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Alexandre Pouchkine

La fille du capitaine


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066088804

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES

Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté létat militaire en 17… avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il épousa Mlle Avdotia, 1ere fille dun pauvre gentilhomme du voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. Javais été inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du major de la garde, le prince B…, notre proche parent. Je fus censé être en congé jusquà la fin de mon éducation. Alors on nous élevait autrement quaujourdhui. Dès lâge de cinq ans je fus confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers lâge de douze ans je savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les qualités dun lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de minstruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, quon fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et dhuile de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble, grâce à Dieu, murmurait-il, que lenfant était lavé, peigné et nourri. Où avait-on besoin de dépenser de largent et de louer un moussié, comme sil ny avait pas assez de domestiques dans la maison?»

Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en Prusse, puis il était venu en Russie pour être outchitel, sans trop savoir la signification de ce mot[2]. Cétait un bon garçon, mais étonnamment distrait et étourdi. Il nétait pas, suivant son expression, ennemi de la bouteille, cest-à-dire, pour parler à la russe, quil aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez nous le vin quà table, et encore par petits verres, et que, de plus, dans ces occasions, on passait loutchitel, mon Beaupré shabitua bien vite à leau-de-vie russe, et finit même par la préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique. Nous devînmes de grands amis, et quoique, daprès le contrat, il se fût engagé à mapprendre _le français, lallemand et toutes les sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant bien que mal. Chacun de nous soccupait de ses affaires; notre amitié était inaltérable, et je ne désirais pas dautre mentor. Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite dun événement que je vais raconter.

Quelquun raconta en riant à ma mère que Beaupré senivrait constamment. Ma mère naimait pas à plaisanter sur ce chapitre; elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme expéditif, manda aussitôt cette canaille de Français. On lui répondit humblement que le moussié me donnait une leçon. Mon père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du sommeil de linnocence. De mon côté, jétais livré à une occupation très intéressante. On mavait fait venir de Moscou une carte de géographie, qui pendait contre le mur sans quon sen servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la solidité de son papier. Javais décidé den faire un cerf-volant, et, profitant du sommeil de Beaupré, je métais mis à louvrage. Mon père entra dans linstant même où jattachais une queue au cap de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me secoua rudement par loreille, sélança près du lit de Beaupré, et, réveillant sans précaution, il commença à laccabler de reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le pauvre outchitel était ivre mort. Mon père le souleva par le collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. Cest ainsi que se termina mon éducation.

Je vivais en fils de famille (nédorossl[3]), mamusant à faire tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu avec les jeunes garçons de la cour. Jarrivai ainsi jusquau delà de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.

Un jour dautomne, ma mère préparait dans son salon des confitures au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre, venait douvrir lAlmanach de la cour, quil recevait chaque année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le lisait quavec une extrême attention, et cette lecture avait le don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que l_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche, quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l_Almanach de la cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi- voix: «Général!… il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier des ordres de la Russie!… y a-t-il si longtemps que nous…?» Finalement mon père lança lAlmanach loin de lui sur le sofa et resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait jamais rien de bon.

«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en sadressant à ma mère, quel âge a Pétroucha[5]?

— Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que…

— Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au service.»

La pensée dune séparation prochaine fit sur ma mère une telle impression quelle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile dexprimer la joie qui me saisit. Lidée du service se confondait dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs quoffre la ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité humaine.

Mon père naimait ni à changer ses plans, ni à en remettre lexécution. Le jour de mon départ fut à linstant fixé. La veille, mon père mannonça quil allait me donner une lettre pour non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.

«Noublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part le prince B…; dis-lui que jespère quil ne refusera pas ses grâces à mon Pétroucha.

— Quelle bêtise! sécria mon père en fronçant le sourcil; pourquoi veux-tu que jécrive au prince B…?

— Mais tu viens dannoncer que tu daignes écrire au chef de

Pétroucha.

— Eh bien! quoi?

— Mais le chef de Pétroucha est le prince B… Tu sais bien quil est inscrit au régiment Séménofski.

— Inscrit! quest-ce que cela me fait quil soit inscrit ou non? Pétroucha nira pas à Pétersbourg. Quy apprendrait-il? à dépenser de largent et à faire des folies. Non, quil serve à larmée, quil flaire la poudre, quil devienne un soldat et non pas un fainéant de la garde, quil use les courroies de son sac. Où est son brevet? donne-le-moi.»

