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Albert Foucault

La Société de Saint-Vincent-de-Paul

Histoire de cent ans


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066304768

Table des matières

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

QUATRIÈME PARTIE

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CINQUIÈME PARTIE

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

SIXIÈME PARTIE

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

SEPTIÈME PARTIE

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

HUITIÈME PARTIE

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

INTRODUCTION

Table des matières

La Société de St-Vincent de Paul a été fondée au mois de mai 1833. Avant de conter sa naissance et sa vie, peut-être n’est-il pas inutile de rappeler sommairement dans quelle atmosphère elle allait venir au monde.

La monarchie de juillet naquit d’un mouvement antidynastique, assurément, mais qui fut aussi un mouvement antireligieux.

La guerre au christianisme déchaînée par la Révolution n’avait laissé derrière elle que des ruines: Pendant 30 ans la France avait ignoré Dieu, et si le Concordat, nécessité politique, avait pu rétablir la légalité du culte il n’avait pas restauré dans les âmes une mentalité religieuse, dont l’Empire, au surplus, redoutait l’indépendance morale. Poursuivre cette restauration, c’était pour la Monarchie rétablie, une œuvre difficile et dont elle ne pouvait espérer le succès qu’à la condition d’y apporter une extrême prudence. Or la solidarité entre le trône et l’autel fut trop étroite et trop apparente, pour que n’en fût pas irritée une opinion publique, foncièrement athée et si ombrageuse que Napoléon lui-même avait eu quelque peine à la désarmer.

De là, sous la Restauration, une opposition vigilante, toujours en armes, systématique comme toute opposition, dénaturant tous les actes du pouvoir pour y découvrir la trace d’un levain religieux menaçant l’indépendance individuelle, et entretenant ainsi l’opinion publique dans un état permanent de suspicion et d’irritation en même temps contre le Gouvernement et contre l’Église.

Vienne une faute politique du pouvoir, offrant une occasion favorable à l’émeute, et celle-ci se déchaînera tout naturellement, en même temps et avec la même violence, contre l’un et l’autre. Le 29 juillet 1830, on pillait, à la même heure, les Tuileries et l’Archevêché.

§

La Monarchie de Juillet était tenue à beaucoup de ménagements vis-à-vis d’une opinion publique à laquelle elle devait son élévation. Le nouveau Souverain, renonçant à tout autre sacre que celui de l’Hôtel de Ville, biffa des actes royaux la formule consacrée par les siècles: «Roi par la grâce de Dieu» et raya de la Charte la phrase énonçant que «la religion catholique est la religion de l’État «.Les Chambres, décidèrent de sièger aux jours des plus frandes fêtes de l’Église. Le Gouvernement supprima le traitement des cardinaux, contrairement aux stipulations du Concordat. Il déclina même la charge, cependant inhérente au pouvoir, d’assurer la sécurité du clergé, et la conservation des monuments religieux. Le 14 février 1831, sept mois après les journées de Juillet, il laissa saccager, sous les yeux de la force publique inactive, l’église St-Germain-l’Auxerrois — qui ne devait être rendue au culte que 7 ans plus tard — et, de nouveau, l’archevêché, que Mgr de Quélen se voyait contraint d’abandonner précipitamment devant la fureur des émeutiers, pour aller chercher un refuge ignoré, rue St-Jacques, dans le couvent des Dames de St-Michel, où il résidait encore en 1834.

Et ces effervescences d’impiété n’étaient pas l’œuvre exclusive d’une populace ignorante; c’est la jeunesse des écoles qui menait la foule à l’assaut, encouragée par la bourgeoisie et par la majorité des classes dites «éclairées». Elles n’étaient pas non plus te privilège de la capitale: les pillages d’églises accompagnés de violence sur la personne des prêtres se multipliaient aux quatre coins de la France: et, de même, les interventions hostiles d’autorités malveillantes, tantôt pour obtenir la suppression ou la réduction d’un traitement d’évêque ou de curé, tantôt pour réquisitionner l’église afin d’y célébrer les funérailles d’un schismatique, tantôt pour imposer subitement, au milieu de l’office, le chant solennel d’une Marseillaise qui ne pouvait attendre.

La prudence interdisait aux prêtres de sortir revêtus du costume ecclésiastique qui les eût exposés aux pires outrages. Même en 1832, pendant l’épidémie de choléra, Lacordaire, alors jeune prêtre, ne pouvait pénétrer, qu’habillé en laïque, dans les hôpitaux où il venait confesser quelque mourant. La consigne donnée par les évêques à leur clergé était de «s’effacer et de se taire». Le nonce avait dû quitter Paris, et c’est seulement en 1843 qu’il y revint. Ozanam, dans sa lettre à M. Dufieux du 6 décembre 1849, parle de «ces huées qui, il y a 20 ans, poursuivaient les fidèles jusque dans l’église.»

Journalistes, littérateurs, professeurs, écrivains, orateurs, tous célébraient à l’envi les funérailles de la Papauté, de l’Église, et de la religion catholique. Henri Heine écrivait: «La vieille religion est radicalement morte: elle est déjà tombée en dissolution: la majorité des Français ne veut plus entendre parler de ce cadavre, et se tient le mouchoir devant le nez quand il est question de l’Église .» Musset traduisait l’état d’âme de son époque dans son apostrophe fameuse:

Dors-tu content Voltaire?...

Il est tombé sur nous, cet édifice immense

Que de tes larges mains tu sapais nuit et jour!

Pour dissiper le malaise qui étreignait les âmes, se présentaient des systèmes ingénieux et variés, à la recherche d’un culte nouveau. Des sectes poussaient et disparaissaient comme des champignons vénéneux. Les disciples de l’abbé Chatel, de Babeuf de Fourier, de Saint-Simon, offraient des religions originales devant lesquelles la foule souriait.

«On eût dit, écrit Thureau-Dangin, une immense chaudière où les idées de toutes sortes, les chimères, les sophismes, les croyances, les passions étaient jetés pêle-mêle, bouillonnaient et fermentaient .» Sainte-Beuve écrivait: «l’Humanité attend; elle se sent mal, c’est un vaste naufrage.» Et Victor Hugo ouvrait ses Chants du Crépuscule par ce cri désenchanté

«De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes?

§

Que pouvait l’Église pour venir au secours de ce peuple désorbité ? Une extrême réserve s’imposait au clergé à raison des suspicions et des hostilités dont il était victime. Un incident modeste, mais bien suggestif, révèle son impuissance. En 1832, au cours de l’épidémie de choléra sévissant sur Paris, son archevêque, Mgr de Quélen, offrit sa propriété de campagne, à Con-flans, pour servir de maison de convalescence. Sa généreuse proposition fut repoussée par le Conseil Général auquel sans doute elle apparut comme une menace d’ingérence cléricale.

Mais «la souche d’où germent la vie et les œuvres de l’Église est indestructible... Coupez, fauchez, essayez de refouler la sève qui en jaillit, vous verrez tout à coup cette sève éclater sur d’autres points en rejetons jeunes et vigoureux .»

Les courtes années de la Restauration avaient permis au clergé catholique de jeter en terre de France une semence qui devait plus tard germer et fleurir.

