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Amédée Achard
Mademoiselle d'Espars

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319243
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
I
Table des matières
«Noizai, ce4juin186.
«L’autre jour encore j’étais à Paris, mon cher Victor; maintenant je suis en Touraine, dans un beau château dont la maîtresse est l’une des plus charmantes femmes du faubourg Saint-Germain. J’ai fui devant ma colère; le grand air, le mouvement, la vie agitée que l’on mène ici, la gaieté des compagnons qui m’entourent, la belle humeur de Mme de Fréneuse la dissiperont–ils? Je l’ignore. Mais avant de te faire connaître les motifs qu m’ont fait sauter, un matin, de mon petit appartement de la rue d’Astorg aux bords fameux de la Loire, il faut que je mette un peu d’ordre dans mes idées et que je voie clair dans ma situation. Je te préviens que ce ne sera pas aisé. Mon sang bouillonne, et j’ai des envies folles de chercher querelle à l’univers entier. Ah! que je comprends ces paladins d’autrefois qui, bravement plantés au milieu d’un carrefour, suspendaient leur écu aux branches d’un chêne et provoquaient aux estocades quiconque passait à portée de leur lance! Tout le monde n’a pas comme toi le don de rire quand le malheur ou l’injustice cogne à votre porte.
«Rien ne me manque ici, et il me semble que la terre va crouler. Je ne te dirai pas que j’ai le pressentiment d’une catastrophe. Le mot serait tout à la fois bête et prétentieux; mais j’ai la certitude que les éléments qui constituent mon existence sociale et l’existence aussi de tout ce qui m’entoure, vont se dissoudre. Il me serait fort difficile de te dire d’où me vient cette conviction. Demande à l’oiseau de mer quel sens lui fait deviner qu’une tempête accourt du fond d’un horizon limpide? 11pousse un cri rauque, bat le flot de ses ailes, et le marin, qui l’observe, se prépare à soutenir l’assaut des vagues et du vent. Hier encore je naviguais sur une mer calme; demain tous les vents déchaînés vont m’entraîner je ne sais où. Aucune’des conditions parmi lesquelles s’écoulait ma vie ne subsistera plus. Je ne te dirai pas: je suis prêt!. je te dirai seulement qu’un levain d’irritation gonfle mes veines. Ah1que la philosophie est une belle chose dans les livres, mais qu’elle vous protège mal contre les chocs de la vie!
«Et cependant, qui me verrait à Noizai, me prendrait pour un de ces jeunes beaux qui tourbillonnent autour de Mme de Fréneuse, comme un vol de goëlands autour d’un joli poisson qui nage entre deux eaux. Comme eux, j’ai la toque au front et le fouet de chasse piqué dans la botte; comme eux, je galope à travers bois, et je fais voir à tous qu’un officier de marine peut, à l’occasion, franchir un mur de pierres sèches ou sauter par-dessus les ruisseaux, comme un vieux chasseur de renard. Maintenant, je puis me casser le cou, l’honneur du pavillon est sauf.
«Mais j’y pense. Un nom s’est rencontré sous ma plume deux fois déjà. Peut-être vas-tu croire que tel qu’autrefois Renaud de Montauban, je brûle pour la nouvelle Armide qui m’enchaîne dans les jardins de Noizai. Mme de Fréneuse a toutes les grâces qui conviennent à cet emploi d’enchanteresse. On voit ici bon nombre de personnes qui prétendent à sa main; beaucoup, à défaut de cette main, se contenteraient de son cœur. Elle l’a aimable et bon. Je ne connais à aucune femme ces airs de tête vifs et languissants, ces sourires qui, tout à coup, illuminent un visage, ces mouvements légers et rapides, ces regards où la tendresse se marie à la gaieté. Tout en elle attire. C’est la franchise en personne. Avec tout cela je n’en suis point épris. C’est miracle de la part d’un lieutenant de vaisseau, qui a battu les mers des Indes pendant trois ans, et qui a fait sept ou huit mille lieues sur le dos des vagues. Le miracle tient à ce que j’aime ailleurs.
«Voilà que j’anticipe sur les événements. Il sera question de cet amour un peu plus tard. En ce moment, je ne veux te parler que des choses tangibles, que des faits matériels. C’est un chapitre confus où les parties noires sont en majorité. La pauvreté y coudoie l’incertitude.
«Tu sais dans quelles conditions j’ai quitté les rivages lointains, où mon nom a été mis à l’ordre du jour de la marine et de l’armée. Je n’avais plus qu’à tendre la main pour prendre le commandement qui allait m’être offert dès mon retour dans la mère patrie. C’était notre amiral qui parlait ainsi. Puisque le hasard m’avait permis, à la tête d’une poignée de braves gens, d’emporter une redoute contre laquelle l’effort de l’artillerie s’était épuisé, j’eusse été bien sot de ne pas profiter du tapage qui se faisait autour de mon nom: on ne rencontre pas tous les jours une action d’éclat sur son chemin. Ma conscience me criait en outre’que j’avais honorablement fait mon devoir.
«J’arrive donc mon épée au flanc, une cicatrice au front. Du premier coup toutes les portes s’ouvrent, et je puis croire, tant j’étais accueilli par des sourires, que je n’avais qu’à me laisser porter par le courant. En quinze jours tout est changé. Les services rendus, la mort affrontée, les fatigues endurées, les maladies bravées, le sang versé, ne sont rien. On est perdu dans la foule; bien plus on est oublié. Qui vous serrait la main vous évite. Plus de promesses, mais des paroles vagues; au fond de toutes les lettres et de toutes les conversations, l’irritant: peut-être! Ce commandement qui me mettait en lumière, je ne l’ai pas. Que dis-je! un autre en a la promesse et l’aura.
« Je n’ai plus qu’à tracer des bordées dans les antichambres, pu qu’à mettre en panne sur les boulevards! Tu me diras que c’est l’histoire universelle, et que depuis Jean Bart on n’en fait pas d’autres dans les ministères. J’y consens; mais laisse-moi pester: c’est mon droit.
«Est-cb la fatalité? Est-ce un concours malheureux de circonstances fâcheuses? Dois-je m’en pr ndre à moi-même, ou plutôt n’est-ce pas encore l’éternelle histoire du genre humain, où, à toute époque, on a vu les petits écrasés par les grands? Je ne sais, mais toujours est-il que les infortunes se suivent à la file. L’une est arrivée, les autres accourent. Le côté risible s’y mêle au côté triste. Une visite que j’ai faite au ministre a été le premier anneau de cette longue chaîne. Quel sera le dernier?
«C’était un lundi, je m’en souviens. J’attendais pour ce jour-là une réponse décisive. La corvette qui m’était destinée,–tu sais que je suis porté pour le grade de capitaine de frégate,–était en armement dans le port de Brest. Elle était désignée pour un service de guerre. Ma nomination était à la signature. J’étais debout dans un coin, un peu dans l’ombre. Le bruit léger d’une robe de soie me fait tourner la tête, je regarde et j’aperçois traversant le salon d’attente une femme élégante, petite et blonde.
«–Veuillez dire à M. le ministre que Mme la marquise de Stainville désire lui parler, ’ dit cette femme, en présentant une carte à l’huissier qui s’incline.
«Je t’ai parlé jadis de Mme de Stainville. Il y a eu, dans les temps passés, entre le comte d’Espars, mon père, et la marquise, quelque chose que je ne sais pas. Nous l’avons toujours trouvée sur notre chemin; c’est une personne qui a grand air; sa présence commande le respect. Autant que j’ai pu en juger pendant le court moment où je l’ai vue, elle a les yeux fort beaux, la bouche d’un dessin net, l’arête du nez fine, le menton plein et d’un contour franc. Elle n’est plus jeune, mais trompe par la grâce de sa démarche et la souplesse de sa taille. La marquise m’aperçut à peine et passa, introduite par l’huissier. Un quart d’heure après je la vis reparaître; le ministre la reconduisait. Tu n’ignores pas que le marquis de Stainville a eu son fauteuil autour de la table du conseil. C’était un homme d’une ambition extrême, amoureux d’influence, mais peu scrupuleux, dit-on, sur les moyens qui lui permettaient d’assurer la sienne, qui fut un temps prépondérante. Mme de Stainville a conservé une part considérable de cette influence. Elle la doit autant à sa rare intelligence et à son caractère qu’à sa grande fortune. Sa maison est l’une des plus animées de Paris, une de celles où les gens qui font état de se pousser aiment le plus à se montrer. Je n’oublierai jamais le salut qu’elle accorda au ministre à la porte du salon. Accorder est ici le mot. C’était elle qui protégeait. L’inférieur, c’était lui. La marquise a de ces façons qui vous écrasent. Elle les a simplement. L’étude n’y a point de part. C’est une nature altière qui est née pour commander.
«J’ai cru cette digression nécessaire pour te bien faire connaître le personnage que le diable a jeté entre le ministre et moi.
«Le moment vint où je fus introduit à mon tour dans le cabinet de Son Excellence.
« Le ministre vint à moi, la main tendue. Il souriait. Comment se fit-il, cependant, que je compris que j’étais perdu? Dès les premiers mots, je vis bien que je ne me trompais pas. Que de compliments et que de phrases pour arriver à me dire que je devais renoncer au commandement dont j’avais la promesse! Un autre, non moins avantageux, le remplacerait certainement, mais il fallait attendre.
«Dans le nuage de circonlocutions dont la parole officielle s’entourait, ce qui ressortait clairement, c’est qu’il y avait un parti-pris de m’évincer. Toutes mes espérances s’en allaient en fumée.
«–Et ce grade de capitaine de frégate, qu’on m’a fait espérer? lui dis-je enfin, et pour lequel notre amiral a écrit à Votre Excellence?
«–Vous êtes sur le tableau d’avancement et ferez certainement partie de la prochaine promotion. mais il faut attendre un peu.»
«Toujours attendre!
«En descendant le large escalier du ministre, je me surpris fredonnant l’air fameux: Adieu, mon beau navire! Un vigoureux coup de talon que j’appliquai contre l’une des marches mit fin à la mélodie.
«Une déconvenue nouvelle m’attendait chez moi. Tu connais ce petit appartement que j’occupe, dans un hôtel de la rue d’Astorg. Il est tout en haut, sous les toits, mais il donne sur des jardins tout remplis devieux ormes, et il a vu s’envoler tous mes rêves de jeunesse. Aussitôt que j’y entre après de longs voyages, l’essaim des souvenirs m’y fait accueil. Dans un coin, sur une étagère, présent de la sainte qui n’est plus, sont les livres que j’emportais du collége. Pas un meuble qui ne me parle du passé dans un langage familier. Mon adolescence a chanté entre ces murs que consacrent des trophées de famille. La sagesse eût voulu que j’en sortisse dès mon premier deuil; ç’a été mon luxe d’y rester. En naviguant dans les mers voisines du cap Horn, sous l’équateur, dans les solitudes de l’océan Pacifique, parmi les iles des archipels indiens, je revoyais mon nid de la rue d’Astorg. Que d’éclats de rire et que de pleurs sous ses modestes tentures! Le concierge entre au moment où, d’une main brusque, je faisais voler mon chapeau à l’extrémité de ma chambre. Sa figure me disposa tout à coup à la gaieté.
«Çà! qu’est-ce? lui dis-je en allumant un cigare.
« –Il y a, monsieur, qu’il faut déménager, répondit-il.
«—Quitter la bicoque! Et pourquoi! »
«A ce mot le portier se redressa.
«La bicoque est un hôtel, et je ferai observer à monsieur qu’il n’y en a pas de plus grand dans la rue, reprit-il.
«–J’en sais quelque chose, parbleu! puisqu’il a dû m’appartenir! Mais, encore une fois, pourquoi le quitter?
«–Parce que j’ai idée qu’un officier de marine, qui passe le plus clair de son temps aux antipodes, ne voudra pas s’accommoder d’un surcroît de loyer. Or, il s’agit de douze cents francs.
«—Mille fois non! Où diable veut-on que je les prenne, ces douze cents francs?
«–Cela, monsieur, je ne le sais pas.
« –Mais, enfin, à quel propos M. Duperrier me fait-il subir cette formidable augmentation? Il sait bien que je ne suis pas millionnaire!
«–Il s’en doute, monsieur, mais ce n’est point son affaire. Quant à l’augmentation, elle provient d’un calcul auquel M. Duperrier s’est livré l’autre matin. Une opération d’arithmétique lui a fourni la preuve que son hôtel ne lui rapportait point assez de revenus.
«–Que n’augmentait-il le locataire du premier?
«–Monsieur y pense-t-il? Un conseiller à la cour d’appel, un homme qui peut être utile en cas de procès, etl’un sait si M. Duperrier en a!
«–Le locataire du second, alors?
«–Mme la marquise de Valpeyras qui a trois voitures et six chevaux! mais c’est une personne tirée qui donne des bals où vont des gens de cour. Or, elle invite M. Duperrier qui n’aurait garde de la mécontenter.
«–Et cette chanteuse qui occupe le rez-de-chaussée?
«–Oh! monsieur veut rire! Grâce à elle M. Duperrier a de bonnes loges qui ne lui coûtent rien, ce qui lui permet de faire des politesses.
«–Si bien que l’augmentation qu’il juge nécessaire portera sur moi seul?
«–Pardonnez-moi, monsieur; monsieur ne connaît peut-être pas un jeune artiste qui demeure en face, tout en haut, un peintre qui a une façon d’atelier dans les combles; on l’augmente aussi. Au bout de l’an ça fera bien en tout une somme ronde de quinze cents francs.
«–Quinze cents francs qu’on grattera sur le dos des petits en ménageant les gros!»
«M. Mouton,–c’est le nom de mon portier,– cligna de l’œil.
«–C’est la règle, monsieur,» reprit-il.
«–Je ne sais pourquoi la philosophie de cet homme me fit rire.
«–Vous prenez bien les choses, me dit-il alors; à votre âge d’ailleurs on ne se désespère pas pour un appartement. Moi, je perdrai peut-être les gages que monsieur me donnait, et monsieur voit que je ne pleure pas.»
«Il me salua en me prévenant qu’il allait mettre l’écriteau.
«Je n’étais pas au bout de mes tribulations. Je n’avais plus de commandement, et je n’avais presque plus de chambre; cela ne frappait que moi et j’étais résolu à n’en pas mourir. Mais, voilà qu’une lettre m’arrive qui m’appelle chez un homme d’affaires, et j’apprends qu’une somme assez forte, que mon père avait déposée chez un banquier, où elle devait faire la boule de neige, était compromise dans une liquidation. Je me récrie. On me démontre que le banquier est beaucoup plus malheureux que moi; il perd à cette liquidatien ses voitures, ses chevaux, son train de maison et sa loge à l’Opéra1tandis que je n’y laisse qu’une liasse assez mince de billets de banque.
«Ce raisonnement dont la logique ne m’éblouissait guère n’étaitque le premier chapitre d’un discours par lequel il me fut prouvé que si je voulais sauver du déshonneur toute une famille innocente, je devais m’empresser de mettre ma signature au bas de certains papiers qu’on me glissait sous les doigts. Je tortillais la plume tout en répétant du bout des lèvres: Et moi? Mais à chaque hésitation les raisonnements tombaient comme la grêle, et un instant vint où l’homme d’affaires me fit entendre qu’il s’étonnait que tant d’égoïsme pût trouver asile dans l’âme d’un jeune officier.
«–Si maintenant monsieur le comte d’Espars veut plaider, il le peut, dit-il, le procès sera long et dispendieux, mais nous l’aborderons avec la conscience d’honnêtes gens qui ont tout fait pour désintéresser d’avides créanciers.»
«J’ai signé pour n’être point un avide créancier. Et puis suivez donc un procès, lorsque demain peut-être un ordre du ministre m’enverra battre les mers à l’autre bout du monde!
« Je suis sorti de chez l’homme d’affaires les mains vides. Moi, ce n’est rien! Mais ma pauvre Lucienne! C’était ma dernière ressource, la sienne par conséquent. Mon père, l’homme des longues confiances, voyait un avenir pour elle dans ce placement auquel il m’avait prié de ne jamais toucher, et il n’en reste rien. Une partie des intérêts de cette somme faisait vivre ma sœur dans une sorte d’aisance, au fond de ce couvent où elle a passé les jours qui séparent l’adolescence de la jeunesse. Le reste était capitalisé. Et c’est au seuil de la vie que la ruine la vient saluer!
«J’ai pris tristement le chemin de la rue Saint-Dominique. Que Paris m’a semblé grand et la foule que je rencontrai inépuisable dans ses flots! Pas un visage ami au milieu de ces multitudes! Enfin j’ai touché à la porte du couvent et Lucienne s’est jetée dans mes bras. Tu connais ce sourire, tu connais ce regard. Toute son âme s’y laisse voir. Il m’a paru qu’un voile de tristesse était répandu sur son visage. Je lui en ai fait l’observation.
«–Moi, triste, m’a-t-elle répondu, comment le serai-je quand tu es à Paris!»
« Elle m’a raconté mille histoires. Sa gaieté charmante m’a pénétré. Comment détruire cette confiance par un mot! Le courage m’a manqué. Un trimestre est payé d’avance. Elle m’a fait voir quelques pièces d’or au fond de sa bourse. Laissons-lui trois mois encore de bonheur. Un jour, mais plus tard, elle saura la vérité. Lucienne pauvre! Ces deux mots unis ensemble me donnent froid. En de telles conditions m’esi-il permis de quitter Paris? J’ai embrasé ma sœur le cœur tout tremblant. Quand je ne l’ai plus vue, des larmes ont jailli de mes yeux. larmes de colère et de chagrin. Elle si tendre, si bonne, si jeune, déjà aux prises avec la vie!
«Quelques jours je me suis promené dans Paris, heurtant aux portes des quelques personnes qui savent mon nom. Partout force compliments sur ma conduite, force poignées de main, les plus belles prophéties sur la carrière qui m’est réservée, mais quelque chose me dit que je suis seul. Le bruit de cette déconfiture où s’est englouti le peu que j’avais, s’est répandu. On s’est exagéré même l’importance de ce que j’ai perdu et j’ai surpris sur certains visage la trace d’appréhensions mal déguisées Çà et là, on redoutait un emprunt. Je suis sorti de quelques maisons avec un peu d’amertume dans le cœur et me promettant bien de n’y rentrer jamais. J’en sais une où l’on m’accueillait les bras ouverts. On y vivait honnêtement du produit d’un petit commerce dont les reliefs étaient croqués dans une maison de campagne voisine de Joinville-le-Pont. La fortune arrive comme un coup de vent. Et le fils du comte d’Espars qu’on laissait volontiers courir dans le jardin, autour des cerises, avec une fille blonde et passablement jolie qu’on appelait Euphrasie, est poliment évincé. Ah! je ne secouerai plus la poussière de mes pieds dans ce jardin! On s’acharne à me faire comprendre que je suis pauvre. A-t-on peur que je ne le sache pas?
«Une sorte de fièvre m’a pris. Un temps, j’ai assiégé le ministère. Un commandement, c’était pour moi l’activité, l’oubli: c’était le salut pour ma sœur. Le dégoût m’a chassé de ces antichambres. Mon droit est clair. Il fera tout. Autant vaut dire qu’il ne fera rien! Bien des fois je me suis couché en répétant le mot classique de Brennus: Væ victis! Moi aussi, je suis un vaincu! On ne m’épargne même pas les conseils. Et il s’y mêle une nuance de blâme. Mais je ne suis pas terrassé, et je ferai bien voir à mes protecteurs dédaigneux qu’il y a un homme sous l’habit de l’officier.
«Au plus fort de ces fatigues inutiles et de ces courses vaines, je me suis tout.à coup rappelé que Mme de Fréneuse m’avait invité à passer quelques jours chez elle, en Touraine. Cette aimable femme a conservé par miracle cette franchise qu’on perd si vite dans le monde. Elle est simple et cordiale. Pas de lettre, pas de phrase.
«–Venez, m’a-t-elle dit, et vous serez toujours le bien reçu.»
«Est-ce vraiment le souvenir de cette invitation faite en si bons termes qui m’a poussé loin de Paris? Hélas! non, je n’y aurais peut-être point pensé si Mme de Fréneuse avait été seule dans son château. La belle équipée qu’un cœur qui se met à battre lorsqu’on n’a qu’une épée pour se frayer un chemin dans le monde!
«Je suis donc arrivé à Noizai un soir d’été. J’ai voulu ma part de bonheur avant les luttes que je prévois; elles me laisseront peut-être sur le sol, saignant et déchiré, mais j’aurai eu mes jours d’ivresse et d’oubli. Triste ivresse qui ne permet pas au cœur d’espérer, oubli décevant qui laisse la place libre à toutes les craintes et à tous les désespoirs! Elle était auprès de Mme de Fréneuse; mon premier regard l’a enveloppée. Il m’a semblé qu’elle rougissait; presque aussitôt elle m’a tendu la main
«–Je savais que vous deviez venir,» m’a-t-elle dit.
«Comment le savait-elle? D’où lui venait cette douce conviction? Je n’ai pu parler qu’à Mme de Fréneuse. Que mon cœur battait à coups pressés! J’étais auprès d’elle et, pendant une heure, mon âme a volé dans le ciel.
