Читать книгу: «En dialogue avec le monde»

À l’occasion du 150e anniversaire d’Economiesuisse, fédération des entreprises suisses 1870–2020

Impressum
Les éditions Hier und Jetzt bénéficient d’un soutien structurel de l’Office fédéral de la culture pour les années 2021–2024.
Ce livre est rédigé selon les règles d’orthographe en vigueur. Toutefois, les citations de sources anglaises et françaises sont reproduites dans leur orthographe originale. Les ajouts sont indiqués entre [crochets], les omissions sont signalées par […]. Les citations allemandes ont été traduites en français.
Photo de couverture : Le « Palmier », navire marchand de la Mission de Bâle, société commerciale, devant la côte de l’Afrique de l’Ouest, vers 1867, d’après une peinture à l’huile d’Oltmann Jaburg.
Traduction : Christine Reversac Baudry Traductions
Révision : Stephanie Mohler, Hier und Jetzt
Conception et mise en page : Simone Farner, Naima Schalcher, Zurich
Traitement des images : Benjamin Roffler, Hier und Jetzt
La version originale de cet ouvrage est parue en même temps en allemand : Im Austausch mit der Welt. Schweizer Unternehmen im 19. und 20. Jahrhundert
ISBN Édition imprimée 978-3-03919-516-9
ISBN E-Book 978-3-03919-968-6
ISBN Édition imprimée 978-3-03919-517-6
ISBN E-Book 978-3-03919-969-3
© 2021 Hier und Jetzt, Verlag für Kultur und Geschichte GmbH, Zurich, Suisse
www.hierundjetzt.ch
E-Book-Herstellung und Auslieferung:
Brockhaus Commission, Kornwestheim
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Mentions légales
Avant-propos
Les entreprises suisses dans l’économie mondiale : pionières de la mondialisation
L’« accord de libre-échange » de Marignan : économie extérieure, esprit d’entreprise et corporations bourgeoises
Subsidiarité, souveraineté, autodétermination
Directoire commercial de Saint-Gall-Appenzell
Le Blocus continental napoléonien (1803–1813) : la Suisse prise dans une guerre économique mondiale
Le Groupe de Coppet et l’esprit libéral
Le triomphe du libéralisme (1830–1869) : les bases de la prospérité
Le rapport Bowring de 1836
Le franc suisse
Peter Jenny (1824–1879)
De l’entrepreneuriat chrétien à la responsabilité sociale et à la durabilité des entreprises
L’apprentissage
La fondation de l’Union suisse du commerce et de l’industrie
Du Vorort à la présidence et à la direction
Le groupe d’intérêt spécial dans l’État
L’association faîtière, institution participant à la construction de l’appareil étatique au XIXe siècle
La « première mondialisation » après l’ouverture du canal du Suez en 1869 : les entreprises suisses dans le monde
Comment les négociants sont devenus des investisseurs
Du pays du tourisme à la Belle Époque au pays des organisations internationales
Merchants of peace : le Vorort prône la création d’une chambre de commerce internationale
De l’Office suisse d’expansion commerciale à la Switzerland Global Enterprise
La crise économique mondiale des années 1930 : secret bancaire et dévaluation du franc
Courant normal au cours de la Seconde Guerre mondiale : les origines du néolibéralisme
Hans Sulzer (1876–1959)
La Société pour le développement de l’économie Suisse
La Suisse internationale pendant la période de l’après-guerre : adhésions au GATT, à l’OCDE et à l’AELE
Heinrich Homberger (1896–1985)
Les bases juridiques du rôle politique de l’association
Le Vorort, la Société pour le développement de l’économie et le néolibéralisme
Le Vorort et l’État social
L’empire occulte ? Malaise dans le petit pays le plus riche du monde
La meurtre de Hanns Martin Schleyer
Le Vorort sous la pression de la droite et de la gauche : polarisation de la politique intérieure
Richard Reich (1927–1991)
Gerhard Winterberger (1922–1993)
L’industrie horlogère suisse : pôle d’attraction et nid à problèmes
« Small is Beautiful » : le Vorort prend soin des PME
Autres associations économiques en Suisse
L’association et la politique économique internationale des années 1990
L’exception Suisse : le traité de Maastricht et un Marignan diplomatique
Martine Brunschwig Graf (*1950)
La Délégation permanente des affaires économiques
Economiesuisse au XXIe siècle : retour aux valeurs fondamentales du libéralisme
Monika Rühl (*1963)
Johann Schneider-Ammann (*1952)
Les membres d’Economiesuisse
Businesseurope et Business at OECD
Les missions d’Economiesuisse à l’avenir : en dialogue avec le monde
Les intérêts négatifs et les taux d’intérêt naturels
Young Enterprise Switzerland (YES) et Junior Chamber International Switzerland
Le Swiss Economic Forum et le World Economic Forum
Droite et gauche
Think tanks
Liste des abréviations
Sources et littérature
Notes
Table des illustrations
Frise chronologique
L’auteure
In most of the manufacturing cantons of Switzerland the power of legislation is not only indirectly, but directly, in the hands of the whole body of the people. Were their commercial economy opposed to the common interest, it could not exist for a day. Sir John Bowring, 1836
Avant-propos
En 2020, Economiesuisse, la plus ancienne fédération d’entreprises du monde, aurait dû célébrer son 150e anniversaire. Pour cause de crise sanitaire, toutes les activités destinées à marquer cet anniversaire ont été reportées à l’année suivante. Soit parce que le risque d’infection au coronavirus était trop grand, soit parce que les rassemblements avec un public nombreux n’étaient plus autorisés. Cependant, il est bon de marquer un temps d’arrêt et de se rappeler comment les entreprises suisses ont mis à profit leur liberté d’entreprendre pour surmonter les crises passées.
Notre fédération a été portée sur les fonts baptismaux le 12 mars 1870 à l’occasion de la révision totale de la Constitution de notre jeune État fédéral. Cette fédération nationale fondée par des représentants des chambres de commerce cantonales avait pour but de défendre les intérêts des entreprises. Première à le faire en Europe, la Suisse inscrivait la liberté économique dans la Constitution de 1874. La « liberté du commerce et de l’industrie », pour reprendre l’expression consacrée, devait valoir sur tout le territoire de la Confédération. La Constitution de 1874 prévoyait cependant aussi la possibilité de restreindre la liberté économique en cas de nécessité, par exemple pour lutter contre les épidémies et épizooties (art. 31b). C’est exactement ce que nous venons de vivre au cours des douze derniers mois.
Si l’année de « notre » jubilé a donc été celle d’une pandémie virale globale, le 75e anniversaire de la fédération était tombé lui en 1945, en pleine Seconde Guerre mondiale. Lorsque notre fédération célébra son anniversaire en septembre 1945, après la fin de la guerre, l’Europe était en ruines. En 1970, lors des 100 ans, l’Europe venait de vivre une croissance économique sans précédent, les « Trente Glorieuses ».
En lien avec le 150e anniversaire en 2020, la pandémie actuelle nous permet de constater avec reconnaissance que la Suisse continue de fonctionner. Le tissu constitué par les associations et les fédérations, souvent moqué pour sa lourdeur, s’est révélé être une force constructive durant la crise sanitaire. Dans le seul domaine des associations économiques et professionnelles (employeurs et employés), on dénombre plus de 1700 organisations qui s’emploient à apporter des informations pratiques à leurs membres. En tant que faîtière de l’économie, Economiesuisse représente au niveau national vingt Chambres de commerce cantonales, une centaine d’associations de branche et quelque 100 000 entreprises qui comptent 2 millions de places de travail en Suisse environ et plus de 2,1 millions à l’étranger, dont beaucoup globalement dans le Sud.
La Suisse n’est pas seulement au cœur de l’Europe. Elle a aussi jeté des ponts avec le monde entier. Les investissements à long terme, le transfert de savoir-faire et la collaboration avec des personnes de toutes les cultures et tous les horizons sont la réalité quotidienne pour les entreprises helvétiques depuis le XIXe siècle. Notre économie ouverte a toujours entretenu des échanges avec le reste du monde. Des commerçants suisses ont pris le chemin de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique, pendant que des personnes venues d’autres pays ont trouvé une nouvelle patrie en Suisse.
Les anniversaires peuvent servir à réécrire l’histoire et donner naissance à des mythes et des légendes. Nous ne voulions pas de cela pour les 150 ans d’Economiesuisse. Un exercice d’introspection et d’autocongratulation nous aurait profondément déplu. Nous avons été mus non par la vanité, mais par la curiosité : que peut nous apprendre un regard scientifiquement aiguisé porté sur nos archives ? Que nous enseigne l’histoire de la politique économique de notre pays ? Et surtout, quelles expériences du passé peuvent nous servir dans un présent empreint d’incertitudes ?
Il va sans dire que l’ouvrage de l’historienne de l’économie Andrea Franc nous réjouit, puisqu’elle a analysé de manière approfondie l’évolution de la politique économique suisse et le rôle joué par notre fédération, depuis le blocus continental ordonné par Napoléon jusqu’à la politique « America First » prônée par Donald Trump. Sans relâche, elle a fouillé nos archives et replacé ses découvertes dans le contexte des événements politiques et économiques des 200 dernières années de l’histoire de notre pays.
Nous espérons que le présent ouvrage insufflera en vous l’esprit d’entreprise qui animait nos ancêtres, afin de relever avec courage les défis à venir.
