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Aristide Reinvillier
Cours élémentaire d'hygiène en vingt-cinq leçons

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330545
Table des matières
EXTRAIT D’UN DISCOURS SUR L’HYGIÈNE
COURS D’HYGIÈNE
PREMIÈRE LEÇON
DEUXIÈME LEÇON.
TROISIÈME LEÇON.
QUATRIÈME LEÇON.
CINQUIÈME LEÇON.
SIXIÈME LEÇON.
SEPTIÈME LEÇON.
HUITIÈME LEÇON.
NEUVIÈME LEÇON.
DIXIÈME LEÇON.
ONZIÈME LEÇON .
DOUZIÈME LEÇON .
TREIZIÈME LEÇON.
QUATORZIÈME LEÇON.
QUINZIÈME LEÇON.
SEIZIÈME LEÇON.
DIX-SEPTIÈME LEÇON.
DIX-HUITIÈME LEÇON.
DIX-NEUVIÈME LEÇON.
VINGTIÈME LEÇON.
VINGT ET UNIÈME LEÇON.
VINGT-DEUXIÈME LEÇON.
VINGT-TROISIÈME LEÇON.
VINGT-QUATRIÈME LEÇON.
VINGT-CINQUIÈME LEÇON.

Je n’ai point eu la prétention, en publiant ces leçons, de faire un traité complet d’hygiène; ce sont des leçons élémentaires, mais qui renferment, je l’espère, tout ce que l’hygiène privée présente de plus saillant et de plus pratique. Cette science est l’une des plus vastes que l’on puisse étudier; elle embrasse les sujets les plus importants, comporte les développements les plus étendus, et touche pour ainsi dire à tout. L’hygiène est précieuse non-seulement pour chaque individu en particulier, mais elle est la clef de toutes les améliorations physiques et morales qui peuvent faire le bonheur des peuples. On ne saurait donc trop la répandre, et j’ai cru contribuer à atteindre ce but en éliminant, autant que possible, de ce cours, les expressions techniques.
J’ai fait précéder ces leçons de l’extrait d’un discours important sur l’hygiène publique, afin de bien faire comprendre l’immense portée de cette science et les bienfaits qu’elle peut réaliser.
Les nombreux encouragements qui ont suivi chaque leçon m’ont été trop précieux pour que j’oublie de remercier ici ceux qui ont bien voulu me les adresser. Ils ont contribué à rendre ma tâche plus douce et ont puissamment soutenu mes modestes efforts.
Je remercie aussi les représentants de la Société de tempérance de Londres, qui ont mis gracieusement à ma disposition les documents remarquables que possédait cette ligue puissante et honorable. Ils m’ont permis de choisir sur le texte anglais lui-même, les faits les plus intéressants qui se rattachent à ces associations philanthropiques.
Dr REINVILLIER.
EXTRAIT D’UN DISCOURS SUR L’HYGIÈNE
Table des matières
L’hygiène est une science sociale appelée à rendre les plus éminents services à l’humanité ; mais pour bien faire comprendre son importance au point de vue des intérêts des populations et de leur avenir, il est nécessaire que nous jetions un regard en arrière.
Ce n’est qu’en établissant une comparaison sérieuse que l’homme peut se fixer sur une idée. Il n’en est pas des sciences comme de la poésie. Celle-ci s’appuie sur l’idéal, elle ne plaît en quelque sorte qu’aux contemplations extatiques. La science, au contraire, ne procède que par l’observation et ne déduit ses formules qu’après avoir pesé, mesuré et compté tous les faits.
On peut consulter l’antiquité grecque et romaine, et l’on y trouvera la preuve de cette vérité, que toutes les fois que les peuples ont méconnu les lois de l’hygiène ils ont eu à s’en repentir. Mais le moyen âge, dont les diverses nationalités s’étaient formées avec les débris du grand empire romain et avec les populations barbares du Nord, représente un chaos social bien plus saillant, bien plus caractérisé que l’âge antique. A cette époque de désastreuse mémoire, toutes les notions du bien et du mal étaient confondues. Tourmentés probablement du travail intérieur qui agitait le monde, préoccupés des douleurs d’un enfantement pénible qui devait amener l’ordre social actuel, les hommes d’alors négligèrent entièrement l’hygiène. Aussi, est-il difficile de trouver dans l’histoire des époques plus fécondes en fléaux. La voix s’épuiserait s’il fallait reproduire le tableau complet des diverses épidémies qui ont ravagé le monde dans cette période. Les descriptions qu’en ont laissées les historiens sont tellement épouvantables, que le choléra, qui a fait tant de victimes, n’approche pas de ces terribles pestes. Les tortures endurées par les malades, les gangrènes profondes et les vastes ulcérations qu’elles laissaient sur leur passage, la rapidité et l’horreur de la mort étaient telles, que les peuples trouvaient à peine des expressions pour peindre leur terreur.
C’étaient le trousse galant, le feu de saint Antoine, le mal des ardents, etc., et ces maladies, dont heureusement nous n’avons plus les analogues, disparassaient pour revenir peu de temps après.
Si nous voulons nous expliquer pourquoi ces fléaux dévastateurs sévissaient avec tant de rage et de persévérance aux époques du moyen âge, plongeons du regard dans ce passé qui est heureusement loin de nous. Il n’est pas un de vous qui n’ait visité la Cité il y a une dizaine d’années. Vous vous rappelez sans doute ce que c’était: des rues étroites, obscures, humides, où le soleil pénétrait à regret. Eh bien, avec ce spectacle hideux sous les yeux, vous n’avez encore qu’une très-faible idée du moyen âge. Ces mêmes rues n’étaient pas pavées; l’eau sale et croupissante qui avait servi aux usages domestiques y séjournait, s’y corrompait et répandait dans l’atmosphère ses exhalaisons malsaines. Elles étaient si étroites, que deux ou trois personnes pouvaient à peine y marcher de front; dans quelques-unes, il y avait de grands égouts découverts; les maisons étaient si rapprochées, que nous voyons dans l’histoire qu’un prince, courant les aventures galantes et voulant éviter les regards jaloux, passait par dessus les toits et traversait les rues en sautant d’un toit sur l’autre. — Par toute la ville, les bouchers, les charcutiers avaient leurs tueries chez eux, et le sang s’y pourrissait; les animaux de toute espèce rôdaient dans les rues, qu’ils couvraient de leurs ordures; les immondices de toute sorte étaient déposées au coin des maisons et n’étaient enlevées qu’avec une extrême lenteur; chaque quartier avait un cimetière autour de l’église; chaque église, à son tour, avait des souterrains, où l’on entassait cadavres sur cadavres. Ajoutez à cela les voiries aux portes de la ville, les métiers insalubres, les abords fangeux des rivières, l’encombrement des malades dans les hôpitaux, encombrement tel, qu’il y avait jusqu’à six et même huit malades dans un même lit, les pieds des uns répondant aux épaules des autres, les vivants passant une nuit entière côte à côte des morts, et vous ne serez plus étonnés qu’avec une organisation semblable, qui était de même partout, les maladies pestilentielles aient ravagé les populations. Malgré toutes ces causes d’insalubrité si évidentes, lorsque la peste, le mal des ardents, le feu de saint Antoine se promenaient sur le globe en le dévastant, jetant partout la terreur et la consternation, semant partout la mort, eh bien, le peuple, ignorant quelle était la cause première de tous ces malheurs, atterré sous le poids du fléau, mais toujours sublime dans ses expressions poétiques, disait que Dieu avait déchaîné l’ange de la mort et des douleurs, et qu’il se vengeait parce qu’il voyait les grands se vautrer dans la fange du désordre et dans la barbarie, parce qu’il voyait partout le sang ruisseler sous la hache du bourreau ou sous le glaive du seigneur féodal; il faisait Dieu semblable à ces hommes cruels. Les insensés qu’ils étaient, leur délire allait jusqu’à nier la Providence de Dieu. Cet être immense que la raison et la science nous montrent toujours plein de bonté et de prévoyance, ils croyaient qu’il les abandonnait, parce qu’ils avaient abandonné la voie que Dieu avait tracée au génie humain; mais non, Dieu ne se vengeait pas, l’homme seul était son propre bourreau; en donnant à l’homme l’intelligence et le génie, Dieu lui a dit: Cette matière qui compose le globe, c’est ta propriété, mais façonne-la de manière à ce qu’elle serve à tes besoins. Si tu l’abandonnes à elle-même, malheur à toi, car elle ne tardera pas à t’écraser. Il faut que tu la domines, que tu la soumettes au frein, c’est une grande mission que je te donne, mais c’est la preuve de ta céleste origine.
Il en est des peuples comme de l’homme-individu, ils ont une enfance et un âge de raison, mais il y a cette différence immense en leur faveur, c’est qu’ils n’ont pas de vieillesse. Il peut y avoir des temps de doute, des moments d’incertitude, des époques de transition, mais il n’y a jamais de décrépitude. L’humanité obéissant à la loi du progrès qui lui a été imposée par Dieu même, marche toujours en avant.
Aussitôt donc que la société se fut organisée et que le calme fut rétabli, on s’aperçut enfin des causes qui enfantaient ces terribles fléaux; alors on se mit à l’œuvre, et de ce travail de tous les jours est sorti l’ordre social moderne. Autant le tableau que j’ai déroulé devant vous était affreux et désolant, autant celui que je vais faire passer maintenant sous vos yeux aura de charmes et de consolation.