«Tu la connais; tu as reçu mes confidences. Ne va as me crier que je suis fou, et que jamais Mlle de Stainville. Et ne le sais-je point? Elle a pour elle tout ce que je n’ai pas: elle a le rang, elle a la fortune. Elle a une situation qui fait d’elle un objet d’envie et de recherche. Elle est tout en haut, et je suis perdu dans la foule, tout en bas. Tu vois que je n’ignore rien, je ne diminue pas les obstacles, je les exagère. Ma prévoyance me dit qu’ils sont insurmontables, et que dans la sphère où s’épanouit sa beauté, elle est plus loin de moi que ne l’étaient jadis les princesses des contes de fées, des chevaliers armés pour leurs conquêtes. Mais est-ce ma faute si l’amour remplit mon cœur? Est-ce ma faute si toutes les forces de mon âme sont tendues vers elle? J’en puis mourir, je n’en guérirai pas.
«J’en étais là de ma confession, lorsqu’une lettre m’arrive de Lucienne. Elle n’est plus dans son couvent. Elle est aux environs de Senlis, chez son parrain, M. de Mercourt. Le vieillard s’éteignait dans des souffrances intolérables. Une pauvre femme qui le garde a pensé à ma sœur; épuisée elle-même par de longues veilles, elle lui a écrit. Lucienne est partie; c’était un devoir de charité, m’a-t-elle dit. Je n’ai pas le courage de la blâmer. Quand une occasion de faire le bien se présente, n’est-ce pas une loi de la saisir? C’est la force des petits de se dévouer, c’est la marque de leur supériorité. Autrefois M. de Mercourt, qui est un peu de notre famille par ma mère, comme les Stainville par mon père, a été bon pour nous. Il a fait sauter Lucienne dans ses bras. Peut-être à son lit de mort se souviendra-t-il qu’elle est orpheline et. Ah! quelle pensée me vient là! J’en rougis, et ma main irritée a froissé le papier sur lequel ma plume se promène. Est-ce le premier effet de la pauvreté d’abaisser les âmes vers ces honteuses préoccupations et de les ouvrir à de vils appétits? Si déjà j’en éprouve les atteintes, que sera-ce demain, que sera-ce plus tard? Toutes les délicatesses, toutes les fiertés doit vent-elles périr dans ces luttes? Le venin de la convoitise est-il déjà dans mes veines?. Est-ce donc là ce que mon père m’enseignait dans ces leçons austères par lesquelles il m’ouvrait les portes de la vie? Ah! je ferai disparaître les misérables vestiges des basses pensées, et la pauvreté ne passera pas sur ma tête comme un flot sous lequel tout s’efface et tout s’engloutit.
«Une voix a raffermi mon cœur. Marguerite chante sous mes fenêtres. Sa voix pure et fraîche monte à travers les futaies: c’est l’appel de la jeunesse et des nobles instincts. En levant le front, je l’aperçois qui marche lentement sur l’herbe silencieuse des avenues. Le soleil couvre d’une poussière d’or l’ombre transparente dans laquelle flotte sa robe blanche. Elle est chaste et belle comme un lis. Il se peut que je ne l’obtienne jamais; je mourrai du moins digne d’elle.
«OCTAVE D’ESPARS, »
II
Table des matières
A quelques jours de là, Octave d’Espars recevait à son tour une lettre ainsi conçue:
«Paris, 12juin186..
«Comme autrefois Jean-Jacques, mon cher Octave, tu as griffonné quelques pages de confessions à mon bénéfice. Permets-moi d’imiter saint Augustin à ton profit. Tu n’as aucune prétention à la philosophie, je n’en ai point à la sainteté. Nos infortunes peuvent se donner la main fraternellement et marcher côte à côte.
«A cette différence près que je n’ai pas d’épaulette et n’ai jamais eu de sœur, ton histoire est de tous points la mienne. La mauvaise chance ne veut pas qu’il y ait de jalousie entre nous. Tu as trouvé en ton chemin un ministre de la marine; il y a eu dans mon sentier un ministre de l’instruction publique. Le tien s’oppose à ce que tu prennes le commandement d’une corvette. Le mien m’expulse de son hôtel de la rue de Grenelle. Demain, je fais mon paquet. Je ne suis pas moins pauvre que Job; mais, par exemple, je ne possède pas autant d’amis.
«Tous mes malheurs ont pour cause une commission qui a été instituée pour reviser le budget du ministère qui me comptait hier encore parmi ses employés. La Chambre est en veine d’économie. Chaque année, à pareille époque, c’est une fièvre qui lui prend, tu as pu le remarquer; tu as pu remarquer aussi que cette fièvre ne porte que sur le ministère de l’instruction publique. C’est peut-être le seul qu’il serait bon d’augmenter toujours, c’est le seul qu’on s’avise sans cesse de rogner. C’est la moelle et le suc de la France qu’on pressure. Quant à toucher aux budgets plantureux des ministères de la guerre et de la marine, on s’en garde bien. Les millions y servent à tuer les hommes. C’est l’arche sainte! Il fallait donc, pour obéir au vœu de nos législateurs et arrêter, comme on dit, le torrent des dilapidations, opérer une réduction sur le chiffre des crédits.
«La réduction a été obtenue. Le chapitre du personnel a été diminué de3000fr., et cette réduction porte en plein sur moi.
«Tu vas voir comment cette magnifique économie a été obtenue.
«Toucher aux émoluments du ministre et à ses frais de représentation, c’est à quoi personne n’a jamais songé. Le ministre! ce mot seul le met à l’abri de toute réduction. Il en est de même pour le secrétaire-général et le chef du cabinet. Ce sont gros personnages qui peuven rendre service à bien des gens. Ainsi des chefs de division. L’économie passa par-dessus l’épaule des chefs de bureau. D’étage en étage, on arriva aux petits. Ici, l’examen devint sérieux. Il se trouva que je remplissais les fonctions de secrétaire d’une commission nommée dans le but de classer les chartes et les papiers historiques enfouis dans les catacombes des archives départementales. Ah! si ç’avait été une commission inutile et un travail improductif! mais point! Le malheur voulait que les résultats fussent excellents; on comptait par centaines les documents précieux mis en lumière. Un secrétaire pour cette commission, et trois mille francs pour ce secrétaire! Voilà qui faisait crier au scandale. Les économistes chargés de rendre la santé au budget, avaient mis le doigt sur la plaie. Un surnuméraire serait trop heureux de prendre ma place. On me signifia que j’étais congédié.
«Il est vrai que j’avais été malade pendant huit jours. J’étais une sangsue, un champignon vénéneux, un gui malsain sur la branche d’un chêne! De tels parasites devaient être exilés sans pitié de l’arbre du budget.
a Et pourquoi ne pas réclamer? vas-tu me dire. Et pourquoi le faire? répondrais-je. Suis-je quelque chose? Ai-je un nom, des alliances, des protections? Je ne tiens au gouvernement par aucun oncle ambassadeur, par aucun frère député. En me taisant, je m’épargne des frais de courses inutiles. C’est encore un bénéfice. J’ai donc laissé la France se réjouir de la conquête qu’elle vient de faire dans la voie sacrée de l’économie, et j’ai repris, mes cahiers de notes sous le bras, le chemin de mon appartement.
«Ici, une autre aventure m’attendait.
«Tu vas voir combien nos destinées sont jumelles. Cet appartement, comme tu le sais, se compose de trois pièces, une chambre à coucher, un salon rempli du haut en bas de rayons garnis de livres, et un cabinet où trois amis peuvent fumer autour d’un guéridon. Qui comptera jamais les cigares dont les cendres ont été dispersées au coin du feu I Que reste-t-il de nos rêves! Que reste-t-il de leur fumée!
«A peine arrivé dans ce royaume, dont quatre enjambées font le tour, j’ouvris toute grande la boîte où je serre mes épargnes. Cette boîte demeure au fond d’un tiroir, et à l’occasion, vers la fin du mois, j’y précipite’quelques pièces qui font un bruit joyeux en tombant. Dans les circonstances solennelles, je fais appel à mon trésor quand il s’agit, par exemple, de quelque ouvrage coûteux dont il m’est impossible d’acquitter le prix sur mes ressources ordinaires. Cette boîte miraculeuse me réserve des surprises à nulle autre pareilles. Je me garde bien de savoir jamais le compte des pièces qu’elle renferme. On en voit qui valent cinquante centimes, on en découvre qui valent vingt francs. Celles-ci sont rares.
«La sagesse recommande ces épargnes. Elles sont destinées à combattre les mauvais jours dont l’avenir n’est jamais avare, et ces mauvais jours arrivent quelquefois par escadrons! La boîte contenait une somme folle: trois cent cinquante-deux francs. Je te fais grâce des centimes. Bien ménagée, cette somme, qui luisait au soleil, peut me donner à vivre pendant trois mois. Remarque, en passant, que j’ai ce luxe superbe de ne rien devoir à mon tailleur. Et l’on me destitue lorsqu’on devrait m’accorder un prix Montyon!
«Au plus beau moment, et tandis que je rangeais mon trésor en bel ordre, par rang de taille, les pièces blanches avec les pièces blanches et les pièces jaunes avec les pièces jaunes, entre mon portier. Tu n’as pas oublié qu’à lui tout seul il compose ma maison. Il tortillait sa casquette entre ses doigts d’un air consterné.
«–Monsieur, me dit-il, j’ai ordre de signifier à Monsieur qu’il doit chercher un autre logement au prochain terme.»
«Je fis un tel mouvement, que le choc mit toute mon armée en déroule sur le guéridon.
«–C’est un congé, ce me semble, m’écriai-je.
«–A dire les choses comme elles sont, je le crois.
«–Mais pourquoi ce congé?. je tiens à mon réduit. Chaque chose y est à sa place. et je ne demande jamais de réparations!. Ai-je une seule fois, à l’époque du terme, exposé le propriétaire à dire comme jadis le roi Louis XIV: J’ai failli attendre!
«–Non certes.
«–Mais alors qu’ai-je fait? quel est mon crime? je demande des juges!»
«La véhémence de mon attitude et de mon geste frappa ma livrée de respect:
«–Je vais tout dire à Monsieur, reprit cet homme, Monsieur fait trop de bruit, et M. Bascou, mon maître, n’aime pas le bruit.»
«Je répondis à l’étrangeté de cette révélation par un éclat de rire. J’ai des habitudes de cénobite, tu le sais: pendant la journée on ne me voit jamais chez moi, si ce n’est le dimanche; le soir je cause avec mes livres, et je ne sais pas d’amis plus amoureux du silence. Une lampe qui brille entre deux volumes ne se livre pas, que je sache, à des danses macabres!
«–Mais si M. Bascou a une telle horreur du bruit, m’écriai-je enfin, que n’expulse-t-il de céans cet agent de change qui, chaque nuit, vers une heure ou deux du matin, entre à grand fracas dans la cour avec sa voiture et ses chevaux, qui font trembler les vitres!
«–Monsieur y pense-t-il! un locataire qui occupe tout le premier?
«–Et cette comtesse qui donne à danser toutes les semaines? L’autre jour, les planchers en étaient encore ébranlés au soleil levant!
«–Une comtesse! mais c’est l’honneur d’une maison que d’y loger une comtesse qui reçoit le beau monde! hier encore on voyait chez elle un ambassadeur.
«–Et ce maître de forges dont les filles, il y en a trois, s’abandonnent du matin au soir à des fantaisies musicales qui ne respectent ni l’âge ni le sexe? Je sais quatre pianos qui sont morts sous elles. Que ne donne-t-il congé à ce concert implacable et vivant?
«–Monsieur plaisante! un maître de forges qui a des chasses superbes auxquelles il invite M. Bascou. et je ne parle pas des bourriches qu’on en tire!.»
«Il n’y avait rien à répliquer à de telles raisons. Il fallait se rendre; mais, en me rendant, je tenais à savoir dans quelles circonstances j’avais mérité les ¡ rigueurs qui.m’étaient infligées. La mémoire du portier vint en aide à mon souvenir rebelle:
«–Quoi! me dit-il, Monsieur ne se rappelle pas qu’il a donné à dîner à quelques camarades, il y a quinze jours?»
t C’était vrai! L’un des nôtres partait pour l’Afrique. L’idée nous vint de nous réunir une dernière fois autour de la même table; j’offris mon appartement pour ces agapps fraternelles, afin de nous réjouir à moins de frais. On parla beaucoup; au dessert on s’anima un peu; je crois même qu’on vida deux ou trois bouteilles de vin de Champagne.
«Or, j’ai bu de ce vin la largeur de ma langue.
«Comprends-tu! rire, chanter, causer! Cette nuit-là, f M. Bascou avait la migraine, et mes amis ont eu le tort de ne pas traverser la cour pieds nus. Il fallait un i exemple, et la foudre est tombée sur moi. Il est vrai, et je I l’ai su plus tard, que la comtesse qui reçoit des ambassa deurs avait besoin de mes trois pièces pour son intendant.
«Voilà mes pauvres livres mis à la porte. En attendant que je leur aie trouvé un asile, le roi n’est pas mon cousin; j’ai trois cents francs et la liberté. J’emploierai mes loisirs à mettre la dernière main à un travail sur la Jacquerie, dont j’ai réuni presque tous les éléments. Plus tard, c’est-à-dire à l’expiration de mes cent écus, je penserai aux affaires sérieuses.
«Quand une fois la mauvaise fortune a mis un doigt sur l’épaule d’un homme, elle y pose bientôt les deux mains, dit un proverbe chinois. Les Chinois ont quelquefois raison.
«Il s’est trouvé par un fait bizarre dont jamais la cause première n’a pu m’être donnée que, dans une famille où personne, à aucune époque, et dans aucun temps, n’a pu réunir les élémens les plus minces de la plus modeste fortune, un mien cousin avait eu cette chance merveilleuse de gagner d’honnêtes rentes avec lesquelles il vivait grassement du côté de Lagny, dans une ample maison de campagne où l’on mangeait les plus belles poires qui fussent à vingt lieues à la ronde.
«Tous mes malheurs me viennent de ces poires et du beau jardin où elles mûrissaient au soleil.
«Ce n’est pas que je ne leur aie prodigué mes plus tendres œillades. Personne n’en a plus mangé que moi ni avec plus d’appétit. Tout enfant, je les croquais par douzaines; plus tard mon souvenir et ma gourmandise ne leur ont pas fait défaut. Mon cousin, qui était bon vivant, me savait gré de cette fidélité.
«J’étais son seul proche parent. Il m’invitait fréquemment à aller le voir à Lagny dont il ne bougeait plus et m’y faisait mille caresses; j’y passais mes jours de congé en longues promenades et en grandes conversations. En retour de ses poires je le régalais de perdreaux que je tuais dans les environs. Dès cette époque je m’étais aperçu que mon cousin avait pour son habitation des champs un amour qui, petit à petit, se haussa à la taille d’une passion. Il en aimait l’ensemble et il en adorait les détails. Chaque jour il en faisait la visite et il passait les soirées d’hiver à méditer les améliorations qu’il voulait apporter dans l’économie de son parc et de ses jardins. Que de rêves d’embellissements! Il en eût fait Versailles et Marly s’il avait pu. Chaque saison nouvelle voyait éclore un bassin, un labyrinthe, un kiosque, une fontaine, un boulingrin, une serre, un canal, des bosquets. Le plus clair de ses revenus y passait.
«Il se pâmait d’aise à la vue de son verger tout rempli des poiriers que tu sais.
«–Ce sera pour toi,» me disait-il.
«A te dire les choses comme elles sont, je n’étais pas malheureux de savoir qu’un jour il me serait permis de cultiver à l’ombre d’un toit confortable cette muse de l’histoire à laquelle j’ai consacré tant de veilles. C’était un port dont l’abri se dessinait confusément à l’horizon.
«Empêché par un surcroît de travail, je n’avais pas vu mon cousin depuis six semaines. Je me proposais donc de lui rendre visite, étant libre de mon temps, après la glorieuse réforme exécutée par la commission du budget, lorsqu’un notaire de Lagny m’apprit que mon parent venait subitement de passer de vie à trépas. Je pensais au regret qu’il avait dû éprouver de ne pouvoir emporter sa chère maison de campagne avec lui, et cela m’attendrit. Le notaire m’apprenait en outre que je devais assister à l’ouverture d’un testament dont la teneur m’intéressait.
«J’arrivai donc à Lagny.
«Eh bien1mon cher Octave, M. d’Elvize a tout laissé à des collatéraux qu’il ne voyait pas deux fois l’an, et cela parce qu’ils étaient assez riches pour entretenir sa terre sur le pied où il l’a laissée. Moi, j’étais trop pauvre1Ils ont l’héritage, la terre avec les rentes, à la charge par eux d’en appliquer les produits pendant cinq ans à l’exécution d’une pièce d’eau, d’un moulin et d’une vacherie suisse dont il a laissé les plans. Cependant il ne m’a pas oublié. J’ai une épingle de cravate, un camée, un Jupiter Ammon sur agathe. Cela vaut bien quinze louis. Le pauvre homme!. J’ai emporté le Jupiter en souvenir des poires!
«Mais pourquoi diable aussi n’ai-je pas eu l’esprit de faire fortune! La maison dont je n’aurais eu nul besoin me serait venue.
» Attends, ce n’est point fini! J’avais un ami, un Breton grand chasseur qui cent fois m’avait engagé à le rejoindre dans le Morbihan pour y passer une saison. La bonne aubaine pour un bureaucrate destitué! Cinq ou six mois de loisirs à la campagne, en face de la mer et sous l’ombre des forêts druidiques. L’amitié et l’économie, tout m’invitait à partir. J’écris donc et attends la réponse avec la sérénité d’un sage. Elle arrive enfin. Mon Breton venait de s’embarquer! Il allait chasser le zèbre et la girafe aux environs du Cap.
«Dis-moi, le proverbe chinois se trompe-t-il beaucoup?
«Ainsi, l’un et l’autre, nous sommes sur le pavé, mon cher Octave, et nos seigneuries marchent de pair. Il y a même entre nous cette dernière ressemblance que l’amour se mêle de nos affaires plus peut-être qu’il n’est de saison. Tes confidences n’avaient pas été jusqu’au point que tu crois, au sujet de Mlle de Stainville; je t’avais deviné plus que tu ne t’étais ouvert. Je n’irai point te faire de remontrances. Brûle tes vaisseaux et ne regarde pas en arrière. La foi remue des montagnes; pourquoi n’emporterait-elle pas le cœur d’une jeune fille? Et puis, il est si doux d’aimer, même sans espoir! Que serait la jeunesse, sans cette folie? Elle serait semblable à un matin sans lumière. Mon plus riche trésor est ce que je n’ai pas.
« Nous voilà donc tous deux au seuil d’un horizon plein de ténèbres, toi pareil à ces officiers de lortune des temps passés qui n’avaient pour légitime que la cape et l’épée, moi semblable à ces étudiants de la vieille Allemagne qui s’en allaient, la bourse vide et l’estomac creux, cherchant la science à travers le monde. Est-ce un palais, est-ce une masure que voile l’obscurité de cet horizon mystérieux? Tels que deux Arabes qui cherchent l’oasis promise à leur espérance, nous avons devant nous le désert. Nous faisons halte pendant une heure, mais demain il nous faudra serrer autour de nos reins la ceinture du voyageur et enfoncer nos pieds dans le sable. Haut le front alors! On ne périt pas quand on a la bonne volonté de réussir.
I «Et remarque bien que tu n’es pas seul, heureux homme, à qui tout manque à la fois. Pour donner des ailes à tes pieds, tu as cet amour insensé qui a fait trembler tout ton être à la vue de Mlle de Stainville, et l’affection sans bornes que tu portes à Lucienne. Quelle force dans ces deux tendresses!
«Elle n’et pas seule non plus, Mlle d’Espars; elle a oi, elle a moi. N’espère pas que mon amitié t’abandonne a part entière de responsabilité. Sa mère m’a tenu sur es genoux, près de toi, et l’on verra qu’un savant, si ou qu’il soit, peut être bon à quelque chose.
«A présent, mon cher Octave, gorge-toi d’air, de lumière, de liberté1Aime de tout ton cœur, espère de toute ton âme. Quelque chose te portera bonheur auprès de Mme de Fréneuse; il y a des femmes dont l’atmosphère en est tout imprégnée. Et quand l’heure sera venue de nous jeter tête baissée dans le monde pour y faire notre trouée, nous serons deux pour crier d’une même voix: En avant!. en avant!.
« VICTOR DE MARSAC.»
III
Table des matières
D’autres lettres suivirent ces deux premières lettres; entre toutes nous en choisirons une qui jettera un jour nouveau sur la situation d’Octave d’Espars. Elle portait le timbre de Noizai et était datée du5juillet.
«Que n’es-tu là, mon ami, je te sauterais au cou, je t’embrasserais! Je suis fou! Se peut-il que tant de bonheur gonfle le cœur d’un homme et qu’il n’éclate pas! Un mot te fera tout comprendre: elle m’aime!
» C’est elle qui me l’a dit, elle, Marguerite! J’ai cru que le ciel s’ouvrait, j’ai voulu parler, et des larmes sont parties de mes yeux. J’ai bégayé, j’ai pleuré, j’étais comme un enfant, et la nuit tout entière je l’ai passée à murmurer son nom.
«Je veux tout te dire; mais par où commencer? il y a dans mon cœur une tempête, et puis qu’ajouterai-je après ce mot: Elle m’aime! Ah! tu avais raison! le bonheur était ici. C’est l’autre jour, dans le parc, pendant une promenade; ses yeux étaient comme deux étoiles, son bras s’appuyait sur le mien, sa bouche s’ouvrait comme une fleur. Qu’a-t-elle donc? me disais-je. Elle avait qu’elle voulait me rendre heureux.
«Tu te rappelles que c’est en Angleterre que je l’ai connue, dans l’île de Wight, pendant une saison de bains. Elle était chez un membre de l’amirauté qui tient à sa famille et dont j’avais fait la connaissance aux Antilles. Marguerite vivant en Angleterre, chez un Anglais, vivait en Anglaise. Elle semblait m’étudier pendant les longues excursions que nous faisions à cheval. Un jour elle me tendit la main.