Zurich, février 2021
Christoph Mäder, président d’Economiesuisse
Monika Rühl, présidente de la direction d’Economiesuisse
Les entreprises suisses dans l’économie mondiale
Pionières de la mondialisation
Pourquoi la Suisse est-elle le pays du monde le plus prospère et le plus stable au niveau politique ? Parce que pendant longtemps – les mauvaises langues pourraient même dire « aujourd’hui encore » – ce n’était pas du tout un « pays ». Il lui manquait un roi, un parti ou un groupe ethnique dominant, un président disposant d’un droit de veto, en d’autres termes :un État central planificateur avec un programme. Aujourd’hui encore, nombre de Suisses ont du mal à énumérer correctement les noms des sept conseillers fédéraux du premier coup. Le peuple a toujours choisi lui-même les politiques dont il a bénéficié. Sur le territoire suisse, les plus petites communautés possibles sont responsables depuis des siècles de leur propre bien-être et ont ainsi contribué à l’émergence d’institutions à la fois stables et dynamiques qui garantissent la paix, la sécurité et la prospérité. Si les entrepreneurs n’ont pas été entravés dans l’exercice de leurs activités par des autorités dépensières et pédantes imposant impôts et réglementations, ils ont en revanche dû prendre en main euxmêmes les questions de politique étrangère. Dès la fin du Moyen-Âge, la Confédération négocie des accords avec les souverains européens. Au XIXe siècle, face à l’industrialisation et à la mondialisation croissante, les entrepreneurs des cantons suisses règlent de nombreuses questions d’ordre gouvernemental, des services postaux aux missions diplomatiques à Constantinople ou à Shanghai en passant par la conclusion d’accords commerciaux avec les dynasties royales d’Europe. Il n’est donc pas surprenant que l’association suisse représentative des entreprises Economiesuisse, fondée en 1870, soit de loin la plus ancienne (et la plus importante au niveau de la politique intérieure) association d’entreprises au monde. Par ailleurs, cette association nationale s’appuie sur des chambres de commerce cantonales qui existent de plus longue date encore et dont l’histoire remonte parfois au Moyen-Âge. Il est toutefois intéressant de noter que l’innovation économique est souvent venue des classes bourgeoises moyennes installées dans les villes, notabene des sujets qui n’ont eu leur mot à dire dans la République helvétique qu’à partir de 1798. Au cours des siècles, des réfugiés de toute l’Europe apportent aussi capitaux et savoir-faire en Suisse. Au fil des générations, les membres des entreprises familiales innovantes réussissent cependant à faire partie du patriciat en acquérant des droits de cité. La plupart des cantons fédéraux appliquent un régime patricien, et ce sont justement les cantons ruraux de Suisse centrale à démocratie directe qui sont économiquement faibles sur le plan structurel et ne développent pratiquement aucune innovation.
La primauté de la liberté d’entreprise sur le programme politique d’un État central découle en fait d’une nécessité. Rappelons que la Suisse primitive est une région montagneuse difficilement praticable, dont une grande partie n’est même pas taxée par les Habsbourg à l’époque du serment du Grütli, car le voyage ardu vers une région aussi pauvre ne valait tout simplement pas la peine pour les percepteurs. Il manquait à ce pays l’éclat et l’aura politiques d’une monarchie historique qui aurait provoqué militairement les grands généraux. La Suisse s’affirme comme un petit pays au cœur de l’Europe qui ne se subordonne pas à l’institution politique européenne. Ce rôle, cette provocation, est nouveau et n’a émergé que très lentement dans le contexte des négociations sur la CEE et de la création de l’AELE, regroupement créé en 1960 et prônant le « libre-échange », la Suisse entraînant dans son sillage la Grande-Bretagne. Une fois de plus, ce rôle de la Suisse s’est imposé comme une nécessité : les entrepreneurs – petits, moyens ou grands – ne détestent rien tant que d’attirer l’attention des politiques. Au regard de la longue coopération de la Suisse avec la Grande-Bretagne en dehors de la CEE et considérant le retrait britannique de l’Union européenne (UE) le 1er février 2020, il n’est pas étonnant que la tradition helvétique de libreéchange ait intéressé des penseurs libéraux britanniques dès le début du XIXe siècle. Dans les années 1830, Sir John Bowring, parlementaire britannique de la Chambre des Communes, se rend dans plusieurs cantons suisses, visite des mairies, des usines, des écoles et des prisons et s’entretient longuement avec les présidents des chambres de commerce cantonales. Ce voyage, Bowring l’entreprend à une époque où la Suisse est un pays d’émigration pauvre, mais où, parallèlement, les bases libérales de la future prospérité sont déjà jetées. Même au XXIe siècle, le rapport Bowring de 1836 montre encore clairement ce qui constitue « le noyau du libéralisme » et donc de la Suisse : la prospérité de la nation repose sur la myriade de décisions prises par des individus qui assument des responsabilités à petite échelle. Ce n’est pas un souverain absolutiste qui a déterminé le destin de la Suisse, mais plutôt d’innombrables conseillers municipaux, présidents de corporation bourgeoises, députés des diètes cantonales, membres de commissions, conseillers communaux, politiciens cantonaux et fédéraux, directeurs d’associations, mais aussi ouvriers, agriculteurs et femmes au foyer. Dans certains cantons, les décisions sont prises au sein de la Landsgemeinde, une assemblée solennelle réunissant les citoyens ; au niveau de l’État fédéral, c’est le peuple qui décide. En 1870, les chambres de commerce cantonales fondent une association nationale, l’Union suisse du commerce et de l’industrie (USCI), aujourd’hui appelée Economiesuisse. Or, jusqu’au XXe siècle, cela signifie simplement que les chambres de commerce cantonales assument la gestion du Vorort à tour de rôle, calquant ainsi leur organisation sur celle de l’ancienne Confédération. Autrement dit, la chambre de commerce temporairement chargée de la gestion consulte les autres chambres et veille en fonction à la bonne administration des affaires.
Quelles valeurs libérales les présidents du Vorort invoquent-ils systématiquement ? Le mot « libéral » remonte au Moyen-Âge et recouvre de manière générale une attitude respectueuse et tolérante envers les autres. La pensée du libéralisme repose sur la compréhension de la liberté individuelle telle qu’elle est développée au siècle des Lumières. Le libéralisme est l’inverse de l’autoritarisme et implique un esprit critique plutôt que l’obéissance aveugle à un dogme. Au niveau de l’État, le libéralisme signifie qu’un gouvernement n’acquiert son pouvoir qu’avec l’assentiment du peuple et que tous les citoyens sont égaux devant la loi. En vertu de l’idée du libéralisme, la liberté de l’individu est indissociable de la prise de responsabilité et de la recherche du bonheur. Les entreprises suisses défendent ces valeurs. Celles-ci ne sont pas négociables. Cependant, l’application concrète de ces valeurs libérales a parfois dû être revue en interne au sein de l’association. Citons pour exemple les différences d’attitude du président du Vorort Hans Sulzer et de son directeur Heinrich Homberger pendant la politique de blocus des Alliés à l’encontre de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.
L’État-nation moderne de la Suisse voit le jour en même temps que l’Union suisse du commerce et de l’industrie. L’association a contribué à la construction de l’État. Dans les premières décennies d’existence de l’État fédéral, le Vorort réclame sans succès l’expansion du secrétariat au commerce. Cet échec s’explique notamment par le fait que le Vorort représente à l’origine essentiellement un groupe social spécifique composé de grands industriels et de banquiers. Si certaines des propositions modernes du Vorort concernant le commerce extérieur se voient rejetées par le jeune État fédéral, ce refus est néanmoins aussi l’expression du fédéralisme suisse. En effet, celui-ci ne s’entend pas uniquement au niveau géographique, mais il se réfère également aux différents groupes composant la société. La nation elle-même, et par conséquent la prospérité des nations, est un concept moderne, totalement indissociable de l’industrialisation, du commerce international et de l’entrepreneur bourgeois. La nation a pris naissance lorsque l’entrepreneur bourgeois a acquis des droits et réclamé la réglementation du marché afin de pouvoir exercer ses activités en bénéficiant d’une certaine sécurité juridique. Petite économie ouverte, la Suisse a dû défendre les connexions qu’elle a su tisser de par le monde, et ceci lors de plusieurs guerres commerciales du blocus continental de Napoléon au début du XIXe siècle à la politique « America First » de Donald Trump au XXIe siècle. L’histoire des chambres de commerce des cantons fédéraux, du Vorort, de la Société pour le développement de l’économie suisse (sdes) et enfin d’Economiesuisse est inséparable de celle de l’affirmation de la Suisse comme nation prospère.
Pour les chercheur.euse.s, les documents d’Economiesuisse conservés aux Archives d’histoire contemporaine de Zurich constituent un fond exceptionnel, sans équivalent au niveau mondial : un ensemble ininterrompu sur plus d’un siècle et demi de données non gouvernementales portant sur l’histoire économique de la nation « la plus prospère » du monde. Les résultats des recherches réalisées à partir de ces documents ont été intégrés dans les dernières publications internationales en la matière. Les titres tirés de la littérature sont énumérés à la fin du livre, les citations des documents d’archives répertoriées dans les notes de bas de page. Je tiens à adresser des remerciements à Anna E. Guhl, biographe du directeur du Vorort Heinrich Homberger. Un immense merci également à l’équipe des Archives d’histoire contemporaine de Zurich et à celle des Archives économiques suisses à Bâle. Par ailleurs, toute ma gratitude à mes anciens collègues du Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) puisque j’ai repris de nombreux articles et photos du DHS dans le présent ouvrage. Je tiens également à remercier Bruno Meier de la maison d’édition Hier und Jetzt, Stephanie Mohler, Andrea Schüpbach, Daniel Nerlich, Pierre Eichenberger, Sabine Pitteloud, Michael Wiesner, Marc Engelhard, Philippe Oggier, Pascal Wüthrich, Jan Atteslander, Thomas Pletscher, Monika Rühl, Oliver Steinmann, Tatja Vojnovic et enfin Christine Reversac Baudry.
Bâle, février 2021
Andrea Franc
L’« accord de libreéchange » de Marignan
Économie extérieure, esprit d’entreprise et corporations bourgeoises
Interrogée au début du XXIe siècle sur les atouts de la Suisse dans la mondialisation, Victoria Curzon-Price, professeure d’économie à Genève et présidente de la Société du Mont-Pèlerin, remonte loin en arrière, jusqu’à l’« immédiateté impériale » des cantons primitifs d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald. Elle estime que la Suisse doit sa prospérité à son traditionnel esprit d’ouverture au monde et à la préservation de la liberté de commerce. Une liberté acquise de haute lutte par les trois cantons de la Suisse primitive dès le XIIIe siècle, lorsque le Saint Empire leur accorde l’« immédiateté impériale », c’est-à-dire le droit de dépendre directement de la justice de l’empereur et non d’un bailli étranger. Comment se fait-il qu’une économiste du XXIe siècle évoque l’« immédiateté impériale » au Moyen-Âge pour expliquer le rôle de la Suisse dans la mondialisation ? Les économistes savent bien qu’un pays a besoin de « bonnes » institutions pour accéder à la prospérité et la maintenir. Dans le best-seller « Why nations fail » (2012), Daron Acemoglu et James A. Robinson citent de nombreux exemples du monde entier s’inscrivant sur plusieurs siècles pour appuyer la thèse selon laquelle de « bonnes » institutions ont apporté la paix et la prospérité aux pays et de « mauvaises » institutions les ont conduits à la ruine. Selon Victoria Curzon-Price, la Suisse dispose d’excellentes institutions – constituées au Moyen-Âge – pour faire face à la mondialisation. De structure traditionnelle, elles s’appuient sur la conception originelle de la liberté sous forme d’autonomie au niveau local, c’est-à-dire le plus bas possible.
