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André Gide
Si le Grain ne Meurt
e-artnow, 2022
Contact: info@e-artnow.org
EAN: 4066338121325
Table of Contents
Première Partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
Deuxième Partie
I
II
Appendice
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
Je naquis le 22 novembre 1869. Mes parents occupaient alors, rue de Médicis, un appartement au quatrième ou cinquième étage, qu'ils quittèrent quelques années plus tard, et dont je n'ai pas gardé souvenir. Je revois pourtant le balcon ; ou plutôt ce qu'on voyait du balcon : la place à vol d'oiseau et le jet d'eau de son bassin – ou, plus précisément encore, je revois les dragons de papier, découpés par mon père, que nous lancions du haut de ce balcon, et qu'emportait le vent, par-dessus le bassin de la place, jusqu'au jardin du Luxembourg où les hautes branches des marronniers les accrochaient.
Je revois aussi une assez grande table, celle de la salle à manger sans doute, recouverte d'un tapis bas tombant ; au-dessous de quoi je me glissais avec le fils de la concierge, un bambin de mon âge qui venait parfois me retrouver.
– Qu'est-ce que vous fabriquez là-dessous ? criait ma bonne.
– Rien. Nous jouons.
Et l'on agitait bruyamment quelques jouets qu'on avait emportés pour la frime. En vérité nous nous amusions autrement : l'un près de l'autre, mais non l'un avec l'autre pourtant, nous avions ce que j'ai su plus tard qu'on appelait « de mauvaises habitudes ».
Qui de nous deux en avait instruit l'autre ? et de qui le premier les tenait-il ? Je ne sais. Il faut bien admettre qu'un enfant parfois à nouveau les invente. Pour moi je ne puis dire si quelqu'un m'enseigna ou comment je découvris le plaisir ; mais, aussi loin que ma mémoire remonte en arrière, il est là.
Je sais de reste le tort que je me fais en racontant ceci et ce qui va suivre ; je pressens le parti qu'on en pourra tirer contre moi. Mais mon récit n'a raison d'être que véridique. Mettons que c'est par pénitence que je l'écris.
A cet âge innocent où l'on voudrait que toute l'âme ne soit que transparence, tendresse et pureté, je ne revois en moi qu'ombre, laideur, sournoiserie.
On m'emmenait au Luxembourg ; mais je me refusais à jouer avec les autres enfants ; je restais à l'écart, maussadement, près de ma bonne ; je considérais les jeux des autres enfants. Ils faisaient, à l'aide de seaux, des rangées de jolis pâtés de sable... Soudain, à un moment que ma bonne tournait la tête, je m'élançais et piétinais tous les pâtés.
L'autre fait que je veux relater est plus bizarre, et c'est pourquoi sans doute j'en suis moins honteux. Ma mère me l'a souvent raconté par la suite, et son récit aide mon souvenir.
Gela se passait à Uzès où nous allions une fois par an revoir la mère de mon père et quelques autres parents : les cousins de Flaux entre autres, qui possédaient, au cœur de la ville, une vieille maison avec jardin. Cela se passait dans cette maison des de Flaux. Ma cousine était très belle et le savait. Ses cheveux très noirs, qu'elle portait en bandeaux, faisaient valoir un profil de camée (j'ai revu sa photographie) et une peau éblouissante. De l'éclat de cette peau, je me souviens très bien ; je m'en souviens d'autant mieux que, ce jour où je lui fus présenté, elle portait une robe largement échancrée.
– Va vite embrasser ta cousine, me dit ma mère lorsque j'entrai dans le salon. (Je ne devais avoir guère plus de quatre ans ; cinq peut-être.) Je m'avançai. La cousine de Flaux m'attira contre elle en se baissant, ce qui découvrit son épaule. Devant l'éclat de cette chair, je ne sais quel vertige me prit : au lieu de poser mes lèvres sur la joue qu'elle me tendait, fasciné par l'épaule éblouissante, j'y allai d'un grand coup de dents. La cousine fit un cri de douleur ; j'en fis un d'horreur ; puis je crachai, plein de dégoût. On m'emmena bien vite, et je crois qu'on était si stupéfait qu'on oublia de me punir.
Une photographie de ce temps, que je retrouve, me représente, blotti dans les jupes de ma mère, affublé d'une ridicule petite robe à carreaux, l'air maladif et méchant, le regard biais.
J'£ 9s quand nous quittâmes la rue de Médicis. Notre nouvel appartement, 2 rue de Tournon, au second étage, formait angle avec la rue Saint-Sulpice, sur quoi donnaient les fenêtres de la bibliothèque de mon père ; celle de ma chambre ouvrait sur une grande cour. Je me souviens surtout de l'antichambre parce que je m'y tenais le plus souvent, lorsque je n'étais pas à l'école ou dans ma chambre, et que maman, lasse de me voir tourner auprès d'elle, me conseillait d'aller jouer « avec mon ami Pierre », c'est-à-dire tout seul. Le tapis bariolé de cette antichambre présentait de grands dessins géométriques, parmi lesquels il était on ne peut plus amusant de jouer aux billes avec le fameux « ami Pierre ».
Un petit sac de filet contenait les plus belles billes, qu'une à une l'on m'avait données et que je ne mêlais pas aux vulgaires. Il en était que je ne pouvais manier sans être à neuf ravi par leur beauté : une petite, en particulier, d'agate noire avec un équateur et des tropiques blancs, une autre, translucide, en cornaline, couleur d'écaille claire, dont je me servais pour caler. Et puis, dans un gros sac de toile, tout un peuple de billes grises qu'on gagnait, qu'on perdait, et qui servaient d'enjeu lorsque, plus tard, je pus trouver de vrais camarades avec qui jouer.
Un autre jeu dont je raffolais, c'est cet instrument de merveilles qu'on appelle kaléidoscope : une sorte de lorgnette qui, dans l'extrémité opposée à celle de l'œil, propose au regard une toujours changeante rosace, formée de mobiles verres de couleur emprisonnés entre deux vitres translucides. L'intérieur de la lorgnette est tapissé de miroirs où se multiplie symétriquement la fantasmagorie des verres, que déplace entre les deux vitres le moindre mouvement de l'appareil. Le changement d'aspect des rosaces me plongeait dans un ravissement indicible. Je revois encore avec précision la couleur, la forme des verroteries : le morceau le plus gros était un rubis clair, il avait forme triangulaire ; son poids l'entraînait d'abord et par-dessus l'ensemble qu'il bousculait. Il y avait un grenat très sombre à peu près rond ; une émeraude en lame de faux ; une topaze dont je ne revois plus que la couleur ; un saphir, et trois petits débris mordorés. Ils n'étaient jamais tous ensemble en scène ; certains restaient cachés complètement ; d'autres à demi, dans les coulisses, de l'autre côté des miroirs ; seul le rubis, trop important, ne disparaissait jamais tout entier. Mes cousines qui partageaient mon goût pour ce jeu, mais s'y montraient moins patientes, secouaient à chaque fois l'appareil afin d'y contempler un changement total. Je ne procédais pas de même : sans quitter la scène des yeux, je tournais le kaléidoscope doucement, doucement, admirant la lente modification de la rosace. Parfois l'insensible déplacement d'un des éléments entraînait des conséquences bouleversantes. J'étais autant intrigué qu'ébloui, et bientôt voulus forcer l'appareil à me livrer son secret. Je débouchai le fond, dénombrai les morceaux de verre, et sortis du fourreau de carton trois miroirs ; puis les remis ; mais, avec eux, plus que trois ou quatre verroteries. L'accord était pauvret ; les changements ne causaient plus de surprise ; mais comme on suivait bien les parties ! comme on comprenait bien le pourquoi du plaisir !
Puis le désir me vint de remplacer les petits morceaux de verre par les objets les plus bizarres : un bec de plume, une aile de mouche, un bout d'allumette, un brin d'herbe. C'était opaque, plus féerique du tout, mais, à cause des reflets dans les miroirs, d'un certain intérêt géométrique... Bref, je passais des heures et des jours à ce jeu. Je crois que les enfants d'aujourd'hui l'ignorent, et c'est pourquoi j'en ai si longuement parlé.
Les autres jeux de ma première enfance, patiences, décalcomanies, constructions, étaient tous des jeux solitaires. Je n'avais aucun camarade... Si pourtant ; j'en revois bien un ; mais hélas ! ce n'était pas un camarade de jeu. Lorsque Marie me menait au Luxembourg, j'y retrouvais un enfant de mon âge, délicat, doux, tranquille, et dont le blême visage était à demi caché par de grosses lunettes aux verres si sombres que, derrière eux, l'on ne pouvait rien distinguer. Je ne me souviens plus de son nom, et peut-être que je ne l'ai jamais su. Nous l'appelions Mouton, à cause de sa petite pelisse en toison blanche.
– Mouton, pourquoi portez-vous des lunettes ? (Je crois me souvenir que je ne le tutoyais pas.)
– J'ai mal aux yeux.
– Montrez-les-moi.
Alors il avait soulevé les affreux verres, et son pauvre regard clignotant, incertain, m'était entré douloureusement dans le cœur.
Ensemble nous ne jouions pas ; je ne me souviens pas que nous fissions autre chose que de nous promener, la main dans la main, sans rien dire.
Cette première amitié dura peu. Mouton cessa bientôt de venir. Ah ! que le Luxembourg alors me parut vide !... Mais mon vrai désespoir commença lorsque je compris que Mouton devenait aveugle. Marie avait rencontré la bonne du petit dans le quartier et racontait à ma mère sa conversation avec elle ; elle parlait à voix basse pour que je n'entendisse pas ; mais je surpris ces quelques mots : « Il ne peut déjà plus retrouver sa bouche ! » Phrase absurde assurément, car il n'est nul besoin de la vue pour trouver sa bouche sans doute, et je le pensai tout aussitôt – mais qui me consterna néanmoins. Je m'en allai pleurer dans ma chambre, et durant plusieurs jours, m'exerçai à demeurer longtemps les yeux fermés, à circuler sans les ouvrir, à m'efforcer de ressentir ce que Mouton devait éprouver.
Accaparé par la préparation de son cours à la Faculté de Droit, mon père ne s'occupait guère de moi. Il passait la plus grande partie du jour, enfermé dans un vaste cabinet de travail un peu sombre, où je n'avais accès que lorsqu'il m'invitait à y venir. C'est d'après une photographie que je revois mon père, avec une barbe carrée, des cheveux noirs assez longs et bouclés ; sans cette image je n'aurais gardé souvenir que de son extrême douceur. Ma mère m'a dit plus tard que ses collègues l'avaient surnommé Vir probus ; et j'ai su par l'un d'eux que souvent on recourait à son conseil.
Je ressentais pour mon père une vénération un peu craintive, qu'aggravait la solennité de ce heu. J'y entrais comme dans un temple ; dans la pénombre se dressait le tabernacle de la bibliothèque ; un épais tapis aux tons riches et sombres étouffait le bruit de mes pas. Il y avait un lutrin près d'une des deux fenêtres ; au milieu de la pièce, une énorme table couverte de livres et de papiers. Mon père allait chercher un gros livre, quelque Coutume de Bourgogne ou de Normandie, pesant in-folio qu'il ouvrait sur le bras d'un fauteuil pour épier avec moi, de feuille en feuille, jusqu'où persévérait le travail d'un insecte rongeur. Le juriste, en consultant un vieux texte, avait admiré ces petites galeries clandestines et s'était dit : « Tiens ! cela amusera mon enfant. » Et cela m'amusait beaucoup, à cause aussi de l'amusement qu'il paraissait lui-même y prendre.
Mais le souvenir du cabinet de travail est resté lié surtout à celui des lectures que mon père m'y faisait. Il avait à ce sujet des idées très particulières, que n'avait pas épousées ma mère ; et souvent je les entendais tous deux discuter sur la nourriture qu'il convient de donner au cerveau d'un petit enfant. De semblables discussions étaient soulevées parfois au sujet de l'obéissance, ma mère restant d'avis que l'enfant doit se soumettre sans chercher à comprendre, mon père gardant toujours une tendance à tout m'expliquer. Je me souviens fort bien qu'alors ma mère comparait l'enfant que j'étais au peuple hébreu et protestait qu'avant de vivre dans la grâce il était bon d'avoir vécu sous la loi. Je pense aujourd'hui que ma mère était dans le vrai ; n'empêche qu'en ce temps je restais vis-à-vis d'elle dans un état d'insubordination fréquente et de continuelle discussion, tandis que, sur un mot, mon père eût obtenu de moi tout ce qu'il eût voulu. Je crois qu'il cédait au besoin de son cœur plutôt qu'il ne suivait une méthode lorsqu'il ne proposait à mon amusement ou à mon admiration rien qu'il ne pût aimer ou admirer lui-même. La littérature enfantine française ne présentait alors guère que des inepties, et je pense qu'il eût souffert s'il avait vu entre mes mains tel livre qu'on y mit plus tard, que Mme de Ségur par exemple – où je pris, je l'avoue, et comme à peu près tous les enfants de ma génération, un plaisir assez vif, mais stupide – un plaisir non plus vif heureusement que celui que j'avais pris d'abord à écouter mon père me lire des scènes de Molière, des passages de L'Odyssée, La Farce de Pathelin, les aventures de Sindbad ou celles d'Ali-Baba et quelques bouffonneries de la Comédie italienne, telles qu'elles sont rapportées dans Les Masques de Maurice Sand, livre où j'admirais aussi les figures d'Arlequin, de Colombine, de Polichinelle ou de Pierrot, après que, par la voix de mon père, je les avais entendus dialoguer.
Le succès de ces lectures était tel, et mon père poussait si loin sa confiance, qu'il entreprit un jour le début du livre de Job. C'était une expérience à laquelle ma mère voulut assister ; aussi n'eut-elle pas lieu dans la bibliothèque ainsi que les autres, mais dans un petit salon où l'on se sentait chez elle plus spécialement. Je ne jurerais pas, naturellement, que j'aie compris d'abord la pleine beauté du texte sacré ! Mais cette lecture, il est certain, fit sur moi l'impression la plus vive, aussi bien par la solennité du récit que par la gravité de la voix de mon père et l'expression du visage de ma mère, qui tour à tour gardait les yeux fermés pour marquer ou protéger son pieux recueillement, et ne les rouvrait que pour porter sur moi un regard chargé d'amour, d'interrogation et d'espoir.
Certains beaux soirs d'été, quand nous n'avions pas soupé trop tard et que mon père n'avait pas trop de travail, il demandait :
– Mon petit ami vient-il se promener avec moi ?
Il ne m'appelait jamais autrement que « son petit ami ».
– Vous serez raisonnable, n'est-ce pas ? disait ma mère. Ne rentrez pas trop tard.
J'aimais sortir avec mon père ; et, comme il s'occupait de moi rarement, le peu que je faisais avec lui gardait un aspect insolite, grave et quelque peu mystérieux qui m'enchantait.
Tout en jouant à quelque jeu de devinette ou d'homonymes, nous remontions la rue de Tournon, puis traversions le Luxembourg, ou suivions cette partie du boulevard Saint-Michel qui le longe, jusqu'au second jardin, près de l'Observatoire. Dans ce temps, les terrains qui font face à l'École de Pharmacie n'étaient pas encore bâtis ; l'École même n'existait pas. Au lieu des maisons à six étages, il n'y avait là que baraquements improvisés, échoppes de fripiers, de revendeurs et de loueurs de vélocipèdes. L'espace asphalté, ou macadamisé je ne sais, qui borde ce second Luxembourg, servait de piste aux amateurs ; juchés sur ces étranges et paradoxaux instruments qu'ont remplacés les bicyclettes, ils viraient, passaient et disparaissaient dans le soir. Nous admirions leur hardiesse, leur élégance. A peine encore distinguait-on la monture et la roue d'arrière minuscule où reposait l'équilibre de l'aérien appareil. La svelte roue d'avant se balançait ; celui qui la montait semblait un être fantastique.
La nuit tombait, exaltant les lumières, un peu plus loin, d'un café-concert, dont les musiques nous attiraient. On ne voyait pas les globes de gaz eux-mêmes, mais, par-dessus la palissade, l'étrange illumination des marronniers. On s'approchait. Les planches n'étaient pas si bien jointes qu'on ne pût, par-ci, par-là, en appliquant l'œil, glisser entre deux le regard : je distinguais, par-dessus la grouillante et sombre masse des spectateurs, l'émerveillement de la scène, sur laquelle une divette venait débiter des fadeurs.
Nous avions parfois encore le temps, pour rentrer, de retraverser le grand Luxembourg. Bientôt un roulement de tambour en annonçait la fermeture. Les derniers promeneurs, à contre-gré, se dirigeaient vers les sorties, talonnés par les gardes, et les grandes allées qu'ils désertaient s'emplissaient derrière eux de mystère. Ces soirs-là je m'endormais ivre d'ombre, de sommeil et d'étrangeté.
Depuis ma cinquième année, mes parents me faisaient suivre des cours enfantins chez Mlle Fleur et chez Mme Lackerbauer.
Mlle Fleur habitait rue de Seine1. Tandis que les petits, dont j'étais, pâlissaient sur les alphabets ou sur des pages d'écriture, les grands – ou plus exactement : les grandes (car au cours de Mlle Fleur fréquentaient bien de grandes filles mais seulement de petits garçons) – s'agitaient beaucoup autour des répétitions d'une représentation à laquelle devaient assister les familles. On préparait un acte des Plaideurs : les grandes essayaient des fausses barbes ; et je les enviais d'avoir à se costumer ; rien ne devait être plus plaisant.
De chez Mme Lackerbauer, je ne me rappelle qu'une « machine de Ramsden », une vieille machine électrique, qui m'intriguait furieusement avec son disque de verre où de petites plaques de métal étaient collées, et une manivelle pour faire tourner le disque ; à quoi il était défendu de toucher « expressément sous peine de mort », comme disent certaines pancartes sur des poteaux de transmission. Un jour, la maîtresse avait voulu faire fonctionner la machine ; tout autour, les enfants formaient un grand cercle, très écarté parce qu'on avait grand-peur ; on s'attendait à voir foudroyer la maîtresse ; et certainement elle tremblait un peu en approchant d'une boule de cuivre, à l'extrémité de l'appareil, son index replié. Mais pas la moindre étincelle n'avait jailli... Ah ! l'on était bien soulagé.
J'avais sept ans quand ma mère crut devoir ajouter au cours de Mlle Fleur et de Mme Lackerbauer les leçons de piano de Mlle de Gœcklin. On sentait chez cette innocente personne peut-être moins de goût pour les arts qu'un grand besoin de gagner sa vie. Elle était toute fluette, pâle et comme sur le point de se trouver mal. Je crois qu'elle ne devait pas manger à sa faim.
Quand j'avais été docile, Mlle de Gœcklin me faisait cadeau d'une image qu'elle sortait d'un petit manchon. L'image, en elle-même, eût pu me paraître ordinaire, et j'en aurais presque fait fi ; mais elle était parfumée, extraordinairement parfumée – sans doute en souvenir du manchon. Je la regardais à peine ; je la humais ; puis la collais dans un album, à côté d'autres images que les grands magasins donnaient aux enfants de leur clientèle, mais qui, elles, ne sentaient rien. J'ai rouvert l'album dernièrement pour amuser un petit neveu : les images de Mlle de Gœcklin embaument encore ; elles ont embaumé tout l'album.