La «Congrégation» qu’un esprit de solidarité trop étroit devait condamner, avait donné le jour à certaines œuvres destinées à lui survivre. Telles: la société des «Bonnes Œuvres», qui visitait les malades dans les hôpitaux, venait au secours des prisonniers et inaugurait la visite du pauvre à domicile; la société des «Bonnes Etudes,» groupement de jeunes gens se réunissant pour discuter entre eux des questions de littérature, d’histoire ou de philosophie et dont l’animateur était un grand homme de bien: Bailly; la société «St-François Régis» pour la régularisation des unions illégitimes dont l’initiative appartenait à un magistrat distingué : Gossin. Ces œuvres, il est vrai, avaient été emportées par la Révolution de Juillet: plantes trop frêles pour résister à l’orage. Recrutées surtout dans la jeunesse universitaire, elles s’étaient éteintes faute d’aliment, car en 1830, Paris ne paraissait pas sûr, et son atmosphère semblait délétère, aux familles chrétiennes de province, qui se refusaient à lui confier leurs fils.

Cependant, cette jeunesse catholique demeurait, restreinte il est vrai, dispersée, presque invisible, mais susceptible d’être ralliée par des chefs. Or ceux-ci ne tardaient pas à paraître: Bientôt, Lamennais, Montalembert, Lacordaire la groupaient, l’enthousiasmaient, lui rendaient le sentiment de sa force et de ses devoirs. Et du modeste bataillon entraîné par eux se détachait, avec la supériorité éminente du talent et de la foi, un jeune étudiant, arrivant de sa province, qui, avec cinq de ses camarades, allait fonder une toute petite œuvre de charité : «la Société de St-Vincent de Paul.»

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

LA FONDATION (1833-1835)

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

LA NAISSANCE (1833)

Au mois de novembre 1831 arrivait à Paris, pour y achever ses études de droit, un jeune homme de 18-ans, dont les parents habitaient Lyon, où son père exerçait la médecine.

Né à Milan pendant l’occupation française (28 avril 1813), il avait grandi, dit-il, «sur les genoux d’un père chrétien et d’une sainte mère.» Sa formation morale et religieuse avait été complétée par un professeur éminent du collège de Lyon, l’abbé Noirot, dont Francisque Sarcey dira plus tard qu’il était «un grand pétrisseur d’âmes.» Il avait fait ses débuts dans la vie active, en consacrant ses loisirs d’étudiant à la rédaction d’articles de journaux, voire même à la publication d’une brochure contre le Saint-Simonisme qui lui avait valu — à 17 ans — les félicitations de Lamartine. Ce jeune homme s’appelait Frédéric Ozanam.

D’heureuses circonstances allaient défendre le jeune provincial contre les dangers de l’isolement, et calmer l’anxiété que causait à M. et Mme Ozanam la présence de leur fils dans ce Paris, où l’émeute sévissait encore à l’état endémique. Quelques semaines à peine après son arrivée, il se voyait offrir l’hospitalité par un compatriote lyonnais, l’illustre Ampère, membre de l’Institut, au foyer duquel il trouvait une intellectualité supérieure, une sentimentalité religieuse très vivante, un charme prenant.

Le but de Frédéric Ozanam, en venant à Paris, n’était pas seulement d’y poursuivre ses études juridiques et littéraires. Il l’a dit lui-même dans l’avant-propos de la «Civilisation au Ve siècle». «Touché d’un bienfait si rare — (la foi) — je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité.» Et sa correspondance nous révèle par quel moyen il entendait rendre ce service fructueux. Son rêve était de grouper «des jeunes gens pensant et sentant comme lui... travaillant ensemble à l’édifice de la science, sous l’étendard de la pensée catholique. »

Or, ce groupement de jeunesse, il avait existé à Paris, pendant les dernières années de la Restauration: c’était la société des Bonnes Etudes, dirigée par Bailly qui dès 1832 essayait de la reconstituer en réunissant quelques étudiants catholiques pour traiter de questions d’histoire, de droit, de littérature, de philosophie. On appelait cette réunion la «Conférence d’Histoire».

Frédéric Ozanam s’empressa de pénétrer dans ce petit cénacle. C’était, le meilleur terrain pour rencontrer et connaître les étudiants catholiques, peu nombreux alors, dispersés dans Paris, et s’ignorant les uns les autres.

Il y prit, en même temps, contact avec une jeunesse universitaire appartenant à toutes les opinions, car rapidement la Conférence d’Histoire avait ouvert ses portes à tous contradicteurs et était devenue un champ clos où s’affrontaient toutes les théories religieuses, historiques, philosophiques ou sociales, soutenues avec cette chaleur et cette intransigeance que n’a point encore émoussées l’expérience de la vie. Et la question religieuse était, alors, trop brûlante pour ne pas se retrouver au terme de toutes les discussions. Un des membres les plus assidus de ces réunions hebdomadaires écrira plus tard, en parlant d’elles: «On traitait de omni re scibili et quibusdam aliis, mais, la question religieuse se mêlait à tout .»

Frédéric Ozanam conquit bien vite, dans ce milieu, une prééminence indiscutée, non pas qu’il exerçât sur son entourage une séduction physique: de taille médiocre, et sans élégance, d’allure timide et plutôt embarrassée, de tenue négligée, les yeux gris, doux, plutôt tristes au repos, il n’attirait pas, tout d’abord, l’attention. Il ne possédait aucun de ces avantages extérieurs souvent précieux à l’orateur. Mais lorsque sous une impression vive, il prenait la parole pour la défense des idées qui lui étaient chères, alors, sitôt surmontée cette gêne du début, définie par Lacordaire «ce mal d’éloquence qui s’empare de quiconque dit son âme devant un auditoire», il révélait tout l’éclat de ses facultés: érudition remarquable, acquise par un travail intense, et servie par une mémoire prodigieuse: maturité d’esprit surprenante chez un si jeune homme, imagination vive et cependant disciplinée, parole élégante, colorée, persuasive, révélant l’exquise sensibilité d’une âme embrasée de convictions ardentes, réalisant l’idéal de l’éloquence tel que Fénelon la conçoit «la forte et persuasive manifestation d’une âme noblement inspirée.» De là cette primauté due à sa supériorité intellectuelle et reconnue d’autant plus volontiers par ses camarades que son caractère attirait toutes les sympathies par une modestie parfaite.

Bien vite il fut considéré comme un chef, et dès ce moment on le retrouve partout et toujours à la tête de cette petite phalange de jeunes étudiants décidés à défendre leur foi. Lorsque quelques-uns d’entre eux se trouvèrent froissés dans leurs convictions religieuses par les propos agressifs des professeurs en Sorbonne Letrosne et Jouffroy, c’est Ozanam qu’ils chargèrent de formuler leurs protestations; et il le fit avec une telle insistance que Jouffroy, notamment, se vit obligé de s’excuser et de promettre à l’avenir une plus grande réserve, couvrant sa retraite de cette réflexion mélancolique, mais suggestive; «Messieurs, il y a 5 ans, je ne recevais que des objections dictées par le matérialisme... aujourd’hui, les esprits ont bien changé : l’opposition est toute catholique. »

Ozanam était le «Saint Pierre de ce petit Cénacle». Lui-même se plaint, dans une lettre adressée à l’un des siens, qu’on veuille faire de lui une sorte de chef de la Jeunesse catholique . Et il n’avait pas 20 ans! Suivant l’expression de Lacordaire, «tout fleurissait vite dans cette âme que le temps et l’éternité pressaient de vivre.»

§

Parmi les étudiants qui se groupaient autour d’Ozanam à la Conférence d’histoire, il en est deux: Lamache et Lallier, qui formaient avec lui une sorte de directoire, appelé «commission d’études».