Ce n’est pas un hasard si le mythe du Grütli – en dépit des historiens suisses s’efforçant déjà très tôt de le dissocier de la recherche historique sur le Moyen-Âge – est devenu une référence dans les écrits du libéralisme et du néolibéralisme. Moins du fait de penseurs libéraux suisses que d’intellectuels en exil qui se créent une nouvelle patrie au gré de leurs voyages et de leurs vacances en Suisse et s’approprient aussi un nouveau passé au travers de l’histoire helvétique. L’on sait ainsi que les économistes exilés des États-Unis participent aux réunions après-guerre de la néolibérale Société du Mont-Pèlerin à Seelisberg, dans le canton d’Uri, d’où ils suivent le sentier jusqu’au Grütli. Cette prairie mythique et la légende du serment qui y a été prêté offrent un canevas irrésistible sur lequel broder l’idée de liberté : ni palais royal ni bâtiment gouvernemental, mais une prairie (vide) pour symboliser la conception libérale de l’État. La prairie du Grütli est accessible à tous, en tout temps et prend alors vie. Les critiques libéraux de l’idée d’un État central stylisent le Grütli comme pendant du château de Versailles, du Reichstag, du Kremlin ou de la Cité interdite. Par ailleurs, le Grütli n’est qu’un lieu de rassemblement occasionnel – et symbolise, pour les libéraux, le concept de la démocratie directe ainsi que du fédéralisme.
Découvrant l’histoire helvétique et ses mythes à la fin du XVIIIe siècle, les penseurs européens idéalisent la Suisse comme berceau de la liberté. Même Karl Marx se joint aux chants de louange vantant les Suisses comme « gardiens de la liberté depuis près de six siècles ». Sans aucun fondement justifié, la prairie du Grütli devient le lieu mythique du libéralisme, et du néolibéralisme au XXe siècle. Poètes et penseurs se rendent au lac des Quatre-Cantons, dont Germaine de Staël et Lord Byron. Pendant ce temps, en Allemagne, Friedrich Schiller écrit la pièce « Guillaume Tell » (1804) et y fournit en quelque sorte le scénario des futures révolutions républicaines de l’Europe du XIXe siècle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le drame « Tell » de Schiller est joué sans interruption au Schauspielhaus de Zurich. En Allemagne, Hitler interdit la pièce en 1941. Voici les paroles souvent citées du serment du Grütli selon Schiller :
Nous jurons ici de former un seul peuple de frères,
que les malheurs et les dangers ne sépareront jamais.
Nous jurons d’être libres ainsi que l’ont été nos pères,
et de préférer toujours la mort à l’esclavage.
Ce que Schiller, imprégné de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, décrit dans son drame comme une lutte des Confédérés contre le joug des Habsbourg reflète, en fait, un développement plutôt lent et pacifique des institutions, par rapport aux habitudes de l’époque. Du XIIIe au XIXe siècle, les villes et cantons fédéraux élaborent une grande variété de formes d’autonomie. Dans les cantons primitifs notamment, des corporations exploitent en commun les forêts, pâturages, eaux ou chemins, d’où le terme allmend pour les terres communales appartenant à tous. De ces corporations se forment des communes politiques autonomes dont les familles établies de longue date détiennent les droits de jouissance. Les nouveaux habitants, contrairement à ceux déjà sur place, ne jouissent souvent d’aucuns droits. Il faut attendre la fondation de l’État fédéral en 1848 pour que tous les habitants de Suisse acquièrent après plusieurs tentatives infructueuses la nationalité et des droits de cité. Cependant, de nombreuses communes suisses comptent encore aujourd’hui des corporations bourgeoises propriétaires de vastes forêts ou de champs inspectés les jours dits de ban. Certaines d’entre elles gèrent des structures sociales telles que maisons de repos et foyers pour personnes âgées. Par cette tradition corporative en Suisse, la commune politique, plus petite entité autonome, est en même temps responsable non seulement du territoire et de l’infrastructure, mais aussi de ses habitants et donc de l’action sociale.
Il faudra attendre le XXe siècle pour que des penseurs libéraux identifient cette autogestion au niveau des plus petites entités territoriales comme un aspect central supplémentaire des «bonnes» institutions suisses. Les économistes parlent alors de fédéralisme, de décentralisation ou encore de « small is beautiful ». Au lieu de lutter contre le joug imposé par une autorité, les institutions créées dans les cantons suisses maintiennent le pouvoir de décision au niveau le plus bas. Après la guerre, Gerhard Winterberger, directeur de l’USCI, évoque volontiers l’autonomie communale comme le parfait exemple du système étatique suisse : tant qu’une petite commune est maître de son destin, aucune autorité ne peut abuser de son pouvoir à son égard et, inversement, les communes autogérées ne peuvent blâmer aucune autorité de leur propre mauvaise gestion. L’ordre spontané en résultant, dans lequel la plus petite institution ou même un individu doit assumer ses propres responsabilités, apporte non seulement la paix, mais aussi la prospérité.
La prairie du Grütli, photo de Werner Friedli, 1948.
Au cours des premiers siècles de la Confédération suisse, les différents cantons, en l’occurrence Uri, Schwyz et Unterwald, puis Lucerne, Zurich, Glaris, Zoug et Berne, forment des alliances. Ils sont rejoints jusqu’en 1513 par Fribourg, Soleure, Bâle, Schaffhouse et Appenzell. Au besoin, des délégués de ces cantons souverains se réunissent pour traiter des affaires communes. À partir du XVIIe siècle, l’assemblée des députés des cantons fédéraux est appelée Tag pour jour d’assemblée, devenant « diète » en français. Jusqu’à la fondation de l’État fédéral en 1848 – à part l’interruption entre 1798 et 1813 – la Suisse consiste en une confédération d’États, et la Diète fédérale représente l’assemblée des cantons de l’ancienne Confédération suisse, les Orte. Le canton qui convoque la Diète fédérale et en assume la présidence est appelé canton directeur, ou Vorort. La Diète s’occupe, entre autres, de la protection des droits commerciaux des cantons fédéraux, en particulier vis-à-vis de la France, superpuissance économique de l’Europe à la fin du Moyen-Âge et au début des temps modernes. Pour les cantons de la fin du Moyen-Âge situés sur le territoire suisse actuel, être livrés à l’arbitraire français peut coûter cher. En effet, lorsque Genève refuse de se subordonner à Louis XI au XVe siècle, ce dernier interdit alors aux marchands français de se rendre à la foire internationale de Genève et désigne officiellement Lyon pour la remplacer. La disparition de cette plaque tournante s’avère dramatique pour nombre de commerces suisses, notamment pour les manufactures de drap de Fribourg déjà affaiblies par l’augmentation des droits de douane appliqués par l’Angleterre sur leurs exportations de laine. L’importation devenue trop coûteuse de la laine anglaise jusqu’à Fribourg et la perte de ce débouché important ont raison de cette industrie des bords de la Sarine. Pour certaines régions de Suisse, le libre-échange à l’échelle européenne revêt donc une importance essentielle dès la fin du Moyen-Âge. Les accords de libre-échange deviennent une activité fondamentale de la Diète qui, grâce au traité de Paix perpétuelle scellé après la défaite à Marignan, garantit ainsi la liberté de commerce pour la Confédération au début des temps modernes.
Marignan est célèbre pour la bataille de 1515, que les Confédérés perdent face au roi de France et après laquelle ils abandonnent leur politique expansionniste. Cette défaite mène à la Paix perpétuelle, un important accord de libre-échange. Par ce traité de 1516, François Ier, roi de France, accorde aux Confédérés le libre accès au marché français. En contrepartie, la France est autorisée à lever des mercenaires dans les cantons fédéraux. La bataille de Marignan en 1515 amorce une phase de libreéchange de plusieurs siècles entre les Confédérés et la France, qui est alors la première puissance d’Europe. Cela est d’autant plus important que la Paix perpétuelle est suivie par la Réforme, laquelle s’accompagne de bouleversements religieux, sociaux et politiques, mais marque aussi l’orientation du développement économique de la Suisse. Les préoccupations économiques et en particulier la liberté des commerçants fédéraux initient en quelque sorte la reconnaissance de la souveraineté des cantons fédéraux par les grandes puissances européennes et, au bout du compte, la fondation de l’État suisse. La Diète envoie des délégués ad hoc à la cour de France, par exemple, qui interviennent en faveur des commerçants suisses. Si le bourgmestre de Bâle, Johann Rudolf Wettstein, se rend à la signature de la paix de Westphalie en 1648, c’est à l’origine uniquement pour obtenir que les marchands de Bâle ne soient plus soumis à la juridiction du Saint-Empire, mais relèvent de la seule juridiction bâloise. Or, un délégué français lui donne alors l’idée de négocier un statut de souveraineté pour la Suisse. Ainsi, la paix de Westphalie marque la fin de l’immédiateté impériale et le début de la souveraineté de la Confédération, qui ne consiste encore qu’en un groupement peu structuré de petits cantons. Parallèlement, ces traités lèvent l’interdiction de l’intérêt de l’église catholique pour les territoires réformés, posant la première pierre de la place financière suisse. La souveraineté garantie par la paix de Westphalie étant politique, la Confédération se trouve propulsée au rang de terre d’exil de l’Europe et connaît de ce fait un boom économique sans précédent. L’arrivée de réfugiés huguenots de toute l’Europe, avec leurs innovations et leurs réseaux économiques, élève la Suisse au rang de pays le plus industrialisé d’Europe au XVIIIe siècle, juste avant la Révolution française. À la veille de l’ère napoléonienne, un pays de marchands et de mercenaires s’est transformé en une nation industrielle.