Animés du même désir, de la même ambition, les peuples et les gouvernements interrogent les sciences, scrutent les secrets de la nature et les appliquent à leur bien-être. Partout vous voyez les rues s’élargir, les maisons s’écarter et donner passage à des flots d’air et de soleil; les eaux ménagères vont se cacher dans les vastes et innombrables égouts couverts, dont la pente est admirablement disposée et où elles ne séjournent jamais. Profitant d’une de ces admirables harmonies de la nature, les villes intelligentes plantent des arbres partout où elles peuvent, sur les quais, sur les boulevards, dans les carrefours; le vulgaire ignorant passe et croit tout simplement que c’est là pour récréer sa vue; sans doute cette considération est bien pour quelque chose, mais ce n’est pas la grande raison. Chacun de nos poumons verse dans l’atmosphère un air altéré qui n’est plus propre à entretenir la vie de l’homme, et qui, s’il n’était pas renouvelé constamment, finirait par amener la mort. Enfin, c’est le même cas que le cas du charbon, avec lequel la mode du suicide fait asphyxier tant de malheureux aujourd’hui. Eh bien, considérez cette admirable combinaison de la nature et courbons notre orgueil devant cette sagesse profonde d’une providence divine; ce même air qui nous tuerait est un air bienfaisant et vital pour les arbres et la verdure; ils s’en emparent, ils le respirent, ils gardent pour eux la partie qui nous est nuisible; ils rejettent dans l’atmosphère l’autre partie qui est la vie pour nous. A tous les coins de rue, de modestes bornes-fontaines ou des fontaines monumentales versent l’eau avec abondance, balayent toutes les immondices et rafraîchissent sans cesse l’atmosphère. La science a si bien établi que l’eau est un des éléments de la santé publique, que l’homme aujourd’hui, entraîné par l’instinct de la conservation, ne recule plus devant aucun sacrifice pour trouver des sources d’eau vive; il va creuser le sol à des profondeurs gigantesques, et là, dans les entrailles du globe, là où le génie antique avait placé le sombre empire de la mort, le génie moderne a fait jaillir une des sources de la vie.
Tels sont les bienfaits de l’hygiène, et c’est un point sur lequel j’appelle sérieusement votre attention; depuis que cette science est entrée dans les habitudes des gouvernements, les maladies épidémiques sont devenues fort rares: et, nous devons le dire à la gloire de la civilisation, lorsque par hasard un de ces fléaux vient apparaître en Europe, il a toujours pris naissance dans des contrées lointaines, où la civilisation n’a pas encore planté ses étendards. La peste a son berceau dans l’antique et immobile Egypte, et, malgré le génie des grands hommes qui l’ont gouvernée, elle dépeuple tous les ans les rivages du Nil. Le choléra nous est arrivé des limites de l’Indostan, où une religion fanatique, plongeant depuis des siècles les nations dans une extase permanente, leur a ôté l’énergie morale et l’activité physique.
Un jour viendra, et il n’est peut-être pas loin, où la société, organisée par l’hygiène, luttera en masse contre les agents destructeurs; et, lorsqu’on sera bien arrêté sur ce point, que ce n’est pas contre l’homme que l’homme doit diriger ses armes et son génie, mais contre la matière inerte, on verra alors disparaître du globe toutes ces maladies qui sont engendrées par le désordre matériel de la nature.
Ces marais fangeux qui portent partout la fièvre, desséchons-les; et le sol qu’ils inondent de leurs eaux fétides, riche de terre végétale, va se couvrir d’arbres dont la verdure, en décomposant les miasmes atmosphériques, ira porter dans nos poumons une vie nouvelle et plus puissante; ces gorges de montagnes, qui cachent dans leurs sombres profondeurs des populations souffrantes, élargissons-les, forçons le soleil à y plonger ses rayons bienfaisants; ordonnons aux machines d’abattre ces murailles de granit et à établir des courants d’air, et bientôt les crétins au teint pâle, au cou goitreux, au moral hébété, verront un sang pur circuler dans leurs veines, une intelligence plus noble fermenter dans leur cerveau.
Enfin, lorsque, abandonnant les routes étroites de l’égoïsme et se jetant noblement dans la voie du progrès social, l’industrie viendra au secours de l’hygiène; lorsqu’elle aidera l’humanité dans ses aspirations vers le bonheur; lorsque la vapeur, cette puissance formidable qui peut broyer des populations dans ses explosions terribles, lui prêtera ses forces de géant, alors l’hygiène aplanira les montagnes, exhaussera les terrains bas, dirigera les courants d’air, rafraîchira ou échauffera l’atmosphère, régularisera l’écoulement des eaux, et fera disparaître toutes les causes qui empêchent le perfectionnement de la société; alors seulement l’humanité aura atteint son but; alors seulement l’homme, véritable roi de la création, pourra dire à Dieu, orgueilleux de son œuvre: J’ai rempli ma mission.
Dr DE LANDRIMONT,
(Méd.-dom.)
COURS D’HYGIÈNE
Table des matières
PREMIÈRE LEÇON
Table des matières
Définition de l’hygiène. — Définition de la santé. — Pourquoi l’hygiène est peu pratiquée. — Constitution physique et morale de l’homme. — Recherche des véritables conditions de la santé. — Impossibilité d’une formule générale. — Influence de l’éducation sur le caractère et le bien-être des hommes.
L’hygiène est cette partie de la médecine qui fait connaître les conditions de la santé et les moyens de la conserver.
La santé est le résultat naturel de l’intégrité des fonctions que les organes sont appelés à remplir et le produit de l’harmonie de ces mêmes fonctions.
Il n’y a donc pas de science plus utile à l’homme que la connaissance de l’hygiène, puisque la santé est reconnue par tous pour être le plus précieux des biens, et l’on ne saurait trop répandre, dans l’intérêt de tous les hommes, les connaissances hygiéniques qui sont si précieuses et si indispensables.
Pourquoi l’homme qui possède non-seulement comme tous les animaux, l’instinct de sa propre conservation, mais qui jouit en outre de la raison, et qui a la puissance d’analyser tous ses actes et d’en tirer des conséquences, pourquoi cet être raisonnable pratique-t-il si peu les lois de l’hygiène, dont l’application contribuerait puissamment à prolonger son existence? Dans beaucoup de circonstances, l’hygiène n’est pas pratiquée parce que l’intérêt du moment, les passions, l’espoir d’échapper à un danger éloigné et une foule d’autres choses viennent s’y opposer; mais trop souvent encore on agit contre les préceptes de l’hygiène simplement parce qu’on les ignore. Les personnes qui se trouvent dans ce dernier cas, loin d’être à blâmer sont réellement à plaindre, aussi doit-on s’empresser de les éclairer. Persuadé de l’importance de cette mission, nous publions ce cours d’hygiène populaire dans l’intérêt des masses, et si notre faible voix ne peut faire tout le bien que nous voudrions répandre, elle contribuera au moins, pour sa petite part, à propager un enseignement utile, à détruire les préjugés et peut-être à stimuler le zèle de ceux qui seront plus forts ou plus habiles que nous.
Commençons par jeter un regard sur la constitution de l’homme, puisque l’hygiène tout entière a pour but la protection incessante de cette constitution.
L’homme a été doué d’une organisation admirable, dont lui seul est en possession dans toute la création. Tandis que les animaux ne peuvent vivre, selon l’espèce à laquelle ils appartiennent, que dans une certaine zône; l’homme, au contraire, parcourt toutes les latitudes, visite tous les climats, se fixe pendant un temps plus ou moins long dans les régions les moins accessibles aux êtres organisés et a à son service mille ressources pour lutter contre les causes de destruction qui viennent le menacer. Il peut, en outre, résister aux plus grandes fatigues et a surtout le privilége de combiner ses moments d’activité et de repos de telle manière qu’un état succédant à l’autre, les difficultés les plus considérables peuvent être vaincues par lui. Ses organes digestifs lui permettent de s’approprier les substances les plus dissemblables: les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les animaux articulés, les mollusques, presque toutes les classes du règne animal sont mises à contribution pour former la nourriture habituelle de l’homme. Les végétaux de toute nature viennent aussi augmenter son butin, car, depuis le champignon jusqu’aux fruits des plus grands arbres, partout il trouve une ample provision d’aliments. Les fécules de toute sorte qu’il transforme de cent manières différentes, le sucre, les huiles, les liquides fermentescibles, tout vient contribuer à son bien-être et augmenter la variété de sa nourriture.
Toutes ces facultés dont l’homme est en possession, celle de supporter les températures les plus variées, de vaincre les fatigues les plus grandes et de se nourrir des produits les plus opposés ne sont pas les seules dont il jouisse. L’homme a encore à son service autre chose que les êtres organisés, sa puissante constitution s’assimile au besoin une foule de substances appartenant au règne minéral, et les poisons les plus violents, eux-mêmes, habilement dosés et employés, viennent contribuer à vaincre la maladie et à rétablir l’équilibre momentanément interrompu...