«–J’avais des préventions contre vous, je vous en demande pardon,» me dit-elle.
«Je rougis.
a–Il n’est pas besoin, je crois, de vous demander d’où pouvaient venir de telles préventions? lui dis-je à mon tour.
«–En effet, répondit-elle, c’est inutile: qu’il vous suffise de savoir qu’elles sont effacées et qu’elles ne renaîtront plus»
«Quand je quittai l’île de Wight, Marguerite était mon amie dans la simple et sincère acception du mot. Elle signa son nom sur une feuille blanche de mon calepin, et en me serrant la main:
«–Ne m’oubliez pas plus que je ne vous oublierai,» me dit-elle d’une voix ferme.
«J’emportai son souvenir dans un coin de mon cœur et je ne passai pas un jour sans lire le nom qu’elle avait écrit sur une feuille de papier.
«C’est une folie, me disais-je, et quelque chose de doux et de fort s’emparait de mon être lentement.
«L’hiver suivant, je la revis deux ou trois fois chez Mme de Fréneuse. Un mot, un regard me disaient que son souvenir m’était resté fidèle. Elle a des sourires dans lesquels son âme apparaît. Tu sais comment je l’ai retrouvée ici. On vit à Noizai sur le pied d’une grande liberté. Il y a beaucoup de monde au château, plus de monde encore aux environs On se réunit fréquemment pour des promenades en forêt ou pour de petits bals improvisés. L’intimité naît vite dans de telles circonstances. Mme de Stainville, retenue à Londres par je ne sais quelle affaire, annonce à tout instant sa prochaine arrivée et n’arrive jamais. Je ne m’en plains pas.
«Parmi les personnes qui rendent des visites à Noizai, il faut mettre en première ligne une certaine Mme de Praille, qui ne porte ni la fleur de lis de la maison de Bourbon, ni les allérions des Montmorency dans ses armes, mais qui garde auprès d’elle une personne que Lucienne connaît, je crois, et c’est un peu pour cela que je t’en parle. Mlle Élise Dunbar a trois ou quatre années de plus que ma sœur. L’air de son visage commande le respect: la sympathie ne vient qu’après. Je n’ai jamais rencontré de femme d’un caractère plus vert. Elle est tout en acier. Quand de telles mains vous prennent, elles ne doivent guère vous abandonner. Ce sont des griffes ou des tenailles. La baronne de Praille, qui l’a mise à la tête de sa maison, en fait grand cas, mais entre elles on ne sent pas le souffle de l’amitié. La première fois qu’on m’a nommé devant Mlle Dunbar elle m’a quelque temps regardé. Et comme, à mon tour, mes yeux se portaient sur elle:
–Vous avez une sœur, monsieur, m’a-t-elle dit, une sœur qui était au couvent des dames de Saint-Joseph de la rue Saint-Dominique?
«–Oui, mademoiselle; Mlle Lucienne d’Espart.»
«Et comme elle se taisait.
«–Est-ce tout? ai-je repris.
« -C’est tout.»
«A quelque temps de là, un matin, je m’aperçois que le calepin, au milieu duquel le nom de Marguerite se trouve écrit a disparu de ma poche. Je perds la tête et me mets à courir. En un tour de main ma chambre est bouleversée. Rien. Je visite le salon où la veille on s’est tenu, j’interroge les domestiques; ils n’ont rien vu. Je me rappelle subitement que je me suis assis dans le parc, sur un banc, et que je me suis servi de ce calepin pour y inscrire une note. Je m’élance; peut-être est-il encore sur ce banc, à la même place. Je n’avais pas fait dix pas dans les jardins, que j’aperçois un groupe de désœuvrés réunis autour du banc. L’un d’eux tenait à la main l’objet dont la perte causait toutes mes inquiétudes. On l’examinait curieusement; déjà quelqu’un l’ouvrait. Mlle Dunbar me voit et, avec cette promptitude de coup d’œil qui distingue les femmes, elle devine à l’air de mon visage, que le maître du portefeuille est devant-elle et qu’il attache une grande importance à ce qu’il ne soit pas visité. Elle s’en empare vivement.
«–Donnez, dit-elle, il est à M. d’Espars qui me l’a prêté hier pour en faire faire un tout semblable.»
«On s’éloigne. Elle marche tranquillement vers moi et me tendant le calepin:
«–Je l’ai pris tout ouvert, me dit-elle, de tels objets ne devraient jamais être perdus.»
«Je me suis senti rougir. Mais pourquoi n’ai-je au fond du cœur aucun trouble? Une certitude secrète me dit que mon secret est tombé dans une âme honnête.
«Cette journée si mal commencée devait avoir une suite meilleure. Je me trouvais peu d’instants après au bas d’une terrasse qui règne le long de l’aile principale du château; quelques personnes y étaient réunies. J’entendais le chuchotement de leurs voix sans les apercevoir; caché moi-même à tous les yeux, j’allais ouvrir mon portefeuille heureusement découvert lorsque mon nom frappe mes oreilles. J’écoute à l’abri d’un massif, mû par un sentiment indéfinissable qui ne me permettait ni de me montrer ni de m’éloigner. Il me semblait qu’au milieu de toutes ces voix j’avais reconnu celle de Mlle de Slainville.
«–Pourquoi donc l’attaquez-vous avec tant de vivacité? disait-elle.
«–Peut-être parce que vous le défendez avec trop d’ardeur,» répondit-on.
«C’était un personnage assez singulier qui parlait, un certain M. de Courgivaux, qui a de l’esprit, quelque fortune et de fort jolis chevaux. On le dit fort galant homme et dévoué à l’occasion aux gens qu’il aime. Il est tout à fait du monde et ne m’a jamais témoigné qu’une sympathie médiocre.
«–C’est un prétexte peut-être, mais ce n’est pas une raison, répliqua Mlle.de Stainville.
«–Eh bien! puisqu’il faut tout dire, continua M. de Courgivaux, j’ai un frère qui est officier de marine aussi.
«–Ah! voilà que la vérité commence à montrer le bout de l’oreille! Ce frère n’est-il pas lieutenant de vaisseau comme M. d’Espars?
«–Précisément, mademoiselle, et, ayant le même grade, il a les mêmes droits.
«–Je ne savais pas qu’il eût fait la campagne de Chine.
«–S’il ne l’a pas faite, c’est qu’on ne l’y a pas envoyé.
«–Avouez tout au moins qu’en naviguant sur le boulevard et dans les avenues du bois de Boulogne il n’a couru que des dangers douteux?
«–Les dangers ne font rien à l’affaire. M. Melchior de Courgivaux a été promu à l’ancienneté; M. d’Espars a été nommé au choix; c’est de la faveur, de l’injustice.
«–Pourquoi ne pas dire du népotisme?.
«–Presque.
«–Sans doute! il n’a pas un parent dans le ministère.
«–Ce qui n’empêche pas qu’il n’ait obtenu la croix.
«–Je croyais que, dans cette même expédition, M. d’Espars avait fait une action d’éclat pour laquelle il a été porté à l’ordre du jour de la flotte et de l’armée?
«–C’est vrai. Mais si mon frère n’a pas montré le même héroïsme, ce n’est pas sa faute. Il était à l’Opéra ce jour-là.»
«On partit d’un éclat de rire autour de M. de Courgivaux.
«–Riez tant qu’il vous plaira, reprit-il d’un air gai; on doit une réparation à mon pauvre Melchior pour ne pas lui avoir fourni l’occasion de se distinguer, comme tant d’autres l’ont eue.
«–Et cette réparation, ce doit être à votre avis, la récompense qu’on a promise à M. d’Espars?
«–Et pourquoi non?.... chacun pour soi et le diable pour tous!
«–Vous m’avez tout l’air, mon cher monsieur de Courgivaux, de venir en aide à ce personnage, l’occasion aidant?
«–Je n’en disconviens pas Il y a toute une tribu de Courgivaux que j’ai mise en campagne. Nous avons accablé le ministre de lettres et de réclamations. J’ai deux cousines et une jeune tante qui l’ont harcelé au bal. Sa femme est pour nous. Melchior valse si bien!. Les envieux l’accusent de ne pas quitter Paris et de mieux connaître les Champs-Élysées que l’Atlantique Le pauvre garçon a eu une bronchite l’an dernier. On l’a condamné à passer l’hiver dans les salons.
«–Votre frère est charmant. Il a toutes les qualités: malheureusement il me rappelle la fameuse jument de Roland, qui en avait beaucoup aussi, mais qui joignait àcet ensemble de perfections le seul petit défaut d’être morte.
«–Ma foi, mademoiselle, mort ou non, il fera voir peut-être qu’il est vivant et bien vivant.
«–Et surtout qu’il a une parenté plus nombreuse que celle du roi Priam.
«–Oh! de grâce! ne disons pas de mal de la famille! que serais-je sans un oncle qui m’a laissé deux terres et un hôtel?. M. d’Espars n’a qu’à se bien tenir. Pourquoi n’a-t-il personne autour de lui et derrière lui? J’ai lâché la dynastie des Courgivaux comme un escadron de cavalerie, et je parie dix contre un qu’elle enfoncera les portes du Moniteur.
«–Et cela prouvera une fois de plus la vérité de la parole évangélique: les premiers seront les derniers.»
«On se tut. Mon cœur battait à coups pressés. Être défendu par la personne qu’on aime! Cette volupté m’était inconnue; elle me pénétra tout entier. Quelque chose parlait donc en elle pour moi?
«Une heure après, j’étais dans un salon où l’on se réunit au moment du déjeuner. Les journaux venaient d’arriver ainsi que les lettres. Quelqu’un ouvrit le Moniteur.
«–Quand je vous le disais!» s’écria M. de Courgivaux.
«On fit cercle autour de lui.
«–Ville gagnée1» reprit-il en posant le doigt sur la première page du journal.
a Mlle de Stainville pâlit. M. de Courgivaux m’aperçut et rejeta la feuille officielle sur une table. On s’écarta sans affectation. Poussé par un mouvement impérieux, je m’approchai de cette table et pris le Moniteur. Tout au milieu de la page, je vis briller le nom de M. Melchior de Courgivaux.
Il Il était appelé au commandement de la Créole, avec le grade de capitaine de frégate! Quatre lignes mettaient à néant toutes mes espérances. Le fruit de mes efforts, un autre l’avait1Il me fallait attendre, et attendre quoi? Un flot d’amertume passa au dedans de moi. Quand je me retournai, j’étais seul. Ma main crispée froissa le journal et le rejeta sur la table. En ce moment une porte s’ouvrit et Mlle de Stainville parut devant moi Elle s’avança d’un pas rapide et me tendit la main. Ah! mon ami, j’osai la porter à mes lèvres.
«–Avez-vous perdu tout courage? me dit-elle,
«–Non pas le courage, mais l’espoir, répondis-je. ue faire à présent, si ce que j’ai fait n’est compté pour ien?
«–Ce n’est qu’une injustice. M. de Courgivaux a le ommandement, c’est vrai, mais vous avez l’estime de ous.? vous ne changeriez pas avec lui?
« — Non certes ! »
«Elle me serra la main avec une mâle énergie.
«–Alors, reprit-elle, ce n’est qu’un mauvais jour à passer. Regardez devant vous. Il n’est pas d’homme qui n’ait rencontré en son chemin la cohorte des imbéciles et des pieds plats. Laissez-les s’agiter et marchez toujours. Une heure viendra où vous aurez conquis la place qui vous est due.
«–Ah! si je regrette la Créole, ce n’est pas pour moi. c’est.»
«Je m’arrêtai court. Un flot de sang me monta au visage. Elle rougit aussi. Au moment où ce cri m’était échappé, je pensais à Lucienne certainement, mais je pensais à Marguerite aussi. Maître de cette belle corvette, il me semblait que je me rapprochais d’elle. Mon commandement, mon grade, diminuaient la distance qui nous séparait. Je sortais de la foule, j’étais quelqu’un. J’avais en quelque sorte le droit de lever les yeux sur elle. Mlle de Stainville resta un instant silencieuse.
«–Qu’est-ce qu’un jour, qu’est-ce qu’un an? reprit-elle avec force. Vous avez la jeunesse, ayez la foi.»
«Elle me lança un dernier regard et sortit, mais c’était un autre homme qu’elle laissait derrière elle. Dans l’éblouissement où m’avait jeté sa présence je croyais avoir vu une apparition.
«J’étais encore tout ému de cet incident, lorsque, dans la journée, Mlle de Stainville me proposa de visiter avec elle une ruine qu’on dit fort belle et dont les tours écroulées se trouvent à quelque distance de Noizai, en pleine forêt. Les habitudes de la maison autorisent ces libertés empruntées aux mœurs d’un pays voisin. En un instant nous sommes à cheval. Trois ou quatre personnes nous imitent. On attelle deux voitures et voilà que la cavalcade se met en route. Il faisait un temps clair et doux. Les bois illuminés par un grand soleil d’été, semblaient tout en fête. On courait par groupes. Au détour d’une avenue, Mlle de Stainville, qui montait un jeune cheval très-vif, se trouva seule à mon côté. Elle le poussa dans un chemin creux qui traverse une partie de bois touffue et sauvage. L’air de son visage me frappa. C’était quelque chose comme le reflet d’une émotion contenue, fière et forte.
«–Vous êtes véritablement mon ami; je le sais, je le sens, me dit-elle tout à coup. je veux une preuve de cette affection que vous me portez. On me presse de me marier, tout en me laissant libre dans mon choix. Que me conseillez-vous?»
«Je devins tout pâle.
«–Ce que je vous conseille, moi? m’écriai-je.
«–Oui, vous. Les prétendants ne manquent pas. Je n’en fais pas honneur à mon mérite, mais à la fortune qu’on me suppose. Elle écarte peut-être les délicats, ceux qu’on voudrait voir en première ligne; le nombre des autres est considérable encore. Entre tous ceux qui seraient tentés d’associer leur vie à la mienne lequel, à votre avis, pourrait m’offrir les garanties les plus sérieuses? Vous les connaissez tous. Est-ce M. de Péruzet?»
«Je fis un effort pour dissimuler le trouble affreux qui s’était emparé de moi, et, cherchant à rire:
«–Je suis comme un oiseau qui passe, lui dis-je, j’ai vu la personne dout vous parlez, mais je ne l’ai point regardée.
«–C’est trop de modestie., J’ai pu m’assurer en dix occasions que vous aviez le don d’apprécier vite et bien les caractères sur les plus faibles indices. Mettez cette perspicacité à mon service et guidez-moi. Il y a M. d’Ambès qu’on pousse vers la diplomatie. Que pensez-vous de lui?
«–M. d’Ambès!.»
«Je m’arrêtai sur ce cri. Un flot de haine me montait aux lèvres.
«–Votre silence me répond, poursuivit Marguerite; rayons M. d’Ambès de la liste. Aussi bien n’aurais-je cédé qu’avec contrainte. M. de Seillan vous paraît-il dans des conditions meilleures? Il est habile, hardi, et fort remuant. On en parle comme d’un homme merveilleusement expert en matière de finances.
–Vous, madame de Seillan!»
«Je n’ajoutai pas un mot. Mlle de Stainville sourit:
«–Qu’il n’en soit plus question, dit-elle. M. de Seillan mourra célibataire s’il ne doit jamais épouser que moi.»
«Je respirai, mais reprenant la parole aussitôt:
«–Je ne dois pas oublier M. de Favrau, dit-elle. Sa famille est bien posée dans la province; il a une vie honorable, et tout ce qu’on sait de lui indique un homme bien né.»
a Une immense douleur m’envahit. M. de Favrau, qu’elle venait de nommer, est un jeune homme charmant; il a toutes les qualités qui peuvent inspirer11 sympathie. On voudrait l’avoir pour ami; on serait fier de son estime. Je me taisais. Cependant Mlle de Stainville me regardait:
’–Eh bien?» dit-elle.
et J’éclatais:
«–Ah! par pitié! m’écriai-je, ne me demandez rien!»
«Un mouvement la rapprocha de moi.
«–Alors, pourquoi ne pas me dire que vous m’aimez?» reprit-elle.
«Je ne sais quel vertige s’empara de tout mon être; je saisis sa main, je voulus parler, et des larmes coulèrent sur mes joues. Ses yeux ne me quit aient pas; j’y voyais la trace d’un attendrissement profond:
«–Oui, dit-elle, aimez-moi toujours ainsi; aimez-moi de toute votre âme, par-dessus tout et sans cesse: mon cœur ne sera pas ingrat!»
«Comment ne meurt-on pas quand de telles paroles vous pénètrent d’une ivresse qui n’a de nom dans aucune langue? Passer subitement de la douleur la plus intense à la plus intense félicité. Marguerite laissa dans la mienne la main que j’avais prise.
«–M’étais-je trompée en pensant que ma fortune vous avait seule empêché de parler?» reprit-elle.
«Ce mot me ramena au sentiment de la réalité.
«–Qu’auriez-vous pensé de moi, si pauvre, et n’ayant pour toute espérance que mon épée, j’avais affiché l’amour que m’inspirait une riche héritière? Vous peut-être vous m’eussiez cru sincère… Mais le monde!… Ah! j’étais résolu à garder le silence, et si vous ne me l’aviez pas arraché, le secret de ma vie eût péri avec moi. Et cependant une autre raison est encore qui m’eût engagé à laisser mon cœur et ma bouche également fermés. Cherchez autour de vous et dites-moi si vous ne la devinez pas?
«—Je vous comprends. Là est l’obstacle véritable. Ma mère a les résolutions profondes. Ses aversions ont le même caractère que ses amitiés. Qu’a-t-elle contre tout ce qui porte votre nom? Je l’ignore. Cela date de loin et se confond avec les souvenirs de mon plus jeune âge, elle ne cache rien des liens de parenté qui vous unissent à nousje sais par elle qu’elle a connu M. le comte d’Espars, votre père, mais je ne soupçonne rien des causes lui vous tiennent éloigné de son cœur. Elle a su que je vous avais rencontré à l’île de Wight chez l’amiral Hart’ort. Elle n’en a paru ni surprise ni affligée. Une m’appartenait pas de lui cacher que les mêmes habitudes nous réunissaient tous les jours, et sur ce que je lui disais de l’opinion que j’avais conçue de votre caractère: C’est fort bien, me répondit-elle, n’oubliez jamais seulement que les d’Espars doivent rester étrangers aux Stainville comme s’ils étaient d’une race inconnue ou ennemie.»
a Ce dernier mot me donna le frisson. L’accent était mpérieux et amer. Combien de fois, en pensant à vous, n’en ai-jepas entendu les notes sèches et brèves!
«–Ah! l’autorité d’une mère est toute-puissante. Mme de Stainville l’emportera, et vous serez perdue pour moi.»
«Marguerite s’est redressée, et, relevant son beau front tout rayonnant de jeunesse et de franchise:
«–Vous ne me connaissez pas! dit-elle. J’appartiens tout entière à ma mère, mon cœur excepté. Je lui dois le respect et l’obéissance, non une soumission aveugle et l’abandon de moi-même. Je n’irai pas me jeter sans nécessité au-devant de luttes inévitables, mais, l’heure venue, rien de ce que j’ai donné ne sera repris. Des années peuvent s’écouler sans amener de solution, elle peut être inexorable dans son ressentiment comme je serai inflexible dans ma volonté, mais elle ne me proposera jamais rien que je ne sois décidée à répondre: Non! Il
«Et comme je la regardais avec un mélange d’admiration et de dévouement, elle m’a demandé le petit portefeuille trouvé le matin même par Mlle Dunbar. Je le [lui ai tendu. Prenant alors un crayon, elle a écrit une date au-dessous de son nom, et me le rendant:
«–Telle je suis aujourd’hui, m’a-t-elle dit avec un sourire ineffable, telle je serai toujours. Si loin que vous soyez, dans quelque temps que ce soit, si le doute vous effleure, regardez cette date et soyez certain que mon cœur aura toujours la même foi et la même espérance.»
«Elle a poussé vivement son cheval; j’ai vu sa taille souple penchée sur la crinière, j’ai vu un voile qui flottait au vent, et je l’ai suivie comme on suit une lumière dans un rêve. Ah! je puis souffrir à présent, j’ai eu ma part de bonheur!
a Rien ne me paraît plus impossible. J’habite en esprit le royaume des chimères. Une force est en moi qui me semble invincible. Marguerite est mon but; je renverserai tout ce qui m’en sépare. Que me font maintenant la fortune, les alliances, les avantages, toutes les richesses inespérées de MM. d’Ambès, de Seillan, de Favrau! Mon bien, le plus envié de tous, n’est-il pas au-dessus de leur ambition? Ah! que j’ai bien fait d’obéir à cette voix qui me criait de courir à Noizai.
«On dirait qu’un bon génie m’a pris par la main. Une lettre m’apprend que Lucienne est retournée à son couvent de la rue Saint-Dominique, M. de Mercourt est mort soigné par elle, la bénissant à son heure dernière, soulagé dans ses souffrances, consolé dans son abandon. Par elle, il a connu des heures calmes. Il ne l’a pas oubliée. Un notaire de Senlis m’écrit qu’elle figure dans son testament pour un legs qui a quelque importance. Il s’agit, je crois, d’un pavillon d’où dépend une métairie. Tout enfant, Lucienne y a passé une saison. Les revenus de cettemétairie la mettront à l’abri du besoin. je partirai plus tranquille. Si tes courses t’amènent dans le faubourg Saint-Germain, arrête-toi au couvent des Dames-de-Saint-Joseph, et dis à ma sœur que dans peu de jours je serai auprès d’elle.
et Me pardonneras-tu de ne te parler que des choses qui m’intéressent personnellement? Le bonheur a son égoïsme. Je suis plein de moi. Mais cet égoïsme même n’est-il pas une preuve de la place que tu tiens dans ma vie? Tout ce qui remplit la mienne, je t’en dois une part. Que ne peux-tu, à ton tour, m’écrire: Je suis heureux! Et surtout que ne puis-je t’aider à le devenir!»