Alors qu’elle a renoncé à sa politique d’expansion lors de la bataille de Marignan en 1515, la Confédération voit à l’inverse affluer des protestants dotés d’une bonne formation et d’un sens aigu des affaires. Chassés par la Contre-Réforme, ceux-ci fuient la France, l’Italie et les territoires allemands, mais aussi la Hongrie, l’Espagne ou l’Angleterre. En plus de leur capital patrimonial, ces réfugiés protestants apportent aussi un capital humain sous forme de connaissances et de savoir-faire dans l’industrie et la finance. Si, dans leur majorité, les huguenots poursuivent leur route vers le Palatinat, la Bohême ou la Prusse, ils apportent néanmoins des innovations, reprises par la moyenne bourgeoisie notamment de Genève et de Neuchâtel ainsi que celle des cantons de Vaud et d’Argovie. Pourquoi investir dans de coûteuses guerres d’expansion alors que les capitaux et les innovations viennent d’eux-mêmes en Suisse ? Les chambres de commerce cantonales – et donc Economiesuisse au sens large – sont issues des commissions formées par les cantons fédéraux pour encadrer ces réfugiés. Les premières chambres de commerce cantonales sont donc pour la plupart des commissions économiques chargées de veiller à ce que les réfugiés protestants mettent en valeur leur patrimoine et leur savoir-faire en Suisse. Tandis que les huguenots ouvrent des manufactures de rubans de soie, des banques et des ateliers d’horlogerie, les commissions économiques perdurent et veillent à la mise en place des institutions nécessaires au bon fonctionnement de l’activité économique. Jusqu’au XVIIIe siècle, les directoires commerciaux cantonaux se retrouvent ainsi chargés du service postal, établissent des règlements, ouvrent des tribunaux d’arbitrage et agissent comme promoteurs de la recherche et du développement, par exemple par le biais de concours, de prix et de contributions. Les chambres de commerce cantonales deviennent les institutions fixant le cadre de l’industrialisation en Suisse. Le XVIIe siècle apporte une seconde vague de huguenots, principalement en provenance de France, après la révocation en 1685 par le Roi-Soleil Louis XIV de l’édit de Nantes qui concédait des droits et des lieux de refuge aux protestants. Avec cette seconde vague de persécution des protestants, plus de 60 000 réfugiés de France arrivent en quelques années en Suisse, qui compte alors environ un million d’habitants. Des milliers d’autres suivent d’Italie et d’Allemagne. La majorité de ces protestants poursuit toutefois son voyage.
D’un point de vue économique, l’accueil de réfugiés religieux et la Paix perpétuelle avec la France posent d’importants jalons pour la transformation de la Suisse en nation la plus prospère d’Europe. Si les Pays-Bas dominent encore par le commerce et les sciences, les familles huguenotes transforment la Suisse en une plaque tournante des réseaux bancaires et commerciaux européens qui s’étendent de Genève à Amsterdam et Londres en passant par Bâle. Au XVIIIe siècle, les industries textile et horlogère se développent en Suisse orientale et dans l’Arc jurassien sous la forme de maisons d’édition, reprenant en partie des manufactures textiles qui existent depuis le Moyen-Âge. Les entrepreneurs fournissent les familles paysannes en matières premières comme le coton, importé d’Angleterre, puis exportent vers l’Europe et le Nouveau Monde, Amérique, Asie et Afrique, les cotonnades ainsi confectionnées au coin de la cheminée. Reposant sur un groupement d’États et un pouvoir décisionnel au niveau local et le plus bas possible, le système de l’ancienne Confédération s’avère immunisé contre les écueils institutionnels sur lesquels les grandes puissances européennes se fracassent au début de l’ère moderne : l’absolutisme et le mercantilisme. L’expulsion des huguenots et de nombreux interdits économiques promulgués par le Roi-Soleil, qui règne en monarque absolutiste de 1643 à 1715, précipitent le déclin de la France comme grande puissance économique au niveau européen. Or, la Grande-Bretagne interdit elle aussi la transformation du coton au XVIIIe siècle afin de protéger la production locale de laine, de lin et de chanvre. Ces mauvaises décisions économiques de souverains absolutistes et de planificateurs mercantilistes propulsent alors temporairement la Suisse au rang de premier pays exportateur de produits en coton. Sur le plan intellectuel également, la théorie du mercantilisme s’impose dans toute l’Europe. De fait, nombre de penseurs européens sont convaincus qu’il revient à l’État de diriger l’économie et de protéger les industries.
En l’absence d’un État centralisé autoritaire, la Suisse est épargnée par les politiques de planification et de protection mercantilistes. Au XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, elle forme donc un vrai îlot de libre-échange en Europe. Seule la Chambre de commerce de Berne, plus tard Conseil de commerce, tente brièvement une politique économique mercantiliste. Si cela ne porte pas préjudice à l’économie bernoise, c’est parce que l’État de Berne s’est en même temps positionné comme premier investisseur institutionnel d’Europe et connaît un tel succès sur le marché financier de Londres qu’il ne prélève pratiquement pas d’impôts au XVIIIe siècle. En 1798 cependant, l’armée française confisque le trésor public de Berne. Si le Grand Conseil bernois doit surtout sa réussite à ses opérations financières jusqu’à la Révolution française, l’industrialisation de la Suisse s’opère ailleurs : en Suisse orientale et dans le Jura. Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, les directoires commerciaux et les autorités des différents cantons fédéraux définissent des lois régissant l’exercice d’une activité commerciale, afin de créer un cadre pour les industries textile et horlogère en plein essor. Par ailleurs, les cantons fédéraux coopèrent pour maintenir des droits de douane faibles au sein de la Confédération afin de ne pas renchérir les produits des manufactures suisses. La Confédération est alors comme un tigre d’Asie pour l’Europe, avec ses artisans bien formés produisant à bas prix des produits compétitifs pour le marché mondial.
Affiche pour le scrutin sur le Statut horloger de la Société pour le développement de l’économie suisse, 1961.
La construction économique et politique de l’État suisse est concomitante à la construction de l’identité au niveau idéologique : les Suisses se considèrent comme un peuple de paysans simples et travailleurs, mais un peuple « élu ». Au XVe siècle déjà, dans le « Livre blanc de Sarnen », l’histoire de Guillaume Tell et de la fondation de la Confédération suisse est présentée comme l’allégorie de l’épisode biblique de David contre Goliath. Les Suisses se considèrent comme des paysans pauvres, mais pieux et nobles qui se rebellent contre les seigneurs féodaux européens, tel le berger David contre le géant Goliath. Le modeste fermier sert directement le Seigneur Dieu, il est son homme de main. Parallèlement au déploiement de l’industrialisation et de la finance en Suisse comme nulle part ailleurs en Europe, la Suisse forge son identité nationale de pays de simples paysans et bergers. Cette autodéfinition, la Suisse l’affiche durant la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la défense spirituelle, sous la devise « Schweizerart ist Bauernart » (Par nature, le Suisse est un paysan). Elle façonne aussi sa politique européenne dans la seconde moitié du XXe siècle. Lorsqu’il écrit à son mentor Wilhelm Röpke, professeur d’économie enseignant à Genève, Gerhard Winterberger, directeur de l’Union suisse du commerce et de l’industrie (Vorort), signe « Ihr Hirtenknabe » (votre jeune berger), s’attribuant ainsi sans détour le rôle de David. Les écrits de Winterberger assignent par ailleurs le rôle de Goliath aux grandes puissances européennes environnantes et à la CEE en cours de formation : en 1960, il précise ainsi qu’une adhésion à la CEE « porterait un coup mortel à la Suisse et anéantirait notre mode de vie politique ». Selon lui, l’« habitus spirituel des paysans de montagne » a contribué au succès de la Suisse à travers les siècles, tandis que la noblesse européenne méprise les Suisses, ces rustres, tout en enviant la liberté des paysans de montagne helvétiques. Dans son drame « Guillaume Tell », Friedrich Schiller exprime cette jalousie de l’aristocratie européenne à l’encontre des Suisses libres au travers de son personnage, la Stauffacher , qui interpelle ainsi son mari :
Tu excites son envie parce que tu as le bonheur de vivre en homme libre sur ton propre héritage, tandis que lui n’en a aucun.
Tu tiens ta maison en fief de l’empereur et de l’Empire, tu peux la montrer aussi fièrement qu’un prince d’Empire montre ses terres ;
tu ne reconnais au-dessus de toi d’autre seigneur que le premier de la chrétienté.
Jusqu’à ce jour, cette image du simple paysan, berger ou bûcheron préférant vivre dans la pauvreté et travailler dur plutôt que de s’agenouiller devant des baillis étrangers façonne la politique économique de la Suisse. Évoquer l’insoumission des Confédérés, hommes simples mais libres, est particulièrement important à l’époque de l’absolutisme et des troubles politiques, lorsque les marchands suisses ne respectent pas les normes protectrices mercantilistes des grandes puissances et qu’exportation est quasiment synonyme de contrebande. Sous l’Ancien Régime, les commerçants suisses font de la contrebande d’indiennes (toiles de coton imprimées en couleur), de montres et de tabac, mais aussi de livres interdits ou censurés en Europe. L’économie et la vision du monde, l’échange de biens ou d’idées, sont indissociables. Avec la Révolution française de 1789, qui tranche littéralement la gorge à l’ère de l’absolutisme, l’exportation de biens et d’idées depuis la Suisse devient très difficile et dangereuse pendant près de deux décennies et, en dépit de la contrebande pratiquée par les commerçants suisses à leurs risques et périls, de nombreuses régions de Suisse se retrouvent appauvries au début du XIXe siècle. Le blocus économique de Napoléon est plus destructeur que ses dévastations militaires.
La Révolution française se traduit non seulement par un afflux de milliers de réfugiés en quelques années – comme chaque révolution européenne – mais aussi par l’émergence d’idées nouvelles. Soutenues par les politiciens suisses, elles sont mises en œuvre en certains endroits de plein gré, à d’autres sous la contrainte, après l’invasion des troupes françaises. En avril 1798, la République helvétique remplace l’ancienne Confédération. La nouvelle constitution instaure l’égalité politique entre tous les cantons fédéraux et accorde le droit de suffrage aux hommes dès 20 ans – à l’exception des juifs. L’époque dite de l’Helvétique, période de transition entre 1798 et l’acte de Médiation de Napoléon en 1803, met abruptement fin aux multiples dépendances politiques régionales établies au cours des siècles ainsi qu’aux juridictions disparates. La République helvétique manque se désintégrer durant la guerre civile. Selon de toutes récentes affirmations d’historiens, l’affirmation de la Suisse comme entité étatique au sein de l’Europe doit beaucoup à la Médiation de Napoléon en 1803. Ce dernier supprime surtout la centralisation des pouvoirs de la constitution helvétique et affirme à la place une organisation fédérale s’appuyant sur la souveraineté des cantons. Ironie de l’histoire, le fédéralisme, caractéristique distinctive de l’État suisse, a donc été décidé par l’un des dictateurs les plus sanguinaires dans la genèse de l’Europe.
