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Alfred de Courcy
Le roman caché

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315139
Table des matières
PHILOSOPHIA.
LA MAISON DORIQUE.
EFFET DE NEIGE.
HISTOIRE ANCIENNE.
LE PHILOSOPHE EN CÉRÉMONIE.
VISITE INATTENDUE.
LA VIANDE DE CHEVAL.
LES PANTOUFLARDS.
PAIN BLANC ET PAIN NOIR.
L’AMBULANCE DE LA BARONNE.
ENLÈVEMENT D’UNE POULE.
ENLÈVEMENT DE MARTHE.
LA FUITE DU PHILOSOPHE.
DIPLOMATIE.
TOUT A UNE FIN.
UNE ILE DÉSERTE AUX CHAMPS-ÉLYSÉES.
SOUS UN PALMIER.
SOMMEIL TROUBLÉ.
L’EXILÉE.
CHATAU DE CARTES.
VIEUX MANOIR.
LE PHARE.
UNE DÉROUTE.
LE REVENANT.
CONSULTATION DE LA BARONNE.
EN CHEMIN DE FER.
UNE FACHEUSE RENCONTRE.
ENCORE UNE ILE DÉSERTE.
ÉPREUVE AVANT LA LETTRE.
CONFIDENCE AU LECTEUR.
LE ROMAN D’HÉLÈNE.
PHILOSOPHIA.
Table des matières
LA MAISON DORIQUE.
Table des matières
Dans la terrible semaine de la fin du mois de mai 1871, quand les dernières fureurs de la Commune vaincue livraient Paris aux flammes, on ne prévoyait certes pas que, bien peu d’années plus tard, avant que se fussent relevées les ruines des Tuileries et de l’Hôtel de Ville, un autre genre de fureur, celle de la bâtisse, couvrirait de constructions à cinq étages des quartiers alors entièrement déserts, préservés des atteintes du pétrole par leur solitude même. Dans un de ces quartiers de la banlieue annexée, la vaste plaine de Monceau, le cordeau des ingénieurs de M. Haussmann avait tracé une large voie à travers des espaces nus dont la plupart étaient cultivés, dont d’autres servaient de dépôt aux terrassiers. On n’y apercevait pas d’habitations, sinon quelques cabanes denourrisseurs et de maraîchers autour desquelles gloussaient des poules, paissaient des vaches, des chèvres et des ânesses. Le soir, on y entendait chanter les cailles, à défaut des rossignols que n’attirait aucun bocage. Un seul arbre, un cèdre superbe, témoin de quelque parc disparu et dont la magnificence semblait en appeler un autre, rompait l’uniformité de la plaine. Il servait de refuge à des volées de moineaux, lorsque ces effrontés étaient dérangés dans leur maraude par la bêche ou par l’arrosoir. Comme son ombre nuisait à la culture d’une superficie assez considérable, il avait été plusieurs fois menacé de la cognée au nom des intérêts utilitaires; une autre pensée qui n’avait rien de plus poétique, une vague pensée de spéculation sur la valeur du terrain, avait sauvé sa majestueuse vieillesse.
Au printemps de1869, je ne dirai pas les passants, il n’y en avait point en ces régions, mais les cultivateurs et les charretiers virent se bâtir autour du cèdre les murs d’un enclos d’un demi-hectare, puis se dessiner et se planter un jardin, enfin s’élever les assises d’une maison. Une jeune fille, descendant d’une voiture de louage, venait souvent visiter les travaux et y présider avec une sorte d’autorité. Elle était accompagnée, tantôt d’un homme à la barbe grise, qui était l’architecte, tantôt d’une femme d’une quarantaine d’années dont la toilette était modeste et l’attitude respectueuse, non sans quelque familiarité. On avait construit, près du cèdre, un pavillon rustique d’une certaine élégance. La jeune fille se plaisait à s’y arrêter un livre à la main, tandis qu’à ses côtés sa compagne travaillait de l’aiguille. Comme on avait commencé par planter le jardin, il y eut bientôt quelques fleurs, un peu maigres à la vérité, que la jeune fille arrosait parfois elle-même. Elle ne se retirait pas sans emporter un bouquet, au milieu duquel elle plaçait une menue branche du cèdre, dont les longs rameaux horizontaux, balancés par la brise, s’abaissaient presque jusqu’au sol.
La construction avançait rapidement. C’était un bâtiment de brique aux arêtes et aux fenêtres de pierre de taillé, à un seul étage et au toit presque plat. Un perron aux marches larges et basses attestait une attention particulière à faciliter l’accès du seuil. La maison n’était pas en façade sur la rue, mais séparée par une cour ouverte sur une grille de fer forgé. Des volets de tôle, assujettis à demeure sur toute la hauteur de la grille, interdisaient aux regards curieux de pénétrer à travers les barreaux, et cachaient entièrement le rez-de-chaussée. Au-dessus du perron, quatre colonnes d’ordre dorique supportaient un fronton triangulaire qui attendait manifestement une inscription. Ce fut le dernier travail des ouvriers.
En présence de la jeune fille, des sculpteurs un peu embarrassés et copiant avec soin un modèle gravèrent en relief sur la pierre, non point des armoiries, des chiffres ni des emblèmes, mais le mot Philosophia, écrit en lettres grecques.
S’il y avait eu des spectateurs, ils auraient bien conjecturé que c’était un philosophe qui devait habiter la maison isolée. Le propriétaire ne s’était jamais montré pendant la construction, il ne se montra pas davantage durant tout l’hiver qui en suivit l’achèvement. Il n’y avait pas de concierge, bien qu’une loge eût été disposée, et la maison dorique, qui ne contenait à la vérité aucun meuble, semblait tout à fait à l’abandon. Cependant, une fois par semaine, plus souvent lors des gelées, la jeune fille s’introduisait au moyen d’une clef, et donnait, suivant le temps, de l’air ou de la chaleur aux chambres. Quand les maraîchers voyaient la fumée s’échapper des cheminées. «Ah! disaient-ils, voilà Mlle Marthon qui est venue faire du feu chez elle.» Mlle Marthon, c’était le nom que les ouvriers avaient entendu donner à la jeune fille par sa suivante, nom qu’a vaient répandu les conversations de cabaret ou de cantine, et il s’était formé une légende mystérieuse sur elle dans tout le voisinage, s’il est permis d’appeler un voisinage des baraques dispersées dont chacune était située à quelques centaines de. mètres du manoir inhabité.
Une fois seulement, Marthe, à qui je donnerai désormais son vrai nom, eut, pour l’accompagner dans sa visite, en outre de sa fidèle suivante, un chevalier autre que l’architecte. Ce chevalier était un jeune homme à la tournure et à la moustache militaires. La nuit précédente, il était tombé de la neige, pas assez pour que la circulation fût difficile dans l’intérieur de Paris, et l’on était parti sans inquiétude. Mais à mesure qu’on s’éloignait des rues frayées, la marche devenait plus malaisée et plus lente. Le pauvre cheval de fiacre glissait, le cocher maugréait, la neige était de plus en plus épaisse. Il vint un moment où, l’animal s’étant mis à genoux et péniblement relevé, le cocher déclara qu’il refusait de s’aventurer davantage dans cette direction.
«A quelle dislance sommes-nous encore? dit le jeune homme.
–A près d’une demi-lieue, dit Marthe.
–En vérité? Vous voilà obligée de retourner auprès de votre père. Moi, je continuerai la roule à pied. Vous voudrez bien me confier la clef. Je tiens absolument à connaître le lieu de votre future résidence. Puisqu’il me faut partir dès ce soir pour l’Afrique, Dieu sait quand j’en retrouverais l’occasion, et je serais inconsolable d’avoir manqué celle-ci.
–Cela contrarierait mon père, si je ne lui rendais pas la clef en rentrant. J’ai l’ordre de ne la confier à personne. Vous savez, ajouta la jeune fille avec un sourire, que je ne veux jamais contrarier mon père dans les plus petites choses.
–Ni dans les plus grandes,» dit gravement le jeune homme.
«Mais, reprit Marthe, je suis bonne marcheuse, je ferai comme vous, je continuerai la route à pied.
–Y songez-vous, chaussée de la manière dont je vous vois? C’est impossible. Vous auriez les pieds trempés pour le reste de la journée, et je risquerais d’être responsable d’une fluxion de poitrine.
–Rassurez-vous, Suzanne et moi nous avons là-bas un peu de linge de rechange, et nos sabots de fermières que nous mettrons pendant que nous sécherons nos bottines. N’est-ce pas, Suzon, que tu ne crains pas de faire la route à pied avec moi?
–Mademoiselle sait bien que je la suivrai partout,» répondit simplement Suzanne.
Ce colloque avait lieu dans la voiture, qui était arrêtée. Le jeune homme en descendit, referma la portière, fit quelques pas et hocha la tête en constatant l’épaisseur de la neige. Il jugea que l’offre était décidément inacceptable. Avant de se résigner au retour, il se rapprocha du cocher, afin d’essayer à voix basse un genre d’argumentation qui manque rarement son effet sur l’esprit logique des honorables membres de la corporation. Il paraît que son éloquence discrète fut suffisamment persuasive, car elle obtint un signe d’assentiment, et le jeune homme remonta joyeusement en voiture, en se félicitant d’avoir rencontré de la complaisance. Combien de destinées ont été ainsi à la merci du concours d’un subalterne et d’un inconnu!
On s’expliquerait moins que le raisonnement employé eût exercé aussi une action persuasive sur les jambes du cheval, qui se trouva cependant avoir recouvré plus de vaillance et de bonne volonté, malgré la difficulté croissante de l’obstacle. Ce fut d’une allure accélérée et sans trop de glissades que, tout fumant, il traîna le carrosse jusque devant la grille du petit temple. Depuis longtemps la neige ne montrait aucune empreinte.
On sait qu’il y avait une cour à traverser. Le jeune homme insista pour qu’il lui fût permis d’y pratiquer un sentier, et Marthe céda par considération pour sa compagne plutôt que pour elle-même. Sur les indications fournies, il eut vite trouvé des balais et des ustensiles de jardinage et, avec l’aide du cocher, dont l’obligeance était inépuisable, tracé un chemin et nettoyé le perron, au bas duquel il reçut Marthe. En se retournant, il leva les yeux et vit l’inscription Philosophia, qui n’avait pas encore appelé son attention. Un sourire amer plissa un moment sa lèvre. Il s’efforça de réprimer tout mouvement de physionomie. Son regard avait rencontré celui de Marthe, et la jeune fille avait légèrement rougi. Il ne fit aucune observation, et tous deux attendirent en silence Suzanne qui, s’étant introduite par une porte latérale, ouvrait bruyamment de l’intérieur les vantaux et les volets du vestibule.
Ils entrèrent alors et passèrent dans une vaste pièce à trois croisées, qui donnait sur le jardin. Suzanne déployait les persiennes et refermait les fenêtres, puis sortait pour continuer cette fonction de chambre en chambre. Elle n’était pas une duègne d’une surveillance gênante, et ne semblait prendre aucun souci de laisser Marthe seule en société du jeune homme. Ils avaient trouvé deux chaises de paille et un panier rempli de bois. Le froid était piquant, et le jeune homme, moins peut-être par ce motif, qui aurait suffi, que par contenance, s’était mis en devoir d’allumer du feu dans la cheminée. Il entassait des bûches les unes sur les autres, déchirait des journaux, épuisait une boîte d’allumettes, sans atteindre aucun résultat satisfaisant. Tous ses efforts, comme il arrive de tant d’autres, s’en allaient en fumée.
«N’avez-vous pas un soufflet?» demanda-t-il tout d’un coup, presque d’un ton d’impatience.
Il y avait cinq minutes qu’il était en tête à tête avec Marthe, et ce fut la première parole émise.
«Un soufflet?» s’écria Marthe en riant. «Et pourquoi faire, je vous prie?
–Pour attiser le feu, ce me semble.
–Erreur. Je vois que vous ne connaissez pas l’un des principes de mon père.
–Votre père a beaucoup de principes. plus que je ne souhaiterais.
–J’ai entièrement adopté celui-là.
–Et aussi quelques autres.
–Il ne s’agit pas des autres. Mon père soutient que le soufflet est un instrument violent, excessif, et il déteste tout ce qui est excessif.
–Pas en fait de solitude, à en juger par les distractions qu’il vous procure. et par la résidence qu’il vous destine.
–Restons-en au soufflet. Je suis de son avis. C’est agaçant d’entendre haleter cette machine, dont on se passe à merveille, puisqu’il n’y en a jamais eu dans notre maison, ce qui ne nous empêche pas de bien nous chauffer.
–Je ne vois même pas de plaque qu’on puisse abaisser dans votre cheminée. Est-ce encore un principe de votre père?
–Précisément, et j’estime qu’il a de nouveau raison. Il dit que la plaque n’est qu’un soufflet d’une violence redoublée, à outrance, avec un danger de plus. On est dérangé, on sort en oubliant de la relever, ce qui arrive souvent à un domestique négligent; on retrouve la tôle toute rouge, sinon le feu dans la maison, et le moindre inconvénient est que le bois a été consumé. Depuis un incendie qui a eu cette cause, et qui avait fort effrayé mon père pour ses livres, plus encore que pour lui-même, les plaques sont entièrement proscrites chez nous.
–Ce n’est pas la seule proscription qu’on y prononce. Comment faire alors? Je donne ma démission.
–Vraiment?» s’écria Marthe en rougissant.
Le jeune homme rougit à son tour et ne répliqua pas. Il venait de sacrifier inutilement un certain nombre d’allumettes et de fragments de journaux.
«Allons, dit Marthe, vous n’y entendez rien, je vais vous montrer comment on allume un feu. C’est très facile, à la condition que le bûcher soit préalablement construit selon les règles de l’art, car c’est un art, dans lequel j’ai la prétention d’exceller.
–Oh! vous excellez dans tous les arts. dans presque tous.»
Je remarque ici qu’on n’a jamais vu deux personnes réunies devant une cheminée sans que l’une reprochât à l’autre de faire mal le feu. Je connais de vieux époux qui, après plus de trente ans de ménage, n’ont pas cessé de se livrer, en tisonnant, à cette dispute quotidienne.
Marthe renversa tout l’échafaudage de bûches noircies et fumeuses, en choisit trois seulement, mais pourvues de rugosités qui avaient la vertu d’empêcher une adhérence complète et de livrer passage à l’air. Elle prit dans la corbeille une poignée de sarments secs qu’elle disposa sous l’édifice, en. y mêlant une petite feuille de papier arrachée’de son agenda.
«Voilà qui est savamment préparé, dit-elle. Il ne manque plus qu’une allumette. Ah! mon Dieu! Vous avez été si prodigue que la boîte n’en contient qu’une seule. Si je ne réussis pas du premier coup, qu’allons-nous devenir?
–Il est certain, répondit le jeune homme, que le quartier vous offrirait peu de ressources pour des emplettes.
–Oh! reprit Marthe, Suzette est prévoyante, je compte qu’elle saurait nous secourir. dans toutes nos perplexités.
–J’en connais où elle est moins secourable.
–Et puis, j’espère réussir. Ne vous semble-t-il pas que ce sera un bon présage?
–De grâce, ne me demandez pas de voir là un présage. Je craindrais trop qu’il ne fût mauvais.
–Ne soyez pas superstitieux,» dit plus gravement la jeune fille.
Il y eut une pause, et sous le regard ardent du jeune homme, presque anxieux devant une expérience si futile, Marthe frotta légèrement le bout de la menue bougie. Une première, une seconde épreuve furent sans résultat, et Marthe, qui avait annoncé gaiement un bon présage, commença de se sentir troublée. Peut-être un trouble antérieur avait-il causé l’insuccès. D’un mouvement plus vif, un peu nerveux, elle frotta encore, et la flamme jaillit. Elle s’empressa de la communiquer au papier qui la communiqua aux sarments, et l’édifice entier ne tarda pas à s’embraser, avec ce pétillement qui a toujours quelque chose de joyeux. Le feu répand en effet la gaieté, quand il ne répand pas la terreur. Dans la simplicité de nos anciennes mœurs villageoises, dans les fêtes de la Saint-Jean, le feu de joie était le divertissement le plus apprécié. Aujourd’hui même, pour les populations blasées des grandes villes, il n’y a pas de réjouissances publiques sans illuminations ni sans feu d’artifice. L’éruption d’un volcan est le plus beau de tous les feux d’artifice, le plus admirable spectacle qu’il m’ait jamais été donné de contempler.
«Ce n’était pas plus difficile que cela,» dit Marthe en admirant son ouvrage.
«Il y a, répondit le jeune homme, des feux. qu’il est moins aisé d’éteindre. que d’allumer.»
Il est certain que tous deux avaient éprouvé une impression de joie. Marthe avait remporté une petite victoire, qui, chose rare, n’était pas moins agréable au vaincu. Les impressions d’un incident fortuit, si frivole qu’il soit, ne sont pas toujours fugitives. Parfois elles durent jusqu’à exercer leur influence sur des destinées entières. Celle-ci devait égayer au moins quelques instants, les derniers peut-être, que ces jeunes gens eussent à passer ensemble.
«Allons, s’écria le jeune homme. Vous m’avez donné une véritable leçon de physique, que je tâcherai de ne pas oublier. J’aurais à prendre de vous bien d’autres leçons.
–D’abord, une leçon d’architecture, dit Marthe. Le temps s’écoule, et il faut que je vous fasse faire la tournée du propriétaire, puisque vous êtes venu pour cela. C’est ce qui a déterminé mon père à permettre cette promenade champêtre. Convenez que vous ne vous seriez pas attendu à en avoir l’autorisation.
–Assurément, et je n’aurais pas osé la demander. N’est-ce pas vous qui en avez eu l’idée? Vous voyez qu’on obtient quelquefois. ce qu’on désire.
–Quand on ne le demande pas. Je n’aurais pas osé davantage. Il a eu spontanément cette fantaisie de propriétaire. Il est très fier de son œuvre.
–Qu’il n’a pas vue.
–Non, puisqu’il ne sort jamais. Cela n’empêche pas qu’il en connaît mieux que moi, et aussi bien que l’architecte, les moindres détails. Quel est le propriétaire qui, après avoir bâti, ne se plaît pas à montrer à ses amis ce qu’il a créé? Et il n’a pas d’autre ami que vous.
–C’est peu, à en juger par la fréquence de nos relations. et par la manière dont il les rapproche depuis quelques années.
–Je vous avertis qu’afin que je puisse rapporter vos appréciations, il faudra tout vanter.
–Jusqu’à la pensée de vous exiler dans ce désert.
–Ceci n’est plus de l’architecture, dit Marthe en souriant.
–Je me félicite, reprit le jeune homme, que votre père ait eu ce caprice, et mon motif est plus profond. Désormais, je saurai où vous demeurez, et je vous réponds que mon souvenir vaudra un appareil de photographie. Mais l’un ne nuirait pas à l’autre. Ne pourrai-je pas emporter une image du temple. ou une image bien plus précieuse encore?
–Tous deux sont absolument impossibles, et par une raison péremptoire. Mon père déteste la photographie. Il dit que c’est une profanation.
–Ah! oui. J’oubliais qu’un de ses principes est de garder pour lui seul. tout ce qu’il possède.»
Marthe se leva vivement, et le jeune homme l’imita. D’un regard distrait, il examina la vaste salle, entourée de vitrines et qui devait être manifestement la bibliothèque. Les boiseries de chêne ciré étaient fort belles; quatre pilastres de chêne, reproduisant les colonnes du perron, soutenaient les bustes en bronze de Socrate, de Zénon, de Platon et d’Aristote, dont les noms étaient inscrits en lettres grecques. C’était, du reste, la seule pièce décorée avec recherche et avec dépense. Les autres chambres, d’une grande simplicité, n’auraient excité qu’un médiocre intérêt, si le jeune homme n’en avait pris un tout particulier à voir celle qui était destinée à Marthe. Elle était fort petite et communiquait avec la chambre à coucher du philosophe. Ce n’était guère qu’une cellule et un dortoir. Marthe avait en outre à sa disposition, ou à celle de Suzanne, presque tout le premier étage; ce qu’on appelait le salon,– en le montrant elle fit l’observation qu’on se dispenserait de le meubler,–un atelier où elle exercerait son talent de peintre de fleurs, enfin une véritable chambre spacieuse qu’elle ornerait à sa guise et où elle pourrait mettre un piano.
«Depuis que mon père ne sort plus, dit-elle simplement, j’ai renoncé à faire de la musique. Le piano lui agace les nerfs, et notre appartement est trop sonore. D’ici, je suis certaine qu’il ne m’entendra pas. Les cloisons et le parquet ont été disposés exprès, et nous sommes à l’extrémité du bâtiment opposée à son cabinet.»
Au rez-de-chaussée, la vue était complètement interceptée par les murs élevés de la cour et du jardin; mais du premier étage, et notamment de la chambre de Marthe, qui occupait un angle, elle embrassait la moitié d’un immense panorama: Paris et ses monuments, émergeant de la brume; sur la gauche, les coteaux de Meudon, de Sèvres et de Saint-Cloud; plus à droite, la cime altière du mont Valérien, et dans le lointain jus qu’à la terrasse de Saint-Germain. On apercevait même çà et là le ruban sinueux de la Seine. Tout cela était recouvert d’un linceul de neige. Le jeune homme remarqua cependant qu’il y aurait là, dans la belle saison, des aspects splendides et d’admirables couchers de soleil. En parcourant cet étage, qu’on annonçait devoir rester inhabité, il ne put pas se défendre d’une autre réflexion, qu’il s’abstint d’exprimer. Malgré la bizarrerie systématique du père de Marthe, qui refusait d’écouter aucune proposition de mariage pour sa fille, n’y avait-il pas là, sinon une arrière-pensée, au moins une hypothèse? Accoudé à une fenêtre, le jeune homme demeura plongé dans une rêverie qui, d’une vague illusion d’espérance, passa bientôt à une sensation douloureuse. Car il allait s’éloigner pour longtemps, et l’hypothèse ne pouvait qu’enfoncer dans son cœur une épine jalouse. «Il est évident, se disait-il, que je suis impossible. Militaire,–ou ignorant et oisif,–c’est le dilemme. Je n’ai pas ma place ici, je n’y serais bon à rien, je ne sais pas le grec! Il n’y a qu’un helléniste qui eût des chances d’être agréé par cet homme, afin de l’aider à la composition de sa grande histoire de la philosophie grecque.»