IV
Table des matières
Vers cette même époque, Mlle Elise Dunbar recevait une lettre timbrée de Paris, qu’elle garda quelques secondes entre ses mains avant de l’ouvrir. Les caractères tracés sur l’enveloppe lui rappelaient de vagues souvenirs. Le cachet de cire rouge qui fermait cette enveloppe portait l’empreinte d’un arc bandé et armé, avec ces deux mots en exergue: Always ready. Elle chercha un instant encore, puis tout à coup:
«Toujours prêt!…»–Ah! c’est Mlle Lucienne d’Espars, dit-elle.»
Élise rompit vivement le cachet et lut ce qui suit:
«C’est moi, votre ancienne petite amie, ma chère Élise. J’ai mis ma lettre sous la protection du cachet que vous m’avez donné en d’autres temps; le reconnaîtrez-vous, et ce souvenir vous engagera-t-il à me tendre la main?
«J’ai grand besoin de vous. Le moment est venu où je dois prendre une résolution qui m’effraye, mais devant laquelle je ne reculerai pas. Je suis sans fortune et, si je veux vivre, il faut que je travaille. Or, à dix-huit ans, on tient à la vie par mille attaches, si pauvre et si délaissé que l’on soit.
«C’est à vous, la première, que je m’adresse dans ma détresse. J’ai autour de moi, dans ce couvent que vous avez traversé, un grand nombre d’amies qui seraient disposées, je suppose, à me venir en aide; mais elles sont trop heureuses, ce me semble, pour le faire avec suite et empressement. Quelque chose m’empêche de leur faire ma confession. Je les vois tout occupées de mille plaisirs qui les attendent chez leurs parents. J’ai besoin d’être aimée autant que servie, et un cœur n’aime bien que s’il a pleuré. Or, je me souviens d’un temps où vous aviez souvent les yeux rouges.
«Mon frère Octave, qui est dans vos environs, ne sait pas que je vous écris. Il est venu me voir, il y a quelque temps, et m’a parlé avec une gaieté qui n’est point parvenue à me tromper. Vingt fois j’ai failli me jeter à son cou et lui crier en l’embrassant: «Tais-toi! je sais tout!» J’ai crains de l’affliger encore plus.
«Qu’est-ce que tout? allez-vous dire. Tout est que je n’ai rien. Il ne faudrait pas croire là-dessus que j’eusse grand’chose, mais le peu que j’avais, c’était quelque chose et cela pouvait avoir une grande importance. Mon bon frère a mis un grand soin à me cacher la catastrophe qui m’atteint, mais on est dans notre couvent comme dans une petite république où les bruits du dehors arrivent par mille petits canaux. On ne sait pas comment cela se fait, mais on sait à point nommé les grandes nouvelles qui amusent Paris ou l’agitent. On apprend ainsi le nom de la chanteuse qui va débuter, de l’opéra qui est à la mode, du prince étranger qui traverse la ville; on est au courant des événements qui défrayent les conversations du monde, tout cela un peu voilé et confus, mais rapide et spontané. La maison de banque où était déposée la somme qui pouvait donner à ma vie une indépendance relative, n’était pas en deconfiture depuis deux jours, qu’une amie tout affligée m’en faisait part. J’aurais voulu douter, que la figure de mon pauvre Octave m’en eût empêchée. Il a composé son sourire et son langage du mieux qu’il a pu, mais le regard d’une femme ne s’y trompe pas et, quoique petite fille, je n’en suis pas moins de mon sexe. Et puis, que de grands hélas1autour de moi; c’était à qui m’embrasserait. Rien de plus indiscret que toutes ces afflictions. On m’a donné mille preuves d’amitié qui m’ont touchée; mais cela est-il bien solide de la part de personnes qui songent déjà aux bals où, l’hiver prochain, elles se montreront en belles parures? Vous voyez que je suis déjà en veine de philosophie.
«Une chose encore me pousse à m’adresser à vous. On a su mon infortune, on s’en est occupé aux heures des récréations. Le résultat de ces entretiens, où de jeunes filles mettaient en commun leur bonne volonté, m’a un peu serré le cœur. Je ne crois pas avoir eu trop de susceptibilité. Vous aller en juger.
«L’une de mes compagnes m’a prise par le bras l’autre jour. Sa mère avait à me parler, dit-elle. Elle m’entraîne, je la suis. Mme de Saint-Genis me fait asseoir et m’apprend que, pour satisfaire au désir de sa fille, elle consent à me prendre chez elle; j’aurais le gouvernement de sa maison, les clefs de l’office et de la lingerie. Les ouvrières travailleront sous ma direction. Si plus tard Mlle de Saint-Genis se marie, j’aurai toute liberté de la suivre, et le soin d’élever ses enfants me reviendra, à moins que moi-même je ne trouve un établissement.–Il ne faut pas l’espérer, dit en passant Mme de Saint-Genis. Elle me fit entendre que les jours de grande réception je devais me tenir à l’écart. S’il y avait grand monde à dîner, je mangerais chez moi. J’étais quelque chose de plus qu’une femme de chambre. Je demandai à ma protectrice le temps de réfléchir.–A votre aise, me répondit-elle d’un ton un peu sec.
«Ce fut bien pis le jour suivant. Le hasard me fit assister à une conversation dont j’étais l’objet. J’étais dans un coin quand elle commença; je n’osai plus en bouger dans la crainte qu’on ne supposât que je m’étais cachée tout exprès pour écouter; c’était encore une amie du couvent qui parlait pour moi à sa mère et faisait mille éloges de mes qualités, Mme de Baneins faisait cent objections: J’étais trop jeune, je manquais d’expérience, j’avais l’apparence délicate. La fille insistait toujours. Enfin la mère prit un grand parti. Vois-tu, mon enfant, dit-elle, nous l’avons trop connue. Sache donc que c’est presque une amie pour toi; elle a dîné chez nous; nous l’avons eue à la campagne, avec son frère. je serai gênée pour réclamer d’elle les services qu’elle devra me rendre. Ah! si c’était une étrangère je pourrais m’intéresser à elle. mais Mlle d’Espars? C’est impossible! «Ainsi, c’est parce qu’on me connaissait qu’on ne voulait pas me tendre la main! L’amitié que j’avais inspirée m’était un obstacle!. Ai-je eu tort d’avoir le cœur un peu gros?
«Me voilà donc telle que le petit Poucet dans la forêt où le bûcheron l’a perdu. Je suis sans ressources. Je cherche une lumière. J’ai bien mon frère qui ne m’abandonnera jamais. Mais lui, qu’a-t-il? Il ne s’est pas expliqué, mais j’ai bien compris à certaines réticences, surtout à son silence, qu’il n’est pas en fonds d’espoir. Qu’il m’eût vite communiqué une bonne nouvelle! qu’il m’eût embrassée avec élan! Un lieutenant de vaisseau, même lorsqu’il peut prétendre légitimement aux épaulettes de capitaine de frégate, n’a pas une fortune qui lui permette de suivre aveuglément la générosité de ses instincts. Songez, ma chère Élise, qu’il n’a que ses appointements. Et j’irais prendre sur ce maigre nécule à un âge où un officier bien vu dans le monde a mille besoins et doit faire honneur à son épée! Je rougirais de moi, si j’avais une telle faiblesse.
«Voici donc quel est mon plan. Je n’ai pas employé une demi-douzaine d’années à étudier sous la direction de maîtresses intelligentes et dévouées sans qu’il en reste quelque chose. Je puis même dire que je comptais parmi les élèves appliquées. Ne puis-je pas tirer parti, au profit des autres, de ce qui m’a été enseigné? en un mot, ne puis-je pas utiliser les connaissances et les arts d’agréments pour lesquels on a discipliné mon attention et développé mes facultés naturelles? J’ai une bonne santé, je ne m’enrhume jamais et je suis en état de supporter plus de fatigue qu’on ne le croirait en me voyant. N’est-ce pas déjà une bonne condition pour mériter la confiance des familles dans lesquelles il y a des enfants à élever? Mon caractère non plus n’est pas mauvais. Je ne vous dis pas qu’il soit excellent; mes défauts paraîtront bien sans que j’en fasse étalage; mais enfin je suis d’une humeur facile et disposée à taire plaisir à tout le monde. Voyons, aidez-moi un peu et dites-moi sincèrement que je suis bonne et douce et que mon penchant me porte à aimer les enfants.
«Ceci ne vous dit-il pas quel est le but de mon ambition’ Ne connaissez-vous point dans les châteaux voisins de celui où vous résidez, une jeune personne qu’on oudrait faire élever par une institutrice? Je compenserai par la bonne volonté ce qui me manque du côté de l’expérience. Mon bagage n’est pas bien grand. Je joue du piano passablement, assez bien, tout au moins, pour guider une jeune fille dans ses premières études. Je parle anglais et il ne me faut plus des efforts bien grands pour que l’italien me soit familier. Quant au reste,–le reste c’est l’histoire, la géographie, la grammaire, le dessin,–j’en sais ce qu’on apprend en classe. Ma mémoire est robuste et fidèle. J’ai le goût de la lecture, et, guidée dans le choix de celles que j’ai faites par mon frère qui a mis beaucoup de livres à ma disposition, j’ai utilement agrandi le cercle de mes connaissances. Voilà ce que je puis offrir a la famille qui voudra bien de mes services. Je ne vous parle pas de mes prétentions; elles sont modestes. Mieux que moi vous pouvez apprécier le chiffre des émoluments qu’il m’est permis d’espérer. Les conditions que vous aurez acceptées le seront par moi. La grande affaire, mon unique souci, est de délivrer mon frère de toute inquiétude à mon égard.
«Il est une chose dont je ne vous ai point parlé et qui a peut-être sa valeur; une institutrice est quelquefois aussi une demoiselle de compagnie. Il faut qu’elle puisse au besoin se rendre utile dans une grande maison. Si mes doigts ont l’habitude de se promener sur un piano et de déchiffrer à livre ouvert la musique de Weber et de Beethoven, aussi bien, ou aussi mal, comme il vous plaira, que celle de Rossini, ils savent manier l’aiguille et tenir les ciseaux. Il n’est point d’ouvrage de couture et de broderie qui puisse m’effrayer, A l’occasion je taille passablement une robe, et parmi celles que jeporte il en est deux ou trois de ma façon pour lesquelles j’ai reçu des compliments.
«On peut donc me confier tout le linge d’une maison; il sortira propre et net de mes mains. Ce que je sais, je l’apprendrai sans répugnance à mon élève. Il y a des personnes qui ne dédaignent pas pour leurs enfants ces occupations modestes, lesquelles, dit-on, entraient jadis dans l’éducation d’une jeune fille. Je les ai pratiquées de bonne heure. Je me vois encore toute petite, assise sur un tabouret, entre une corbeille remplie de bobines et une belle poupée qui n’avait que moi pour faiseuse de modes et pour lingère. Ah! le bon temps!
«Le tabouret sur lequel j’étais assise touchait aux genoux de ma mère; elle travaillait aussi, et bien qu’il y eût dans la maison un petit homme qui eût mis en pièces des chemises en mailles de fer, jamais une ouvrière n’y parut. Elle faisait tout elle-même et y mettait une certaine fierté douce. Elle me donna mes premières leçons à un âge où l’on ne pense qu’à jouer; mais ses caresses et son exemple me rendaient tout facile. Pourvu qu’elle me permît de l’embrasser de temps en temps, j’étais heureuse, et l’aiguille piquait sans relâche la toile et le calicot. Et que de belles histoires ne me racontait-elle pas pour m’encourager! Ma mère en savait qui me faisaient rire aux éclats ou me faisaient pleurer à chaudes larmes. Je n’ai jamais bien su lesquelles j’aimais le plus.
«Vous n’avez pas connu ma mère, chère Élise, ou, si vous l’avez connue, c’est en passant. Ceux qu’elle a aimés ne la peuvent pas oublier. Elle n’avait de sévérité que pour elle-même; rien ne lui semblait fini si quelque chose restait à faire. Son indulgence était aux autres; elle animait, elle encourageait, elle consolait. Sa bonté avait quelque chose de pénétrant qui réchauffait. On ne pouvait pas rester mauvais dans son atmosphère. A présent que je puis comprendre ce qu’elle a été, si j’avais été moins jeune quand la mort nous l’a ravie, je n’aurais pas survécu à sa perte. Je vois encore son dernier sourire et son dernier regard. Mon insouciance m’a retenue au bord du tombeau où elle glissait.
«Maintenant, chère Élise, vous souviendrez-vous d’une petite pensionnaire qui s’est jetée dans vos bras à diverses reprises? Vous m’avez consolée de votre mieux, avec une ardeur et un accent viril qui me faisaient rechercher vos remontrances plus que les câlineries des amies plus jeunes avec lesquelles je jouais. Quelque chose dans votre parole m’attirait; j’y sentais le reflet d’une âme vigoureuse, comme l’apparence d’une supériorité devant laquelle bon nombre de mes camarades s’inclinaient sans la discuter. Un sentiment indéfinissable me fait croire qu’à cette époque vous aviez pour moi une sorte de tendresse qui se trahissait par la fermeté de vos avertissements. Si je ne les écoutais pas toujours ils ne m’étaient jamais ni trop pénibles ni trop fréquents. L’éloignement l’aura-t-il attiédie ou même effacée? Je le regretterais; il me faudrait chercher ailleurs un appui et des conseils que j’aurais voulu vous devoir. Songez cependant que je suis orpheline et dans une condition précaire qui peut, à défaut d’une affection perdue, réveiller votre sensibilité. C’est à votre bon cœur que je fais appel. Soyez assurée que je me montrerai digne de l’amitié que vous me ferez voir en me venant en aide. Voilà donc mes deux mains tendues vers vous. Un refus irait plus loin et plus haut et déchirerait votre ancienne petite compagne
«LUCIENNE D’ESPARS.»
Après la lecture de cette lettre, Élise resta quelque temps silencieuse. Elle la tournait lentement dans ses mains et en examinait tour à tour le petit cachet de cire rouge, puis l’écriture menue et un peu tremblée qui en remplissait les pages. Dans l’un des angles du papier une tache légère autour de laquelle l’encre s’était quelque peu étalée, indiquait qu’une larme s’était échappée des yeux de Lucienne. Le regard de Mlle Dunbar s’arrêta sur cette tache. Le pli d’un sourire amer se dessina sur ses lèvres et, balançant la lettre entre le pouce et l’index:
«Oui! oui! elle a pleuré, dit-elle. Par orgueil elle me cache son chagrin, mais le chagrin a été le plus fort, et un coin de son cœur a éclaté. Pourquoi, d’ailleurs, ne pleurerait-elle pas, cette charmante fille qui secouait si gaiement une forêt de cheveux bruns? D’autres ont connu ces larmes qui lui allaient si bien. A son tour elle se pliera aux duretés de la vie, elle en portera le lourd fardeau, et si ses épaules en sont meurtries, elle saura qu’on peut marcher encore malgré ses blessures.»
Elle se tut et s’assit. Sa pensée entra en elle-même et lui rappela une époque déjà noyée dans un passé lointain. Son visage s’assombrit, et, froissant le papier qu’elle n’avait pas quitté:
«Moi aussi, reprit-elle, j’ai eu mes années heureuses; moi aussi, j’ai couru dans les profondes avenues sur lesquelles les grands marronniers versaient leur ombre. J’ai été jeune; il me semble par fois qu’il y a vingt ans de cela, et c’était hier! J’avais le cœur ouvert à mille espérances. Que sont-elles devenues et que reste-t-il de Mlle Dunbar de Saint-Albans, promise à tant d’éclat? Un jour a suffi pour dissiper tous ces biens, comme un souffle de vent disperse les nuages légers d’un matin d’avril. Que de larmes ont brûlé mes paupières! que de nuits d’insomnies! A présent je ne pleure plus. Je me suis fait une joie des choses qui m’indignaient le plus, et je trouve un plaisir âcre et desséchant à voir le spectacle des petitesses, des lâchetés, des aplatissements. J’ai renoncé. Je ne sais plus si j’ai vingt ans. je ne sais pas si j’en ai cinquante. Il y a comme une cuirasse sur mon cœur qui en comprime les battements. Non, je ne vous ai point oubliée, Lucienne. Je vous vois encore, courant à perdre haleine dans ces grands jardins, effarouchant les oiseaux de vos éclats de rire et leur distribuant les miettes de vos goûters. Elle avait mille boucles autour de son front, elle les écartait d’un geste vif, et tout à coup on voyait ses grands yeux clairs et doux. On lui connaissait des heures de mélancolie sans cause durant lesquelles elle se blottissait dans vos bras comme un oiseau dans son nid; elle y restait silencieuse, les regards perdus dans le ciel, et l’on ne sentait d’elle que ses baisers et les pulsations plus lentes de son cœur. Était-ce le pressentiment des tristesses que lui gardait l’avenir qui la rendait ainsi rêveuse? Elle m’était chère, cependant, et je l’embrassais sans lui parler. Je devais entrer la première dans la voie des épreuves. Le jour où le coup m’a frappée, mon visage se couvrit de larmes. J’errai seule, à l’écart, anéantie. Lucienne m’aperçut, et d’un élan, me sauta au cou: ses lèvres, qui me caressaient, me touchèrent moins la joue que le cœur. Elle passa subitement ses bras autour de mes épaules et y suspendit une chaîne légère, à laquelle une croix d’enfant était attachée:–C’est ce que j’ai de plus beau; ne pleurez plus, me dit-elle. Être aimée en ce moment où tout croûlait autour de moi… cela me fondit. Je ne retins plus mes sanglots, et la chère enfant se mit à pleurer aussi C’est alors que je lui donnai ce cachet qui porte un arc armé d’une flèche. Elle ne me rappelle pas dans quelles circonstances je lui en fait l’abandon, mais la marque de ce pauvre bijou a une éloquence qui parle à mon cœur. Always ready! Eh bienl oui, je serai prête, comme cet arc est toujours prêt! Ce ne sera pas en vain qu’elle aura tendu ses mains vers moi. Elle est malheureuse, elle est pauvre, elle souffre… c’est ma sœur!»
Dès le jour même, Mlle Dunbar se mit à l’œuvre avec un soin et une activité qui ne se lassèrent pas. Mme de Praille voyait et recevait beaucoup de monde; elle l’intéressa au sort de sa protégée et remua son apathie naturelle; Mme de Fréneuse aussi fut mise en campagne à l’insu d’Octave et pour une personne dont Élise se portait garante sans la nommer. Quinze jours après elle avait trouvé dans un château du voisinage l’emploi que Lucienne sollicitait, et, ce premier succès obtenu, elle écrivait à son tour la lettre que voici:
V
Table des matières
et Si vos intentions sont toujours telles que vous me les avez manifestées, ma chère Lucienne, vous pouvez faire vos paquets. La place est découverte; nous serons voisines, on vous attend. Je n’ai pas un grand mérite à vous tirer d’embarras. On avait besoin d’une institutrice dans une maison où Mme de Praille, chez laquelle je suis en condition, se rend en visite deux fois par semaine; je vous ai proposée, on vous accepte, et depuis hier votre chambre est prête. Je vous tiens donc quitte de la reconnaissance.
«Pour bien vous mettre au courant de la position qui vous est faite, je vous dois quelques mots sur les personnes auprès desquelles vous êtes appelée à vivre. M. et Mme de Varnesson passent pour fort riches et le sont peut-être encore plus qu’ils ne le paraissent. M. de Varnesson en apparence ne compte pas. C’est un grand chasseur qui a grand appétit. Tirez-le de ses grandes bottes, et dépouillez-le de son grand fusil, on peut croire qu’il n’y a plus personne. Vous vous saluerez et ce sera tout.
«Cependant laissez-le devenir votre ami. Sous l’habit il y a un cœur, sous l’écorce il y a un homme. Pendant six jours de la semaine, quelquefois pendant onze mois de l’année, M. de Varnesson peut avoir la docilité d’un chien de garde et la timidité d’un mouton. Il est souvent auprès de sa femme comme un écolier en présence de son pédagogue. Mais si un instant il relève la tête il ne la baisse plus. Il a de ces réveils soudains et terribles. L’agneau devient lion. Je l’ai vu dans une occasion où il s’agissait d’une personne qui avait su gagner son estime et son amitié. Il a été indomptable. On a cédé. Le lendemain il était retombé dans son apathie.