Subsidiarité, souveraineté, autodétermination
Subsidiarité est le terme juridique désignant le principe de l’autonomie au niveau le plus bas possible. À l’époque moderne, la théorie de la subsidiarité est d’abord formulée par le pape Pie XI, en 1931, dans la doctrine sociale catholique. Dans ce contexte, elle se veut un code de conduite éthique, qui incite les individus à assumer la responsabilité de leurs actes. Elle est ensuite développée par des économistes libéraux comme Friedrich August von Hayek qui soulignent le droit de l’individu à la liberté ainsi que l’importance de cette théorie pour la performance économique et la préservation du marché en tant que processus de découverte. Le principe de subsidiarité est au cœur du concept réglementaire de l’économie sociale de marché tel qu’appliqué en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Il est inscrit à l’article 5 du traité de Maastricht sur l’Union européenne de 1992 et à l’article 5a de la nouvelle Constitution fédérale de 1999. L’article 5 est donc commun à la Constitution fédérale de la Confédération suisse et au traité sur l’Union européenne. La souveraineté, ou plus communément l’autodétermination, désigne l’autodétermination juridique exclusive.
Directoire commercial de Saint-Gall-Appenzell
La chambre de commerce de loin la plus ancienne de Suisse est la Chambre de commerce et d’industrie de Saint-Gall-Appenzell. À la fin du Moyen-Âge, des marchands saint-gallois se réunissent au sein de la société du Notenstein pour organiser leur commerce de toile de lin à l’échelle européenne. L’un des premiers registres des membres date du 15 août 1466. La famille de commerçants Zyli, membre de la société du Notenstein dès le début, se lance dans l’activité bancaire au XVIIIe siècle. Le siège de l’entreprise se trouve dans la « Haus zum Notenstein », près de la porte Brühl, en bordure des vieux quartiers de Saint-Gall. Dans les années 1630, la société moyenâgeuse du Notenstein est dépassée avec ses quelques familles membres. Les entrepreneurs de la ville se constituent alors en assemblée générale et, quelques années plus tard, c’est la naissance de la corporation commerciale de Saint-Gall, dirigée par un directoire. Le Directoire commercial de Saint-Gall - ainsi dénommé à partir de ce moment-là et jusque dans les années 1990 - assume localement des tâches de politique financière et de marché et défend les intérêts des négociants saint-gallois à l’encontre des cantons fédéraux et des pays étrangers. Les commerçants de Saint-Gall sont confrontés à la concurrence venant d’Appenzell. Au XVIIIe siècle, la famille Zellweger, réformée, façonne le commerce de toiles de lin, puis du coton brut et de tissus de coton. Cette famille dirige des entreprises textiles prospères et installe des filiales à Lyon, Gênes et Barcelone. Pendant le Blocus continental napoléonien au début du XIXe siècle, les commerçants suisses en général et ceux de Saint-Gall et d’Appenzell en particulier bataillent pour préserver le libreéchange. Président du Directoire de 1863 à 1886, le commerçant saint-gallois Carl Emil Viktor von Gonzenbach joue un rôle majeur lors de la création de l’Union suisse du commerce et de l’industrie. Comme cette corporation commerciale n’accepte que des citoyens de la ville de St-Gall, une chambre de commerce et de l’industrie se crée au niveau cantonal en 1875 ; à l’instar du Directoire commercial, elle devient également membre de l’USCI en 1887. Au XXe siècle, Ueli Forster, entrepreneur textile de Saint-Gall, est membre du Directoire commercial et, après la fusion de celui-ci avec la Chambre de commerce et d’industrie cantonale en la Chambre de commerce et d’industrie de Saint-Gall-Appenzell en 1991, il en devient le premier président. En 2001, Forster reprend la présidence d’Economiesuisse, nouvellement créée.
La maison de la société du Notenstein à côté de la porte Brühl à Saint-Gall, XVIIe siècle.
Le Blocus continental napoléonien (1803–1813)
La Suisse prise dans une guerre économique mondiale
Les guerres napoléoniennes coûtent la vie à des millions de personnes. La domination napoléonienne s’accompagne par ailleurs d’une longue guerre économique – surtout contre l’Angleterre – qui appauvrit l’ensemble du continent européen. La France ayant connu un état proche de la guerre civile pendant la décennie qui suit la Révolution française de 1789, le règne de Napoléon paraît souvent sous un jour positif dans l’historiographie. Napoléon Bonaparte devient en 1799 l’un des trois consuls à la tête de la France, se fait sacrer empereur en 1804 et est exilé par les Alliés sur l’île britannique d’Elbe en 1815.
Au XVIIIe siècle, la France, ancienne puissance économique, stagne et accumule les dettes sous le règne du Roi-Soleil Louis XIV et de ses successeurs. Pendant ce temps, l’Angleterre et les Pays-Bas se bâtissent un empire dans le Nouveau Monde, en Amérique et en Asie. La Suisse et certaines régions allemandes bénéficient de cette expansion politique au niveau économique en appuyant leur prospérité sur le commerce et la transformation industrielle de denrées coloniales. Au temps de la Révolution déjà, l’élite dirigeante de France considère cela d’un mauvais œil. Après sa prise du pouvoir, Napoléon s’attèle d’abord à briser la suprématie économique de l’Angleterre. Il annihile ensuite celle des Pays-Bas en les annexant purement et simplement et en intronisant son frère Louis comme roi. Napoléon exige des autres pays du continent européen qu’ils rompent tout contact avec l’Angleterre et s’inscrivent dès lors dans un système dit continental. Non seulement l’importation de marchandises anglaises est interdite, mais aucun Anglais n’est autorisé à fouler le sol du continent européen. Conscient qu’il n’a pas les moyens militaires de conquérir les colonies d’outre-mer des Anglais et des Néerlandais, il annexe sans autre forme de procès les Pays-Bas, puis coupe les flux commerciaux des colonies et des États-Unis d’Amérique – qui viennent d’acquérir leur indépendance – vers l’Angleterre. Il accepte que le Blocus précipite des millions d’européens dans la misère, d’autant plus qu’il sacrifie des centaines de milliers de soldats sur les champs de bataille. Napoléon a une piètre opinion de la Confédération et il l’exprime aux émissaires suisses dès 1802 : « Vous ne pouvez avoir de grandes finances. Vous êtes un pays pauvre. » Cela ne l’empêche pourtant pas de dilapider le trésor public de Berne qu’il s’est approprié pour financer sa campagne d’Égypte ni, une fois devenu empereur en 1804, d’ajouter officiellement en 1806, après la signature de l’acte de Médiation de 1803, le titre de « médiateur de la Confédération suisse » à sa titulature. Après le traité de Vienne, il y adjoindra celui de « seigneur de Rhäzüns » en 1810, les Autrichiens lui ayant cédé la seigneurie et le château.
Les Britanniques savent mettre à profit leur victoire lors de la bataille de Trafalgar en 1805, et leurs forces navales coupent complètement la France de ses colonies d’outre-mer. Face au Blocus continental, les Britanniques contrôlent aussi les navires neutres, se prémunissent contre la piraterie et aident leur flotte marchande à ouvrir – plus que jamais – de nouveaux marchés outre-mer. Pays enclavé, la Suisse marche dans le sillage de la Grande-Bretagne. Ainsi s’esquisse, au début du XIXe siècle, le futur grand rôle géopolitique et économique de la Grande-Bretagne, même si la France de Napoléon paraît dans un premier temps invincible sur le continent. En Suisse, en plein bouleversements politiques à la suite de l’Helvétique et de la Médiation de 1803, l’heure des directoires commerciaux cantonaux est venue. L’appareil étatique de l’ancienne Confédération est dissous et, à partir de 1798, des formes de régime sans cesse différentes sont imposées à la Suisse, à la va-vite. Pendant ce temps, des organisations commerciales comme le Directoire commercial de Saint-Gall subsistent et défendent les intérêts des négociants suisses et de l’industrie. En 1798, il n’existe officiellement plus que les chambres de commerce de Saint-Gall et de Zurich, mais de nouvelles se forment aussitôt dans les autres cantons. Pendant que les chambres de commerce cantonales supervisent concrètement les activités de contrebande des commerçants, le canton directeur de Berne en la personne de Niklaus Rudolf von Wattenwyl, Landammann de la Suisse et président de la Diète, tente d’apaiser l’ambassadeur de France en Suisse et de négocier la réduction des droits de douane. Tandis que les incessantes hausses tarifaires et restrictions à l’importation imposées par Napoléon finissent par condamner de jure les débouchés en France, principal partenaire commercial de la Suisse pendant trois siècles, la Suisse devient de facto la plaque tournante du continent pour les matières premières. Que les commerçants suisses ne respectent pas le Blocus contrarie énormément le chargé d’affaires de France en Suisse. Il les qualifie d’ailleurs de « contrebandiers » et de « fraudeurs ». Au même moment, Napoléon lève une armée de 8000 mercenaires en Suisse, dont les derniers survivants défendent les ponts sur la rivière biélorusse Bérézina, lors de la campagne de Russie en 1812. Malgré l’intervention des Suisses sur les bords de la Bérézina, le fragile équilibre entre la France et la Suisse depuis la Paix perpétuelle de 1516 – privilèges commerciaux français contre mercenaires suisses – ne tient littéralement plus qu’à un fil de soie grège. Dans la principauté de Neuchâtel, au curieux statut double de canton et de principauté restituée au roi de Prusse, la destruction par le feu des marchandises britanniques est décrétée en 1810. La Suisse est alors au creux de la vague causée par le Blocus continental.
Si la Confédération subit déjà les effets des mesures protectionnistes françaises avant le Blocus décrété en 1803, la guerre économique éclate réellement en octobre de cette même année. En effet, la France décide de frapper les exportations suisses de cotonnades de lourdes taxes avant de les interdire totalement en février 1806. Même le transit de produits manufacturés suisses vers l’Espagne est prohibé. Napoléon proscrit en 1804 toute exportation vers la Suisse de chanvre et de lin belges ou alsaciens ; en 1805, les livraisons de soie grège piémontaise sont également interdites. Sous la pression politique extérieure, la Diète se rallie en 1806 à l’interdiction d’importer des marchandises britanniques, à la seule exception, admise par le gouvernement français, des filés mécaniques, produit de base des tisserands suisses. L’application de ces mesures est confiée aux cantons frontaliers, et le trafic commercial avec le nord et l’est est restreint et doit passer par treize postes de douane seulement. Durant les années suivantes, la Suisse importe du Levant presque tout le coton brut, en particulier égyptien, indispensable à la survie de son industrie textile.