Lui reprochera-t-on d’avoir pu être conduit à envisager une autre hypothèse qui aurait rendu à Marthe sa pleine liberté, en privant le monde, par une brusque interruption, de l’achèvement de l’histoire de la philosophie? Si sa rêverie ne repoussa pas ce genre d’insinuation du malin esprit, il avait encore moins à l’avouer devant Marthe. D’ailleurs, celle-ci n’était plus là pour l’entendre. Il ne s’était pas aperçu qu’elle l’avait laissé à sa contemplation, et fut stupéfait de la voir tout à coup, chaussée de sabots, traverser le jardin, cueillir une branche du cèdre, puis gagner le pavillon rustique. Il se hâta de l’y rejoindre et la trouva riant de la distraction. Il fut presque aussitôt suivi de Suzanne, qui refermait derrière lui les persiennes et les croisées. Il ne devait plus être seul avec Marthe, et pensa que sa timidité lui avait fait manquer l’occasion d’une explication.
L’heure pressait. On dut regagner le fiacre. Le retour fut lent et presque silencieux. Il était près de sept heures quand Marthe fut déposée à la porte du numéro 22de la rue Cassette, tout émue de l’inquiétude qu’elle avait lieu de supposer à son père, inquiète elle-même de l’accueil qu’elle allait recevoir. Son père, en effet, se mettait à table au coup de six heures, et il était d’une ponctualité rigide. Depuis que Marthe avait reconnu que, pour la première fois, elle manquerait d’exactitude, cette émotion était devenue de l’agitation, en faisant diversion à celle de la séparation prochaine. Le jeune homme avait bien essayé encore sur le cocher l’effet de son éloquence persuasive, afin d’accélérer la marche, mais le résultat avait été funeste, et le cheval s’était abattu. Une anxiété croissante, que le jeune homme avait des raisons personnelles de partager, sembla dominer sinon absorber les autres préoccupations. Les adieux se réduisirent à une étreinte-de mains.
Marthe se précipita hors de la voiture plutôt qu’elle n’en descendit, tandis que d’une voix brève l’officier ordonnait de le conduire à l’hôtel du Bon-la-Fontaine.
Il craignait de manquer le chemin de fer, de manquer le paquebot de Marseille, et d’encourir une punition à son régiment.
Je remarque ici que les punitions prévues ne sont pas sans un certain avantage. Elles circonscrivent, elles limitent le champ des perplexités, elles marquent un maximum de crainte, ce qui est une sorte d’apaisement. Que de gens n’a-t-on pas vus accepter d’avance la punition comme on accepte un dédit, comme les arrhes risquées ou la rançon d’un but poursuivi! Ce n’était pas une punition limitée que redoutait Marthe. Elle grimpa trois hauts étages d’un escalier de pierre, sonna violemment et se présenta tout essoufflée sous l’œil sévère de son père.
EFFET DE NEIGE.
Table des matières
M. Brière,–c’était le nom du père de Marthe,– était étendu dans un large fauteuil de cuir, devant une table chargée de livres et de papiers. C’était un homme d’environ cinquante-cinq ans, maigre, au front chauve, avec de longs cheveux gris flottants sur son collet. Il avait les jambes enveloppées d’une couverture. Un volume de vieille reliure était sur ses genoux, mais un volume refermé, qu’il ne lisait plus. Sa physionomie était impassible, ou du moins eût paru telle à un observateur ordinaire. Marthe vit bien qu’elle était contractée. Il ne fit pas un mouvement, il ne dit pas une parole, il attendait une explication.
Malgré cette impassibilité apparente, il avait beaucoup souffert. La contrariété de ne pas se mettre à table au moment précis où six heures sonnaient à l’horloge de Saint-Sulpice aurait suffi pour être une souffrance. Contrairement à la plupart des travailleurs de la pensée, il avait la passion de l’exactitude. Ayant la prétention de ne jamais perdre le fil de ses idées, il suspendait sans regret la lecture ou la rédaction au milieu d’une phrase et même d’un mot. Les indiscrets qui auraient visité son cabinet pendant le repas auraient trouvé, sur sa table, le feuillet arrêté à une préposition sans régime ou à un mot inachevé. Il y a deux sortes différentes d’hommes: ceux qui pratiquent leurs maximes et ceux qui maximent leurs pratiques. Le père de Marthe était de la seconde sorte. Il avait analysé rationnellement son habitude, de manière à en faire un de ses principes. Il soutenait, et je serais volontiers de son avis, que l’interruption du travail de la composition, au milieu d’une phrase ou d’un mot, assure bien mieux l’enchaînement de la pensée, lors de la reprise du travail, que l’achèvement de la période.
L’habitude était si forte, qu’en la circonsfance présente il avait essuyé sa plume au troisième coup de six heures. C’est alors qu’il s’était aperçu que Marthe n’était pas rentrée. Comme il entendait les voitures circuler librement, il ne soupçonnait pas la cause du retard. Son imagination se donna donc carrière sur les manifestations diverses du principe de la causalité. Naturellement il examina plusieurs hypothèses d’accidents. Mais il n’y a guère d’accidents de fiacre qui puissent être à la fois funestes à trois personnes, et il aurait eu des nouvelles.
«Ces jeunes gens, se disait-il, se seront oubliés à bavarder ensemble et ils m’auront oublié. Ils ont tant de communs souvenirs d’enfance! Ils ont été élevés comme frère et sœur, et ils ne s’étaient pas vus depuis deux ans. Dieu merci, ils vont être séparés plus longtemps, puisque Fernand va en Algérie. Je ne pouvais vraiment pas lui faire mauvais accueil. Quel dommage qu’il ait eu la sottise de vouloir être un officier! Autrement, et si j’avais moi-même la sottise de tant de pères, celle de rechercher un gendre, je ne trouverais certainement pas mieux que lui. Mais que ferais-je d’un lieutenant de cavalerie? D’ailleurs ma fille m’est absolument, nécessaire, et je sens déjà combien elle me manque. Je me suis constamment dévoué pour elle, je n’ai pas voulu lui donner une marâtre. Il est bien juste qu’à son tour elle soit résolue à ne point me quitter. Elle n’accomplit là qu’un devoir. Est-ce qu’elle n’est pas cent fois plus heureuse auprès de moi qu’à courir les garnisons ou les autres aventures du mariage?»
On voit que M. Brière, suivant la remarque qui a été faite tout à l’heure, raisonnait volontiers ses pratiques. Là-dessus il ouvrit un volume de Platon et essaya de lire. Il était distrait. L’horloge de Saint-Sulpice sonna six heures et demie, et il tressaillit. L’anxiété de l’attente devient souvent un cauchemar qui amène les visions les plus affreusement fantastiques. Une vision horrible, celle d’un complot, dont la promenade’au manoir aurait été le moyen d’exécution, de la fuite, de l’enlèvement de Marthe, avec la complicité de Suzanne, envahit tout à coup l’esprit de M. Brière. Il avait beau la repousser, elle mettait à reparaître une obstination cruelle. Il se représentait seul et abandonné. Bien qu’il admirât particulièrement les stoïciens, je ne sais trop quel secours il eût trouvé, pour consoler cette disgrâce, dans les enseignements de Zénon et d’Épictète. Il était temps qu’une autre vision dissipât le cauchemar, celle de Marthe elle-même, accourant haletante et déposant un baiser sur le front de son père.
Avec volubilité, elle donna l’explication très simple et très vulgaire, comme la plupart des explications de ce genre, du retard dont elle s’excusait, et dont elle n’était vraiment pas responsable. M. Brière l’écoutait et la contemplait. Il avait dans le regard une expression de tendresse, confiante sans doute, mais encore troublée. Il ne répondait pas, il avait été trop ébranlé. Après une vive angoisse, l’âme, même apaisée, ne recouvre pas aussitôt son calme. Quand l’ouragan a soulevé les vagues, la mer, après qu’il a cessé, reste longtemps écumeuse et tourmentée. La cause s’est éloignée, l’effet demeure et se prolonge par l’agitation des flots.
On dîna. Suivant l’usage, Suzanne servait; elle était autorisée à se mêler à la conversation, au besoin elle y aurait été incitée. Son dévouement, qui remontait à vingt-deux ans, lui avait donné bien des privilèges. Elle cumulait les fonctions de femme de-chambre et de gouvernante de maison avec la situation d’amie. Elle avait été la nourrice de Marthe. Devenue veuve peu après être rentrée dans sa province, elle avait été rappelée auprès d’elle pour ne plus la quitter, lorsque l’enfant avait perdu sa mère. Très intelligente, elle avait un babil de bonne humeur, aiguisé d’accent bourguignon, égayé d’incorrections de langage et de locutions provinciales, qui avait le don de divertir M. Brière. Il lui pardonnait plus volontiers qu’à sa fille de le chicaner sur ses principes. Elle confirma en style pittoresque le récit des vicissitudes de la journée, et peut-être M. Brière ne fut pas fâché d’obtenir ainsi un contrôle. Il s’informa, d’un ton négligent, si Fernand partait bien le soir même. Suzanne ne pouvait pas l’affirmer, elle rendait seulement témoignage de l’intention arrêtée qu’il en avait, et de l’inquiétude qu’il avait montrée de manquer l’heure du chemin de fer. Par ailleurs, on parla fort peu de Fernand. Après le dîner, Marthe fit deux parties de rubicon avec son père, puis céda les cartes à Suzanne, qui avait acquis au piquet une habileté supérieure. A neuf heures et demie, M. Brière compta les points sans attendre la fin de l’épreuve commencée, embrassa sa fille en appuyant un peu plus qu’à l’ordinaire et se retira dans sa chambre à coucher. Telle était l’existence menée à la rue Cassette. Elle suffisait à M. Brière, qui voulait se persuader qu’elle suffisait à sa fille. Il fallait cependant que sa confiance à cet égard ne fût pas absolue, puisque le simple incident d’un retard lui avait fait admettre la possibilité d’une fuite.
M. Brière se levait à six heures, même l’hiver. Il était de ces hommes qui refusent aux saisons le droit de les déranger de leurs habitudes. A sept heures, il avait souvent la visite d’un pauvre hère, helléniste râpé, que la culture du grec ne paraissait pas avoir conduit aux sources du Pactole, et qu’il employait pour des recherches dans les bibliothèques ainsi que pour des copies. Le lendemain, le visiteur se présenta bien à l’heure accoutumée, mais ressortit presque aussitôt. Il venait de recevoir la commission de se rendre à l’hôtel du Bon-la-Fontaine, pour s’enquérir soigneusement si Fernand était parti la veille. La porte du cabinet se refermait à peine que M. Brière y entendit frapper légèrement et fut surpris de voir entrer Marthe, qui ne se montrait d’ordinaire qu’une heure plus tard.
Elle avait mal dormi, et à travers les songes de l’insomnie un violent désir s’était emparé d’elle, celui de retourner dès le matin au lointain manoir désert. Elle avait besoin de l’autorisation de son père, elle avait besoin de la clef. Il lui fallait aussi un prétexte. L’âme de Marthe était d’une admirable sincérité, et pourtant elle s’ingéniait à chercher une ruse. Elle se-leva dès le point du jour, et ouvrit avec précaution la fenêtre pour se rendre compte de la température, qui pouvait être un obstacle à son projet. Le ciel était clair, les étoiles pâlissantes scintillaient encore et Marthe fut très aise de constater qu’il n’était pas tombé de neige nouvelle. Elle s’habilla et passa dans la chambre de Suzanne qui s’éveillait.
«Ma bonne Suzon, dit-elle, j’ai envie d’aller revoir ce matin notre future maison. Ne me demande pas pourquoi. Imagine plutôt une raison à donner à mon père.
–Ce n’estpas difficile, répondit Suzanne, nous étions si pressées hier que nous avons laissé les feux mal éteints. J’en étais inquiète et impatiente moi-même d’aller voir ce qui a pu se passer.»
Au lieu d’une inquiétude, ce fut une satisfaction qu’éprouva Marthe, et elle aborda son père, enchantée d’avoir à lui présenter une raison aussi plausible. Elle ne réfléchissait pas si la supposition d’un incendie serait pareillement agréable à M. Brière, ni si le subterfuge qu’elle employait pouvait être avoué par la droiture. Tant il est vrai qu’une préoccupation vive domine, étouffe les pensées qui la gênent. C’est une lunette magique qui cache certains objets, qui en grossit d’autres, qui répand sur tous ceux qu’elle met en vue la coloration préférée.
Quand Marthe eut exposé sa requête, M. Brière fixa sur elle un regard pénétrant et dit:
«Mon enfant, tu crains les feux mal éteints. C’est très dangereux sans doute, mais le mal est fait, s’il était à faire, et Suzon saura bien le constater seule. Il est inutile que tu l’accompagnes.»
Marthe n’avait pas prévu cette réponse, dont le ton était péremptoire, et en fut déconcertée. Elle reprit cependant:
«Mon père, je l’ai toujours accompagnée pour ces courses, je vous supplie de me le permettre encore.»
M. Brière était étonné de cette insistance. L’helléniste aux habits râpés rentrait au même moment et, sans prendre garde aux signes qui lui étaient adressés, s’empressait d’annoncer que Fernand étaitbien parti la veille. Ce fut au tour de Marthe d’être surprise. M. Brière, rassuré, humilié de son soupçon, ouvrit un tiroir de son secrétaire, et tendit la clef à sa fille.
«Va, mon enfant, dit-il, mais, je t’en conjure, ne te fais pas attendre comme hier. Tu ne sauras jamais le tourment que tu m’as causé.»
Marthe et sa nourrice furent bientôt en route. La marche était moins difficile que la veille. Suzanne alla consciencieusement visiter les cheminées, tandis que lajeune fille se dirigeait vers le jardin. Les yeux baissés, elle marchait lentement et avec précaution. Que cherchait-elle? Elle cherchait à retrouver et à suivre sur la neige la trace des pas de Fernand. Le cèdre, balancé par le vent, avait secoué çà et là son blanc manteau, et les rayons du soleil n’étaient déjà pas sans puissance. Les empreintes, à peine reconnaissables, s’effaçaient, et Suzanne accourait en rapportant d’un accent joyeux que toutes les cendres étaient entièrement refroidies.
HISTOIRE ANCIENNE.
Table des matières
Il convient que j’interrompe ici mon récit pour faire faire au lecteur plus ample connaissance avec les futurs habitants de la maison isolée, et dire comment leur existence avait été mêlée à celle d’un jeune officier de cavalerie.
M. Brière, qui avait choisi cette solitude sans la voir, n’était pas un homme morose ni un infirme, et ne se croyait assurément pas un tyran domestique. Il était doux et assez bienveillant, pourvu que la bienveillance ne lui coûtât ni un effort ni un écu. Entre les deux sa crifices, je ne sais pas lequel il aurait prééfré. On a rarement l’occasion de rendre des services qui n’exigent pas l’un ou l’autre, aussi la vérité m’oblige à dire que la bienveillance de M. Brière ne rendait jamais de services à personne. Il aimait à se faire passer pour pauvre.. Il ne l’était pas, mais il l’avait été, et il en conservait l’habitude. Il avait recueilli pour Marthe des successions importantes, et, sauf qu’on le voyait acheter plus de livres, il ne changeait rien au train fort modeste de son intérieur. Aussi ce fut un grand étonnement, parmi les autres locataires du numéro22de la rue Cassette et les fournisseurs du quartier, ainsi que dans la loge du concierge, quand on apprit qu’il avait un architecte et qu’il faisait bâtir. La renommée exagéra bientôt les proportions et l’élégance de la maison dorique, par suite la fortune de M. Brière. De l’aventure, il se trouva exposé aux recherches de deux sortes de gens qui flairent l’argent d’autrui, les uns pour se l’approprier directement, en vertu du principe de la charité bien ordonnée, les autres pour l’appliquer à une foule d’œuvres de bienfaisance. Il découragea vite ces deux sortes de quêteurs et de quêteuses. Il ne recevait pas, il ne répondait pas aux lettres, et, si l’on parvenait jusqu’à lui, il déclarait sentencieusement que son principe était de faire ses aumônes lui-même. Ici, il n’était pas facile de découvrir à quelles heures ni de quelle manière il pratiquait sa maxime.
Un aimable homme de bien, qui a laissé un nom célèbre dans les annales de la charité, M. Armand de Melun, sollicitait un jour devant moi une femme du monde de l’aider dans je ne sais quelle bonne œuvre.
«On vous donnera encore pour cette fois, dit-elle en minaudant, mais vous êtes trop constant dans vos attentions, vous quêtez toujours les personnes qui vous ont déjà donné.
–Voulez-vous, répondit-il, que je quête celles qui m’ont refusé?»
M. Brière agissait comme s’il avait entendu le mot. Il s’était mis prudemment à l’abri, en refusant tout d’abord.
Il imagina un autre moyen, que je crois bon à recommander, de s’affranchir d’un genre spécial d’importunité. Il avait été professeur au lycée Louis-le-Grand, et en cette qualité son nom n’avait pas pu échapper aux rédacteurs du gros almanach des adresses que publie la librairie Firmin-Didot. Ennuyé des plis multiples que cela lui faisait ouvrir chaque jour, il envoya pour les éditions suivantes une rectification de son nom, avec une incorrection. De cette façon, il savait à première vue d’où lui venaient tant d’obligeants correspondants. Tous les plis adressés à M. Brierre étaient immédiatement jetés au panier.
Sa prétention, ainsi que son application, était d’être calme et de garder la paisible possession de son esprit. Mentis compos. Il aurait dit le mot en grec. Je confesse que je suis moins helléniste que lui, et je me permets de supposer le lecteur résigné au même aveu. Peut-être son application au calme de l’esprit renfermait-elle autant de souci d’hygiène que de philosophie, les émotions pouvant être dommageables à l’organisme. S’il y a des malades irrités parla souffrance, on rencontre au contraire des valétudinaires que l’instinct de la conservation a guéris de l’irascibilité. M. Brière souriait volontiers, il ne riait pas, le rire ayant à ses yeux quelque chose de violent. Il n’oubliait pas que Platon a dit qu’un rire excessif est la marque d’une grande altération dans l’âme. Assurément l’hilarité, surtout lorsqu’elle arrive au paroxysme du fou rire, entraîne une contraction ou une perturbation violente de diverses parties de nos organes. L’expression «se pâmer de rire» cesse quelquefois d’être une hyperbole, et M. Brière aurait craint de se pâmer. Il ne grondait pas, estimant que la gronderie est encore une sorte de violence. Il était de ceux,–je connais particulièrement cette espèce d’hommes,–qui aiment mieux être mal servis que de faire des reproches. Mais quand il était contrarié, il avait un certain froncement de sourcils auquel devait ressembler celui de Jupiter, qui suffisait à répandre la terreur dans tout l’Olympe.
On a déjà vu qu’il avait proscrit à son foyer l’usage des soufflets et des plaques de cheminée, et rencontré en sa fille. une élève docile, consommée dans l’art d’allumer le feu sans violence. Par une raison analogue, il avait proscrit dans son intérieur l’usage des sonnettes. Il aurait voulu le supprimer à sa porte même, et il se dépitait de la difficulté de le remplacer. Le coup de sonnette, avec ses degrés divers de violence, lui était odieux, et il en avait au moins amorti le bruit. J’ai connu un distrait tellement accoutumé à se servir d’une sonnette portative que, ne la retrouvant pas sur sa table, il sortit avec impatience, appela son domestique et, comme celui-ci se présentait en personne, lui cria: «Cherche-moi donc ma sonnette pour que je te sonne!» M. Brière n’était pas exposé à cette distraction ni à cette impatience, et il se serait bien gardé de crier. Quoique très paresseux à se déranger, il aimait mieux se déranger, ou attendre, que d’emplir de bruit la maison.
Suzanne, au contraire, en dépit des exemples et des leçons du philosophe, était d’un naturel pétulant et mièvre. Ceux de mes lecteurs qui s’étonneraient de l’emploi de ce dernier mot sont invités à consulter le Dictionnaire de l’Académie française, ou simplement à se souvenir que M. Diafoirus dit, en présentant son fils Thomas: «Du temps qu’il était petit, il n’était pas ce qu’on appelle mièvre et éveillé.» J’en demande pardon à tous nos critiques d’art, mièvrerie est vivacité. Suzanne, dans un intérieur si austère, était gaie. C’était chez elle affaire de tempérament, un des plus précieux dons qu’une fée bienfaisante puisse déposer sur un berceau. Elle avait connu les douleurs maternelles, elle était veuve, elle ne possédait rien au monde, et les gages chétifs que lui payait M. Brière allaient aider à vivre, au fond du Morvan, ses vieux parents pauvres. Elle était restée gaie. On voit des soldats gais dans la tranchée, saluant les obus d’un mot jovial, des matelots gais au milieu des horreurs de la tempête. La gaieté est communicative, de même que la tristesse est contagieuse. Ces amuseurs de nature sont des bienfaiteurs, et Suzanne était assurément une bienfaitrice. Elle portait à Marthe un culte, une adoration passionnée, mêlée d’un certain orgueil de nourrice. Ah! si elle avait perdu, si elle avait seulement quitté Marthe, je crois qu’elle eût cessé d’être gaie. Il y a des secousses qui brisent les aciers les mieux trempés, qui écrasent lanature elle-même. Il y a des insolations et des gelées qui ne se contentent pas de flétrir la feuille, qui tarissent la sève de l’arbre jusque dans ses racines.