De l’examen de la constitution physique de l’homme, si l’on passe à celui de sa constitution morale, on n’est pas moins émerveillé des facultés diverses dont elle est douée et de la puissance qui lui a été octroyée par le Créateur. Ce sont cette puissance et ces aptitudes multiples, plus encore que l’organisation physique, qui font la force de l’homme, et c’est au moyen de son intelligence qu’il règne en maître absolu sur ce qui l’entoure. Faire le récit de tout ce que l’homme a accompli depuis quelques siècles seulement, par la seule force de sa puissance morale, serait chose impossible ici: il faudrait le suivre dans les entrailles de la terre et dans les profondeurs des eaux, le suivre encore dans les airs et énumérer tous les prodiges obtenus par la vapeur et les autres moyens puissants qu’il a su trouver et assujettir à la loi de sa volonté. Nous le verrions transmettre sa pensée d’un bout du monde à l’autre avec la rapidité de l’éclair, arrêter le rayon de lumière au passage pour lui faire tracer une image. Que dis-je? il nous faudrait passer en revue tous les grands problèmes qui ont été résolus par la science, tous les beaux travaux de la littérature et de la philosophie, ce qui nous entraînerait trop loin de notre but.
Cependant le physique et le moral de l’homme ont entre eux une telle liaison que nous ne pouvions passer complètement le dernier sous silence; on sait, qu’à part quelques exceptions, l’esprit perd sa vigueur dans un corps malade, et que l’altération du moral agit généralement d’une manière défavorable sur le physique.
Il ne suffit pas pour l’homme d’avoir été doté d’une constitution physique et morale de premier ordre, il faut qu’il sache conserver ces avantages et rester dans cet heureux équilibre qu’on appelle la santé. La première chose que nous ayons à faire est donc la recherche des véritables conditions de la santé.
Etre né de parents sains et forts est la première condition pour être doué d’une bonne constitution, et, par conséquent, avoir plus de chance de conserver sa santé. Il est presque impossible que des parents malsains, rachitiques et faibles puissent donner le jour à des êtres pleins d’énergie et de vigueur; les constitutions sont héréditaires et les fautes même des parents viennent peser douloureusement sur leurs descendants et atteindre un certain nombre de générations. Remarquons en passant qu’il naît de là une obligation impérieuse pour l’homme de veiller sur sa conduite et d’observer scrupuleusement l’hygiène s’il ne veut pas être le bourreau de ses propres enfants.
Celui qui malheureusement est né faible a beaucoup plus de précautions à prendre que celui qui est venu au monde dans des conditions opposées, et Hippocrate a très-bien signalé cette différence lorsqu’il a dit: «Selon moi, les constitutions qui se ressentent promptement et fortement de leurs écarts sont plus faibles que les autres; le faible est celui qui se rapproche le plus du malade; et le malade est encore plus faible, aussi doit-il souffrir plus que tout autre des fautes du régime .»
Cette différence dans la constitution native indique donc qu’il y a aussi des différences très-grandes dans les moyens de conserver sa santé, et il est impossible de donner une formule hygiénique qui soit convenable pour tout le monde. Autant il est absurde de prescrire les mêmes médicaments, et à des doses semblables, à tous les malades atteints de la même maladie, autant il serait ridicule de faire une prescription identique pour tous ceux qui veulent conserver leur santé.
Chacun a donc à prendre en considération, non-seulement la force dont il est doué naturellement, mais encore ce que sa constitution a perdu ou gagné depuis sa naissance. Il doit aussi considérer l’âge auquel il est arrivé, le sexe auquel il appartient, et enfin certaines particularités d’organisation auxquelles la science a donné le nom d’idiosyncrasies. Il est évident que l’enfant nouveau-né a besoin d’autres soins que l’adulte, et que celui-ci ne doit pas se soumettre à toutes les précautions qui sont indispensables au vieillard. La femme réclame des soins hygiéniques tout à fait spéciaux, et pour donner une idée de certaines idiosyncrasies qui méritent une attention particulière, on peut citer, par exemple, les personnes qui ne peuvent respirer telle ou telle odeur sans subir l’acte du vomissement ou sans avoir une défaillance, Rousseau, qui ne pouvait entendre le son d’une cornemuse sans éprouver une incontinence d’urine, et d’autres faits tout aussi extraordinaires.
Mais nous n’avons pas à étudier toutes ces exceptions, nous voulions seulement les signaler à propos des conditions indispensables de la santé. Disons vite que l’homme qui se porte bien doit manger avec appétit et digérer sans le plus petit malaise, que sa respiration doit être calme, large et facile, que les battements de son cœur, à moins qu’il ne cherche à les apprécier par le tact, doivent passer inaperçus pour lui, que sa démarche doit être assurée, régulière et aisée, son sommeil réparateur, que tous les organes des sens doivent jouir de tous leurs privilèges, son intelligence être nette et précise, enfin que toutes les fonctions doivent être dans un état d’intégrité complet et dans une parfaite harmonie ainsi que nous le disions en commençant. Telles sont les véritables conditions de la santé.
Peu d’hommes possèdent au grand complet tous les attributs de la santé, mais beaucoup ont reçu en partage la presque totalité de ces avantages; cependant, bien peu de personnes savent conserver leur santé, et tandis qu’elles cachent avec soin les trésors et les richesses de convention qu’elles possèdent, de peur qu’ils ne leur soient dérobés, elles négligent la santé, ce bien inestimable dont elles ne connaissent tout le prix que lorsqu’elles l’ont perdu, quelquefois sans retour.
Le manque d’éducation conduit trop souvent à l’inobservance des lois de l’hygiène et à la perte de la santé, aussi tous les cœurs généreux tendent-ils sans cesse à répandre les lumières dans ces intelligences qui sont restées à un très-faible degré de développement faute du stimulant indispensable. Il est évident que celui qui est en possession d’une instruction solide, laquelle a été instituée sur de larges bases, connaîtra presque toujours les dangers qui entourent son organisation et qui tendent à la détériorer; il ne pourra pécher par ignorance et trouvera encore dans le perfectionnement de son éducation première une ressource contre le désœuvrement et un délassement pour ses fatigues. L’éducation religieuse, surtout, vient aider puissamment à pratiquer l’hygiène, car l’homme qui est habitué de bonne heure à se faire une loi de la morale devient nécessairement vertueux, et l’hygiène nous enseigne à chaque pas à pratiquer la vertu.
Il n’est pas possible de se livrer complètement aux soins de l’hygiène sans être vertueux, aussi le genre d’éducation que nous signalons, en influant sur le caractère des hommes contribue-t-il puissamment à leur bonheur. Que de raisons pour enseigner, étudier et pratiquer l’hygiène, et combien d’hommes qui appliquent sans réflexion et dans un but mercantile, l’adjectif hygiénique à la première chose venue, deviendraient circonspects si tout le monde était bien pénétré de la valeur de l’hygiène! Et puisque pratiquer l’hygiène c’est pratiquer la vertu, l’enseignement de cette science devient une espèce de sacerdoce que l’on ne doit aborder qu’avec respect et timidité.
DEUXIÈME LEÇON.
Table des matières
Influence des climats sur l’organisation de l’homme. — Nécessité de la connaître. — Division des climats. — Effets produits par un changement de climat. — Acclimatement dans les pays chauds. — Acclimatement dans les pays froids. — Acclimatement dans les pays tempérés.
Nous avons vu que l’homme a été doué, entre autres privilèges, de la faculté de pouvoir habiter les régions les plus opposées; mais ce don, il ne peut en jouir qu’à une condition, celle d’employer toutes les ressources de son génie pour lutter contre les causes de destruction qui sont inhérentes à tel ou tel climat. Il est donc important de connaître l’influence des climats sur l’organisation de l’homme, et par conséquent les principales conditions que l’on doit remplir pour parvenir à l’acclimatement.
Les personnes qui doivent habiter constamment la même localité, qui sont, pour ainsi dire, fixées au sol, auraient tort de penser que ces questions doivent les trouver indifférentes, car cesser d’habiter un lieu où l’on a vécu longtemps, pour séjourner dans un autre, même voisin, est déjà une chose sérieuse; puis en étudiant les influences climatériques on connaît bientôt celles que déterminent les vicissitudes atmosphériques; et quelle est l’organisation qui ne subit pas les effets des grandes variations de l’atmosphère?
Les géographes avaient autrefois divisé l’espace qui s’étend de l’équateur au pôle en trente climats, mais ces divisions, calculées d’après la longueur des jours comparée à celle des nuits sont beaucoup trop minutieuses et trop compliquées pour l’étude de l’hygiène; il est préférable d’employer la marche généralement adoptée et de diviser les climats en climats chauds, climats tempérés et climats froids.
Chacun de ces trois climats influe d’une manière différente sur l’homme sain et sur l’homme malade; non-seulement certaines maladies sont plus communes dans un climat que dans l’autre, mais elles y revêtissent un cachet particulier, une marche différente. Les habitants du climat chaud sont faciles à reconnaître de ceux du climat froid, et ceux-ci des individus qui habitent un climat tempéré, car les conditions dans lesquelles ils vivent ont modifié profondément leur organisation. Mais c’est surtout sur les personnes qui quittent tout à coup leur climat habituel pour un autre qui est tout différent que l’influence est manifeste et mérite toute l’attention de l’hygiéniste, afin que le nouveau venu apprenne à changer son régime et ses habitudes et à mettre son genre de vie en harmonie avec la nouvelle région qu’il vient habiter.
L’espèce humaine est disséminée sur le globe depuis le 60e degré sud jusqu’au 70e degré nord. L’homme vit passagèrement à des hauteurs considérables ou à une très-grande profondeur au-dessous du sol, et il habite des hauteurs dont quelques-unes atteignent jusqu’à plus de 4,100 mètres au-dessus du niveau de la mer. Cependant s’il se déplace à une grande distance, soit en avançant vers l’équateur, soit en se rapprochant du pôle, il est généralement destiné à une fin prématurée, s’il ne prend pas les précautions nécessaires à sa conservation. L’homme qui change de climat est appelé à vivre d’une autre vie, des modifications immenses vont s’opérer dans ses fonctions, et il est important que ces changements surviennent graduellement, et que de nouvelles habitudes sociales viennent s’y conformer, sans quoi il lui serait difficile d’échapper à la maladie et à la mort. Voyons d’abord ce qu’il convient de faire pour s’acclimater dans les pays chauds.