«Mme de Varnesson est la maîtresse et sera la vôtre dans la plus large acception du mot. Il faut donc imiter le fier Sicambre de l’histoire et courber le front. Je ne connais à personne des allures plus nettes et des dispositions plus franches. Elle ne pense qu’à elle et y pense toujours. Le soin de sa santé est le grand mobile et l’unique intérêt de sa vie; elle l’entoure de soins minutieux qui finiraient par l’altérer si Dieu ne l’avait faite indestructible. La plainte est chez elle à l’état permanent, et si par accident quelqu’un souffre dans son entourage, elle déclare en gémissant qu’on ne ménage pas sa sensibilité. Par exemple, elle est sans pitié pour les naux d’autrui. Elle tolérera un malaise de vingt-quatre heures, elle supportera, au besoin une indisposition de trois ou quatre jours, mais si vous poussez l’imprudence jusqu’à vous permettre une maladie qui dépasse une semaine, vous serez invitée à vous pourvoir ailleurs d’une place et d’un lit. Arrangez-vous là-dessus.
a Mme de Varnesson est une de ces femmes essentielles, comme on dit en province, qui savent utiliser un bout de bougie. Ce n’est pas qu’elle soit avare; elle paye largement; dans l’occasion même elle a la main prodigue, mais elle a la passion de l’ordre; cette qualité recommandée aux ménagères est passée chez elle à l’état de maladie. Dès qu’elle est réveillée elle est debout, et tout aussitôt elle harcèle sa livrée. Un flambeau qui n’est pas strictement à la place voulue, une soucoupe qui ne lui paraît pas suffisamment essuyée, un chiffon de papier égaré sur le coin d’un meuble, un grain de poussière, elle découvre tout: sa maison n’a pas plus de repos qu’un lièvre au gîte dans une plaine labourée par une meute. Si d’aventure elle reste au lit c’est pour examiner ses comptes. Ils sont tenus comme les livres d’un banquier. Elle ne lésine pas sur les gages qu’elle accorde aux gens qui la servent, mais quiconque dort sous son toit lui appartient. Et il faut prendre ici le verbe au pied de la lettre; votre temps, votre activité, votre intelligence, votre santé, vos veilles, le cœur, les bras, la tête et les jambes, tout est à elle. Elle ne tient pas à être aimée, elle veut être obéie et servie. Je ne sais pas si elle croit être d’une autre race, mais elle est certainement persuadée que la main d’où l’argent tombe a tous les droits.
«Sa grande fortune est pour elle, dans le pays, la source d’une grande considération. Il n’est pas d’œuvre charitable qu’elle n’enrichisse d’aumônes abondantes. C’est un tribut qu’elle paye à sa position. Le cœur n’y entre pour rien. La somme inscrite dans son budget, on ne perd autour d’elle ni un brin de fil, ni un morceau de pain. Elle a l’œil à tout. A la première incartade elle avertit, à la seconde elle renvoie. Sa parole dans ces occasions, qui sont fréquentes, a la précision d’un balancier. Mme de Varnesson a la caractère impérieux et froid comme une roue d’engrenage, et sec comme un ressort de montre, mais elle tient religieusement ses promesses: : elle sait même récompenser le zèle par des largesses dont le chiffre est prévu. Quiconque vit auprès d’elle, doit être bien tenu, proprement et avec une certaine élégance. Munissez-vous de robes de soie. Il ne lui paraîtrait pas bienséant d’avoir pour institutrice de Mlle de Varnesson une personne qui porterait des robes de laine. Les tentures de son appartement sont en satin de Chine.
«Je viens d’écrire un mot qui vous livrera, ma chère Lucienne, le secret des fonctions auxquelles vous êtes appelée. Vous serez chargée de tout apprendre à une jeune fille qui a une dizaine d’années. Mlle de Varnesson, comme son nom pourrait vous le faire croire, n’est pas la fille de la maison. C’est une parente, fille unique d’un autre Varnesson, mort dans la gêne. Véronique n’a rien. On lui prodigue tout, et les amis de lafamille vantent son bonheur. J’ai idée qu’elle doit être très à plaindre. Vous verrez un petit être pâle qui ne demandera qu’à vous aimer; on vous demandera à vous, de ne lui épargner ni le travail ni les remontrances. Véronique couchera dans une pièce à côté de la vôtre; elle sera entièrement sous votre direction. J’ai fait part de ce que vous saviez à Mme de Varnesson; l’anglais, l’italien, la musique, le chant, le dessin, ia géographie, l’histoire, vouslui enseignerez tout. Il faudra infuser votre moelle et votre substance à Véronique.
«Je n’ai pas cru devoir parler de votre habileté dans les travaux de couture. Deux motifs m’en ont empêchée. Mme de Varnesson estime qu’une personne qu’elle admet à l’honneur de manger à sa table ne doit point travailler comme une ouvrière qui va en journée. En outre, il ne faut pas trop accorder aux personnes qui vous tiennent sous leur dépendance; elles en abusent. Que votre aiguille ne se montre jamais complaisante. On lui demanderaitun jour un point, le lendemain un ourlet, puis une robe. Et petit à petit l’institutrice serait poussée du salon dans l’antichambre.
«Quelques-unes de vos soirées seront employées à des lectures que vous ferez à Mme de Varnesson. Elle vous priera quelquefois aussi de tenir ses comptes. Ses prières seront des ordres.
«J’ai stipulé pour vous deux mille francs de traitement qui seront portés à deux mille quatre cents dès la seconde année, si on est content de vos services. En dehors de votre entretien vous n’aurez rien à dépenser. i Six cents francs y suffiront avec les cadeaux et les] étrennes. Vous voyez que vous pourrez faire des économies. Elles seront bien gagnées.
«Je connais la porte par laquelle vous allez passer, ma chère Lucienne; elle est étroite et basse; mais, dans la position dont votre franchise m’a fait l’aveu, je n’en vois pas d’autre pour vous tirer honorablement de peine. Il faut que votre courage soit à la hauteur de votre sincérité; nous sommes dans la grande classe des déshérités et des vaincus. Une fois en route ne regardez plus en arrière. A la table au bord de laquelle vous allez vous asseoir, il n’y aura ni crème, ni sucre, ni miel. Le pain est amer que vous mangerez, mais la pensée que vous l’aurez gagné à la sueur de votre front lui donnera une saveur qui vous réjouira. Et puis on n’est pas venu au monde pour être heureux, mais pour remplir une tâche dont le dispensateur de toutes choses ne nous a pas livré le secret. Obéissons.
«Si le récit de ma propre histoire peut vous raffermir dans votre résolution, je vous la dois. Vous vous souvent des dames de Saint-Joseph. Alors j’étais souvenez des conditions dans lesquelles j’ai grandi au Mlle Dunbar de Saint-Albans et on parlait de moi comme d’une héritière. Il vous souvient aussi du jour où vous m’avez passé autour du cou cette petite chaîne qui a mis un lien entre nous. Ce jour-là j’étais ruinée. De Mlle de Saint-Albans, il ne restait plus qu’une pauvre fille qu’on appelait Elise. La pensée me vint de me réfugier chez une parente qui, au temps de mes prospérités, avait mis souvent ses voitures, ses chevaux et sa maison ma disposition. On est jeune quelquefois, et je croyais son amitié.
«J’arrivai dans le château de Mme....; non je ne vous sa nommerai pas. Elle a dans les veines quelques gouttes lu sang qui coule dans les miennes. Appelons-la, si ous voulez, Mme Z. Elle me reçut avec mille démonstrations qui me laissèrent froide; beaucoup de paroles, pas un mot qui vînt du cœur. Je pleurai une moi. tié de la nuit. Ah! que j’aurais pleuré davantage, si j’avais su! On m’avait installée dans une chambre grande et claire, au plus bel étage de la maison. Je vivais avec Mme Z. sur le pied d’une parente qui est en voyage. J’avais le tort de ne pas me gêner. Était-ce un tort? ou n’était-ce pas plutôt l’élan d’une fierté qui eût donné avec plus de bonheur qu’elle n’acceptait? Je parlai cependant de mon désir d’utiliser la brillante éducation que j’avais reçue. On battit des mains autour de moi.
«A quelques jours de là, on m’annonça qu’il fallait quitter ma chambre pour une moins belle et moins commode, au second. Une vicomtesse qui avait une loge aux Italiens rendait visite à Mme Z..; je déménageai. Pour employer mon activité, plus encore, je l’avoue, que pour reconnaître l’hospitalité reçue, je pris sous ma direction une petite fille qui trottait un peu au hasard dans la maison. Je l’assis d’abord devant le piano; le lendemain, je m’avisai de lui tailler une robe en écoutant son babil. La semaine n’était pas finie que tout le linge de la maison s’entassait dans ma corbeille. Mille détails du gouvernement intérieur du château étaient mis à ma charge. Il y avait en moi de l’ouvrière en journée et de l’intendante. Mon zèle se refroidit par un mouvement d’orgueil dont je ne fus pas la maîtresse. La corbeille resta pleine et j’oubliai de passer à l’office.
«Vers la fin du mois, j’appris qu’il fallait de nouveau céder ma chambre à un ami de la famille qui venait passer les vacances au château. On me relégua tout en haut, sous les combles. Mme Z. ne me parlait plus que du bout des lèvres. Quelquefois cependant elle me compli-j mentait sur l’élégance de ma toilette, et cela d’un ton qui me glaçait. Un jour je m’aperçus que j’étais le point de mire de mille piqûres d’épingles qui faisaient bril-lerleurs pointes dans la conversation. Un sentiment d’élévation m’avait jusqu’alors défendu de leurs atteintes. Il fallut se rendre à l’évidence. Je gênais.
«Repoussée par le salon, l’antichambre se déchaîna. J’avais commis cette faute grave de prendre un matin, étant indisposée, une tasse de thé dans mon lit. Une tassé de thé, et dans mon lit encore! Je dérangeais le service! je ne mettais plus de bornes à mes prétentions! J’ai pu désormais casser le cordon de ma sonnette avant que personne répondît à mon appel! Certes, j’étais résolue à faire œuvre de mon intelligence et de mes dix doigts, mais encore ne voulais-je pas entrer dans une maison sans bien savoir à quels maîtres j’avais affaire. Les premiers qu’on me proposa me parurent dans des conditions qui rendaient impossible toute acceptation. Aussitôt mille chuchotements inspirés par l’inimitié bourdonnèrent autour de moi comme le vent dans un buisson. Fallait-il donc à mon orgueil des palais et des courtisans!
«Il m’est arrivé un jour de voir dans une plaine imense un chien égaré qui vaguait à l’aventure. Dans ce désert brûler par tous les feux de l’été, il errait seul, la tête basse, la queue à terre, cherchant un maître. Je ne sais pourquoi la vue de ce pauvre être me donna le frisson. Il était la vivante image de l’abandon et de l’isolement. Eh bien ! le souvenir de ce chien perdu me revint tout à coup à la pensée dans ce château tout rempli d’une ompagnie élégante. J’étais seule et semblable à lui.
«Ah! les blessures qui m’ont été faites chez Mme Z. ne sont pas les seules que j’ai eues à subir ! D’autres m’ont été réservées dont je vous épargne le récit. Elles ont été les plus douloureuses. Elles frappaient au dedans de moi. Puissiez-vous ne pas en connaître les mertumes!
«Une heure sonna où Mme Z. d’un air joyeux m’ap prit qu’elle avait découvert une place qui convenait admirablement à mon âge et à mes aptitudes diverses.
«–Remerciez-moi, me dit-elle, on est très-pressé de vous avoir.»
«Je demandai quelques jours pour m’enquérir, pour faire connaissance.
«–Les renseignements que j’ai pris ne vous suffisent-ils pas?» me répondit-on. v
«Mme Z. me remit au même instant une lettre d’introduction.
«Avant l’heure du déjeuner, je surpris une fille de ser vice qui empaquetaitmes effets dans une malle. Sur mor observation, elle me déclara qu’elle agissait par ordre. Presque aussitôt j’apprenais qu’on avait besoin de ma misérable chambre pour le groom d’un personnage qu’on attendait. La maison était en l’air pour presse] mon départ. On tirait une carriole de la remise. On y attelait un cheval de labour, et un valet de ferme s’armai d’un fouet. En un tour de main on avait décroché mes robes et vidé mes armoires. Tout était prêt. M Z. me prit par le bras pour me faire descendre les marches du perron; Mme Z. m’offrit sa main pour me mettre en voiture. La petite fille à qui j’avais donné des leçons de piano tira sa montre. Le valet de ferme leva son fouet.
«–Et surtout ne manquez pas le chemin de fer? me cria-t-on.
«–Non, certes, il faudrait coucher à l’auberge!» dit Mme Z.
Il Déjà j’étais en route. Une fois encore je tournai les yeux vers cette maison d’où partaient de si durs adieux. Je ne devais plus la revoir. Mes paupières étaient sèches; aucune larme n’en pouvait sortir. Je l’ai perdu le don des larmes!. Dieu fasse que vous ne le perdiez pas à votre tour! Je venais de faire mon stage de la vie pauvre et isolée; à présent, mon âme s’est endurcie.
«Cette maison vers laquelle je me dirigeais, je ne l’ai plus quittée; j’y finirai peut-être mes jours. Je n’y suis ni bien ni mal, j’y suis. Nous n’avons pas le droit de choisir, nous autres, et le bien comme le mal sont des hôtes que nous devons recevoir avec le même sourire. Mais je me suis fait ma place dans cette maison, à l’instar de ces insectes persévérants qui se creusent un nid dans le bois le plus dur. J’ai voulu; là est mon secret, là, pour mieux dire, est le secret de toute existence.
«En posant pour la première fois mon pied sur le seuil de Mme la baronne de Praille je n’étais plus telle qu’on m’avait vue au couvent de la rue Saint-Dominique. Il me suffisait d’être pauvre, je ne voulais pas être écrasée. D’un seul regard j’avais embrassé ma vie, et rien de ce qui m’attendait ne m’était inconnu. J’étais résignée à tout, à l’humiliation exceptée. Vous dirai-je, Lucienne, que l’idée du suicide me traversa l’esprit? Je ne l’écartais pas; j’y étais résolue si mon espoir était trahi. A présent, un hasard a fait que cette suprême ressource est inutile.
«J’entrai donc chez Mme de Praille armée pour le combat; j’avais le regard ferme, le pas élastique et dans le cœur une résolution qui me mettait au niveau de toutes les épreuves. J’étais décidée à ne tolérer ni coups de fouet ni coups d’épingle et j’avais fait ma devise de la fameuse formule: dent pour dent, œil pour œil.– J’écorcherai qui m’égratignera, me disais-je, et du premier jour mes yeux ne s’abaissèrent devant personne. En retour, on pouvait me demander tout ce que le vif sentiment d’une dignité dont j’étais seule l’arbitre et le juge ne me défendait pas. Je n’épargnais pas plus mon travail que mes veilles. J’étais prête, toujours prête, et, en outre j’employais toute mon intelligence à pénétrer le caractère de la baronne, auprès de qui un flot m’avait jetée. Maîtresse de ses goûts, de ses besoins, des habi tudes de son esprit, je pouvais être le maître. Indolente je la déchargeai du soin de mille détails qui l’obsé daient; un peu gourmande je m’amusais à lui prépare son chocolat en laissant voir que c’était une concession paresseuse d’esprit, je glanais dans les livres, les revues les journaux ce qui pouvait la distraire. Assise dans son fauteuil, elle trouvait tout sous sa main. J’avais l’acti vité d’une fourmi; la prévoyance de l’abeille. Je voulai m’incruster où j’étais. Changer, .offrir mes services me répugnait. Dans ce milieu étranger, des chocs étaien inévitables. Je ne cherchai pas à les conjurer. Mme de Praille fut étonnée de mon audace. Atteinte, je frappai Une rupture pouvait être au bout de cette révolte. J’en acceptai les conséquences hardiment. Mais déjà j’avai. su me rendre indispensable. La baronne céda. Et comme plus tard, elle me demandait ce que j’aurais fait, sain protecteurs, sans amis, sans argent, si j’avais dû quitte] le château dans les vingt-quatre heures, d’un geste hautain, je lui montrai une rivière qui traverse la campagne voisine.
«–On n’est jamais embarrassé, lui dis-je quanc cette eau coule pour tout le monde.»
«Elle vit bien à mon air que ce n’était ni une plaisan terie, ni une fanfaronnade.
«Plus tard un parent inconnu que j’avais en Écosse mourut me laissant tout son bien, deux mille francs de rentes à peu près. C’est l’indépendance dans un village. Depuis lors on me ménage encore plus,–on m’a toujours respectée,–sachant que j’y courrais sans hésiter à la première alerte.
«Je vous ai fait ma confession comme vous m’avez fait la vôtre, ma chère Ludenne. Parlez. Si vous avez besoin de mon expérience, elle est à vous. Rien de moi De vous manquera de ce qui pourra vous venir en aide; mais point d’illusions! C’est un bagage inutile quand On entre dans la vie par la porte de la pauvreté; il ne servirait qu’à vous amollir. Vous serez seule votre appui et seule votre consolation; cependant il peut se faire que vous ayez des amis. Ceux-là seront les faibles et les petits, les humbles et les opprimés. N’en espérez pas l’autres. Vous me permettez bien, n’est-ce pas, de me cacher malgré mes deux mille francs de rentes, dans les rangs de cette phalange obscure où vous choisirez vos compagnons. Je vous y serai fidèle.
«ÉLISE DUNBAR.»
VI
Table des matières
Peu de jours après le départ de cette lettre qui allait chercher Lucienne à Paris, Octave quittait Noizai. Il avait tout à la fois à prendre langue au ministère pour savoir si quelque autre navire en armement ne pourrait pas lui être confié, et à surveiller les intérêts nouveaux de Mlle d’Espars dans la succession de M. de Mercourt. Une ardeur dont il avait dit le secret à Victor l’animait. Son premier soin fut de courir au couvent de la rue Saint-Dominique. 11trouva sa sœur un peu pâle et sérieuse. Du linge et des effets de toilette étaient rangés autour d’elle, jetés en désordre sur des meubles. Des caisses à moitié pleines attendaient dans un coin.
«Qu’est-ce que cela? s’écria le marin, on dirait un déménagement.
–Et c’en est un vraiment, répondit Lucienne d’un air résolu.
–Et où vas-tu?»
Lucienne jeta ses bras caressants sur les épaules d’Octave.
«Vois-tu frère il ne faut pas te fâcher; j’ai cherché une place, et, grâce à mon ancienne amie, Mlle Dunbar de Saint-Albans, la place est trouvée; j’habiterai un fort beau pays.
–Une place, toi? A ton sens ce n’est donc rien qu’un héritage?.
–Oh! sait-on bien seulement de quoi il se compose, ce bel héritage!
–Mais je le sais, moi; il y a un pavillon, une métairie, un petit bois.
–Voilà bien des choses pour une fille qui était hier encore une écolière!… Je n’y crois pas beaucoup… et d’ailleurs le pavillon et la métairie, fussent-ils bien à moi, je n’y peux pas rester. A dix-huit ans, ce n’est point l’habitude de demeurer seule dans le voisinage des bois. Je ne suis pas non plus d’un caractère à vivre éternellement dans ce couvent. Je finirais par croire que je suis en prison. Tu n’ignores pas que j’aime beaucoup les enfants. Une occasion se présente d’en élever un charmant, une petite fille qu’on dit jolie à croquer; je la saisis. J’aurai la jouissance d’un château et d’un parc, et tu sais encore que je raffole de la campagne. Je suis donc entrain de faire mes paquets. Si je me déplais dans l’intérieur où l’on m’offre de vivre, il1 sera temps de voir si véritablement l’héritage dont tu i parles a une valeur quelconque. En attendant, je veux savoir si je suis bonne à quelque chose. Tu as marché à l’assaut d’une citadelle en tête d’une compagnie de ma-– rins; je marcherai à l’assaut de la grammaire à la tête t d’une poupée de dix ans.»
Tout cela fut dit d’un ton vif et dégagé ou l’on sentait comme un parti pris d’être gaie ou du moins de le pa: raître. Lucienne ne baissa pas les yeux sous le regard d’Octave.
«Voilà une résolution bien soudaine1reprit-il.
–Si elle est prompte elle n’en est que plus sage répliqua-t-elle. Réfléchis donc à ton tour; que ferai-je dans ce couvent lorsque tu seras en mer, sous l’équateur sur le banc de Terre-Neuve, ou dans le canal de Mozambique? Là-bas du moins, et entourée de personnes que je forcerai à m’aimer, j’aurai des protecteurs naturels. C’est comme une famille que la Providence m’enrvoie. Si une bourrasque vient, et la sœur d’un marin doit être prête à ces aventures, je me réfugierai de nouveau dans la maison des dames de Saint-Joseph comme dans un asile.»
Octave parut réfléchir un instant.
«Il est certain que tu seras seule bientôt, et tu n’es plus une petite fille1reprit-il d’une voix concentrée.
–C’est pourquoi il faut m’embrasser et me laisser partir.»
Lucienne se jeta dans les bras de son frère. Quelques larmes coulèrent le long de ses joues.
«Tu le vois, tu pleures! s’écria M. d’Espars.
–C’est que la pensée de notre séparation prochaine m’est venue, répondit Lucienne. je suis accoutumée à me pas te voir, mais je n’y suis pas faite.
–Tu me donneras bien quelques jours au moins? Un ordre d’embarquement peut m’être expédié avant la fin du mois, et je veux que d’ici là tu sois mise en possession de ce qui t’appartient.
–Tu le veux? je vais donc écrire à Mlle Dunbar et la prier de m’excuser auprès de Mme de Varnesson.
–Ah! elle s’appelle Mme de Varnesson, la personne chez laquelle tu dois te rendre?
— Oui. »
Ce mot passa comme un soupir sur les lèvres de Mlle d’Espars. Elle baissa la tête vivement et se mit à ranger des chiffons dans un tiroir. Le souvenir de la lettre d’Élise venait de lui traverser l’esprit,
Dès le lendemain, Octave se présenta chez un avoué, qui, à diverses reprises, s’était chargé des affaires de la famille. Tous les papiers relatifs à la succession de M. de Mercourt lui avaient été remis. Prévenu de la visite du lieutenant de vaisseau par un billet, M. Berthelier l’attendait au fond d’un cabinet qui donnait sur une cour. C’était un petit homme sec, propre et d’un aspect doux. Il portait des lunettes qu’il relevait sur son front en parlant. Son visage avait une expression d’intelligence et de bonté. Un dossier dont la chemise portait en gros caractères le nom de Mlle d’Espars se trouvait devant lui, ainsi qu’une feuille de papier timbré chargée d’une écriture fine et serrée. Il se leva à l’entrée d’Octave, le salua profondément et le fit asseoir auprès de lui.