Un jour que Lallier s’entretenait avec un des membres de ce petit groupe, Le Taillandier, celui-ci manifesta la lassitude que lui causaient ces discussions, stériles suivant lui, et dit combien il lui semblerait préférable de fonder entre étudiants catholiques une association de piété et de charité. Cette suggestion, rapportée à Ozanam et à Lamache, allait bientôt germer dans l’esprit de nos jeunes gens, et reparaître tout à coup à l’issue d’une séance orageuse de la Conférence d’histoire.

Un étudiant, faisant l’éloge du scepticisme de Byron, avait fort malmené la religion catholique. Ozanam l’avait comme d’habitude vivement défendue: mais il sortit de la réunion très frappé de l’objection formulée par ses adversaires qui lui disaient: «Vous avez raison si vous parlez du passé ; le christianisme a fait, autrefois, des prodiges; mais actuellement, il est mort! Vous qui vous vantez d’être catholiques, que faites-vous? Où sont vos œuvres, les œuvres qui prouvent votre foi, et qui puissent nous la faire adopter?»

Et Mgr Ozanam ajoute, après avoir rappelé ce souvenir: «Il se retirait tout pensif, réfléchissant à la justesse de l’espèce de défi que leurs adversaires leur avaient jeté, lorsqu’il rencontra, au seuil de la porte, Le Taillandier profondément affecté, lui aussi, de ce qu’il venait d’entendre. «Que faut-il donc faire pour être vraiment catholiques, se dirent-ils... Ne parlons pas tant de charité... faisons-la plutôt, et secourons les pauvres!» Le soir même, honteux d’avoir compris si tard la charité pratique, tous deux portaient, de leurs propres mains, à un pauvre de leur connaissance, le peu de bois qui leur restait pour se chauffer pendant les derniers jours de l’hiver .»

Et voilà déjà réalisée, avant même d’avoir été formulée, l’idée mère d’où va naître, quelques semaines plus tard, la Société de St-Vincent de Paul!

Assurément cet acte individuel n’était pas une réponse suffisante au défi de l’adversaire, il n’était pas davantage la complète satisfaction de ce besoin de charité qui sollicitait ces jeunes gens et retentissait, comme un appel, au fond de leur âme généreuse. Mais à la séance suivante de la commission d’études, chez Lamache, Ozanam fit part à ses deux camarades de la pensée qui l’obsédait: «N’éprouvez-vous pas comme moi, leur disait-il, le besoin d’avoir en dehors de cette conférence militante, une autre réunion, composée exclusivement d’amis chrétiens et toute consacrée à la charité ? Ne vous semble-t-il pas qu’il est temps de joindre l’action à la parole et d’affirmer, par des oeuvres, la vitalité de notre foi?»

«Après un demi-siècle de distance, écrit Lamache en 1882, cette petite scène est toute présente à ma mémoire. Il me semble voir les yeux d’Ozanam chargés de tristesse, mais en même temps, pleins d’ardeur et de feu. Il me semble entendre cette voix qui décelait l’émotion profonde de l’âme.»

Quelques jours plus tard se tint chez un camarade, Antonin Serre, une seconde réunion, à laquelle fut convié Le Taillandier, de qui l’on se rappelait la suggestion première. Ozanam y résumait sa pensée dans ces mots: «Pour que notre apostolat soit béni de Dieu, une chose lui manque; les œuvres de la charité : la bénédiction des pauvres est celle de Dieu!» Et ce fut au cours de cet entretien que l’un de nos quatre étudiants s’écria tout à coup; «Eh bien, fondons une Conférence de charité.»

§

Et sans doute, ils savaient bien ce qu’ils voulaient faire, mais plus riches d’enthousiasme que d’expérience, peu familiarisés avec les contingences de la vie, et spécialement de la vie parisienne, ils n’apercevaient pas très clairement la voie qui les conduirait au but désiré. Car ces quatre jeunes gens, tous quatre étudiants en droit de seconde année, n’étaient âgés que de 19, 20 et 22 ans, et trois d’entre eux arrivaient de leur province.

Ils sentirent qu’il leur fallait recourir aux conseils d’un homme expérimenté qui les aiderait à traduire en actes leurs intentions généreuses. Cet homme, il était tout indiqué, c’était le directeur de leur Conférence d’histoire, Bailly, âgé de 40 ans, marié, père de famille, professeur de philosophie, propriétaire et directeur d’un journal fondé par lui, «La Tribune Catholique», Bailly dont la vie était consacrée aux œuvres, et qui était en relations suivies avec la Sœur Rosalie, la providence des indigents du quartier Mouffetard. C’est à lui qu’il fallait s’adresser.

Ozanam lui fut député par ses camarades pour exposer leur désir, et solliciter ses conseils et son concours.

Sa démarche fut d’autant mieux accueillie qu’elle était particulièrement opportune. Mme Bailly, femme très pieuse et très charitable, avait récemment accepté, sur la demande de Sœur Rosalie, d’aller porter des secours à domicile à quelques familles indigentes. L’accueil qui lui avait été fait l’avait découragée, et de cette expérience malheureuse, M. et Mme Bailly avaient conclu que c’était là «œuvre d’hommes et plus spécialement de jeunes gens». La démarche d’Ozanam, venant proposer la fondation d’une œuvre de Jeunes, pratiquant la charité sous cette forme de la visite du pauvre à domicile, semblait une réponse providentielle aux réflexions de M. et de Mme Bailly. Les ouvertures d’Ozanam furent donc accueillies avec empressement.

Mais s’il approuvait l’idée, Bailly ne dissimulait pas ses appréhensions sur la forme que ces jeunes gens désiraient donner à leur zèle charitable, et en homme prudent, il leur conseilla d’aller prendre l’avis du curé de la paroisse (St-Etienne-du-Mont). Or, l’abbé Olivier — plus tard évêque d’Evreux —, comme beaucoup d’ecclésiastiques de cette époque, se défiait des initiatives laïques. Il accueillit nos étudiants avec autant de scepticisme que de bonhomie, les félicita de leurs bonnes intentions, et finalement les congédia en leur conseillant, sur un ton à demi goguenard, de consacrer leur zèle à faire le catéchisme aux enfants pauvres.

Cette suggestion n’eut naturellement aucun succès, car elle ne répondait nullement au but que ces jeunes gens s’étaient proposé. Ce qu’ils voulaient pratiquer, c’était la visite du pauvre à domicile; et c’est ce qu’ils répétèrent à Bailly en venant lui rendre compte de leur démarche auprès de M. le curé, et de la déception qu’elle leur causait.

Devant la persistance de leurs désirs, Bailly se laissa convaincre: mais il leur fit observer qu’ils n’étaient que quatre, et que c’était bien peu pour fonder une œuvre. Immédiatement Ozanam indiqua deux autres étudiants fréquentant assidûment la Conférence d’histoire, et bien connus d’eux: Clavé et Devaux. Il se chargea de les inviter à faire partie de l’œuvre projetée, et ceux-ci acceptèrent avec empressement.

Restait à trouver le local où se réuniraient périodiquement ces jeunes volontaires de la charité. Bailly leur offrit le bureau de rédaction de son journal. La Tribune Catholique, 18, rue du Petit Bourbon St-Sulpice . Il poussa même plus loin la bienveillance en acceptant la présidence de cette œuvre naissante, à laquelle son expérience, son dévouement et son autorité allaient rendre d’inappréciables services.

Et c’est ainsi qu’au mois de mai 1833. un soir, à 8 heures, se rendaient dans les bureaux de la Tribune Catholique, pour y tenir leur première réunion, sous la présidence de Bailly, six jeunes gens dont voici les noms en suivant l’ordre de leur âge:

Lamache, Paul, 22 ans, étudiant en droit, habitant hôtel Corneille.