Après que j'avais fait mes gammes, mes arpèges, un peu de solfège et ressassé quelque morceau des Bonnes Traditions du Pianiste, je cédais la place à ma mère qui s'installait à côté de Mlle de Gœcklin. Je crois que c'est par modestie que maman ne jouait jamais seule ; mais, à quatre mains, comme elle y allait ! C'était d'ordinaire quelque partie d'une symphonie de Haydn, et de préférence le finale qui, pensait-elle, comportait moins d'expression à cause du mouvement rapide – qu'elle précipitait encore en approchant de la fin. Elle comptait à haute voix d'un bout à l'autre du morceau.
Quand je fus un peu plus grand, Mlle de Gœcklin ne vint plus ; j'allai prendre les leçons chez elle. C'était un tout petit appartement où elle vivait avec une sœur plus âgée, infirme ou un peu simple d'esprit, dont elle avait la charge. Dans la première pièce, qui devait servir de salle à manger, se trouvait une volière pleine de bengalis ; dans la seconde pièce, le piano ; il avait des notes étonnamment fausses dans le registre supérieur, ce qui modérait mon désir de prendre la haute de préférence, lorsque nous jouions à quatre mains. Mlle de Gœcklin, qui comprenait sans peine ma répugnance, disait alors d'une voix plaintive, abstraitement, comme un ordre discret qu'elle eût donné à un esprit : « Il faudra faire venir l'accordeur. » Mais l'esprit ne faisait pas la commission.
Mes parents avaient pris coutume de passer les vacances d'été dans le Calvados, à La Roque Baignard, cette propriété qui revint à ma mère au décès de ma grand-mère Rondeaux. Les vacances de nouvel an, nous les passions à Rouen dans la famille de ma mère ; celles de Pâques à Uzès, auprès de ma grand-mère paternelle.
Rien de plus différent que ces deux familles ; rien de plus différent que ces deux provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires influences. Souvent, je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. Sans doute ceux-là seuls sont-ils capables d'affirmations puissantes, que pousse en un seul sens l'élan de leur hérédité. Au contraire, les produits de croisement en qui coexistent et grandissent, en se neutralisant, des exigences opposées, c'est parmi eux, je crois, que se recrutent les arbitres et les artistes. Je me trompe fort si les exemples ne me donnent raison.
Mais cette loi, que j'entrevois et indique, a jusqu'à présent si peu intrigué les historiens, semble-t-il, que, dans aucune des biographies que j'ai sous la main à Cuverville où j'écris ceci, non plus que dans aucun dictionnaire, ni même dans l'énorme Biographie universelle en cinquante-deux volumes, à quelque nom que je regarde, je ne parviens à trouver la moindre indication sur l'origine maternelle d'aucun grand homme, d'aucun héros. J'y reviendrai.
Mon arrière-grand-père, Rondeaux de Montbray, conseiller, comme son père, à la Cour des Comptes, dont le bel hôtel existait encore sur la place Notre-Dame, en face de la Cathédrale, était maire de Rouen en 1789. En 93, il fut incarcéré à Saint-Yon avec M. d'Herbouville, et M. de Fontenay, qu'on tenait pour plus avancé, le remplaça. Sorti de prison, il se retira à Louviers. C'est là, je crois, qu'il se remaria2. Il avait eu deux enfants d'un premier lit ; et jusqu'alors la famille Rondeaux avait toute été catholique ; mais, en secondes noces, Rondeaux de Montbray épousa une protestante, Mlle Dufour, qui lui donna encore trois enfants, dont Édouard, mon grand-père. Ces enfants furent baptisés et élevés dans la religion catholique. Mais mon grand-père épousa lui aussi une protestante, Julie Pouchet ; et cette fois les cinq enfants, dont le plus jeune était ma mère, furent élevés protestants.
Néanmoins, à l'époque de mon récit, c'est-à-dire au sommet de mes souvenirs, la maison de mes parents était redevenue catholique, plus catholique et bien pensante qu'elle n'avait jamais été. Mon oncle Henri Rondeaux, qui l'habitait depuis la mort de ma grand-mère, avec ma tante et leurs deux enfants, s'était converti tout jeune encore, longtemps même avant d'avoir songé à épouser la très catholique Mlle Lucile K...
La maison faisait angle entre la rue de Crosne et la rue Fontenelle. Elle ouvrait sa porte cochère sur celle-là ; sur celle-ci le plus grand nombre de ses fenêtres. Elle me paraissait énorme ; elle l'était, il y avait en bas, en plus du logement des concierges, de la cuisine, de l'écurie, de la remise, un magasin pour les « rouenneries » que fabriquait mon oncle à son usine du Houlme, à quelques kilomètres de Rouen. Et à côté du magasin, ou plus proprement de la salle de dépôt, il y avait un petit bureau, dont l'accès était également défendu aux enfants, et qui du reste se défendait bien tout seul par son odeur de vieux cigare, son aspect sombre et rébarbatif. Mais combien la maison, par contre, était aimable !
Dès l'entrée, la clochette au son doux et grave semblait vous souhaiter bon accueil. Sous la voûte, à gauche, la concierge, de la porte vitrée de sa loge exhaussée de trois marches, vous souriait. En face s'ouvrait la cour, où de décoratives plantes vertes, dans des pots alignés contre le mur du fond, prenaient l'air et, avant d'être ramenées dans la serre du Houlme, d'où elles venaient et où elles allaient refaire leur santé, se reposaient à tour de rôle de leur service d'intérieur. Ah ! que cet intérieur était tiède, moite, discret et quelque peu sévère, mais confortable, honnête et plaisant. La cage d'escalier prenait jour par en bas sous la voûte, et tout en haut par un toit vitré. A chaque palier, de longues banquettes de velours vert, sur lesquelles il faisait bon s'étendre à plat ventre pour lire. Mais combien on était mieux encore, entre le deuxième étage et le dernier, sur les marches mêmes, que couvrait un tapis chiné noir et blanc bordé de larges bandes rouges. Du toit vitré tombait une lumière tamisée, tranquille ; la marche au-dessus de celle sur laquelle j'étais assis me servait d'appuie-coude, de pupitre et lentement me pénétrait le côté...
J'écrirai mes souvenirs comme ils viennent, sans chercher à les ordonner. Tout au plus les puis-je grouper autour des lieux et des êtres ; ma mémoire ne se trompe pas souvent de place ; mais elle brouille les dates ; je suis perdu si je m'astreins à de la chronologie. A reparcourir le passé, je suis comme quelqu'un dont le regard n'apprécierait pas bien les distances et parfois reculerait extrêmement ce que l'examen reconnaîtra beaucoup plus proche. C'est ainsi que je suis resté longtemps convaincu d'avoir gardé le souvenir de l'entrée des Prussiens à Rouen :
C'est la nuit. On entend la fanfare militaire, et du balcon de la rue de Crosne où elle passe, on voit les torches résineuses fouetter d'inégales lueurs les murs étonnés des maisons...
Ma mère à qui, plus tard, j'en reparlai, me persuada que d'abord, en ce temps, j'étais beaucoup trop jeune pour en avoir gardé quelque souvenir que ce soit ; qu'au surplus jamais un Rouennais, ou en tout cas aucun de ma famille, ne se serait mis au balcon pour voir passer fût-ce Bismarck ou le roi de Prusse lui-même, et que si les Allemands avaient organisé des cortèges, ceux-ci eussent défilé devant des volets clos. Certainement mon souvenir devait être des « retraites aux flambeaux » qui, tous les samedis soir, remontaient ou descendaient la rue de Crosne après que les Allemands avaient depuis longtemps déjà vidé la ville.
– C'était là ce que nous te faisions admirer du balcon, en te chantant, te souviens-tu :
Zim laï la ! lai la Les beaux militaires !
Et soudain je reconnaissais aussi la chanson. Tout se remettait à sa place et reprenait sa proportion. Mais je me sentais un peu volé ; il me semblait que j'étais plus près de la vérité d'abord, et que méritait bien d'être un événement historique ce qui, devant mes sens tout neufs, se douait d'une telle importance. De là ce besoin inconscient de le reculer à l'excès afin que le magnifiât la distance.
Il en est de même de ce bal, rue de Crosne, que ma mémoire s'est longtemps obstinée à placer du temps de ma grand-mère – qui mourut en 73, alors que je n'avais pas quatre ans. Il s'agit évidemment d'une soirée que mon oncle et ma tante Henri donnèrent trois ans plus tard, à la majorité de leur fille :
Je suis déjà couché, mais une singulière rumeur, un frémissement du haut en bas de la maison, joints à des vagues harmonieuses, écartent de moi le sommeil. Sans doute ai-je remarqué, dans la journée, des préparatifs. Sans doute l'on m'a dit qu'il y aurait un bal ce soir-là. Mais un bal, sais-je ce que c'est ? Je n'y avais pas attaché d'importance et m'étais couché comme les autres soirs. Mais cette rumeur à présent... J'écoute ; je tâche de surprendre quelque bruit plus distinct, de comprendre ce qui se passe. Je tends l'oreille. A la fin, n'y tenant plus, je me lève, je sors de la chambre à tâtons dans le couloir sombre et, pieds nus, gagne l'escalier plein de lumière. Ma chambre est au troisième étage. Les vagues de sons montent du premier ; il faut aller voir ; et, à mesure que de marche en marche je me rapproche, je distingue des bruits de voix, des frémissements d'étoffes, des chuchotements et des rires. Rien n'a l'air coutumier ; il me semble que je vais être initié tout à coup à une autre vie, mystérieuse, différemment réelle, plus brillante et plus pathétique, et qui commence seulement lorsque les petits enfants sont couchés. Les couloirs du second tout emplis de nuit sont déserts ; la fête est au-dessous. Avancerai-je encore ? On va me voir. On va me punir de ne pas dormir, d'avoir vu. Je passe ma tête à travers les fers de la rampe. Précisément les invités arrivent, un militaire en uniforme, une dame toute en rubans, toute en soie ; elle tient un éventail à la main ; le domestique, mon ami Victor, que je ne reconnais pas d'abord à cause de ses culottes et de ses bas blancs, se tient devant la porte ouverte du premier salon et introduit. Tout à coup quelqu'un bondit vers moi ; c'est Marie, ma bonne, qui comme moi tâchait de voir, dissimulée un peu plus bas au premier angle de l'escalier. Elle me saisit dans ses bras ; je crois d'abord qu'elle va me reconduire dans ma chambre, m'y enfermer ; mais non, elle veut bien me descendre, au contraire, jusqu'à l'endroit où elle était, d'où le regard cueille un petit brin de la fête. A présent j'entends parfaitement bien la musique. Au son des instruments que je ne puis voir, des messieurs tourbillonnent avec des dames parées qui toutes sont beaucoup plus belles que celles du milieu du jour. La musique cesse ; les danseurs s'arrêtent ; et le bruit des voix remplace celui des instruments. Ma bonne va me remmener ; mais à ce moment une des belles dames qui se tenait debout, appuyée près de la porte et s'éventait, m'aperçoit ; elle court à moi, m'embrasse et rit parce que je ne la reconnais pas. C'est évidemment cette amie de ma mère que j'ai vue précisément ce matin ; mais tout de même je ne suis pas bien sûr que ce soit tout à fait elle, elle réellement. Et quand je me retrouve dans mon lit, j'ai les idées toutes brouillées et je pense, avant de sombrer dans le sommeil, confusément : il y a la réalité et il y a les rêves ; et puis il y a une seconde réalité.
La croyance indistincte, indéfinissable, à je ne sais quoi d'autre, à côté du réel, du quotidien, de l'avoué, m'habita durant nombre d'années ; et je ne suis pas sûr de n'en pas retrouver en moi, encore aujourd'hui, quelques restes. Rien de commun avec les contes de fées, de goules ou de sorcières ; ni même avec ceux d'Hoffmann ou d'Andersen que, du reste, je ne connaissais pas encore. Non, je crois bien qu'il y avait plutôt là un maladroit besoin d'épaissir la vie – besoin que la religion, plus tard, serait habile à contenter ; et une certaine propension, aussi, à supposer le clandestin. C'est ainsi qu'après la mort de mon père, si grand garçon que je fusse déjà, n'allais-je pas m'imaginer qu'il n'était pas mort pour de vrai ! ou du moins – comment exprimer cette sorte d'appréhension ? – qu'il n'était mort qu'à notre vie ouverte et diurne, mais que, de nuit, secrètement, alors que je dormais, il venait retrouver ma mère. Durant le jour mes soupçons se maintenaient incertains, mais je les sentais se préciser et s'affirmer, le soir, immédiatement avant de m'endormir. Je ne cherchais pas à percer le mystère ; je sentais que j'eusse empêché tout net ce que j'eusse essayé de surprendre ; assurément j'étais trop jeune encore, et ma mère me répétait trop souvent, et à propos de trop de choses : « Tu comprendras plus tard » – mais certains soirs, en m'abandonnant au sommeil, il me semblait vraiment que je cédais la place...
Je reviens à la rue de Crosne.
Au deuxième étage, à l'extrémité d'un couloir sur lequel ouvrent les chambres, se trouve la salle d'étude, plus confortable, plus intime que les grands salons du premier, de sorte que ma mère s'y tient et m'y retient de préférence. Une grande armoire formant bibliothèque en occupe le fond. Les deux fenêtres ouvrent sur la cour ; l'une d'elles est double et, entre les deux châssis, fleurissent dans des pots, sur des soucoupes, des crocus, des hyacinthes et des tulipes « du duc de Tholl ». Des deux côtés de la cheminée, deux grands fauteuils de tapisserie, ouvrage de ma mère et de mes tantes ; dans l'un d'eux ma mère est assise. Mlle Shackleton, sur une chaise de reps grenat et d'acajou, près de la table, s'occupe à un ouvrage de broderie sur filet. Le petit carré de filet que se propose d'agrémenter son travail est tendu sur un cadre de métal ; c'est un arachnéen réseau à travers lequel court l'aiguille. Mlle Schackleton consulte parfois un modèle où les dessins du fil sont marqués en blanc sur fond bleu. Ma mère regarde à la fenêtre et dit :
– Les crocus sont ouverts : il va faire beau.
Mlle Shackleton la reprend doucement :
– Juliette, vous serez toujours la même : c'est parce qu'il fait déjà beau que les crocus se sont ouverts ; vous savez bien qu'ils ne prennent pas les devants.
Anna Shackleton ! Je revois votre calme visage, votre front pur, votre bouche un peu sévère, vos souriants regards qui versèrent tant de bonté sur mon enfance. Je voudrais, pour parler de vous, inventer des mots plus vibrants, plus respectueux et plus tendres. Raconterai-je un jour votre modeste vie ? Je voudrais que, dans mon récit, cette humilité resplendisse, comme elle resplendira devant Dieu le jour où seront abaissés les puissants, où seront magnifiés les humbles. Je ne me suis jamais senti grand goût pour portraire les triomphants et les glorieux de ce monde, mais bien ceux dont la plus vraie gloire est cachée.
Je ne sais quels revers précipitèrent du fond de l'Écosse sur le continent les enfants Shackleton. Le pasteur Roberty, qui lui-même avait épousé une Écossaise, connaissait, je crois, cette famille et c'est lui, sans doute, qui recommanda l'aînée des filles à ma grand-mère. Tout ce que je vais redire ici, je ne l'appris, il va sans dire, que longtemps ensuite, par ma mère elle-même, ou par des cousins plus âgés3.
C'est proprement comme gouvernante de ma mère que Mlle Shackleton entra dans notre famille. Ma mère allait bientôt atteindre l'âge d'être mariée ; il parut à plus d'un qu'Anna Shackleton, encore jeune elle-même et, de plus, extrêmement jolie, pourrait faire tort à son élève. La jeune Juliette Rondeaux était du reste, il faut le reconnaître, un sujet quelque peu décourageant. Non seulement elle se retirait sans cesse et s'effaçait chaque fois qu'il aurait fallu briller ; mais encore ne perdait-elle pas une occasion de pousser en avant Mlle Anna, pour qui, presque aussitôt, elle s'était prise d'une amitié très vive. Juliette ne supportait pas d'être la mieux mise ; tout la choquait, de ce qui marquait sa situation, sa fortune, et les questions de préséance entretenaient une lutte continuelle avec sa mère et avec Claire, sa sœur aînée.
Ma grand-mère n'était point dure, assurément ; mais, sans être précisément entichée, elle gardait un vif sentiment des hiérarchies. On retrouvait ce sentiment chez sa fille Claire, mais qui n'avait pas sa bonté ; qui même n'avait pas beaucoup d'autres sentiments que celui-là, et s'irritait à ne le retrouver point chez sa sœur ; elle rencontrait, à la place, un instinct, sinon précisément de révolte, du moins d'insoumission, qui sans doute n'avait pas existé de tout temps chez Juliette, mais qui s'éveillait, semblait-il, à la faveur de son amitié pour Anna. Claire pardonnait mal à Anna cette amitié que lui avait vouée sa sœur ; elle estimait que l'amitié comporte des degrés, des nuances, et qu'il ne convenait pas que Mlle Shackleton cessât de se sentir institutrice.
« Eh quoi ! pensait ma mère, suis-je plus belle ? ou plus intelligente ? ou meilleure ? Est-ce ma fortune ou mon nom pour quoi je serais préférée ? »
– Juliette, disait Anna, vous me donnerez pour le jour de vos noces une robe de soie couleur thé, et je serai tout à fait heureuse.
Longtemps Juliette Rondeaux avait dédaigné les plus brillants partis de la société rouennaise, lorsque enfin on fut tout surpris de la voir accepter un jeune professeur de droit sans fortune, venu du fond du Midi, et qui n'eût jamais osé demander sa main si ne l'y eût poussé l'excellent pasteur Roberty qui le présentait, connaissant les idées de ma mère. Quand, six ans plus tard, je vins au monde, Anna Shackleton m'adopta, comme elle avait adopté tour à tour mes grands cousins. Ni la beauté, ni la grâce, ni la bonté, ni l'esprit, ni la vertu ne faisant oublier qu'on est pauvre, Anna ne devait connaître qu'un reflet lointain de l'amour, ne devait avoir d'autre famille que celle que lui prêtaient mes parents.
Le souvenir que j'ai gardé d'elle me la représente les traits un peu durcis déjà par l'âge, la bouche un peu sévère, le regard seul encore plein de sourire, un sourire qui pour un rien devenait du rire vraiment, si frais, si pur qu'il semblait que ni les chagrins ni les déboires n'eussent pu diminuer en elle l'amusement extrême que l'âme prend naturellement à la vie. Mon père avait, lui aussi, ce même rire, et parfois Mlle Shackleton et lui entraient dans des accès d'enfantine gaieté, auxquels je ne me souviens pas que s'associât jamais ma mère.
Anna (à l'exception de mon père qui l'appelait toujours : Mademoiselle Anna, nous l'appelions tous par son prénom, et même je disais : « Nana », par une puérile habitude que je conservai jusqu'à l'annonce du livre de Zola auquel ce nom servait de titre) – Anna Shackleton portait une sorte de coiffe d'intérieur en dentelle noire, dont deux bandeaux tombaient de chaque côté de son visage et l'encadraient assez bizarrement. Je ne sais quand elle commença de se coiffer ainsi, mais c'est avec cette coiffure que je la revois, du plus loin qu'il me souvienne, et que la représentent les quelques photographies que j'ai d'elle. Si harmonieusement tranquilles que fussent l'expression de son visage, son allure et toute sa vie, Anna n'était jamais oisive ; réservant les interminables travaux de broderie pour le temps qu'elle passait en société, elle occupait à quelque traduction les longues heures de sa solitude ; car elle lisait l'anglais et l'allemand aussi bien que le français, et fort passablement l'italien.
