose de Mai était saluée dans la vie, sous ce nom gracieux.
Quand Mme Boisrobin l’eut posée dans ses bras, Maxime la suivit quelques pas et lui dit à l’oreille:

–N’arrêtez rien avec votre mari que nous ayons causé ensemble.
Comme il regagnait sa place, les premières fusées du feu d’artifice tiré sur la rivière, en l’honneur de la Saint-Spire, montaient dans Pair, répétées par le mirage des eaux et semblant y enfoncer leurs têtes de feu.
Tout le monde s’accouda sur la terrasse. Des bouquets d’étincelles se doublèrent dans la Seine et les étoiles roses et bleues des chandelles romaines y tombèrent une à une. Puis ce fut la fantasmagorie des pièces montées représentant le pont de Corbeil. Un grand bruit de poudre accompagnait ce spectacle pyrotechnique.
En le contemplant, Maxime se représentait, à chaque gerbe s’épanouissant en poussière de flamme, la fleur soudain détachée de l’églantier, et cette canonnade lointaine et inoffensive était comme un fond d’orchestre à la chanson d’amour qui montait en lui.
La bombe d’adieu fut le signal du départ.
–Elle dort, venait de dire en descendant Mme Boisrobin, qui s’excusa avec une grâce parfaite auprès de ses invités, qu’un défilé rapide fit disparaître.
Et elle ajouta tout bas, pour Maxime seulement: –A demain matin.


III
Table des matières
J’ai dit comment l’amitié intempestive, fatale, insupportable à celui qui en était l’objet de l’avoué pour Maxime forçait celui-ci à accepter l’hospitalité sous son propre toit, pendant les quelques jours qu’il passait à Corbeil. Je ne sais de plus rude épreuve pour un amant que cette habitation dans la maison même du mari. Maxime, plus que personne, en sentait les révoltes en lui. Il s’indignait de sa faiblesse. Mais quelle bonne raison eût-il pu donner à ce mari obstiné pour refuser? Il est certaines lâchetés assez douloureuses, par elles-mêmes, pour que tout leur soit pardonné. Une crainte dominait, en lui, tous les autres sentiments, celle qu’un soupçon de la vérité vînt à Boisrobin et que celle qu’il adorait fût à jamais malheureuse. C’était donc un vrai sacrifice qu’il faisait à sa tendresse en prenant ces tristes vacances que lui étaient une torture de jalousie et dont les nuits lui semblaient aussi longues que des siècles.
Il n’est donc pas étonnant que, le lendemain matin de fort bonne heure, il fût déjà dans le jardin mordillant une cigarette que sa méditation laissait éteindre souvent. Avant même l’aurore qui monte de l’horizon comme une vapeur rose, ouvrant ses ailes comme un immense ibis, bientôt pareille à un paon dont la queue lumineuse et faite de rayons s’épanouit en éventail, il avait contemplé les clartés tremblantes de l’aube qui sont d’abord à l’orient, comme un vol de flocons de neige, comme une vague floraison de lis. Qui n’a goûté la paix de cette heure quand son cœur était profondément troublé en ignore les ravissements et les douceurs consolantes. Il y a cependant beaucoup de pitié pour nos douleurs dans ce silence que respecte même la chanson encore endormie des oiseaux. Avec un attendrissement que je ne saurais dire, Maxime revit, dans ce calme de la solitude, tous les endroits où Hélène– car il est temps de vous dire le prénom de Mme Boisrobin, que nous connaissons assez maintenant pour lui parler avec quelque familiarité–lui était apparue la veille dans ce brouhaha du dîner qu’avait clos un si étrange événement.

Vision charmante, fantôme exquis dont le poids insensible mettait encore une tiédeur sur son bras coudé pour y laisser appuyer sa main, elle le suivait dans sa promenade sur le sable tout mouillé de rosée. Elle lui parlait de cette voix pénétrante des absents et il lui répondait. Détournant ses yeux des persiennes fermées de la chambre où elle reposait encore–était-elle seule au moins! et une angoisse le mordait au cœur–il la retrouvait partout où ils étaient passés ensemble. Sa chaise de fer sur laquelle elle était assise pendant le repas était encore à sa place. Dévotement il s’agenouilla pour la baiser, là où elle s’était posée, et ceux qui se moqueront de lui seront des sots. Tous ces enfantillages sacrés de l’amour sont ce que je sais de plus respectable au monde.