Clavé, Félix, 22 ans, étudiant, habitant chez ses parents au Faubourg du Roule.

Le Taillandier, Auguste, 22 ans, étudiant en droit, habitant chez son père, rue de Fleurus.

Devaux, Jules, 21 ans, étudiant en médecine, habitant hôtel de l’École de Droit.

Ozanam, Frédéric, 20 ans, étudiant en droit, habitant en hôtel, 7, rue des Grés .

Lallier, François, 19 ans, étudiant en droit, habitant en hôtel rue St-Jacques .

§

Cette première réunion offre ceci de curieux, qu’elle s’est déroulée suivant un programme qui est encore à l’heure présente, et depuis 100 ans, celui de toutes les séances de Conférences se tenant à travers le monde. Présidée par Bailly, elle s’ouvrit par la récitation du Veni sancte Spiritus suivie d’une lecture de piété empruntée à l’Imitation de Jésus-Christ. Le président prononça une courte allocution, dont le caractère est résumé dans cet extrait. «Si, disait-il, vous voulez être utiles aux pauvres et à vous-mêmes, faites de votre charité une œuvre, moins de bienfaisance que de moralisation et de christianisation, vous sanctifiant vous-même par la considération de Jésus-Christ souffrant dans la personne du pauvre.»

On arrêta ensuite les grandes lignes de l’Œuvre.

Son rôle essentiel serait la visite à domicile des familles indigentes auxquelles on remettrait des secours, non pas en argent, mais en nature, au moyen de bons délivrés sur les commerçants du quartier, et payés à ceux-ci par la Conférence.

Les séances seraient hebdomadaires.

Les ressources normales proviendraient des quêtes faites aux séances, chaque membre fournissant, suivant ses moyens, une contribution dont lui seul fixerait et connaîtrait le montant.

Quant au nom qu’il importait d’adopter pour l’Œuvre, les opinions échangées se rallièrent à la dénomination de «Conférence de Charité » par analogie avec la «Conférence d’histoire» a laquelle appartenaient tous ses membres, et au sein de laquelle son idée première était née.

Une fois prises ces décisions d’ordre général, il fallut résoudre les questions d’ordre pratique.

On décida de demander à Sœur Rosalie, de la Congrégation des Sœurs de St-Vincent de Paul, qui dirigeait, rue de l’Epéede Bois, un véritable ministère de la charité, une liste de familles indigentes à visiter, et de la prier en même temps de bien vouloir prêter à la Conférence un certain nombre des bons employés par elle, en attendant que celle-ci puisse en émettre elle-même. Devaux, nommé trésorier, fut chargé de cette démarche.

La séance se termina par la quête, faite par le trésorier muni de son chapeau, en guise de bourse, et par la récitation de la prière «Sub tuum prœsidium».

La Société de St-Vincent de Paul était fondée!

Œuvre bien modeste assurément et dont nul ne prévoyait alors la surprenante destinée!

Ozanam a raconté dans son discours de Livourne (1er mai 1853) que, quelques semaines après la fondation de la «Conférence de Charité », un de ses amis, qui s’était laissé séduire par les doctrines saint-simoniennes, lui disait avec une affectueuse pitié : «Mais qu’espérez-vous donc faire? Vous êtes huit pauvres jeunes gens, et c’est avec cela que vous avez la prétention de secourir les misères d’une ville telle que Paris! Fussiez-vous encore tant et tant, vous n’y pourriez pas grand’chose. Nous, au contraire, nous élaborons des idées et des systèmes qui réformeront le monde et extirperont la misère à jamais. En un instant, nous ferons pour l’humanité, ce que vous ne pourrez faire en plusieurs siècles.»

Quelles ont été les œuvres du saint-simonisme? il serait cruel de le rechercher. Quant à la Société de St-Vincent de Paul, elle comprenait en 1930, 10.500 conférences répandues à travers le monde, groupant 160.000 membres actifs, et consacrant annuellement au soulagement de la misère humaine une somme de 170 millions.

CHAPITRE II

Table des matières

LES PREMIERS PAS (1833-1834)

La démarche dont avait été chargé le trésorier Devaux auprès de la Sœur Rosalie fut accueillie par elle avec une bienveillance toute maternelle. Elle prodigua ses encouragements, ses conseils et son concours à ces jeunes gens. Dès la seconde séance, chaque membre se trouva pourvu d’une famille à visiter et de bons à lui remettre. A chaque réunion les membres exposaient la situation et les besoins de leurs pauvres, et recevaient les bons qu’ils leur portaient dans le courant de la semaine. Ils croyaient ainsi leur projet réalisé définitivement et «ne varietur». La Providence n’allait pas tarder à dissiper leur illusion.

Dès le mois de juin, à la 3e ou 4e séance, Lallier, demandait à la Conférence d’admettre un de ses anciens camarades du Collège Stanislas, Gustave de la Noue, étudiant en droit, fils d’un Conseiller à la Cour d’Orléans. Cette proposition inattendue causa une émotion qui se traduisit immédiatement en objections; l’intimité existant entre les six membres de la Conférence allait se trouver compromise par l’introduction d’un étranger connu d’un seul d’entre eux; et puis, qui pouvait répondre que ce nouveau venu n’aurait pas de l’Œuvre une conception différente de la leur? Non, vraiment, il semblait préférable de tenir obstinément fermée la porte de la Conférence de Charité.

Cet ostracisme ne cadrait pas du tout avec les idées d’Ozanam. Pour lui, le but principal de la Conférence de Charité, c’était de grouper les étudiants catholiques, isolés, éloignés de leur famille, auxquels il fallait offrir une sorte d’hospitalité, en les associant pour une œuvre de charité . N’écrivait-il pas, le 21 juillet 1834, à l’un de ses cousins: «Je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s’unissent pour quelque œuvre charitable et qu’il se formât, par tout le pays, une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires.» Son intervention emporta l’assentiment de la réunion, et Gustave de la Noue fut admis — 7e confrère — non compris le président Bailly.

Cette décision de principe était plus grosse de conséquences qu’on ne l’avait prévu. La porte, si difficilement entrouverte, ne devait plus se refermer: elle allait, au contraire, et de suite, s’ouvrir toute grande devant une affluence de candidats. Le 8e fut Le Prévost. Il a raconté lui-même comment il entra à la Conférence de Charité sur la proposition qui lui en fut faite par quelques-uns de ses membres, prenant leur repas dans le même restaurant que lui . Un peu plus âgé que ses confrères, animé d’un zèle ardent, il allait prendre rapidement une influence heureuse. C’est lui qui devait fonder plus tard la congrégation des Frères de St-Vincent de Paul.

Et puis voici de nouvelles recrues: Emmanuel de Condé, présenté par Bailly; Charles Hommais, ancien élève de Stanislas, présenté par Lallier; Henri Pessonneaux, Chaurand et Gignoux, présentés par Ozanam, tous étudiants. A la fin de l’année scolaire, en 3 mois, le nombre des Confrères avait plus que doublé, ils étaient 15; 15 jeunes gens unis non pas seulement par une conformité de sentiments pieux et charitables, mais aussi par une amitié cordiale qui s’épanchait souvent, même au cours des séances, en saillies d’une franche et juvénile gaieté.