C’est chez Marthe que le charme de la gaieté habituelle était bien une vertu, parce qu’il provenait d’un effort. Je ne sais pas dans quelle mesure avaient pu l’aider les dispositions natives. L’éducation aurait eu le temps de les étouffer. Son enfance sans mère avait été triste. M. Brière avait voulu lui enseigner lui-même les éléments de toutes choses. Il avait cru faire un acte de dévouement presque sublime en abandonnant exprès le professorat pour se consacrer exclusivement à sa fille.
Il y avait là une double illusion; une illusion commune à bien des parents, qui s’imaginent mieux réussir que des maîtres étrangers; qui ne se rendent pas compte de la lassitude que cause à l’enfance l’implacable constance de la sujétion à la même personne, du besoin qu’.elle éprouve de variétés, d’intermittences, de jours de congé, de mois de vacances; qui ne voient pas que les enseignements du foyer domestique, mêlés de caresses et d’autorité morale, ne doivent pas être ceux de la pédagogie. Il y avait aussi une illusion personnelle. M. Brière quittait sans regret des écoliers mutins, remuants, dissipés’, qu’il fallait parfois reprendre ou punir. Il n’avait aucun goût pour corriger des copies, pour marquer et additionner des points, pour souligner des barbarismes ni pour distribuer des pensums. Les esprits obtus ou rebelles de plus de la moitié des gamins lui causaient des impatiences, et l’espèce grouillante des cancres lui ébranlait particulièrement le système nerveux. Ajoutons qu’il se croyait appelé à de plus brillantes destinées qu’à celle de dicter des thèmes latins, et que l’assujettissement des occupations professionnelles lui semblait le détourner de ses études déjà favorites. Il avait brigué sans l’obtenir une chaire de philosophie; il avait conçu de cet échec un dépit médiocrement philosophique. Ce fut alors que naquit la pensée de se sacrifier à l’éducation de sa fille qui venait d’avoir sept ans. On appelle cela l’âge de raison, je ne sais pas bien pourquoi, puisque la loi a fixé à vingt et un ans un autre âge de raison, et que je connais une multitude d’électeurs qui me paraissent absolument dénués du moindre discernement. Le saint dogme du suffrage universel, auquel je suis peu dévot, est même assez incivil pour refuser toute raison, quel que soit l’âge, à la plus aimable moitié du genre humain, à celle à laquelle appartenait Marthe.
La résolution de M. Brière avait coïncidé avec l’ouverture d’une succession de sa fille. On l’ignorait, ce qui lui laissait l’honneur apparent du désintéressement. Il y trouvait d’autres avantages. Marthe était douée d’une vive intelligence qu’il prenait plaisir à cultiver et dont il était fier de hâter les progrès, sans diviser son attention entre une quarantaine de marmots ingrats. Au lieu d’un labeurpénible, l’enseignement devenait pour lui une distraction, aux heures qu’il avait choisies, en lui laissant le loisir de ses recherches dans les bibliothèques et de ses chères études de prédilection. Par-dessus tout, quoiqu’il n’eût pas renoncé sans chagrin ni sans lutte à des appointements, il donnait à la satisfaction de ses propres goûts la couleur et la parure du dévouement, ce qui est une volupté suprême. Que de femmes passionnées pour d’autres parures, avides de distractions et d’hommages, on entend se plaindre d’être condamnées à conduire leurs filles dans les salons! J’en connais une dont la fille avoue ingénument son aversion pour le monde, où elle porte une figure ennuyée. Sa mère n’en est que plus assidue à l’y traîner tous les soirs, afin de redoubler de dévouement.
Le résultat avait été pour Marthe qu’elle n’avait pas eu de compagnes et qu’elle n’avait pas d’amies, à l’âge où le besoin du gazouillage, sinon des confidences, est si impérieux. Plus tard, unefemmepeut sepasser d’amies, et s’en passe presque toujours. Pour une jeune fille, c’est une privation cruelle. Marthe avait cependant connu l’amitié, maissous sa forme la plus dangereuse. M. Brière n’avait pas constamment vécu dans une réclusion aussi absolue. Il avait été lié d’une étroite amitié lui-même, depuis le collège, avec le père de Fernand. C’était une intimité qui, au premier abord, paraissait bizarre, car il eût été difficile de rapprocher deux natures plus dissemblables. La chose est moins étrange pour la réflexion, pour l’observation surtout, laquelle est bien obligée de reconnaître qu’on en a de nombreux exemples dans les meilleurs ménages.
Je pense qu’il importe essentiellement au bonheur de l’association conjugale que ses deux membres soient unis par la conformité des croyances, des sentiments, des idées générales, parce qu’en ces matières on ne transige pas. L’affection la plus tendre ne peut pas amener de concessions réciproques. Lapaixne s’obtient qu’au moyen du silence, ou par une victoire définitive. La victoire a suivi de longs combats; le silence systématique, qui bannit des conversations confiantes du foyer précisément les sujets dont l’esprit de chacun est le plus pénétré, évite les querelles, mais est l’expression latente d’une discorde continue. La conformité des goûts, bien que souhaitable, a déjà beaucoup moins d’importance. Il n’est pas indispensable qu’une femme aime la chasse ou le cheval, l’érudition ou la philosophie grecque, ni qu’un mari aime le bal, la toilette ou la musique. Les goûts de chacun sont le champ propre des transactions, des concessions mutuelles, souvent des attentions délicates, en même temps qu’un certain domaine réservé à l’indépendance et qui n’est pas sans prix. Quant aux caractères, j’irais jusqu’à dire que leur diversité est désirable. Des vivacités égales sont un péril, des mollesses pareilles sont fâcheuses. On se stimule, on se modère alternativement, à la condition de n’être pas trop semblables. Identité de sentiments, dissemblance d’humeurs, volontiers je formulerais ainsi ma pensée, si je ne craignais de retomber dans les sentences de M. Brière.
Il en est de même en amitié. M. Dufresne avait été un stimulant pour la paresse physique de son camarade. Au collège, il le forçait à jouer aux barres et au ballon. Il avait aussi plus de vivacité d’esprit, je ne dis pas plus d’intelligence. Dans les compositions des classes, il parvenait très rarement à disputer le premier rang, si ce n’est en histoire, et il était en grec complètement distancé. Il reprenait la supériorité à la récréation et les jours de sortie. Il imposait alors une sorte de domination acceptée. Cette puissance mystérieuse qu’on appelle l’ascendant est souvent subie avec plus de plaisir encore qu’elle n’est excercée. Tous deux, reçus bacheliers le même jour, admis ensemble à l’Ecole normale, y étaient demeurés inséparables. Ils avaient été nommés professeurs dans le même lycée. Mais tandis que la nature spéculative de M. Brière le portait vers les abstractions de la philosophie, l’activité de M. Dufresne n’aimait à se déployer que dans les champs moins immenses, quoi que bien vastes encore, de l’histoire et de la géographie. M. Dufresne raillait même agréablement l’objet des études de son ami; il ne comprenait la philosophie que comme une gymnastique ou une jonglerie de l’esprit, à l’usage des originaux qui aiment ce genre de jeu, auquel d’autres préfèrent le billard ou le trictrac. Il lui refusait absolument la valeur d’une science et toute autorité probante; il ne distinguait guère entre les plus célèbres créateurs de systèmes et les sophistes; il s’amusait des contradictions des diverses écoles et de leur terminologie. M. Brière, qui, sur ce sujet, n’aurait souffert raillerie de personne autre, lui permettait toutes les plaisanteries, en affectant de n’y voir que des boutades. Intérieurement, je crois qu’il y voyait la démonstration d’une certaine infirmité d’intellect qu’il n’était pas fâché de constater; c’était, pensait-il, une lacune dans les facultés brillantes de son ami; aussi n’en était-il ni ébranlé ni contrarié. Il avait trouvé un point de résistance indomptable, c’était la protestation de son indépendance, la revendication de sa liberté. Il n’y a pas de joug que le front le plus soumis ne se plaise parfois à secouer, et le cœur humain est ainsi fait, qu’il est charmé de rencontrer une faiblesse dans la force qui le domine.
M. Dufresne s’était marié le premier. Il fallut encore l’ascendant de son exemple et de ses conseils pour déterminer M. Brière à en faire autant, il n’y aurait pas songé tout seul. Il fallut même que son ami lui découvrît et lui présentât une femme, dépourvue d’agréments personnels, mais ornée des espérances qu’appréciaient déjà les instincts de M. Brière. Il s’était marié sans aucun enchantement, ce qui ne lui avait causé aucun chagrin.
Fernand et Marthe avaient été les seuls fruits de ces deux unions. Fernand était plus âgé de trois ans. Ils avaient passé pour ainsi dire ensemble leur enfance, jouant chez leurs parents ou dans le jardin du Luxembourg. La mort de M. Dufresne, suivant de près celle de Mme Brière, était venue non seulement apporter le deuil dans deux intérieurs paisibles, mais les détruire.
Le second de ces événements avait été pour M. Brière peut-être le plus douloureux, et certainement celui qui avait le plus ravagé sa vie. Le consolateur qui lui était resté ayant disparu, aucune influence ne pouvait désormais le secouer. Il n’éprouvait que de médiocres sympathies pour Mme Dufresne, qui, dans une situation de fortune très gênée, s’était d’ailleurs retirée en Auvergne, et la combinaison qui aurait rapproché les débris des deux foyers ne se présenta pas même à son esprit. Suzanne était venue lui apporter à propos un concours bien précieux avec une sorte de modus vivendi tolérable, qui lui permettait de garder sa fille auprès de lui, et au delà duquel il ne songeait à rien ambitionner. Étourdi, plus encore qu’affligé, du double coup qui l’avait frappé, ne demandant de secours qu’au temps ou à ses sentences, il s’était replié dans l’étude solitaire et dans la sauvagerie.
Mais Fernand lui rappelait trop l’ami regretté pour qu’il n’eût pas conservé à l’enfant un intérêt affectueux. Peu d’années après la séparation, Mme Dufresne, comme veuve d’un professeur, obtenait pour son fils une bourse au lycée Louis-le-Grand, et quel pouvait être le correspondant choisi, sinon M. Brière? Fernand passait donc ses jours de sortie dans l’appartement de la rue Cassette, qui reprenait plus d’animation, et il est aisé de comprendre quelle joie c’était pour Marthe. Les enfants grandissaient, l’adolescence approchait, avant que M. Brière en eût envisagé les périls. Il n’était cependant pas bien difficile de pressentir l’éternelle histoire de Paul et Virginie, renouvelée de celle de Daphnis et Chloé, à laquelle M. Brière aurait pensé de préférence. Le plafond d’un troisième étage peut ombrager une pastorale aussi bien que les pampres de la Grèce ou les cocotiers de l’île de France. M. Brière, absorbé dans son travail, était bien l’esprit le moins tourné vers l’idylle qu’on pût rencontrer. Il ne faisait pas cette réflexion, et c’était assurément l’une des sentences qu’on risquait le moins de lui entendre prononcer; aussi n’était-il pas un Argus bien vigilant. Suzanne était plus clairvoyante. Elle n’avait aucune raison de contrarier une inclination dont les suites probables lui semblaient fort à souhaiter, en sorte qu’elle n’était pas plus gênante.
Le temps marchait toujours. Quand Fernand eut quinze ans, il convenait de se préoccuper du choix d’une carrière. M. Brière avait essayé de lui inculquer l’amour du grec, et s’était dépité plusieurs fois de l’insuccès de sa propagande. L’enfant ne se contentait pas d’éluder le conseil, il réclamait, il disputait, avec vivacité, il déclarait avoir en aversion la langue de Thucy-dide, et, plus tard, s’ennuyer profondément de l’objectif et du subjectif, des idées innées, du nominalisme, du probabilisme, du positivisme et des cinq universaux. Ce n’était pas adroit; pouvait-on exiger d’un écolier, voire d’un philosophe. de dix-sept ans, la prudence consommée d’un diplomate? M. Brière n’était pas homme à pardonner aussi aisément à Fernand qu’il avait pardonné à M. Dufresne l’irrévérence avec laquelle ce maraud parlait des dieux. Parfois, cependant, reconnaissant l’ami regretté dans les spirituelles boutades du jeune homme, comme il le reconnaissait dans ses traits, il avait des moments attendris d’indulgence. Mais, en voyant Marthe rire complaisamment, il reprenait un visage plus sévère. Fernand, d’ailleurs, se compromettait davantage en affichant une vocation décidée pour la carrière militaire.
Bien vainement M. Brière épuisait, chaque jour de sortie, les objections, depuis l’argumentation philosophique contre le métier des armes jusqu’aux considérations plus vulgairement réalistes de la médiocrité du profit. Il dépeignait sous des couleurs peu engageantes le sort de l’officier dépourvu de fortune personnelle et réduit à sa solde de lieutenant ou de capitaine. L’enfant était inébranlable, il aurait plutôt bondi à ce mot de capitaine. Le principal attrait de ses études avait été l’histoire, en quoi il rappelait encore son père, et dans l’histoire il recherchait surtout la description des batailles célèbres. Aux distributions de prix de son lycée, il n’avait jamais manqué d’obtenir le premier prix d’histoire; il devait même en rapporter, au grand concours, la plus glorieuse couronne. L’ombre de M. Dufresne tressaillit, sans doute, ce jour-là.
Dans la langue à laquelle on a donné le nom de la sagesse des nations, il y a des proverbes à la portée des observations en apparence les plus contradictoires. Tel père, tel fils, dit-on, et l’écho infidèle répond: A père avare, fils prodigue. Les deux proverbes ont alternativement raison, et il n’est pas besoin de la psychologie de M. Brière pour les justifier tous les deux, pour les concilier en quelque sorte. Nier les puissantes influences du sang, de l’éducation, de l’habitude, serait nier l’évidence et contester la loi même de la nature physique, ’manifestée par la ressemblance des traits. Mais c’est une loi aussi qu’un excès en amène un autre, et tous les excès se ressemblent. L’oppression engendre la révolte, qui ne tarde pas à être oppressive. L’avarice et la prodigalité sont deux excès qui ont le même objet, l’or, dont l’usage est diversement compris. En entassant ou en dissipant, le père et le fils se sont ressemblé par le caractère excessif de leurs natures.
M. Brière avait longtemps ignoré à quoi était employé le peu d’or, le mot aurait manqué d’exactitude, dont disposait Fernand au moyen de sa petite pension hebdomadaire et des modestes étrennes qu’y ajoutait son correspondant. L’enfant ne le dépensait pas en friandises, ni plus tard en cigares et en bocks de bière; il courait jusqu’au boulevard des Capucines, entrait dans une boutique de jouets à l’enseigne du Nain-Bleu, et y achetait de ces boîtes perfectionnées de soldats de toutes armes qu’on fabrique en Allemagne. Il était devenu le client le plus assidu du magasin et comme un ami de la maison; les marchandes souriaient en le voyant entrer et lui souhaitaient gracieusement le bonjour; elles s’étaient accoutumées à ne plus se déranger, à le laisser fureter lui-même, ouvrir les tiroirs, ouvrir les boîtes, éclairer son choix et varier son assortiment. Parfois, ne trouvant pas ce qu’il cherchait, il faisait des commandes qu’on lui promettait d’exécuter à Nuremberg, où les fabricants ont dû plusieurs de leurs meilleurs succès commerciaux aux indications inventives de Fernand. A la fois prodigue et avare, il dissipait et entassait à sa manière. Muni de son précieux butin, il gagnait alors la rue Cassette, d’où il ne sortait plus, et le déposait dans la chambre de Marthe avant d’aller saluer M. Brière. Bien que celui-ci ne fût pas curieux ni défiant et s’en rapportât entièrement à Suzanne pour la surveillance, il fut pris un jour de la tentation d’aller voir à quelle occupation, ou à quel jeu, les enfants pouvaient employer sans bruit de si longues heures. Ses pantoufles ne l’avaient pas trahi, Suzanne venait de sortir en laissant entre-bâillée la porte de la chambre de Marthe, les enfants tournaient le dos, il put tout voir et tout entendre sans être vu. Paul et Virginie ne se disaient ni ne se témoignaient aucune tendresse. Ils étaient penchés sur une vaste table, couverte de deux véritables armées qui avaient les uniformes de France et d’Autriche, au commencement du siècle. De petits drapeaux des deux nations, qu’avait confectionnés Marthe, marquaient les emplacements des divers corps; de petites maisons de bois figuraient les villages; des dunes de sable fin, où étaient plantés de menus feuillages, les collines et les arbres; des rubans azurés, les sinuosités des rivières. Les fourgons et les ambulances avaient leurs places. Paul donnait à Virginie la représentation de la bataille de Marengo; il faisait manœuvrer, comme les pièces d’un échiquier, les escadrons, les batteries d’artillerie, les lignes profondes de l’infanterie; il dictait à Virginie les commandements des manœuvres correspondantes de l’armée opposée, de l’armée française, car sa galanterie avait eu l’attention de lui réserver la victoire; il ne voulait être vaincu que par elle. Malgré le rôle ingrat qu’il avait choisi, il s’animait, il s’exaltait en précipitant les commandements; il battit des mains avec enthousiasme lors du mouvement décisif de Desaix, qui consommait sa propre déroute.
A ce moment, Fernand se retourna et rougit en apercevant M. Brière. Marthe ne rougit pas. M. Brière ne dit rien; il se contenta de sourire un peu amèrement et se retira dans son cabinet, où il essaya d’achever la période interrompue. Mais cette fois il y trouva de la difficulté et s’en impatienta. Il était préoccupé, et des pensées diverses se croisaient tumultueusement dans son esprit.
«Pauvre enfant! se dit-il. C’est décidément une passion que le raisonnement serait impuissant à dompter, et que je renonce à combattre. La passion militaire! Elle n’est pas classée dans les traités des maîtres, il y a là unelacune que je tâcherai de combler. Fernand ne se doute pas qu’il vient de m’apporter une véritable révélation, le sujet d’une analyse et au moins d’un chapitre. C’est bien une passion spéciale et distincte; on a pu la confondre avec l’orgueil, avec l’ambition, avec l’amour de la domination. Évidemment, Fernand n’était agité d’aucun de ces mouvements de l’âme. C’est peut-être cette passion qui a fait les grands hommes de guerre, les envahisseurs, les conquérants, les pires fléaux de l’humanité. Elle se manifeste dès la première enfance; c’est elle qui excite des marmots à suivre un régiment en marche ou à courir aux fenêtres pour le voir passer. Ce ne peut cependant pas être une passion naturelle, celle dont l’objet est aussi contre nature que la destruction. Elle n’est pas non plus un produit de l’éducation. Ce n’est pas au foyer de sa mère ni au mien que Fernand a pu s’enflammer de la passion militaire, et ce ne sont pas les leçons d’Aristote qui en ont enflammé Alexandre. Qu’est-ce donc? Mystère.»
Le lecteur ne s’attendait probablement pas à voir Aristote en cette affaire. M. Brière eut bien quelques retours plus personnels. Il se leva et se promena dans sa chambre, ce qui ne lui était pas habituel. Il réfléchit aux jeux de ces deux enfants qui grandissaient, il jeta, pour la première fois, un regard sur leur avenir. Il en fut épouvanté. Je crains, sans qu’il se l’avouât, que ce ne fût pour lui-même. Il se représentait avec effroi l’abandon où le laisserait Marthe, suivant un mari dans les garnisons et emmenant Suzanne. Il se dit que son devoir était de ne jamais permettre à sa fille de courir de pareilles aventures, aux côtés d’un officier sans fortune et au risque de la guerre. Insensiblement, il en vint à se réjouir de la vocation de Fernand. «Ah! pensa-t-il, il aura méprisé mes conseils, il n’écoute que sa passion désordonnée, il veut être militaire, tant mieux. Il s’éloignera, il se dissipera, il cessera de nous voir,–et je garderai ma fille.»
Finalement, M. Brière n’avait envisagé un moment les perspectives du roman dont il venait d’avoir une scène sous les yeux que pour se jurer de n’en pas permettre le dénoûment.
Quand il eut fait ce serment, il se rassit, soulagé d’une perplexité, et retrouva aisément sa phrase. Les enfants étaient inquiets de la physionomie qu’il aurait au repas. Elle était sereine et bienveillante, et Fernand regagna son collège le cœur content.
LE PHILOSOPHE EN CÉRÉMONIE.
Table des matières
A partir de ce jour, Fernand n’eut plus à subir de discussions sur sa vocation militaire. C’était chose acceptée de M. Brière, qui, au grand étonnement des enfants, poussa la condescendance jusqu’à demander une seconde représentation sur table de la bataille de Marengo, disputée entre les soldats de plomb. Elle fut solennelle. M. Brière avait voulu que cette fois Fernand prit le commandement de l’armée française. Le jeune– homme, encouragé, y mit beaucoup de fougue. S’il y a des circonstances où il ne déplaît pas d’être vaincu, dans toutes il est agréable de vaincre. Je crois qu’il n’avait pas conscience du présage qu’il aurait pu tirer d’une victoire remportée sur Marthe, sous les yeux de son père, mais celui-ci ne fut pas sans remarquer, et c’était peut-être ce qu’il avait désiré vérifier, que Marthe se résignait joyeusement à la défaite. Ces exercices furent ensuite suspendus. La fin de l’année scolaire approchait, Fernand se préparait à l’examen du baccalauréat, et il s’abstint de sortir plusieurs jeudis. Il n’y avait alors qu’une seule épreuve, et l’on devine qu’il en sortit à son honneur. Il partit aussitôt, sans attendre la distribution des prix. Il n’avait aucune prétention à cueillir les palmes accoutumées dans les champs de la dissertation latine. Ses adieux à Marthe furent exempts de tristesse. Il avait le triple enivrement de son diplôme, de ses dix-huit ans qui venaient de sonner, des vacances qui commençaient, et il allait revoir sa mère. Ignorant des difficultés de la vie, il ne faisait d’ailleurs aucun doute qu’il ne dût revenir à Paris, passer un an, sinon deux, dans une école préparatoire aux examens de Saint-Cyr.