«Eh bien! cher monsieur Berthelier, avez-vous examiné les pièces que je vous ai fait remettre? dit Octave.
–Certainement, et avec un soin minutieux, répondit l’avoué qui toussa légèrement.
–Ne vous semblent-elles pas en règle et de nature; à bien assurer les droits de ma sœur?
–Tout à fait, monsieur le comte.
–Il n’y a donc plus que les formalités légales à remplir, et puisque les droits de Mlle Lucienne d’Espars sont incontestables, vous pensez sans doute qu’elle entrera promptement en jouissance de la part d’héritage qui lui revient.»
M. Berthelier toussa de nouveau:
«Je pense comme vous, que ses droits sont incontestables, reprit-il; mais je n’ai pas ajouté qu’ils seraient incontestés.
–Que voulez-vous dire?» s’écria Octave.
M. Berthelier posa le doigt sur la feuille de papier timbré qu’on voyait auprès du dossier, sur son bureau.
«La chose est fort simple, reprit-il, j’ai là une assignation qui appelle Mlle d’Espars devant le tribunal civil de la Seine. Le testament de feu M. de Mercourt est attaqué.
–Attaqué? et par qui?»
De nouveau M. Berthelier toussa légèrement.
«Mais il y a d’autres héritiers, vous ne l’ignorez pas, dit-il.
–Non certes, une famille de collatéraux, les Montallais, je crois.
–Oui, les Montallais; ils ont avec feu M. de Mercourt un lien de parenté assez étroit pour être en droit d’hériter directement, s’il n’y avait pas eu de testament. Ils réclament donc.
–Quoi! tout ce que laisse M. de Mercourt ne leur suffit pas!... Ces Montallais, que je ne connais pas, sont, dit-on, fort riches Il est impossible qu’un mobile que je ne soupçonne point, n’entre pas pour quelque chose dans le procès qu’ils intentent à ma sœur.»
M. Berthelier toussa plus fort.
«Ces Montallais tiennent par alliance à Mme la marquise de Stainville.
–La marquise! Ah! j’aurais dû m’en douter.»
L’avoué rangea quelques papiers qui se trouvaient sous sa main et sans lever les yeux:
«La métairie et le pavillon qui ont été laissés à Mlle votre sœur confinent les propriétés de Mme la marquise dans l’arrondissement de Senlis; elle voudrait les relier, je crois, à son parc, dont ils ne sont séparés que par un mur. Les Montallais seraient disposés à les lui céder.
–C’est à merveille; mais cette métairie et ce pavillon étant à Mlle d’Espars, elle les gardera, n’en déplaise à Mme de Stainville.
–Il faudra plaider.
–Nous plaiderons.»
M. Berthelier assujettit ses lunettes sur son front.
«Vous y êtes bien décidé? reprit-il.
–Très-décidé. Le droit n’est-il pas pour nous?
–Assurément, et je crois même que vous gagnerez en première instance. Mais la famille Montdllais portera l’affaire en cour d’appel.
–Pour obéir sans doute aux inspirations de Mme de Stainville?
–A dire vrai, je le crois.
–Eh bien! nous l’y suivrons et l’arrêt confirmera le jugement.
–C’est probable; malheureusement il y a les plaidoiries.
–Les plaidoiries?. Qu’y voyez-vous de si redoutable? En vérité, je ne vous comprends pas.»
M. Berthelier tira les lunettes de son front, souffla sur les verres et les frotta lentement.
«Vous me permettrez sans doute, monsieur le comte, de m’expliquer en toute franchise? reprit-il après avoir remis les lunettes à leur place.
–Je vous en prie.
–Quel âge Mlle Lucienne d’Espars a-t-elle, s’il vous plaît?
–Dix-huit ans, mon cher monsieur Berthelier.
–Elle était seule auprès de M. de Mercourt, pendant cette maladie qui l’a emporté?
–Seule, avec une femme de charge qui ne l’a pas quitté non plus.»
L’avoué prit un air circonspect, et baissant la voix:
«La situation est fort grave, monsieur le comte, et vaut la peine qu’on y réfléchisse, poursuivit-il. Si j’ai bien compris l’assignation qui m’a été envoyee à la requête de la famille de Montallais, elle fera valoir contre la portion du testament qui avantage Mlle d’Esoars, des motifs de captation.»
Octave se leva.
«J’ai mal entendu assurément, dit-il.
–Hélas! non. Je suis habitué par état au langage des affaires et j’ai dû me servir d’un terme net et précis, pour qu’il ne restât aucun nuage entre nous.
–Mais c’est une infamie, reprit le lieutenant de vaisseau avec indignation, et les tribunaux feront justice d’une pareille accusation!
–Que ce soit une infamie, c’est évident, mais que les tribunaux vous donnent gain de cause, c’est moins certain.
–Comment, vous avez des doutes?
–Monsieur le comte, la mythologie, qui aimait les symboles, se plaisait à représenter la Justice sous la figure d’une femme qui portait un bandeau sur les yeux. Ceci vous indique qu’elle peut se tromper quelquefois. Mais là n’est pas le point capital à mon sens. Perdre un procès ce n’est rien; on peut perdre davantage.
–Que voulez-vous dire? ’
Les lunettes de M. Berthelier montèrent un peu plus haut sur son front.
«Veuillez ne voir en moi qu’un conseil désintéressé, reprit-il avec effort; si même j’avais quelque droit au titre d’ami, je le réclamerais en cette circonstance, tant j’ai à cœur de bien vous faire toucher au doigt les conséquences de cette triste affaire. Vous m’excuserez, n’est-ce pas, si je vais au fond des choses?
–Parlez, je vous en prie.
–Puisque vous m’y autorisez, je vous dirai mon sentiment là-dessus en toute sincérité. Vous êtes jeune, cher monsieur, et très-peu, je crois, habitué aux luttes judiciaires; mon devoir est donc de vous éclairer. L’affaire portée devant les tribunaux, on plaidera. Or, je ne sais rien de plus effrayant qu’une plaidoirie quand une jeune fille est en cause.
–Mais c’est ici une question de droit; comment pou– vez-vous supposer que le nom de Mlle d’Espars soit mêlé aux débats?
–Vous oubliez, monsieur le comte, que j’ai prononcé le mot de captation. Je voudrais supposer que le nom de Mlle d’Espars ne sera pas jeté à l’auditoire, j’affirme malheureusement qu’il le sera et qu’il le sera du commencement à la fin de la plaidoirie. Les droits de l’audience sont exorbitants. Toute personne qui risque un cheveu dans l’enceinte du prétoire appartient tout entière aux avocats. Les mœurs, les usages, la tradition veulent que l’impunité soit pour eux. Je n’ai pas à discuter cet usage consacré par le temps, je le constate. Or, monsieur le comte, veuillez vous rappeler que Mlle votre sœur a dix-huit ans et qu’elle passe pour être aussi séduisante que distinguée. Elle a les attraits du visage et les charmes de l’esprit. Croyez-vous que l’avocat de la partie adverse néglige de s’appesantir sur ce fait qu’elle a passé trois semaines ou un mois auprès de M. de Mercourt alité? Oh! il ne précisera rien.. mais son langage, tout bourré d’allusions et pétri de réticences, fera tout supposer. Il peindra un vieillard affaibli par la maladie, entouré de mille soins intéressés. Mlle d’Espars ne sera plus une sœur de charité veillant à son chevet, elle sera transformée en gardienne jalouse de le soustraire à toute influence étrangère. Ce dévouement qui l’a poussée ne sera plus qu’un mouvement de convoitise. Elle aura contre elle sa jeunesse, sa beauté, son isolement Rien de clair, rien de net, mais des paroles qui siffleront comme des dards, et si vous gagnez votre procès, la marque en restera. A présent, voulez-vous exposer Mlle d’Espars à ce combat?»
Octave s’était assis, tout pâle.
«An! c’est odieux! s’écria-t-il.
–Je n’ajouterai plus qu’un mot, continua M. Berthelier; je connais l’avocat que Mme la marquise de Stainville a indiqué à la famille de Montallais, et que celle-ci a chargé de défendre ses intérêts. C’est la langue la plus venimeuse du palais. Son éloquence est imbibée de fiel et de venin. il entame le cristal. il noircit la neige.
–Mais si l’ombre d’une médisance effleurait Lucienne, la vie de cet homme me répondrait de cet outrage!»
L’avoué posa doucement la main sur le bras de M. d’Espars.
«Et les priviléges de la robe, reprit-il, et les immunités de la profession! Connaissez-vous un homme du métier qui ait jamais perdu une goutte de son sang au sortir de l’audience? Un duel entre vous, en supposant qu’il fût possible, ameuterait la curiosité publique, on en voudrait connaître la cause et les détails, on lirait avec un empressement tout rempli de malignité la triste plaidoirie qui aurait poussé un avocat sur le terrain; on en commenterait les moindres paroles, on chercherait sous la transparence des allusions, sous l’ambiguïté des mots. La corporation se liguerait d’un commun effort contre vous, et le mal que vous auriez voulu éviter deviendrait irréparable.
–Ainsi, à votre sens, point d’issue; l’affaire vous paraît difficile, plus que cela même, dangereuse, et vous me conseillez de reculer devant les conséquences qu’elle peut avoir?
–Vous êtes le juge et le maître,» répondit M. Berthelier en s’inclinant.
Octave passa la main sur son front.
«Allons, reprit-il, je n’hésite plus! Vous voudrez bien préparer les actes par lesquels, en ma qualité de tuteur légal de Lucienne, je renonce aux bénéfices de ce legs contesté. Sa signature ne nous fera pas défaut. Elle restera pauvre, mais aucune souillure ne l’at-•: teindra.
–Je donnerai acte de votre désistement à l’avoué de la partie adverse.»
M. Berthelier ramena ses lunettes sur son nez et chercha parmi les papiers étalés devant lui.
«Si cependant vous désirez consulter un notaire, ajouta-t-il, peut-être vous donnera-t-on un moyen de transiger. je puis ne pas bien voir les choses. Il s’agit en somme d’un legs qui a son importance. Qui songera au bout de quinze jours au procès dont la pensée nous effraye!»
Octave arrêta M. Berthelier.
«Je vous comprends, dit-il, vous avez vu mon émotion et l’idée vous est venue de chercher un biais. ce n’est pas la peine. J’ai pu reconnaître en diverses circonstances que vous n’aviez point perdu le souvenir de mon père. je vous dirai donc tout; si je regrette cet héritage, c’est qu’il assurait à Mlle d’Espars le pain de chaque jour.... Elle n’avait plus que cette ressource; mais celui que vous avez connu ne m’a pas appris vainement à ne jamais transiger avec l’honneur. La meilleure fortune de Mlle d’Espars c’est son nom. Lucienne le gardera intact; je lui reste d’ailleurs.»
Octave repoussa la chaise sur laquelle il était assis, et serrant la main de M. Berthelier:
«Je puis quitter Paris d’un instant à l’autre, dit-il; que les pièces qui mettront fin à cette triste affaire soient chez moi le plus tôt possible. Je les renverrai immédiatement.»
L’avoué regarda autour de lui, hésita, puis d’une voix faible et suivant le lieutenant de vaisseau:
, «Vous savez que je suis à votre disposition, et que, pendant votre absence, je me mets aux ordres de Mlle d’Espars.
–Merci, dit Octave, qui lui tendit la main; si l’occasion s’en présente je m’en souviendrai.»
La porte se referma sur lui. M. Berthelier resta debout ses lunettes sur son front; ses paupières s’abaissaient vivement sur ses yeux.
«C’est un brave jeune homme, reprit-il, un jeune homme loyal et courageux. Je l’ai vu tout petit. 11a tenu ce que sa physionomie promettait., je voudrais qu’une occasion se présentât de lui être utile.»
Il parut réfléchir une minute, puis rajustant ses luettes sur son nez:
«Qui sait!» ajouta-t-il.
Au moment où il était entré chez M. Berthelier, Ocve avait remarqué un homme assis dans une pièce ’attente, à l’angle d’unefenêtre. Son nom ayant été prooncé par un petit clerc, cet homme avait levé la tête et avait considéré avec attention. C’était presque un vieilard, maigre, osseux, à moitié chauve, avec des touffes e cheveux gris sur les tempes, un visage ridé, couleur e vieil ivoire, et une grande taille un peu voûtée. Il ortait des vêlements de couleur sombre un peu râpés, mais propres, et des gants. Son visage, entrevu dans me sorte de demi-jour, ne lui rappelait aucun souvenir.
En quittant le cabinet de l’avoué, Octave rencontra de nouveau le même personnage dans l’antichambre.
Cet inconnu vint à lui tout droit:
Vous êtes monsieur le comte Octave d’Espars? lui lit-il.
;–Oui, monsieur.
......–On vous a nommé devant moi tout à l’heure, mais je vous aurais reconnu à voire grande ressemblance avec M. le comte Louis d’Espars, votre père.
–Ah! vous avez.»
Mais, sans lui laisser le temps d’achever sa phrase et l’interrompant avec une sorte de brusquerie ner veuse:
«Oui! oui! nous avons eu occasion de nous rencon trer assez souvent autrefois! reprit le vieillard. Je m ressemblais guère à ce que je suis aujourd’hui. Ah! i y a des années de cela! C’était un galant homme que M. le comte Louis d’Espars, un de ces hommes qui fon croire au bien.... Vous avezson visage.... ayez son cœur.
Il passa la main sur son front qui semblait s’assom brir sous le poids d’amères pensées. Octave le regar dait. Tout à coup changeant de ton:
«C’est à cause de Mme la marquise de Stainville qu vous venez ici? poursuivit-il.
–Comment savez-vous?
–Je m’en doute assez. Elle n’aimait pas M. le comt d’Espars, la marquise. elle ne doit pas vous aimer Souvenez-vous du vers classique.
Je vous plains de tomber dans ses mains redoutables.
«On peut l’appliquer à Mme de Stainville. Tout en ell est implacable..... C’est cependant une belle intelligence. peut-être un grand cœur. Quand on l’a connue une foi on ne saurait l’oublier.»
Il agita ses sourcils touffus, et une singulière expres sion de désespoir et d’admiration se peignit sur so visage.
«A qui ai-je l’honneur de parler? dit alors Octave.
–Mon nom? vous demandez mon nom? Mettez qu je m’appelle M. Dumont ou M. Dubois. Qu’est-ce qu cela fait?. je ne suis plus rien.»
Une porte s’ouvrit au fond de la pièce.
«Monsieur le baron, êtes-vous la? je vous attends, it la voix de M. Berthelier.
–Au revoir! dit l’inconnu en se précipitant vers la orte du cabinet.
–Singulier personnage!» murmura le jeune homme.
Un instant il resta immobile, les yeux attachés sur la porte derrière laquelle venait de disparâtre son interocuteur, puis s’arrachant à cette rêverie:
| «Et que m’importe qu’il soit baron ou tout uniment M. Dubois!. c’est à ma pauvre Lucienne que je dois penser»
VII
Table des matières
| Peu d’instants après, Octave s’acheminait lentement vers le couvent de la rue Saint-Dominique. Il frappait la terre d’un pied nerveux: la lutte avec la vie était engagée, et il pensait aux moyens de la soutenir. L’image brillante de Marguerite flottait devant lui; mais, comme ces vapeurs légères qui glissent à la cime des forêts et qui, dorées parla lumière du matin, s’effacent dans l’azur, cette image s’enfonçait dans les perspectives confuses d’un avenir incertain. Cependant il contraignit sa pensée à ne voir que Lucienne que le vent de la première adversité frappait. Tout en marchant, il cherchait des présages autour de lui. Octave était originaire du Midi, et comme toutes les personnes issues de ces race s nerveuses où les impressions sont rapides, et quelquefois non moins tenaces que spontanées, il avait des superstitions dont son esprit ne discutait pas la vraisemblance. Dans les heures où une cause accidentelle communiquait à son âme une vie plus intense, il voyait des avertisernents dans mille hasards; il en pouvait rire un moment après, mais le choc avait eu lieu.
Les sages et les railleurs traitent de faiblesses et de puérilités ces mouvements intérieurs que rien n’explique et qu’en apparence rien ne justifie; mais d’où vient qu’à la vue de visages inconnus qui passent, certains êtres éprouvent une secousse électrique dont la cause leur échappe? Au détour d’une rue, Octave se trouva tout à coup en présence de deux ouvriers qui cheminaient le long du trottoir. I
«Tout est difficile!» dit l’un d’eux.
Octave, à ce mot qui répondait si bien à ses préoccupations, tressaillit.,
«Oui, tout est difficile, reprit-il en lui-même; mais à que serait l’homme, la créature humaine, l’être pensant et aimant, sans ces difficultés qui donnent à tout esprit sa trempe, à toute âme sa grandeur? C’est par ces épreuves, c’est en les surmontant, que les nobles ambitions accusent leurs droits au but qu’elles poursuivent. Si l’on succombe, il y a encore une douceur et comme une récompense dans la pensée qu’on les a vaillamment abordées et qu’on a fait son devoir jusqu’au bout. Une voix me crie que l’on ne vient pas au monde nu et vagissant pour traverser la vie comme un bœuf aux pieds * lourds traverse un herbage, cherchant le sommeil après. la pâture. A nous les veilles, à nous le combat. Si tout est difficile, plus haut sera le cœur, plus ferme la volonté!»
Octave trouva sa sœur vêtue d’une robe de soie noire sans ornement; elle avait quitté l’uniforme du couvent. Un ruban couleur de feu fermait son col de toile blanche et relevait la pâleur mate de ses joues.
Tu le vois, dit-elle, je m’apprête.
–Tu avais raison, répondit Octave, il ne faut plus penser à l’héritage de M. de Mercourt. Ta confiance en moi est-elle assez grande pour y renoncer sans explication et sur cette parole simple: Tu le dois?
–Sois tranquille, cette modeste fortune n’a jamais tenu une grande place dans mes espérances. A présent, n’est-ce pas, je puis partir?»
Le lieutenant de vaisseau lui serra la main silencieusement. Ils reprirent ensemble le chemin de l’appartement de la rue d’Astorg.
«En mettant tout en ordre chez toi, dit-elle, je ferai mon apprentissage d’institutrice.»
Elle riait et marchait d’un pas léger, appuyée au bras d’Octave. Encherchantsa clef chez le concierge de l’hôtel M. d’Espars apprit que quelqu’un l’attendait chez lui.
Une nuance de mécontentement parut sur son visage; mais avant qu’il eût ouvert la bouche pour interroger le concierge:
«C’est M. Victor de Marsac, dit celui-ci.
1–Victor! s’écria Octave, montons vite.»
Lucienne le suivit, mais plus lentement. En touchant au sommet du petit escalier, elle était un peu rouge et haletante.
«C’est si haut!» dit-elle, comme son frère la regar
dait.
Octave mit la main sur la clef qui tenait à la serrure. Une voix joyeuse retentit dans l’intérieur de l’appartement:
«Enfin, c’est toi!» cria Victor, et la porte s’ouvrit.
A la vue de Lucienne, qui marchait derrière Octave, pion visage changea de couleur, et il s’arrêta dans son lelan:
«Eh bien! tu ne m’embrasses pas? dit le marin; est-ce que Lucienne te fait peur?
–Pas tout à fait! répondit Victor qui leur tendit ses aleux mains.
–Pas tout à fait! reprit Lucienne, il y a donc quelque chose qui ressemble à cela?
–Ma foi, je vais tout vous dire, j’ai fait l’école buissonnière ici, et, sachant qu’Octave devait rentrer, je me suis amusé à l’inviter à déjeuner chez lui. La table est dressée; il n’y a que deux couverts autour.
–Lucienne mettra le troisième, dit Octave.
–Et je prends la moitié de l’invitation pour moi,» répliqua Mlle d’Espars.
Une expression de joie folle se répandit sur le visage de Victor. Ils entrèrent gaiement dans la chambre d’Octave où un flot de lumière éclairait la nappe blanche. On entendait les oiseaux qui gazouillaient dans le jardin. Un feu clair flambait dans la cheminée.
«Oh! quand je fais les choses, je ne les fais pas à demi, reprit Victor; il y avait trois bûches dans un coin, elles brûlent.»
En un tour de main tout fut prêt; on mit Lucienne auprès du feu et elle s’assit entre Octave et Victor.
«Tu vas me permettre de faire les honneurs de chez toi, poursuivit M. de Marsac, je me nomme intendan général de nos menus plaisirs. Fendons le pâté er quatre et attaquons le chapitre des confidences.
–Alors, je te donne la parole.
–Mon discours brillera parla sobriété et la précision Je continue à ne point avoir de place, mais je suis peut-être à la veille d’en obtenir une par la protection d’une garçon de bureau qui m’honore de sa bienveillance. El attendant il me reste à peu près cent quatre-vingt-dix francs,–le pâté en dehors,–sur les trois cent cin quante qui ornaient mes coffres. Salue un capitaliste En outre, la plupart des documents du livre dont je classe les éléments sont réunis. Donc, je marche à la gloire sur un chemin pavé de roses. Et vous, mademoiselle?