Devant la barre où tous deux avaient causé, en revenant de la fête, les deux petits pieds mignons et le bout de l’ombrelle d’Hélène avaient mis la terre à nu. Il y porta aussi ses lèvres et enfouit dans son gilet, comme une relique, une petite branche de clématite qu’elle avait torturée entre ses doigts, puis laissée tomber à terre au moment où ils se séparaient et qu’il n’avait osé ramasser parce que Boisrobin apparaissait au même moment.
Il regarda longuement la Seine. Le bateau d’où le feu d’artifice avait été tiré n’était qu’une masse noire que surmontaient des squelettes, toute cette architecture de bois qui sert à porter les divertissements pyrotechniques, et le reflet de toutes ces potences tremblait dans l’eau pleine de zigzags d’argent clair. Ce flot toujours mobile entre d’immobiles rives lui semblait une image du monde, image qui passait devant sa propre pensée, sans que celle-ci en reçût aucun ébranlement et suivit cette fuite des choses vers le grand océan de l’inconnu. Ceux qui aiment vraiment sentent en eux un élément immuable par rapport auquel tout se meut, comme dans la course qui, en emportant le voyageur, lui donne l’illusion du paysage marchant en sens inverse de son propre chemin.
L’ibis avait étendu toutes grandes ses ailes; le paon n’était plus qu’un point sombre dans le ruissellement de lumière qui montait de ses plumes rayonnantes. Le soleil avait posé son pied d’or sur les marches pourprées du ciel. La rêverie de Maxime se perdit un moment dans l’admiration de ce spectacle, tandis qu’un innombrable chant d’oiseaux était secoué comme un bruit de grelots par le souffle matinal passant dans les branches toutes luisantes encore des fraîcheurs de la nuit.
–A quoi pensez-vous, mon ami?
Elle lui mettait en même temps, doucement, une main sur l’épaule.
Il se retourna et ce lui fut une émotion profonde de la revoir, après les choses cruelles qui lui étaient un instant passées dans l’esprit.
Hélène était vraiment fort belle dans son déshabillé de femme qui n’a fait qu’ébaucher sa toilette avant de descendre dans son jardin. Un peignoir d’un bleu clair, largement ouvert sur le devant, avec des plis nonchalants qui se tendaient, sans se briser, aux reliefs appétissants de sa personne, l’enveloppait, échancré au col de façon à laisser entrevoir, à la naissance des seins, un frisson de dentelle, ce soupçon exquis de chemise qui est comme une évocation de parfums. La jupe imparfaitement boutonnée sur le devant et dans le bas laissait voir jusqu’aux chevilles et, comme deux cerises tombées d’un arbre, les petites mules de maroquin faisaient une double tache rouge sur le gazon. Elle portait aussi, comme le ciel, une aurore au front, une aurore faite de l’or vivant de ses cheveux aux belles mèches révoltées traçant des volutes ou se déroulant en torsades, ou se brisant en mille brins comme un torrent contre une large pierre. Un poème vraiment que cette noble crinière encore tassée çà et là par la caresse prolongée de l’oreiller.
Et quelle fraîcheur était celle de son visage! Car, si les femmes savaient combien le matin sied, comme décor, à une beauté, quand elles en ont vraiment, il n’y aurait que les laiderons pour demeurer au lit... les laiderons ou celles qu’un aimable motif y retient. J’en appelle à tous les promeneurs que le coq éveille et qui ont vu, par les rues populeuses de Montmartre, descendre, pour le rude travail de la journée, ces admirables filles du mont Aventin de Paris que les peintres et les sculpteurs recherchent tant et qui semblent filles d’Athènes au temps de Phidias.
Mme Boisrobin semblait porter en elle l’âme de toutes les fleurs qui, pour Maxime, s’épanouissaient seulement dans le but de fêter sa venue.
–Que vous êtes bonne! lui dit-il d’une voix pleine de reconnaissance.
Et, tout en regardant d’un œil oblique du côté de la maison, dont les persiennes demeuraient obstinément fermées, il lui prit la main et la baisa longuement, sa main moite encore des chaleurs douces de sa couche.
–Il faut que nous causions sérieusement, lui dit-il, M. Boisrobin se réveillera bientôt.