Mais ces écoles coûtent fort cher, trop cher pour la malaisance de Mme Dufresne, et le crédit d’une veuve de professeur était épuisé. Elle avait peut-être espéré une offre généreuse de M. Brière. C’eût été une illusion bien vaine. Outre qu’il était de cette espèce d’hommes qui n’ont jamais .un élan, une inspiration de générosité, et ne s’avisent pas de songer aux besoins d’autrui, on reconnaîtra qu’il avait, dans la circonstance, d’assez bonnes raisons de s’abstenir d’une initiative. Fernand resta auprès de sa mère, à Clermont, et n’eut pas la préparation de serre chaude à laquelle un an aurait certainement suffi. Ce ne fut qu’après deux ans qu’il eut la joie d’apprendre son admission à l’École militaire. Des parents, plus touchés de l’honneur qu’ils ne l’avaient été de l’effort, se cotisèrent alors pour aider sa mère. Il fut donc pendant deux ans éloigné de Marthe et presque sans nouvelles. Mais il fallait au saint-cyrien un correspondant à Paris, et l’on ne pouvait guère se dispenser de s’adresser encore à M. Brière, si naturellement désigné qu’il y aurait eu un manque d’égards, et même une offense, à ne pas réclamer son assistance. M. Brière qui, comme on sait, n’aimait pas les émotions, fut fort ému en recevant à la fois l’avis de la nomination de Fernand et la demande de Mme Dufresne.
Comment s’étaient écoulées ces deux années dans l’appartement de la rue Cassette? Si le lecteur a fait connaissance avec les trois personnages qui l’habitaient, il sera déjà en état de répondre. La description d’une journée serait à peu près celle de toutes.-Seulement Marthe avait dix-sept ans. Ce n’est pas à cet âge que les changements que le temps amène peuvent être appelés des ravages. La fleur, dont la tige élancée avait achevé sa croissance et n’était déjà plus grêle, s’épanouissait. Et cependant elle était privée de soleil.
M. Brière conserva plusieurs jours la lettre avant de se décider à y répondre, et même à en donner connaissance à Marthe. Il regardait la fleur avec une attention inusitée; il était surpris de découvrir combien elle était belle. Il ne s’en était pas encore aperçu. Un de ses principes, qui lui avait été précieux vis-à-vis de Mme Brière, était d’ailleurs le dédain de la beauté physique. Rentré dans son cabinet, il se remettait en présence de la lettre importune, il la relisait, il la froissait, il en était gêné pour continuer son travail. Qui n’a connu cette obsession d’une réponse à faire, d’une réponse embarrassante et différée, dont il semble que l’embarras s’augmente en raison même du retard? Les promptes solutions du télégraphe ont leurs perplexités souvent bien graves: du moins elles ne prolongent pas l’anxiété. M. Brière, qui avait, comme je l’ai dit, la prétention de ne jamais perdre le fil de son raisonnement, se vit un jour en défaut. Il se sentait distrait, il ne pouvait pas suivre le développement d’une haute pensée qui l’avait séduit, pour expliquer l’origine des idées; il craignait de ne plus la retrouver. Il en éprouva un vif mouvement d’impatience. Il recula bruyamment son fauteuil, ce qui ne lui arrivait jamais, se leva, et, la lettre à la main, d’un pas brusque, avec la furie d’un poltron qui monte à l’assaut, il passa, sans frapper, dans la chambre de Marthe.
Il n’y était pas entré depuis la seconde représentation de la bataille de Marengo. Le premier objet qui frappa ses regards fut la table restée toute dressée, et couverte des deux armées. Marthe et Suzanne, tenant chacune un petit plumeau, étaient en devoir d’épousseter, puis de remettre soigneusement à leurs places les combattants. Marthe n’avait de Fernand ni un portrait, ni une lettre, ni un cadeau. Comme souvenir matériel de l’ami de son enfance, elle ne possédait qu’une bataille. Elle tressaillit à l’aspect sévère de son père. Celui-ci fut tenté de reculer, mais il n’avait pas encore épuisé son élan d’assaillant.
«Apportez-vous quelque mauvaise nouvelle? dit Marthe, dont la physionomie était troublée.
–Mauvaise ou bonne, je ne sais trop, répondit M. Brière. Oui, plutôt mauvaise. Et, avec un effort, il continua: Fernand est reçu à Saint-Cyr.
–Quel bonheur! s’écria Marthe.
–Ou quel malheur, reprit M. Brière. Tu sais que je déteste cette carrière, qui ne peut le mener à rien qui. vaille. Voilà où conduisent vos jeux de soldats de plomb. Il va falloir être un soldat en chair et en os.
–Un officier, mon père.
–Je ne fais pas de différence, si ce n’est qu’en temps deguerre l’officier aplus de responsabilité de la barbarie de son métier, et en temps de paix plus de conscience de sa sottise.»
Si j’ai des lecteurs qui portent l’épée, je leur demande pardon de l’impertinence de l’aphorisme, et tiens à en laisser à un platonicien tout l’odieux, ou tout le mérite. Je ne sais pas ce que Marthe aurait répliqué, mais M. Brière continua sans s’arrêter:
«Le pire de l’affaire, c’est que Mme Dufresne me demande encore d’être le correspondant de son fils. Je ne suis vraiment pas propre à cette fonction, et je suis bien tenté de refuser.
–Oh! Monsieur, interrompit vivement Suzanne, refuser cela au fils de votre meilleur ami? Que dirait là-haut M. Dufresne? Vous ne le pouvez pas, et je suis certaine que vous ne le ferez pas.
–Ce n’est guère possible, en effet,» reprit M. Brière, faiblissant aussitôt.
Puis s’adressant à Marthe, afin de recouvrer sa vaillance:
«Alors, je te préviens qu’il y aura bien du change ment. Vous n’êtes plus des enfants, vous ne pouvez plu jouer ensemble, seuls ni avec une bonne. D’ailleurs, c jeune homme s’ennuierait ici. Tu ne le verras pas sou vent. Il aimera bien mieux courir les cafés avec se camarades.
–Vous croyez, mon père? dit Marthe.
–Il n’est pas étonnant que tu ne saches pas ce qu sont des saint-cyriens un jour de sortie. Des tapageur et des buveurs. Ils appellent cela se préparer à la vi militaire, et ils n’ont pas tort. Encore le café est la dis traction la plus honnête. Ils rentrent gris le soir à l’é cole, quand ils sont en état d’y rentrer. Ah! Fernand voulu de cette vie! J’ai assez essayé de l’en détourner, et, puisqu’il n’a pas suivi mes conseils, je m’en lave le mains. Ce n’est pas à ma fille à être la compagne d’u apprenti officier. ni d’un officier, entends-tu? Je t préviens aussi que je ne veux plus voir ces soldats de plomb, et tu vas me faire le plaisir d’en débarrasser ta table aujourd’hui même. Tu les enverras à l’école primaire. C’est bon pour des enfants.
–Vous ne craignez pas d’exciter parmi eux des vocations militaires?» dit malicieusement Suzanne.
M. Brière était déconcerté. Il reprit:
«Je n’y pensais pas; vous avez raison, Suzanne, ce serait une mauvaise action. C’est à moi que vous rendrez ces méchantes boites. Je les cacherai, ou je les ferai détruire.»
Là-dessus il s’empressa de se retirer pour échapper à de nouvelles observalions, laissant Marthe et Suzanne interdites. S’il imposait ses volontés, il n’avait pas coutume de les exprimer sous une forme aussi impérieuse. Il prit sa plume et il écrivit à Mme Dufresne. La lettre, froidement polie, acceptait la mission, mais ne contenait pas de félicitations. Il s’empressa aussi de la faire porter à la poste. Alors ses nerfs se détendirent et il crut avoir concilié tous ses devoirs. Ce qui acheva de l’apaiser fut qu’il eut la joie de retrouver, comme par enchantement, la suite de sa haute pensée sur l’explication de l’origine des idées. Quant à réfléchir s’il avait fait du chagrin à sa fille, il n’y songeait pas. Marthe sentit deux grosses larmes couler sur ses joues.
«Mon père n’a jamais été ainsi, dit-elle. Moi qui me réjouissais tant de la nomination de Fernand, et de la pensée de le revoir! Comme il doit être content! Est-ce que vraiment il faut déranger tous ses soldats? C’était une surprise que j’aurais aimé lui faire.
–Bagatelle! s’écria Suzanne. Qui sait s’il y aurait été fort sensible? Quand il aura son joli uniforme et qu’il figurera lui-même dans de véritables manœuvres, il ne se souciera plus guère de ces enfantillages. Rappelez-vous donc, ma petite Marthon, qu’il a vingt ans.
–C’est pourtant vrai, observa Marthe en soupirant.
–Votre père, continua Suzanne, nous rend peut-être service. Il nous épargne la peine que nous aurions eue si Fernand,–si M. Fernand s’était moqué de notre surprise. Souvenez-vous d’ailleurs, ma chère, qu’il faut toujours céder dans les petites choses, pour avoir la chance de ne pas céder dans les grandes. Allons, un peu de courage, attention au commandement, armez votre plumeau: Feu u» Et d’un coup de plumeau Suzanne renversa des files entières de guerriers. Marthe, étonnée, entraînée, avait obéi au commandement, et contribué pour sa part, quoique avec moins d’énergie, au massacre.
«Le plus difficile est fait, reprit Suzanne. Maintenant, rangeons proprement dans leurs boites les morts, les éclopés et les survivants restés debout. Votre père sera ravi de notre docilité, et cela se tournera en bon accueil pour Fernand.»
On voit si Suzanne avait le caractère bien fait, et si elle possédait l’art des consolations. Elle ne se refusait même pas les sentences. Le dialogue continua pendant le travail assez long du rangement.
«Crois-tu, ma bonne Suzon, dit Marthe, que mon père ne lui fera pas trop mauvais accueil?
–Excellent, n’en doutez pas, rapportez-vous-en à moi. Il grondera sur la carrière militaire, c’est évident. On le laissera dire, sans discuter surtout, et le mieux est de lui accorder qu’il a raison.
–Est-ce que vraiment. tous les saint-cyriens sont des tapageurs comme les a dépeints mon père?
–Le portrait est assez ressemblant, mais il n’y a pas de règles sans exceptions.
–Oh! Fernand en sera certainement une.
–Je l’espère, ma petite.»
La besogne achevée, on entassa toutes les boîtes dans un panier, rendu si lourd qu’on le portait péniblement, et Suzanne alla le déposer sur une chaise de la salle à manger. Lorsque M. Brière y fit son entrée, à six heures, Suzanne, le visage souriant, lui montra le panier.
«Monsieur, dit-elle, vous n’avez qu’un mot à prononcer pour être obéi à l’instant même, et votre fille est un ange. Prenez ce panier, il est à vous, c’est la bataille de Marengo.»
M. Brière essaya de soulever d’une main l’anse qui résistait. On sait qu’il n’aimait pas les efforts violents. Suzanne éclata de rire, et y mettant les deux mains balança le fardeau.
«Voulez-vous, reprit-elle, que jele porte dans votre chambre?
–Non, répondit M. Brière. Je ne veux pas avoir chez moi une armée. Je réfléchis, d’ailleurs, qu’elle n’est pas à moi. Vous la rendrez à Fernand Dufresne.
–Convenez, dit Suzanne, que les soldats ont du bon. Se laisser rassembler et empaqueter ainsi sans se plaindre, c’est le prodige de la discipline et de l’obéissance passive. Vous n’obtiendriez pas cela d’autres hommes, pas même d’un régiment de philosophes.»
M. Brière avait été mis en belle humeur, et le repas, qu’avait redouté Marthe, se passa presque gaiement. Mais il ne fut plus question de Fernand.
Moins de quinze jours après, c’était Fernand en personne qui venait forcer à s’occuper de lui. Il était d’une taille élevée, le menton imberbe du bachelier s’était ombragé, il avait pris de plus en plus de ressemblance avec son père. M. Brière en fut très frappé, et le reçut cordialement. Un peu inquiet de l’accueil qu’il rencontrerait, Fernand était descendu dans un hôtel et avait eu laprécaution, qu’il regretta, de s’engager à dîner avec des camarades pour aller ensuite au spectacle. Il déclina donc des offres d’hospitalité qui furent d’autant plus expres sives, et peut-être d’autaut plus sincères, qu’il déclarait ne pas pouvoir les accepter. Il devait être rendu à Saint-Cyr le lendemain, et, déjàrenseigné par un ancien, il expliqua ce qu’il attendait de l’obligeance de son correspondant. Ce n’était pas une petite affaire pour M. Brière. Le rôle de correspondant d’un saint-cyrien tourne vite à la sinécure, mais ne laisse pas que d’être assez actif le premier jour. M. Brière fut épouvanté d’ap prendre qu’il avait à se présenter en personne à Saint-Cyr, à voir le général, le colonel, le major, je ne sais combien de fonctionnaires à épauleltes, à signer des paperasses et des registres. Heureusement le jeune homme lui avait plu par sa bonne mine et ses manières. Sous l’influence d’une impression favorable, M. Brière fut amené à éprouver une sorte de curiosité de se promener un jour dans ce monde inconnu et d’y faire des observations. Des généraux et des majors étaient pour lui une espèce exotique d’hommes dont il n’était pas fâché d’avoir l’occasion de comparer les lignes faciales avec celles du commun des bourgeois. Cette pensée, jointe à celle d’un devoir à remplir, vint à propos adoucir la souffrance d’un déplacement prévu et d’un dérangement d’habitudes. Il se résigna donc à se mettre à la disposition de Fernand, et, le rendez-vous à la gare Montparnasse ayant été convenu pour le lendemain, il alla chercher Marthe et Suzanne.
Marthe attendait depuis plusieurs jours, sans avoir osé demander le moment précis de l’arrivée. Suzanne, plus hardie, avait fait une tentative infructueuse, que M. Brière avait découragée d’une manière bourrue. Il devait, du reste, ignorer le jour de la convocation, àmoins qu’une lettre de Fernand ne l’eût directement informé. Suzanne, n’y tenant plus, s’était avisée d’aller aux enquêtes la veille, dans un cabinet de lecture. Fernand ne pouvait donc plus tarder, et l’on excusera chez la jeune fille une assez vive excitation. Elle avait entendu sonner, ce qui était rare, elle s’était levée pour aller ouvrir, et ç’avait été un grand sacrifice fait à la retenue, ou à la prudence, que de se rasseoir sur le conseil de Suzanne. Puis elle avait entendu des pas sonores, puis une voix. Elle comptait les instants, son cœur battait, et battit davantage lorsque son père apparut. Elle le suivit, elle redoutait plus encore le regard de Fernand que celui de M. Brière. Peut-être est-il permis de donner le nom d’entrevue à cette rencontre faite après deux ans de séparation, à l’âge de tant de transformations. L’émotion était profonde de part et d’autre; les premières observations rapidement échangées n’eurent pas un résultat désavantageux, mais toute effusion était gênée par la présence de M. Brière. Ce fut encore Suzanne qui dut rompre la glace.
«Ah! monsieur Fernand, s’écria-t-elle, comme vous êtes changé! Vrai, je ne vous aurais pas reconnu dans la rue, avec votre barbe de sapeur.
–Monsieur Fernand? répondit le jeune homme. Vous êtes bien cérémonieuse, Suzon. Appelez-moi donc comme autrefois.
–Vous permettez, Fernand! dit Suzanne en lui secouant la main. Je vois que vous êtes resté un bon enfant. Si je m’en croyais, je vous embrasserais sur les deux joues.
–C’est moi qui embrasserai les vôtres, reprit le jeune homme.
Et il joignit l’effet aux paroles.
«Ces militaires ne doutent de rien, dit Suzanne en riant. Attendez au moins d’avoir l’uniforme.»
L’exemple est d’ordinaire contagieux. Un regard de M. Brière empêcha celui-ci de le devenir, mais la conversation s’anima peu à peu. Seulement, Marthe fut déconcertée d’apprendre que le jeune homme ne dînerait pas rue Cassette, et que la première sortie deSaint-Cyr n’aurait lieu que le jour de l’an. Ce furent donc bientôt encore des adieux. Quand Fernand fut sorti, M. Brière eut une malice assez cruelle.
«Tu vois déjà l’effet de Saint-Cyr, dit-il. Il aime mieux aller au café et au spectacle avec ses camarades que de rester dîner chez nous.»
Marthe se retira dans sa chambre. Elle était agitée de bien des pensées tumultueuses. Six heures ne tardèrent pas à sonner à l’horloge de Saint-Sulpice, et avant de se mettre à table elle dut s’essuyer les yeux. Elle ne regrettait plus d’avoir détruit la bataille de Marengo. Je ne sais-pas si M. Brière avait quelque repentir de sa méchanceté. Il parla de Fernand d’une manière bienveillante.
Le lendemain fut un jour d’une singulière solennité eL une date mémorable dans la vie de M. Brière. A peine levé, et il se levait matin, il se préparait à partir à midi et demi; il commandait son déjeuner plus tôt qu’à l’ordinaire, ce qui était déjà une énormité; il ordonnait de lui avoir un fiacre à onze heures, ce qui en était une autre, et, la chose ne lui était pas arrivée depuis bien’ des années, il s’abstenait de tremper sa plume dans l’encre. Il se sentait trop distrait pour travailler, tout au plus essayait-il d’ouvrir successivement quelques volumes de ses maîtres sans parvenir à fixer son attention. Il allait et venait dans sa chambre, ouvrait aussi des tiroirs et combinait une toilette de circonstance. Il se rasa de près, non sans quelques coupures dont il fallut étancher le sang, ce qui le fit penser aux blessures de la guerre. Il peigna lentement et à plusieurs reprises ses rares et longs cheveux, qu’il portait à la manière des vieux savants et des étudiants du quartier latin de ma jeunesse; il regretta de n’avoir pas des flacons pour se parfumer comme Alcibiade. Il mit un habit noir démodé qui n’avait pas servi depuis plusieurs années et dans la poche duquel il fut heureux de trouver des gants blancs qui manquaient de fraîcheur. Il avait un gilet noir, une cravate blanche qui était devenue jaune; un pantalon noir trop court laissait voir des bas de couleur. J’ai souvent été frappé de l’observation des pantalons trop courts, en usage dans le monde de la pédagogie. La chose ne m’étonne pas chez les écoliers qui grandissent, elle m’étonne davantage chez les professeurs, et il doit y avoir là des affinités mystérieuses. Le chapeau, d’une propreté douteuse, fut soigneusement brossé. Il était encore plus démodé que l’habit, et un écolier malin, en jouant sur le mot, eût remarqué qu’il avait perdu son lustre en en gagnant au moins un autre. Ce chapeau à lui seul était une synthèse, et aurait encore rappelé Aristote en son célèbre chapitre des chapeaux.
Tel fut l’appareil de cérémonie dans lequel M. Brière se fit conduire à la gare Montparnasse, dont le nom ne lui déplaisait pas à prononcer, bien qu’Apollon ne fût pas l’objet de son culte, et qu’il reprochât à la Grèce de n’avoir pas su donner une muse à la philosophie. Arrivé une demi-heure trop tôt, il se posa devant le guichet fermé qu’on lui indiqua. Il y était seul, contemplant un spectacle nouveau, le tohu-bohu de la foule ahurie qui assiégeait les guichets de Versailles, le croisement des chariots et des paquets. «Quelle vie haletante, pensait-il, et comme tous ces gens sont pressés! Il est impossible que l’esprit garde son calme au milieu d’un pareil tourbillon.» Lui-même était l’objet de bien des observations rapides et de bien des sourires.
Il y eut un coup de cloche, suivi d’un apaisement relatif, puis une nouvelle foule fit irruption, et cette fois c’était bien celle des jeunes élus de Saint-Cyr, de leurs pères et de leurs correspondants, qui se rangea derrière M. Brière. Celui-ci aperçut enfin Fernand, qui entrait dans la vaste salle. Les camarades qui accom-.pagnaient le jeune homme furent pris d’un accès d’hilarité en lui montrant le chapeau invraisemblable, la cravate jaunie et les cheveux longs qui émergeaient au-dessus des têtes de la file, d’autant plus en évidence que M. Brière occupait la première place et s’agitait en faisant des signes de sa main gantée de blanc.
«Taisez-vous, dit Fernand en saluant, c’est mon correspondant.»
Les wagons furent trop vite assaillis pour que M. Brière et Fernand ne demeurassent pas séparés. Ce ne fut qu’en descendant de la gare de Saint-Cyr qu’ils se rejoignirent. M. Brière avait eu des compagnons très-bruyants, un peu avinés peut-être, qui avaient fumé irrévérencieusement au nez du philosophe. Il n’est pas toujours facile de distinguer entre les divers genres d’ivresse, et c’en était bien une qui fermentait dans tous ces jeunes cerveaux. M. Brière, déjà étourdi, se confirmait plus que jamais dans son dédain philosophique pour les mœurs de la soldatesque. Heureusement, il trouva Fernand respectueux et réservé.