Par le décret de Trianon d’août 1810, toutes les denrées coloniales – sauf françaises – sont frappées d’une taxe douanière pouvant atteindre 50 pour cent de leur valeur. Des tribunaux spéciaux sont alors créés pour réprimer la contrebande. Les inspecteurs de Napoléon dressent des listes noires des sociétés suisses faisant prétendument de la contrebande et veulent confisquer leurs stocks de marchandises. Les États frontaliers reçoivent l’ordre d’instaurer un blocus complet contre la Suisse. La mise sous séquestre des denrées coloniales et produits manufacturés anglais, couplée à l’interdiction d’exporter des denrées coloniales et du coton levantin de l’Italie, du Bade, du Wurtemberg et de la Bavière vers la Suisse provoquent du chômage dans l’est du pays et ruinent des maisons de commerce à Bâle et à Zurich. En octobre 1810, les troupes italiennes occupent le Tessin, avec l’accord de Napoléon, sous prétexte de lutter contre la contrebande. Par un appel urgent évoquant la situation économique précaire des cantons, le Landamman von Wattenwyl obtient fin décembre 1810 que Napoléon autorise à nouveau l’importation de coton levantin et que la Confédération du Rhin lève son interdiction de transit en 1811. Jusqu’à la fin du règne napoléonien par la bataille de Leipzig en 1813, la Suisse connaît faillites, famine et chômage. Le déclin de l’industrie de la broderie est prévisible.
Sur le plan international, la nature du commerce mondial change profondément à l’époque du Blocus, mais aussi les idées qui ont façonné la vision du monde de la population européenne – ce qui se répercute à nouveau sur le commerce mondial. En 1807, en pleine guerre commerciale napoléonienne, le Parlement britannique interdit le trafic transatlantique d’esclaves. Ainsi prend fin le commerce triangulaire, structure sous-jacente du commerce mondial au XVIIIe siècle. Jusqu’au début du XIXe siècle, les esclaves sont considérés comme des denrées coloniales, au même titre que le coton, le sucre de canne, le thé, les épices ou le tabac. L’abolition de 1807 rend aux esclaves leur dignité d’êtres humains. Les sociétés européennes commencent à prendre conscience des conditions de travail dans lesquelles les produits coloniaux sont fabriqués et, d’une manière générale, des conditions de vie des populations d’outremer. Le philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau, fils d’un horloger huguenot, a déjà sévèrement condamné l’esclavage au XVIIIe siècle et, par ses œuvres, ouvert la voie à la Révolution française. Au début du XIXe siècle, les Lumières pressenties par Rousseau et d’autres philosophes se traduisent par des lois concrètes conférant une orientation différente au commerce mondial.
Napoléon inscrit les commerçants suisses sur une « liste noire ». Lettre du chargé d’affaires de France, Rouyer, à la Diète fédérale, 11 octobre 1810
Monsieur le Landamman,
Sa Majesté l’Empereur a reçu de nouveaux renseignements sur les nombreuses expéditions de marchandises anglaises et de denrées coloniales qu’on dirige habituellement sur la Suisse. Tous les capitalistes anglais qui avaient par eux-mêmes ou par leurs correspondants des entrepôts dans les villes hanséatiques, dans le Holstein, en Hollande et dans plusieurs parties de l’Allemagne, se sont efforcés de transporter en Helvétie leurs magasins, depuis que partout ailleurs des tarifs ou des lois prohibitifs sont uniformément établis. Toutes les routes d’Allemagne sont encombrées de ces marchandises, qu’on fait passer en Suisse, et les expéditionnaires vont jusqu’à doubler et tripler les prix de transport pour augmenter le nombre des envois.
On a particulièrement remarqué que les cotons d’Amérique, les « Twists » ou « Fils de coton » débarqués dans les premiers mois de cette année ou jetés en contrebande sur les côtes de la Baltique, ont été successivement dirigés vers la Suisse, que les commissionnaires établis dans les principales villes d’Allemagne, craignant le séquestre des marchandises de fabriques anglaises et des denrées coloniales, font prendre la même direction à celles qu’ils avaient déjà dans leurs magasins, qu’ils les adressent principalement à Bâle, Berne, Zurich, Winterthour et Schaffhouse. La maison des frères Mérian de Bâle s’occupe avec plus d’activité que toutes autres de ces expéditions. Je joins ici la liste qui m’a été envoyée par mon gouvernement, des négociants suisses auxquels des envois de coton anglais, de marchandises et denrées coloniales continuent d’être habituellement expédiés par leurs correspondants d’Allemagne, surtout par ceux de Leipzig et de Francfort. Toutes ces marchandises ne proviennent pas de prises faites par les corsaires et de ventes de cargaisons confisquées. On regarde la plupart de ces expéditions comme le résultat d’un concert frauduleux entre les négociants, et ceux-ci recueillent en dernier résultat les principaux avantages de cette contrebande, qui se fait en Suisse avec plus d’activité que partout ailleurs, quoi qu’elle y soit prohibée par les lois.
Il n’est pas possible que cet ordre de choses subsiste plus longtemps. La Suisse doit marcher dans le sens des pays qui l’environnent, et les mêmes mesures doivent y être mises à exécution.
[…]
Agréez, Monsieur le Landamman, etc.
Le chargé d’affaires de France en Suisse, Rouyer
Au XVIIIe siècle, les marchands suisses, comme d’autres commerçants européens, prennent des parts dans des «négriers». Ces navires chargés d’armes, de textiles et de bijoux se rendent en Afrique de l’Ouest pour y troquer leur cargaison contre des esclaves qu’ils transportent ensuite vers l’Amérique, où ils les échangent contre des matières premières, notamment du coton. Ces dernières décennies, les chercheurs en histoire économique se sont posé la question de savoir si la révolution industrielle en Europe, et à plus forte raison en Suisse, l’un des premiers pays industrialisés, aurait été possible sans commerce triangulaire. D’après des recherches toutes récentes, cette révolution a surtout été alimentée par l’innovation technologique et seulement à 15 pour cent par les investissements provenant des bénéfices réalisés avec le commerce triangulaire. À cela s’ajoute que les avancées technologiques et scientifiques encouragent le développement d’une nouvelle vision de l’homme et du monde. Celle-ci prévoit la liberté et l’égalité des droits pour tous les humains et accorde un tout nouveau sens aux petites gens. Le philosophe écossais Adam Smith déclare à la fin du XVIIIe siècle que le boucher, le boulanger ou le brasseur sont ceux qui, comme guidés par une main invisible, approvisionnent l’humanité en viande, pain et bière. Tandis que Napoléon tente d’asservir l’ensemble du continent européen par la force, l’abolition de l’esclavage ouvre une nouvelle ère du commerce mondial. Haïti, où l’intervention militaire de Napoléon coûte encore la vie à un demi-million de personnes, est en 1804 la première nation composée d’anciens esclaves à déclarer son indépendance. Selon la pensée des Lumières qui commence à faire école, il ne faut pas seulement interdire la traite des êtres humains, mais aussi permettre à tous les individus de commercer librement.
Pendant que les savants d’Angleterre et d’Écosse développent la théorie du libre-échange et de l’économie de marché, les commerçants et les organismes commerciaux de Suisse pratiquent le libre-échange au sens tant moderne que médiéval du terme. Jusqu’à la fin du Blocus continental, les marchands suisses commercent « librement », dans la plus pure tradition médiévale, à savoir comme contrebandiers hors des embargos imposés par décision dictatoriale de Napoléon. Après le Blocus, la Confédération suisse peut de nouveau façonner sa politique économique extérieure en toute souveraineté. La Constitution de l’Acte de Médiation de 1803 accorde à la Diète fédérale le droit de conclure des contrats commerciaux avec d’autres pays. En décembre 1813, la Suisse se dote de son premier tarif douanier, essentiellement pour percevoir quelques taxes. Mais face aux contestations d’un mouvement populaire dirigé par le Directoire commercial de Saint-Gall, il ne dure que huit mois. Ce dernier refuse tout droit de douane sur le coton brut et se sent même assez fort pour affronter la concurrence des fabricants anglais. Lorsqu’à l’occasion du Congrès de Vienne en 1815, sa souveraineté est une nouvelle fois confirmée par les grandes puissances européennes, la Suisse constitue un îlot de libre-échange, de surcroît le plus moderne d’Europe. La Diète prélève, sur les fils de coton filés à la machine et les tissus uniquement, un batz douanier fixé si bas qu’il n’exerce pas d’effet de verrouillage.
Sur le long terme, le Blocus continental pose cependant des jalons importants pour l’économie suisse. Bon an mal an, les commerçants suisses conquièrent de nouveaux débouchés hors d’Europe, à commencer par les États-Unis encore jeunes. Forte de l’orientation mondiale de son commerce extérieur, la Suisse est pendant deux siècles le pays aux plus fortes exportations par habitant en Europe et aux plus gros investissements directs hors d’Europe, en particulier aussi dans les pays du Sud. Par ailleurs, la guerre économique du Blocus donne de nouvelles impulsions à l’économie domestique et à l’industrie textile suisse. L’absence de concurrence britannique sur le marché continental favorise le développement des filatures mécaniques de coton. Entre 1808 et 1814, une vague de création d’entreprises porte leur nombre à 60 dans le canton de Zurich, 17 dans celui de Saint-Gall et 7 en Appenzell. Des entrepreneurs comme Johann Caspar Zellweger à Trogen (Appenzell) ou Hans Caspar Escher à Zurich, proches du modèle anglais, trouvent des débouchés en Allemagne, malgré les entraves au commerce imposées par la France, et réalisent des bénéfices importants dans la conjoncture de la guerre. Dans le même temps, le Blocus retarde la disparition du filage à la main.
Après la chute de Napoléon et la levée du Blocus, des cotonnades anglaises à bas prix inondent le continent. Cela provoque en 1816/1817 une grave crise économique au sein de la Confédération qui n’est protégée par aucun droit de douane. Les guerres napoléoniennes sont terminées, mais le protectionnisme des États européens, lui, continue sans relâche, même après le Congrès de Vienne en 1815. Dans les années 1820, l’économie suisse est en piteux état. L’Allemagne, la Scandinavie et l’Italie centrale et méridionale sont les seuls pays ouverts aux exportations suisses. La disponibilité de mercenaires n’a plus guère d’importance et rend toute possibilité de pression à cet égard insignifiante. En outre, la solde relève de la compétence des cantons et les accords commerciaux de celle de la Diète fédérale.
Construite en 1801/02, la filature du Hard est la première en Suisse à être entièrement mécanisée, Winterthour, vers 1820.