Et elle jeta, elle aussi, sur la chambre de son mari un regard qui fut, pour son ami, comme une bienfaisante révélation. Puis elle l’entraîna, le bout de son doigt dans sa main, formant entre eux une chaîne alanguie comme une chaîne de roses, vers le banc où la veille ils s’étaient assis et, avec le petit geste maniaque qui lui était ordinaire, elle recommença à creuser le sable avec le bout de sa mule.
–Parions, lui dit-elle, que j’ai deviné ce que vous avez à me dire.

Il la regarda doucement, et, interdit, ne lui répondit pas, tout entier au bonheur muet de se sentir si près d’elle, dans le même air qu’elle emplissait de son parfum mêlé à celui des roses.
–Vous ne voulez pas parier?
–Et que parierais-je? lui répondit-il amoureusement. Que puis-je souhaiter quand je suis auprès de vous et que puis-je craindre, sinon que vous me quittiez? Je ne voudrais pas risquer le bonheur d’une seule des minutes qui sont mon seul bien au monde.
–Ne pariez donc pas, reprit-elle, en souriant, mais convenez seulement que je lis à merveille et tout de suite dans votre pensée.
–Plût au ciel, puisque vous n’y pouvez rien trouver que de la tendresse pour vous!
–Ami! fit-elle, en le regardant dans les yeux avec une expression d’affection loyale et vraie.
Puis, après un silence:
–Je suis certaine que vous voudriez adopter cet enfant.
Maxime eut, malgré lui, un soubresaut. Mais il se remit vite, et le plus naturellement du monde:
–C’est vrai, fit-il.
Elle lui serra silencieusement la main.
Et il ajouta:–Mais à quoi bon, puisque votre mari a la même intention et que c’est à lui que ce présent fut offert?
Un sourire qui n’était pas sans quelque amertume passa sur les lèvres de Mme Boisrobin.
–Vous connaissez mal M. Boisrobin, dit-elle.
–Je le connaissais mal, en effet, car je ne le croyais pas susceptible du généreux sentiment qu’il a spontanément exprimé.
Pour le coup, Mme Boisrobin se mit à rire de toute la gaieté de son larynx et de toute la blancheur de ses dents. Elle était adorable ainsi, sa belle gorge à peine frissonnante sous la chemise, dans cet élan joyeux où tout son corps était secoué.
–Pauvre garçon! poursuivit-elle. Vous avez pris au sérieux toutes les belles choses qu’il a dites. Tenez, moi aussi, du reste, et je vous demande bien pardon, mon ami, de l’avoir embrassé devant vous à cette occasion. Ah! c’est un avocat qui ne manque pas de talent! Mais l’envers de son discours n’est pas précisément de même étoffe que le dessus. L’effet produit sur ses convives, il en a beaucoup rabattu de ses charitables desseins.–Y pensez-vous, ma chère, m’a-t-il dit, de vouloir élever cette petite intruse chez nous, au mépris des droits acquis de ce pauvre Gontran? Et quand elle m’apporte une occasion si belle de donner un peu de réalité à ma plus heureuse chimère! Comment, j ’ai obtenu de l’État et du département une subvention pour fonder un orphelinat qui portera mon nom. Tout est prêt, sur le papier et sur le terrain, pour le fonctionnement de cette institution nécessaire. Il ne manquait absolument qu’une orpheline! Le hasard m’en envoie une, et dans des conditions qui sont pour faire du bruit dans le pays, et nous la laisserions échapper! Non, ma mie! Rose de Mai, puisque Rose de Mai il y a, sera ma première pensionnaire. Tout un matériel, tout un personnel, toute une administration va être mise à son service. Les fils de princes eux-mêmes n’en ont pas autant.
–Et qu’avez-vous répondu? demanda Maxime.
–J’ai mis M. Boisrobin à la porte de ma chambre.
Il la remercia en lui serrant doucement le bout des doigts.
–Oui, vous avez deviné toute ma pensée, Hélène, poursuivit-il. Je n’ai jamais eu l’intention de me marier, même avant le jour où je vous ai rencontrée, vous qui ne pourrez jamais être ma femme, vous la seule dont j’eusse voulu nouer la vie à la mienne par d’indissolubles nœuds. J’ai toujours eu pour les enfants une tendresse que je ne peux vous dire. J’ai été tour à tour si gâté par ma mère et si malheureux après l’avoir perdue. Tout ce qui est chez moi instinct de protection se reporte sur leur faiblesse. Ce n’est pas paternel chez moi, c’est fraternel, le sentiment du grand frère qui aime à veiller sur les petits. Il y a longtemps que j’éprouve cela, instinctivement, sans m’en rendre bien compte, quand je passe aux Tuileries, où toutes ces petites têtes blondes tournent autour de moi, comme une constellation de comètes tombées du ciel. Et leurs voix ont un charme que n’a pas même pour moi le chant des oiseaux. J’ai envie de rire de leur rire et de pleurer de leurs larmes.