Il n’était qu’au commencement de ses étourdissements. Il eut à faire de longues pauses; il vit le gé néral; il vit le trésorier; il vit les chirurgiens; il demanda les professeurs, espérant rencontrer enfin des collègues en habit noir. Vain espoir! Il était bien le seul de son espèce. Ce n’était qu’une variété d’épaulettes, d’aiguillettes et de broderies. Jusqu’aux chirurgiens avaient des uniformes et des éperons. Il fut admis à contempler Fernand, subissant une visite médicale, la pudeur m’interdit d’avouerdans quel costume et me permet à peine une pieuse allusion au Paradis terrestre, avant la pomme fatale. Puis Fernand revêtit l’habit militaire. Ses cheveux, taillés en brosse, tombèrent sous les ciseaux, sa barbe soyeuse sous le rasoir, à l’exception de la moustache. Il reparut radieux. Il avait accompli le rêve de son enfance, il était soldat.
M. Brière eut peine à le reconnaître. Il fut consterné en apprenant le dernier embarras qui lui incombait, celui de rapporter la défroque civile de Fernand, cette enveloppe de chrysalide abandonnée joyeusement, et que le brillant papillon ne tarde pas à être heureux de retrouver. Il n’avait pas prévu cette mission, il ne s’y était pas préparé; il tira son mouchoir à carreaux et se mit en devoir d’y enfermer maladroitement la dépouille méprisée. C’est ainsi chargé qu’il regagna mélancoliquement la gare. Je souhaiterais qu’un de nos grands peintres militaires, un Neuville ou un Detaille, pour se reposer des images de combats, eût l’idée de représenter sur la toile le retour des correspondants des saint-cyriens. Je souhaiterais qu’il eût rencontré M. Brière, en toilette d’appariteur des pompes funèbres, tenant d’une main le tuyau de poêle de Fernand, de l’autre le mouchoir noué d’où sortaient des bouts de manches et de pantalon. Les artistes d’un moindre mérite ne manquaient pas à Saint-Cyr. M. Brière fut caricaturé sur plus d’un pupitre. Le pauvre Fernand eut à supporter, au nombre de ses brimades, sur la tournure et la cravate de son correspondant, bien des scies qui eussent diminué aux yeux de Marthe le prestige de l’école, et n’auraient pas été faites pour réconcilier M. Brière. Le comble de la disgrâce fut que M. Brière manqua le train. Il le vit s’ébranler comme il accourait sur le quai, aussi essoufflé que la locomotive. Il attendit longtemps, et de l’aventure il manqua, pour la première fois de sa vie peut-être, l’heure de son dîner. Il arriva enfin. On était inquiet de lui à la rue Cassette. Il était silencieux, et Suzanne elle-même n’osa pas l’interroger. Il aurait pu être exaspéré de son expédition malencontreuse. mais on sait qu’il évitait soigneusement l’exaspération. Il avait eu le loisir d’appeler à son aide les consolations de la philosophie; il jouissait de se retrouver chez lui et de remettre sa robe de chambre; il se répétait que mal passé n’est que songe. Il avait d’ailleurs deux consolations plus personnellement effectives. Il s’admirait, il était fier de lui, il avait la conscience du devoir accompli jusqu’à l’héroïsme; il goûtait cette pure joie des nobles cœurs. Deplu-s, il s’imaginait qu’il avait recueilli une ample moisson d’observations sur les mœurs militaires, pour compléter ses souvenirs de garde national, et il se croyait désormais en état de traiter avec compétence la question de la guerre.
Je serai bref sur les années qui suivirent, et j’ai hâte de reprendre ce récit au point où je l’ai interrompu. Les relations des deux jeunes gens furent très réservées. Les jours de sortie, Fernand venait faire acte de présence chez son correspondant, dont la froideur n’était pas engageante, et qui, sous prétexte de ne pas l’enlever à la société de ses camarades, s’empressait de lui rendre sa liberté. Il n’était jamais seul avec Marthe, pas même sous la surveillance indulgente de Suzanne. Dans les intervalles de ses visites, M. Brière affectait de ne jamais parler de lui. Il n’était pas malaisé à Marthe de voir que c’était systématique. Elle n’avait pas oublié le mot qu’il avait un jour prononcé, le jour de la déroute des soldats de plomb, date mémorable aussi de la déroute des rêves de la jeune fille, qu’elle ne pouvait pas être la compagne d’un officier. Elle ignorait que, le premier jour de l’an, qui avait été la première sortie de Fernand, M. Brière avait servi pour étrenne au jeune homme une déclaration de principe analogue et non moins péremptoire.
Fernand, sous-lieutenant de cavalerie, dut passer encore un an à l’école de Saumur, puis fut envoyé en garnison dans une ville de l’Est. Comme celle de tant d’autres amitiés d’enfance, cette histoire semblait terminée, et M. Brière, s’applaudissant du succès de sa prudence, était en pleine sécurité. Fernand, ayant de-" mandé d’aller en Afrique, avait traversé Paris et jugé de son devoir de se présenter chez M. Brière. Celui-ci, surabondamment rassuré par l’annonce de ce départ, lui avait fait bon accueil. Il lui avait montré une esquisse et les plans de sa future résidence; il s’était un peu animé en les décrivant, et, tout à coup, sa vanité de propriétaire créateur, qui est aussi une passion fougueuse de l’âme, non classée dans les traités de philosophie, l’emportant sur la circonspection, il avait permis à un officier de vingt-cinq ans d’aller visiter la maison dorique, en société de l’amie de son enfance.
VISITE INATTENDUE.
Table des matières
Au commencement du mois d’avril suivant, une voilure de déménagement stationna plusieurs jours devant la maison isolée. Le premier jour, elle ne contenait que des paniers remplis de livres. Marthe, munie d’instructions écrites et détaillées, procédait à l’installation de la bibliothèque. Puis les meubles furent apportés. Ils étaient vieux plutôt qu’anciens, même à demi usés, ce qui contrastait avec la fraîcheur des papiers et despeintures. En outre, ils étaient clair-semés, et les chambres paraissaient nues. Il était évident que M. Brière, qui avait fait un si grand effort pour la construction, avait gardé la parcimonie pour le mobilier. Il fallait se hâter. L’appartement de la rue Cassette devait être livré le15à un nouveau locataire. Le14, dans l’après-midi, M. Brière, accompagné de Marthe et de Suzanne, venait prendre possession de la résidence qu’il s’était préparée, et qu’il voyait pour la première fois. Il s’arrêta un moment au perron, regardant avec complaisance l’inscription grecque Philosophia. Par ailleurs, il ne témoigna aucune émotion ni aucune curiosité; il s’était tellement pénétré des dessins et des plans qu’il n’avait pas l’impression de la nouveauté. Il gagna, sans être dirigé, son cabinet de travail-qui n’avait été aménagé que le matin par les soins vigilants de Marthe, et fut satisfait d’y tout retrouver à sa place. Il s’assit dans le même fauteuil de cuir, devant la même table chargée des mêmes objets, rangés dans le même ordre ou, plus exactement, dans le même désordre. Il trempa aussitôt la même plume dans le même encrier pour achever la période que, suivant son système, il avait laissée interrompue au milieu d’un mot. C’était à cet achèvement qu’il avait pensé dans la voiture, en sorte que sa plume courait rapidement et comme sous la dictée de sa mémoire.
Comment un homme tellement esclave de ses habitudes avait-il été amené à un acte de révolte aussi audacieux qu’un changement de domicile et de quartier, avec la résolution violente d’une construction à entreprendre? On pourrait le demander à toutes les révoltes des esclaves et à toutes les contradictions de l’esprit humain. On remarque parfois qu’il n’y a rien de plus excessif que les colères des gens doux, que les générosités d’un avare ou que la lésine d’un prodigue. En réalité, il y avait eu deux raisons déterminantes. L’une était une raison de santé. M. Brière était devenu sujet à des suffocations qui l’avaient un peu alarmé, malgré sa philosophie, et son médecin lui avait expressément recommandé d’éviter de monter les escaliers. Or il en grimpait beaucoup, et d’abord celui de la rue Cassette était de près de quatre-vingts marches fort raides. Ceux des bibliothèques publiques, qu’il fréquentait alors, ne sont pas non plus sans raideur. Enfin, il avait une ambition, même une passion ardente, celle d’être admis à l’Institut, comme helléniste, classe des inscriptions et belles-lettres, et il avait posé une première candidature. Dieu sait le nombre totalisé de degrés d’escalier que représentent les démarches nécessaires! Les ascenseurs de l’architecture moderne ont dû être inventés par des candidats à l’Institut, dont chacun pourrait bien accepter la célèbre devise: Quo non ascendam?
M. Brière avait eu quelques voix perdues que la vanité n’est pas embarrassée de considérer comme un encouragement; par malheur, la déclaration de son médecin avait été moins encourageante. Il était absolu et systématique en tout. Il avait pris alors la détcrmination de ne jamais sortir de son appartement, afin de n’avoir pas à y remonter. Cette attitude de retraite boudeuse ne lui déplaisait d’ailleurs pas. Il n’était pas pressé de se montrer après un échec, il n’en aurait que plus de loisir pour se livrer à la confection de son grand ouvrage, qui devait, il n’en doutait pas, forcer les portes de l’auguste compagnie, en lui procurant une entrée triomphale. Il s’accommodait donc de sa reclusion, d’autant mieux que les accidents de santé dont il s’était inquiété avaient cessé; mais son bail approchait du terme, et quand il essaya de le renouveler, il rencontra des exigences. L’estimable espèce des propriétaires ne se refuse pas toujours de tirer avantage des besoins présumés d’un occupant à qui un déplacement serait pénible, et je ne serais pas surpris que celui de M. Brière eût cru pouvoir spéculer honnêtement sur les habitudes de reclusion de son excellent locataire, jusqu’à ce moment traité d’ami. Ce fut alors qu’éclata la révolte de M. Brière.
Vivant entièrement étranger à la politique, il n’était abonné qu’à des recueils d’érudition. Marthe fut très étonnée de l’entendre demander de lui faire acheter un journal du matin, n’importe lequel. En possession de cette emplette, M. Brière se mit à examiner attentivement le cours de la bourse. Il était en possession de certaines actions industrielles, et savait, pour l’avoir noté sur un inventaire de sa fortune ou, plus exactement, de celle de sa fille, qu’elles lui avaient été comptées pour une valeur d’environ200000francs. Il s’était contenté d’en percevoir les revenus progressifs sans s’aviser de rechercher quelle valeur elles avaient acquise. L’idée lui en venait pour la première fois. Il n’avait aucune prétention à la science financière, mais il lui était arrivé, parmi l’abondance de ses sentences, d’en énoncer une qui pourrait être recommandée comme une leçon de bon sens à bien des financiers de profes sion, c’est qu’on vit de revenus, et non de la valeur idéale des papiers classés dans un portefeuille.
Il eut une sorte d’éblouissement en croyant découvrir que ses actions valaient juste le double. Il refit ses calculs et les contrôla, ce n’était pas douteux. Il tira cette conclusion, qu’en en vendant la moitié il aurait, sans s’appauvrir, 200000francs à consacrer à la construction d’une habitation selon ses goûts, où il serait à l’abri des exigences des propriétaires, où il occuperait le rez-de-chaussée, où il serait donc pareillement à l’abri de la fatigue des escaliers, tout en pouvant prendre l’air et se promener dans un jardin qui lui rappellerait celui d’Académus.
Cette idée, qui conciliait tant de choses, s’empara de lui avec force, et il résolut d’en commencer aussitôt l’exécution. Il connaissait un architecte, membre de l’Institut, et qui, bien que d’une autre classe que celle où il ambitionnait une place, pouvait lui être ultérieurement utile par ses relations. Il le fit appeler, lui demandant le plan d’une habitation, entourée d’un grand jardin, qui coûterait200000francs. Ce n’était possible que dans les quartiers excentriques, où le terrain était encore à très bon marché. Tout enfiévré de son projet, M. Brière, qui ne recevait guère plus de visites qu’il n’en faisait, n’avait aucune objection à l’éloi gnement. Il ouvrit le crédit de200000francs, avec injonction expresse de ne le pas dépasser d’un centime; il aurait cru s’appauvrir de tout l’excédant.
C’est ainsi qu’en dépit de ses habitudes parcimonieuses, il dépensa200000francs, afin de ne pas subir une augmentation de1000francs de loyer. Il jouissait, comme d’une revanche et d’une espièglerie, de la déception de son propriétaire, en s’empressant de lui écrire avec quelque ironie pour rompre la négociation. Il jouissait de la pensée de n’avoir plus de loyer à payer; je crois en vérité qu’il s’imagina en faire l’économie. Il oubliait son aphorisme, et ne réfléchissait pas à ce qui allait lui manquer de revenus.
Je ne sais pas si les locataires d’Athènes qui étaient disciples de Platon se livraient à des raisonnements financiers de cette profondeur. M. Brière était enchanté du sien. Un de ses principes étant qu’on ne doit pas consulter les femmes sur les grandes choses, et qu’il convient de les consulter toujours sur les petites, il ne parla de sa résolution à Marthe qu’après s’être engagé à l’accomplir. Marthe en fut d’abord stupéfaite, quand on lui montra, sur le plan de Paris, le terrain qui venait d’être acheté. Elle se serait reproché de troubler le contentement de son père, et elle était accoutumée à la condescendance. Admise à discuter les plans, à y proposer librement des changements en ce qui la touchait de plus près et à en surveiller l’exécu tion, elle s’y intéressa de plus en plus. C’était le jour une occasion et un but de promenade, c’était le soir une diversion plus précieuse à la partie de piquet et aux sentences extraites ou imitées de la philosophie des Hellènes. Elle s’attacha particulièrement à l’idée de soigner des fleurs, et l’on a déjà vu qu’elle put se proposer de ne plus s’interdire, par égard pour les nerfs de son père, les pures jouissances de la musique.
Je n’ai pas dit en quoi consistait la domesticité. C’é tait un ménage de braves gens sur le retour de l’âge, qui devait bien suffire, sous la direction de Suzanne, au service des chambres et des fourneaux, en y ajoutant celui d’une loge, où l’on ne tirerait pas souvent le cordon. La question des approvisionnements parut d’abord une difficulté, mais Suzanne était active et ingénieuse, et l’on était en définitive bien plus près de toutes les ressources qu’on ne l’est d’ordinaire à la campagne. Le voisinage immédiat procurait le laitage et les légumes, et Suzanne se complaisait à installer une basse-cour. D’ailleurs, les fournisseurs de Paris ont des voitures. Les brillants équipages des magasins du Louvre ou du Bon-Marché savaient découvrir la studieuse retraite de M. Brière, comme les fiacres et les facteurs de la poste. La rue avait un nom, des écriteaux et des becs de gaz, si elle avait encore peu de numéros. L’isolement, comme tant d’autres impressions, est une chose relative. Il paraissait extrême, parce qu’on était à Paris. Combien de manoirs, où l’impression est différente, ont des situations plus isolées!
La température était douce et belle. Les fleurs s’épanouissaient, le second printemps d’un jardin a déjà plus que des promesses, les papillons voltigeaient, les abeilles butinaient, les alouettes gazouillaient, les pinsons chantaient. Quelques nids, sous les yeux attendris de Marthe, se formaient brin à brin dans le cèdre et jusque dans les losanges du treillage. L’habitation de l’homme attire les oiseaux, ces hôtes délicieux et trop confiants, ces charmeurs dont l’homme est si souvent coupable de se faire l’ennemi. Ils n’avaient ici rien à craindre, et Marthe leur émiettait du pain de sa fenêtre. La jeune fille chantait aussi. Deux fois par jour, son père, docile à un précepte d’hygiène, se promenait avec elle, s’asseyait auprès d’elle dans le pavillon en s’applaudissant de son œuvre. Une sorte de félicité, justifiant l’inscription du fronton, semblait régner sous le toit de la maison dorique, et y aurait régné en effet, si la philosophie pouvait remplir le cœur d’une jeune fille.
C’était le printemps, mais le printemps de l’année 1870. De sombres nuages s’épaississaient à l’horizon, et M. Brière l’ignorait. Vivant dans l’abstraction et dans le passé, il se glorifiait de n’être au courant de rien. On n’aurait pas su dire à quel parti il appartenait, il ne le savait pas lui-même; il apprenait par hasard, quand il les apprenait, les événements contemporains les plus considérables, et il aurait volontiers imposé silence aux informateurs. Ce n’est pas lui qui, comme tant d’oisifs, serait allé au cercle avant le dîner, en faisant cette question banale du désœuvrement qui s’ennuie: Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui? Les événements considérables, même ceux de la vie privée, ont presque toujours quelque chose de tragique, et M. Brière avait horreur du tragique, parce que c’est une émotion. Il détestait les récits d’accidents, de scandales et de crimes dont se remplissent les journaux, pour la satisfaction du vulgaire des lecteurs. Le vulgaire se complaît si bien aux émotions violentes, que, non content de la réalité, il va les demander aux fictions du roman et du théâtre. M. Brière était exactement le contraire. Avant qu’il ne se fût interdit de sortir, quand il rencontrait dans la rue un attroupement, au lieu d’y courir comme y court instinctivement le vulgaire, il revenait sur ses pas, il prenait un détour et il se gardait bien de questionner.
En1848, M. Brière, alors professeur, avait été garde national malgré lui, obligé de s’affubler d’une tunique d’uniforme, de manier un fusil, de monter des factions, de faire des patrouilles et de passer des nuits au poste, sur un lit de camp. Il s’était résigné, par l’action réfléchie de la volonté, par le sentiment du devoir et de la dignité personnelle. Il n’avait pas manqué une prise d’armes, ni esquivé une émeute, et aux journées de Juin, au milieu de la fusillade et des barricades, il n’avait pas été parmi les poltrons qui restaient enfermés chez eux.
Tandis que tant d’autres rappelaient avec complaisance et amplifiaient leurs modestes prouesses, il ne parlait jamais des siennes. Je pense qu’il faut attribuer à la tension extrême que ses nerfs avaient alors subie l’irritabilité qu’ils conservèrent. Pendant plusieurs années, il lui arriva souvent de tressaillir en croyant distinguer, dans les bruits de la rue, le sinistre avertissement du rappel, et il avait, la nuit, des réveils en sursaut, causés par le roulement d’une voiture. Ces impressions s’éloignèrent peu à peu. Il y faisait seulement allusion par une de ses sentences, qu’il fallait l’avoir observé de près, dans sa jeunesse, pour comprendre, et où Marthe ne pouvait, conséquemment, voir qu’un paradoxe. Les hommes les plus courageux, disait-il, sont ceux qui manquent de bravoure.
Je pense aussi qu’on doit rapporter à la puissance des mêmes souvenirs l’aversion profonde qu’il témoignait, en toute occasion, pour la carrière militaire, aversion qui devenait pour Fernand un tel désavantage dans l’esprit de M. Brière, et un motif d’exclusion systématique. C’était, à ses yeux, la pire des professions. Il avait des sentences banales, trop faciles à formuler, contre l’oisiveté des garnisons et le métier de tueur d’hommes, et le culte qu’il portait à Platon ne l’empêchait pas de lui reprocher d’avoir donné aux guerriers un rang trop élevé dans la république. Tel était le personnage qu’allaient surprendre, au fond de la retraite studieuse qu’il s’était choisie, la guerre allemande, une révolution et le siège de Paris.
De la guerre menaçante, bientôt déclarée, même des cruels désastres qui la commencèrent, il ne sut rien. Marthe n’en savait pas davantage. Elle continuait de chanter à sa fenêtre en jetant du pain aux oiseaux, qu’elle accoutumait à la familiarité. Suzanne, qui allait quelquefois dans l’intérieur de Paris, remarquait de l’agitation.et dut apprendre quelque chose. C’était le moment des illusions renaissantes, des grandes vie-toires annoncées sous Metz, le moment où un ministre de la guerre déclarait à la tribune que, s’il disait ce qu’il cachait, tout Paris illuminerait le soir. Suzanne, qui recueillait ces chimères, croyait, en rentrant, pouvoir demeurer discrète, et ne se pressait pas de troubler la placidité du manoir. Elle regardait, le soir, si les monuments ne s’illuminaient pas. Au lieu de la grande victoire chimérique, on eut l’effondrement de Sedan, et l’allégresse insensée du4septembre, dont une rue de Paris, par une sanglante satire, garde la date, en témoignage de la domination de l’esprit de parti sur le patriotisme. Une capitale humiliée, à la veille d’être investie et affamée, se livrait à des transports de joie. De cette joie bruyante, il ne parvint aucun écho à la maison dorique. Mais bientôt la rue déserte elle-même s’emplit de bruit. C’était l’exode de la banlieue qui commençait, de la banlieue qui, par une extravagance nouvelle, sous prétexte de se réfugier derrière des murailles, venait augmenter le nombre des affamés. Des chariots, chargés d’humbles mobiliers, des familles entières, des bestiaux mugissants défilaient, fuyant l’approche des envahisseurs et cherchant un abri.
De son rez-de-chaussée, M. Brière ne voyait rien, et il était dans ses principes de ne pas questionner. Mais Marthe voyait, Suzanne alla aux informations et sut la réalité, de jour en jour plus douloureuse. Toutes deux agitèrent si elles avertiraient M. Brière. Ce n’eût été utile qu’en vue d’une émigration à laquelle elles pensaient qu’il ne se déciderait jamais. Le mouvement dont elles étaient témoins se produisait d’ailleurs en sens contraire, et prouvait qu’on estimait avoir plus de sécurité à Paris. Elles n’osèrent pas, ou tardèrent si bien que les portes de Paris se fermèrent. Alors elles n’eurent plus qu’une étude, celle de respecter la quiétude de M. Brière et de ménager ses nerfs, en entretenant le plus longtemps possible son ignorance de la situation.