L’acclimatement dans les pays chauds est beaucoup plus facile pour les habitants des pays tempérés que pour ceux des pays froids, cela se conçoit aisément. C’est pourquoi il est sage, lorsqu’on doit habiter un climat très-chaud, de passer quelque temps dans l’Europe méridionale; puis d’arranger le voyage de telle façon que l’arrivée au lieu de destination coïncide avec le commencement de la saison tempérée; de cette manière on aura devant soi plusieurs mois, pendant lesquels l’acclimatement sera plus aisé. Il est bien entendu qu’au moment du départ la santé devra être très-bonne et que le voyageur doit être doué d’une excellente constitution, non détériorée par une maladie récente.
Après le débarquement il faut s’occuper immédiatement des conditions hygiéniques que réclame ce nouveau climat. L’habitation doit d’abord occuper l’attention: sa meilleure situation est dans un lieu sec, éloigné des endroits marécageux et abrité autant que possible contre l’ardeur des rayons solaires. L’exposition au vent du nord est généralement préférée, mais on ne peut donner de conseils précis à ce sujet, car selon le pays que l’on habite, le vent qui souffle de tel ou tel côté est plus ou moins favorable à la santé; il faut en cela consulter l’expérience des habitants et se conformer à leurs usages.
Le vêtement doit être en rapport avec celui que l’on porte dans les pays chauds. C’est avec raison que les méridionaux se couvrent la tête, les uns avec de larges turbans, les autres avec d’amples chapeaux de paille, c’est un bon moyen de préserver la tête de l’action directe du soleil. Les larges vêtements, dont le burnous des Arabes est en quelque sorte le type, sont non-seulement les plus commodes mais les plus hygiéniques; au moyen de cette ampleur, aucune constriction n’est exercée sur les parties superficielles du corps, et le sang contenu dans les veines n’éprouve aucun obstacle à son libre cours; puis l’air circulant constamment près de la peau diminue sa chaleur et favorise l’évaporation qui se fait à sa surface. Les étoffes de couleur blanche doivent être usitées de préférence, à cause de la propriété bien connue qu’elles ont de repousser, en partie, les rayons du soleil, et d’absorber moins de calorique que celles de couleur foncée. Il vaut mieux qu’elles soient tissées en laine fine et légère ou en coton que d’être en toile de fil, la température de la peau n’en sera que plus uniforme et à l’abri des brusques variations atmosphériques. L’absence de la cravate, et une bonne ceinture de flanelle appliquée directement sur l’abdomen sont deux excellentes choses. La cravate favorise les congestions cérébrales, et la ceinture de laine préserve les organes contenus dans le ventre contre les changements de température, si pernicieux dans ces climats. Il vaut mieux toutefois que la ceinture soit appliquée sur la peau que d’entourer le pantalon, comme on le voit chez les orientaux.
La nourriture de l’homme nouvellement arrivé dans les pays chauds doit être beaucoup moins substantielle que celle dont nous usons dans nos climats. Le sang de l’habitant des pays tempérés est beaucoup plus riche que celui de l’indigène des climats chauds, ses forces sont beaucoup plus grandes, et s’il ne modère pas son régime, il est exposé à contracter des maladies inflammatoires du foie ou des intestins qui ont souvent une très-grande gravité. Il faut donc qu’il se nourrisse principalement de légumes dans les premiers temps de son séjour, auxquels il ajoutera quelquefois des viandes blanches, des œufs frais, du poisson; c’est seulement plus tard que les substances alimentaires pourront être choisies dans une autre catégorie. Les liqueurs alcooliques doivent être sévèrement proscrites, et c’est une grave erreur des Européens que celle qui consiste à croire que les liqueurs fortes réparent les forces et remédient à l’affaiblissement provoqué par l’abondance des sueurs. Aux spiritueux, il vaut mieux préférer, pour les gens non acclimatés, les limonades légères, le lait coupé et toutes les boissons délayantes. Ils peuvent encore user avec modération des fruits agréables qui naissent dans les pays chauds, tels que les pastèques, les ananas, les oranges, les grenades, etc. Nous disons en quantité modérée, car il est d’observation que ceux qui en abusent contractent des maladies graves des organes digestifs. On a souvent vu les militaires nouvellement débarqués dans ces climats se jeter avec voracité sur les oranges, qui sont là à si bas prix, et devenir victimes de leur imprudence.
Quant aux habitudes, elles doivent être toutes différentes de celles suivies dans notre pays; ainsi, les Européens qui méprisent l’indolence des habitants des climats chauds, et qui continuent à se mouvoir avec activité pendant la chaleur du jour, ne tardent pas à devenir malades. Il faut, de toute nécessité, se renfermer pendant les heures où le soleil est très-vif, et ne pas chercher à braver ses rayons; le repos, pris dans un endroit frais, répare les forces et est très-salutaire. Il en est de même du sommeil de la nuit, qui est très-important pour les nouveaux venus; ils doivent coucher sur des lits de crin ou de feuillage desséché, ou encore dans des espèces de hamacs à la manière anglaise. Le sommeil est favorisé par des bains froids pris le soir, lesquels enlèvent au corps une portion de son calorique et lui donnent ce bien-être qui dispose à la somnolence. Enfin celui qui habite nouvellement un pays chaud doit éviter avec soin toute espèce d’excès; jamais il ne doit oublier que les nouvelles conditions dans lesquelles il se trouve le tiennent constamment sur la limite de la maladie, et qu’il dépend presque toujours de sa sagesse de pouvoir l’éviter.
L’acclimatement dans les pays froids est en quelque sorte plus facile, il est d’ailleurs plus favorable à la santé. Dans le nord on acquiert plus de force, l’appétit est plus actif, les digestions s’opèrent mieux, les fonctions des organes respiratoires s’exécutent plus amplement, et stimulé par un air plus pur le sang augmente en richesse et en vitalité, tout l’organisme enfin s’équilibre d’une façon plus solide. On sait que c’est dans les pays froids où s’observent les plus nombreux exemples de longévité.
Le passage des pays chauds dans les pays froids, ou même des pays tempérés dans les derniers, nécessite certaines précautions et un régime particulier qu’il ne faut pas négliger. Ainsi que nous l’avons dit à propos de l’acclimatement des pays chauds, il est important d’arriver dans la saison la plus favorable, c’est-à-dire à l’époque où commence le printemps dans le pays où l’on va habiter. Si le voyageur était prédisposé aux maladies des poumons, et particulièrement à la phthisie pulmonaire, il devrait s’abstenir et ne pas quitter son pays. Quant aux soins hygiéniques à employer, les uns sont indiqués par le simple bon sens, les autres sont nécessairement différents de ceux que nous avons formulés pour le climat opposé, et il est évident que l’habitation et le costume devront être en harmonie avec ce qui est généralement préféré dans la nouvelle localité que l’on habite.
La nourriture ne doit pas être immédiatement modifiée, il faut que celui qui cherche à s’acclimater résiste à l’appétit qui ne tarde pas à se manifester, qu’il se nourrisse de préférence avec des aliments végétaux ou autres peu nutritifs jusqu’à ce qu’un plus long séjour lui permette de modifier son régime et de le mettre en harmonie avec celui des indigènes. S’il négligeait ces soins indispensables, sa santé pourrait en souffrir cruellement.
Les précautions contre le froid devront être prises de diverses façons. Une douce température devra régner dans l’habitation, et à l’usage des vêtements chauds et suffisamment épais il sera bon d’ajouter celui des bains de vapeur; il est nécessaire que la peau, qui était habituée à fonctionner avec activité, soit de temps à autre le siège d’une transpiration abondante. Enfin l’acclimatement dans un pays froid est généralement chose assez simple, puisqu’il est plus facile de se préserver contre l’abaissement de la température que de lutter avec avantage contre son élévation.
L’acclimatement dans les pays tempérés ne peut offrir de règles particulières; elles rentrent nécessairement dans celles que nous avons indiquées pour les températures extrêmes, car le climat tempéré devient le pays chaud de l’habitant du Nord comme il est le pays froid de celui qui quitte les régions équatoriales; ils ont donc, l’un et l’autre, à suivre les préceptes que nous avons tracés.
Telle est l’influence des climats sur l’organisation de l’homme, influence que nous avons examinée d’une manière générale, car il nous resterait encore à envisager dans chaque climat, celles qui résultent du voisinage des eaux courantes ou des eaux stagnantes, celles qui sont inhérentes au sol que l’on habite et celles qui sont relatives à la hauteur de la localité au-dessus ou au-dessous du niveau de la mer, etc. Ces recherches nous entraîneraient trop loin, et nous obligeraient à une foule de détails qui nous éloigneraient de notre but.
Mais quelles que soient les précautions hygiéniques dont celui qui change de climat doit être entouré, il ne faut pas oublier de le préserver de la nostalgie, c’est-à-dire de cette tristesse, de ce mal du pays, comme on l’appelle, qui enveloppe souvent si cruellement celui qui est loin de sa patrie et qui le prédispose aux maladies les plus graves. Contre un pareil mal, on le sent bien, il n’y a que les influences morales qui puissent lutter et avoir quelque chance de triomphe.