J'ai conservé quelques-unes de ces traductions qui toutes sont demeurées manuscrites ; ce sont de gros cahiers d'écolier emplis jusqu'à la dernière ligne d'une sage et fine écriture. Tous les ouvrages qu'Anna Shackleton avait ainsi traduits ont paru depuis dans d'autres traductions, peut-être meilleures ; pourtant je ne puis me résoudre à jeter ces cahiers où respire tant de patience, d'amour et de probité. L'un entre tous m'est cher : c'est le Reineke Fuchs de Goethe, dont Anna me lisait des passages. Après qu'elle eut achevé ce travail, mon cousin Maurice Démarest lui fit cadeau de petites têtes en plâtre de tous les animaux qui figurent dans le vieux fabliau ; Anna les avait accrochées tout autour du cadre de la glace, au-dessus de la cheminée de sa chambre, où ils faisaient ma joie.
Anna dessinait aussi et peignait à l'aquarelle. Des vues qu'elle prit de La Roque, consciencieuses, harmonieuses et discrètes ornent encore la chambre de ma femme à Cuverville ; et de la Mivoie, cette propriété de ma grand-mère sur la rive droite de la Seine, en amont de Rouen, – qu'on vendit quelque temps après sa mort, et dont je ne me souviendrais guère si je ne pouvais la revoir du train à chaque voyage en Normandie – près de la colline de Saint-Adrien, au-dessous de l'église de Bon-Secours, peu d'instants avant de passer sur le pont. L'aquarelle la représente encore avec la gracieuse balustrade de sa façade Louis XVI, que ses nouveaux propriétaires se hâtèrent d'écraser sous un massif fronton.
Mais la principale occupation d'Anna, sa plus chère étude, était la botanique. A Paris elle suivait assidûment les cours de M. Bureau au Muséum, et elle accompagnait au printemps les herborisations organisées par M. Poisson, son assistant. Je n'ai garde d'oublier ces noms qu'Anna citait avec vénération et qui s'auréolaient dans mon esprit d'un grand prestige. Ma mère, qui voyait là une occasion de me faire prendre de l'exercice, me permettait de me joindre à ces excursions dominicales qui prenaient pour moi tout l'attrait d'une exploration scientifique. La bande des botanistes était composée presque uniquement de vieilles demoiselles et d'aimables maniaques ; on se rassemblait au départ d'un train ; chacun portait en bandoulière une boîte verte de métal peint où l'on couchait les plantes que l'on se proposait d'étudier ou de faire sécher. Quelques-uns avaient en plus un sécateur, d'autres un filet à papillons. J'étais de ces derniers, car je ne m'intéressais point tant alors aux plantes qu'aux insectes, et plus spécialement aux coléoptères, dont j'avais commencé de faire collection ; et mes poches étaient gonflées de boîtes et de tubes de verre où j'asphyxiais mes victimes dans les vapeurs de benzine ou le cyanure de potassium. Cependant je chassais la plante également ; plus agile que les vieux amateurs, je courais de l'avant, et, quittant les sentiers, fouillais, de-ci, de-là, le taillis, la campagne, claironnant mes découvertes, tout glorieux d'avoir aperçu le premier l'espèce rare que venaient admirer ensuite tous les membres de notre petite troupe, certains un peu dépités lorsque le spécimen était unique, que triomphalement j'apportais à Anna.
A l'instar d'Anna et avec son aide, je faisais un herbier ; mais surtout l'aidais à compléter le sien qui était considérable et remarquablement bien arrangé. Non seulement elle avait fini par se procurer, patiemment, pour chaque variété les plus beaux exemplaires, mais la présentation de chacun de ceux-ci était merveilleuse : de minces bandelettes gommées fixaient les plus délicates tigelles ; le port de la plante était soigneusement respecté ; on admirait, auprès du bouton, la fleur épanouie puis la graine. L'étiquette était calligraphiée. Parfois, la désignation d'une variété douteuse nécessitait des recherches, un examen minutieux ; Anna se penchait sur sa « loupe montée », s'armait de pinces, de minuscules scalpels, ouvrait délicatement, la fleur, en étalait sous l'objectif tous les organes et m'appelait pour me faire remarquer telle particularité des étamines ou je ne sais quoi dont ne parlait pas sa « flore » et qu'avait signalé M. Bureau.
C'est à La Roque surtout, où Anna nous accompagnait tous les étés, que se manifestait dans son plein son activité botanique et que s'alimentait l'herbier. Nous ne sortions jamais, elle ni moi, sans notre boîte verte (car moi aussi j'avais la mienne) et une sorte de truelle cintrée, un déplantoir, qui permettait de s'emparer de la plante avec sa racine. Parfois on en surveillait une de jour en jour ; on attendait sa floraison parfaite, et c'était un vrai désespoir quand, le dernier jour, parfois on la trouvait à demi broutée par des chenilles, ou qu'un orage tout à coup nous retenait à la maison.
A La Roque l'herbier régnait en seigneur ; tout ce qui se rapportait à lui, on l'accomplissait avec zèle, avec gravité, comme un rite. Par les beaux jours, on étalait aux rebords des fenêtres, sur les tables et les planchers ensoleillés, les feuilles de papier gris entre lesquelles iraient sécher les plantes ; pour certaines, grêles ou fibreuses, quelques feuilles suffisaient ; mais il en était d'autres, charnues, gonflées de sève, qu'il fallait presser entre d'épais matelas de papier spongieux, bien secs et renouvelés chaque jour. Tout cela prenait un temps considérable, et nécessitait beaucoup plus de place qu'Anna n'en pouvait trouver à Paris.
Elle habitait, rue de Vaugirard, entre la rue Madame et la rue d'Assas, un petit appartement de quatre pièces exiguës et si basses que presque on en pouvait toucher de la main le plafond. Au demeurant l'appartement n'était pas mal situé, en face du jardin ou de la cour de je ne sais quel établissement scientifique, où nous pûmes contempler les essais des premières chaudières solaires. Ces étranges appareils ressemblaient à d'énormes fleurs, dont la corolle eût été formée de miroirs ; le pistil, au point de convergence des rayons, présentait l'eau qu'il s'agissait d'amener à ébullition. Et sans doute y parvenait-on, car un beau jour un de ces appareils éclata, terrifiant tout le voisinage et brisant les carreaux du salon d'Anna et ceux de sa chambre, qui donnaient tous deux sur la rue. Sur une cour donnaient la salle à manger et une salle de travail où Anna se tenait le plus souvent ; même elle y recevait plus volontiers que dans son salon les quelques intimes qui venaient la voir ; aussi ne me souviendrais-je sans doute pas du salon si ce n'eût été là qu'on avait dressé pour moi un petit lit pliant, lorsque, à ma grande joie, ma mère me confia pour quelques jours à son amie, je ne sais plus à quelle occasion.
L'année que j'entrai à l'École Alsacienne, mes parents ayant jugé sans doute que l'instruction que je recevais chez Mlle Fleur et Mme Lackerbauer ne me suffisait plus, il fut convenu que je déjeunerais chez Anna une fois par semaine. C'était, il m'en souvient, le jeudi, après la gymnastique. L'École Alsacienne, qui n'avait pas encore, en ce temps-là, l'importance qu'elle a prise par la suite et ne disposait pas d'une salle spéciale pour les exercices physiques, menait ses élèves au « gymnase Pascaud », rue de Vaugirard, à quelques pas de chez Anna. J'arrivais chez elle encore en nage et en désordre, les vêtements pleins de sciure de bois et les mains gluantes de colophane. Qu'avaient ces déjeuners de si charmant ? Je crois surtout l'attention inlassable d'Anna pour mes plus niais bavardages, mon importance auprès d'elle, et de me sentir attendu, considéré, choyé. L'appartement s'emplissait pour moi de prévenances et de sourires ; le déjeuner se faisait meilleur. En retour, ah ! je voudrais avoir gardé souvenir de quelque gentillesse enfantine, de quelque geste ou mot d'amour... Mais non ; et le seul dont il me souvienne, c'est une phrase absurde, bien digne de l'enfant obtus que j'étais ; je rougis à vous la redire – mais ce n'est pas un roman que j'écris et j'ai résolu de ne me flatter dans ces mémoires, non plus en surajoutant du plaisant qu'en dissimulant le pénible.
Comme je mangeais ce matin-là de fort bon appétit et qu'Anna, avec ses modiques ressources, avait visiblement fait de son mieux :
– Mais Nana, je vais te ruiner ! m'écriai-je (la phrase sonne encore à mon oreille)... Du moins sentis-je, aussitôt ces mots prononcés, qu'ils n'étaient pas de ceux qu'un cœur un peu délicat pouvait inventer, qu'Anna s'en affectait, que je l'avais un peu blessée. Ce fut, je le crois bien, un des premiers éclairs de ma conscience ; lueur fugitive, encore bien incertaine, bien insuffisante à percer l'épaisse nuit où ma puérilité s'attardait.
1. Voir appendice.
2. Je tiens ces renseignements et ceux qui suivent de ma tante Henri Rondeaux, et les écrivis sous sa dictée, à Cuverville, lors du dernier séjour qu'elle y fit. Je donne, en appendice à ce volume, une lettre de mon cousin Maurice Démarest qui relève dans mon récit quelques erreurs.
3. Voir appendice.
II
Table des matières
J'imagine le dépaysement de ma mère, lorsque sortant pour la première fois du confortable milieu de la rue de Crosne, elle accompagna mon père à Uzès. Il semblait que le progrès du siècle eût oublié la petite ville ; elle était sise à l'écart et ne s'en apercevait pas. Le chemin de fer ne menait que jusqu'à Nîmes, ou tout au plus à Remoulins, d'où quelque guimbarde achevait le trimbalement. Par Nîmes, le trajet était sensiblement plus long, mais la route était beaucoup plus belle. Au point Saint-Nicolas elle traversait le Gardon ; c'était la Palestine, la Judée. Les bouquets des cistes pourpres ou blancs chamarraient la rauque garrigue, que les lavandes embaumaient. Il soufflait par là-dessus un air sec, hilarant, qui nettoyait la route en empoussiérant l'alentour. Notre voiture faisait lever d'énormes sauterelles qui tout à coup déployaient leurs membranes bleues, rouges ou grises, un instant papillons légers, puis retombaient un peu plus loin, ternes et confondues, parmi la broussaille et la pierre.
Aux abords du Gardon croissaient des asphodèles, et, dans le lit même du fleuve, presque partout à sec, une flore quasi tropicale... Ici je quitte un instant la guimbarde ; il est des souvenirs qu'il faut que j'accroche au passage, que je ne saurais sinon où placer. Comme je le disais déjà, je les situe moins aisément dans le temps que dans l'espace, et par exemple ne saurais dire en quelle année Anna vint nous rejoindre à Uzès, que sans doute ma mère était heureuse de lui montrer ; mais ce dont je me souviens avec précision c'est de l'excursion que nous fîmes du pont Saint-Nicolas à tel village non loin du Gardon, où nous devions retrouver la voiture.
Aux endroits encaissés, au pied des falaises ardentes qui réverbéraient le soleil, la végétation était si luxuriante que l'on avait peine à passer. Anna s'émerveillait aux plantes nouvelles, en reconnaissait qu'elle n'avait encore jamais vues à l'état sauvage, – et j'allais dire : en liberté – comme ces triomphants daturas qu'on nomme des « trompettes de Jéricho », dont sont restées si fort gravées dans ma mémoire, auprès des lauriers-roses, la splendeur et l'étrangeté. On avançait prudemment à cause des serpents, inoffensifs du reste pour la plupart, dont nous vîmes plusieurs s'esquiver. Mon père musait et s'amusait de tout. Ma mère, consciente de l'heure, nous talonnait en vain. Le soir tombait déjà quand enfin nous sortîmes d'entre les berges du fleuve. Le village était encore loin, dont faiblement parvenait jusqu'à nous le son angélique des cloches ; pour s'y rendre, un indistinct sentier hésitait à travers la brousse... Qui me lit va douter si je n'ajoute pas aujourd'hui tout ceci ; mais non : cet angélus, je l'entends encore ; je revois ce sentier charmant, les roseurs du couchant et, montant du lit du Gardon, derrière nous, l'obscurité envahissante. Je m'amusais d'abord des grandes ombres que nous faisions ; puis tout se fondit dans le gris crépusculaire, et je me laissai gagner par l'inquiétude de ma mère. Mon père et Anna, tout à la beauté de l'heure, flânaient, peu soucieux du retard. Je me souviens qu'ils récitaient des vers ; ma mère trouvait que « ce n'était pas le moment » et s'écriait :
– Paul, vous réciterez cela quand nous serons rentrés.
Dans l'appartement de ma grand-mère, toutes les pièces se commandaient ; de sorte que, pour gagner leur chambre, les parents devaient traverser la salle à manger, le salon et un autre salon plus petit où l'on avait dressé mon lit. Achevait-on le tour, on trouvait un petit cabinet de toilette, puis la chambre de grand-mère, qu'on gagnait également de l'autre côté, en passant par la chambre de mon oncle. Celle-ci rejoignait le palier, sur lequel ouvraient également la cuisine et la salle à manger. Les fenêtres des deux salons et de la chambre de mes parents regardaient l'esplanade ; les autres ouvraient sur une étroite cour que l'appartement ceinturait ; seule la chambre de mon oncle donnait, de l'autre côté de la maison, sur une obscure ruelle, tout au bout de laquelle on voyait un coin de la place du marché. Sur le rebord de sa fenêtre, mon oncle s'occupait à d'étranges cultures : dans de mystérieux bocaux cristallisaient, autour de tiges rigides, ce qu'il m'expliquait être des sels de zinc, de cuivre ou d'autres métaux ; il m'enseignait que, d'après le nom du métal, ces implacables végétations étaient dénommées arbres de Saturne, de Jupiter, etc. Mon oncle, en ce temps-là, ne s'occupait pas encore d'économie politique ; j'ai su depuis que l'astronomie surtout l'attirait alors, vers quoi le poussaient également son goût pour les chiffres, sa taciturnité contemplative et ce déni de l'individuel et de toute psychologie qui fit bientôt de lui l'être le plus ignorant de soi-même et d'autrui que je connaisse. C'était alors (je veux dire : au temps de ma première enfance) un grand jeune homme aux cheveux noirs, longs et plaqués en mèches derrière les oreilles, un peu myope, un peu bizarre, silencieux et on ne peut plus intimidant. Ma mère l'irritait beaucoup par les constants efforts qu'elle faisait pour le dégeler ; il y avait chez elle plus de bonne volonté que d'adresse, et mon oncle, peu capable ou peu désireux de lire l'intention sous le geste, se préparait déjà à n'être séduit que par des faiseurs. On eût dit que mon père avait accaparé toute l'aménité dont pouvait disposer la famille, de sorte que rien plus ne tempérait, des autres membres, l'air coriace et refrogné.
Mon grand-père était mort depuis assez longtemps lorsque je vins au monde ; mais ma mère l'avait pourtant connu, car je ne vins au monde que six ans après son mariage. Elle m'en parlait comme d'un huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l'excès, inflexible, et poussant la confiance en Dieu jusqu'au sublime. Ancien président du tribunal d'Uzès, il s'occupait alors presque uniquement de bonnes œuvres et de l'instruction morale et religieuse des élèves de l'école du Dimanche.
En plus de Paul, mon père, et de mon oncle Charles, Tancrède Gide avait eu plusieurs enfants qu'il avait tous perdus en bas âge, l'un d'une chute sur la tête, l'autre d'une insolation, un autre encore d'un rhume mal soigné ; mal soigné pour les mêmes raisons apparemment qui faisaient qu'il ne se soignait pas lui-même. Lorsqu'il tombait malade, ce qui du reste était peu fréquent, il prétendait ne recourir qu'à la prière ; il considérait l'intervention du médecin comme indiscrète, voire impie, et mourut sans avoir admis qu'on l'appelât1.
Certains s'étonneront peut-être qu'aient pu se conserver si tard ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l'humanité ; mais la petite ville d'Uzès était conservée tout entière ; des outrances comme celles de mon grand-père n'y faisaient assurément point tache ; tout y était à l'avenant ; tout les expliquait, les motivait, les encourageait au contraire, les faisait sembler naturelles ; et je pense, du reste, qu'on les eût retrouvées à peu près les mêmes dans toute la région cévenole, encore mal ressuyée des cruelles dissensions religieuses qui l'avaient si fort et si longuement tourmentée. Cette étrange aventure m'en persuade, qu'il faut que je raconte aussitôt bien qu'elle soit de ma dix-huitième (?) année :
J'étais parti d'Uzès au matin, répondant à l'invitation de Guillaume Granier, mon cousin, pasteur aux environs d'Anduze. Je passai près de lui la journée. Avant de me laisser partir, il me sermonna, pria avec moi, pour moi, me bénit, ou du moins pria Dieu de me bénir... mais ce n'est point pourquoi j'ai commencé ce récit. – Le train devait me ramener à Uzès pour dîner ; mais je lisais Le Cousin Pons. C'est peut-être, de tant de chefs-d'œuvre de Balzac, celui que je préfère ; c'est en tout cas celui que j'ai le plus souvent relu. Or, ce jour-là, je le découvrais. J'étais dans le ravissement, dans l'extase, ivre, perdu...
La tombée de la nuit interrompit enfin ma lecture. Je pestai contre le wagon qui n'était pas éclairé ; puis m'avisai qu'il était en panne ; les employés, qui le croyaient vide, l'avaient remisé sur une voie de garage.
– Vous ne saviez donc pas qu'il fallait changer ? dirent-ils. On a pourtant assez appelé ! Mais vous dormiez sans doute. Vous n'avez qu'à recommencer, car il ne part plus de train d'ici demain.
Passer la nuit dans cet obscur wagon n'avait rien d'enchanteur ; et puis je n'avais pas dîné. La gare était loin du village et l'auberge m'attirait moins que l'aventure ; au surplus je n'avais sur moi que quelques sous. Je partis sur la route, au hasard, et me décidai à frapper à la porte d'un mas assez grand, d'aspect propre et accueillant. Une femme m'ouvrit, à qui je racontai que je m'étais perdu, que d'être sans argent ne m'empêchait pas d'avoir faim et que peut-être on serait assez bon pour me donner à manger et à boire ; après quoi je regagnerais mon wagon remisé, où je patienterais jusqu'au lendemain.
Cette femme qui m'avait ouvert ajouta vite un couvert à la table déjà servie. Son mari n'était pas là ; son vieux père, assis au coin du feu, car la pièce servait également de cuisine, était resté penché vers l'âtre sans rien dire, et son silence, qui me paraissait réprobateur, me gênait. Soudain, je remarquai sur une sorte d'étagère une grosse Bible, et, comprenant que je me trouvais chez des protestants, je leur nommai celui que je venais d'aller voir. Le vieux se redressa tout aussitôt ; il connaissait mon cousin le pasteur ; même il se souvenait fort bien de mon grand-père. La manière dont il m'en parla me fit comprendre quelle abnégation, quelle bonté pouvait habiter la plus rude enveloppe, aussi bien chez mon grand-père que chez ce paysan lui-même, à qui j'imaginais que mon grand-père avait dû ressembler, d'aspect extrêmement robuste, à la voix sans douceur, mais vibrante, au regard sans caresse, mais droit.
Cependant les enfants rentraient du travail, une grande fille et trois fils ; plus fins, plus délicats que l'aïeul ; beaux, mais déjà graves et même un peu froncés. La mère posa la soupe fumante sur la table, et comme à ce moment je parlais, d'un geste discret elle arrêta ma phrase, et le vieux dit le bénédicité2.