Si elles avaient eu affaire à un curieux, ce n’eût pas été facile. Il n’est pas commode de mentir sans cesse, alors même qu’on ne s’en ferait pas scrupule. Marthe eût accepté malaisément et soutenu plus malaisément encore un rôle de tromperie envers son père, quand bien même celui-ci aurait proclamé, parmi ses maximes, celle que le but justifie les moyens; mais j’ai dit qu’il n’était pas interrogateur, et, à défaut de cette maxime scabreuse, il en avait une autre, qui rassurait Marthe, et que j’adopterais volontiers: c’est qu’on ne doit jamais répandre inutilement les mauvaises nouvelles. Ce principe a peu d’adeptes, si j’en juge par l’étrange volupté que trouvent la plupart des gens à colporter les nouvelles sinistres, parfois à l’oreille des intéressés, et à paraître au rang des premiers informés. Marthe en sentait la justesse et s’en était pénétrée. Le petit copiste avait continué de visiter, de temps en temps, M. Brière, et c’était lui qu’on redoutait. Il fut mis dans le complot, il eut d’autant moins d’obj ection à y entrer qu’il connaissait mieux le philosophe.
Il est probable que Marthe, à elle seule, n’aurait pas songé, plus que ne songèrent beaucoup de Parisiens, à faire, pour cinq mois, des approvisionnements de bouche et de combustible. Mais Suzanne, bien qu’elle n’eût lu l’histoire d’aucun siège, était une femme de précaution, qui poussait fort loin, en toutes choses, la prévoyance. Elle aurait risqué, un peu plus tard, d’être dénoncée comme une accapareuse, et la maison dorique se serait trouvée en grand danger de réquisitions. Suzanne, en effet, avait acheté, dans la rue même, aux arrivants effarés de la banlieue, des lapins et des volailles; elle fit, dans Paris, d’amples provisions de conserves de toutes sortes; elle n’oublia pas le bois ni le charbon, si bien que la maison qu’elle gouvernait put être longtemps pays de bombance, pendant que tant de ménages se rationnaient ou étaient réduits aux expédients.
Les jours succédaient aux jours, et M. Brière conLinuait tranquillement d’écrire l’histoire de la philosophie grecque. Il en sera moins glorifié que ne l’a été Archimède. Qui sait si l’illustre géomètre, absorbé par la recherche de son problème, n’avait pas une fille aussi attentive que Marthe, une ménagère aussi précautionneuse que Suzanne, et n’était pas protégé, dans ses calculs pour l’avancement de la science, par la sécurité de l’ignorance? Je me suis posé cette question depuis que j’ai connu le cas de M. Brière. Archimède n’entendait pas les détonations de l’artillerie; M. Brière les entendait. Il en était importuné quand le vent les apportait de son côté, et, plaçant avec plaisir des mots d’étymologie grecque, il fit plusieurs fois, à table, l’observation que le polygone de Yincennes abusait des expériences de pyrotechnie.
Un matin, c’était au commencement de décembre et la neige tombait abondamment, la rue retentit sourdement du galop d’un cheval qui s’arrêta devant la porte. Un cavalier, enveloppé d’un manteau, en descendit, attacha la .bride au pommeau de la grille et sonna. Marthe avait couru au vestibule. Elle vit entrer un jeune homme dont le casque et la barbe touffue, couverts de neige, cachaient presque les traits. Il s’avança vers le perron. Là, il ôta et secoua son manteau, secoua aussi son casque et s’essuya le visage. La porte du vestibule s’ouvrit et la jeune fille poussa un cri. Elle était en présence de Fernand.
LA VIANDE DE CHEVAL.
Table des matières
Confuse, et plus inquiète encore du cri qui lui avait échappé, Marthe croisa un doigt sur ses lèvres, et tâcha de faire signe au jeune homme de la suivre sans bruit. Ce n’était pas facile avec de grosses bottes de cavalerie. Elle monta l’escalier, alla chercher et avertir Suzanne, sous la protection de laquelle elle voulait se placer, puis entra dans son petit atelier, où brûlait un feu de charbon de terre. Il y avait justement trois chaises, où tous trois s’assirent en silence. C’était la pièce la plus éloignée du cabinet de M. Brière. Personne ne se hâtait de parler. Fernand en attendait la permission.
«Par quel miracle êtes-vous à Paris? dit enfin Marthe à voix basse. Est-ce que l’armée y serait entrée?
–Quelle armée? demanda Fernand surpris.
–Pardon, reprit Marthe. Nous vivons ici dans une complète ignorance des événements, nous ne lisons pas de journaux.
–Vous liriez les journaux que vous n’en sauriez pas davantage. Ils mentent toujours. C’est peut-être nécessaire pour soutenir le moral de la population, dont j’admire la patience, car elle souffre beaucoup. Vous devez subir aussi bien des privations?
–Des privations? Aucune.
–Comment? Vous vous accommodez de la viande de cheval?
–Quelle horreur! Je ne vous comprends pas. Je n’en ai mangé ni n’en mangerai de ma vie.
–Depuis plus d’un mois, Paris ne mange pas autre chose.»
Marthe regarda Suzanne, qui souriait.
«Mademoiselle en mange tous les jours sans s’en douter, dit Suzanne, et M. Brière aussi.»
Ceci aurait pu s’ajouter au chapitre de l’imagination, dans les élucubrations de psychologie de M. Brière. Marthe avait exprimé un jour une violente répulsion de dégoût contre l’hypothèse d’être condamnée à manger du cheval, en déclarant qu’elle préférait la famine, et cette répulsion avait suffi pour mettre tout le complot en péril. Suzanne en avait donc fait à elle seule un autre, et, ce qui n’était pas sans attester des talents culinaires d’un ordre élevé, elle avait réussi à prolonger l’illusion. La basse-conr commençait à s’épuiser, et il convenait de la ménager.
«Méchante, dit Marthe, tu m’as manqué de confiance. Je devine pourquoi, et je te pardonne.»
Puis s’adressant au jeune homme:
«Je vous croyais en Algérie. Depuis combien de jours êtes-vous donc ici?»
Le jeune homme sourit à son tour.
«On n’y connaît personne qui n’y soit que depuis plusieurs jours, répondit-il. J’y suis. oui, depuis bientôt trois mois.»
Marthe eut un mouvement de surprise où se mêlait un certain dépit.
«J’étais en effet en Algérie, bien loin de vous. Mon régiment a été rappelé. J’ai été désigné pour faire partie de l’état-major d’un des généraux qui défendent Paris, où je suis entré peu de jours avant le siège. Je suis constamment aux avant-postes, et je.ne soupçonnais pas que vous fussiez restée dans cette fournaise.
–Vous n’avez donc pas eu la pensée de vous en informer?
–Pardon, j’avais couru à la rue Cassette. Le portier est nouveau venu, et ne savait rien. Des voisins m’ont assuré que vous étiez réfugiée en Bretagne. Je l’ai cru. Je regrette que cela ne soit pas.
–En vérité? Vous n’êtes pas aimable. aujourd’hui, Fernand.»
L’accent dont ces courtes paroles furent prononcéès eut plusieurs nuances. Il avait eu le temps de passer de celui du reproche. presque à celui de la tendresse.
«Oui, reprit le jeune homme, attendri lui-même. J’aimerais mieux ne pas vous voir, et vous savoir en sûreté.
–Je ne le suis donc pas?»
Fernand rougit et s’aperçut de sa-faute. Il venait ébranler la sécurité de l’innocence, et sans aucune utilité, puisque la fuite n’était plus possible.
«Excusez-moi, dit-il, en s’efforçant de donner à son visage une expression sereine. J’ai la tête pleine de coups de canon, que j’y entends toujours retentir. Je ne réfléchis pas que vous êtes hors de la portée. des plus savants projectiles. Vous avez raison, la retraite est bien choisie, et vous n’y courez aucun danger.
–C’est vous qui courez des dangers journaliers, et vous ne m’ôterez pas désormais cette inquiétude.
–Oh! moi, cela ne compte pas, c’est mon métier.
–Pourquoi l’avez-vous choisi, ce métier?»
Marthe commettait à son tour une faute. Elle ne s’apercevait pas de l’inopportunité de l’observation. Un nuage passa sur le front du jeune homme, qui se contenta de répondre:
«Que j’aie eu tort ou non de le choisir, vous conviendrez que ce n’est pas le moment d’en changer.
–C’est juste, dit Marthe un peu troublée. Ainsi vous ne pensiez pas me trouver ici?
–Non. J’avais quelques heures de liberté. Je cherchais un but. Qui ne cherche pas un but dans un loisir, même s’il n’en cherche plus un dans la vie? Un souvenir, resté très présent, m’a fait éprouver le désir irrésistible de revoir cette maison. au moins une fois.»
L’entretien continua. Il avait un vif intérêt de part et d’autre. Il ne portait pas sur les événements. Fernand, résolu d’ailleurs à éviter d’alarmer la jeune fille, devait avouer qu’il n’était guère mieux renseigné qu’elle. Marthe apprit les deux expédients qui suppléaient à l’interruption des correspondances régulières, la poste en ballon et la poste aux pigeons. Je crois qu’ils ont été les seules expériences à peu près réussies d’une époque où s’est tant agité dans le vide le génie de l’invention. Marthe n’entretenait au dehors, non plus que son père, aucune correspondance quelconque. Ils étaient du petit nombre des lettrés qui n’écrivent pas de lettres. Ils n’avaient pas ressenti cette privation, qui a été une des plus cruelles souffrances du siège. Celui qui trace ce récit le sait, pour avoir été, pendant quatre mois et davantage, sans aucunes nouvelles de sa famille. J’étais réduit à des conjectures sur le lieu même de sa résidence. L’invasion avait envahi la province où je l’avais laissée sous un toit hospitalier, j’ignorais vers quelles régions elle avait pu fuir, j’adressais au hasard, dans des directions diverses, des lettres toujours sans réponse. Jamais je n’oublierai avec quel battement de cœur je déchirai l’enveloppe de la première dépêche, heureusement consolante, qui m’arrivait sur l’aile d’une colombe. Peu de jours plus tard, j’étais auprès d’une amie, d’une mère anxieuse, qui m’enviait encore mon bonheur comme un privilège, lorsqu’on lui apporta un message. «Lisez, s’écria-t-elle en me le passant, je n’en ai pas la force.» Et presque aussi tremblant qu’elle, au risque de la voir tomber brisée à mes pieds, je dus lire le message, qui ne fut mouillé que de larmes de joie.
Le bonheur est une chose relative et une chose fugitive. Le bombardement était dans toute sa fureur, les ruines s’entassaient autour de nous, Paris affamé allait succomber. Une mère, à qui ne manquaient pas, plus près d’elle, d’autres soucis, les oubliait pour s’enivrer, pendant quelques moments bien courts, à une coupe de délices.
Si l’on s’avisait de réunir les messages du siège, ce serait assurément un recueil dont la monotonie deviendrait vite fastidieuse. Mais cette monotonie serait celle des meilleurs sentiments de la famille. Devant tant de manifestations de la sollicitude et de la tendresse, un observateur chagrin se surprendrait à rendre à l’humanité son estime. Hélas! pour la lui retirer aussitôt, il n’aurait qu’à contempler l’occasion même de ces élans. Il n’aurait qu’à penser à la barbarie, à la sauvagerie de la guerre, à ce rassemblement d’un demi-million d’hommes arrachés à leurs propres foyers pour s’appliquer, à l’aide de toutes les ressources de la science, à tuer et affamer d’autres hommes.
La jeune fille écoutait Fernand sans faire ces réflexions. Elle n’attendait aucun pigeon, elle avait vu passer bien des ballons sans se douter qu’ils fussent des courriers de la poste. Elle raconta elle-même sa vie paisible et la quiétude dans laquelle était demeuré son père. Fernand était confondu. Il ne parvenait pas à se représenter qu’il y eût à Paris un enclos si bien muré que les émotions journalières du siège y fussent ignorées. Il se demandait s’il avait rêvé, ou s’il rêvait maintenant.
«Philosophia!» s’écria-t-il en tirant sa montre. «J’en ai besoin, moi aussi, de philosophie, surtout pour vous quitter. Quand vous reverrai-je?»
Il ajouta tristement:
«Et à quoi bon vous revoir? Il vaudrait mieux tâcher dé vous oublier.
–Moi, je ne vous oublierai pas,» répondit la jeune fille.
Fernand se leva, Marthe lui tendit une main qu’il baisa, et il se dirigea vers la porte.
«J’y songe, dit-il. Veuillez me donner votre adresse écrite. On ne sait pas les hasards. Je pourrais avoir une occasion. «
Il allait dire: de vous protéger. Il se retint. Marthe détacha d’un album une fleur qu’elle avait peinte. Elle inscrivit sous la fleur une date, une adresse sans signature, mais avec ces mots: «Gardez-la, et que Dieu vous garde.» Le jeune homme la serra dans un portefeuille et descendit lentement l’escalier. Il traversa la cour sous les yeux de Marthe. Avant de disparaître, il se retourna. Puis on entendit le galop de son cheval. La neige tombait toujours, et cette fois les empreintes furent vite effacées.
Le bruit du galop, celui des pas de Fernand sur l’escalier, des portes ouvertes et refermées, avaient laissé à Marthe un grand trouble. Elle balaya soigneusement les traces humides restées dans le vestibule, remonta et essaya de jouer du piano pour donner à sa physionomie le temps de se reposer, à son cœur celui de se calmer. Suzanne s’était retirée discrètement et en silence. Le jour tombait, Marthe se décida enfin à passer dans le cabinet de travail de son père; elle avait le prétexte d’aller, suivant son habitude, lui allumer une lampe. Que répondrait-elle, si son père avait remarqué une visite et demandait par extraordinaire une explication? Il lui sembla que M. Brière fixait sur elle un regard scrutateur, et elle baissa les yeux. Peut-être était-ce encore un effet de l’imagination. M. Brière ne dit rien et parut s’absorber dans son travail. Marthe sortit rassurée, et courut rassurer aussi Suzanne. Au repas, il y eut bien d’abord un peu de gêne, que dissipa Suzanne par l’animation de son babil. Quand on servit un plat dont Marthe ne pouvait plus ignorer le déguisement, elle n’osa pas regarder Suzanne. Elle hésita un moment. Il s’engagea une de ces luttes terribles de la volonté contre la nature, de l’esprit contre la matière, qui sont un spectacle pour les philosophes,–et pour les anges. Si les anges la voyaient, le philosophe ne la voyait pas. L’esprit eut le triomphe, et la jeune fille, en portant vaillamment à ses lèvres une tranche de cheval, accomplissait un acte héroïque de piété filiale.
LES PANTOUFLARDS.
Table des matières
On comprend que s’il avait pris à M. Brière la singulière fantaisie d’écrircs ses mémoires, ce n’est pas à lui qu’il aurait fallu demander l’histoire anecdotique du siègede Paris. Ce n’aurait pas été non plus à Marthe ni même à Fernand. On connaît le récit de la bataille de Solferino, racontée par un dragon, lequel y était bien. Son cheval s’étant déferré, il était resté en arrière, cherchant de tous côtés un maréchal, autre que Niel ou Canrobert. Il avait passé la journée entière à cette recherche dont il décrivait les péripéties. C’était pour lui la bataille de ’Solferino. Fernand avait eu certainement à la défense une part plus militante et plus sérieuse, mais nécessairement localisée. La fumée même du combat ne permet pas aux combattants de voir loin. D’ailleurs, tout acteur secondaire d’un drame ne sait que son rôle, et c’est la vue du spectateur qui embrasse tous les personnages.
J’ai été, je l’ai déjà dit, spectateur de ce drame étrange. J’étais à Paris pendant le siège. «Tout le temps? me demandait avec sympathie une femme douée de quelque ingénuité.–Oui, madame, tout le temps.» J’étais forcément oisif comme tant d’autres, on verra tout à l’heure à quoi s’est borné mon rôle actif. J’étais moins excité, plus froidement observateur que quelques-uns. J’observais. Peut-être le lecteur me pardonnera de laisser un moment Marthe dans sa retraite pour retracer quelques souvenirs personnels d’un temps qui s’efface rapidement. Ce n’est pas un hors-d’œuvre, puisque ce sera la peinture des fonds, du ciel nébuleux, du paysage tourmenté au centre duquel rayonne, gardant la paix du foyer de son père, la pure figure d’une jeune fille.
Après avoir cru mettre ma famille en lieu sûr, j’étais rentré à Paris, cédant au point d’honneur qui semblait interdire aux hommes de le déserter. J’avais convié un vieil ami, pareillement isolé, à venir partager mon feu parcimonieux et ma maigre pitance. Nous étions donc deux pour échanger nos idées attristées, pour tromper l’ennui des longs jours par la lecture, par les cartes ou par le travail, pour nous quereller quelquefois. Il était d’humeur plus ardente que moi, ou de tempérament plus belliqueux. Bien qu’il eût trois fils sous les drapeaux, il était du parti des outranciers. Il avait applaudi le mot funeste: «Pas une pierre, pas un pouce.» J’avais, la suite l’a montré, une vue plus nette de la situation. J’inclinais vers une diplomatie moins péremptoire, vers une certaine résignation moins ajournée, qui n’aurait pas été réduite à subir d’aussi dures conditions. J’étais donc exposé à l’injure qui atteignait les capitulards. Ces deux tendances, qui se combattaient partout, se combattaient aussi sous mon toit; et comme une longue réclusion agace les nerfs en menaçant d’aigrir les caractères, je bénis le ciel que nos disputes aient pu demeurer amicales. Nous nous séparions plusieurs heures de la journée, afin d’aller, chacun de son côté, vaquer à je ne sais quelles occupations devenues à peu près nominales, qui avaient l’avantage d’être une sorte de devoir. Un devoir à remplir est souvent un grand bienfait. Nous nous retrouvions aux repas, chacun rapportant son bagage de nouvelles suspectes et d’informations frelatées, sans compter les mensonges imprimés, débités pour un sou.
Je rapportais parfois quelque chose de plus substantiel. Une occupation qui n’était pas nominale consistait à faire une tournée chez les marchands de comestibles. On s’étonnera que je dise,–et c’est cependant l’exacte vérité,–que ces tournées participaient de l’intérêt et de l’imprévu de la chasse. Rien de plus inégal que l’approvisionnement journalier des magasins de Chevét, de Potel et de leurs émules moins fameux. Ces honnêtes industriels allaient eux-mêmes à la chasse et mettaient des limiers en campagne, dépistant çà et là une vache cachée ou flairant un fromage, séduisant des détenteurs de conserves ou décidant des accapareurs. Il se fabriquait des pâtés invraisemblables. Le gibier qu’on ne découvrait pas un jour en battant tous les buissons, on avait chance de le lever le lendemain. Si je rentrais souvent bredouille, j’ai eu des joies de rhétoricien en vacances introduisant un faisan dans son carnier. Seulement, il ne fallait pas marchander.
Comme c’était le seul luxe qu’on se permît, j’ai observé que, malgré le haut prix des subsistances, la vie de Paris a été, en définitive, très économique –pendant le siège. On n’achetait rien, on ne renouvelait rien, on usait ses vieux habits de l’hiver précédent et son vieux linge, on n’allait pas au spectacle ni au bal, non plus qu’en villégiature, on ne donnait pas de dîners, on n’avait pas ou l’on ne prenait pas de voitures, par la raison que les chevaux étaient mangés. Les occasions de dépense manquaient, et l’on ne payait même son loyer que si l’on y mettait une exquise délicatesse.
Le soir, quand le gaz fut éteint, faute de charbon, quand surtout fut venu le moment psychologique du bombardement, l’aspect de la grande cité était lugubre. Le roulement des voitures n’était plus un obstacle au retentissement des détonations de l’artillerie, qui faisait trembler mes vitres. On ne sortait pas, on ne se visitait pas, il y avait interruption des habitudes de la sociabilité, et la société polie offrait d’ailleurs cette singularité qu’elle était presque entièrement dépourvue de femmes. L’amie dont j’ai dit les angoisses maternelles était la seule femme avec qui j’aie conversé pendant plusieurs mois. J’essayais de lire, j’essayais d’écrire, au bruit du canon. Que lisais-je? Le Projet de traité de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre. Je trouvais piquant d’étudier à une pareille heure cette chimère. L’exemplaire qui m’avait été confié avait des fleurs de lis sur sa reliure; il était maculé de plusieurs estampilles qui attestaient son histoire, non achevée, grâce à ma fantaisie. Il appartenait à la bibliothèque du Louvre, détruite par le pétrole avant que je l’y eusse réintégré, en sorte que, circonstance bizarre, la guerre a sauvé des flammes un volume: le rêve de la paix perpétuelle. Qu’écrivais-je? D’autres rêves. Je traçais les règles d’une république idéale, rationnelle, libérale, respectueuse de tous les droits, d’une république qui, si elle était bien différente de celle de Platon, ne différait guère moins de celle que je suis condamné à subir. J’ai communiqué depuis à quelques personnes, je me suis même amusé à faire imprimer mon projet de constitution. J’ai la confusion d’avouer que je n’ai eu que deux disciples. Ce n’est pas assez dans un pays de suffrage universel. Je me console en pensant que Platon n’en aurait pas un seul,–pas même M. Brière.