TROISIÈME LEÇON.
Table des matières
Influence de l’air atmosphérique et de ses vicissitudes sur la santé des hommes. — Des grands modificateurs atmosphériques. — Du rôle de l’électricité. — Les effets de la foudre. — Peut-on se soustraire aux influences électriques? — De la lumière. — Son action sur la constitution des êtres organisés. — Sa puissance sur la coloration de la peau. — Dangers d’une lumière intense, maladies qu’elle détermine. — Moyens de s’en préserver. — Action sur l’homme malade.
Les vicissitudes incessantes que subit l’atmosphère influent considérablement sur la santé des hommes, et l’on peut affirmer qu’elles sont une des causes les plus puissantes, peut-être la plus importante, parmi celles qui déterminent nos maladies. L’homme est soumis, pendant toute la durée de son existence, aux influences de la masse d’air dont il est entouré, et cet air a une telle action sur son organisation, que non-seulement il peut à chaque instant troubler sa santé, mais qu’il est également efficace pour la fortifier ou la rétablir.
Un auteur, qui ne manquait pas de mérite, a déjà dit: «Tel air, tel sang.» (Ramazzini, De constitutione, anni 1691.) Ces quelques mots renferment une grande vérité et toute une théorie de la puissance de l’air sur la composition chimique du sang. En effet, le sang se présentant constamment au contact de l’air, dans les poumons, en reçoit de telles modifications, que lorsqu’il parcourt tous les vaisseaux de l’arbre circulatoire, il transmet en même temps aux différents organes les principes salutaires ou pernicieux que cet air renferme. L’étude de l’air atmosphérique, et des vicissitudes qu’il peut présenter, constitue donc l’une des parties les plus importantes de l’hygiène.
Lorsqu’il est question de l’atmosphère, et de ses rapports avec la santé, la première pensée qui se présente naturellement est celle de sa température. Certes, cet élément joue un très-grand rôle dans la question qui nous occupe, mais il est loin d’être unique. En outre du calorique qu’il contient, l’air agit encore sur les êtres organisés par l’électricité, la lumière, l’humidité, par sa pression, et enfin par sa composition chimique. Ce sont ces différents modificateurs atmosphériques qui, par leur qualité, leur quantité, et la manière dont ils se composent, constituent ces grands changements annuels auxquels on donne le nom de saisons, et aussi ces vicissitudes qui ont tant d’empire sur la santé. Connaître l’influence de ces grands modificateurs, c’est connaître par conséquent celle des vicissitudes atmosphériques.
L’électricité, répandue dans l’atmosphère, joue un rôle très-important sur les phénomènes de la vie. Souvent ses résultats passent inaperçus; mais, dans d’autres circonstances, ses effets sont très-marqués; c’est ainsi que dans les temps d’orages, beaucoup de personnes, surtout celles qui ont un tempérament nervoso-sanguin, éprouvent un malaise plus ou moins général, se plaignent du mal de tête, ressentent des douleurs dans les poignets et dans les autres articulations. Les malades voient leurs souffrances augmenter par la même cause, mais, par contre, beaucoup de maladies peuvent être améliorées ou guéries, en employant l’électricité que l’on développe par des moyens artificiels.
Tout le monde connaît les effets extraordinaires de la foudre, et l’on sait que les individus qui en sont frappés peuvent éprouver des choses très-différentes. L’électricité, ainsi accumulée, désorganise les corps vivants aussi bien que les corps inertes; toutefois les premiers ne sont lésés dans leurs fonctions qu’en proportion de l’importance des organes endommagés. Quelquefois il n’en résulte qu’une déchirure de la peau, une brûlure plus ou moins étendue, mais si les centres nerveux sont atteints, la paralysie ou la mort en sont souvent la conséquence. On a vu des cas dans lesquels la foudre a perforé le crâne comme s’il l’eût été par un instrument aigu, et la lésion du cerveau était alors facile à vérifier; dans d’autres circonstances, les recherches les plus minutieuses n’amènent aucun résultat, on ne trouve aucune altération du tissu nerveux, et cependant la mort a été produite avec une rapidité extraordinaire. La modification qui s’opère dans les organes, pendant ce court moment, est encore inconnue; diverses théories ont été émises, mais aucune ne rend un compte suffisant de ce terrible phénomène.
Est-il possible de se garantir de l’action de l’électricité? Non, c’est une influence occulte qui agit malgré nous sur notre organisation, et contre laquelle nous ne pouvons guère nous prémunir. Dans les circonstances ordinaires, cette influence passe, au reste, inaperçue et agit à notre insu; il est même évident qu’elle est nécessaire; mais lors des perturbations électriques de l’atmosphère, dans les temps d’orage, c’est une force qui nous opprime et à laquelle nous ne pouvons opposer aucune espèce de défense.
Le danger que nous fait courir la foudre peut être, jusqu’à un certain point, conjuré, et l’on a donné assez souvent le conseil d’éviter, pendant l’orage, de s’abriter sous les arbres élevés, au pied des grands édifices, et de s’éloigner des courants d’air pour que nous nous dispensions d’y revenir. Lorsque les accidents sont produits, et que la vie a cependant été épargnée, l’art médical peut, dans beaucoup de cas, secourir efficacement celui qui a été frappé. C’est ainsi que les congestions pulmonaires ou cérébrales sont guéries par des saignées et autres moyens appropriés, que les brûlures et les plaies sont pansées et soignées selon la méthode qui leur est applicable.
La lumière mérite une large part de notre attention, car elle a sur l’homme une puissance considérable. Il y aurait un ouvrage immense à faire, si l’on voulait traiter à fond de l’influence de la lumière sur notre organisation, et les conclusions physiologiques et philosophiques auxquelles on arriverait seraient du plus grand intérêt.
On peut affirmer que la lumière est indispensable à l’existence de tous les êtres organisés. Les plantes comme les animaux en ont le plus grand besoin, et c’est à peine si quelques mousses se rencontrent dans les cavités profondes où ne pénètrent pas les rayons lumineux. De même que les plantes qui sont soustraites à l’action de la lumière s’étiolent, se décolorent et dégénèrent; de même les hommes et les animaux, qui n’éprouvent pas cette influence bienfaisante dépérissent et deviennent rapidement malades. Les mineurs, les prisonniers enfermés dans les cachots, les ouvriers qui travaillent dans des endroits ténébreux portent sur leur visage le triste cachet de leur vie souterraine. C’est aussi pour la même cause qu’une partie des habitants les plus malheureux des grandes villes, logés dans des endroits obscurs, éclairés par de petites fenêtres qui s’ouvrent sur des cours étroites, sont blêmes, rachitiques, scrofuleux, et souvent phthisiques. Dans beaucoup de circonstances, il ne leur est pas possible de faire autrement, mais un grand nombre d’entre eux pourrait modifier les conditions hygiéniques dans lesquels il se trouve. Malheureusement l’avantage qui résulte de l’action de la lumière est encore ignoré par beaucoup d’êtres, auxquels il ne manque pas cependant une certaine intelligence. Les femmes du monde, elles-mêmes, habituées à faire du jour la nuit, et de la nuit le jour, conviendraient difficilement que la pâleur dont elles sont atteintes, que les migraines et les affections nerveuses qui les affligent, ne leur sont acquises que parce qu’elles évitent avec soin les rayons du soleil. En vain s’exposent-elles pendant les fêtes de nuit aux clartés de mille bougies étincelantes, la lumière artificielle ne peut jamais remplacer la lumière naturelle, et leur peau molle et blanche, leurs chairs bouffies, sont la condamnation évidente de l’existence déraisonnable qu’elles mènent.
Ainsi d’une part, tous ceux qui, par profession ou par habitude, vivent dans des endroits mal éclairés, doivent faire tous leurs efforts pour améliorer leur situation, et se placer dans des conditions hygiéniques opposées. Les persuader de l’importance que l’on doit attacher à cette règle, leur faire comprendre qu’il y va de la santé et de la vie de leur famille et d’eux-mêmes, est un devoir pour tous les hommes que l’éducation ou l’intelligence ont mis à même de juger cette question.
D’autre part, les dames du grand monde, entraînées par le tourbillon des plaisirs, se couchant quand le plus grand nombre des gens laborieux se lève, et se levant dans un demi-jour, lorsque quelques heures seulement séparent encore le jour de la nuit, devraient êtreconvaineues que la santé est incompatible avec un pareil genre de vie. Qu’elles sachent bien que si elles mettent au monde des êtres chétifs et rabougris, la faute n’en est qu’à elles-mêmes, et que si la jeune génération des grandes villes tourne au crétinisme, elles seules en sont coupables.
Non seulement l’exposition aux rayons du soleil favorise la santé et assure l’existence, mais elle a sur l’organe de la vue et sur la peau une action très-importante, Ainsi que nous le disions tout à l’heure, les personnes qui sont habituellement privées des rayons du soleil ont une pâleur remarquable; par contre, les habitants des campagnes, et surtout les moissonneurs, ainsi que tous ceux qui travaillent dans les champs, ont une coloration rouge et quelquefois basanée de la peau de la face, du cou et des mains. Plus on se rapproche de l’équateur, plus cette coloration est manifeste chez les différents peuples du globe jusqu’à ce que la couleur de la peau, après avoir passé par les différentes nuances qui s’éloignent du blanc, se présente tout à fait noire. Il est vrai que si dans quelques-unes de ces contrées qui sont inondées de lumière, les habitants ne sont pas complètement nègres, cela tient à ce que d’autres conditions atmosphériques viennent modifier l’influence du soleil; telle est la présence de certains vents, le voisinage de la mer qui produit des courants d’air et une grande évaporation d’eau, l’ombrage des bois. On remarque, au contraire, que les habitants des grandes plaines découvertes sont parfaitement noirs.