Ce fut pendant le repas qu'il me parla de mon grand-père ; son langage était à la fois imagé et précis ; je regrette de n'avoir pas noté de ses phrases. Quoi ! ce n'est là, me redisais-je, qu'une famille de paysans ! quelle élégance, quelle vivacité, quelle noblesse, auprès de nos épais cultivateurs de Normandie ! Le souper fini, je fis mine de repartir ; mais mes hôtes ne l'entendaient pas ainsi. Déjà la mère s'était levée ; l'aîné des fils coucherait avec un de ses frères ; j'occuperais sa chambre et son lit, auquel elle mit des draps propres, rudes et qui sentaient délicieusement la lavande. La famille n'avait pas l'habitude de veiller tard, ayant celle de se lever tôt ; au demeurant je pourrais rester à lire encore s'il me plaisait.
– Mais, dit le vieux, vous permettrez que nous ne dérangions pas nos habitudes – qui ne seront pas pour vous étonner, puisque vous êtes le petit de M. Tancrède.
Alors il alla chercher la grosse Bible que j'avais entrevue, et la posa sur la table desservie. Sa fille et ses petits-enfants se rassirent à ses côtés devant la table, dans une attitude recueillie qui leur était naturelle. L'aïeul ouvrit le livre saint et lut avec solennité un chapitre des évangiles, puis un psaume ; après quoi chacun se mit à genoux devant sa chaise, lui seul excepté, que je vis demeurer debout, les yeux clos, les mains posées à plat sur le livre refermé. Il prononça une courte prière d'action de grâces, très digne, très simple et sans requêtes, où je me souviens qu'il remercia Dieu de m'avoir indiqué sa porte, et cela d'un tel ton que tout mon cœur s'associait à ses paroles. Pour achever, il récita « Notre Père » ; puis il y eut un instant de silence, après quoi seulement chacun des enfants se releva. Cela était si beau, si tranquille, et ce baiser de paix si glorieux, qu'il posa sur le front de chacun d'eux ensuite, que, m'approchant de lui moi aussi, je tendis à mon tour mon front.
Ceux de la génération de mon grand-père gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance ; un grand raidissement intérieur leur restait de ce qu'on avait voulu les plier. Chacun d'eux entendait distinctement le Christ lui dire, et au petit troupeau tourmenté : « Vous êtes le sel de la terre ; or si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? »
Et il faut reconnaître que le culte protestant de ma petite chapelle d'Uzès présentait, du temps de mon enfance encore, un spectacle particulièrement savoureux. Oui, j'ai pu voir encore les derniers représentants de cette génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec leur grand chapeau de feutre sur la tête, qu'ils gardaient durant toute la pieuse cérémonie, qu'ils soulevaient au nom de Dieu, lorsque l'invoquait le pasteur, et n'enlevaient qu'à la récitation de « Notre Père... » Un étranger s'en fût scandalisé comme d'un irrespect, qui n'eût pas su que ces vieux huguenots gardaient ainsi la tête couverte en souvenir des cultes en plein air et sous un ciel torride, dans les replis secrets des garrigues, du temps que le service de Dieu selon leur foi présentait, s'il était surpris, un inconvénient capital.
Puis, l'un après l'autre, ces mégathériums disparurent. Quelque temps après eux, survécurent encore les veuves. Elles ne sortaient plus que le dimanche, pour l'église, c'est-à-dire aussi pour s'y retrouver. Il y avait là ma grand-mère, Mme Abauzit son amie, Mme Vincent et deux autres vieillardes dont je ne sais plus le nom. Un peu avant l'heure du culte, des servantes, presque aussi vieilles que leur maîtresse, apportaient les chaufferettes de ces dames, qu'elles posaient devant leur banc. Puis, à l'heure précise, les veuves faisaient leur entrée, tandis que le culte commençait. A moitié aveugles, elles ne se reconnaissaient point avant la porte, mais seulement une fois dans le banc ; tout au plaisir de la rencontre, elles commençaient en chœur d'extraordinaires effusions, mélange de congratulations, de réponses et de questions, chacune, sourde comme un pot, n'entendant rien de ce que lui disait sa commère ; et leurs voix mêlées, durant quelques instants, couvraient complètement celle du malheureux pasteur. Certains s'en seraient indignés qui, en souvenir des époux, excusaient les veuves ; d'autres, moins rigoristes, s'en amusaient ; des enfants s'esclaffaient ; pour moi, un peu gêné, je demandais à n'être point assis à côté de ma grand-mère. Cette petite comédie recommençait chaque dimanche ; on ne pouvait rêver rien de plus grotesque ni de plus touchant.
Jamais je ne saurai dire combien ma grand-mère était vieille. Du plus loin que je la revois, il ne restait rien plus en elle qui permît de reconnaître ou d'imaginer ce qu'elle avait pu être autrefois. Il semblait qu'elle n'eût jamais été jeune, qu'elle ne pouvait pas l'avoir été. D'une santé de fer, elle survécut non seulement à son mari, mais aussi à son fils aîné, mon père ; et longtemps encore, ensuite, nous retournions à Uzès, ma mère et moi, aux vacances de Pâques, pour la retrouver d'année en année la même, à peine un peu plus sourde, car pour plus ridée, depuis longtemps cela n'était plus possible.
Certainement la chère vieille se mettait en quatre pour nous recevoir ; mais c'est précisément pourquoi je ne suis pas assuré que notre présence lui fût bien agréable. Au demeurant la question ne se posait pas ainsi ; il s'agissait moins, pour ma mère, de faire plaisir à quelqu'un, que d'accomplir un devoir, un rite – comme cette lettre solennelle à ma grand-mère, qu'elle me contraignait d'écrire au Nouvel An et qui m'empoisonnait cette fête. D'abord je tâchais d'esquiver, je discutais :
– Mais qu'est-ce que tu veux que ça lui fasse, à bonne-maman, de recevoir ou non une lettre de moi ?
– Là n'est pas la question, disait ma mère ; tu n'as pas tant d'obligations dans la vie ; tu dois t'y soumettre.
Alors je commençais de pleurer.
– Voyons, mon poulot, reprenait-elle, sois raisonnable : songe à cette pauvre grand-mère qui n'a pas d'autre petit-fils.
– Mais qu'est-ce que tu veux que je lui dise ? hurlais-je à travers mes sanglots.
– N'importe quoi. Parle-lui de tes cousines ; de tes petits amis Jardinier.
– Mais puisqu'elle ne les connaît pas.
– Raconte-lui ce que tu fais.
– Mais tu sais bien que ça ne l'amusera pas.
– Enfin, mon petit, c'est bien simple : tu ne sortiras pas d'ici (c'était la salle d'étude de la rue de Crosne) avant d'avoir écrit cette lettre.
– Mais...
– Non, mon enfant ; je ne veux plus discuter.
A la suite de quoi ma mère s'enfermait dans le mutisme. Je lanternais quelque temps encore, puis commençais à me pressurer le cerveau au-dessus de mon papier blanc.
Le fait est que plus rien ne semblait devoir intéresser ma grand-mère. A chaque séjour que nous faisions à Uzès pourtant, par gentillesse je crois pour ma mère qui venait s'asseoir auprès d'elle, sa tapisserie à la main pu un livre, elle faisait un grand effort de mémoire et, de quart d'heure en quart d'heure, rappelant enfin le nom d'un de nos cousins normands :
– Et les Widmer comment vont-ils ?
Ma mère la renseignait avec une patience infinie, puis repartait dans sa lecture. Dix minutes après :
– Et Maurice Démarest, il n'est toujours pas marié ?
– Si, ma mère ; celui qui n'est pas marié, c'est Albert ; Maurice est père de trois enfants ; trois filles.
– Eh ! dites-moi, Juliette !...
Cette interjection n'avait rien d'interrogatif ; simple exclamation à tout usage, par laquelle ma grand-mère exprimait l'étonnement, l'approbation, l'admiration, de sorte qu'on l'obtenait en réflexe de quoi que ce fût qu'on lui dît ; et quelque temps après l'avoir jetée, grand-mère restait encore le chef branlant, agité d'un mouvement méditatif de haut en bas ; on la voyait ruminer la nouvelle dans une sorte de mastication à vide qui ravalait et gonflait tour à tour ses molles gifles ridées. Enfin, quand tout était bien absorbé, et qu'elle renonçait pour un temps à inventer des questions nouvelles, elle reprenait sur ses genoux le tricot interrompu.
Grand-mère tricotait des bas ; c'est la seule occupation que je lui connusse. Elle tricotait tout le long du jour, à la manière d'un insecte ; mais comme elle se levait fréquemment pour aller voir ce que Rose faisait à la cuisine, elle égarait le bas sur quelque meuble, et je crois que personne ne lui en vit jamais achever un. Il y avait des commencements de bas dans tous les tiroirs, où Rose les remisait au matin, en faisant les pièces. Quant aux aiguilles, grand-mère en promenait toujours un faisceau, derrière l'oreille, entre son petit bonnet de tulle enrubanné et le mince bandeau de ses cheveux gris jaunâtre.
Ma tante Anna, sa nouvelle bru, n'avait point pour grand-mère l'affectueuse et respectueuse indulgence de maman ; tout ce qu'elle désapprouvait, tout ce qui l'irritait chez mon oncle, elle en faisait sa mère responsable. Elle ne vint, je crois bien, qu'une seule fois à Uzès pendant que ma mère et moi y étions ; nous la surprîmes aussitôt qui faisait la rafle des bas.
– Huit ! j'en ai trouvé huit ! disait-elle à ma mère, à la fois amusée et exaspérée par tant d'incurie. Et le soir elle ne se retenait pas de demander à grand-mère pourquoi jamais elle n'en achevait un, une bonne fois ?
La pauvre vieille d'abord tâchait tout de même de sourire, puis tournait son inquiétude vers ma mère :
– Juliette ! Qu'est-ce qu'elle veut, Anna ?
Mais ma mère n'entrait pas dans le jeu, et c'est ma tante qui reprenait plus fort :
– Je demande, ma mère, pourquoi vous n'en achevez pas un, une fois, au lieu d'en commencer plusieurs ?
Alors la vieille, un peu piquée, serrait les lèvres, puis ripostait soudain :
– Achever, achever... Eh ! elle est bonne, Anna !... Il faut le temps !
La continuelle crainte de ma grand-mère était que nous n'eussions pas assez à manger. Elle qui ne mangeait presque rien elle-même, ma mère avait peine à la convaincre que quatre plats par repas nous suffisaient. Le plus souvent elle ne voulait rien entendre, s'échappait d'auprès de ma mère pour avoir avec Rose des entretiens mystérieux. Dès qu'elle avait quitté la cuisine, ma mère s'y précipitait à son tour et, vite, avant que Rose fût partie au marché, révisait le menu et décommandait les trois quarts.
– Eh bien, Rose ! ces gelinottes ? criait grand-mère, au déjeuner.
– Mais, ma mère, nous avions ce matin les côtelettes. J'ai dit à Rose de garder les gelinottes pour demain.
La pauvre vieille était au désespoir.
– Les côtelettes ! Les côtelettes ! répétait-elle, affectant de rire. – Des côtelettes d'agneau ; il en faut six pour une bouchée...
Puis, par manière de protestation, elle se levait enfin, allait quérir dans une petite réserve, au fond de la salle à manger, pour parer à la désolante insuffisance du menu, quelque mystérieux pot de conserves, préparé pour notre venue. C'étaient le plus souvent des boulettes de porc, truffées, confites dans de la graisse, succulentes, qu'on appelait des « fricandeaux ». Ma mère naturellement refusait.
– Té ! le petit en mangera bien, lui !
– Mère, je vous assure qu'il a assez mangé comme cela.
– Pourtant ! Vous n'allez pas le laisser mourir de faim ?...
(Pour elle, tout enfant qui n'éclatait pas, se mourait. Quand on lui demandait, plus tard, comment elle avait trouvé ses petits-fils, mes cousins, elle répondait invariablement, avec une moue :
– Bien maigres !)
Une bonne façon d'échapper à la censure de ma mère, c'était de commander à l'hôtel Béchard quelque tendre aloyau aux olives, ou, chez Fabregas le pâtissier, un vol-au-vent de quenelles, une floconneuse brandade, ou le traditionnel croûtillon au lard. Ma mère guerroyait aussi, au nom des principes d'hygiène, contre les goûts de ma grand-mère ; en particulier lorsque celle-ci, coupant le vol-au vent, se réservait un morceau du fond.
– Mais, ma mère, vous prenez justement le plus gras !
– Eh ! faisait ma grand-mère, qui se moquait bien de l'hygiène – la croûte du fond...
– Permettez que je vous serve moi-même.
Et d'un œil résigné la pauvre vieille voyait écarter de son assiette le morceau qu'elle préférait.
De chez Fabregas arrivaient également des entremets, méritoires mais peu variés. A vrai dire on en revenait toujours à la sultane, dont aucun de nous n'était fou. La sultane avait forme de pyramide, que parfois surmontait, pour le faste, un petit ange en je ne sais quoi de blanc qui n'était pas comestible. La pyramide était composée de minuscules choux à la crème, enduits d'un caramel résistant qui les soudait l'un à l'autre et faisait que la cuillère les crevait plutôt que de les séparer. Un nuage de fils de caramel revêtait l'ensemble, l'écartait poétiquement de la gourmandise et poissait tout.
Grand-mère tenait à nous faire sentir que, faute de mieux seulement, elle nous offrait une sultane. Elle faisait la grimace. Elle disait :
– Eh ! Fabregas !... Fabregas ! Il n'est pas varié !
Ou encore :
– Il se néglige.
Que ces repas duraient longtemps, pour moi toujours si impatient de sortir ! J'aimais passionnément la campagne aux environs d'Uzès, la vallée de la Fontaine d'Eure et, par-dessus tout, la garrigue. Les premières années, Marie, ma bonne, accompagnait mes promenades. Je l'entraînais sur le « mont Sarbonnet », un petit mamelon calcaire, au sortir de la ville, où il était si amusant de trouver, sur les grandes euphorbes au suc blanc, de ces chenilles de sphinx qui ont l'air d'un turban défait et qui portent une espèce de corne sur le derrière ; ou, sur les fenouils à l'ombre des pins, ces autres chenilles, celles du machaon, ou du flambé qui, dès qu'on les asticotait, faisaient surgir, au-dessus de leur nuque, une sorte de trompe fourchue très odorante et de couleur inattendue. En continuant la route qui contourne le Sarbonnet, on gagnait les prés verdoyants que baigne la Fontaine d'Eure. Les plus mouillés d'entre eux s'émaillaient au printemps de ces gracieux narcisses blancs dits « du poète », qu'on appelle là-bas des courbadonnes. Aucun Uzétien ne songeait à les cueillir, ni ne se serait dérangé pour les voir ; de sorte que, dans ces prés toujours solitaires, il y en avait une extraordinaire profusion ; l'air en était embaumé loin à la ronde ; certains penchaient leur face au-dessus de l'eau, comme dans la fable que l'on m'avait apprise, et je ne voulais pas les cueillir ; d'autres disparaissaient à demi dans l'herbe épaisse ; mais le plus souvent, haut dressé sur sa tige, parmi le sombre gazon, chacun brillait comme une étoile. Marie, en bonne Suissesse, aimait les fleurs ; nous en rapportions des brassées.
La Fontaine d'Eure est cette constante rivière que les Romains avaient captée et amenée jusqu'à Nîmes par l'aqueduc fameux du Pont du Gard. La vallée où elle coule, à demi cachée par des aulnes, en approchant d'Uzès, s'étrécit. O petite ville d'Uzès ! Tu serais en Ombrie, des touristes accourraient de Paris pour te voir ! Sise au bord d'une roche dont le dévalement brusque est occupé en partie par les ombreux jardins du duché, leurs grands arbres, tout en bas, abritent dans le lacis de leurs racines les écrevisses de la rivière. Des terrasses de la Promenade ou du Jardin public, le regard, à travers les hauts micocouliers du duché, rejoint, de l'autre côté de l'étroite vallée, une roche plus abrupte encore, déchiquetée, creusée de grottes, avec des arcs, des aiguilles et des escarpements pareils à ceux des falaises marines ; puis au-dessus la garrigue rauque, toute dévastée de soleil.
Marie, qui se plaignait sans cesse de ses cors, montrait peu d'enthousiasme pour les sentiers raboteux de la garrigue ; mais bientôt enfin ma mère me laissa sortir seul et je pus escalader tout mon soûl.
On traversait la rivière à la Fon di biau (je ne sais si j'écris correctement, ce qui veut dire, dans la langue de Mistral : fontaine aux bœufs) après avoir suivi quelque temps le bord de la roche, lisse et tout usée par les pas, puis descendu les degrés taillés dans la roche. Qu'il était beau de voir les lavandières y poser lentement leurs pieds nus, le soir, lorsqu'elles remontaient du travail, toutes droites, et la démarche comme ennoblie par cette charge de linge blanc qu'elles portaient, à la manière antique, sur la tête. Et comme la « Fontaine d'Eure » était le nom de la rivière, je ne suis pas certain que, de même, ces mots « fon di biau » désignassent précisément une fontaine : je revois un moulin, une métairie qu'ombrageaient d'immenses platanes ; entre l'eau libre et l'eau qui travaillait au moulin, une sorte d'îlot où s'ébattait la basse-cour. A l'extrême pointe de cet îlot, je venais rêver ou lire, juché sur le tronc d'un vieux saule et caché par ses branches, surveillant les jeux aventureux des canards, délicieusement assourdi par le ronflement de la meule, le fracas de l'eau dans la roue, les mille chuchotis de la rivière, et plus loin, où lavaient les laveuses, le claquement rythmé de leurs battoirs.
Mais le plus souvent, brûlant la Fon di biau, je gagnais en courant la garrigue, vers où m'entraînait déjà cet étrange amour de l'inhumain, de l'aride, qui, si longtemps, me fit préférer à l'oasis le désert. Les grands souffles secs, embaumés, l'aveuglante réverbération du soleil sur la roche nue, sont enivrants comme le vin. Et combien m'amusait l'escalade des roches ; la chasse aux mantes religieuses qu'on appelle là-bas des « prega Diou », et dont les paquets d'œufs, conglutinés et pendus à quelque brindille, m'intriguaient si fort ; la découverte, sous les cailloux que je soulevais, des hideux scorpions, mille-pattes et scolopendres !
Les jours de pluie, confiné dans l'appartement, je faisais la chasse aux moustiques, ou démontais complètement les pendules de grand-mère, qui toutes s'étaient détraquées depuis notre dernier séjour ; rien ne m'absorbait plus que ce minutieux travail, et combien j'étais fier, après que je les avais remises en mouvement, d'entendre grand-mère s'écrier, en revoyant l'heure :
– Eh ! dites-moi, Juliette ! ce petit...
Mais le meilleur du temps de pluie, je le passais dans le grenier dont Rose me prêtait la clef. (C'est là que plus tard je lus Stello.) De la fenêtre du grenier on dominait les toits voisins ; près de la fenêtre, dans une grande cage en bois recouverte d'un sac, grand-mère engraissait des poulets pour la table. Les poulets ne m'intéressaient pas beaucoup, mais dès qu'on restait un peu tranquille, on voyait paraître, entre l'encombrement de malles, d'objets sans nom et hors d'usage, d'un tas de poussiéreux débris, ou derrière la provision de bois et de sarments, les frimousses des petits chats de Rose, encore trop jeunes pour préférer, comme leur mère, au capharnaüm du grenier natal, la tiède quiétude de la cuisine, les caresses de Rose, l'âtre et le fumet du rôt tournant devant le feu de sarments.