Les ressources de l’Œuvre étaient fort modestes; la bourse d’un étudiant n’a jamais été très garnie. Mais le paternel Bailly, de temps à autre, laissait tomber dans le chapeau du trésorier, quêtant ses confrères, quelques écus qui «faisaient sensation». C’était le prix des articles donnés, gratuitement d’ailleurs, et presque chaque semaine, à la Tribune Catholique son journal, par quelques-uns des membres de la Conférence, plus spécialement par Ozanam. Et ainsi cette œuvre naissante vivait comme il avait été prévu, avec les seules ressources provenant de la charité de ses jeunes membres, cependant peu fortunés.

Leur piété ne le cédait en rien à leur charité. On les avait vus, au mois de juin, sur l’initiative d’Ozanam, s’adjoindre quelques amis et s’en aller, une trentaine, à pied, jusqu’à Nanterre, pour y prendre part à la procession de la Fête-Dieu, pèlerinage joyeux, et protestation vivante contre l’interdiction récente des processions à Paris.

Survinrent, à la fin d’août, les vacances universitaires; nos jeunes gens se séparèrent pour deux mois, rentrant dans leur famille, et se donnant rendez-vous pour la rentrée prochaine, au mois de novembre suivant.

§

Dès leur retour à Paris, la Conférence de Charité dut déménager. La Tribune Catholique, le journal de Bailly dans les bureaux duquel elle avait jusqu’ici tenu ses séances, avait fusionné avec l’Univers Religieux, récemment fondé par l’abbé Migne; les locaux de la rue du Petit-Bourbon-Saint-Sulpice lui étaient désormais fermés. Bailly lui offrit l’hospitalité dans une pièce située au rez-de-chaussée de l’immeuble qui abritait la Conférence d’histoire, 11, place de l’Estrapade, et dont lui-même occupait un étage avec sa famille. C’est dans ce rez-de-chaussée que pendant toute l’année 1833-1834, la Conférence tint ses séances, chaque mardi, à 8 heures du soir.

Ozanam, rentrant à Paris, avait amené avec lui un petit groupe de jeunes Lyonnais: Quelques anciens élèves du collège de Juilly furent présentés: on se trouva subitement 25.

Devant ce développement subit, il parut nécessaire de régulariser le fonctionnement de l’Œuvre. Il fut décidé que chaque séance ferait l’objet d’un procès-verbal succinct, rédigé par un secrétaire qui serait adjoint au président Bailly et au trésorier Devaux pour constituer le bureau de la Conférence. Chaurand fut nommé secrétaire. Le premier procès-verbal qu’il rédigea fut celui de la séance du 17 décembre 1833.

Il révèle, d’une part, que chaque membre de la Conférence visitait plusieurs familles, et d’autre part que déjà la Conférence commençait à être connue et appréciée dans son quartier, puisque l’un des administrateurs du Bureau de bienfaisance de l’arrondissement, sollicitait le concours des confrères pour remplir les fonctions de Commissaires. Bien entendu sa requête fut accueillie, et plusieurs membres acceptèrent immédiatement cette nouvelle charge, notamment: Chéruel, Labarthe, de Francheville, Antonin Serre, Ozanam et Lallier. Deux d’entre eux devaient même être par la suite nommés administrateurs: Chaurand en 1835, Lallier en 1836.

Le procès-verbal de la séance suivante nous présente un édifiant tableau; c’est le second volet de ce dyptique qui résume l’esprit de l’Œuvre: Charité et Piété. C’est le mardi 24 décembre, veille de Noël: à la fin de la séance, Devaux trésorier, qui la préside en l’absence de Bailly, propose à ses confrères de réciter, avant de se séparer, les matines de la Nativité. La proposition est acceptée avec enthousiasme. Et l’on ne peut sans émotion se représenter ce groupe de 25 jeunes gens récitant pieusement l’Office, à l’heure où la plupart de leurs camarades s’adonnent aux plaisirs dangereux d’un réveillon profane.

§

Le caractère accentué de piété, qui marquait d’un cachet spécial cette œuvre exclusivement laïque lui faisait désirer vivement l’approbation et le concours, tout au moins moral, du clergé.

Pourquoi s’était-elle fondée en dehors de lui?... Pourquoi cette dérogation aux usages qui n’admettaient alors de groupement catholique que dûment approuvé par l’autorité ecclésiastique et doté par elle d’un directeur spirituel? C’est qu’elle était une nécessité de l’heure. Mgr Ozanam, écrivant la vie de son frère, l’a nettement précisé : «Les préventions, dit-il, qu’inspirait, à cette époque, le clergé aux chrétiens médiocrement instruits et peu pratiquants, auraient été un motif de répulsion pour les jeunes gens sur lesquels on voulait précisément exercer une salutaire influence... A défaut de préjugés, le respect humain les en aurait éloignés: Les quolibets et les railleries les plus offensantes ne leur auraient assurément pas manqué, si le clergé avait eu la haute main sur leur association... Lorsque les premiers membres de la Société de St-Vincent de Paul formèrent la résolution de se livrer aux œuvres de charité, il n’y avait pour eux aucune obligation d’en informer l’autorité ecclésiastique, ni d’obtenir son approbation pour exécuter leur pieux dessein... Et ce qui démontre d’une manière péremptoire que les fondateurs n’ont pas fait fausse route, c’est l’approbation que la Société de St-Vincent de Paul a reçue des Souverains Pontifes... qui ont trouvé bon qu’elle prît et gardât le caractère d’œuvre laïque... et jugé, qu’ainsi constituée elle pourrait servir utilement les intérêts de la religion .»

Bailly était bien placé pour accréditer la Conférence de charité auprès de l’autorité ecclésiastique, car il était fort apprécié d’elle; et dès qu’il avait vu l’Œuvre prendre un essor qui semblait répondre de son avenir, il en avait entretenu d’abord son curé, l’abbé Faudet, successeur, à St-Etienne-du-Mont, de l’abbé Olivier, et ensuite l’archevêque, Mgr de Quélen. Le procès-verbal de la séance du 31 décembre 1833 relate: «M. le Président... rapporte les bienveillantes paroles de Mgr l’archevêque au sujet de la Société, ainsi que l’approbation qu’y a donnée M. le Curé de la Paroisse.»

Ce dernier témoigna même le désir de demeurer en communication avec elle, pour l’éclairer dans la distribution des secours . La Conférence ne pouvait dédaigner une collaboration si précieuse. En conséquence, le secrétaire, Chaurand, fut chargé de se rendre auprès de M. le curé tous les quinze jours; ce qu’il faisait le mardi matin, rapportant le soir même, à la séance, les renseignements fournis sur les familles indigentes visitées ou à visiter.

Quant à Mgr de Quélen, dès le début du mois de janvier 1834, il voyait venir à lui trois des fondateurs de la Conférence de Charité, Ozanam, Lamache et Lallier, désireux de reprendre auprès de lui les démarches tentées sans succès par eux l’année précédente, pour obtenir l’institution, dans la chaire de Notre-Dame, d’un cours d’apologétique chrétienne approprié aux exigences de l’époque, et spécialement destiné à combattre l’enseignement athée de la Sorbonne.

De ces démarches, les «Origines de la Société de St-Vincent de Paul» donnent ce compte rendu savoureux:

«L’audience eut lieu le jour indiqué, — 13 janvier 1834 — dans le salon de Mgr de Quélen. Le prélat eut la condescendance d’exposer aux trois jeunes gens les mesures prises pour réaliser leur vœu... Plusieurs prédicateurs choisis parmi l’élite de son clergé devaient successivement occuper, pendant les dimanches du Carême, la chaire de Notre-Dame, et y prêcher sur des sujets de nature à captiver l’attention de leurs jeunes auditeurs.