Il y avait bien, de temps en temps, quelques distractions à la vie monotone des assiégés. Les unes étaient émouvantes et graves. Chacun avait, parmi les corps belligérants ou aux états-majors des secteurs, de jeunes amis, des parents, des neveux, sinon des fils. On allait les visiter dans leurs campements, trop heureux quand on ne les cherchait pas aux ambulances. J’ai fait ainsi plusieurs expéditions, je devrais dire plusieurs longues promenades aux avant-postes. D’autres distractions étaient presque plaisantes. Dans une population surexcitée, trompée, affolée, où, à mesure que les estomacs étaient plus vides, les cerveaux se remplissaient davantage de visions et de fumées alternatives, le burlesque avait sa place et le patriotisme devait se mêler parfois à la bouffonnerie. J’ai vu les enthousiasmes prodigués sur la place de la Concorde à la statue de Strasbourg, à l’idole chargée de lauriers et de couronnes, assourdie de clameurs et de discours. J’ai vu, dans nos carrefours, des municipaux en écharpe grelottant devant des tréteaux, sollicitant la libéralité publique, et recevant de gros sous pour fondre des canons. Des stratégistes de club avaient découvert qu’il nous manquait seulement quelques canons pour repousser les Prussiens jusqu’à Berlin et au delà, et l’on demandait, à l’ombre d’un drapeau, ces canons aux gros sous des passants. J’ai vu des pelotons d’amazones, ou de cantinières, rivalisant de bizarrerie dans le costume, .verser la gloire et l’eau-de-vie aux intrépides défenseurs de remparts qu’on n’attaquait pas. J’ai lu des motions extravagantes, j’ai lu, hélas! les harangues officielles.
J’ai assisté, dans les salons du ministère de l’instruction publique, à une vente au profit des victimes de la guerre. Le bombardement était dans toute sa force. La cruelle solennité du moment ne sauvait pas et rendait plus choquant le caractère de frivolité qu’ont d’ordinaire ces sortes de représentations, où la vanité prend le prétexte de la charité. Les dames de la république, vêtues de deuil, afin d’afficher le deuil de la patrie, caquetaient et minaudaient devant leurs comptoirs pour attirer les acheteurs, heureuses de s’essayer au rôle de marquises, en plein faubourg Saint-Germain. Un écriteau désignait par son nom chacune d’elles, ainsi qu’à la halle. Je me rappelais le mot attribué vingt ans plus tôt à la citoyenne Flocon: C’est nous qui sont les princesses. Beaucoup d’œillades provoquaient M. Henri de Rochefort, qui papillonnait autour des comptoirs, en lançant, aux citoyennes habillées de noir, des galanteries de talons rouges. D’autres œillades s’adressaient à la bourse du financier Cernuschi. Afin qu’il ne manquât rien à la couleur locale, des comestibles, en grand nombre, figuraient à la vente, comme objets de prix; des jambons, merveille rare, des boîtes de conserves et des sacs de lentilles. C’était bien le temps où Ésaü aurait fait un bon marché en troquant son droit d’aînesse, qui ne valait rien, contre un farineux très apprécié. J’ai eu le choix entre un autographe de Victor Hugo et un fromage de Gruyère. On m’excusera d’avoir préféré le fromage. J’ai rapporté un second objet, un très beau christ de buis sculpté. On s’étonnera que je l’aie trouvé là. La vérité me force à dire qu’il était caché. La vendeuse, qui me connaissait un peu, l’exhiba mystérieusement en m’apercevant. Elle m’avait fait l’honneur de me le destiner; elle crut devoir l’accompagner d’une phrase de religiosité sentimentale et démocratique.
Je demande à rappeler encore un souvenir personnel, qui a eu quelque chose de piquant et de touchant à la fois. La supérieure des sœurs de Charité de mon quartier s’introduisit un jour dans ma cuisine, en s’enquérant si j’avais eu la précaution de quelques approvisionnements, si je n’étais pas réduit à la portion trop strictement congrue. A l’aspect de la. cornette de Saint-Vincent de Paul, ma prudente ménagère ne douta pas qu’elle ne fût en présence d’une solliciteuse. Elle crut habile de me représenter comme dénué de tout et presque affamé, ne subsistant que des distributions rationnées de pain sec et de viande de cheval. Une heure après, une autre cornette déposait à ma porte quelques provisions. C’était de moi que ma pieuse voisine avait pris souci, c’était à moi qu’elle faisait la charité. J’allai aussitôt protester contre une ruse que la loyauté m’obligeait à désavouer. Je n’étais pas trop à plaindre; j’avais encore dans mon jardin une demi-douzaine de volailles, ni plus ni moins que M. Brière. C’était un rare privilège. Jelesménageais. Jusqu’à la fin du siège, j’ai pu, chaque dimanche, offrir à deux amis la faveur de partager, avec mon hôte etmoi, le rêve réalisé du Béarnais. Deux poulets, désormais sacrés, ont même survécu. Je les ai transportés à la campagne, oùils ont continué de jouir d’une immunité que n’ont pas respectée le renard pour l’un, et la vieillesse pour le dernier. Ah! si les poules savaient écrire et observer! Si elles avaient le sentiment des dangers auxquels elles échappent! Quels mémoires émouvants seraient ceux des deux survivantes du siège!
Je reviens à ma bonne sœur. Elle sourit, sous sa coiffe, de la ruse qui avait répondu à la sienne; elle ne voulut pas avoir le démenti de son attention, à laquelle je dus trouver des compensations pour ses pauvres, et je m’honore, peut-être avec une plus sincère reconnaissance que bien d’autres assistés, d’avoir été secouru parla maison de charité de mon voisinage.
Mais, de tous ces souvenirs, celui qui m’a laissé l’impression la plus vive et mérite le mieux d’aller à la postérité est l’anecdote qui me reste à retracer. Il faut que ma modestie se résolve à le dire, il faut que le lecteur me le pardonne: j’en ai été l’incontestable héros. Il est vrai que c’est dans une pièce du genre héroï-comique.
On sait de combien peu de secours ont été, pour la défense de Paris, les centaines de mille hommes enrôlés sous les drapeaux de la garde nationale. A la suite de quatre mois d’exercices inutiles, d’élections et de promenades, le sacrifice de quelques bataillons de braves gens, lors de la sortie in extremis de Buzenval, a jeté sur l’institution un manteau de pourpre, bientôt recouvert d’un autre manteau plus tristement sanglant, qui l’a étouffée. Je souhaite qu’elle ne ressuscite jamais. Je m’étonne que les Prudhommes de la tradition révolutionnaire, si dévots à toutes les rengaines, n’en aient pas encore demandé le rétablissement.
Je dois avouer que je n’avais aucun goût pour l’institution. Je l’avais trop amplement pratiquée, à ses moins mauvais jours, en1848et1849. Dispensé d’y reprendre un service actif au milieu d’une génération nouvelle, j’étais allé, dès le commencement du siège, m’enrôler dans un corps qui s’organisait avec une sorte de spontanéité en plusieurs quartiers, sous le nom de garde urbaine, pour suppléer la police absente et faire un service d’ordre localisé. Je n’ai pas su au juste quel lien, s’il y en avait un, rattachait entre elles les diverses compagnies de cette milice, quelle en était la constitution officielle, ni à quel commandement supérieur nous étions censés obéir. Peut-être personne ne l’a su mieux que moi. Ma compagnie se composait d’environ trois cents hommes, tous du même quartier, dont quelques-uns d’un âge très avancé, qui n’étaient pas les moins vaillants de propos, quelques autres, au contraire, bien jeunes pour s’être faufilés dans nos rangs. Ceux-ci, d’allures plus modestes, redoutant les observations désobligeantes, prétextaient des raisons de santé. On n’y regardait pas de près, on ne demandait pas de certificats ni d’actes de naissance. Nous étions tous de si bonne volonté! On n’était pas plus exigeant pour l’uniforme, qui se bornait réglementairement auképi, notre commandant étant chapelier de son état, et fournissant la coiffure au plus juste prix. Le képi faisait l’homme; nos vieillards se promenaient volontiers sous cet insigne, qui donnait droit à un certain respect, en marquant un défenseur de la patrie. Le commandant s’était improvisé en organisant la compagnie. Bien qu’il eût le titre de délégué, nous l’honorions de celui de capitaine, qu’il savourait complaisamment, et justifiait en se fabriquant un képi galonné. Mais la contagion de la fièvre électorale intermittente, qui a été une des épidémies du siège, et pas la seule, ayant gagné notre compagnie, le scrutin renversa, malgré son initiative d’organisateur, l’infortuné chapelier qui manquait de prestige, et le remplaça par un personnage plus pompeux. Nous eûmes aussi à distribuer des galons de sergents et de caporaux.
Mes camarades, outre un ancien conseiller d’État, qu’on appelait M. le baron, un rédacteur du Journal des Débats, un savant bibliothécaire, un ancien notaire, un vieux juge en retraite, qui devait être mon rival déconfit dans le glorieux tournoi que je raconte, étaient des employés, de petits boutiquiers, des ouvriers en chambre, des domestiques laissés à la garde d’appartements déserts, et, en très grand nombre, tous les portiers du quartier, sans distinction d’âge. Onréputaitqu’ils avaient des motifs légitimes de ne pas s’éloigner vingt-quatre heures du cordon, pour voler à la défense des remparts. On ne manquait pas d’hommes dans les bataillons, tandis qu’on manquait absolument de police. Nous apportions d’ailleurs une économie, et aucun de nous ne recevait les trente sous. Nous apportions aussi une économie d’armes. Nous n’avons jamais su comment est faite une cartouche, et, pour trois cents hommes, nous avions une vingtaine de vieux fusils hors de service, rangés au râtelier, dans le poste qu’on nous avait assigné. C’était une boutique vacante, à l’angle du boulevard Haussmann et de la rue de Miroménil. Je ne sais quelle fatalité a pesé sur cette boutique, quels fantômes de guerre, ou quels miasmes de corps de garde, en ont longtemps écarté les locataires. Pendant huit ans, elle est restée à louer, et je lisais chaque jour, en passant, ces mots: GARDE URBAINE, peints à l’huile sur le pan coupé de la muraille, qui me rappelaient ma gloire. Il n’a rien fallu de moins que les acides d’un dégraisseur pour nettoyer enfin la place en volatilisant le sortilège.
On avait dressé une guérite sur le trottoir du boulevard. C’est là que, durant quatre longs mois, tantôt réfugié sous la guérite pour m’abriter de la neige, tantôt marchant pour me réchauffer, j’ai passé bien des heures de méditation solitaire, en observant les mœurs de cette population oisive et surexcitée, transie de froid, mal nourrie et plus tard presque affamée, dont il est juste de dire que la résignation a été la remarquable vertu. On entendait peu de murmures, on voyait très peu de désordres. La nuit, l’obscurité était profonde. Quelques rares feux follets de lanternes se croisaient dans la brume, quand l’heure n’était pas trop avancée. Profond aussi était le silence, lorsqu’il n’était pas troublé par les détonations de l’artillerie.
Notre poste fournissait quelques patrouilles nocturnes, qui nous embarrassaient de quelques ivrognes. Mais notre principale utilité, qui a été sérieuse, était de faire faire la queue aux cuisinières et aux ménagères, à la porte des boulangeries et des boucheries. C’était ce qui remplaçait la queue des théâtres pour la pièce en vogue. Je ne regardais pas sans attendrissement ces pauvres femmes, exposées à toutes les intempéries, attendant plusieurs heures leur tour, avant de pouvoir emporter le pain de paille hachée ou le morceau de cheval. Notre quartier demeurait très paisible, et la sentinelle était rarement dérangée, sinon pour diriger dans leur route des passants égarés. Parfois cependant elle criait: Aux armes! en entendant un bruit de musique ou de tambours. Vite nous saisissions au râtelier les vingt vieux fusils, et nous nous rangions sur le trottoir pour faire honneur à un bataillon de garde nationale qui allait aux remparts en grand tapage, précédé d’un peloton d’amazones, aux bidons d’eau-de-vie bariolés et aux costumes fantaisistes.
Ces guerriers, à qui leurs officiers, l’épée nue, commandaient de nous rendre la politesse, nous témoignaient, du haut de leur vaillance, quelques dédains. Il nous appelaient les pantouflards. Du haut de notre désintéressement, nous les appelions les trente-sous. Il ne m’est pas démontré que leurs services soldés aient été plus utiles que les nôtres à la défense, qu’ils aient couru plus de dangers que nous ni mieux mérité la couronne obsidionale, mais je reconnais que le mot de pantouflards était assez bien inventé. Si nous faisions la guerre nous-mêmes, il est certain que c’était en robe de chambre; nos armoiries auraient pu être une paire de pantoufles, avecle képi pour cimier. La discipline n’était pas sévère, et chacun rentrait chez soi un peu selon son bon plaisir, en négociant des arrangements pour que la guérite ne fût pas déserte. Chaque fois que j’étais de garde, je gratifiais le poste de deux jeux de cartes, moyennantquoi je jouissais de quelques faveurs. Un portier, qui était mon caporal, m’honorait d’une bienveillance empressée dont j’ignorais le mobile. Un jour, il vint m’offrir mystérieusement, au prix modeste de. soixante francs, un lapin de chou qu’il avait fait la spéculation de conserver et qu’il ne pouvait plus aisément nourrir. Je lui conseillai d’attendre encore avant de liquider son opération.
La Fontaine a eu bien tort de dire que ventre affamé n’a pas d’oreilles. Les estomacs creux du siège de Paris étaient tout oreilles et tout yeux, avides d’entendre des nouvelles et de lire des journaux, gobant les bulletins de l’état-major, avalant les petits succès quotidiens, savourant la joie de deux prisonniers ramassés par hasard, et se .repaissant de canards aux filets bien plus succulents encore, bien que fantastiques. C’est ainsi, je l’ai déjà dit, que se soutenait le moral de la population. Je citerai, entre mille, un exemple dont je fus extrêmement frappé. C’était à la fin de décembre, nous étions perdus sans ressources, près de succomber. Par un froid de douze degrés, je faisais les cent pas devant la guérite, quand vint à passer un homme transi et mal vêtu, j’énonçai une banalité sur la rigueur de la température. «Tant mieux, s’écria-t-il, va-t-il en crever de froid de ces Prussiens, quand nous allons les poursuivre! Il n’en rentrera guère dans leur pays.» Je restai stupéfait, partagé entre l’admiration et la pitié. Cet homme croyait sincèrement, pour l’avoir lu dans un journal à un sou, que nous étions près de la délivrance, de la victoire, de la déroute de l’armée ennemie. Il le croyait, et c’est pour cela qu’il ne se plaignait pas de ses souffrances et qu’il se réjouissait de la rigueur du froid. Le nom de cet homme était légion, ou plutôt multitude; un million d’hommes pensaient comme lui. Je n’essayai pas de le détromper. A quoi bon? D’ailleurs il ne m’aurait pas cru et il m’aurait injurié.
Pourtant les gazettes ne pouvaient pas empêcher une nouvelle accablante, la reddition de Metz, la reprise d’Orléans ou celle du Bourget, de venir de temps en temps, et trop souvent, percer la croûte épaisse des illusions, déconcerter, sinon décourager les espérances. Les journées où se sont répandues ces nouvelles sinistres, et qui, en fait, se sont trouvées habituellement des dimanches, ont été assurément les plus cruelles que nous ayons traversées.
C’est à une de ces journées néfastes que se rapporte mon anecdote.
On venait d’apprendre ainsi un gros désastre; la douleur patriotique était immense. Sous l’émotion de celte douleur, mon camarade, le juge en retraite, alors âgé de soixante-sept ans, imagina de rédiger, dans son cabinet, une éloquente adresse au général Trochu, par laquelle la garde urbaine offrait ses services actifs et militaires pour la grande sortie torrentielle qui devait balayer les envahisseurs. Les pantouflards étaient humiliés de se borner à garder l’angle de la rue de Miroménil, qui saurait se garder sans eux. Ils brûlaient de présenter, en rase campagne, leurs poitrines à l’ennemi. Électrisé par sa prose, le vieux juge entra au poste, la lut, et demanda la signature des membres présents. Pas un n’osa refuser.
C’était un dimanche. Le lendemain, le héros reparut au poste pour recueillir la signature des nouveaux venus. A raison d’une trentaine d’hommes par jour, le service revenait tous les neuf jours: il aurait fallu neuf jours pour obtenir par ce procédé toutes les signatures.
La délivrance de Paris par le torrent des pantouflards aurait donc été retardée de neuf jours. On en fit timidement l’observation, et quelques hésitations, d’une autre nature peut-être, se produisirent. On jugea que, pour chose de cette importance, une réunion plénière de toute la compagnie était opportune. La réunion eut lieu le mardi soir, dans la salle des écoles des Frères, rue Malesherbes, aujourd’hui rue du Général-Foy. On voit que je précise. Je n’invente pas un détail. Aucune invention ne vaudrait la simplicité sublime de la vérité historique. La compagnie des pantouflards était au grand complet, grave, silencieuse, frémissante sous une émotion contenue. L’angle de la rue de Miroménil fut ce soir-là mal gardé. Heureusement M. de Bismarck ne l’a pas su. Un bureau avait été formé; l’ancien conseiller d’État, M. le baron, présidait. A sa gauche était assis Perrin Dandin, fier, radieux, serrant dans la main son éloquent papier et s’apprêtant au triomphe. Je pris place sans rien dire à droite, comme pour m’improviser scrutateur et faire face à l’assemblée.
On ouvrit la séance. Le président en exposa en peu de mots le but, qui n’était ignoré de personne, et donna la parole au vieux juge. Celui-ci se leva, toussa, déploya ses lunettes, déploya son papier et le lut avec emphase, quoique d’une voix un peu chevrotante. Quand il eut fini, malgré la vulgarité des gros mots de chauvinisme qui manquent rarement leur effet, il n’y eut pas un seul applaudissement. L’assemblée était morne et frappée de stupeur, on n’entendait pas même un chuchotement. Personne n’osait discuter, et faute de contradiction on allait signer. Signer quoi, grand Dieu? L’offre de braver avec nos képis et nos parapluies les canons Krupp et la mousqueterie des Allemands. Courage difficile, moins difficile, paraissait-il, que celui de dire publiquement à Perrin Dandin qu’il radotait.
Je m’amusai quelque temps de cette angoisse, puis je me levai en demandant la parole. J’observai aussitôt une sorte de soulagement de l’assemblée, qui reprenait haleine. Au moins une discussion allait s’engager, au moins nous ne serions pas égorgés sans phrases. Je tâchai de me souvenir des préceptes de la rhétorique, et pensai que l’insinuation serait plus de saison quel’exorde ex abrupto de la première Catilinaire. Bien que Perrin Dandin projetât de nous mettre tous en chair à pâté, il eût été un peu fort de le dénoncer comme un Catilina.
«Messieurs, dis-je d’une voix que je m’efforçai de rendre caressante,–entre pantouflards nous ne nous traitions pas de citoyens,–si je m’étais trouvé dimanche de service au poste, j’aurais signé l’éloquente adresse qu’un élan de patriotisme avait inspirée à notre excellent camarade. Il y a des moments dans la vie où l’on n’a pas, où l’on ne veut pas prendre le temps de réfléchir. On cède à l’entraînement irrésistible d’un sentiment généreux. Nous étions dans un de ces moments de crise aiguë. Moi aussi j’aurais subi l’entraînement, j’aurais éprouvé le besoin d’offrir à la Défense nationale, dans une circonstance douloureuse, le faible tribut de mon dévouement. Deux jours se sont passés, pendant lesquels la réflexion est venue nécessairement à vos esprits et au mien; je me demande si la démarche qu’on nous conseille est bien opportune, si même elle paraîtra de nature à pouvoir être suivie d’effet.»
Il y eut dans la salle un mouvement de détente et un murmure approbateur. Je continuai:
«Faut-il vous le dire, mes chers camarades? Je me demande si le général Trochu, assailli de tant de soucis, aura le temps de lire l’adresse de la garde urbaine du quartier de l’Europe. J’en doute fort. L’adresse sera lue par quelque jeune officier d’ordonnance, qui sourira peut-être de nos prétentions militaires. Et, de bonne foi, que sommes-nous au point de vue militaire? Nous n’avons pas d’officiers et nous n’avons pas de fusils; nous avons en revanche quelques rhumatismes. (Sourires dans l’auditoire.)
«Si l’on nous mettait des armes dans les mains, nous ne saurions pas nous en servir. Y en a-t-il un parmi nous qui sache charger un chassepot? Je confesse humblement que ce n’est pas moi. (Nouveaux sourires.) Il nous faudrait faire l’exercice pendant plusieurs mois, et, lorsque la guerre serait finie, nous serions encore de jeunes conscrits. (Rires plus accentués.) Voici, d’ailleurs, où je vois le danger de la démarche. On ne nous enverra pas à la guerre, mais on pourra nous envoyer garder des murailles ou des mairies loin de nos demeures. Cela ne vous amuserait pas, n’est-il pas vrai? Ni moi non plus. (Mouvement prononcé d’assentiment.) Croyez-moi, Messieurs, ne forçons pas notre talent. S’il y a quelques-uns de vous qui se sentent en état de faire la guerre demain, ils sont libres d’aller s’enrôler individuellement dans les bataillons de marche, et je les invite à se déclarer.»(Profond silence.) Après une pause, je reprends: «En masse, nous sommes très utiles là où nous sommes, nous serions gênants ailleurs. La bonne volonté qui nous anime tous ne suffit pas. Nous serions, je le crains, d’assez mauvais soldats, tandis que nous sommes sans rivaux, et impossibles à remplacer, pour faire faire la queue aux cuisinières.»
Ici, l’assemblée se livre à une bruyante hilarité mêlée d’applaudissements, et je me sens assez maître de mon auditoire pour risquer les grands effets de la péroraison.
«Mes chers camarades, attendons les ordres du gouvernement de la Défense nationale, et promettons-nous de ne pas lui marchander notre dévouement, mais n’allons pas l’offrir sous une forme où il ne serait pas jugé acceptable. Quant à moi, j’en suis tellement pénétré, qu’alors même que vous auriez tous signé, alors que je resterais seul, j’aurais le courage (enflant la voix), oui, Messieurs, le courage de refuser ma signature.»