Le mercantilisme a certes été banni sous Napoléon, mais les puissances européennes mènent désormais des politiques protectionnistes plus modernes. Une fois de plus, elles en paient le prix sur le plan économique. En termes de volume d’échanges, la Suisse dépasse dès 1820 l’Espagne, la grande puissance coloniale du début des temps modernes, tout comme la Belgique et l’Autriche. Et elle est, après l’Angleterre, leader de la filature mécanique du coton. En 1827, le canton de Zurich compte à lui seul plus d’une centaine de filatures employant quelque 5000 ouvriers. L’expérience du Blocus continental marque l’économie suisse qui s’affirme comme un acteur planétaire et se forge un esprit politique empreint de scepticisme à l’égard des grandes puissances européennes. Par ailleurs, pays d’accueil des penseurs français en exil, la Suisse devient un creuset des idées libérales. Le concept du citoyen libre et de ses vertus est inextricablement lié à celui de l’entrepreneur et de l’économie de marché. Après les années 1830, l’industrie suisse d’exportation se trouve pourtant confrontée à un renouveau du protectionnisme. Venant de l’Union douanière allemande (Zollverein), celui-ci s’étend rapidement et inclut bientôt les royaumes et principautés du sud de l’Allemagne. La Suisse septentrionale notamment perd ainsi un débouché essentiel. L’existence même de son économie est menacée. Mais au lieu d’adhérer à la « Zollverein », les forces libérales exigent la création d’un espace économique fédéral pour compenser les désavantages causés.
Le Groupe de Coppet et l’esprit libéral
Noyau de penseurs européens réunis autour de Germaine de Staël, son animatrice et inspiratrice, le groupe de Coppet développe et cultive des idées libérales au château de Coppet en Suisse. Le bâtiment appartient au banquier genevois et père de Mme de Staël, Jacques Necker, qui l’a acquis en 1784. À Paris, le Genevois s’est élevé au rang de directeur du Trésor royal de Louis XVI. Necker rend public en février 1781 l’état des finances et la menace d’une banqueroute de la France. En 1804, Napoléon bannit de Paris la fille de Necker à cause de ses écrits dans lesquelles elle dénonce tant le système monarchique que la domination des jacobins. Germaine de Staël se retire au château de Coppet. Au temps de Napoléon, elle y accueille des exilés français et penseurs suisses célèbres, dont Benjamin Constant et Jean de Sismondi. Constant publie les traités politiques « Sur la possibilité d’une constitution républicaine » (1803) et « Principes de politiques » (1806), qui préconisent un État constitutionnel à système parlementaire et la libre entreprise. Selon Constant, qui a connu la Terreur jacobine après la Révolution française, le libéralisme est menacé par ses propres valeurs. Attribuer le droit de vote et d’élection aux masses pauvres et incultes constitue à ses yeux un danger pour le régime libéral. Il rédige les bases de la philosophie d’État moderne en faveur du suffrage censitaire, connu depuis l’Antiquité et pratiqué sous des formes diverses par les cantons avant 1848.
Le triomphe du libéralisme (1830–1869)
Les bases de la prospérité
L’une des rares études internationales sur l’histoire de la Suisse est intitulée «The Triumph of Liberalism» (Le triomphe du libéralisme). L’Américain Gordon A. Craig, historien et professeur à l’université de Stanford, y décrit surtout le rôle de Zurich comme moteur de la modernisation économique, politique et culturelle de la Suisse, mais aussi de toute l’Europe. Selon lui, la Suisse aurait servi de modèle et de laboratoire pour la construction libérale des États européens. Les «libre-échangistes» britanniques prennent eux aussi la Suisse comme modèle. Dans les pays voisins de la Suisse, des révolutions – de nouveau violentes – éclatent vers 1830, et les citoyens réclament des États-nations modernes. Pendant ce temps, la méfiance des commerçants suisses à l’égard des voisins européens, datant du Blocus continental, ne faiblit pas. Ils continuent de se concentrer sur les marchés extra-européens du monde entier. Par ailleurs, la souveraineté politique de chaque canton et l’absence d’une administration centrale empêchent toute velléité d’expansion impériale de la Suisse. Elle demeure ainsi l’un des rares pays d’Europe sans colonie dans des pays du Sud.
Au XIXe siècle, les troubles politiques dans les pays voisins continuent d’alimenter un afflux incessant de réfugiés politiques, économiques et culturels en Suisse. Selon l’écrivain Gottfried Keller, l’on entend alors, en se promenant dans Zurich, un mélange de langues tel que nous le connaissons au XXIe siècle. Ces réfugiés européens jouent un rôle essentiel pour le maintien et le développement de l’industrie suisse. Parmi eux figure le pharmacien Heinrich Nestle de Francfort qui, après des activités politiques délicates avec sa corporation d’étudiants, part en compagnonnage et s’installe dans les années 1830 à Vevey, où il modifie son nom en Henri Nestlé. Employé dans une pharmacie à Vevey, il réalise des expériences dans son propre petit laboratoire. Après avoir développé divers produits et subi plus d’un échec, il commercialise enfin la «Farine Lactée Henri Nestlé». Ce lait en poudre pour nourrissons jette les bases du groupe Nestlé, entreprise alimentaire suisse toujours en activité. La biographie de Nestlé décrit donc l’époque libérale de l’histoire économique suisse à partir de 1830, mais aussi des aspects essentiels de l’immigration et de l’innovation ainsi que l’importance de l’instruction, en particulier dans le domaine de la technologie appliquée. En 1855, le jeune État fédéral fonde, par exemple, l’École polytechnique fédérale, l’actuelle ETH Zürich ou EPF de Zurich. À cette même époque, aux universités de Bâle et de Genève, qui existent depuis la fin du Moyen-Âge, viennent s’ajouter d’autres universités cantonales, dont celle de Zurich en 1833 et de Berne en 1834.
L’époque politique de 1830, dite Régénération, pose également les fondements du haut niveau de l’enseignement général en Suisse. Dans leurs nouvelles constitutions des années 1830, les cantons fédéraux prévoient ainsi la gratuité de l’enseignement primaire pour tous les enfants et encouragent l’ouverture d’écoles normales et secondaires supérieures. L’écrivain bernois Jeremias Gotthelf décrit une telle école de village dans son roman « Leiden und Freuden eines Schulmeisters » (Heurs et malheurs d’un maître d’école) de 1838 ; Albert Anker la peint en 1848. Ces classiques suisses révèlent l’importance du « capital humain » comme facteur du développement économique en Suisse. Dans de nombreuses régions du pays, le progrès économique et la prospérité n’apparaissent en effet que plusieurs décennies après l’introduction des écoles de village et la formation des enseignants. Le capital humain comme l’instruction se construisent et s’ancrent sur plusieurs générations ; il s’agit ensuite de les entretenir et de les perfectionner.
Alors qu’un « âge d’or » débute à Zurich vers 1830 et que le modernisme fait son entrée, d’autres régions comme le Valais, le Tessin et certaines parties de Suisse centrale demeurent ancrées dans les structures sociales et agricoles de l’Ancien Régime. Il est vrai que les petits cantons peu industrialisés ne disposent pas de chambres de commerce, tandis que les collèges du commerce de Zurich, Saint-Gall ou Bâle effectuent un travail important. Le conflit entre le modernisme libéral et le conservatisme catholique, nommé Kulturkampf (combat pour la civilisation), couve déjà en 1830. Sous la forme de la question des Jésuites dans les années 1840 et de la guerre du Sonderbund de 1847 entre les forces catholiques-conservatrices et libérales, la Suisse est la première touchée par cette crise qui frappe le reste de l’Europe vers 1870. En 1833, une majorité des cantons catholiques-conservateurs de la Confédération refuse un premier projet de révision du Pacte fédéral. Il faut une – brève – guerre civile en 1847, la Constitution fédérale de 1848 et ses révisions en 1874 et 1891 pour garantir les droits fédéraux des différents cantons et établir un équilibre qui se veut gage de paix. Cela met fin au « Kulturkampf » en Suisse. La majorité des cantons (Ständemehr), inscrite plusieurs fois dans la Constitution fédérale, reste jusqu’à ce jour décisive dans les initiatives populaires. Il s’agit en quelque sorte d’un reliquat de l’époque où des cantons libéraux et conservateurs forment des alliances spéciales (Sonderbünde) au sein de la confédération d’États, menacée de division. On en trouve confirmation chez l’économiste politique Silvio Borner :
L’examen rétrospectif de notre passé fort bien réussi révèle de nombreuses situations où il s’est avéré bénéfique d’avoir renoncé instinctivement à des ajustements politico-économiques au contexte international changeant, ou de les avoir évités systématiquement.1
L’une des premières sessions de la Diète fédérale, 1847.
« L’école du village » d’Albert Anker, 1896. Dans les années 1830, de nombreux cantons inscrivent le principe de la scolarité obligatoire pour tous dans leur constitution.
Lorsque l’Union suisse du commerce et de l’industrie est fondée en 1870, le Palais fédéral consiste uniquement en l’actuelle aile ouest.
L’industrialisation crée une nouvelle classe sociale d’employeurs et d’employés avec de nouveaux besoins et souhaits concernant le cadre étatique. Mais le fédéralisme helvétique – dont les monnaies cantonales toujours en circulation dans les années 1830 ne sont qu’un exemple – y assigne des limites et ralentit le rythme de la croissance économique. Le triomphe du libéralisme dans la période de 1830 à 1874 environ n’aurait pas été possible sans la prise en compte des cantons conservateurs à vocation agricole, ni sans leur garantir des droits. Le fait d’associer la population rurale, conservatrice, au processus de décision étatique et donc aussi économique a sans doute évité que certains dossiers – notamment la politique européenne – n’entraînent une scission de la société, voire des tendances sécessionnistes comme celles à l’ordre du jour dans d’autres pays d’Europe.
Au fur et à mesure de l’évolution de la confédération d’États – après le Congrès de Vienne en 1815 – vers l’État fédéral fondé en 1848, puis redéfini en 1874 et en 1891, les principaux directoires commerciaux cantonaux de Zurich, Saint-Gall, Bâle ou Genève, Lausanne et Neuchâtel évoluent d’institutions quasi-gouvernementales en associations de droit privé. Le déclin des corporations et l’essor de la liberté du commerce et de l’industrie, appelée aussi liberté économique, déclenchent un boom des associations bénévoles pour artisans, commerçants, ouvriers ou industriels. À mesure que l’État prend forme et élargit ses compétences et ses tâches, l’économie devient de plus en plus un secteur privé. Douze cantons ont déjà introduit la liberté économique lors des révisions constitutionnelles des années 1830. En 1848, le régime douanier est dévolu à la Confédération. La révision de 1874, enfin, inscrit dans la Constitution fédérale la liberté économique sur tout le territoire suisse – et donc l’économie de marché. La Suisse demeure ainsi seule sur le continent européen à défendre le libre-échange. Elle donne par ailleurs longtemps l’exemple comme modèle de l’État constitutionnel moderne tel qu’on le connaît aujourd’hui et qu’il est adopté par de nombreux pays en développement dans la phase de décolonisation de l’après-guerre.