Et, comme Mme Boisrobin le contemplait avec une tendresse redoublée:
–Mais jamais, continua-t-il, cette émotion n’avait été si forte que devant cette enfant si ridiculement venue et pour qui une fleur nous a la première dit un mot de pitié. Celle-là, pensai-je, c’est celle-là que je voudrais entourer de toutes les sollicitudes qui me pèsent, pour qui j’aimerais mieux le travail, que je voudrais voir grandir, en me disant qu’elle me doit tout au monde.
–Cela sera si vous voulez, mon ami, lui dit Mme Boisrobin, mais à la condition que je vous y aide.
Et elle ajouta:
–Je veux aussi aimer cette enfant comme mienne. Je veux qu’elle soit un lien nouveau entre nous, Maxime, un lien cher et fait du meilleur de nous-mêmes puisque c’est nos deux cœurs qu’il réunira dans le même dévouement, dans le même sacrifice.
Ses yeux, à lui, s’illuminèrent d’une grande joie. Comme ils s’étaient profondément, l’un et l’autre, compris!
Et, par un de ces bonds étranges de la pensée, qui a surtout des ailes quand elle s’appelle l’espérance:
–Je lui gagnerai une belle dot! fit gaiement Maxime.
–Et moi, je lui procurerai un bon mari! ajouta Hélène.
Et elle resta un instant mélancolique, après avoir dit ces mots. Avait-elle aperçu, à travers les enlacements du chèvrefeuille qui étendait comme un rideau odorant autour du banc où ils étaient assis, la vilaine face de maître Boisrobin ouvrant les volets de sa chambre, et dont le foulard, noué en pointes au-dessus du front, surmontait de deux antennes la tête de hanneton?
Dans tous les cas, elle entendit le bruit qui se faisait à la fenêtre, car elle reprit:
–Voici M. Boisrobin réveillé. Je vous l’enverrai tout à l’heure.
La croisée s’était refermée et les rideaux étaient retombés le long des vitres, comme ils s’en assurèrent par un regard oblique à travers les verdures embaumées. Ils en profitèrent pour sceller dans un long baiser le pacte qui venait de resserrer encore leur tendresse. Et, dans le silence de cette caresse, la même idée leur vint que cela porterait bonheur à la petite fille qu’on se fût ainsi aimé auprès de son berceau. Hélène quitta brusquement Maxime sans ajouter un mot de plus, et il la suivit des yeux dans le frissonnement exquis de sa robe qui balayait le sable, de sa longue robe matinale qui laissait admirer les souplesses aimables de son corps, libre de corset et de jupes empesées, de son corps tout languissant encore des lassitudes charmantes du réveil. Quand elle disparut, il lui sembla qu’elle avait emporté, dans sa belle chevelure défaite, tout l’or du soleil qui y était venu boire les gouttes de rosée tombées du chèvrefeuille en fleurs.

Il se mit alors à arpenter lui-même les allées et à méditer sur la bonne action qui venait de faire sœurs leurs âmes amantes, par une de ces transformations douces de sentiment en qui les affections vraies se renouvellent sans cesse. Comme des touffes d’asters, d’où son passage, le long des plates-bandes, soulevait un vol de papillons blancs et de bourdons au ventre de velours brodé d’or, un frémissement d’ailes et un murmure d’élitres, mille projets montaient de sa pensée vers un inconnu bleu et profond comme le ciel. Il entrevit des joies infinies dans ce dévouement à deux, et une fierté soudaine lui vint de ne se plus sentir bon qu’à soi au monde. Il verrait grandir, auprès de lui, une œuvre moins immortelle peut-être que celles de son art, mais où ne s’affirmerait pas moins son génie. Car il la ferait à l’image des perfections qu’il avait conçues, cette enfant qui, comme l’inspiration, lui venait de D eu. Elle serait belle, sans doute, et certainement elle serait bonne. Il lui ferait aimer tout ce qui est vrai, tout ce qui est noble, tout ce qui est grand.