«Les trois envoyés avaient été chargés par leurs amis de demander que l’enseignement spécial, objet de la pétition fût confié, soit à l’abbé Lacordaire, soit à l’abbé Bautain. Ils témoignèrent donc le désir d’avoir l’un de ces deux orateurs, exprimant franchement, et avec la plus respectueuse déférence la crainte qu’une série de prédicateurs, donnant chacun un sermon sur un sujet différent, ne produisît pas les résultats que l’on pouvait attendre d’un enseignement unique et fortement coordonné.

«Pendant que la conversation suivait son cours sur ce terrain délicat, la porte s’ouvrit et on annonça l’abbé de Lamennais. Mgr de Quélen se leva aussitôt, courut au-devant de lui, lui prit la main, et se tournant vers les jeunes gens: «Voilà, Messieurs, leur dit-il, l’homme qui vous conviendrait. Si ses forces et sa voix lui permettaient de se faire entendre, il faudrait ouvrir toutes grandes les portes de la cathédrale, et elle ne serait pas assez vaste pour contenir la foule des auditeurs. » — «Oh, moi, Monseigneur, répondit Lamennais, ma carrière est finie .» Les trois jeunes gens s’étaient levés au moment de l’entrée du nouveau visiteur: ils prirent congé de l’archevêque, et se retirèrent.

«Le lendemain, un journal publiait, en tête de ses colonnes, un court récit de la réception des trois jeunes gens et de l’incident relatif à l’abbé de Lamennais. Émus de cette indiscrétion, Ozanam et Lallier, après en avoir conféré avec Lamache, qui ne pouvait se joindre à eux, se rendirent dès dix heures du matin chez Mgr de Quélen, qui vint les recevoir dans son antichambre. Ils s’empressèrent de lui exprimer leurs regrets de la publicité intempestive donnée par une feuille publique à la conversation de la veille. Mgr de Quélen se fit apporter le numéro du journal qu’il n’avait pas encore lu, et, après avoir parcouru l’article: «Ces journalistes n’en font jamais d’autres», dit-il. Et comme les deux jeunes gens lui renouvelaient leurs excuses, il s’approcha en les rassurant, entoura de ses bras leurs deux têtes, et les attirant à lui dans une même étreinte, les embrassa paternellement. «Les prédicateurs que je vous destine, ajouta-t-il, sont réunis dans mon salon. Je vais vous présenter à eux, et, pendant que je vais déjeuner, vous leur expliquerez ce que vous voulez.»

«Ainsi introduits dans le salon, les deux amis s’y trouvèrent en présence des orateurs désignés pour porter la parole à Notre-Dame durant le carême suivant . La présentation faite, et l’archevêque s’étant retiré, la conversation s’engagea entre les jeunes gens, qui cherchaient à expliquer de leur mieux quelle sorte d’enseignement ils désiraient, et les prédicateurs, qui se faisaient fort de répondre à toutes leurs vues. On ne tarda pas à s’animer, et pendant que les plus calmes causaient debout auprès du foyer, M. l’abbé Thibault — depuis évêque de Montpellier — discutait vivement avec Ozanam, tout en faisant le tour du salon. A un moment où ils se trouvaient à l’extrémité de la pièce opposée à la porte, parlant à haute voix, l’archevêque rentra, M. l’abbé Thibault étendant vers lui les bras, s’écria: «Monseigneur, nous nous entendons avec ces Messieurs: nous nous entendons parfaitement. — Si vous ne vous entendez pas — répliqua l’archevêque en souriant, on vous entend bien.» Les jeunes gens se retirèrent après avoir remercié le prélat de son extrême bonté.»

La combinaison adoptée par Mgr de Quélen ne devait pas, ne pouvait pas avoir le succès qu’il en espérait; mais dès l’année suivante, nos étudiants obtenaient la réalisation de leur rêve. En 1835, l’abbé Lacordaire, alors âgé de 33 ans, inaugurait ces Conférences d’apologétique chrétienne auxquelles son verbe magnifique allait donner un éclat singulier, et qui, depuis un siècle, groupent, chaque année, au pied de la chaire de Notre-Dame, une foule considérable, avide d’entendre une parole, toujours éloquente, l’entretenir des vérités éternelles.

Pour leur début dans la carrière de l’apostolat, nos jeunes ancêtres comptaient un beau succès!

§

Le 4 février 1834 est une date dans la vie de la «Conférence de Charité » : c’est le jour de son baptême. Elle s’était bien mise, dès sa fondation, sous la protection du grand saint qui personnifie la charité et l’humilité : mais elle n’avait pas été plus loin. Or, ce jour-là, Le Prévost, au nom de plusieurs confrères, émit le vœu que la Conférence se plaçât de façon plus étroite sous le patronage de saint Vincent de Paul, qu’une invocation lui fût adressée au cours des prières prononcées au début et à la fin de chaque séance, et que sa fête fût célébrée solennellement par la Conférence. Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme, et à partir de ce jour la «Conférence de Charité » s’appela la «Conférence de St-Vincent de Paul».

Ozanam, de son côté, manifesta le désir que l’Œuvre se mît également sous la protection de la Sainte Vierge, l’invoquât dans ses prières, et choisît l’une de ses fêtes pour l’honorer d’une manière spéciale. Sa proposition fut adoptée comme la précédente, à l’unanimité ; l’Ave Maria fut ajouté aux prières de chaque séance, la fête de l’Immaculée Conception fut choisie. Ainsi, depuis près d’un siècle, le 19 juillet et le 8 décembre, demeurent les deux fêtes de la Société.

Le procès-verbal de cette même séance révèle que, dès cette époque, la Conférence s’employait à distribuer de bonnes lectures à ses familles indigentes, et fondait dans ce but une bibliothèque; que, d’autre part, elle distribuait régulièrement des vêtements à ses pauvres, grâce à l’institution d’un vestiaire alimenté par les confrères. Bibliothèque et vestiaire, voilà donc les deux premières œuvres fondées par la Conférence: et cela caractérise son double but: satisfaire aux besoins moraux et matériels du pauvre.

Deux mois plus tard la Conférence trouvait une occasion spéciale d’affirmer sa dévotion au saint patron qu’elle venait de choisir.

Pendant la Révolution, le corps de saint Vincent de Paul avait été transporté en province pour le soustraire à toute profanation: les iconoclastes de 1793 n’avaient pu détruire que sa châsse vide. En 1834, cette précieuse relique était déposée depuis quelques années déjà, au collège de Roye, en Picardie, et les Pères Lazaristes avaient décidé de la réintégrer dans leur chapelle de la rue de Sèvres. Des fêtes furent organisées par eux à cette occasion: la Conférence de St-Vincent de Paul s’y associa avec une pieuse émotion, dont on retrouve la trace dans ces quelques lignes des «Origines».

«Bailly, président de la Conférence, obtint pour elle la permission de visiter, dès la veille de la cérémonie, les reliques du Saint. Avertis et heureux de cette faveur, les membres de la Conférence se rendirent, au nombre d’environ 60, dans la matinée du 12 avril, à la chapelle des Lazaristes. Après avoir entendu la messe, ils passèrent dans la salle voisine, où le corps se trouvait exposé, revêtu de ses ornements sacerdotaux... Tous les assistants s’agenouillèrent, se recueillirent et prièrent en silence. Puis, chacun vint, à son tour, baiser les pieds de celui qui, pareil à son divin Maître, avait passé sur la terre en faisant le bien.» Chaque confrère avait, d’ailleurs, voulu contribuer individuellement à l’acquisition de la nouvelle châsse du saint patron de la Conférence.