Tant qu'on n'avait pas vu ma grand-mère, on pouvait douter s'il y avait rien au monde de plus vieux que Rose ; c'était merveille qu'elle pût faire encore quelque service ; mais grand-mère en demandait si peu ! et, quand nous étions là, Marie aidait au ménage. Puis Rose enfin prit sa retraite, et avant que ma grand-mère se résignât à aller vivre à Montpellier chez mon oncle Charles, on vit se succéder chez elle les plus déconcertants spécimens ancillaires. L'une grugeait ; l'autre buvait ; la troisième était débauchée. Je me souviens de la dernière : une salutiste, dont, ma foi, l'on commençait d'être satisfait, lorsque ma grand-mère, certaine nuit d'insomnie, s'avisa d'aller chercher, dans le salon, le bas qu'elle achevait éternellement de tricoter. Elle était en jupon de dessous et en chemise ; sans doute flairait-elle quelque chose d'anormal ; elle entrouvrait avec précaution la porte du salon, le découvrait plein de lumières... Deux fois par semaine, la salutiste « recevait » ; c'était dans l'appartement de grand-mère d'édifiantes réunions, assez courues, car, après le chant des cantiques, la salutiste offrait le thé. On imagine, au milieu de l'assemblée, l'entrée de ma grand-mère dans son accoutrement nocturne !... C'est peu de temps après qu'elle quitta définitivement Uzès.
Avant de quitter Uzès avec elle, je veux parler de la porte de la resserre, au fond de la salle à manger. Il y avait, dans cette porte très épaisse, ce qu'on appelle un nœud de bois, ou plus exactement, je crois, l'amorce d'une petite branche qui s'était trouvée prise dans l'aubier. Le bout de branche était parti et cela faisait, dans l'épaisseur de la porte, un trou rond de la largeur du petit doigt, qui s'enfonçait obliquement de haut en bas. Au fond du trou, on distinguait quelque chose de rond, de gris, de lisse, qui m'intriguait fort :
– Vous voulez savoir ce que c'est ? me dit Rose, tandis qu'elle mettait le couvert, car j'étais tout occupé à entrer mon petit doigt dans le trou, pour prendre contact avec l'objet. – C'est une bille que votre papa a glissé là quand il avait votre âge, et que, depuis, on n'a jamais pu retirer.
Cette explication satisfit ma curiosité, mais tout en m'excitant davantage. Sans cesse je revenais à la bille ; en enfonçant mon petit doigt, je l'atteignais tout juste, mais tout effort pour l'attirer au-dehors la faisait rouler sur elle-même, et mon ongle glissait sur sa surface lisse avec un petit grincement exaspérant...
L'année suivante, aussitôt de retour à Uzès, j'y revins. Malgré les moqueries de maman et de Marie, j'avais tout exprès laissé croître démesurément l'ongle de mon petit doigt, que d'emblée je pus insinuer sous la bille ; une brusque secousse, et la bille jaillit dans ma main.
Mon premier mouvement fut de courir à la cuisine et de chanter victoire ; mais, escomptant aussitôt le plaisir que je tirerais des félicitations de Rose, je l'imaginai si mince que cela m'arrêta. Je restai quelques instants devant la porte, contemplant dans le creux de ma main cette bille grise, désormais pareille à toutes les billes, et qui n'avait plus aucun intérêt dès l'instant qu'elle n'était plus dans son gîte. Je me sentis tout bête, tout penaud, pour avoir voulu faire le malin... En rougissant, je fis retomber la bille dans le trou (elle y est probablement encore) et allai me couper les ongles, sans parler de mon exploit à personne.
Il y a quelque dix ans, passant en Suisse, j'allai revoir ma pauvre vieille Marie dans son petit village de Lotzwyl où elle ne se décide pas à mourir. Elle m'a reparlé d'Uzès et de grand-mère, ravivant mes souvenirs ternis :
– A chaque œuf que vous mangiez, racontait-elle, votre bonne maman ne manquait pas de s'écrier, qu'il fût au plat ou à la coque : « Eh ! laisse le blanc, petiton : il n'y a que le jaune qui compte ! »
Et Marie, en bonne Suissesse, ajoutait :
– Comme si le bon Dieu n'avait pas fait le blanc aussi pour être mangé !
Je ne compose pas ; je transcris mes souvenirs tout comme ils viennent et passe de ma grand-mère à Marie.
Je me souviens avec précision du jour où brusquement je m'avisai que Marie pouvait être jolie : e'était un jour d'été, à La Roque (comme il y a longtemps de cela !) ; nous étions sortis, elle et moi, pour cueillir des fleurs, dans la prairie qui s'étend par-devant le jardin ; je marchais devant elle et venais de traverser le ruisseau ; alors je me retournai : Marie était encore sur le petit pont fait d'un tronc d'arbre, dans l'ombre du frêne qui abrite à cet endroit le ruisseau ; encore quelques pas, et soudain elle fut tout enveloppée de soleil ; elle tenait à la main un bouquet de reines-des-prés ; son visage, abrité par un chapeau de paille à larges bords, ne semblait tout entier qu'un sourire ; je m'écriai :
– Pourquoi ris-tu ?
Elle répondit :
– Pour rien. Il fait beau. – Et la vallée aussitôt s'emplit visiblement d'amour et de bonheur.
Dans ma famille on a toujours tenu très serré les domestiques. Ma mère, qui se croyait volontiers une responsabilité morale sur ceux à qui elle s'intéressait, n'aurait souffert aucune intrigue qu'un hymen ne vînt consacrer. C'est sans doute pourquoi je n'ai jamais connu à Marie d'autre passion que celle que je surpris pour Delphine, notre cuisinière, et que ma mère, certes, n'eût jamais osé soupçonner. Il va sans dire que moi-même je ne m'en rendis point nettement compte au moment même, et que je ne m'expliquai que longtemps ensuite les transports de certaine nuit ; mais pourtant je ne sais quel obscur instinct me retint d'en parler à ma mère :
Rue de Tournon, ma chambre, je l'ai dit, donnait sur la cour, à l'écart ; elle était assez vaste, et, comme toutes les pièces de l'appartement, fort haute ; de sorte que, dans cette hauteur trouvaient place, à côté de ma chambre, au bout d'un couloir qui reliait ma chambre à l'appartement, une sorte d'office qui servait de salle de bains, où je fis plus tard mes expériences de chimie ; et par-dessus l'office, la chambre de Marie. On accédait à cette chambre par un petit escalier intérieur qui partait de ma chambre même et s'élevait, derrière une cloison, contre mon lit. L'office et la chambre de Marie avaient d'autre part une sortie sur un escalier de service. Rien de plus difficile ni de plus ennuyeux qu'une description de lieux ; mais celle-ci sans doute était nécessaire pour expliquer ce qui suit... Il faut encore que je dise que notre cuisinière, qui avait nom Delphine, venait de se fiancer au cocher de nos voisins de campagne. Elle allait quitter notre maison pour toujours. Or, la veille de son départ, je fus réveillé, au cœur de la nuit, par les bruits les plus étranges. J'allais appeler Marie, lorsque je m'avisai que les bruits partaient précisément de sa chambre ; du reste ils étaient bien plus bizarres et mystérieux qu'effrayants. On eût dit une sorte de lamentation à deux voix, que je peux comparer aujourd'hui à celle des pleureuses arabes, mais qui, dans ce temps, ne me parut pareille à rien ; une mélopée pathétique, coupée spasmodiquement de sanglots, de gloussements, d'élans, que longtemps j'écoutai, à demi dressé dans le noir. Je sentais inexplicablement que quelque chose s'exprimait là, de plus puissant que la décence, que le sommeil et que la nuit ; mais il y a tant de choses qu'à cet âge on ne s'explique pas, que, ma foi ! je me rendormis, glissant outre ; et le lendemain, je rattachai tant bien que mal cet excès au manque de tenue des domestiques en général, dont je venais d'avoir un exemple à la mort de mon oncle Démarest :
Ernestine, la bonne des Démarest, – tandis que la famille en deuil, dans le salon, retenait ses pleurs auprès de ma tante, qui, muette, immobile, paraissait toute diminuée, – Ernestine, dans la pièce voisine, poussait de grands sanglots dans un fauteuil, criait par intervalles respiratoires :
– Ah ! mon bon maître ! Ah, maître aimé ! Ah ! maître vénéré ! – se secouait, se trémoussait, faisait tant, qu'il me parut d'abord que tout le chagrin de ma tante pesait sur elle et que ma tante s'en était déchargée sur Ernestine, comme on donne une valise à porter.
Je ne pouvais comprendre à cet âge (j'avais dix ans) que les lamentations d'Ernestine s'adressaient à la galerie, tandis que Marie n'élevait les siennes que parce qu'elle ne les croyait pas entendues. Mais j'étais alors on ne peut moins sceptique, et, de plus, parfaitement ignorant, incurieux même, des œuvres de la chair.
Au musée du Luxembourg, il est vrai, où Marie me menait parfois – et où j'imagine que mes parents m'avaient conduit d'abord, désireux d'éveiller en moi le goût des couleurs et des lignes —j'étais attiré beaucoup moins par les tableaux anecdotiques, malgré le zèle que dépensait Marie à me les expliquer (ou peut-être à cause de cela même) que par l'image des nudités, au grand scandale de Marie, et qui s'en ouvrit à ma mère ; et plus encore par les statues. Devant le Mercure d'Idrac (si je ne fais erreur) je tombais dans des stupeurs admiratives dont Marie ne m'arrachait qu'à grand-peine. Mais ni ces images n'invitaient au plaisir, ni le plaisir n'évoquait ces images. Entre ceci et cela, nul lien. Les thèmes d'excitation sexuelle étaient tout autres : le plus souvent une profusion de couleurs ou de sons extraordinairement aigus et suaves ; parfois aussi l'idée de l'urgence de quelque acte important, que je devrais faire, sur lequel on compte, qu'on attend de moi, que je ne fais pas, qu'au lieu d'accomplir, j'imagine ; et, c'était aussi, toute voisine, l'idée de saccage, sous forme d'un jouet aimé que je détériorais : au demeurant nul désir réel, nulle recherche de contact. N'y entend rien qui s'en étonne : sans exemple et sans but, que deviendra la volupté ? Au petit bonheur, elle commande au rêve des dépenses de vie excessives, des luxes niais, des prodigalités saugrenues... Mais pour dire à quel point l'instinct d'un enfant peut errer, je veux indiquer plus précisément deux de mes thèmes de jouissance : l'un m'avait été fourni bien innocemment par George Sand, dans ce conte charmant de Gribouille, qui se jette à l'eau, un jour qu'il pleut beaucoup, non point pour se garer de la pluie, ainsi que ses vilains frères ont tenté de le faire croire, mais pour se garer de ses frères qui se moquaient. Dans la rivière, il s'efforce et nage quelque temps, puis s'abandonne ; et dès qu'il s'abandonne, il flotte ; il se sent alors devenir tout petit, léger, bizarre, végétal ; il lui pousse des feuilles par tout le corps ; et bientôt l'eau de la rivière peut coucher sur la rive le délicat rameau de chêne que notre ami Gribouille est devenu. – Absurde ! – Mais c'est bien là précisément pouquoi je le raconte ; c'est la vérité que je dis, non point ce qui me fasse honneur. Et sans doute la grand-mère de Nohant ne pensait guère écrire là quelque chose de débauchant ; mais je témoigne que nulle page d'Aphrodite ne put troubler nul écolier autant que cette métamorphose de Gribouille en végétal le petit ignorant que j'étais.
Il y avait aussi, dans une stupide piécette de Mme de Ségur : Les Dîners de Mademoiselle Justine, un passage où les domestiques profitent de l'absence des maîtres pour faire bombance ; ils fouillent dans tous les placards ; ils se gobergent ; puis voici, tandis que Justine se penche et qu'elle enlève une pile d'assiettes du placard, en catimini le cocher vient lui pincer la taille ; Justine, chatouilleuse, lâche la pile ; patratas ! toute la vaisselle se brise. Le dégât me faisait pâmer.
En ce temps venait travailler chez ma mère une petite couturière, que je retrouvais également chez ma tante Démarest. Elle avait nom Constance. C'était un petit avorton au teint allumé, à l'œil fripon, à la démarche claudicante, très adroite de ses mains, de langage réservé devant ma mère, mais fort libre dès que ma mère avait le dos tourné. Par commodité, c'est dans ma chambre qu'on l'installait, où Constance trouvait la plus abondante lumière ; elle restait là des demi-journées, et je restais des heures près d'elle. Comment ma mère, si scrupuleuse, si attentive, et dont l'inquiète sollicitude me devait même bientôt excéder, comment sa vigilance ici s'endormait-elle ?
Les propos de Constance, s'ils étaient peu décents, j'étais du reste trop niais pour les entendre, et je ne m'étonnais même pas de ce qui faisait parfois Marie pouffer dans son mouchoir. Mais Constance parlait beaucoup moins qu'elle ne chantait ; elle avait une voix agréable et singulièrement ample pour son petit corps ; elle en était d'autant plus vaine qu'elle n'avait raison de l'être que de cela. Elle chantait tout le long du jour ; elle disait qu'elle ne pouvait bien coudre qu'en chantant ; elle n'arrêtait pas de chanter. Quelles chansons, Seigneur ! Constance aurait pu protester qu'elles n'avaient rien d'immoral. Non, ce qui me souillait le cerveau, c'est leur bêtise. Que n'ai-je pu les oublier ! Hélas ! tandis qu'échappent à ma mémoire les trésors les plus gracieux, ces rengaines misérables, je les entends aussi net que le premier jour. Quoi ! tandis que Rousseau sur le tard s'attendrit encore au souvenir des aimables refrains par quoi sa tante Gancera avait bercé son enfance, devrai-je jusqu'à ma fin entendre la voix grasseyante de Constance me chanter sur un air de valse :
Maman – dis-moi, Connaissons-nous c'jeune homme, Qu'a l'air – si doux, Qu'a l'air d'une boul' de gomme ?
– Voici bien du bruit pour un inoffensif fredon !
– Parbleu ! ce n'est pas à la chanson que j'en ai ; c'est à l'amusement que j'y pris ; où je vois déjà s'éveiller un goût honteux pour l'indécence, la bêtise et la pire vulgarité.
Je ne me charge point. Je suis prêt à dire bientôt quels éléments en moi, inaperçus encore, devaient rallier la vertu. Cependant mon esprit désespérément restait clos. En vain cherché-je dans ce passé quelque lueur qui pût permettre d'espérer quoi que ce fût de l'enfant obtus que j'étais. Autour de moi, en moi, rien que ténèbres. J'ai déjà raconté ma maladresse à reconnaître la sollicitude d'Anna. Un autre souvenir de la même époque peindra mieux encore l'état larvaire où je traînais.
Mes parents m'avaient donc fait entrer à l'École alsacienne. J'avais huit ans. Je n'étais pas entré dans la dixième classe, celle des plus petits bambins, à qui M. Grisier inculquait les rudiments ; mais aussitôt dans la suivante, celle de M. Vedel, un brave Méridional tout rond, avec une mèche de cheveux noirs qui se cabrait en avant du front et dont le subit romantisme jurait étrangement avec l'anodine placidité du reste de sa personne. Quelques semaines ou quelques jours avant ce que je vais raconter, mon père m'avait accompagné pour me présenter au directeur. Comme les classes avaient déjà repris et que j'étais retardataire, les élèves, dans la cour, rangés pour nous laisser passer, chuchotaient : « Oh ! un nouveau ! un nouveau ! » et, très ému, je me pressais contre mon père. Puis j'avais pris place auprès des autres, de ces autres que je devais bientôt perdre de vue pour les raisons que j'aurai à dire ensuite. – Or ce jour-là, M. Vedel enseignait aux élèves qu'il y a parfois dans les langues plusieurs mots qui, indifféremment, peuvent désigner un même objet, et qu'on les nomme alors des synonymes. C'est ainsi, donnait-il en exemple, que le mot « coudrier » et le mot « noisetier » désignent à la fois le même arbuste. Et faisant alterner suivant l'usage, et pour animer la leçon, l'interrogation et l'enseignement, M. Vedel pria l'élève Gide de répéter ce qu'il venait de dire...
Je ne répondis pas. Je ne savais pas répondre. Mais M. Vedel était bon : il répéta sa définition avec la patience des vrais maîtres, proposa de nouveau le même exemple ; mais quand il me demanda de nouveau de redire après lui le mot synonyme de « coudrier », de nouveau je demeurai coi. Alors il se fâcha quelque peu, pour la forme, et me pria d'aller dans la cour répéter vingt fois de suite que « coudrier » est synonyme de « noisetier », puis de revenir le lui dire.
Ma stupidité avait mis en joie toute la classe. Si j'avais voulu me tailler un succès, il m'eût été facile, au retour de ma pénitence, lorsque M. Vedel, m'ayant rappelé, me demanda pour la troisième fois le synonyme de « coudrier », de répondre « chou-fleur » ou « citrouille ». Mais non, je ne cherchais pas le succès et il me déplaisait de prêter à rire ; simplement j'étais stupide. Peut-être bien aussi que je m'étais mis dans la tête de ne pas céder ? – Non, pas même cela : en vérité, je crois que je ne comprenais pas ce que l'on me voulait, ce que l'on attendait de moi.
Les pensums n'étant pas de règle à l'École, M. Vedel dut se contenter de m'infliger un « zéro de conduite ». La sanction, pour rester morale, n'en était pas moins rigoureuse. Mais cela ne m'affectait guère. Toutes les semaines j'obtenais mon zéro de « tenue, conduite », ou d'« ordre, propreté » ; parfois les deux. C'était couru. Inutile d'ajouter que j'étais un des derniers de la classe. Je le répète : je dormais encore ; j'étais pareil à ce qui n'est pas encore né.
C'est peu de temps ensuite que je fus renvoyé de l'École, pour des motifs tout différents que je vais tâcher d'oser dire.
1. Il se trouve que, sur ce point, mes souvenirs des récits de ma mère, ou ces récits mêmes, sont inexacts. Mon oncle Charles Gide me dit, par la suite, que Tancrède Gide, mon grand-père, dans les derniers temps de sa vie, consultait toutes sortes de médicastres et de charlatans.
2. L'on me fait remarquer que ce mot n'est jamais employé que par les catholiques. J'attends que les protestants m'en indiquent un autre pour désigner cette prière qui précède le repas.
III
Table des matières
Il était bien spécifié que mon renvoi de l'École n'était que provisoire. M. Brunig, le directeur des basses classes, me donnait trois mois pour me guérir de ces « mauvaises habitudes », que M. Vedel avait surprises d'autant plus facilement que je ne prenais pas grand soin de m'en cacher, n'ayant pas bien compris qu'elles fussent à ce point répréhensibles ; car je vivais toujours (si l'on peut appeler cela : vivre) dans l'état de demi-sommeil et d'imbécillité que j'ai peint.
Mes parents avaient donné la veille un dîner ; j'avais bourré mes poches des friandises du dessert ; et, ce matin-là, sur mon banc, tandis que s'évertuait M. Vedel, je faisais alterner le plaisir avec les pralines.
Tout à coup, je m'entendis interpeller :
– Gide ! Il me semble que vous êtes bien rouge ? Venez donc me dire deux mots.
Le sang me monta au visage plus encore, tandis que je gravissais les quatre marches de la chaire, et que mes camarades ricanaient.