–Oh! moi, je serai encore plus laconique que vou n’avez été sobre. Hier j’étais dans un couvent, demain je serai dans un château.
–Vous partez?»
Lucienne regarda son frère
«Ma sœur nous quitte, elle devient institutrice, dit Octave.
–Vous!»
Que de choses dans ce cri d’un accent ému! Mille craintes, mille regrets, il renfermait tout. Les yeux de Lucienne s’arrêtèrent sur M. de Marsac.
«Pourquoi cet étonnement? reprit-elle d’un air doux, mon frère ne poursuit-il pas sa carrière malgré tous les déboires? Ne travaillez-vous pas à travers mille obstacles? Mon sexe serait-il un prétexte à toutes les lâchetés? Vous ne le pensez pas. Ma tâche est plus facile encore que la vôtre à remplir. Est-ce donc une fatigue que d’avoir dans ses mains la tête blonde d’un enfant qui s’habitue à vous aimer et auquel on s’attache par les soins qu’on lui prodigue? Autour de moi le grand air, la pleine lumière, les beaux horizons d’une campagne. Ce sera comme si j’allais en villégiature.
–Mais, dit tout à coup Victor, cet héritage dont votre frère me parlait?
–Il est perdu, répondit Octave.
–Entièrement perdu?
–Il n’en reste pas une obole.
–Ah!» fit M. de Marsac.
L’expression de la tristesse ne parut pas sur son visage, mais plutôt celle d’une joie intérieure qu’il cherchait à contenir.
«La parole est à toi, ce me semble, dit-il à Octave.
–Moi c’est fort simple; je suis le plus riche de tous. J’ai dix-huit mois de solde à toucher. J’en fais trois parts; l’une sert à Lucienne pour monter son trousseau; tu prends l’autre parce qu’entre nous la bonne et la mauvaise fortune doivent être égales et que tu me parais en outre un médiocre capitaliste malgré tes cent quatre-vingt-dix francs; la troisième me permettra d’attendre l’heure indécise où il plaira au ministre de faire quelque chose d’un officier qui succombe sous le poids des promesses.
–Nous discuterons une autre fois la question de partage, répondit Victor. Provisoirement nous voilà riches à la manière de Job. Je ne sais pas de meilleur commencement pour parvenir à tout. Napoléon était lieutenant d’artillerie, Mahomet conducteur de chameaux, et Sixte-Quint, avant de ceindre la tiare, gardait des chèvres dans les Abruzzes.»
Octave haussa les épaules.
u Te voilà empereur ou prophète, et je suis pape, et tout cela parce que nous n’avons rien! dit-il; quel rôle réserves-tu à Lucienne?»
Victor se leva brusquement, un peu pâle, les yeux brillants, les lèvres tremblantes.
«Mes amis, dit-il d’une voix émue, est-ce bien vrai que vous voilà tous deux abandonnés de tous? toi Octave que j’aime comme un frère, sans autre espérance que la vague parole d’un ministre qui t’éconduit; vous, mademoiselle, sans autre ressource qu’une place d’institutrice au fond de la province? Et à votre tour, voyez-vous en moi un déshérité, perdu dans la foule qui bourdonne au cœur de Paris, un aventurier sans sou ni maille qui vit d’une croûte de pain comme un oiseau d’un grain de mil, un pauvre enfin qui erre dans la vie, seul comme le vent dans une plaine?
–Hélas! murmura Lucienne.
–Eh bien? voulez-vous unir nos destinées et joindre votre main à la main que je vous tends? Liés, nous serons plus forts, et le premier qui arrivera sera pour les autres un appui, un guide, un soutien.
–Voici la mienne, dit Octave qui serra celle de Victor.
–Ah! je n’ai pas tout dit! poursuivit M. de Marsac, qui devint tout blanc; de telles paroles ne seraient pas sorties de mes lèvres si la fortune eût été votre partage, mais, à présent, mon cœur s’ouvre. C’est devant Octave, rnon ami et mon frère, que je vous ferai cet aveu, mademoiselle; me permettez-vous de vous consacrer ma vie? Voilà bien des mois déjà que vous êtes l’unique source de tous mes rêves. En dehors de vous, je ne vois rien. Je tremble en vous parlant, et cependant j’ose vous demander d’être mon but et mon espoir. La route sera longue, je veux vous offrir un nom digne de vous, et je sais quelle distance sépare mon obscurité d’une réputation, mais j’aurai le courage si j’ai l’espérance. J’ai mis la mienne en vous, ne m’enlevez pas toutes mes forces d’un seul mot. Pendant qu’Octave était au loin, j’ai vu votre isolement, votre chagrin, votre douceur; quand votre dernière ressource vous a été enlevée, j’ai vu votre patience et votre fierté. Je me suis attaché à vous par mille liens qu’il ne dépend même pas de votre volonté de rompre. A deux, il me semble que le poids de l’avenir sera moins lourd à porter. Peut-être faudra-t-il s’armer de résignation, peut-être faudra-t-il attendre bien des années. Je veux vous apporter l’aisance et le repos. mais combien d’êtres jeunes qui de l’autre côté du détroit savent compter avec l’avenir quand ils ont mis leur foi l’un dans l’autre!. Cette foi que je vous offre l’accepterez-vous?»
Il se tut tout d’un coup, sans haleine et sans force pour continuer. L’angoisse était dans ses yeux. Lucienne pencha son visage décoloré sur l’épaule d’Octave.
«C’est à mon frère de répondre, dit-elle, il a tous les droits sur moi.... mais j ai touj ours pensé que je ne me marierais pas toute jeune.»
Victor poussa un cri.
«Prends sa main. vous êtes fiancés l’un à l’autre,» dit Octave.
Mais déjà Victor ne l’entendait plus; il était aux genoux de Lucienne qui chancelait et serrait sa main contre ses lèvres. Il n’avait plus de voix pour exprimer son ivresse, mais ses regards parlaient.
«Relève-toi, reprit Octave d’un accent grave, je ne sais pas où je serai demain. Je mets Lucienne sous ta garde.»
Il fit quelques pas dans la chambre, tandis que Victor restait auprès de Lucienne.
«Un mot’ a frappé mes oreilles ce matin, reprit-il, il m’est revenu tout à l’heure à la pensée tandis que ma sœur parlait de son prochain départ pour ce château où l’inconnu l’attend. Si tout est dificile, n’est-il pas quelque moyen de rendre les choses moins difficiles? Pourquoi m’obstinerais-je à suivre une carrière qui m’éloigne de Lucienne? Le temps n’est plus où je dois me consacrer tout entier aux vanités d’une gloire incertaine. D’autres soins plus sérieux et plus sacrés me sollicitent. J’ai pensé à donner ma démission, et, libre de mon temps et de mon intelligence, j’arracherai ma sœur à l’esclavage.
–Toi! renoncer au métier des armes, et pour moi? jamais! s’écria Lucienne, qui l’interrompit. Que parles-tu d’esclavage? Depuis quand le travail est-il une servitude? j’échange un couvent contre un château, des jardins contre un parc. Ce qu’on a fait pour moi si longtemps, je le ferai pour une autre dans les plus douces conditions. Ne pense à moi que pour m’aimer. Que me manquera-t-il? Entre nous j’ai le sort le meilleur; avant une saison je pourrai sur mes économies t’acheter une paire d’épaulettes toute neuve de capitaine de frégate. Et tu donnerais ta démission! Quelle folie! »
On frappa doucement à la porte.
«Entrez!» dit Octave.
Le concierge de l’hôtel entra.
«Ah! c’est vous, monsieur Mouton, reprit le marin, venez-vous déjà pour jeter mes meubles par la fenêtre?
–Ils passeront par la porte, s’il vous plaît, monsieur le comte, mais ils ont bien encore cinq ou six semaines pour se reposer, répondit M. Mouton; je viens seulement pour vous dire qu’il y a là une espèce de garçon de bureau qui demande M. de Marsac.
–Ce doit être Courtepointe, mon protecteur. faites entrer! cria Victor.
–Puisque j’ai deux pièces, profitons-en pour donner audience à ton garçon de bureau, reprit Octave; pendant ce temps, M. Mouton voudra bien desservir la table et ranger la vaisselle.
–Et ce ne sera pas long, dit le concierge, et je vous ferai bien voir que le meilleur valet de chambre que vous ayez jamais eu c’est encore moi.
–Eh bien! qu’est-ce?» demanda Victor au garçon de bureau quand ils furent entrés dans la pièce qui servait de chambre à coucher à Octave.
L’individu que Victor avait appelé Courtepointe leva sur lui un regard timide et embarrassé.
«J’aurais voulu reconnaître mieux ce que M. de Marsac a fait pour moi, dit-il.
–La belle affaire! s’écria Victor.
–N’allez pas dire du mal de votre bonne action sous prétexte de modestie, poursuivit Courtepointe; elle m’a rendu le cœur que j’avais perdu, et cela ne s’oublie point. Oui, mademoiselle, ajouta-t-il en s’adressant à Lucienne qui l’interrogeait du regard, j’étais malade; il n’y avait guère de pain à la maison, on me refusait une gratification dont j’avais grand besoin et que je croyais mériter. Mais il fallait, disait-on, faire des économies, et, en rognant les sous des petits, on arrive à faire des sommes rondes. Ma femme s’épuisait à travailler; c’est alors que M. de Marsac est venu à mon aide. Il l’a fait bravement en homme qui craint d’offenser ceux qu’il oblige: «Prenez, m’a-t-il dit, je vis à la diable, Il mais quand on n’a pas d’enfants on est toujours riche. 11 Moi, j’ai pensé aux miens et j’ai accepté; ce jour-là je me suis dit que si jamais M. de Marsac avait besoin de mon sang, il l’aurait.
–Vous êtes un brave homme, dit Lucienne, qui essuya furtivement une larme.
–C’est pourquoi je viens aujourd’hui vers vous, monsieur de Marsac, et voilà ce que j’ai à vous dire: il y a un personnage considérable qui cherche un secrétaire. J’ai pensé tout de suite à vous, mais il faut dire les choses comme elles sont: c’est un homme dur qui veut que tout soit fait à l’heure et à la minute; il ne prononce pas quatre paroles en dehors des instructions qu’il donne le matin. La besogne ne vous laissera guère le loisir de vous promener, mais vous aurez trois mille francs, peut-être quatre, et ça permet d’attendre une meilleure occasion. Ce personnage a un valet de chambre à qui, dans le temps, j’ai rendu service. Il lui a parlé de vous comme s’il vous connaissait. Voulez-vous de la place?
–Si j’en veux! je le crois bien! Merci, Courtepointe.
–Ah! M. d’Arjuzon, qui ne veut pas qu’on le quitte en plein travail, partage les émoluments de l’année en quatre parties égales et ne paye qu’à la fin des trimestres. Là-dessus il ne transige pas.
–C’est d’un homme avisé; il veut me contraindre à faire des économies. D’ailleurs j’ai cent quatre-vingt-dix francs, et cette somme bien ménagée peut mener un homme jusqu’en Cochinchine!
–Alors je puis annoncer au valet de chambre de M. d’Arjuzon que son maître a un secrétaire?
–Tout de suite! Mes fonctions commencent-elles bientôt?
–M. d’Arjuzon part dans deux jours pour son département. J’oubliais de vous dire qu’il est, entre autres choses, président d’un conseil général. Il entend que son secrétaire l’accompagne.
–Diable! mon secrétariat voyage-t-il à mes frais?
–Non. On le transporte, on le nourrit et on le loge.
–Mais c’est un coup du sort! j’adore les voyages. Dis à ton valet de chambre que je suivrai M. d’Arj uzon jusqu’au bout du monde, à la condition qu’il ne me fasse passer ni le Rhin, ni la Manche, ni les Pyrénées.»
Courtepointe trouva sur le palier Lucienne qui s’était esquivée vers la fin de la conversation. Elle s’approcha timidement de lui et, glissant dans sa main une petite bourse:
«Voulez-vous me faire le plaisir d’offrir à vos enfants des gâteaux et des jouets?» dit-elle.
Et comme l’honnête garçon de bureau hésitait:
«Il y a si peu de chose, reprit-elle, et puis il n’y a pas bien longtemps que moi-même encore je jouais à la poupée.»
Courtepointe prit la petite bourse et la porta à ses lèvres:
te Dieu vous donne un bon mari, mademoiselle,» dit-il.
Mlle d’Espars se sauva en rougissant.
VIII
Table des matières
En rentrant dans la chambre de son frère, Lucienne surprit Octave et Victor dans le feu d’une grande discussion.
«Tiens! s’écria le lieutenant de vaisseau en apercevant sa sœur, Lucienne sera juge entre nous.
–Qu’est-ce? dit-elle.
–Voilà notre ami Victor qui s’obstine à ne pas vouloir du tiers qui lui revient dans ces dix-huit mois de solde que j’ai à toucher au Trésor. Il a beau croire qu’on s’habitue à vivre de lentilles, il sera mort de faim avant d’arriver au bout du trimestre.
–Et toi, tu prétends m’étouffer sous le poids des richesses.»
Lucienne prit un air de gravité enjouée.
«Est-ce à dire que vous reprenez votre parole, et ne sommes-nous plus unis en tout et pour tout? dit-elle.
–Je cède, s’écria Victor qui lui baisa la main. Mais je me vengerai. Un jour il n’y aura pas dans tout Paris assez de dentelles et de diamants pour Mme de Marsac.
–A ton tour, petite sœur, reprit Octave, il faut penser à ton trousseau; que reste-t-il dans ta bourse de pensionnaire?»
Lucienne se troubla:
«Rien, dit-elle.
–Grand Dieu! ai-je bien fait de confier mes épargnes au gouvernement! Je vais faire un tour de promena le avec Victor, qui a bien des choses à faire. Encore faut-il qu’il sache ce que c’est que ce M. d’Arjuzon, qui préside un conseil général. Toi, tu vas rédiger une petite note de tous les objets dont tu peux avoir besoin. Nous en ferons emplette demain. Dans une heure, je reviendrai te prendre pour te ramener rue Saint-Dominique. Tu visiteras mes tiroirs en m’attendant. des tiroirs de garçon! Ne ris pas trop si tu trouves un revolver dans mes chemises et des plumes de perroquet dans mes mouchoirs!»
Au moment où Victor se dirigeait vers la porte, M. d’Espars l’arrêta, et attirant Lucienne auprès de lui:
«Vous ne vous embrassez donc pas, mes amis? dit-il d’une voix pénétrante, demain il faudra vous dire adieu, et pour longtemps peut-être.»
Lucienne pencha son visage vers M. de Marsac sans quitter le bras de son frère, et, tout tremblant d’émotion en présence de cette jeune tête qui s’inclinait pareille à un lis, il l’embrassa chastement sur le front.
«C’est pour la vie,» dit-il.
Et il s’arracha d’auprès d’elle.
Quand elle fut seule dans cette chambre où sa destinée venait de se lier du lien le plus fort, une sorte de joie douce et grave envahit le cœur de Lucienne et y fit entrer du même coup mille pensées radieuses. Sa jeunesse en un instant avait eu sa floraison. Mais elle n’était pas dans les conditions de ces fiancées heureuses qui ne sont séparées de l’avenir que par un chemin doux à parcourir et complaisant à l’espoir. L’inconnu élevait comme unè barrière invisible entre elle et Victor. Ce fut néanmoins en chantant qu’elle entreprit la visite à laquelle son frère l’avait conviée. Elle ouvrit d’une main leste les armoires et les tiroirs et rit d’abord à la vue du pêle-mêle d’objets qui les remplissaient. Les souvenirs des pays les plus lointains s’y mêlaient au linge et aux effets d’habillement. Elle introduisit un peu d’ordre dans ce capharnaüm, puis s’empara d’une aiguille et se mit à l’œuvre. Sa pensée allait d’Octave à Victor. Elle découvrit qu’elle aimait M. de Marsac depuis longtémps; n’était-elle pas troublée quand il venait au parloir avec son frère? n’était-elle pas agitée et heureuse quand elle le voyait? Les moindres détails de leurs rencontres elle e les rappelait. L’aveu de Victor avait été semblable au coup de sonde qui fait jaillir la suurce des entrailles de la terre L’onde coulait invisible avant que la sonde lui eût ouvert le chemin de la lumière. Mais il fallait qu’à son aurore cet amour connût les épreuves. Une séparation en marquait le premier jour. Et, après cette séparation, combien d’autres obstacles n’aurait-il pas à vaincre? Lucienne soupira. Peu d’heures lui restaient pour en savourer les premières douceurs. Son aiguille devint plus lente. Elle se souvint de la lettre que Mlle Dunbar lui avait écrite. Involontairement elle la tira de sa poche et en reprit la lecture. Les rêves s’effacèrent, et elle ne vit plus devant elle que l’implacable realité.
Peu de temps après avoir quitté sa sœur, Octave remontait chez lui. En traversant la première pièce, il aperçut M Moulon qui achevait de ranger les assiettes et les tasses de porcelaine sur leur étagère; le bonhomme avait l’air soucieux et hochait la tête. Octave n’y prit pas garde et poussa la porte de sa chambre. Lucienne était assise dans un grand fauteuil, le visage entre ses mains; une feuille de papier ouverte se voyait à ses pieds; ses épaules tremblaient comme celles d’une personne qui sanglote; affaissée sur elle-même elle était comme anéantie. Au bruit que fit l’officier de marine en entrant, elle leva la tête; un ruisseau de larmes coulait sur ses joues.
«Qu’y a-t-il donc?» s’écria Octave.
Lucienne fit un mouvement comme pour ramasser la lettre qui avait glissé de ses genoux; il la prévint.
«Oh! je t’en prie! dit-elle.
–As-tu quelque secret peur moi?» reprit-il.
Lucienne secoua tristement la tête et de nouveau les larmes la gagnèrent. Octave s’approcha d’une fenêtre pour mieux lire cette lettre à la clarté mourante du jour. Il courut d’abord à la signature et reconnut le nom de Mlle Dunbar. Quand il en eut terminé la lecture, il courut vers sa sœur et la prit dans ses bras.
«Et voilà donc ce séjour dont tu me vantais les douceurs! s’écria-t-il. Ah! pauvre enfant. Dieu me pardonne d’avoir pu hésiter!.
–Que dis-tu? répondit Lucienne en se dégageant de son étreinte. Est-ce que la même pensée te poursuit? est-ce que pour moi tu veux rompre avec ton passé?. Ah! ne le répète pas!... J’étais folle tout à l’heure; tu le vois, je ne pleure plus.c’est un premier mouvement. La pensée d’un voyage et des visages inconnus qui m’accueilleront au bout. celle aussi des amis que je perds. la transition est un peu brusque. Je me suis souvenue du couvent où j’ai ri de si bon cœur; le soir venait, j’étais seule, les forces m’ont manqué tout d’un coup...on a de ces moments-là. mais déjà il n’y paraît plus.»
Octave la regarda, les deux mains posées sur ses épaules, puis l’embrassant avec une tendresse profonde:
«Tu as le cœur bon et l’âme courageuse, ma Lucienne, reprit-il; peut-être faudra-t-il que tu ailles jusqu’au bout, mais si tu fais ton devoir je ferai le mien.»
Lucienne voulut insister. Octave l’arrêta en souriant:
«Tu m’as donné l’exemple, ajouta-t-il, je saurai l’imiter.» 1
Il fit le tour de la chambre et admira comment tout en un instant avait été mis en sa place.
«Ah! fit-il d’un air gai, on voit bien que la main d’une femme a passé par là.»
L’heure de rentrer au couvent était enfin venue. La soirée était belle et fraîche. Lucienne exprima le désir de faire la route à pied. Octave ne demanda pas mieux. Ils parlaient l’un l’autre de mille choses qui ne les préoccupaient pas dans la crainte de trop s’arrêter aux choses qui les attristaient. Au moment de se séparer, Lucienne serra la main de son frère et d’un accent ferme:
«Je serai prête demain,» dit-elle.
Octave reprit le chemin de la rue d’Astorg par les quais et les boulevards. La résolution qui venait de s’emparer de son esprit l’éloignait de Mlle de Stainville, et pour toujours peut-être. Perdu dans la foule des êtres qui cherchent un emploi pour vivre, que serait-il pour elle! Chaque pas qu’il faisait dans la vie amoncelait entre eux les obstacles.
«J’ai fait un rêve, pensait-il; le plus sage serait peut-être de m’en déshabituer.»
Mais son cœur protestait et l’image évoquée ne disparaissait pas. A la nuit noire, il était à la porte de son appartement; au moment où il poussait la clef dans la serrure, il s’aperçut que M. Mouton l’avait suivi.
Il Vous avez à me parler, monsieur Mouton? dit-il.
–Cela se peut, monsieur l’officier; entrons toujours,» répondit le concierge.
Quand on fut dans la petite pièce où le matin on avait déjeuné autour du pâté de Victor, M. Mouton alluma lentement une lampe, et, grattant son front mal protégé par quelques mèches de cheveux tout ébouriffés:
«J’ai le nom d’une bête, dit-il, mais j’ai l’oreille fine. Quand on parle, j’écoute, et quand j’écoute, je comprends. M’est avis que les trois personnes qui se sont rencontrées ici, dans la journée, n’ont pas le cœur gai.
–Ah! fit M. d’Espars d’un ton de sévérité.
–Il faut me pardonner, monsieur; ce que j’en dis n’est point pour vous blesser, pas plus que Mlle Lucienne et M. de Marsac; j’ai toujours eu un faible pour la jeunesse, et quand je vous ai vus tous les trois dansla peine, je me suis mis à vous aimer. ce n’est pas ma faute.
–C’est donc la nôtre? répondit Octave en riant.