Cette même dévotion amenait à Clichy, le 20 juillet suivant, dimanche consacré par cette paroisse à fêter solennellement celui qui avait été jadis son curé, un groupe important de confrères revendiquant l’honneur de porter sa châsse sur leurs épaules pendant tout le cours de la procession. Là, comme à Nanterre, où nos jeunes gens avaient renouvelé le 27 mai, jour de Fête-Dieu, leur pèlerinage de l’année précédente , la population fut grandement édifiée par la pieuse manifestation des Confrères de St-Vincent de Paul: le clergé leur en manifesta sa reconnaissance.

§

L’abbé Faudet voulut donner à la jeune Conférence, sa paroissienne, une preuve manifeste de sa bienveillance et lui fit connaître son désir d’assister à une de ses réunions. Le 27 juin 1834, sous sa présidence, se tint la première séance solennelle de l’Œuvre, séance au cours de laquelle, un rapport, lu par de la Noue, sur son origine et son fonctionnement, constate que les dépenses de l’année se sont élevées à la modeste somme de 1.401 francs... M. le curé clôtura la réunion par une allocution cordiale, paternelle, et pleine d’encouragements pour ses jeunes auditeurs.

Bientôt les appels au dévouement des confrères commencèrent à se multiplier. La Sœur Rosalie réclamait et, naturellement obtenait, quelques-uns d’entre eux pour aller enseigner l’orthographe à des ouvriers de la rue de Vaugirard. Les Sœurs de la rue des Fossés St-Victor en demandaient deux pour instruire des vérités de la religion un jeune tuberculeux moribond, qui, grâce à eux, faisait une fin fort édifiante. Mlle Dumartray, fondatrice de l’Œuvre de la Miséricorde, sollicitait et obtenait le concours de plusieurs pour la distribution de ses secours et les diverses fonctions de son Œuvre. M. de Belleyme, président du Tribunal civil de la Seine leur ouvrait, dans un but de moralisation, les portes de la maison de correction pour jeunes détenus, située rue des Grès, au quartier des Écoles. Et pendant plus de deux années, jusqu’au jour où cette maison fut supprimée, un certain nombre de confrères, parmi lesquels Le Prévost, Ozanam, Lamache, Le Taillandier, venaient s’enfermer chaque semaine, pendant quelques heures, dans ce «lazaret moral» où leur apostolat se heurtait à l’ignorance religieuse la plus complète, à l’impiété la plus farouche, de gamins de 15 ans proclamant leur athéisme avec fanfaronnade.

Fort heureusement, le nombre des confrères augmentait de mois en mois, au point même de faire naître, dans l’esprit de ses premiers fondateurs, la crainte de se voir acculés, quelque jour prochain, à la nécessité de dédoubler la Conférence, dont les séances devenaient de plus en plus difficiles et perdaient chaque jour davantage leur caractère originel d’intimité.

Une autre question même apparaissait à l’horizon, celle de la création de Conférences en province: A la séance du 10 juin, Ozanam avait présenté un de ses camarades de Lyon, maintenant établi à Nîmes, et qui, de passage à Paris, avait manifesté le désir d’assister à une réunion de la Conférence. Fraternellement accueilli, et fort impressionné, Curnier avait remercié de l’accueil qui lui était fait, et annoncé sa ferme résolution de fonder à Nîmes une Conférence en tous points semblable à celle de Paris.

Ainsi se terminait l’année 1833-1834, riche assurément de résultats obtenus, plus riche encore d’espérances conçues. Nos étudiants quittaient Paris, joyeux des progrès de leur Œuvre, et la conscience d’autant plus tranquille que, cette fois, la visite des pauvres ne devait plus être, comme l’année précédente, suspendue pendant la durée des vacances. Plusieurs membres de la Conférence, parmi les recrues nouvelles, demeuraient à Paris toute l’année, et considérant que la misère, elle, ne prend pas de vacances, acceptaient d’assurer la visite des familles pendant l’absence de leurs confrères.

L’Œuvre était en bonne voie: quinze mois lui avaient suffi pour obtenir des résultats aussi substantiels qu’imprévus.

CHAPITRE III

Table des matières

LE RÈGLEMENT (1835)

Le 15 octobre 1834, Ozanam écrivait à l’un de ses amis: «Nous vous amènerons à Paris une bande de bons Lyonnais qui grossiront toutes nos réunions.» Il tint si bien parole qu’à la rentrée le nombre des membres de la Conférence atteignait la centaine.

La première conséquence de ce développement inespéré fut un nouveau déménagement. La salle du rez-de-chaussée de la place de l’Estrapade étant trop exiguë pour donner asile à une assistance aussi nombreuse, Bailly lui ouvrit dans le même immeuble, les portes de l’amphithéâtre, qui servait aux réunions de la Conférence d’histoire et contenait environ 300 places.

La seconde conséquence fut de tout autre importance: Plus que jamais, le sectionnement de la Conférence paraissait nécessaire à ses fondateurs. Les inconvénients d’une réunion trop nombreuse, s’aggravaient de jour en jour. Non seulement on sentait compromise cette affectueuse intimité qui avait présidé à la fondation de l’Œuvre, mais, en outre, les séances elles-mêmes perdaient leur caractère originel. Absorbées presque complètement par la distribution des bons et par la présentation et l’admission des candidats nouveaux, elles ne laissaient plus qu’un temps insuffisant pour le compte rendu des visites aux familles indigentes et l’exposé de leurs besoins: elles devenaient administratives. Il fallait, sans retard, prévenir le danger, qui, de ce chef, menaçait l’avenir de la Conférence.

Le 16 décembre 1834, Ozanam, d’accord avec Le Prévost, et sur le conseil de Sœur Rosalie, saisit la réunion d’une proposition tendant à ce qu’il fût formé dans le sein de la Conférence trois sections distinctes, se réunissant à part, une fois par semaine, ayant chacune sa caisse, son secrétaire, son trésorier et se reconstituant en assemblée générale le premier mardi de chaque mois.

Cette proposition souleva une émotion considérable: «L’esprit de sincère fraternité, nous dit Mgr Ozanam, qui régnait entre les membres de la Société avait resserré si étroitement les liens d’amitié qui les unissaient, que la seule pensée d’une séparation les révoltait.» Beaucoup d’entre eux d’ailleurs concevaient difficilement des séances qui ne fussent pas presidées par celui qu’ils appelaient familièrement «le père Bailly».

Le Président nomma une commission de 7 membres pour examiner la proposition et l’avis de celle-ci fut que «le moment n’était pas encore venu de lui donner suite». Mais, dès la séance suivante, Arthaud la reprenait à son compte, en réclamant une décision de la Conférence elle-même: Bailly renvoyait la question devant la Commission précédemment nommée, qu’il complétait par l’adjonction de 3 nouveaux membres et dès le lendemain, 31 décembre, celle-ci se réunissait dans son salon et sous sa présidence.

Tel était l’intérêt qui s’attachait à la question que plusieurs confrères, n’appartenant pas à la commission, voulurent se rendre à la réunion et même prendre part à la discussion. Celle-ci fut chaude et devint bientôt assez vive: l’opposition des esprits et l’émotion générale ne faisaient que grandir lorsque l’horloge sonna minuit. A ce moment, Bailly, très ému lui-même, se leva et dit: «Une nouvelle année commence, embrassons-nous, et laissez-moi le souci de prendre des dispositions convenables pour donner satisfaction à tous les vœux.» Et sur ce mot, tous se levèrent et s’embrassèrent cordialement, en s’adressant des souhaits réciproques de bonheur.