Ma mère alla prendre mon brevet, quelle gardait dans une cassette avec la chemise que javais portée à mon baptême, et le présenta à mon père dune main tremblante. Mon père le lut avec attention, le posa devant lui sur la table et commença sa lettre.

La curiosité me talonnait. «Où menvoie-t-on, pensais-je, si ce nest pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses lunettes, nappela et me dit: «Cette lettre est adressée à André Kinlovitch R…, mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7] pour servir sous ses ordres.»

Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu de la vie gaie et animée de Pétersbourg, cétait lennui qui mattendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices, me semblait une calamité. Mais il ny avait quà se soumettre. Le lendemain matin, une kibitka de voyage fut amenée devant le perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés, derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu, Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle- toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant quil est neuf, et de ton honneur pendant quil est jeune.» Ma mère, tout en larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch davoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court touloup[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse en peau de renard. Je massis dans la kibitka avec Savéliitch, et partis -pour ma destination en pleurant amèrement.

Jarrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt- quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je métais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin, Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les chambres de lauberge. Jentrai dans la pièce du billard et jy trouvai un grand monsieur dune quarantaine dannées, portant de longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un verre deau-de-vie sil gagnait, et, sil perdait, devait passer sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à quatre pattes devenaient fréquentes, si bien quenfin le marqueur resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques expressions énergiques, en guise doraison funèbre, et me proposa de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me regarda avec une sorte de commisération. Cependant lentretien sétablit. Jappris quil se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine, quil était chef descadron dans les hussards ***, quil se trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et quil avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine minvita à dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous envoie. Jacceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine buvait beaucoup et minvitait à boire, en me disant quil fallait mhabituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de mapprendre à jouer au billard. «Cest, dit-il, indispensable pour des soldats comme nous. Je suppose, par exemple, quon arrive dans une petite bourgade; que veux-tu quon y fasse? On ne peut pas toujours rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à lauberge et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma leçon avec beaucoup dardeur. Zourine mencourageait à haute voix; il sétonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons, il me proposa de jouer de largent, ne fût-ce quune groch (2 kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce qui était, daprès lui, une fort mauvaise habitude. Jy consentis, et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla den goûter, répétant toujours quil fallait mhabituer au service. «Car, ajouta-t-il, quel service est-ce quun service sans punch?» Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait comment; jélevais lenjeu, enfin je me conduisais comme un petit garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur lhorloge, posa sa queue et me déclara que javais perdu cent roubles[10]. Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine me dit «Mais, mon Dieu, ne tinquiète pas; je puis attendre».

Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant toujours quil fallait mhabituer au service. En me levant de table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à ma chambre.

Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service.

«Que test-il arrivé? me dit-il dune voix lamentable. Où tes-tu rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur nétait encore arrivé.

— Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr que tu es ivre. Va dormir, … mais, avant, couche-moi.»

Le lendemain, je méveillai avec un grand mal de tète. Je me rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à ten donner, Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père nétaient des ivrognes. Il ny a pas à parler de ta mère, elle na rien daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du kvass[12]. À qui donc la faute? au maudit moussié: il ta appris de belles choses, ce fils de chien, et cétait bien la peine de faire dun païen ton menin, comme si notre seigneur navait pas eu assez de ses propres gens!» Javais honte; je me retournai et lui dis: «Va-ten, Savéliitch, je ne veux pas de thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois quil sétait mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr Andréitch, ce que cest que de faire des folies? Tu as mal à la tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui senivre nest bon à rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien un demi-verre deau-de-vie, pour te dégriser. Quen dis-tu?»

Dans ce moment entra un petit garçon qui mapportait un billet de la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:

«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de menvoyer, par mon garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. Jai horriblement besoin dargent.

Ton dévoué,

«Ivan Zourine»

Il ny avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression dindifférence, et, madressant à Savéliitch, je lui commandai de remettre cent roubles au petit garçon.

«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.

— Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.

— Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont létonnement redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une pareille dette? Cest impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, mais je ne donnerai pas cet argent.»

Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas ce vieillard obstiné à mobéir, il me serait difficile dans la suite déchapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. Largent est à moi; je lai perdu parce que jai voulu le perdre. Je te conseille, de ne pas faire lesprit fort et dobéir quand on te commande.»

Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, quil frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là comme un pieu?» mécriai-je avec colère. Savéliitch se mit à pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il dune voix tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière, écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu nas fait que plaisanter, que nous navons jamais eu tant dargent. Cent roubles! Dieu de bonté!… Dis-lui que tes parents tont sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.