–Oui, monsieur le comte; et cela m’a fait penser que le malheur était injuste en s’attaquant à vous.
–Le malheur est pour tout le monde, monsieur Mouton.
–Tout le monde ne me regarde pas, repartit M. Mouton d’un air bourru. Il s’agit de vous et non des autres. J’aurais peut-être dû m’en aller quand j’ai senti que je me mêlais à la conversation par les oreilles; et, pour le dire en passant, ma femme prétend que, quoique Mouton de naissance, je les ai plus fines que celles d’un renard. Mais je suis resté et je ne m’en repens point. Si petit qu’on soit on est peut-être homme de bon conseil.
–Puisque vous voilà mon confident, parlez, reprit Octave avec un demi-sourire où il y avait une nuance de hauteur.
–Remarquez, monsieur, que lorsqu’on est concierge, on est toujours un peu, quoi qu’on fasse, le confident de tous les locataires. Cela dit, je m’explique. Dans la situation où le sort vous a placés, vous et les personnes que vous aimez, il n’y a que les grandes résolutions qui soient bonnes. Il ne faudrait pas vous fâcher de ce que je vais vous dire; m’est avis cependant que ce qui vous fait défaut, c’est ce qu’un intendant militaire qui demeurait chtz nous autrefois appelait le nerf de la guerre. Or je sais un homme dans le voisinage qui pourra vous tirer d’affaire. Il
Le marin fit un mouvement.
«Là, monsieur d’Espars, laissez-moi continuer! s’écria M. Mouton, vous me congédierez après, si vous voulez. J’aperçois là, accroché contre ce mur, un faisceau d’armes qu’on dit fort belles et très-curieuses. C’est très-joli à voir, sans doute, mais ça ne rapporte que de la poussière.
–Ces armes m’ont été laissées par M. le comte d’Espars, mon père. Quelques-unes sont dans la famille depuis longtemps. Il a rapporté les autres des contrées lointaines qu’il a visitées.
–Eh bien! monsieur, sauf meilleur conseil, je crois que M. votre père ne vous en voudrait pas si vous troquiez ces sabres et ces pistolets, ces haches et ces poignards contre les objets dont Mlle Lucienne peut avoir besoin. Une sœur, c’est plus sacré que des morceaux de bois et de fer, si beaux qu’ils soient et de si loin qu’ils viennent.»
Après un moment d’hésitation Octave se leva:
«Vous êtes un brave homme, monsieur Mouton, et vous avez raison, dit-il.
–Je m’en vante, monsieur le comte. Or, comme je vous le disais, je connais une personne qui a le goût de ces armes; elle en a toute une collection dans des armoires et beaucoup d’autres encore rangées en tas dans les coins. Cette personne appelle cela des panoplies. Je suis sûr que M. des Vallières s’arrangerait des vôtres.
–M. des Vallières, dites-vous? voilà un nom que je n’entends pas pour la première fois.
–C’est possible. M. des Vallières a été dans les ambassades autrefois. C’est un homme qui connaît la moitié de Paris, et le reste ne lui est pas étranger.»
Octave retint un soupir, et regardant les trophées suspendus aux murs:
«Parlez donc à M. des Vallières, reprit-il.
–C’est déjà fait, répondit M. Mouton. Pendant votre absence, je me suis rendu chez lui et il mord à la grappe. Il m’a semblé aussi que votre nom ne lui était pas inconnu.
–Ah t vous m’avez nommé?
–Ce n’est pas une mauvaise action que vous faites, monsieur le comte; pourquoi se cacher?
I–Eh bien! que M. des Vallières vienne voir ces armes demain. je traiterai avec lui.»
M. Mouton sortit en se frottant les mains. Octave n’éprouvait pas au même degré ce sentiment de satisfaction. La sœur partie, l’ami disparu, les veilles choses ouvrit la fenêtre pour respirer plus librement. Un vent dispersées, il voyait partout la ruine dans la maison. Il âpre fouettait les arbres; le ciel était chargé de nuées qui couraient follement dans l’espace, laissant traîner de grandes ombres sur les toits. On apercevait parmi leurs déchirures des étoiles brillantes, et dans un coin du firmament le mince croissant de la lune qui semblait fuir emportée par l’orage. A toute seconde submergé par des bancs de vapeurs, il reparaissait bientôt après et couvrait d’une vive lumière les sombres nuages qui l’avaient éclipsé. D’autres venaient encore et passaient sur son front radieux, mais l’astre vainqueur échappait à leurs assauts et, de nouveau, répandait au loin ses clairs rayons.
«Ainsi ferai-je! dit Octave d’une voix nerveuse et le front tourné vers le ciel; les heures mauvaises passeront et les blessures ne m’empêcheront pas de rester debout.»
Un sourd grondement roulait dans l’espace; c’était le bruit de la grande ville, en quelque sorte sa respiration nocturne; elle lui rappelait le retentissement continu des flots. Il ferma les yeux et revit en esprit l’Océan, les horizons bleus, les vagues étincelantes parmi lesquelles le navire trace son sillage, où l’écume bouillonne, les voiles penchées entre le ciel et1eau, et le soleil dans l’immensité.
«Adieu, mon passé!» reprit-il, et d’une main ferme il repoussa la fenêtre.
Le lendemain de bonne heure, M. Mouton se présenta chez Octave. Il tira une lettre de sa poche, et la déposant sur un guéridon:
«Je crois, dit-il d’un air futé, que c’est de M. des Vallières.
–Quoi! vous y êtes retourné et vous en revenez déjà?
–Ma foi! monsieur, la toison vendue il faut la tondre.»
M. d’Espars ouvrit la lettre avec un mouvement de curiosité.
«Monsieur le comte, disait-elle, me permettez-vous d’user des priviléges que m’accorde le plus vilain des droits, le droit des années? Vous seriez bien aimable de venir chez moi, tout à l’heure; nous causerions entre un faisan et une bouteille de vieux vin de Bordeaux, de l’affaire qui nous occupe. Il me semble que le temps est maussade ce matin, et vous ne voudriez pas, en me tenant rigueur, exposer un pauvre diplomate en retraite aux visites de deux ou trois petits rhumatismes qui n’aiment ni le froid ni l’humidité.
«Si vous trouvez mon invitation un peu bien rapide, veuillez considérer que je suis d’un âge qui autorise les enfantillages, et j’ajouterai, s’il faut tout dire, que j’ai eu l’honneur de rencontrer autrefois un galant homme qui s’appelait le comte Louis d’Espars et dont le souvenir, j’en suis certain, me protégera auprès de vous. 11
«Parbleu! j’y cours!» dit Octave.
M. des Vallières demeurait non loin de là, rue de la Pépinière. Il occupait tout le rez-de-chaussée d’un hôtel bâti vers le milieu du dix-huitième siècle et dont les pièces principales donnaient sur un vaste jardin. De beaux meubles d’un style ancien en garnissaient l’étendue; on voyait çà et là des armes précieuses de toutes les époques et de tous les pays. Des vases remplis de fleurs et d’une forme élégante égayaient ces appartements d’un aspect un peu grave; une température tiède régnait partout. Le valet de chambre qui laissa M. d’Espars dans un salon d’attente, marchait comme une ombre. Un grand corps de bibliothèque en bois noir occupait tout un côté de ce salon. Elle était remplie du haut en bas de livres reliés en maroquin rouge et portait à son sommet de grosses potiches en vieille porcelaine du Japon. Quelques objets d’art d’un grand prix et deux ou trois bustes en marbre blanc posés sur des pié douches donnaient à ce cabinet immense un caractère d’éclatante austérité. Ce n’était assurément pas la demeure d’un sot ni d’un parvenu. Octave s’approcha de la bibliothèque et lut les titres des livres rangés sur l’un des rayons; c’était une collection d’ouvrages historiques du meilleur choix. Les lettres anciennes et modernes, dans ce qu’elles ont de plus exquis, se partageaient les autres rayons.
Le bruit d’une portière qu’on soulevait tira le jeune officier de son examen. Le pauvre diplomate qui ava t peur d’irriter ses rhumatismes en les exposant à l’humidité et au froid, était un homme qui ne paraissait pas avoir plus de cinquante à cinquante-cinq ans, bien qu’en réalité il eût dépassé la soixantaine. Il avait la démarche aisée et libre, la tête fine et des yeux bien enchâssés sous un front large, un menton carré qui lui donnait de la solidité, le regard prompt, ferme, l’expression de la bouche bienveillante, quelque chose d’aimable dans le sourire, le geste sobre, l’attitude élégante. Les orages de la vie avaient laissé leur sceau sur sa physionomie; on n’y voyait rien de sec et de gourmé, mais, par éclairs, une nuance d’ironie mélancolique. Il s’avança d’un pas mesuré vers Octave qui s’inclinait, séduit déjà par la forme extérieure:
! «M’avez-vous pardonné, monsieur le comte, l’outrecuidance de mon invitation? dit M. des Vallières, oui, n’est-ce pas? Je suis un peu maniaque, ainsi que tous les vieux garçons, et n’aime guère à sortir le matin. D’ailleurs il m’a semblé que nous ferions meilleure connaissance au coin du feu.
–Je suis sûr que j’emporterai d’ici le regret de ne vous avoir pas connu plus tôt, monsieur, 11répondit Octave.
On se mit à table. Le réduit dans lequel le déjeuner était servi valait le cabinet de travail. Le goût s’y mêlait au confort. La conversation effleura mille sujets. Il était aisé de voir que M. des Vallières avait assisté à beaucoup d’événements et qu’il s’était frotté à un grand nombre d’hommes, aux petits comme aux grands; son langage avait de la précision et de la saveur. On sentait cependant qu’il ne se livrait pas. M. des Vallières avait connu M. le comte Louis d’Espars à l’époque où celui-ci servait dans la marine militaire. Il en avait gardé un souvenir net et fidèle. Sa mémoire en toutes choses était d’ailleurs prodigieuse. Comme Octave lui en faisait la remarque
«Oh! dit-il d’un air d’indifférence, c’est une des nécessités de la profession.»
Il n’avait pas été question une seule fois du motif qui faisait déjeuner le jeune officier de la rue d’Astorg avec le vieux diplomate de la rue de la Pépinière.
Vers la fin, au moment où l’on offrait aux deux convives du café brûlant versé dans des tasses de porcelaine de Saxe décorées avec un goût charmant, le diplomate fit un signe, les domestiques disparurent.
«Çà, monsieur le comte, dit-il aussitôt, pourquoi vous défaites-vous de cette collection d’armes, qui de vos mains, va, dit-on, passer dans les miennes?»
La brusquerie de la demande surprit Octave, il pâlit légèrement, mais levant les yeux:
«Parce que je suis pauvre, monsieur,» répondit-il simplement.
Le diplomate arrêta son regard sur Octave avec une singulière vivacité; c’était comme une vrille. Il but à petits coups deux ou trois gorgées de café, puis du même ton:
1«J’ai commencé par l’indiscrétion, ajouta-t-il, je la pousserai jusqu’à ses dernières limites. Vous pardonnerez cette extrême liberté à un vieillard qui a suffisamment connu M. le comte d’Espars, votre père, pour l’estimer beaucoup.
–Votre indiscrétion ne m’effraye point; si curieuse qu’elle puisse être, j’ai la conviction qu’elle aura pour source unique un sentiment de bienveillance qui du père s’étendra jusqu’au fils.»
Un fin sourire passa sur les lèvres de M. des Vallières.
«Tout le monde, plus ou moins, a côtoyé la pauvreté, reprit-il, elle n’est pas inconnue aux millionnaires. La question se borne à savoir d’où elle vient. La vôtre a-t-elle des dettes pour origine? Remarquez que vous êtes jeune et que rien ne serait plus excusable.
–Ma pauvreté m’est venue par héritage, je ne l’ai ni augmentée ni diminuée personnellement.
–C’est presque déjà de la sagesse.
–Oh! le hasard y a plus de part que la raison!. Quand on navigue, les tentations ont quelque peine à vous suivre en pleine mer.
–Bon! Et celles qui vous accueillent au port! il en est des tentations comme des médisances; cela pénètre partout. Voilà donc un des côtésde la question éclairci. Il me reste à vous demander pourquoi, ayant gardé ces armes jusqu’à présent, la résolution vous est venue de vous en défaire aujourd’hui?
–C’est qu’aujourd’hui ne ressemble pas à hier.
–Il y a donc un accident sous roche?
–Oui et non.
–C’est trop; j’aimerais mieux l’un ou l’autre. Vous voyez que mon indiscrétion prend ses coudées franches.
–Je l’en remercie. Tout à l’heure je lui demangerai peut-être un avis.»
M. des Vallières s’inclina.
«Il n’y a pas d’accident, monsieur, dans le sens littéral du mot, continua Octave, mais il y a une série de difficultés qui ne peuvent être soulevées ou amoindries que par un peu d’argent. J’ai regardé autour de moi; j’ai trouvé ces armes. Tout enfant, je les admirais. je ne m’en sépare pas sans un vif sentiment de regret. mais il le faut.
–Je connais l’empire de ces trois mots. Ils ont leur valeur aussi en diplomatie. Mais, officier de marine, et libre de toute dette, si vous êtes seul au monde, quel hasard vous en fait subir la tyrannie?
–J’ai une sœur, monsieur.
–Ah!»
Par un mouvement soudain, M. des Vallières rapprocha son fauteuil de celui d’Octave et l’enveloppa d’un regard où la curiosité et la sympathie se mêlaient.
–Voulez-vous d’une confession générale? poursuivit le marin; je mets la mienne sous la sauvegarde de mon père.
–Qui écoute s’engage; j’accepte cependant,» répliqua le diplomate.
Il tira le cordon d’une sonnette:
«Je n’y suis pour personne,» dit-il au domestique qui entra.
Après s’être arrangé commodément dans son fauteuil, et au moment où le lieutenant de vaisseau allait commencer, le diplomate l’interrompit d’un geste amical:
«Vous savez, reprit-il, que quiconque se confesse s’expose à recevoir des conseils. J’abuserai peut-être du droit que vous m’aurez donné.
–Si j’en reçois, il me semble que je n’aurai pas tout perdu.»
M. des Vallières dressa la tête, et la penchant à demi vers son interlocuteur:
«De la politesse à votre âge et dans les temps où nous vivons1. Oh! oh!» fit-il d’un air singulier.
Puis, appuyant les deux coudes aux bras du fauteuil: «Parlez, je suis tout oreilles,» reprit-il.
Octave avait pris son parti résolûment dès l’instant où M. des Vallières s’était montré devant lui; poussé par un sentiment dont il eût été fort en peine d’expliquer la cause, il ne lui cacha rien de sa situation; le nom seul de Mlle de Stainville fut omis dans sa confession. Le grade et le commandement qu’il espérait lors de son retour en France et qu’un défaut de protection lui avait fait perdre, l’héritage auquel il avait dû renoncer et qui laissait Mlle d’Espars sans ressources, la résolution qu’elle avait prise d’entrer dans une maison étrangère, son isolement dans Paris, il dit tout. A mesure qu’il parlait, le diplomate hochait la tête.
«Oui, oui, c’est bien cela, dit-il à demi-voix.
–Que veux dire cette exclamation? s’écria Octave. Vous ne doutez pas de ma véracité, j’imagine?
–Non, certes, et cela veut dire que je savais à peu près tout ce que vous venez de confier à mon expérience. Vous n’exigerez pas de M. Mouton toutes les vertus, et la discrétion moins que les autres. Sa profession ne la comporte pas. Votre franchise a été au delà de son bavardage, je vous en remercie. C’est toujours la même histoire. La bataille des faibles contre les forts. Vous êtes comme une épave que le flot pousse et repousse. Mais aussi longtemps que l’épave n’a pas été brisée contre un rocher, on peut croire qu’elle aura son jour de salut dans un port, à l’abri du vent. A présent résumons-nous. Du côté de l’avancement prochain aucun espoir?
–Aucun.
–Les épargnes sur lesquelles Mlle d’Espars pouvait compter sont dévorées?
–Toutes.
–Il est un capital dont bien des gens que j’ai vus à l’œuvre savent tirer un parti merveilleux. Ici je touche au chapitre des relations. En avez-vous?
–Oui, mais.
–N’achevez pas. Vous appartenez à cette race d’hommes qui n’ont pas l’art de demander. Demander beaucoup, demander toujours, demander partout est un don;. si vous faisiez le métier qu’il exige, vous le feriez mal, donc ne le faites pas. Vous voyez que j’entre dans la voie des conseils.
–Celui-ci me sera facile à suivre.
–Les relations mises de côté, parlons des amis.
–Je ne m’en connais qu’un.
–M. de Marsac?
–Et celui-là n’a pas, tant s’en faut, une situation meilleure que la mienne.
–La table est rase et nette. Me donnez-vous vingt-quatre heures pour réfléchir?
–Quarante-huit, si vous voulez.
–Soit! il peut se faire que j’en aie besoin. A présent, vous plaît-il que nous abordions la question des armes?
–Là-dessus je suis à vos ordres.
–Je sais à peu près de quoi se compose votre petite collection. Consentez-vous à me la céder pour dix mille francs?
–Dix mille?
–Elle les vaut. Un marchand en tirerait même une somme plus forte en la détaillant. Il y a des armes orientales d’un grand prix. Je prends en bloc; ce sera, si vous voulez, une vente à réméré. Vous êtes jeune et la fortune peut vous sourire un jour. Alors, sans doute, vous ne serez pas fâché de rentrer en possession de ces souvenirs. Je vous les garderai pendant trois ans, trois nois, trois jours: c’est tout ce qu’un collectionneur peut accorder. Si, au bout de ce temps, vous n’êtes point en mesure de me rembourser, ces armes seront à moi; i, au contraire, vous m’apportez dix mille francs, elles eront à vous de nouveau, et cette fois, je l’espère, pour toujours.
–Ah! monsieur! s’écria Octave.
–C’est convenu, n’est-ce pas? poursuivit M. des Valières, qui l’interrompit, l’argent sera chez vous demain, ...... t vous serez assez aimable pour me revenir voir après-lemain.»
Il serra cordialement la main d’Octave et le reconluisit jusqu’à la porte.
«Qui m’eût dit ce matin que je serais ce soir un peit capitaliste, m’eût fort étonné1pensait M. d’Espars en se retirant. Il faut convenir aussique l’homme qui met a main sur un personnage aussi bizarre que M. des Vallières n’est pas un concierge ordinaire.»
M. des Vallières en effet méritait l’épithète que lui accordait M. d’Espars, non point tant peut-être par les habitudes de sa vie qui étaient d’une grande régularité lans leur décousu, que par certaines fantaisies de son esprit qui donnaient à sa conversation une saveur pariculière. Il avait ce travers de dire assez souvent les : hoses comme il les pensait. On ne lui connaissait, il est ’rai, aucun parent; en revanche il avait un grand nombre d’amis, dans le sens qu’on attache à ce mot au nilieu des perpétuelles agitations de Paris, un pied dans ous les salons et une belle fortune dont il usait largement, mais avec un ordre qu’un notaire eût admiré. rout était prévu dans son budget, l’imprévu surtout quel il faisait une large part. M. des Vallières avait ’empli de hautes fonctions dans la diplomatie, ce qui lui avait permis de visiter une bonne moitié du monde e de nouer mille relations avec les personnages les plus éminents de la politique. Il s’était retiré de la carrière avec la réputation d’un homme tout à la fois très-habile, très-fin, très-profond et très-droit. On ne lui connaissait aucune passion, ce qui était cause, disait-il qu’il s’était fait collectionneur; mais il avait à un haut degré le goût du mouvement et la curiosité de la vie Bien des jeunes gens étaient à vingt-cinq ans moins actif que lui à soixante. On aurait pu croire qu’il avait le don de l’ubiquité, tant il savait se multiplier et se faire voir dans vingt endroits en quelques heures.
Jamais on ne l’avait vu triste. Sa coquetterie étai de se faire, en paroles vieux, très-vieux, plus vieux quo le roi Priam; il s’amusait quelquefois à parler de lui au passé, et comme s’il eût été mort depuis très-longtemps la vivacité de son regard lui infligeait alors de perpétuels démentis. Sans emploi, sans dignité, sans ambition on s’étonnait souvent de sa constance à se mêler au mouvement des salons. Un jour qu’un indiscret lui en faisait l’observation:
«J’y collectionne des caractères,» répondit-il.
Cette réplique, qui eût paru saugrenue à bien des gens, cachait un grand fond de vérité. Un des plaisir les plus vifs de M. des Vallières était de chercher au dernier repli du cœur humain ce qu’il appelait le crapaud Le crapaud était le vice entouré de triples voiles, le défaut dissimulé, la passion vile, les appétits bas, le limon noir déposé par le combat de la vie. Il était rare, assurait-il qu’il n’en eût pas découvert un ou deux, dans les âmes qui étaient en apparence les plus pures; parfois même toute une famille de batraciens se mettait à grouille; sous le scalpel de son analyse et il lui était arrivé, che: min faisant, de flairer la piste d’un crocodile dans des cœurs de vingt ans.
Ces jours-là il avait le rire et la gaieté d’un naturaliste qui vient de mettre la main sur un phénomène.
«Mais ce sont de ces bonnes fortunes, ajoutait-il, qu’on ne saurait espérer tous les jours.»
Ces découvertes ne le jetaient point dans des accès d’indignation, tout au plus surprenait-on sur ses lèvres le pli d’un dédain passager et le crapaud bien mis en lumière et plantureusement étalé, on ne voyait pas qu’il en tînt plus à distance le possesseur, ou qu’il lui témoignât une ombre d’aversion.
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