Je ne cherchai pas à nier. A la première question que M. Vedel me posa, à voix basse, penché vers moi, je fis de la tête un signe d'acquiescement : puis regagnai mon banc plus mort que vif. Pourtant, il ne me venait pas à l'idée que cet interrogatoire pourrait avoir des suites ; M. Vedel, avant de poser sa question, ne m'avait-il pas promis de n'en rien dire ?
N'empêche que, le soir même, mon père recevait une lettre du sous-directeur, l'invitant à ne m'envoyer plus à l'École avant trois mois.
La tenue morale, les bonnes mœurs, étaient la spécialité de l'École alsacienne, la renommée de la maison. La décision prise ici par M. Brunig n'avait donc rien de surprenant. Ma mère m'a dit plus tard que mon père avait pourtant été outré par cette lettre et par la brusquerie de cette exécution. Il me cacha naturellement sa colère, mais me découvrit son chagrin. Il eut avec ma mère de graves délibérations, à la suite desquelles on décida de me mener au médecin.
Le médecin de mes parents, dans ce temps, n'était autre que le docteur Brouardel, qui bientôt devait acquérir une grande autorité comme médecin légiste. Je pense que ma mère n'attendait de cette consultation, en plus de quelques conseils peut-être, qu'un effet tout moral. Après qu'elle eut causé quelques instants seule avec Brouardel, celui-ci me fit entrer dans son cabinet, tandis qu'en sortait ma mère :
– Je sais ce dont il s'agit, dit-il en grossissant la voix, et n'ai besoin, mon petit, ni de t'examiner ni de t'interroger aujourd'hui. Mais si ta mère d'ici quelque temps, voyait qu'il est nécessaire de te ramener, c'est-à-dire si tu ne t'étais pas corrigé, eh bien (et ici sa voix se faisait terrible) voici les instruments auxquels il nous faudrait recourir, ceux avec lesquels on opère les petits garçons dans ton cas ! – Et sans me quitter des yeux, qu'il roulait sous ses sourcils froncés, il indiquait, à bout de bras, derrière son fauteuil, une panoplie de lances touareg.
L'invention était trop apparente pour que je prisse cette menace au sérieux. Mais le souci que je voyais qu'avait ma mère, mais ses objurgations, mais le chagrin silencieux de mon père, pénétrèrent enfin ma torpeur, qu'avait assez fort secouée déjà l'annonce de mon renvoi de l'École. Ma mère exigea de moi des promesses ; Anna et elle s'ingénièrent à me distraire. La grande Exposition universelle était sur le point de s'ouvrir ; nous allions, auprès des palissades, admirer les préparatifs...
Trois mois plus tard, je reparus sur les bancs de l'École : j'étais guéri ; du moins à peu près autant qu'on peut l'être. Mais, peu de temps après, j'attrapai la rougeole, qui me laissa passablement affaibli ; mes parents, prenant alors le parti de me faire redoubler, l'an suivant, une classe où j'avais si peu profité, m'emmenèrent à La Roque sans attendre le commencement des vacances.
Lorsqu'en 1900 je fus amené à vendre La Roque, je renfonçai tous mes regrets, par crânerie, confiance en l'avenir, que j'étayais d'une inutile haine du passé où se mêlait passablement de théorie ; on dirait aujourd'hui : par futurisme. A dire vrai, mes regrets furent sur le moment beaucoup moins vifs qu'ils ne devinrent par la suite. Ce n'est point tant que le souvenir de ces lieux s'embellisse : j'eus l'occasion de les revoir et de pouvoir apprécier mieux, ayant voyagé davantage, le charme enveloppant de cette petite vallée dont, à l'âge où me gonfiaient trop de désirs, je sentais surtout l'étroitesse.
Et le ciel trop petit sur les arbres trop grands
– ainsi que dira Jammes dans une des élégies qu'il y composa.
C'est une vallée que j'ai peinte et c'est notre maison, dans L'Immoraliste. Le pays ne m'a pas seulement prêté son décor ; à travers tout le livre j'ai poursuivi profondément sa ressemblance ; mais il ne s'agit pas de cela pour l'instant.
La propriété fut achetée par mes grands-parents. Une plaque de marbre noir, sur la poterne, porte cette inscription :
CONDIDIT A 1577 NOB. DOM. FRANCISCUS
LABBEY DO ROQUÆ.
MAGNAM PARTEM DESTRUXIT A 1792
SCELESTE TUMULTUANTIUM TURBA
REFECIT A 1803 CONDITORIS AT NEPOS
NOBILIS DOMINUS PETRUS ELIAS MARIA
LABBEY DO ROQUÆ, MILES
J'ai transcrit tel quel, et donne ce latin pour ce qu'il vaut.
Quoi qu'il en fût, il sautait aux yeux que le corps de logis principal était de construction bien plus récente, sans autre attrait que le manteau de glycine qui le vêtait. Le bâtiment de la cuisine, par contre, et la poterne, de proportions menues mais exquises, présentaient une agréable alternance de briques et de chaînes de pierre, selon le style de ce temps. Des douves entouraient l'ensemble, suffisamment larges et profondes, qu'alimentait et avivait l'eau détournée de la rivière ; un ruisselet fleuri de myosotis amenait celle-ci et la déversait en cascade. Comme sa chambre en était voisine, Anna l'appelait « ma cascade » ; toute chose appartient à qui sait en jouir.
Au chant de la cascade se mêlaient les chuchotis de la rivière et le murmure continu d'une petite source captée qui jaillissait hors de l'île, en face de la poterne ; on y allait cueillir pour les repas une eau qui paraissait glacée et, l'été, couvrait de sueur les carafes.
Un peuple d'hirondelles sans cesse tournoyait autour de la maison ; leurs nids d'argile s'abritaient sous le rebord des toits, dans l'embrasure des fenêtres, d'où l'on pouvait surveiller les couvées. Quand je pense à La Roque, c'est d'abord leurs cris que j'entends ; on eût dit que l'azur se déchirait à leur passage. J'ai souvent revu ailleurs des hirondelles ; mais jamais nulle part ailleurs je ne les ai entendues crier comme ici ; je crois qu'elles criaient ainsi en repassant à chaque tour devant leurs nids. Parfois elles volaient si haut que l'œil s'éblouissait à les suivre, car c'était dans les plus beaux jours ; et quand le temps changeait, leur vol s'abaissait barométriquement. Anna m'expliquait que, suivant la pesanteur de l'air, volent plus ou moins haut les menus insectes que leur course poursuit. Il arrivait qu'elles passassent si près de l'eau qu'un coup d'aile hardi parfois en tranchait la surface :
– Il va faire de l'orage, disaient alors ma mère et Anna.
Et soudain le bruit de la pluie s'ajoutait à ces bruits mouillés du ruisseau, de la source, de la cascade ; elle faisait sur l'eau de la douve un clapotis argentin. Accoudé à l'une des fenêtres qui s'ouvraient au-dessus de l'eau, je contemplais interminablement les petits cercles par milliers se former, s'élargir s'intersectionner, se détruire, avec parfois une grosse bulle éclatant au milieu.
Lorsque mes grands-parents entrèrent dans la propriété, on y accédait à travers prés, bois et cours de fermes. Mon grand-père et M. Guizot son voisin firent tracer la route qui, s'amorçant à La Boissière sur celle de Caen à Lisieux, vint desservir le Val-Richer d'abord où le ministre d'État s'était retiré, puis La Roque. Et quand la route eut relié La Roque au reste du monde et que ma famille eut commencé d'y habiter, mon grand-père fit remplacer par un pont de briques le petit pont-levis du château, coûteux à entretenir, et que du reste on ne relevait plus.
Qui dira l'amusement, pour un enfant, d'habiter une île, une île toute petite, et dont il peut, du reste, s'échapper quand il veut ? Un mur de briques, en manière de parapet, l'encerclait, reliant exactement l'un à l'autre chacun des corps de bâtiments ; à l'intérieur épaissement tapissé de lierre, il était assez large pour qu'on le pût arpenter sans imprudence ; mais, pour pêcher à la ligne, on était alors trop en vue des poissons, et mieux valait se pencher simplement par-dessus ; la surface extérieure et plongeante s'ornait de-ci de-là de plantes pariétales, valérianes, fraisiers, saxifrages, parfois même un petit buisson, que maman regardait d'un mauvais œil parce qu'il dégradait la muraille, mais qu'Anna obtenait qu'elle ne fît pas enlever, parce qu'une mésange y nichait.
Une cour devant la maison, entre la poterne et le bâtiment de la cuisine, laissait le regard, par-dessus le parapet de la douve et par-delà le jardin, s'enfoncer infiniment dans la vallée ; on l'eût dite étroite si les collines qui l'enclosaient eussent été plus hautes. Sur la droite, à flanc de coteau, une route menait à Cambremer et à Léaupartie, puis à la mer ; une de ces haies continues, qui dans ce pays bordent les prés, dérobait presque constamment cette route à la vue et faisait, réciproquement, que, de la route, La Roque n'était visible que par soudaines échappées, aux barrières par exemple, qui, rompant la continuité de la haie, donnaient accès dans les près dont le mol dévalement rejoignait la rivière. Épars, quelques beaux bouquets d'arbres offrant leur ombre au tranquille bétail, ou quelques arbres isolés, au bord de la route ou de la rivière, donnaient à la vallée entière l'aspect aimable et tempéré d'un parc.
L'espace, à l'intérieur de l'île, que j'appelle cour, faute d'un autre nom, était semé de gravier, que maintenaient à distance quelques corbeilles de géraniums, de fuchsias et de rosiers nains, devant les fenêtres du salon et de la salle à manger. Par-derrière, une petite pelouse triangulaire d'où s'élevait un immense acacia sophora qui dominait de beaucoup la maison. C'est au pied de cet unique arbre de l'île que nous nous réunissions d'ordinaire durant les beaux jours de l'été.
La vue ne s'étendait qu'en aval, c'est-à-dire : que par-devant la maison ; là seulement s'ouvrait la vallée, au confluent de deux ruisseaux qui venaient l'un, à travers bois, du Val-Richer, l'autre, à travers prés, du hameau de La Roque à deux kilomètres de là. De l'autre côté de la douve, dans la direction du Val-Richer, s'élevait en pente assez rapide le pré qu'on appelait « le Rouleux », que ma mère, quelques années après la mort de mon père, réunit au jardin ; qu'elle sema de quelques massifs d'arbres, et à travers lequel, après une longue étude, elle traça deux allées qui montaient, en serpentant selon des courbes savantes, jusqu'à la petite barrière par où l'on entrait dans le bois. On plongeait aussitôt dans un tel mystère que, d'abord en la franchissant, le cœur me battait un peu. Ces bois dominaient la colline, se prolongeaient sur une assez grande étendue, et ceux du Val-Richer y faisaient suite. Il n'y avait, du temps de mon père, que peu de sentiers tracés, et d'être si difficilement pénétrables, ces bois me paraissaient plus vastes. Je fus bien désolé le jour où maman, tout en me permettant de m'y aventurer, me montra sur une carte du cadastre leur limite, et qu'au-delà, les prés et les champs recommençaient. Je ne sais plus trop ce que j'imaginais au-delà des bois ; et peut-être que je n'imaginais rien ; mais si j'avais imaginé quelque chose, j'aurais voulu pouvoir l'imaginer différent. De connaître leur dimension, leur limite, diminua pour moi leur attrait ; car je me sentais à cet âge moins de goût pour la contemplation que pour l'aventure, et prétendais trouver partout de l'inconnu.
Pourtant ma principale occupation, à La Roque, ce n'était pas l'exploration, c'était la pêche. O sport injustement décrié ! ceux-là seuls te dédaignent qui t'ignorent, ou que les maladroits. C'est pour avoir pris tant de goût à la pêche, que la chasse eut pour moi plus tard si peu d'attraits, qui ne demande, dans nos pays du moins, guère d'autre adresse sans doute que celle qui consiste à bien viser. Tandis que pour pêcher la truite, que d'habileté, que de ruse ! Théodomir, le neveu de notre vieux garde Bocage, m'avait appris dès mon plus jeune âge à monter une ligne et à appâter l'hameçon comme il faut ; car si la truite est le plus vorace, c'est aussi le plus méfiant des poissons. Naturellement je pêchais sans flotteur et sans plomb, plein de mépris pour ces aide-niais, qui ne servent que d'épouvantails. Par contre, j'usais de « crins de Florence », qui sont glandes de vers à soie tréfilées ; légèrement bleutés, ils ont cet avantage d'être à peu près invisibles dans l'eau ; avec cela d'une résistance remarquable, à l'épreuve des truites de la douve, aussi lourdes que des saumons. Je pêchais plus volontiers dans la rivière où les truites étaient de chair plus délicate, et surtout plus farouches, c'est-à-dire : plus amusantes à attraper. Ma mère se désolait de me voir tant de goût pour un amusement qui me faisait prendre, à son avis, trop peu d'exercice. Alors je protestais contre la réputation qu'on faisait à la pêche d'être un sport d'empoté, pour lequel l'immobilité complète était de règle : cela pouvait être vrai dans les grandes rivières, ou dans les eaux dormantes et pour des poissons somnolents ; mais la truite, dans les très petits ruisseaux où je pêchais, il importait de la surprendre précisément à l'endroit qu'elle hantait et dont elle ne s'écartait guère ; dès qu'elle apercevait l'appât, elle se lançait dessus goulûment ; et, si elle ne le faisait point aussitôt, c'est qu'elle avait distingué quelque chose de plus que la sauterelle : un bout de ligne, un bout d'hameçon, un bout de crin, l'ombre du pêcheur, ou avait entendu celui-ci approcher : dès lors, inutile d'attendre, et plus on insistait, plus on compromettait la partie ; mieux valait revenir plus tard, en prenant plus de précautions que d'abord, en se glissant, en rampant, en se subtilisant parmi les herbes, et jetant la sauterelle du plus loin, pour autant que le permettaient les branches des arbustes, coudres et osiers qui bordaient presque continûment la rivière, ne cédant la rive qu'aux grands épilobes ou lauriers de Saint-Antoine, et dans lesquels, si par malchance le fil de la ligne ou l'hameçon se prenait, on en avait pour une heure, sans parler de l'effarouchement définitif du poisson.
Il y avait à La Roque un grand nombre de « chambres d'amis » ; mais elles restaient toujours vides, et pour cause : mon père frayait peu avec la société de Rouen ; ses collègues de Paris avaient leur famille, leurs habitudes... En fait d'hôtes, je ne me souviens que de M. Gueroult, qui vint à La Roque, pour la première fois je crois, cet été qui suivit mon renvoi de l'École. Il y revint encore une ou deux fois après la mort de mon père ; et je doute si ma mère n'estimait pas faire quelque chose d'assez osé en continuant à le recevoir, une fois veuve, bien qu'à chaque fois pour un temps assez court. Rien n'était plus bourgeois que le milieu de ma famille, et M. Gueroult, pour n'être rien moins qu'un bohème, était tout de même un artiste, c'est-à-dire qu'il n'était pas « de notre monde » du tout – un musicien, un compositeur, un ami d'autres musiciens plus célèbres, de Gounod par exemple, ou de Stephen Heller, qu'il allait voir à Paris. Car M. Gueroult habitait Rouen, où il tenait à Saint-Ouen les grandes orgues que venait de livrer Cavaillé-Coll. Très clérical, et protégé par le clergé, il comptait des élèves dans les familles les meilleures et les mieux pensantes, la mienne en particulier, où il jouissait d'un grand prestige, sinon d'une parfaite considération. Il avait le profil dur et énergique, d'assez beaux traits, d'abondants cheveux noirs très bouclés, une barbe carrée, le regard rêveur ou soudain fougueux, la voix harmonieuse, onctueuse mais sans vraie douceur, le geste caressant mais dominateur. Dans toutes ses paroles, dans toutes ses manières respirait je ne sais quoi d'égoïste et de magistral. Ses mains particulièrement étaient belles, à la fois molles et puissantes. Au piano, une animation quasi céleste le transfigurait ; son jeu semblait plutôt celui d'un organiste que d'un pianiste et manquait parfois de subtilité, mais il était divin dans les andantes, en particulier ceux de Mozart pour qui il professait une prédilection passionnée. Il avait coutume de dire en riant :
– Pour les allegros, je ne dis pas ; mais dans les mouvements lents, je vaux Rubinstein.
Il disait cela d'un ton si bonhomme qu'on ne pouvait y voir vanterie ; et en vérité je ne crois pas que ni Rubinstein, dont je me souviens à merveille ni qui que ce fût au monde, pût jouer la fantaisie en ut mineur de Mozart, par exemple, ou tel largo d'un concerto de Beethoven, avec une plus tragique noblesse, avec plus de chaleur, de poésie, de puissance et de gravité. J'eus dans la suite maintes raisons de m'exaspérer contre lui : il reprochait aux fugues de Bach de se prolonger parfois sans surprise ; s'il aimait la bonne musique, il ne détestait pas suffisamment la mauvaise ; il partageait avec son ami Gounod une monstrueuse et obstinée méconnaissance de César Franck, etc. ; mais, en ce temps où je naissais au monde des sons, il en était pour moi le grand maître, le prophète, le magicien. Chaque soir, après le dîner, il offrait à mon ravissement sonates, opéras, symphonies ; et maman, d'ordinaire intraitable sur les questions d'heure et qui m'envoyait coucher tambour battant, permettait que je prolongeasse outre-temps la veillée.
Je n'ai pas de prétention à la précocité et crois bien que le vif plaisir que je prenais à ces séances musicales il faut le placer principalement et presque uniquement lors des dernières visites de M. Gueroult, deux ou trois ans après la mort de mon père. Entre-temps, et sur ses indications, maman m'avait mené à quantité de concerts, et pour montrer que je profitais, tout le long du jour je chantais ou sifflais des bribes de symphonies. Alors M. Gueroult commença d'entreprendre mon éducation. Il me faisait mettre au piano, et à chaque morceau qu'il m'enseignait, il inventait une sorte d'affabulation continue, qui le doublât, l'expliquât, l'animât : tout devenait dialogue ou récit. Encore qu'un peu factice, la méthode, avec un jeune enfant, peut je crois, n'être pas mauvaise, si toutefois le récit surajouté n'est pas trop niais ou trop inadéquat. Il faut songer que je n'avais guère plus de douze ans.
Après midi, M. Gueroult composait ; Anna, dressée à écrire sous la dictée musicale, lui servait parfois de secrétaire ; il avait recours à elle aussi bien pour ménager sa vue, qui commençait à faiblir, que par besoin d'exercer son despotisme, à ce que prétendait ma mère. Anna était à sa dévotion. Elle l'escortait dans ses promenades matinales, portait son pardessus s'il avait trop chaud et tenait ouverte devant lui, pour protéger ses regards du soleil, une ombrelle. Ma mère protestait à ces complaisances ; le sans-gêne de M. Gueroult l'indignait ; elle prétendait lui faire payer ce prestige, auquel elle ne pouvait elle-même se dérober, par une pluie de menues épigrammes dont elle tentait de le larder, mais qu'elle appointait et dirigeait assez mal, de sorte que lui ne faisait que s'en amuser. Longtemps après qu'il était devenu presque aveugle, elle mettait encore en doute, ainsi que beaucoup d'autres, cette nuit envahissante ; ou du moins accusait M. Gueroult d'en jouer, et de n'être « pas si aveugle que ça ». Elle le trouvait obséquieux, entrant, retors, intéressé, féroce ; il était un peu tout cela, mais il était musicien. Parfois, au repas, son regard, à demi voilé déjà derrière ses lunettes, se perdait ; ses puissantes mains, posées, comme sur un clavier, sur la table, s'agitaient ; et quand on lui parlait, revenant à vous soudain, il répondait :
– Pardon ! J'étais en mi bémol.