Ce ne sont pas seulement les indigènes qui subissent l’influence de ce ciel lumineux, les Européens qui habitent longtemps ces contrées finissent par être très-fortement colorés, et nous en constatons la preuve évidente dans notre armée d’Afrique. Nous avons vu tout récemment un capitaine de cavalerie, auquel un séjour de douze années en Algérie a donné un teint si fortement basané que quatre années passées en France n’ont pu modifier encore la couleur de la peau; il est vrai qu’il remplissait en Afrique les fonctions de capitaine instructeur, ce qui l’obligeait à être exposé chaque jour, pendant plusieurs heures, aux rayons du soleil.
Une lumière excessive et dont l’intensité est toute nouvelle pour celui qui la reçoit peut déterminer diverses maladies de la peau. Le moindre de ces désordres est cette coloration partielle, connue sous le nom de taches de rousseur; les personnes à peau fine et blanche y sont particulièrement prédisposées. Ces taches sont persistantes, résistent aux diverses applications qui ont pour but de les détruire, et ne disparaissent qu’avec le temps et surtout le changement de saison.
Un autre accident assez commun chez les individus qui ne sont pas habitués aux rayons du soleil et qui s’y trouvent subitement exposés, est ce qu’on appelle vulgairement coup de soleil. C’est une inflammation de la peau qui est caractérisée par de la rougeur et du gonflement, et qui occupe ordinairement une surface plus ou moins considérable, laquelle tranche très-visiblement sur la peau saine. Cette maladie est évidemment produite par la lumière solaire, à laquelle une certaine portion de calorique unit son action pour la produire. Elle guérit d’elle-même en quelques jours et se termine par la chute de l’épiderme; des lotions d’eau de sureau et des bains de pieds sinapisés favorisent la guérison.
Mais d’autres affections de la peau peuvent se produire par la même cause, des éruptions graves peuvent survenir, l’érysipèle de la face et du cuir chevelu se développer. Sous la même influence apparaissent encore divers accidents cérébraux très-sérieux: telles sont de vives douleurs de tête, des apoplexies, des inflammations cérébrales, des aliénations mentales, etc., etc, On voit même quelquefois la mort se produire instantanément, et chaque année ces événements se renouvellent, soit chez les moisonneurs, soit parmi les soldats qui font des marches forcées.
En présence de tous ces dangers, on ne doit pas négliger les moyens de s’en préserver. Le premier et le plus sûr est d’éviter l’exposition au soleil lorsque sa lumière est très- intense, et lorsque, dans nos contrées, il darde perpendiculairement ses rayons vers le milieu de la journée. Il est encore utile d’abriter la tête et les épaules, soit avec un large chapeau de paille, soit au moyen d’autres coiffures, ainsi que le font les Arabes et les autres peuples qui se trouvent dans les mêmes conditions. Les substances légères et poreuses doivent toujours être préférées afin que leur poids ne soit pas incommode, et parce que l’évaporation de la sueur est alors plus facile. Les couleurs claires, et surtout la couleur blanche, sont plus avantageuses que les autres; nous avons déjà signalé ce fait à propos de l’influence des climats. Enfin, lorsque la nécessité oblige un individu à modifier ses habitudes et à subir fréquemment l’action des rayons solaires, il doit avoir soin de s’y habituer graduellement, ne s’y exposant d’abord chaque jour que très-peu de temps, afin d’arriver sans danger à supporter cette influence et à braver les conséquences qui peuvent en résulter.
Mais puisque la lumière agit avec autant d’intensité sur l’homme sain, et qu’elle détermine si facilement l’inflammation des centres nerveux, n’est-il pas raisonnable de soustraire l’homme malade à sa puissance? En effet, dans beaucoup de circonstances, non-seulement la lumière vive est malfaisante, mais la lumière diffuse, le jour lui-même est dangereux pour l’être souffrant. C’est ainsi que dans la plupart des maladies cérébrales, dans les fièvres graves, dans les affections des yeux, on se trouve bien de placer les malades dans une demi-obscurité.
QUATRIÈME LEÇON.
Table des matières
Influence de la lumière sur l’organe de la vue. — Lumière artificielle, éclatante ou insuffisante. — Lumière naturelle directe et lumière réfléchie, précautions à prendre. — De la température. — Moyens naturels de résistance à la chaleur et au froid. — Source principale de la chaleur du corps. — Mécanisme de la résistance aux températures extrêmes. — Moyens de lutter contre une température très-basse, dangers à éviter. — Régime convenable dans une température élevée, soins importants. — Les enfants en présence des variations atmosphériques.
Examinons maintenant les dangers que fait courir, dans certains cas, la lumière à l’organe de la vue.
Ici l’action de cet agent est beaucoup plus énergique et cela se conçoit, puisqu’il est l’excitant naturel de l’œil. Aussi tandis que la lumière artificielle, ainsi que nous l’avons dit, ne produit aucun effet appréciable sur la peau, elle suffit au contraire pour agir avec énergie sur l’appareil de la vision. Les individus qui sont obligés de travailler à une lumière éclatante, comme les verriers, les fondeurs, etc., sont exposés à perdre la vue de très-bonne heure; il en est de même de ceux qui fixent des objets très-petits à une vive lumière, tels que les horlogers, les joailliers, etc. Si ce genre de travail est trop persistant, si de nombreux moments de repos ne viennent pas le suspendre, des maladies graves des yeux peuvent en être la conséquence. Une foule de professions courent les dangers que nous venons de signaler: suivant M. Chevallier, la vue des compositeurs d’imprimerie finirait souvent par être compromise à cause du brillant des caractères neufs; mais il est probable que dans ce cas l’excès du travail des yeux, et la nécessité de fixer pendant de longues journées, avec la plus grande attention, des objets très-petits, suffisent seuls pour altérer et user la vue.
Les personnes qui travaillent dans un jour insuffisant voient aussi leur vue s’affaiblir par un autre mécanisme. Celles qui sont obligées de fixer constamment des surfaces blanches qui reflètent la lumière, ou des corps complètement noirs qui l’absorbent et obligent les yeux à faire un effort, sont également dans de mauvaises conditions pour conserver longtemps l’intégrité de la vue. Mais un danger réel résulte toujours du passage rapide de l’obscurité ou même d’un jour terne à une lumière éclatante, et l’on sait que la lumière brillante de l’éclair a quelquefois rendu immédiatement aveugles des individus dont les yeux étaient auparavant dans un état parfait d’intégrité.
Lorsque la lumière du soleil est très-intense, et lorsque les yeux sont obligés d’en soutenir l’éclat pendant un temps un peu long, ces organes peuvent éprouver de graves lésions dans leurs fonctions. La lumière reflétée aussi bien que celle qui arrive directement produisent le même résultat. Ainsi, l’on voit les surfaces blanches des murailles exposées au soleil, les plaines sablonneuses dans certains pays, et la lumière réfléchie par la neige déterminer la cécité. L’histoire grecque nous apprend que, lors de la retraite de Xénophon, à travers les montagnes de l’Arménie couvertes de neige, un grand nombre de ses soldats perdirent la vue, et les relations des voyageurs nous offrent beaucoup d’exemples analogues. Il est donc important, en pareil cas, de se prémunir contre le danger que nous signalons; le meilleur moyen d’y parvenir est d’interposer entre les yeux et les objets qu’ils doivent fixer, des verres légèrement colorés en vert ou en bleu, et ceux qui, par profession, sont fréquemment exposés à une vive lumière doivent employer constamment cette précaution.
La température tient, parmi les modifications atmosphériques, un rang aussi important que la lumière, et l’étude de la première doit être d’autant mieux rapprochée de celle de la seconde, que dans beaucoup de circonstances, c’est par une action commune qu’elles agissent sur le corps de l’homme.
L’élévation de la température atmosphérique produit, comme on le sait, la sensation de la chaleur, et de son abaissement résulte celle du froid. Toutefois, cette sensation est subordonnée à l’état de la chaleur naturelle du corps, à la constitution de l’individu, à l’âge, au sexe et même aux habitudes qu’il a contractées. Ainsi, les constitutions vigoureuses sont moins aisément influencées par la température que les constitutions faibles; les enfants et les vieillards sont plus sensibles à son action que les adultes, et les femmes y sont plus impressionnables que les hommes.
L’habitude de vivre dans tel ou tel climat est une des causes les plus importantes qui permettent à l’homme de résister à la chaleur ou au froid auxquels il est habitué depuis longues années; ainsi tel degré qui semble brûlant pour les Européens, paraît naturel aux habitants du Sénégal. Mais il n’est pas besoin., au reste, d’aller chercher des exemples dans des climats lointains, car les vicissitudes atmosphériques, qui sont fréquentes sous notre ciel, nous font assez sentir que si nous passions tout à coup de la température du mois de janvier à celle qui règne habituellement en juin, nous aurions une très-grande peine à la supporter.