— Te tairas-tu? lui dis-je en linterrompant avec sévérité; donne largent ou je te chasse dici à coups de poing.» Savéliitch me regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher mon argent. Javais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais mémanciper et prouver que je nétais pas un enfant. Zourine eut ses cent roubles. Savéliitch sempressa de me faire quitter la maudite auberge; il entra en mannonçant que les chevaux étaient attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans penser que je dusse le revoir jamais.

CHAPITRE II LE GUIDE

Mes réflexions pendant le voyage nétaient pas très agréables. Daprès la valeur de largent à cette époque, ma perte était de quelque importance. Je ne pouvais mempêcher de convenir avec moi- même que ma conduite à lauberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. Javais fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis fautif. Jai fait hier des bêtises et je tai offensé sans raison. Je te promets dêtre plus sage à lavenir et de le mieux écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.

— Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir, je suis fâché contre moi-même, cest moi qui ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans lauberge? Mais que faire? Le diable sen est mêlé. Lidée mest venue daller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe: jai quitté la maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est buveur et joueur?»

Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole quà lavenir je ne disposerais pas dun seul kopek sans son consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne lempêcha point cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la tête: «Cent roubles! cest facile à dire».

Japprochais du lieu de ma destination. Autour de moi sétendait un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma kibitka suivait létroit chemin, ou plutôt la trace quavaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et sadressant à moi: «Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, nordonnes-tu pas de retourner en arrière?

— Pourquoi cela?

— Le temps nest pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus?

— Eh bien! quest-ce que cela fait?

— Et vois-tu ce quil y a là-bas? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de lorient.)

— Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.

— Là, là, regarde… ce petit nuage.»

Japerçus, en effet, sur lhorizon un petit nuage blanc que javais pris dabord pour une colline éloignée. Mon cocher mexpliqua que ce petit nuage présageait un bourane[13].

Javais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais quils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, daccord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; javais lespérance darriver à temps au prochain relais: jordonnai donc de redoubler de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse du côté de lorient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui sélevait lourdement, croissait, sétendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler, à hurler. Cétait un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! sécria le cocher; cest un bourane.»

Je passai la tête hors de la kibitka; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, quil semblait en être animé. La neige samoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils sarrêtèrent bientôt. «Pourquoi navances-tu pas? dis-je au cocher avec impatience.

— Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il ny a plus de chemin et tout est sombre.»

Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.

«Pourquoi ne lavoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi jusquau matin; lorage se serait calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte? Si cétait pour aller se marier, passe.»

Savéliitch avait raison. Quy avait-il à faire? La neige continuait de tomber; un amas se formait autour de la kibitka. Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour deux, rajustant leur harnais, comme sil neût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans lespérance dapercevoir quelque indice dhabitation ou de chemin; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du chasse-neige… Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.

«Holà! cocher, mécriai-je, quy a-t-il de noir là-bas?»

Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que jindiquais.

«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce nest pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme.»

Je lui donnai lordre de se diriger sur lobjet inconnu, qui vint aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même ligne, et je reconnus un homme.

«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas le chemin?

— Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit dur. Mais à quoi diable cela sert-il?

— Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais cette contrée? Peux-tu nous conduire jusquà un gîte pour y passer la nuit?

— Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je lai parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut sarrêter ici et attendre; peut-être louragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.»

Son sang-froid me donna du courage. Je métais déjà décidé, en mabandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe, lorsque tout à coup le passant sassit sur le banc qui faisait le siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation nest pas loin. Tourne à droite et marche.

— Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais aussi, fouette sans répit.»

Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau venu, pourquoi crois-tu quune habitation nest pas loin?

— Le vent a soufflé de là, répondit-il, et jai senti une odeur de fumée, preuve quune habitation est proche.»

Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent détonnement. Jordonnai au cocher daller où lautre voulait. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La kibitka savançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se balançant de côté et dautre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements dune barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je menveloppai dans ma pelisse et mendormis, bercé par le chant de la tempête et le roulis du traîneau. Jeus alors un songe que je nai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le lecteur mexcusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa propre expérience combien il est naturel à lhomme de sabandonner à la superstition, malgré tout le mépris quon affiche pour elle.

Jétais dans cette disposition de lâme où la réalité commence à se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de lassoupissement. Il me semblait que le bourane continuait toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison seigneuriale.

Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne lattribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma kibitka, et je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à lagonie et désire te dire adieu.» Frappé deffroi, jentre à sa suite dans la chambre à coucher. Je regarde; lappartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste et abattue. Je mapproche sur la pointe du pied. Ma mère soulève le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je me mets à genoux et jattache mes regards sur le mourant. Mais quoi! au lieu de mon père, japerçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me regarde dun air de gaieté. Plein de surprise, je me tourne vers ma mère: «Quest-ce que cela veut dire? mécriai-je; ce nest pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa bénédiction à ce paysan? — Cest la même chose, Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton père assis[15]; baise-lui la main et quil te bénisse.» Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan sélança du lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus menfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan mappelait avec douceur en me disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». Leffroi et la stupeur sétaient emparés de moi…

En ce moment je méveillai. Les chevaux étaient arrêtés;

Savéliitch me tenait par la main.

«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.

— Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.

— Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer.»

Je quittai la kibitka. Le bourane durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir quon pouvait, comme on dit, se crever loeil. Lhôte nous reçut près de la porte dentrée, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une loutchina[16] léclairait. Au milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.

Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan dune soixantaine dannées, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je navais jamais en plus grand besoin. Lhôte se hâta de le servir.

«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.

— Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix den haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux yeux étincelants.

«Eh bien! as-tu froid?

— Comment navoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? Javais un touloup; mais, à quoi bon men cacher, je lai laissé en gage hier chez le marchand deau-de-vie; le froid ne me semblait pas vif.»

En ce moment lhôte rentra avec le somovar[18] tout bouillant. Je proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la soupente. Son extérieur me parut remarquable. Cétait un homme dune quarantaine dannées, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un petit armak[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites- moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un verre deau-de-vie; le thé nest pas notre boisson de Cosaques.»

Jaccédai volontiers à son désir. Lhôte prit sur un des rayons de larmoire un broc et un verre, sapprocha de lui, et, layant regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages! Doù Dieu ta-t-il amené?»

Mon guide cligna de loeil dune façon toute significative et répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; il mangeait de la graine de chanvre; la grandmère lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?

— Comment vont les nôtres? répliqua lhôtelier en continuant de parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du pope la défendu; le pope est allé en visite et les diables sont dans le cimetière.

— Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de loeil une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie!»

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala dun trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce nest que dans la suite que je compris quils parlaient des affaires de larmée du Iaïk, qui venait seulement dêtre réduite à lobéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler dun air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur lhôte, tantôt sur le guide. Lespèce dauberge où nous nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route. Linquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je métendis sur un banc; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21]; lhôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler, et moi-même je mendormis comme un mort.

En méveillant le lendemain assez tard, je maperçus que louragan avait cessé. Le soleil brillait; la neige sétendait au loin comme une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai lhôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille sétaient envolés tout à fait. Jappelai le guide pour le remercier du service quil nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de gratification.

Savéliitch fronça le sourcil.

«Un demi-rouble! sécria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as daigné toi-même lamener à lauberge? Que ta volonté soit faite, seigneur; mais nous navons pas un demi-rouble de trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous finirons par mourir de faim.».

Il métait impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, daprès ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui mavait tiré, sinon dun danger de mort, au moins dune position fort embarrassante.

«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un demi-rouble, donne-lui quelquun de mes vieux habits; il est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon touloup de peau de lièvre.

— Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, sécria Savéliitch; qua-t-il besoin de ton touloup? il le boira, le chien, dans le premier cabaret.

— Ceci, mon petit vieux, ce nest plus ton affaire, dit le vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce dune pelisse de son épaule[22]; cest sa volonté de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais dobéir.

— Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch dune voix fâchée. Tu vois que lenfant na pas encore toute sa raison, et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur. Quas-tu besoin dun touloup de seigneur? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes maudites grosses épaules.

— Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; apporte vite le touloup.

— Oh! Seigneur mon Dieu! sécria Savéliitch en gémissant. Un touloup en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»

Cependant le touloup fut apporté. Le vagabond se mit à lessayer aussitôt. Le touloup, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsquil entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusquà ma kibitka, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie je noublierai vos bontés.» Il sen alla de son côté, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. Joubliai bientôt le bourane, et le guide, et mon touloup en peau de lièvre.

Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat du temps de limpératrice Anne, et ses discours étaient empreints dune forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom, il me jeta un coup doeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu de temps quAndré Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps…»

Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en accompagnant sa lecture de remarques:

«Monsieur,

«Jespère que Votre Excellence…» Quest-ce que cest que ces cérémonies? Fi! comment na-t-il pas de honte? Sans doute, la discipline avant tout; mais est-ce ainsi quon écrit à son vieux camarate?… «Votre Excellence naura pas oublié!…» Hein!… «Eh!… quand… sous feu le feld-maréchal Munich…pendant la campagne… de même que… nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh! Bruder! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines? «Maintenant parlons affaires… Je vous envoie mon espiègle…» «Hum!… le tenir avec des gants de porc-épic…» Quest-ce que cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe… Quest-ce que cest, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il en se tournant vers moi.

— Cela signifie, lui répondis-je avec lair le plus innocent du monde, traiter quelquun avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.

— Hum! je comprends… «Et ne pas lui donner de liberté…» Non, il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose… «Ci-joint son brevet…» Où donc est-il? Ah! le voici… «Linscrire au régiment de Séménofski…» Cest bon, cest bon; on fera ce quil faut… «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et… comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il sen est souvenu… Etc., etc… Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu nas rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour un jeune homme. Aujourdhui, je tinvite à dîner avec moi.»

«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela maura-t-il servi dêtre sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela ma-t-il mené? dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et je pense que leffroi de recevoir parfois un hôte de plus à son ordinaire de garçon navait pas été étranger à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.

CHAPITRE III LA FORTERESSE

La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes dOrenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés du Iaïk. La rivière nétait pas encore gelée, et ses flots couleur de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par la neige. Devant moi sétendaient les steppes kirghises. Je me perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de garnison ne moffrait pas beaucoup dattraits; je tâchais de me représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je mimaginais un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le crépuscule arrivait; nous allions assez vite.

«Y a-t-il loin dici à la forteresse? demandai-je au cocher.

— Mais on la voit dici», répondit-il.

Je me mis à regarder de tous côtés, mattendant à voir de hauts bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien quun petit village entouré dune palissade en bois. Dun côté sélevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de neige; dun autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient paresseusement.

«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.

— Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où nous venions de pénétrer.

Japerçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient étroites et tortueuses; presque toutes les isbas[23] étaient couvertes en chaume. Jordonnai quon me menât chez le commandant, et presque aussitôt ma kibitka sarrêta devant une maison en bois, bâtie sur une éminence, près de léglise, qui était en bois également.

Personne ne vint à ma rencontre. Du perron jentrai dans lantichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était occupé à coudre une pièce bleue au coude dun uniforme vert. Je lui dis de mannoncer. «Entre, mon petit père, me dit linvalide, les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme dofficier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient rangés des tableaux décorce[24], qui représentaient la _Prise de Kustrin _et dOtchakov, le Choix de la fiancée et l_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée dun mouchoir.

Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains écartées, un petit vieillard borgne en habit dofficier. «Que désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son occupation. Je répondis que jétais venu pour entrer au service, et que, daprès la règle, jaccourais me présenter à monsieur le capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard borgne, que javais pris pour le commandant. Mais la bonne dame interrompit le discours que javais préparé à lavance.

«Ivan Kouzmitch[25] nest pas à la maison, dit-elle. Il est allé en visite chez le père Garasim. Mais cest la même chose, je suis sa femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, mon petit père.»

Elle appela une servante et lui dit de faire venir louriadnik[27]. Le petit vieillard me regardait curieusement de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.

«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez daigné passer de la garde dans notre garnison?»

Je répondis que cétait par ordre de lautorité.

«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la garde? reprit linfatigable questionneur.

— Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant vers moi, ne tafflige pas trop de ce quon tait fourré dans notre bicoque; tu nes pas le premier, tu ne seras pas le dernier. On souffre, mais on shabitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans quon la transféré chez nous pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà quun jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer lun lautre, et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux témoins. Que veux-tu! contre le malheur il ny a pas de maître.»

En ce moment entre l_ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. «Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à monsieur lofficier, et propre.

— Jobéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l_ouriadnik_ Ne faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?

— Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est déjà logé très à létroit; et puis cest mon compère; et puis il noublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur lofficier… Comment est votre nom, mon petit père?

— Piôtr Andréitch.

— Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, Maximitch?

— Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il ny a que le caporal Prokoroff qui sest battu au bain avec la femme Oustinia Pégoulina pour un seau deau chaude.

— Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, et punis-les tous deux.

— Cest bon, Maximitch, va-ten avec Dieu.

— Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»

Je pris congé; l_ouriadnik_ me conduisit à une isba qui se trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la forteresse. La moitié de l_isba_ était occupée par la famille de Siméon Kouzoff, lautre me fut abandonnée. Cette moitié se composait dune chambre assez propre, coupée en deux par une cloison. Savéliitch commença à sy installer, et moi, je regardai par létroite fenêtre. Je voyais devant moi sétendre une steppe nue et triste; sur le côté sélevaient des cabanes. Quelques poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée jétais condamné à passer ma jeunesse!… Une tristesse amère me saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait ma maîtresse si lenfant allait tomber malade?»

Le lendemain, à peine avais-je commencé de mhabiller, que la porte de ma chambre souvrit. Il entra un jeune officier, de petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure basanée avait une vivacité remarquable.

«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans cérémonie faire votre connaissance. Jai appris hier votre arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine sest tellement emparé de moi que je nai pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»

Je devinai sans peine que cétait lofficier renvoyé de la garde pour laffaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beaucoup desprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort mavait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que javais vu rapiécer son uniforme dans lantichambre du capitaine, entra et minvita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna. Chvabrine déclara quil maccompagnait.

En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton. Dès quil nous aperçut, il sapprocha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à commander lexercice. Nous allions nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria daller sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant quil nous rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous navez vraiment rien à voir.»

Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me traita comme si elle meût dès longtemps connu. Linvalide et Palachka mettaient la nappe.

«Quest-ce qua donc aujourdhui mon Ivan Kouzmitch à instruire si longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»

À peine avait-elle prononcé ce nom, quentra dans la chambre une jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et lembarras. Elle ne me plut pas extrêmement au premier coup doeil; je la regardai avec prévention. Chvabrine mavait dépeint Marie, la fille du capitaine, sous les traits dune sotte. Marie Ivanovna alla sasseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait apporté le chtchi[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka lappeler.

«Dis au maître que les visites attendent; le chtchi se refroidit. Grâce à Dieu, lexercice ne sen ira pas, il aura tout le temps de ségosiller à son aise.»

Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard borgne.

«Quest-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table est servie depuis longtemps, et lon ne peut pas te faire venir.

— Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, jétais occupé de mon service, jinstruisais mes petits soldats.

— Va, va, reprit-elle, ce nest quune vanterie. Le service ne leur va pas, et toi tu ny comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à prier le bon Dieu; ça tirait bien mieux. Mes chers convives, à table, je vous prie.»

Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait pas un moment et maccablait de questions; qui étaient mes parents, sils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents paysans:

«Voyez-vous! sécria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce monde! Et nous, mon petit père, en fait d_âmes_[33], nous navons que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit à petit. Nous navons quun souci, cest Macha, une fille quil faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu quelle trouve quelque brave homme! sinon, la voilà éternellement fille.»

Je jetai un coup doeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. Jeus pitié delle, et je mempressai de changer de conversation.

«Jai ouï dire, mécriai-je avec assez dà-propos, que les

Bachkirs ont lintention dattaquer votre forteresse.

— Qui ta dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.

— Je lai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.

— Folies que tout cela, dit le commandant; nous nen avons pas entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils noseront pas sattaquer à nous, et sils sen avisent, je leur imprimerai une telle terreur, quils ne remueront plus de dix ans.

— Et vous ne craignez pas, continuai-je en madressant à la femme du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers?

— Affaire dhabitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme javais peur de ces maudits païens. Sil marrivait parfois de voir leur bonnet à poil, si jentendais leurs hurlements, crois bien, mon petit père, que mon coeur se resserrait à mourir. Et maintenant jy suis si bien habituée, que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les brigands rôdent autour de la forteresse.

— Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement

Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.

— Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle nest pas de la douzaine des poltrons.

— Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie que vous?

— Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusquà présent elle na pu entendre le bruit dun coup de fusil sans trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan Kouzmitch simagina, le jour de ma fête, de faire tirer son canon, elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, quelle manqua de sen aller dans lautre monde. Depuis ce jour-là, nous navons plus tiré ce maudit canon.»

Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent dormir la sieste, et jallai chez Chvabrine, où nous passâmes ensemble la soirée.

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Дата выхода на Литрес:
10 октября 2024
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140 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066088804
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Bookwire
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