Tout cela se ferait le plus simplement du monde. Pour le présent, il ne voyait aucune difficulté pratique. Sa nourrice à lui, la mère Toutain, pour qui il avait conservé une réelle tendresse, dont la discrétion lui était assurée, se chargerait certainement d’élever la petite fille pendant les premières années. La vieille femme qui habitait Saint-Cloud, sur la colline de Montretout, dans le meilleur air du monde, avait du bien-être qui serait augmenté de ce chef, et sa fille Victoire, une veuve jeune encore qui vivait avec elle, l’aiderait avec intelligence, en femme entendue et patiente. Rose de Mai resterait entre leurs mains jusqu’à l’âge de huit ans; on verrait ensuite à lui donner des maîtres, mais sans l’isoler de la nature, où elle aurait recueilli ses premières impressions en regardant les fleurs s’ouvrir et en entendant chanter les oiseaux.

Et il se la figurait déjà, quelques années plus tard, en robe blanche, comme Ophélie, coiffée d’un grand chapeau de paille et promenant, dans les allées vertes, cette mélancolie charmante des jeunes filles qui sentent comme un printemps intérieur s’épanouir en elles et de mystérieuses larmes mouiller leur sourire, comme les pluies d’avril traversant un rayon de soleil.
–Bonjour, Maxime, fit une grosse voix auprès de lui.
C’était maître Boisrobin, qui était, lui aussi, descendu dans le jardin. L’avoué avait remplacé, pour cette promenade, son foulard à double aigrette par une façon de bonnet grec bleu soutaché d’argent que sa femme lui avait brodé pour sa fête, tout en ayant bien envie de rire. Vous avez pu remarquer déjà que le souci de sa coiffure jouait un grand rôle dans l’existence de ce moderne Chicanous. Nous l’avons rencontré avec une casquette apollonienne, aperçu sous un matras bariolé; nous le retrouvons avec un fez européen sur l’occiput. Trois heures après, nous l’aurions pu voir, sous sa toque d’avocat, un gâteau de Savoie dont il se surmontait avec un orgueil tout professionnel. Ce qui se passait dans sa tête était certainement moins intéressant et surtout moins varié que ce qui se passait dessus. Il prenait un soin vraiment ingénieux à envelopper ce néant. et,– comme du canon que définissait un troupier,–on aurait pu dire de sa cervelle que c’était un trou autour duquel on avait mis du drap. Ce genre de vide bien mis est ce qui caractérise l’homme politique au temps où nous vivons.
–Bonjour, monsieur Boisrobin, soupira Maxime.
L’avoué lui prit affectueusement les mains:
–Vous savez, mon cher, ce que vous voulez faire est admirable, simplement.
–Mme Boisrobin vous a dit...
–Hélène m’a tout dit, mon cher. Ah! mon pauvre Aubry, vous voilà chatouillé aussi de la tarentule philanthropique! J’ai peut-être à me reprocher cela. C’est en m’entendant souvent parler des enfants des autres avec sollicitude, intérêt, compassion, que vous vous êtes lentement imbu des mêmes idées que moi. J’ai donné l’impulsion aux générosités natives de votre cœur. Vous m’allez devoir bien des joies pures et bien des orgueils innocents!
–Et je vous en remercie, mon cher hôte, interrompit Maxime, à qui ce discours commençait à donner sur les nerfs. Alors, vous consentez...
–A vous céder l’orpheline! De grand cœur, mon ami, et c’est un sacrifice où je prouxe, une fois de plus, mon amitié pour vous. Car j’en avais besoin précisément d’une...
–Mme Boisrobin me l’a dit.
–Et Mme Boisrobin m’a fait observer qu’il serait d’un effet infiniment meilleur que ma première pensionnaire fût une petite fille du pays, où l’on en parlerait bien davantage que d’une inconnue tombée on ne sait d’où. Dieu merci, nous ne manquons pas ici de filles-mères. Et puis, si vous aviez su la première pensée de ma femme!
–Quoi donc? demanda Maxime.
–Ne voulait-elle pas élever cette enfant elle-même, ici, avec Gontran, qui, dans dix ans, sera un vrai polisson? Me voyez-vous gardien de l’honneur de ma fille adoptive!
Cet ordre d’idées peu délicates fit passer un froncement dans les sourcils de Maxime.