Mon cousin Albert Démarest – pour qui je ressentais déjà une sympathie des plus vives, malgré qu'il eût vingt ans de plus que moi – s'était particulièrement lié avec celui qu'il appelait cordialement : le père Gueroult. Albert, seul artiste de la famille, aimait passionnément la musique et jouait lui-même fort agréablement du piano ; la musique était leur seul terrain d'entente ; partout ailleurs ils s'opposaient. A chaque défaut du père Gueroult correspondait, dans le caractère d'Albert, un relief. Celui-ci était aussi droit, aussi franc, que l'autre était retors et papelard ; aussi généreux que l'autre cupide ; et tout ainsi ; mais par bonté, par indiscipline, Albert savait mal se conduire dans la vie ; il soignait peu ses propres intérêts et, souvent, ce qu'il entreprenait tournait à son désavantage, de sorte que, dans la famille, on ne le prenait pas tout à fait au sérieux. M. Gueroult l'appelait toujours « ce gros Bert », avec une indulgence protectrice où perçait un peu de pitié. Albert, lui, admirait le talent de M. Gueroult ; quant à l'homme, il le méprisait. Plus tard il me raconta qu'un jour il avait surpris Gueroult embrassant Anna. Il avait d'abord feint de ne rien voir, par respect pour Anna ; mais dès qu'il s'était retrouvé seul avec Gueroult :
– Qu'est-ce que tu t'es permis, tout à l'heure ?...
Cela se passait dans le salon de la rue de Crosne. Albert était très grand et très fort ; il poussait contre le mur de la pièce le maestro qui balbutiait :
– Qu'il est bête, ce gros Bert ! Tu vois bien que je plaisantais.
– Misérable ! s'écriait Albert. Si je te reprends à plaisanter de cette manière, je...
– J'étais si indigné, ajoutait-il : s'il avait dit un mot de plus, je crois que je l'aurais étranglé.
C'est peut-être au retour de ces vacances qui suivirent mon renvoi de l'École, qu'Albert Démarest commença à faire attention à moi. Que pouvait-il bien discerner en moi qui attirât sa sympathie ? Je ne sais ; mais sans doute lui fus-je reconnaissant de cette attention, d'autant plus que, précisément, je sentais que je la méritais moins. Et tout aussitôt je m'efforçai d'en être un petit peu moins indigne. La sympathie peut faire éclore bien des qualités somnolentes ; je me suis souvent persuadé que les pires gredins sont ceux auxquels d'abord les sourires affectueux ont manqué. Sans doute est-il étrange que ceux de mes parents n'eussent pas suffi ; mais il est de fait que je devins aussitôt beaucoup plus sensible à l'approbation ou à la désapprobation d'Albert qu'à la leur.
Je me souviens avec précision du soir d'automne où il me prit à part, après dîner, dans un coin du cabinet de mon père, tandis que mes parents taillaient une besigue avec ma tante Démarest et Anna. Il commença de me dire à voix basse qu'il ne voyait pas bien à quoi d'autre je m'intéressais dans la vie qu'à moi-même ; que c'était là le propre des égoïstes, et que je lui faisais tout l'effet d'en être un.
Albert n'avait rien d'un censeur. C'était un être d'apparence très libre, fantasque, plein d'humour et de gaieté : sa réprobation n'avait rien d'hostile ; au contraire, je sentais qu'elle n'était vive qu'en raison de sa sympathie ; c'est ce qui me la rendait pressante. Jamais encore on ne m'avait parlé ainsi ; les paroles d'Albert pénétraient en moi à une profondeur dont il ne se doutait certes pas, et que moi-même je ne pus sonder que plus tard. Ce que j'aime le moins dans l'ami, d'ordinaire, c'est l'indulgence ; Albert n'était pas indulgent. On pouvait au besoin, près de lui, trouver des armes contre soi-même. Et, sans trop le savoir, j'en cherchais.
Mes parents me firent redoubler une neuvième, où j'avais presque tout le temps manqué ; ce qui me permit d'avoir sans peine de bonnes places ; ce qui tout à coup me donna le goût du travail.
L'hiver fut rigoureux et se prolongea longtemps cette année. Ma mère eut le bon esprit de me faire apprendre à patiner. Jules et Julien Jardinier, les fils d'un collègue de mon père, dont le plus jeune était mon camarade de classe, apprenaient avec moi ; c'était à qui mieux mieux ! et nous devînmes assez promptement d'une gentille force. J'aimais passionnément ce sport, que nous pratiquions sur le bassin du Luxembourg d'abord, puis sur l'étang de Villebon dans les bois de Meudon, ou sur le grand canal de Versailles. La neige tomba si abondamment et il y eut un tel verglas par-dessus, que je me souviens d'avoir pu, de la rue de Tournon, gagner l'École alsacienne – qui se trouvait rue d'Assas, c'est-à-dire à l'autre extrémité du Luxembourg – sans enlever mes patins ; et rien n'était plus amusant et plus étrange que de glisser ainsi muettement dans les allées du grand jardin, entre deux hauts talus de neige. Depuis, il n'a plus fait d'hiver pareil.
Je n'avais de véritable amitié pour aucun des deux Jardinier. Jules était trop âgé ; Julien d'une rare épaisseur. Mais nos parents qui, pour l'amitié, semblaient avoir les idées de certaines familles sur les mariages de convenance, ne manquaient pas une occasion de nous réunir. Je voyais Julien déjà chaque jour en classe ; je le retrouvais en promenade, au patinage. Mêmes études, mêmes ennuis, mêmes plaisirs ; là se bornait la ressemblance ; pour l'instant, elle nous suffisait. Certes, il était, sur les bancs de la neuvième, quelques élèves vers qui plus d'affinité m'eût porté ; mais leur père, hélas ! n'était pas professeur à la faculté.
Tous les mardis, de 2 à 5, l'École alsacienne emmenait promener les élèves (ceux des basses classes du moins) sous la surveillance d'un professeur, qui nous faisait visiter la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, le Panthéon, le Musée des Arts et Métiers – où, dans une petite salle obscure, se trouvait un petit miroir sur lequel, par un ingénieux jeu de glaces, venait se refléter, en petit, tout ce qui se passait dans la rue ; cela faisait un tableautin des plus plaisants avec des personnages animés, à l'échelle de ceux de Teniers, qui s'agitaient ; tout le reste du musée distillait un ennui morne ; – les Invalides, le Louvre, et un extraordinaire endroit, situé tout contre le parc de Mont-souris, qui s'appelait le Géorama Universel : c'était un misérable jardin, que le propriétaire, un grand lascar vêtu d'alpaga, avait aménagé en carte de géographie. Les montagnes y étaient figurées par des rocailles ; les lacs, bien que cimentés, étaient à sec ; dans le bassin de la Méditerranée naviguaient quelques poissons rouges comme pour accuser l'exiguïté de la botte italienne. Le professeur nous invitait à lui désigner les Karpathes, cependant que le lascar, une longue baguette à la main, soulignait les frontières, nommait des villes, dénonçait un tas d'ingéniosités indistinctes et saugrenues, exaltait son œuvre, insistant sur le temps qu'il avait fallu pour la mener à bien ; et, comme alors le professeur, au départ, le félicitait sur sa patience, il répliquait, d'un ton doctoral :
– La patience n'est rien sans l'idée.
Je suis curieux de savoir si tout cela existe encore ?
Parfois M. Brunig lui-même, le sous-directeur, se joignait à nous, doublant M. Vedel, qui s'effaçait alors avec déférence. C'est au Jardin des Plantes que M. Brunig nous conduisait immanquablement ; et immanquablement, dans les sombres galeries des animaux empaillés (le nouveau Muséum n'existait pas encore), il nous arrêtait devant la tortue luth qui, sous vitrine à part, occupait une place d'honneur, il nous groupait en cercle autour d'elle et disait :
– Eh bien ! mes enfants. Voyons ! Combien a-t-elle de dents, la tortue ? (Il faut dire que la tortue, avec une expression naturelle et comme criante de vie, gardait, empaillée, la gueule entrouverte.) Comptez bien. Prenez votre temps. Y êtes-vous ?
Mais on ne pouvait plus nous la faire ; nous la connaissions, sa tortue. N'empêche que, tout en pouffant, nous faisions mine de chercher ; on se bousculait un peu pour mieux voir. Dubled s'obstinait à ne distinguer que deux dents, mais c'était un farceur. Le grand Wenz, les yeux fixés sur la bête, comptait à haute voix sans arrêter, et ce n'est que lorsqu'il dépassait soixante que M. Brunig l'arrêtait avec ce bon rire spécial de celui qui sait se mettre à la portée des enfants, et, citant La Fontaine :
– « Vous n'en approchez point. » Plus vous en trouvez, plus vous êtes loin du compte. Il vaut mieux que je vous arrête. Je vais beaucoup vous étonner. Ce que vous prenez pour des dents ne sont que des petites protubérances cartilagineuses. La tortue n'a pas de dents du tout. La tortue est comme les oiseaux ; elle a un bec.
Alors tous nous faisions : – Oooh ! par bienséance. J'ai assisté trois fois à cette comédie.
Nos parents, à Julien et à moi, donnaient deux sous à chacun, ces jours de sortie. Ils avaient discuté ensemble ; maman n'aurait pas consenti à me donner plus que Mme Jardinier ne donnait à Julien ; comme leur situation était plus modeste que la nôtre, c'était à Mme Jardinier de décider.
– Qu'est-ce que vous voulez que ces enfants fassent avec cinquante centimes ? s'était-elle écriée. Et ma mère accordait que deux sous étaient « parfaitement suffisants ».
Ces deux sous étaient dépensés d'ordinaire à la boutique du père Clément. Installée dans le jardin du Luxembourg, presque contre la grille d'entrée la plus voisine de l'École, ce n'était qu'une petite baraque de bois peinte en vert, exactement de la couleur des bancs. Le père Clément, en tablier bleu, tout pareil aux anciens portiers des lycées, vendait des billes, des hannetons, des toupies, du coco, des bâtons de sucre à la menthe, à la pomme ou à la cerise, des cordonnets de réglisse enroulés sur eux-mêmes à la façon des ressorts de montre, des tubes de verre emplis de grains à l'anis blancs et roses, maintenus à chaque extrémité par de l'ouate rose et par un bouchon ; les grains d'anis n'étaient pas fameux, mais le tube, une fois vide, pouvait servir de sarbacane. C'est comme les petites bouteilles qui portaient des étiquettes : cassis, anisette, curaçao, et qu'on n'achetait guère que pour le plaisir, ensuite, de se les suspendre à la lèvre comme des ventouses ou des sangsues. Julien et moi d'ordinaire nous partagions nos emplettes ; aussi l'un n'achetait-il jamais rien sans consulter l'autre.
L'année suivante, Mme Jardinier et ma mère estimèrent qu'elles pouvaient porter à cinquante centimes leurs libéralités hebdomadaires – largesse qui me permit enfin d'élever des vers à soie ; ceux-ci ne coûtaient pas si cher que les feuilles de mûrier pour leur nourriture, que je devais aller prendre deux fois par semaine chez un herboriste de la rue Saint-Sulpice. Julien, que les chenilles dégoûtaient, déclara que désormais il achèterait ce qui lui plairait de son côté et sans m'en rien dire. Cela jeta un grand froid entre nous, et, dans les sorties du mardi où il fallait aller deux par deux, chacun chercha un autre camarade. .
Il y en avait un pour qui je m'étais épris d'une véritable passion. C'était un Russe. Il faudra que je recherche son nom sur les registres de l'École. Qui me dira ce qu'il est devenu ? Il était de santé délicate, pâle extraordinairement ; il avait les cheveux très blonds, assez longs, les yeux très bleus ; sa voix était musicale, que rendait chantante un léger accent. Une sorte de poésie se dégageait de tout son être, qui venait, je crois, de ce qu'il se sentait faible et cherchait à se faire aimer. Il était peu considéré par les copains et participait rarement à leurs jeux ; pour moi, dès qu'il me regardait, je me sentais honteux de m'amuser avec les autres, et je me souviens de certaines récréations où, surprenant tout à coup son regard, je quittais tout net la partie pour venir auprès de lui. On s'en moquait. J'aurais voulu qu'on l'attaquât, pour avoir à le défendre. Aux classes de dessin, où il est permis de parler un peu à voix basse, nous étions l'un à côté de l'autre ; il me disait alors que son père était un grand savant très célèbre ; et je n'osais pas l'interroger sur sa mère ni lui demander pour quelles raisons il se trouvait à Paris. Un beau jour il cessa de venir, et personne ne sut me dire s'il était tombé malade ou retourné en Russie ; du moins une sorte de pudeur ou de timidité me retint de questionner les maîtres qui auraient peut-être pu me renseigner, et je gardai secrète une des premières et des plus vives tristesses de ma vie.
Ma mère prenait grand soin que rien, dans les dépenses qu'elle faisait pour moi, ne me vînt avertir que notre situation de fortune était sensiblement supérieure à celle des Jardinier. Mes vêtements, en tout point pareils à ceux de Julien, venaient comme les siens de La Belle Jardinière. J'étais extrêmement sensible à l'habit, et souffrais beaucoup d'être toujours hideusement fagoté. En costume marin avec un béret, ou bien en complet de velours, j'eusse été aux anges ! Mais le genre « marin » non plus que le velours ne plaisait à Mme Jardinier. Je portais donc de petits vestons étriqués, des pantalons courts, serrés aux genoux et des chaussettes à raies ; chaussettes trop courtes qui formaient tulipe et retombaient désolément, ou rentraient se cacher dans les chaussures. J'ai gardé pour la fin le plus horrible : c'était la chemise empesée. Il m'a fallu attendre d'être presque un homme déjà pour obtenir qu'on ne m'empesât plus mes devants de chemise. C'était l'usage, la mode, et l'on n'y pouvait rien. Et si j'ai fini pourtant par obtenir satisfaction, c'est tout bonnement parce que la mode a changé. Qu'on imagine un malheureux enfant qui, tous les jours de l'année, pour le jeu comme pour l'étude, porte, à l'insu du monde et cachée sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s'achevait en carcan ; car la blanchisseuse empesait également, et pour le même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait s'ajuster le faux col ; pour peu que celui-ci, un rien plus large ou plus étroit, n'appliquât pas exactement sur la chemise (ce qui neuf fois sur dix était le cas), il se formait des plis cruels ; et, pour peu que l'on suât, le plastron devenait atroce. Allez donc faire du sport dans un accoutrement pareil ! Un ridicule petit chapeau melon complétait l'ensemble... Ah ! les enfants d'aujourd'hui ne connaissent pas leur bonheur !
Pourtant j'aimais courir, et, après Adrien Monod, j'étais le champion de la classe. A la gymnastique, j'étais même meilleur que lui pour grimper au mât et à la corde ; j'excellais aux anneaux, à la barre fixe, aux barres parallèles ; mais je ne valais plus rien au trapèze, qui me donnait le vertige. Les beaux soirs d'été, j'allais retrouver quelques camarades dans une grande allée du Luxembourg, celle qui s'achevait à la boutique du père Clément ; on jouait au ballon. Ce n'était pas encore, hélas ! le football ; le ballon était tout pareil, mais les règles étaient sommaires, et, tout au contraire du football, il était défendu de se servir des pieds. Tel qu'il était, ce jeu nous passionnait.
Mais je n'en avais pas fini avec la question du costume : à la mi-carême, chaque année, le Gymnase Pascaud donnait un bal aux enfants de sa clientèle ; c'était un bal costumé. Dès que je vis que ma mère me laisserait y aller, dès que j'eus cette fête en perspective, l'idée de devoir me déguiser me mit la tête à l'envers. Je tâche à m'expliquer ce délire. Quoi ! se peut-il qu'une dépersonnalisation puisse déjà promettre une telle félicité ? A cet âge déjà ? Non : le plaisir plutôt d'être en couleur, d'être brillant, d'être baroque, de jouer à paraître qui l'on n'est pas... Ma joie fut infiniment rafraîchie lorsque j'entendis Mme Jardinier déclarer que, quant à Julien, elle le mettrait en pâtissier.
– Ce qui importe, pour ces enfants, expliquait-elle à ma mère (et ma mère aussitôt acquiesçait), c'est d'être costumés, n'est-ce pas ? Peu leur importe le costume.
Dès lors, je savais ce qui m'attendait ; car ces deux dames, consultant un catalogue de La Belle Jardinière, découvraient que le costume de « pâtissier » – tout au bas d'une liste qui commençait par le « petit marquis », et continuait decrescendo en passant par le « cuirassier », le « polichinelle », le « spahi », le « lazzarone » – de « pâtissier », dis-je, était « vraiment pour rien ».
Avec mon tablier de calicot, mes manches de calicot, ma barrette de calicot, j'avais l'air d'un mouchoir de poche. Je paraissais si triste que maman voulut bien me prêter une casserole de la cuisine, une vraie casserole de cuivre, et qu'elle glissa dans ma ceinture une cuillère à sauce ; pensant relever un peu par ces attributs l'insipidité de mon travestissement prosaïque. Et, de plus, elle avait empli de croquignoles la poche de mon tablier : « Pour que tu puisses en offrir. »
Sitôt entré dans la salle de bal, je pus constater que les « petits pâtissiers » étaient au nombre d'une vingtaine ; on aurait dit un pensionnat. La casserole trop grande me gênait beaucoup ; j'en étais empêtré ; et pour achever ma confusion, voici que, tout à coup, je tombai amoureux, oui, positivement amoureux, d'un garçonnet un peu plus âgé que moi, qui devait me laisser un souvenir ébloui de sa sveltesse, de sa grâce et de sa volubilité.
Il était costumé en diablotin, ou en clown, c'est-à-dire qu'un maillot noir pailleté d'acier moulait exactement son corps gracile. Tandis qu'on se pressait pour le voir, lui sautait, cabriolait, faisait mille tours, comme ivre de succès et de joie ; il avait l'air d'un sylphe ; je ne pouvais déprendre de lui mes regards. J'eusse voulu attirer les siens, et tout à la fois je le craignais, à cause de mon accoutrement ridicule ; et je-me sentais laid, misérable. Entre deux pirouettes, il souffla, s'approcha d'une dame qui devait être sa mère, lui demanda un mouchoir et, pour s'éponger, car il était en nage, souleva le serre-tête noir qui fixait sur son front deux petites cornes de chevreau ; je m'approchai de lui et gauchement lui offris quelques croquignoles. Il dit : merci ; en prit une distraitement et tourna les talons aussitôt. Je quittai le bal peu après, la mort dans l'âme, et, de retour à la maison, il me prit une telle crise de désespoir, que ma mère me promit, pour l'an prochain, un costume de « lazzarone ». Oui, ce costume du moins me convenait ; peut-être qu'il plairait au clown... Au bal suivant, je fus donc en « lazzarone » ; mais lui, le clown, n'était plus là.