L’unification du marché intérieur et de la monnaie en 1848 s’accompagne d’une vague de fondations de banques commerciales modernes dans la seconde moitié du XIXe siècle, dont la Schweizerische Kreditanstalt à Zurich en 1856. L’industrialisation marque parallèlement l’émergence d’une nouvelle couche, moderne, de la classe ouvrière. Ce groupe social évolue lui aussi au sein d’un réseau international d’idées et d’écrits. En 1832, lors de l’incendie d’Uster, des tisserands à domicile se révoltent contre l’introduction de machines à tisser. Les années suivantes, des grèves sont organisées en divers endroits. Le canton de Glaris, haut-lieu de l’industrie textile, édicte dès 1862 une loi sur les fabriques qui impose la journée de douze heures. Au niveau de la politique économique, le protectionnisme en Europe reste une constante. Même après le Blocus continental et le Congrès de Vienne en 1815, l’accès aux débouchés européens demeure difficile pour la Suisse, en dépit de la paix politique. Après la Révolution de juillet 1830, la situation avec la France s’améliore légèrement, amenant au moins la suppression des droits de passage. En 1834, l’Union douanière allemande (Zollverein), fondée sous la direction de la Prusse, élève l’Allemagne au rang de troisième zone économique d’Europe derrière la Grande-Bretagne et la France.
Le rapport Bowring de 1836
La littérature spécialisée internationale associe le terme de « libre-échange » à la Grande-Bretagne du début du XIXe siècle. Dans un écrit de 1819, l’homme d’affaires David Ricardo développe la théorie des avantages comparatifs, en vertu de laquelle, le libre-échange contribue à la prospérité de tous les pays, y compris à celle des pays les plus pauvres. Au même moment, la Grande-Bretagne débat sur les « corn laws » devant régir le commerce des céréales. Des formations politiques prônent alors la suppression des droits de douane à l’importation de céréales. C’est dans ce contexte que John Bowring, membre de la Chambre des communes, se rend en Suisse au nom du gouvernement britannique. Il est chargé de rédiger un rapport sur les cantons fédéraux et de montrer comment la Suisse pratique le libre-échange et en tire profit. Son « Report on the Commerce and Manufactures of Switzerland, presented to both houses of parliament by command of His Majesty » détaillé est le premier et très important rapport scientifique sur l’économie suisse dans les années 1830. Pour chaque canton suisse visité, Bowring décrit non seulement l’économie, mais aussi la politique, l’éducation, la culture et la sécurité sociale. Il note ainsi qu’à Berne, les prisonniers apprennent à écrire. Bien plus qu’une documentation de l’histoire économique générale de la Suisse, le rapport Bowring dresse aussi un état des lieux des directoires commerciaux cantonaux. Il explique comment les commerçants s’organisent en associations et créent des instances régulatrices. Bowring évoque en particulier comment les commerçants suisses prônent le libre-échange et comment l’économie suisse prospère dans le même temps. Lui-même drapier et politicien, Bowring va en quelque sorte à la rencontre de ses homologues suisses. À Genève, il est ainsi accueilli par Marc-Antoine Fazy-Pasteur qui, après ses années d’apprentissage en Angleterre, a créé une filature à Carouge, dans la banlieue genevoise. Ce dernier dirige également une manufacture d’indiennes à Annecy, en France, et appartient à l’opposition libérale à Genève dans les années 1830. En Appenzell, John Bowring s’entretient longuement avec Johann Caspar Zellweger, déjà âgé. Propriétaire de la société Zellweger & Co., celui-ci est actif sur le plan tant politique que philanthropique, en tant que président de la Société suisse d’utilité publique. Outre par l’économie florissante, Bowring est surtout impressionné par le haut niveau d’éducation, le niveau de vie et la satisfaction générale des travailleurs dans les cantons.
Sir John Bowring (1792–1872), drapier, député britannique et futur gouverneur de Hong Kong.
Page de titre du rapport Bowring, 1836.
Extrait de l’introduction du rapport Bowring, 1836
It could not, indeed, but excite the attention of any reflecting person, that the manufactures of Switzerland – almost unobserved, and altogether unprotected, had been gradually, but triumphantly, forcing their way into all the markets of the world, however remote, or seemingly inaccessible. That such a remarkable result was not the consequence of geographical position is obvious, for Switzerland neither produces the raw material which she manufactures, nor, when manufactured, has she any port of outlet, except on the conditions which her maritime neighbours impose upon her. No one of her fabrics owes its prosperity to a protecting or interposing legislation; yet it is not the less true that without custom-houses to exclude or laws to prohibit the full action of foreign competition on her various industries, her progress has been almost unexampled in manufacturing prosperity. I anticipated, certainly, that Switzerland would exhibit a living and instructive example of the truth and importance of the great principles of political economy when brought into practical operation; but I scarcely expected to find that they had been instrumental in producing such a vast mass of content and happiness as I found existing in the manufacturing cantons, or that they would have raised so large a proportion of the labouring class to independence and comfort.
La Suisse est donc confrontée à des barrières douanières, mais aussi à un développement incertain du commerce avec les États de l’Union douanière allemande. Ceux-ci allaient-ils aussi céder à la tentation du protectionnisme ? Le commerce avec les territoires d’outre-mer s’affirme dès lors comme la bouée de sauvetage de l’industrie suisse. Dès le XVIIIe siècle, le réseau des entrepreneurs suisses couvre le monde entier, et ces contacts sont développés plus avant pendant le Blocus continental. À Genève et à Neuchâtel, le Blocus a raison des manufactures d’indiennes (toiles de coton imprimées en couleur), mais en Suisse orientale, Glaris en tête, l’industrie textile prospère au milieu du XIXe siècle. Grâce aux tissus de confection imprimés à la mode orientale, indienne ou africaine, l’industrie textile y retrouve un bel essor. Les indiennes et mouchoirs colorés de l’atelier de tissage manuel du Toggenbourg ainsi que les célèbres sarongs et étoffes en batik de l’indiennerie de Glaris voyagent via la Turquie jusqu’en Perse (aujourd’hui l’Iran) et en Indochine, aux îles de Malaisie, aux Philippines et au Japon tout comme à l’intérieur du continent africain. Le financement moderne des entreprises industrielles va de pair avec l’expansion moderne des transactions commerciales. Ainsi, le Directoire commercial de Saint-Gall finance une expédition à Shanghai afin de trouver de nouveaux débouchés pour l’industrie textile de Suisse orientale. D’autres expéditions conduisent les marchands suisses en Afrique de l’Est et sur l’île de Zanzibar. Aujourd’hui encore, composer des délégations économiques pour toutes les régions du monde relève de la compétence d’econonomiesuisse.
Au début de l’ère capitaliste, au XVIIIe siècle, la Suisse est le seul pays d’Europe à ne pas appliquer la politique commerciale mercantiliste qui, sous la houlette de la France, dissout lentement l’unité économique européenne initiale et donne naissance à une multitude de zones économiques plus ou moins fermées les unes aux autres. La Suisse est le premier, et très longtemps le seul, pays à opposer au protectionnisme du XIXe siècle sa tradition de libre-échange héritée de l’époque moderne. Du point de vue de la Suisse, la percée temporaire des idées de libre-échange au milieu du XIXe siècle – entraînée par la Grande-Bretagne – signifie que les tendances protectionnistes se rapprochent de la tradition suisse de libre-échange et non l’inverse.
Étiquette de la société Tschudi à Schwanden pour le marché ottoman, non datée, vraisemblablement fin du XIXe siècle.
Le franc suisse
Tant que la Suisse consiste en une confédération de cantons souverains, la régale des monnaies se trouve entre les mains des cantons. La Suisse romande utilise alors différents pieds de monnaie, la Suisse orientale le florin, soit un vrai imbroglio monétaire pour les commerçants. Si la fondation de l’État fédéral en 1848 apporte enfin le franc suisse uniforme, des banques privées continuent pourtant d’émettre des billets. La Confédération obtient le monopole de leur émission en 1891, mais ne peut l’exercer qu’à partir de 1910, après que la Banque nationale suisse créée en 1905 soit devenue opérationnelle. La création d’une monnaie fédérale avait été tentée pour la première fois sous la République helvétique. Dès 1799, le système monétaire devait être uniformisé avec le franc suisse reprenant le pied de la pièce bernoise. Ce projet échoue à cause de la pénurie de métal précieux. Après la Médiation, les cantons détiennent à nouveau la régale des monnaies. La Diète tente bien de fixer un pied de monnaie uniforme, mais jusqu’à la réforme monétaire de l’État fédéral, des francs d’alliages, d’empreintes et de poids divers circulent – parallèlement à de nombreuses autres monnaies. Jusqu’en 1848, les monnaies cantonales demeurent donc valables en Suisse. Le nombre de banques passe de 74 à 171 entre 1830 et 1850. En 1848, la Confédération s’attribue la régale des monnaies en vertu de la nouvelle Constitution et définit le franc comme monnaie d’argent, divisée en 100 centimes. La valeur nominale, toujours actuelle, des pièces est fixée avec cinq, deux et un franc, ainsi que les pièces de centimes. Depuis, seule la pièce d’un centime a été officiellement retirée de la circulation, fin 2006. Émis depuis un demi-siècle par diverses banques d’émission et jusque-là peu populaires, les billets de banque s’imposent lors de la crise monétaire de 1870 qui suit la guerre. Par rapport aux devises des principaux partenaires commerciaux comme l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France ou les États-Unis, le franc suisse ne cesse de s’apprécier. À l’aube de la Première Guerre mondiale, 100 francs suisses équivalent ainsi à tout juste 20 dollars – en 2020, ils en valent 105 environ. Le franc traverse sa première crise en 1936, lorsque la BNS le dévalue de 30 pour cent contre la volonté du Vorort. Rétrospectivement, cette décision s’est toutefois avérée juste et aurait même dû être prise plus tôt. La prochaine épreuve survient en janvier 1973, lorsque le Directoire de la BNS décide de quitter le système de Bretton Woods avec taux de change fixes. Depuis l’introduction de l’euro en 2000, le franc est soumis à une pression constante, et cela n’est pas près de changer dans un avenir proche. Si l’appréciation du franc suisse exprime d’un côté la confiance globale dans la stabilité politique de la Suisse, elle constitue de l’autre aussi un défi constant pour l’industrie d’exportation suisse.
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