A ces mots, je me rassieds, et un délire d’enthousiasme s’empare de l’assemblée des pantouflards. Les salves d’applaudissements éclatent, se prolongent, se répètent; on se lève en tumulte, on m’entoure, on m’étreint les mains. Les plus ardents étaient les infortunés qui avaient signé le dimanche et qui n’en dormaient plus depuis deux jours. Le président agite sa sonnette et a grande peine à obtenir un moment de silence. Perrin Dandin balbutie quelques paroles. «Je crois inutile d’insister, dit-il, en présence de l’accueil qu’a reçu l’allocution de l’orateur.» Là-dessus il reploie son papier, le remet piteusement dans sa poche et s’esquive plein de confusion. M. le baron fait consciencieusement l’observation que, le projet d’adresse étant retiré, et rien autre chose n’étant à l’ordre du jour, la séance est levée. Les salves d’applaudissements recommencent, on me congratule de toutes parts.
«Ah! Monsieur, disent les uns,–quel bonheur que vous vous soyez trouvé là!–Ah! monsieur le comte, disent les plus émus, comme vous avez bien parlé!» Je cherche à me retirer modestement, je passe entre deux haies de mains qui applaudissent encore. Non, jamais je ne reçus, jamais je ne recevrai une pareille ovation. Elle eût éLé moindre, si j’avais conduit les pantouflards à la victoire. S’il y avait eu là un pavois et des lauriers, on m’aurait porte en triomphe.
Dans l’auditoire était mon vieux domestique, qui faisait partie de ce noble corps. Le digne homme n’accompagna pas ma retraite; il était trop heureux de jouir de mon succès dont il était fier; on le pressait de questions sur mon compte, on le félicitait de servir un si grand orateur. Je sus par lui, le lendemain, que la salle ne s’était que lentement évacuée. Pourtant les maris auraient dû être impatients d’aller calmer les anxiétés de leurs chastes épouses, qui les avaient crus voués aux obus prussiens par la jactance indiscrète de Perrin Dandin. Il y aura eu à domicile de nouveaux échos de mon succès, et le monde ignorera toujours dans combien d’épanchements intimes mon nom a été célébré.
J’avais été jusqu’à ce moment totalement inconnu de plus des neuf dixièmes des membres de ma compagnie. On comprend que je devins l’objet d’une grande notoriété et d’une haute considération. Quel dommage qu’il n’y ait pas eu d’élections le lendemain! J’aurais eu beaucoup de chances d’être bombardé capitaine, on n’aurait voulu être mené au combat que par moi. On n’eut à m’offrir que des galons de sergent, que j’eus la modestie de refuser.
Voilà comment j’ai eu la gloire de sauver la vie à trois cents hommes à la fois. Je défie de citer un sauveteur, parmi les plus médaillés, qui en ait fait autant. Je n’ai sollicité pour cela aucun prix Montyon ni aucun ruban, pas même la médaille militaire. Je ne les avais sauvés que d’un ridicule, celui de signer une adresse bouffonne; je leur en avais donné un autre, celui de l’enthousiasme qu’ils me prodiguaient:
Ce que mon anecdote a de sérieux, c’est de montrer combien, dans les temps troublés, peuvent manquer le bon sens et la calme possession de soi-même; combien il est parfois difficile d’oser dire cequ’onpense; combien au contraire il est facile d’être conduit à une forfanterie par une faiblesse. J’ignore si le vieux juge, que je n’ai pas connu autrement, était sincère dans son élan le dimanche, ou s’il l’était encore le mardi; s’il était un Prudhomme naïf ou un vaillant vieillard, comme on en a vu quelques exemples vraiment héroïques. Le marquis de Coriolis, tué à la sortie de Buzenval, était juste du même âge. Il n’avait rédigé aucune adresse patriotique. Vieux chasseur, il s’était contenté de prendre son fusil pour marcher àl’ennemi avec les jeunes. Je n’ai pas ouï dire que Perrin Dandin fût à ses côtés, et je crois bien que la démonstration lui a suffi. Peut-être aspirait-il simplement à lalire dans les journaux, avec mention de son initiative. A moins d’une illusion sénile, il ne pouvait pas penser que le général Trochu aurait la sottise d’en tenir compte. Aussi l’effroi des camarades était risible. Malgré cet effroi, ils auraient tous signé, signé par faiblesse et par la pusillanimité du respect humain.
Je ne me fais non plus aucune illusion personnelle sur mon succès. Tout éclatant qu’il a été, il a tenu à la chance que j’ai eue de ne pas rencontrer en face de moi un orateur de club à la faconde passionnée, ambitieux d’un nom et d’une situation dans la démocratie. Si cet homme s’était rencontré, il m’aurait battu, il aurait retourné en sa faveur les applaudissements, il m’aurait conspué, et qui sait? afin de ne pas paraître le seul poltron d’entre les pantouflards, l’aristo sans patriotisme et le capitulard, j’aurais peut-être été amené. à signer, comme les autres, la prose inepte de Perrin Dandin.
Peu de semaines après, Paris affamé succombait. Perrin Dandin a dû penser que c’est par ma faute. Mea culpa. J’avais arrêté le torrent des pantouflards. Je n’en ai pas trop de remords. On n’a pas oublié qu’un article de la capitulation, expressément dicté par nos vainqueurs, a été le désarmement immédiat de tous les corps autres que celui de la garde nationale. Sur l’insistance éplorée de M. Jules Favre, celle-ci put garder ses armes, dont elle a fait l’aimable usage que chacun sait. S’il avait daigné penser à nous, je suppose qu’il aurait obtenu la même faveur pour les pantouflards. Peut-être est-il plus excusable de cet oubli qu’il ne l’a été d’autres distractions. Ce qui est certain, c’est que la garde urbaine, étant un corps franc, je n’ai pas dit un corps de francs-tireurs, se trouva dissoute par la capitulation. Elle ne se réunit plus, et le redoutable arsenal du coin de la rue de Miroménil resta fermé. On ignore ce que sont devenus les vingt vieux fusils du râtelier. Les pantouflards, pour couronnement à leurs exploits, ont pu se vanter d’avoir inspiré une telle terreur à l’ennemi, que M. de Bismarck a exigé leur désarmement.
Le lendemain de mon triomphe, je l’avais raconté en détail à ma famille, dans une lettre à écriture serrée, confiée à la poste des ballons. C’est cette lettre conservée qui m’a permis d’être si précis. Ma famille n’a pas reçu moins de cinquante-deux de ces messages aériens, qui composent une sorte de journal anecdotique du siège. Elle y cherchait avidement des nouvelles, des appréciations générales de la situation. Elle était étonnée, presque déconcertée, de n’y trouver que de frivoles particularités personnelles et, autant que je le pouvais, des plaisanteries. C’était systématique de ma part. Qu’avais-je à dire des événements douloureux qui se déroulaient sous mes yeux avec une inexorable fatalité? Qu’avais-je à mander de mes appréciations découragées? J’avais bien plutôt à calmer les inquiétudes de l’affection, et à soutenir le moral qui pouvait être ébranlé. Je déteste les correspondances navrantes, et aussi la littérature navrante. C’est toujours un tort de propager les impressions du découragement, et si l’on a le malheur de les ressentir soi-même, c’est une vertu de les combattre, de les refouler. J’honore singulièrement la vertu de gaieté. Soyez gais, dirai-je à tous ceux qui ont charge d’âmes, et l’on se donne charge d’âmes lorsqu’on écrit. Soyez gais,–surtout quand vous êtes tristes.
PAIN BLANC ET PAIN NOIR.
Table des matières
Je m’aperçois que je ne suis guère moins abondant en sentences que M. Briere, et cette pensée me ramène naturellement à la maison grecque du philosophe.
Je n’ai pas eu la gloire de lui sauver la vie par mon éloquence, et il n’a pas eu celle d’être pantouflard, au sens héroïque et légendaire du mot, bien que, plus qu’aucun autre Parisien peut-être, il ait passé le temps du siège sans quitter ses pantoufles. Il n’y avait dans son quartier aucun coin de rue à occuper militairement, et il n’aurait eu à garder que lui-même. Il n’y avait pas davantage de files de ménagères, et Suzanne, levée avant le jour, allait bien loin faire la queue. Ses provisions s’épuisaient, elle s’ingéniait en expédients, et il n’y a pas d’ailleurs d’approvisionnements de pain. Vint le moment, dont les Parisiens ont conservé un si amer souvenir, du pain sans farine auquel est resté le nom de M. Jules Ferry. Ce personnage devait mettre près de dix ans à conquérir un autre genre de notoriété qui ne fera pas plus d’honneur à sa mémoire, et à fournir aux appétits surexcités de ses administrés un autre aliment encore plus amer. Suzanne rentrait consternée, avec ses rations de ce tourteau composite, auquel Cérès semblait étrangère, en désespérant de prolonger l’illusion, lorsqu’elle trouva dans la loge un ballot à son adresse. Un inconnu, en costume de garde national, l’avait déposé au point du jour, en recommandant expressément de ne le remettre qu’à elle, et sans donner aucune explication. Étonnée, elle emporta le ballot dans sa chambre, l’ouvrit, et en retira trois pains blancs dont la croûte dorée était déjà, et depuis plusieurs semaines, un anachronisme.
Vivement émue, elle appela Marthe pour lui faire partager son attendrissement. On devine quel fut celui de la jeune fille. Elle ne reconnaissait pas l’écriture de l’adresse. On peut se demander d’ailleurs si l’écriture de Fernand, qui avait dû se modifier depuis le collège, lui était bien connue, et s’il convient que les jeunes filles aient en cette matière un prompt discernement. Néanmoins elle ne douta pas qu’il ne fût l’inspirateur d’une attention aussi opportune. Qui, autre que lui, aurait pu l’avoir et penser aux reclus de la maison isolée? Mais elle ne comprenait pas qu’il lui eût été’possible de la réaliser.
Elle observa son père, quand celui-ci prit et rompit le petit pain blanc qui était une si rare friandise. Il lui sembla que M. Brière l’examinait, puis le goûtait avec une expression de physionomie où perçait une satisfaction mêlée de surprise. Ce fut un mouvement rapide, à peine perceptible et rapidement comprimé. Le philosophe recouvra.bientôt la placidité froide de son visage et ne fit aucune question.
L’envoi se renouvela plusieurs jours de suite, à la même heure matinale. Le messager, invariablement coiffé d’un képi, changeait chaque fois. Interrogé, il ne savait rien, sinon qu’on lui avait donné la commission à l’Hôtel de Ville. Il ne la tenait pas d’un officier, mais d’un monsieur habillé en noir. Ces réponses déconcertaient Marthe et Suzanne.
Si le lecteur est tenté de trouver la chose trop invraisemblable, il est doué d’une certaine naïveté. Au moment de la capitulation, il restait bien encore à Paris quelques sacs de farine, non pas assurément assez pour nourrir deux millions d’hommes, mais assez pour nourrir un petit nombre de privilégiés. Or je ne suppose pas que le lecteur pousse la candeur jusqu’à croire qu’il y ait des gouvernants sans privilèges. Il suffisait donc d’avoir des intelligences avec un de ces privilégiés, ou avec un des subalternes qui les approchent. Je suis convaincu, par exemple, que M. Jules Ferry a eu du pain blanc jusqu’au dernier jour, et ne s’est pas nourri des tourteaux qu’il nous servait. Je ne lui en veux pas. Si j’ai mal digéré ses tourteaux, je les ai à peu près oubliés. J’ai contre lui, pour des griefs plus graves, d’implacables rancunes de père de famille. M. Jules Ferry,–il faut encore que les démocrates qui l’applaudissent en prennent leur parti,–avait des cuisiniers, il avait des maîtres d’hôtel formés à son image. Les plus purs citoyens de notre Conseil municipal ont des huissiers qu’ils ne se refusent pas de sonner. Ils briguent de bonnes places bien rétribuées pour avoir des huissiers plus personnels et des domestiques. Si le lecteur accueille la conjecture que caressait Marthe, et que j’avoue être la mienne, sur l’inspirateur des envois de pain blanc, qui empêcherait un des maîtres d’hôtel de M. Jules Ferry d’avoir été, au régiment, une ancienne ordonnance de Fernand? Il n’en faudrait pas davantage. Le messager au képi ne s’expliquerait pas plus malaisément. Parmi nos héros à trente sous par jour, il ne manquait pas de guerriers disposés à doubler leur solde en quittant le lit de camp de l’Hôtel de Ville pour aller porter un paquet à la plaine de Monceau. En attendant que Fernand interpellé ait pu éclaircir les doutes de la jeune fille, il me plaît de supposer que les petits pains blancs étaient dérobés à l’office du citoyen maire de Paris. En temps de guerre, et en temps de famine, la morale est indulgente pour ces larcins. La France n’y perdait guère, et je me tiens pour bien assuré que le maire de Paris n’y perdait rien.
Il convient donc peut-être de ne pas se récrier sur les difficultés de l’entreprise ni sur l’invraisemblance du succès. Les pensées de Marthe ne pouvaient pas s’abaisser à ce réalisme vulgaire. Pour elle, c’était une manne céleste qui était apportée chaque nuit, et son cœur bénissait en Fernand l’instrument de la Providence. Il est vrai de dire, d’ailleurs, que le mérite d’une attention est moins dans les obstacles qu’elle surmonte que dans l’inspiration qui l’a dictée.
Un matin, la manne n’arriva pas. On se troubla, on employa ce qu’on avait ménagé des ressources de la veille, et l’on attendit avec anxiété le lendemain. La nuit fut terrible. Le vent du nord apportait les détonations puissantes du bombardement commencé de Saint-Denis, et la maison tremblait. Marthe et Suzanne ne purent pas dormir. Elles guettèrent l’heure accoutumée du messager céleste. Il ne parut pas. Suzanne sortit et, après une longue absence, rapporta une ration de pain plus noir encore que ce qu’elle avait vu précédemment. On n’en avait pas d’autre. Elle alla visiter le bûcher, qui ne contenait de bois que pour trois ou quatre jours; la basse-cour, qui n’avait plus qu’une volaille; ses conserves, qui étaient presque épuisées. Elle regarda Marthe en silence en lui montrant le pain noir, et tout à coup, pour la première fois, elle pleura. Marthe lui prit les mains et pleura aussi. Le bruit du bombardement redoublait, avec les éclats et le roulement du tonnerre. Toutes deux se sentaient précipitées de l’espèce de bonheur dont elles avaient joui quelques jours,–le bonheur d’avoir du pain blanc,–et précipitées au plus profond de l’abîme. Ah! cette courte période avait bien été celle d’une sorte de bonheur. La canonnade elle-même semblait avoir fait trêve. L’homme ne vit pas seulement de pain. Ce pain blanc, c’était bien autre chose que la satisfaction physique du moment, c’était l’apaisement, c’était l’espérance, c’était la Providence visible, veillant sur la maison, c’était aussi, pour la jeune fille, Fernand invisible, mais présent. Le rêve enchanteur avait fui, pour faire place à l’affreuse réalité du pain noir, à des cauchemars plus cruels encore, car on entendait la furie de la bataille, et qu’était devenu Fernand?
«Allons, ma pauvre Marthon, dit Suzanne en s’essuyant les yeux. C’est peut-être l’assaut, autant vaut que cela finisse, car nous sommes à bout! Il faut que nous soyons braves comme des hommes, nous avons aussi notre assaut à livrer ou à soutenir. Il est impos sible qu’un pareil vacarme ait laissé votre père dans sa sécurité, et nous n’avons à lui offrir pour explication que ce pain noir. Il faut lui avouer nos ruses, qu’il nous reprochera; il faut qu’il apprenne tout à la fois’, quand la situation est désespérée. Nous avons eu tort peut-être, nous lui avons cependant épargné quatre mois d’angoisses, et Dieu nous jugera. Allons, j’aurai ce courage, mais à la condition que vous me laissiez entrer seule chez lui.
–Non, s’écria Marthe, le visage enflammé, je veux que nous y entrions ensemble.»
Elles se dirigèrent vers la porte, croyant bien marcher à l’assaut. En ce moment elles entendirent sonner à la grille, et coururent éperdues à la fenêtre. C’était le facteur de la poste qui remettait une lettre.
Elles s’arrêtèrent, et la lettre leur fut apportée. Elles lurent avidement l’adresse, ainsi conçue: A Monsieur. (le nom était en blanc) habitant de la maison située rue, –numéro,–Paris. Ici les indications étaient données d’une écriture fort nette, et il n’y avait pas à s’y tromper, la rue, à l’exception de quelques baraques de maraîchers, n’ayant pas d’autre maison. Au-dessus, dans un angle de l’enveloppe, les mots: très urgent. La lettre était scellée d’un cachet de cire avec une empreinte armoriée surmontée d’une couronne. On raille parfois les personnes qui écrivent très urgent sur l’enveloppe d’une lettre confiée à la poste, comme si elles prétendaient hâter la marche des chemins de fer ou celle des facteurs. La raillerie est irréfléchie. L’avertissement ne s’adresse pas aux transporteurs officiels, mais à celui qui reçoit la lettre de leurs mains et qui est le plus souvent autre que le destinataire. Un portier peut ne pas trouver très urgent de monter quatre étages, le destinataire peut être sorti ou en voyage. La recommandation est loin d’être toujours superflue. Malheureusement l’industrialisme est venu en compromettre l’efficacité en la rendant banale, et Dieu sait combien de prospectus de marchands très pressés, combien d’offres très urgentes de papiers d’agioteurs je reçois journellement.
Suzanne, dans son émoi, fut au moment de rompre le cachet. Je crois qu’elle l’eût fait l’avant-veille. C’est une question délicate de casuistique que de déterminer dans quels cas il peut être permis de violer un cachet. Les mères s’en attribuent souvent le droit pour les let-très adressées à leurs filles: jusqu’à quel âge l’ont-elles? Les maris auraient-ils le même droit pour la correspondance de leurs femmes? Il y aurait bien des distinctions, dont on ferait un chapitre que je ne m’attarderai pas à écrire. Puis viennent les malades que l’on redoute d’émouvoir, et Suzanne, c’eût été son excuse, considérait un peu M. Brière comme un malade qu’elle gardait. Mais elle avait pris la résolution de lui causer une vive émotion. Celle d’un message ne pouvait pas être plus forte, et préparerait probablement sa tâche pénible. Elle fut presque soulagée de ce répit qui lui arrivait à propos et qui serait sans doute une transition.
«Restez, dit-elle impérieusement à Marthe. Je vais remettre cette lettre. Je reviens aussitôt, et à la grâce de Dieu!»
Elle frappa légèrement à la porte de M. Brière. Elle le trouva écrivant dans son attitude accoutumée; les détonations amenaient chez lui un petit tressaillement, dont il se remettait aussitôt avec un effort qui semblait douloureux. L’aspect d’une lettre produisit un effet semblable. Suzanne s’empressa de se retirer, et rejoignit Marthe. Aucune parole n’avait été prononcée. Toutes deux gardèrent encore assez longtemps le silence. Elles attendaient un appel comme on attend une condamnation, mais cet appel ne venait pas. L’heure du repas approchait, Suzanne alla mettre les deux couverts, en jetant de nouveau sur le pain noir un regard désolé. M. Brière entra, embrassa sa fille avec une sorte d’effusion qui ne lui était pas ordinaire et s’assit. Il prit le pain, l’examina et le goûta, sans témoigner aucune répulsion. Marthe et Suzanne étaient stupéfaites. Leur respiration était suspendue.
«Hé bien, mon enfant, dit M. Brière d’une voix calme, –son visage avait même un sourire bienveillant,– nous avons donc mangé notre pain blanc le premier. Nous ne pouvions pas le laisser moisir. Vous n’avez rien à m’apprendre. Je sais tout, et depuis longtemps. Je te remercie, je vous remercie aussi, Suzon, d’avoir été si dociles à mes leçons. Vous n’ignorez pas que c’est un de mes principes. Il ne faut jamais communiquer sans utilité les mauvaises nouvelles. C’est bien assez d’y être obligé lorsque cela devient un devoir. Vos communications eussent été inutiles. Elles n’auraient pas remédié à l’horreur de la situation. A quoi cela nous aurait-il servi de nous lamenter depuis quatre mois sur notre sort? Nous ne pouvions pas y échapper en ballon. C’est un poète qui a dit qu’on soulage ses maux en les racontant, ce n’est pas un philosophe. On se moque des autruches qui se cachent la tête sous l’aile pour ne pas voir le danger. On a tort, et je prétends que les autruches sont des oiseaux philosophes.»
Marthe et Suzanne exhalèrent un profond soupir. Elles étaient dispensées de s’expliquer. Elles avaient craint une explosion et des reproches, elles recevaient des remercîments. M. Brière continua.
«Parce que je ne lis pas de journaux, avez-vous pu penser que j’étais sourd aux coups de canon? Quand j’ai pensé que c’était un devoir de m’informer, je me suis informé.
–Auprès de qui, mon père, demanda Marthe, puisque vous n’êtes jamais sorti?
–N’avais-je pas mon vieux copiste? reprit M. Brière. Je t’ai admirée, mon enfant. Tu te possèdes bien, tu as le calme de la philosophie. Tu en auras encore besoin. nous ne sommes pas au bout de nos épreuves. Je vous ai. admirée, Suzon. Les femmes ont rarement la discrétion que vous avez montrée. Vous m’avez nourri pendant quatre mois, et il ne m’a rien manqué. N’est-ce pas que la viande de cheval est très passable, et que c’est un préjugé qui en repousse l’emploi? Le monde est plein de préjugés. Quant à ce pain, il est vraiment détestable, mais il annonce que le dénoûment est bien prochain.
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