Je ne cherche plus à comprendre pour quelles raisons ma mère, quand je commençai ma huitième, me mit pensionnaire. L'École alsacienne, qui s'élevait contre l'internat des lycées, n'avait pas de dortoirs ; mais elle encourageait ses professeurs à prendre chacun un petit nombre de pensionnaires. C'est chez M. Vedel que j'entrai, bien que je ne fusse plus dans sa classe. M. Vedel habitait la maison de Sainte-Beuve, de qui le buste, au fond d'un petit couloir-vestibule, m'intriguait. Il présentait à mon étonnement cette curieuse sainte sous l'aspect d'un vieux monsieur, l'air paterne et le chef couvert d'une toque à gland. M. Vedel nous avait bien dit que Sainte-Beuve était « un grand critique » ; mais il y a des bornes à la crédulité d'un enfant.
Nous étions cinq ou six pensionnaires, dans deux ou trois chambres. Je partageais une chambre du second avec un grand être apathique, exsangue et de tout repos, qui s'appelait Roseau. Des autres camarades, je ne me souviens guère... Si : de Barnett l'Américain, pourtant, que j'avais admiré sur les bancs de la classe quand, au lendemain de son entrée à l'École, il s'était fait des moustaches avec de l'encre. Il portait une vareuse flottante et de larges pantalons courts ; son visage était grêlé, mais extraordinairement ouvert et rieur ; tout son être éclatait de joie, de santé et d'une espèce de turbulence intérieure qui le faisait inventer sans cesse quelque excentricité pleine de risque, par quoi il s'auréolait de prestige à mes yeux, et positivement m'enthousiasmait. Il essuyait toujours sa plume à ses cheveux en broussailles. Le premier jour qu'il entra chez Vedel, dans le petit jardin derrière la maison, où nous prenions notre récréation après les repas, il se campa tout au milieu, le torse glorieusement rejeté en arrière, et sous nos yeux à tous, en hauteur, il pissa. Nous étions consternés par son cynisme.
Ce petit jardin fut le théâtre d'un pugilat. A l'ordinaire j'étais calme, plutôt trop doux, et je détestais les peignées, convaincu sans doute que j'y aurais toujours le dessous. Je gardais cuisant encore le souvenir d'une aventure qu'il faut que je raconte ici : En rentrant de l'École à travers le Luxembourg et passant, contrairement à mon habitude, par la grille en face du petit jardin, ce qui ne me déroutait pas beaucoup, j'avais croisé un groupe d'élèves, de l'école communale sans doute, pour qui les élèves de l'École alsacienne représentaient de haïssables aristos. Ils étaient à peu près de mon âge, mais sensiblement plus costauds. Je surpris au passage des ricanements, des regards narquois ou chargés de fiel, et continuai ma route du plus digne que je pouvais ; mais voici que le plus gaillard se détache du groupe et vient à moi. Mon sang tombait dans mes talons. Il se met devant moi. Je balbutie :
– Qu'est-ce... qu'est-ce que vous me voulez ?
Il ne répond rien, mais emboîte le pas à ma gauche.
Je gardais, tout en marchant, les yeux fichés en terre, mais sentais son regard qui me braquait ; et, dans mon dos, je sentais le regard des autres. J'aurais voulu m'asseoir. Tout à coup :
– Tiens ! Voilà ce que je veux ! dit-il en m'envoyant son poing dans l'œil.
J'eus un éblouissement et m'en allai dinguer au pied d'un marronnier, dans cet espace creux réservé pour l'arrosement des arbres ; d'où je sortis plein de boue et de confusion. L'œil poché me faisait très mal. Je ne savais pas encore à quel point l'œil est élastique et croyais qu'il était crevé. Comme les larmes en jaillissaient avec abondance : « C'est cela, pensais-je : il se vide. » – Mais ce qui m'était plus douloureux encore, c'étaient les rires des autres, leurs quolibets et les applaudissements qu'ils adressaient à mon agresseur.
Au demeurant, je n'aurais pas plus aimé donner des coups que je n'aimais d'en recevoir. Tout de même, chez Vedel, il y avait un grand sacré rouquin au front bas, dont le nom m'est heureusement sorti de la mémoire, qui abusait un peu trop de mon pacifisme. Deux fois, trois fois, j'avais supporté ses sarcasmes ; mais voilà que, tout à coup, la sainte rage me prit ; je sautai sur lui, l'empoignai ; les autres cependant se rangeaient en cercle. Il était passablement plus grand et plus fort que moi ; mais j'avais pour moi sa surprise ; et puis je ne me connaissais plus ; ma fureur décuplait mes forces ; je le cognai, le bousculai, le tombai tout aussitôt. Puis, quand il fut à terre, ivre de mon triomphe, je le traînai à la manière antique, ou que je croyais telle ; je le traînai par la tignasse, dont il perdit une poignée. Et même je fus un peu dégoûté de ma victoire, à cause de tous ces cheveux gras qu'il me laissait entre les doigts, mais stupéfait d'avoir pu vaincre ; cela me paraissait auparavant si impossible qu'il avait bien fallu que j'eusse perdu la tête pour m'y risquer. Le succès me valut la considération des autres et m'assura la paix pour longtemps. Du coup, je me persuadai qu'il est bien des choses qui ne paraissent impossibles que tant qu'on ne les a pas tentées.
Nous avions passé une partie du mois de septembre aux environs de Nîmes, dans la propriété du beau-père de mon oncle Charles Gide qui venait de se marier. Mon père avait rapporté de là une indisposition qu'on affectait d'attribuer aux figues. De vrai, le désordre était dû à la tuberculose intestinale ; et ma mère, je crois, le savait ; mais la tuberculose est une maladie qu'en ce temps on espérait guérir en ne la reconnaissant pas. Au reste, mon père était sans doute déjà trop atteint pour qu'on pût espérer triompher du mal. Il s'éteignit assez doucement le 28 octobre de cette année (1880).
Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu mort, mais peu de jours avant sa fin, sur le lit qu'il ne quittait plus. Un gros livre était devant lui, sur les draps, tout ouvert, mais retourné, de sorte qu'il ne présentait que son dos de basane ; mon père avait dû le poser ainsi au moment où j'étais entré. Ma mère m'a dit plus tard que c'était un Platon.
J'étais chez Vedel. On vint me chercher ; je ne sais plus qui ; Anna peut-être. En route j'appris tout. Pourtant mon chagrin n'éclata que lorsque je vis ma mère en grand deuil. Elle ne pleurait pas ; elle se contenait devant moi ; mais je sentais qu'elle avait beaucoup pleuré. Je sanglotai dans ses bras. Elle craignait pour moi un ébranlement nerveux trop fort et voulut me faire prendre un peu de thé. J'étais sur ses genoux ; elle tenait la tasse, en levait une cuillère qu'elle me tendait, et je me souviens qu'elle disait, en prenant sur elle de sourire :
– Voyons ! celle-ci va-t-elle arriver à bon port ?
Et je me sentis soudain tout enveloppé par cet amour, qui désormais se refermait sur moi.
Quant à la perte que j'avais faite, comment l'eussé-je réalisée ? Je parlerais de mes regrets, mais hélas ! j'étais surtout sensible à l'espèce de prestige dont ce deuil me revêtait aux yeux de mes camarades. Songez donc ! Chacun d'eux m'avait écrit, tout comme avait fait chacun des collègues de mon père après qu'il avait été décoré ! Puis j'appris que mes cousines allaient venir ! Ma mère avait décidé que je n'assisterais pas à la cérémonie funèbre ; pendant que mes oncles et mes tantes, avec maman, suivraient le char, Emmanuèle et Suzanne resteraient à me tenir compagnie. Le bonheur de les revoir l'emportait presque, ou tout à fait, sur mon chagrin. Il est temps que je parle d'elles.
IV
Table des matières
Emmanuèle avait deux ans de plus que moi ; Suzanne n'était pas de beaucoup mon aînée ; Louise suivait de près. Quant à Édouard et Georges, qu'on appelait ensemble et comme pour s'en débarrasser à la fois : « les garçons », ils nous semblaient encore à peu près négligeables, à peine sortis du berceau. Emmanuèle était, à mon goût, trop tranquille. Elle ne se mêlait plus à nos jeux sitôt qu'ils cessaient d'être « honnêtes » et même dès qu'ils devenaient bruyants. Elle s'isolait alors avec un livre ; l'on eût dit qu'elle désertait ; aucun appel ne l'atteignait plus ; le monde extérieur cessait pour elle d'exister ; elle perdait la notion du lieu au point qu'il lui arrivait de tomber tout à coup de sa chaise. Elle ne querellait jamais ; il lui était si naturel de céder aux autres son tour, ou sa place, ou sa part, et toujours avec une grâce si souriante, qu'on doutait si elle ne le faisait pas plutôt par goût que par vertu, et si ce n'est pas en agissant différemment qu'elle se fût contrainte.
Suzanne avait le caractère hardi ; elle était prompte, irréfléchie ; le moindre jeu près d'elle aussitôt s'animait ; C'est avec elle que je jouais le plus volontiers, et avec Louise lorsque celle-ci ne boudait point, car elle était de caractère plus inégal et inquiet que ses deux sœurs.
Qu'est-il besoin de raconter nos jeux ? Je ne pense pas qu'ils différassent beaucoup de ceux des autres enfants de notre âge, sinon peut-être par la passion que nous y apportions.
Mon oncle et ma tante habitaient avec leurs cinq enfants rue de Lecat. C'était une de ces tristes rues de province, sans magasins, sans animation d'aucune sorte, ni caractère ni agrément. Avant de gagner le quai plus morne encore, elle passait devant l'Hôtel-Dieu, où avaient vécu les parents de Flaubert et où son frère Achille, à la suite de son père, avait exercé.
La maison de mon oncle était aussi banale et maussade que la rue. J'en reparlerai plus tard. Je voyais mes cousines, sinon plus souvent, du moins plus volontiers rue de Crosne, et plus volontiers encore à la campagne, où je les retrouvais pendant quelques semaines chaque été, soit qu'elles vinssent à La Roque, soit que nous allassions à Cuverville, qui était la propriété de mon oncle. Ensemble alors nous prenions nos leçons, ensemble nous jouions, ensemble se formaient nos goûts, nos caractères, ensemble se tissaient nos vies, se confondaient nos projets, nos désirs, et quand, à la fin de chaque journée, nos parents nous séparaient pour nous emmener dormir, je pensais enfantinement : cela va bien parce que nous sommes petits encore, hélas ! mais un temps viendra où la nuit même ne nous séparera plus.
Le jardin de Cuverville, où j'écris ceci, n'a pas beaucoup changé. Voici le rond-point entouré d'ifs taillés, où nous jouions dans le tas de sable ; non loin, dans « l'allée aux fleurs », l'endroit où l'on avait aménagé nos petits jardins ; à l'ombre d'un tilleul argenté, la gymnastique où Emmanuèle était si craintive, Suzanne au contraire si hardie ; puis, une partie ombreuse, « l'allée noire » où certains beaux soirs, après dîner, se cachait mon oncle ; les autres soirs il nous lisait à haute voix un interminable roman de Walter Scott.
Devant la maison, le grand cèdre est devenu énorme, dans les branches duquel nous nichions et passions des heures ; chacun de nous s'y était aménagé une chambre ; on se faisait de l'une à l'autre des visites, puis, du haut des branches, avec des nœuds coulants, des crochets, on pêchait ; Suzanne et moi nous montions tout en haut, et de la cime on criait à ceux des régions inférieures : « On voit la mer ! On voit la mer ! – En effet, quand le temps était clair, on apercevait la petite ligne d'argent qu'elle faisait à quinze kilomètres de là.
Non, rien de tout cela n'a changé, et je retrouve au fond de moi sans peine le petit enfant que j'étais. Mais il n'est ici d'aucun intérêt de remonter trop loin en arrière : lorsque Emmanuèle et Suzanne vinrent me retrouver à Paris au moment de la mort de mon père les amusements de la première enfance déjà cédaient à d'autres jeux.
Ma mère se laissa persuader par la famille d'aller passer à Rouen les premiers temps de son deuil. Elle n'eut pas le cœur de me laisser chez M. Vedel ; et c'est ainsi que commença pour moi cette vie irrégulière et désencadrée, cette éducation rompue à laquelle je ne devais que trop prendre goût.
C'est donc dans la maison de la rue de Crosne, chez mon oncle Henri Rondeaux, que nous passâmes cet hiver. M. Hubert, un professeur qui donnait également des leçons à ma cousine Louise, vint me faire travailler un peu chaque jour. Il se servait, pour m'enseigner la géographie, de « cartes muettes », dont je devais repérer et inscrire tous les noms, repasser à l'encre les tracés discrets. L'effort de l'enfant était considérablement épargné ; grâce à quoi il ne retenait plus rien. Je ne me souviens que des doigts en spatule de M. Hubert, extraordinairement plats, larges et carrés du bout, qu'il promenait sur ces cartes.
Je reçus en cadeau de Nouvel An, cet hiver, un appareil à copier ; je ne sais plus le nom de cette machine rudimentaire, qui n'était, en somme, qu'un plateau de métal couvert d'une substance gélatineuse, sur laquelle on appliquait d'abord la feuille qu'on venait de couvrir d'écriture, puis la série des feuilles à impressionner. L'idée d'un journal naquit-elle de ce cadeau ? ou au contraire le cadeau vint-il pour répondre à un projet de journal ? Peu importe. Toujours est-il qu'une petite gazette, à l'usage des proches, fut fondée. Je ne pense pas avoir conservé les quelques numéros qui parurent : je vois bien qu'il y avait de la prose et des vers de mes cousines ; quant à ma collaboration, elle consistait uniquement dans la copie de quelques pages de grands auteurs ; par une modestie que je renonce à qualifier, je m'étais persuadé que les parents trouveraient plus de plaisir à lire L'Ecureuil est un gentil petit animal... de Buffon et des fragments d'épîtres de Boileau, que n'importe quoi de mon cru— et qu'il était séant qu'il en fût ainsi.
Mon oncle Henri Rondeaux dirigeait une fabrique de rouenneries au Houlme, à quatre ou cinq kilomètres de la ville. Nous y allions assez souvent en voiture. Il y avait primitivement, contre l'usine, une maison rectangulaire, petite, modeste, insignifiante au point de n'avoir laissé aucune trace en mon esprit, que mon oncle fit abattre, pour bâtir, sinon à la place, du moins un peu plus loin, bien en face de ce qui devait devenir le jardin, une habitation prétentieuse et cossue qui tenait du chalet de bains de mer et de la maison normande.
Mon oncle Henri était la crème des hommes : doux, paterne, même un peu confit ; son visage non plus n'avait aucun caractère ; j'ai dit, n'est-ce pas, qu'il s'était fait catholique, vers l'âge de dix-huit ans je crois ; ma grand-mère, en ouvrant une armoire dans la chambre de son fils, tombait à la renverse évanouie : c'était un autel à la Vierge.
Les Henri Rondeaux recevaient Le Triboulet, journal humoristique ultra, créé pour déboulonner Jules Ferry ; cette feuille était pleine d'immondes dessins dont tout l'esprit consistait à instrumenter en trompe le nez du « Tonkinois », ce qui faisait la joie de mon cousin Robert. Les numéros du Triboulet, à côté de ceux de La Croix, traînaient au Houlme, sur les tables du salon ou du billard, tout ouverts, comme par défi, et mettaient mal à l'aise ceux des hôtes qui ne partageaient pas les opinions de la maison ; les parents Démarest et ma mère affectaient de ne rien voir ; Albert s'indignait sourdement. Malgré les divergences politiques et confessionnelles, ma mère était trop conciliante pour ne s'entendre pas avec son frère aîné ; mais plus volontiers encore avec sa belle-sœur Lucile. Personne d'ordre, de grand bon sens et de grand cœur, ma tante doublait exactement son mari ; et pourtant on la jugeait supérieure ; car il faut à l'homme beaucoup d'intelligence pour ne pas, avec d'égales qualités morales, rester sensiblement au-dessous de la femme. C'est ma tante et non Robert qui prit la direction de la fabrique, à la mort de mon oncle Henri, l'an qui suivit celui où mon récit est parvenu, et qui tint tête aux ouvriers, certain jour qu'ils s'étaient mis en grève.
La fabrique du Houlme était alors une des plus importantes usines de Rouen, dont le commerce était encore prospère. On n'y fabriquait point les tissus ; on les imprimait seulement. Mais cette impression s'accompagnait d'une quantité d'opérations complémentaires, et occupait un peuple d'ouvriers. Il y avait, un peu à l'écart dans la prairie, un hangar de séchage tout en hauteur : l'air qui passait entre les claires-voies agitait constamment les toiles dont bruissaient les mystérieux frôlements ; un escalier en zigzag s'élevait en tremblant au travers d'une multitude de petits paliers, de couloirs et de passerelles qui vous perdaient parmi les infinis lacis verticaux des blanches banderoles fraîches, tranquilles et palpitantes. Contre la rivière, un petit pavillon toujours clos, où se fabriquaient en secret les couleurs, exhalait une odeur bizarre et que l'on finissait par aimer. Dans la salle des machines, je serais volontiers resté des heures à contempler le passage des toiles sous les rouleaux de cuivre brillant qui les chargeaient de couleur et de vie ; mais il ne nous était pas permis à nous enfants, d'y aller seuls. En revanche, nous entrions sans demander la permission dans le grand magasin, chaque fois que nous en trouvions la porte ouverte. C'était un vaste bâtiment où s'empilaient en ordre les pièces d'étoffe imprimée, enroulées et prêtes à être livrées au commerce. A chacun des étages, des wagonnets, sur trois lignes de rails, couraient d'un bout à l'autre des salles, le long de trois couloirs parallèles, entre les rayons vides ou pleins. Suzanne, Louise et moi, chacun sur un des wagonnets, nous organisions de pathétiques courses. Emmanuèle ne nous accompagnait pas dans le magasin, parce qu'il n'y avait que trois wagons, qu'elle n'aimait pas les aventures, et surtout qu'elle n'était pas bien sûre que ce fût permis.
A côté de l'usine s'étalait la ferme, avec une basse-cour modèle et une grange immense où mon cousin Robert s'amusait à l'élevage d'une race particulière de lapins ; des fascines entassées suppléaient les terriers ; là je passais des heures assis ou couché sur la paille, en l'absence de mes amies, à contempler les ébats de ce petit peuple fantastique.
Le jardin était resserré entre le mur qui bordait la route, et la rivière. Au centre, une pièce d'eau dont l'exiguïté contournée eût fait rêver Flaubert. Un ridicule joujou de pont de métal la traversait. Le fond du bassin était cimenté, et, sur ce fond, semblables à des débris végétaux, quantités de larves de phrygane se traînaient dans leur bizarre fourreau de brindilles. J'en élevais dans une cuvette, mais dus quitter le Houlme avant d'avoir pu assister à leur transformation.
Je doute si jamais livres, musiques ou tableaux me ménagèrent plus tard autant de joies, ni d'aussi vives, que ne faisaient dès ces premiers temps les jeux de la matière vivante. J'étais parvenu à faire partager à Suzanne ma passion pour l'entomologie ; du moins me suivait-elle dans mes chasses et ne répugnait-elle pas trop à retourner avec moi bouses et charognes à la recherche des nécrophores, des géotrupes et des staphylins. Il faut croire que ma famille finit par prendre en considération mon zèle, car, si enfant que je fusse encore, c'est à moi que l'on fit revenir toute la collection d'insectes de feu Félix Archimède Pouchet, cousin germain de ma grand-mère. Le vieux savant, théoricien buté, avait eu son heure de célébrité pour avoir soutenu contre Pasteur l'aventureuse thèse de l'hétérogénie ou génération spontanée. Il n'est pas donné à beaucoup d'avoir un cousin qui s'appelle Archimède. Que je voudrais l'avoir connu ! Je raconterai plus tard mes relations avec son fils Georges, professeur au Muséum.
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