–C’est, en effet, un grand danger dont je vous délivre, mon cher Boisrobin, et une grande joie que je me fais à moi-même.
Il sembla que le soleil, un instant voilé, déchirait son rideau de nuages. Hélène apparut sur le perron, tenant dans ses bras la petite Rose de Mai, dont les mains, avec les imperceptibles palpitations qu’ont les ailes d’un oiselet qui ne vole pas encore, essayaient de saisir une des boucles blondes qui flottaient, échappées, sur l’épaule de Mme Boisrobin.
–Je vous laisse avec votre fille. Vous devez avoir bien des choses à vous apprendre l’un à l’autre, fit l’avoué avec son gros rire. Et il ajouta:
–Tu nous feras déjeuner de bonne heure, Hélène. J’ai une audience chargée et je n’aurai vraiment pas de chance si je ne mets pas sur la paille beaucoup de gens aujourd’hui.

Car cet aimable officier ministériel plaisantait volontiers et avec une grâce singulière sur les infamies que comporte sa profession.
Ouf! pensa Maxime, considérablement soulagé. Et il s’en fut au devant d’Hélène.
Il faut convenir que la vraie gloire de Raphaël lui vient surtout du thème admirable qu’il a constamment développé: la femme jeune et d’aspect encore ingénu avec un enfant dans les bras ou sur les genoux. Mme Boisrobin n’avait assurément rien de virginal dans l’aspect et rien n’était moins mystique que sa beauté faite de séductions doucement charnelles. Mais qui dira les reflets que la pensée met sur les fronts, et tout ce qui procède de l’âme dans notre façon de paraître? Était-ce la pureté de l’impression qui lui venait de cette enfant que ses flancs n’avaient pas portée et pour qui cependant elle se sentait mère? Était-ce l’effusion de son cœur rajeuni par un surcroît de tendresse présageant des bonheurs inconnus? T ou jours est-il que le rayonnement du dedans au dehors, de l’immatériel à ce qui ne l’est pas, était visible en elle. Certes elle faisait penser à ces madones bien portantes, après tout, où le Sanzio n’a pas tant oublié la chair qu’on nous le voudrait faire croire, lui, le plus admirable païen qui ait touché à la légende chrétienne!
Maxime fut vivement frappé de ce souvenir artistique. Je ne sais quoi de religieux l’arrêta sur son chemin, et c’est Hélène qui fit les derniers pas vers lui, en écrasant un sourire dans un baiser sur le front de la petite fille qui lui tenait toujours le bout des cheveux.
Ils marchèrent un instant, l’un près de l’autre, sans rien se dire, mais en se regardant et en se disant, au fond, beaucoup de choses. Ils arrivèrent ainsi à l’endroit où le jardin se coudait et s’enfonçait, pour ainsi parler, dans un quinconce où l’on ne pouvait plus rien voir des fenêtres de la maison. Alors ils firent halte. Maxime tendit, comme au hasard, sa bouche vers ce groupe debout devant lui et ses lèvres coururent de celles d’Hélène à la petite figure rose de Rose de Mai, comme s’il enveloppait ces deux tendresses dans une seule, dont son cœur était à jamais rempli. Et dans cet éblouissement qu’une caresse partagée fait passer sur nos yeux, dans ce frisson où elle fait vibrer nos moelles, il vit passer je ne sais quel fantôme radieux de la vie qui lui emplit les paupières de larmes joyeuses. Mme Boisrobin n’était guère moins émue que lui. En mots entrecoupés ils se jurèrent d’être à jamais unis autour de cette frêle destinée.


Deux jours après Maxime emportait Rose de Mai, à qui Hélène avait fait elle-même un trousseau, ayant passé deux nuits de suite à ce pieux ouvrage. Mais on devait se revoir bientôt.
Il avait pris le train depuis une heure quand Mme Vésinier vint faire une visite à Mme Boisrobin. Elle avait décidé son mari, le sourd endiablé, à lui laisser adopter cette petite fille tombée du ciel. Elle eut, la digne femme, un vrai chagrin d’apprendre que la chose était déjà faite. Heureusement que, pour faire diversion, elle eut à consoler Gontran à qui son père venait d’envoyer un magistral coup de pied dans les chausses pour avoir fait une pipe en papier avec une lettre tombée d’un dossier, lettre qui lui aurait permis de ruiner une famille tout entière, ce qui est toujours une bonne occasion.
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