L’homme est doué par lui-même d’une certaine caloricité qui lui permet de résister aux variations extérieures. Cette caloricité intérieure, qui varie très-peu et qui est presque indépendante du milieu dans lequel il se trouve, porte la température du corps humain à environ 37 degrés centigrades; celle des enfants s’élève jusqu’à 39 degrés, tandis que chez les vieillards elle est plus basse que chez les adultes. La source principale de cette chaleur a son siège dans l’acte de la respiration, aussi la calorification est-elle toujours proportionnée à l’énergie des fonctions respiratoires; on conçoit dès lors quelles sont les conditions qui permettent à l’homme de résister plus ou moins avantageusement à l’action de la chaleur et du froid.
On a vu des individus résister quelques instants dans des étuves sèches à une température de plus de cent degrés, et dans certaines contrées, le thermomètre atteint parfois près de quarante-cinq degrés centigrades qui sont très-bien supportés par les habitants. Cette résistance s’explique parfaitement par l’évaporation continuelle qui se fait à la peau et dans les canaux respiratoires, et l’on connaît en effet cette loi de la physique par laquelle l’eau ne peut se réduire en vapeur que par l’absorption d’une très-grande quantité de calorique. C’est donc par ce mécanisme que le corps est débarrassé du calorique extérieur qui vient l’opprimer.
La résistance au froid augmente en proportion de l’abaissement de la température, car le pouvoir calorifique ayant, ainsi que nous l’avons dit, sa source principale dans la respiration, cette fonction accroît son énergie et le poumon absorbe beaucoup plus d’air pendant l’hiver que pendant l’été. On a vu des navigateurs endurer des froids de près de cinquante degrés centigrades au-dessous de zéro. Mais lorsque l’homme est exposé à un froid considérable, il est obligé, pour résister à ce froid et exagérer les fonctions respiratoires, de multiplier ses mouvements et de ne pas se laisser aller au sommeil. C’est par suite d’une conduite opposée et sous l’influence de la fatigue que beaucoup de nos braves soldats ont péri pendant la retraite de Russie.
La manière dont sont disposés les vêtements, l’espèce de tissu qui les forme, ont, comme nous le verrons plus tard, une grande part dans les moyens de protection contre le froid; toutefois, ces ressources sont insuffisantes et ne viennent qu’en seconde ligne après celles que nous avons indiquées et que l’individu puise dans sa propre organisation.
Ainsi que nous l’avons vu, l’homme possède en lui les moyens de résister aux températures extrêmes, il est puissant contre la chaleur et contre le froid, mais il se trouve presque sans défense en présence des variations brusques de l’atmosphère. En effet, la résistance a peine à s’organiser tout à coup, et l’organisme est pour ainsi dire surpris par la température nouvelle, de là la cause d’une foule de maladies.
Néanmoins, on peut, au moyen de certaines précautions, lutter avec avantage contre les vicissitudes qui nous occupent ici; c’est ainsi que le régime alimentaire a une très-grande influence et modifie puissamment l’action de la température. Lorsqu’il s’agit de résister au froid, les repas doivent être plus copieux, les mets plus abondants; les liqueurs stimulantes et alcooliques peuvent être prises en petite quantité et sont plus avantageuses pour calmer la soif que l’eau glacée ou la neige dont usent quelquefois les armées en campagne ou les voyageurs. Ces dernières substances enlèvent alors une portion du calorique qui doit être précieusement ménagée. Le repos est, ainsi que nous l’avons dit, la source d’un grave danger, et l’on doit résister au sommeil qui surprend et poursuit celui qui séjourne au milieu des glaces et des neiges. Il est également très-important de ne pas exposer à un feu vif telle portion du corps qui vient de souffrir d’un froid très-intense; la chaleur doit être employée très-graduellement; on a souvent vu la gangrène survenir en suivant une conduite opposée. Il est même dangereux, après avoir subi un froid considérable, de séjourner dans une pièce très-chaude, des douleurs vives des membres, des fourmillements, des congestions cérébrales et autres accidents peuvent en être la conséquence.
On peut lutter contre la chaleur en employant d’abord une partie des précautions indiquées précédemment contre la lumière excessive, puisque le mode d’action de ces deux agents a beaucoup d’analogie. Puis on oppose avec avantage à ses effets un régime peu substantiel, plutôt végétal qu’animal, en faisant usage de boissons légèrement acidulés, telles que des limonades au citron et évitant les alcooliques qui sont alors très-pernicieux. Le repos, pendant l’extrême chaleur du jour, modère la transpiration cutanée et empêche la déperdition des forces. Les boissons chaudes, en même temps qu’elles débiliteraient l’estomac, seraient fort peu agréables, mais il faut éviter avec le plus grand soin les boissons très-froides qui peuvent déterminer des inflammations internes de la plus grande gravité.
Lorsque l’on emploie le froid sous quelque forme que ce soit, soit intérieurement, soit extérieurement, dans le but de diminuer le calorique dont on est accablé, on doit le faire avec des précautions très-minutieuses, afin qu’il n’en résulte aucun accident. Il n’est personne qui ne connaisse le danger auquel nous expose un courant d’air froid pendant les chaleurs de l’été, ou celui qui peut résulter de l’ingestion d’un verre d’eau glacée. C’est donc une faute grave contre les lois de l’hygiène que d’abuser de ces glaces et sorbets dont beaucoup de gens sont si friands; et si nous ne voyons pas plus de maladies en résulter, c’est parce que le plus grand nombre de ceux qui en usent les prennent le soir, lorsque la température a déjà subi un abaissement très-marqué. Nous connaissons un médecin qui a toujours soin, pendant les chaleurs de l’été, d’exposer durant quelque temps au soleil l’eau qu’il doit mélanger au vin pendant ses repas. Nous ne saurions trop louer et recommander cet exemple, et nous sommes convaincus que si la même prudence était plus générale, une foule de maladies ne se produiraient pas. Lors des terribles épidémies du choléra qui eurent lieu en 1832 et en 1849, un grand nombre de cas ont été produits pour avoir bravé les lois hygiéniques que nous citons ici.
Doit-on, d’après tout ce que nous avons dit du danger des variations subites de la température, élever les enfants ainsi que le font certains philosophes qui prétendent les endurcir contre les intempéries des saisons, en négligeant complètement les précautions que l’hygiène réclame? Non assurément, les enfants d’une forte constitution ont seuls le privilège de survivre à ces habitudes presque sauvages, et dès lors il devient presque superflu de les endurcir contre la chaleur et le froid puisqu’ils sont bien organisés pour y résister. Quant aux faibles ils sont destinés à succomber par un pareil régime, aussi faut-il toujours prendre un moyen terme, ce qui est plus raisonnable. Il ne faut pas élever les enfants avec trop de précautions, lesquelles finiraient par les rendre très-impressionnables à l’action des modifications atmosphériques, mais il est cependant très-important de les préserver contre les grandes variations de la température.
CINQUIÈME LEÇON.
Table des matières
De l’humidité de l’atmosphère. — Effets de l’air humide et chaud. — Effets de l’air humide et froid. — Moyens de se soustraire à l’influence de la chaleur humide. — Moyens de combattre l’influence du froid humide. — Importance du mode de vêtement. — De l’usage de la flanelle. — De l’alimentation dans les temps humides. — Forces musculaires et intelligence.
«Quant aux constitutions de l’année, a dit Hippocrate, les temps secs sont, en général, plus salubres et causent moins de mortalités que les temps pluvieux.»
L’humidité de l’air a effectivement une influence considérable sur toutes nos fonctions, et elle peut être placée au premier rang parmi les modificateurs atmosphériques dont nous subissons constamment l’influence. L’air, quelque sec qu’il nous paraisse, contient toujours une certaine proportion de vapeur d’eau, ce qui est facilement démontré par les instruments nommés hygromètres, dont les physiciens se servent pour mesurer le degré d’humidité de l’atmosphère; mais c’est surtout par sa combinaison avec le calorique que l’humidité a un puissant empire sur le jeu de nos organes, ce qui fait que l’air humide et chaud a une action différente de celle de l’air humide et froid.
Lorsque l’air est humide et chaud, nous le supportons difficilement, il semble qu’il nous accable de son poids, tandis qu’en réalité nous sommes gênés par la vapeur aqueuse qui sature l’atmosphère, et qui par sa présence a diminué la quantité d’air respirable. Lorsque l’on subit l’influence que nous signalons, l’oppression des forces s’étend aux diverses fonctions de l’organisme et produit la faiblesse et la lenteur de la circulation du sang, la diminution de l’appétit, une modification dans les digestions qui. deviennent plus laborieuses; la force-musculaire est considérablement diminuée, les facultés intellectuelles elles-mêmes sont affaiblies.
Des phénomènes qui peuvent s’apprécier, en quelque sorte matériellement, sont également produits par l’air humide et chaud; ainsi, tandis que l’évaporation pulmonaire diminue, la sueur s’accumule à la surface de la peau, et sa vaporisation trouvant un obstacle incessant dans l’humidité qui l’environne, elle ruisselle et semble gonfler les tissus. En revanche la sécrétion des urines est activée, mais cette voie ne suffit pas à débarrasser l’organisme, et le poids du corps se trouve momentanément augmenté.
L’air humide et froid opprime aussi tous les actes fonctionnels de la vie, mais d’une façon un peu différente que celle de l’air chaud et humide. Il détermine en outre une véritable souffrance, et la soustraction du calorique est beaucoup plus pénible par un temps humide que par un temps sec; ainsi, telle personne qui n’est que légèrement incommodée par le froid à la température de un ou deux degrés centigrades au-dessus de zéro, éprouve une sensation pénible à sept ou huit degrés, lorsque l’atmosphère est saturée par l’humidité. Il semble que l’air humide se glissant entre les vêtements et la peau, va porter le froid sur toutes les régions du corps; le froid, comme on le dit alors, est pénétrant. Aussi est-ce sous l’empire des constitutions atmosphériques que nous signalons, que l’on voit surgir les rhumes, les catarrhes, les embarras gastriques, les rhumatismes et même les pleurésies et les inflammations du poumon, ainsi qu’une foule d’autres maladies.
De même que sous l’influence de l’air chaud et humide les fonctions digestives sont altérées, de même la circulation diminue d’activité et la respiration devient plus pénible, mais la force musculaire est moins affaissée, ce qui tient à ce que, dans le premier cas, elle subissait l’influence du calorique. L’intelligence ne semble pas notablement modifiée, une sorte de souffrance causée par l’impression de l’air ambiant sur la peau pourrait tout au plus diminuer son énergie et son originalité individuelle.
L’action la plus facile à constater, la plus visible en quelque sorte, est l’absence de toute transpiration de la peau. A peine cette membrane exerce-t-elle une perspiration très-faible et non apparente. L’évaporation pulmonaire est très-peu considérable, et ce sont encore les organes de la sécrétion urinaire qui sont chargés de suppléer au manque d’énergie des autres fonctions.
Lorsque l’on connaît l’action de l’humidité sur les fonctions de l’organisme, lorsque l’on peut se rendre compte de l’altération des forces opprimées par l’air chaud ou froid chargé de vapeurs humides, on possède déjà les moyens de combattre ces funestes effets; car s’il est très-difficile de se soustraire complètement à l’influence atmosphérique dans laquelle on vit, on peut au moins, à l’aide de certaines précautions, en atténuer considérablement les effets.
L’air que nous respirons dans nos habitations est susceptible de recevoir certaines modifications qui en changent la qualité. Ainsi lorsqu’il est chaud et humide on peut souvent établir des courants qui, au moyen du renouvellement continuel de l’air, font pénétrer dans les appartements une plus grande quantité d’air respirable; dans un temps donné, on a été entouré d’une plus grande quantité de vapeur d’eau, mais les poumons ont pu absorber beaucoup plus d’oxygène. Il n’est pas nécessaire pour cela de se placer au milieu des courants d’air, ce serait, comme nous le verrons plus tard, une grave imprudence.
Mais au lieu d’avoir à déplacer un air humide et chaud, il s’agit souvent de remplacer un air froid et chargé d’humidité. Dans ce cas l’importance est encore plus grande, car c’est le dernier surtout qui est le plus fatal à l’organisme, et il est indispensable au jeu régulier des fonctions de ne pas subir trop longtemps son action débilitante. Nous pourrions, pour en rendre la preuve plus palpable, indiquer des contrées entières dont les habitants, sans cesse enveloppés d’un épais brouillard, ont acquis une constitution spéciale, qui se transmet des parents aux enfants et de ceux-ci à leurs descendants, et les prédispose aux engorgements des viscères, à l’hydropisie, au scorbut, aux affections rhumatismales, catarrhales, etc. De cette modification complète en résultent nécessairement d’autres; les formes extérieures perdent leur précision et leur élégance, et les qualités intellectuelles finissent par éprouver des changements très-appréciables.
Les grandes influences climatériques dont nous venons de parler ne s’exercent pas, il est vrai, à l’occasion des simples vicissitudes de l’atmosphère, et ne sont pas produites par l’air que nous respirons dans nos appartements, lorsque ces vicissitudes surviennent. Mais de ce que l’action est passagère, elle n’en est pas moins pernicieuse, et l’on doit s’efforcer de la combattre. Il faut donc, lorsque nous sommes entourés d’un air humide et froid, chauffer les pièces d’habitation jusqu’à ce que l’air y ait acquis une température modérée, afin que le calorique, en dilatant l’air ambiant, lui rende son élasticité et le dégage des vapeurs humides dont il est saturé. Le chauffage a en outre l’avantage, lorsqu’il est bien organisé, de faire un appel incessant à l’air extérieur et de renouveler ainsi l’air vicié par la respiration et les autres causes de son altération. Chauffer les appartements par un temps humide et froid est donc chose plus importante pour la santé que de les chauffer par un froid sec, lors même que la température serait beaucoup moins basse dans le premier cas que dans le second.
Après les précautions indiquées pour modifier les qualités de l’air qui nous entoure, il est bon d’en mettre plusieurs autres en usage si l’on veut augmenter les chances que l’on a de se soustraire à l’action débilitante de l’humidité. La manière dont on est vêtu, par exemple, occupe le premier rang parmi les moyens préservatifs: c’est ainsi que les flanelles douces et molles, dont le tissu est très-lâche, sont excessivement précieuses pour couvrir la peau dans les temps froids et humides. Appliquées directement sur la membrane tégumentaire, elles y représentent pour le corps une seconde enveloppe, dont la présence protectrice le défend incessamment contre le froid humide, l’un de ses plus cruels ennemis. A l’abri de ce moelleux vêtement emprunté par le génie de l’homme aux dépouilles des animaux, la peau fonctionne avec plus de facilité, et si le tissu n’est pas trop serré la transpiration cutanée s’exerce suffisamment pour équilibrer les autres fonctions et empêcher que certains appareils d’organes n’acquièrent une activité qui favorise leurs maladies. Tout le monde sait que les médecins trouvent dans beaucoup de cas un puissant auxiliaire dans l’usage de la flanelle, qui a même fini par être désignée dans le commerce par le nom de flanelle de santé.
Doit-on employer le même moyen contre la chaleur humide, et est-il avantageux, comme on le croit assez généralement, de porter de la flanelle par les temps chauds et humides?
Non, nous le déclarons ici hautement afin de combattre un préjugé qui s’est élevé à la hauteur d’une croyance hygiénique, la flanelle est plus nuisible qu’utile lorsque l’atmosphère est chaude et saturée d’humidité. N’avons-nous pas dit au commencement de cette leçon que, dans les circonstances atmosphériques que nous signalons, la sueur s’agglomère sur la peau et qu’elle est empêchée de se vaporiser à cause de l’humidité de l’air qui l’enveloppe? Eh bien, si à ce puissant obstacle vous en ajoutez un autre; si non-seulement votre corps est entouré d’air humide, mais si vous le mettez en contact avec un tissu qui sera bientôt non-seulement humide mais imprégné d’eau, comment voulez-vous que la peau se débarrasse de la couche d’eau qui la couvre?
La flanelle, dira-t-on, absorbe l’humidité de la peau. Oui, elle s’en empare et s’en sature, mais bientôt elle ne pourra plus ni la prendre ni la garder, et la sueur n’en ruissellera pas moins à la surface cutanée. Une pratique plus sage consiste à mettre au contact de la peau du linge sec et moelleux, et celui de coton est alors préférable; ce linge permettra en partie la vaporisation du liquide, et si l’on a la précaution de le renouveler lorsqu’il est humide et d’essuyer la peau avec soin, on se trouvera dans les meilleures conditions possibles pour ne pas éprouver les fâcheux effets du froid et de l’humidité combinés.
Les fonctions digestives subissant dans les temps humides, quelle que soit la température, une notable oppression, on doit diminuer l’alimentation et choisir de préférence les aliments dont la digestion s’opère avec facilité. La nature sert, en cela, merveilleusement l’organisme, car si la faculté de digérer a perdu de sa puissance, l’appétit participe à cet abaissement d’énergie fonctionnelle et vient nous inviter à une modération salutaire.
Est-il bon dans les temps humides et froids de faire usage des alcooliques? Nous pensons que si certains tempéraments doivent en être très-sobres, que si personne même ne peut être juge dans sa propre cause et doit consulter le médecin qui lui donne habituellement des soins et sait ce qui convient à la constitution dont il est doué, beaucoup d’individus peuvent, contre cette sorte de vicissitude atmosphérique, user avec beaucoup de prudence et de modération des liqueurs alcooliques et du café noir. Sous leur influence stimulante, la circulation augmentera d’activité et les forces musculaires y gagneront.
Puisque la faiblesse musculaire est considérable lorsque l’atmosphère est chaude et humide, puisque les facultés intellectuelles sont même diminuées, il faut, si on le peut, diminuer aussi l’activité du travail physique et donner moins de labeur à l’intelligence; mais nous sommes rarement à même de régler notre travail sur l’incertitude de l’atmosphère, elle servirait d’ailleurs trop souvent d’excuse à notre paresse, et les devoirs sociaux, ceux de la famille et de la profession, sont un stimulant assez puissant pour nous faire surmonter les obstacles que les influences extérieures apportent à l’exercice de nos facultés. Dans d’autres régions, là où les conditions climatériques sont peu variables et obligent les habitants à certain genre de vie, à certaines habitudes, les mœurs et les coutumes se moulent aux exigences du climat. En France, pays d’activité, d’initiative et d’intelligence, on est habitué de bonne heure à braver les vicissitudes atmosphériques et à déployer, chacun dans sa sphère, un courage et une énergie qui ne varient guère; mais on néglige trop souvent les précautions hygiéniques qui peuvent aider à surmonter les obstacles, et une foule de gens subissent les fâcheuses conséquences de l’humidité atmosphérique, tandis qu’il leur serait très-facile, ainsi que nous croyons l’avoir démontré, de s’y soustraire, au moins en grande partie.
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