Bailly avait bien trouvé une forme élégante pour mettre fin à une réunion agitée, révélant la surexcitation des esprits; mais la question n’avait pas fait un pas vers sa solution. Après réflexion, il crut opportun de nommer deux Commissions et en indiquant leur composition, à la séance du 6 janvier 1835, il «exhorta les membres de la Conférence à la résignation et au calme jusqu’à la décision qui serait rendue dans un mois .»

Les deux commissions se mirent d’accord sur la nécessité d’un sectionnement mitigé, et le 17 février, «M. le Président, dit le provès-verbal de la séance, annonce qu’après avoir pris l’avis des Commissions nommées dans la séance du 6 janvier, il a reconnu qu’il était utile que la Société fût partagée en 3 bureaux qui s’assembleraient séparément chaque mardi pour voter les secours ordinaires et s’entretenir des familles visitées. La réunion des bureaux serait suivie d’une séance commune, dans laquelle on discuterait les mesures d’intérêt général. La composition de chaque bureau serait donnée à la prochaine séance.»

En effet, le 24 février, Bailly désignait bien les membres de chaque bureau: mais il n’y en avait plus que 2 au lieu de 3. Le premier prenait le nom de Section du Faubourg St-Jacques et devait visiter les pauvres du XIIe arrondissement et de la Cité. Le second, appelé Section du Faubourg St-Germain, se chargeait des pauvres des Xe, XIe, et Ier arrondissements .

§

Cette organisation un peu hybride était vouée au sort de toutes les mesures transactionnelles qui cherchent à concilier des conceptions nettement contradictoires. Elle ne pouvait pas durer.

Les inconvénients du nouveau régime se révélèrent dès qu’il fut appliqué. Tantôt la première section avait terminé sa distribution de bons avant la seconde, et ne savait comment employer le temps jusqu’à l’arrivée de celle-ci. Tantôt, au contraire, la seconde section avait marché plus vite et son arrivée soudaine jetait le trouble parmi les membres de la première. D’un autre côté, le nombre des membres, dans chaque section s’accroissait de semaine en semaine, et souvent la double séance se prolongeait fort avant dans la soirée. Ce dernier inconvénient était surtout sensible pour les membres appartenant à des quartiers éloignés.

Et c’est pourquoi, Clavé, l’un des 6 fondateurs, qui habitait au Faubourg du Roule, après s’être entendu avec quelques confrères habitant son quartier, formula le désir de voir ériger pour eux une section séparée qui tiendrait ses séances sur leur paroisse. Il était bien impossible de repousser une requête si légitime, car du Roule à la rue de l’Estrapade, elle était vraiment longue, la double course imposée chaque semaine au zèle charitable de ces jeunes hommes. On créa donc une troisième section: celle de St-Philippe du Roule. Sa première séance se tint chez Clavé, le 25 mai 1835. Ozanam et Lallier y assistaient.

Cet exemple fut immédiatement suivi par un confrère habitant le quartier Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, qui, lui non plus, n’est pas très voisin de la place de l’Estrapade. Ayant obtenu l’admission de 3 candidats nouveaux habitant dans son voisinage, il demanda, en leur nom et au sien, l’érection d’une nouvelle section qui tiendrait ses séances sur le territoire de leur paroisse. La requête fut admise, et le 30 juin 1835 vit la création d’une quatrième section, celle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.

On se trouvait, au bout de 4 mois, en présence de quatre sections, dont les deux premières tenaient séparément — et dans le même immeuble — une partie seulement de leur séance qui se terminait en commun — non sans inconvénients d’ailleurs; tandis que les deux dernières tenaient leur séance complète, isolément, chacune sur sa paroisse, et ne se réunissaient aux premières qu’accidentellement, dans des séances générales, dont le but était de maintenir entre les 4 sections l’unité d’esprit et d’action sous la paternelle direction de Bailly. La première de ces réunions générales se tint le 19 juillet 1835, fète de saint Vincent de Paul, au siège de l’Œuvre, place de l’Estrapade. Ce fut le prototype des assemblées générales.

Cette anomalie de régime ne pouvait se prolonger bien longtemps. Il fallut rendre son indépendance à la section du Faubourg St-Germain et lui trouver un local où, comme ses sœurs du Roule et de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, elle tiendrait isolément ses séances. Bailly obtint qu’elle fût hospitalisée dans un immeuble situé au coin de la rue Cassette et de la rue de Vaugirard, où s’était installée la Société St-François Régis fondée et dirigée par Gossin. Et c’est ainsi que fut révélée à ce dernier l’existence d’une Œuvre dont il devait, neuf ans plus tard, devenir le Président Général.

La Section de St-Germain d’ailleurs, demeura quelques mois seulement au siège de la Société St-François Régis, car dès le 11 mai 1836 le curé de St-Sulpice lui offrait, pour tenir dorénavant ses séances, un vaste local dépendant de son église, chauffé et éclairé à ses frais, afin disait-il, qu’elle pût «ne rien distraire de ses recettes pour les pauvres».

En fait, les mesures proposées par Ozanam se trouvaient adoptées: la nécessité en avait imposé l’application. Les rameaux peu à peu commençaient à se détacher du tronc, sans cesser d’ailleurs d’y puiser leur sève.

§

Si le nombre des membres de l’Œuvre allait croissant, les ressources étaient encore bien modestes, et par suite, son action très limitée. De mai 1833 au 31 décembre 1834, les recettes ne s’étaient élevées qu’à 2.480 fr. L’exercice 1835 avait accusé un léger progrès, soit pour les 4 sections: 3.466 fr. de recettes et 3.414 fr. de dépenses. Parmi celles-ci on voit figurer l’impression de bons au nom de la Société pour remplacer ceux que Sœur Rosalie avait prêtés jusque-là, et qui ne pouvaient plus satisfaire aux besoins des quatre sections disséminées dans Paris; et aussi, pour la première fois, l’acquisition de bons de fourneaux émis par la Société Philanthropique.

Pareil budget était fort modeste, même à une époque où la livre de viande ne coûtait que 40 centimes, et le kilo de pain six sous. Mais l’espoir de le voir prochainement grossir n’était pas téméraire, non pas seulement à raison de l’augmentation constante du nombre des confrères, qui, au mois de décembre 1835, étaient près de 250, mais encore par suite de l’intérêt que l’Œuvre suscitait autour d’elle. Certains établissements catholiques d’enseignement secondaire, comme Juilly et Stanislas, qui lui fournissaient de nombreuses recrues, lui envoyaient en outre des subventions; de même l’atelier de Ingres, où, sur l’initiative d’un zélé confrère, Janmot, se faisaient des quêtes périodiques au profit de l’Œuvre.

Celle-ci, d’ailleurs, était de plus en plus connue et appréciée. On recourait à elle pour faire aux adultes des cours du soir, pour placer et pour obtenir des apprentis, et même pour procurer du travail aux ouvriers en chômage.

D’autre part, elle semblait devoir, dans un avenir très prochain, gagner la province, et même l’étranger.

Curnier, de Nîmes, n’avait oublié ni les enseignements qu’il avait puisés, ni les résolutions qu’il avait annoncées, à la séance du 10 juin 1834. Le 24 octobre suivant, il annonçait à Ozanam la création imminente, à Nîmes, d’une Conférence de charité, pour laquelle il avait obtenu déjà 7 adhésions; et le 10 février 1835, Ozanam avait pu lire à ses confrères parisiens une lettre annonçant la constitution définitive de cette Conférence, et manifestant le désir de celle-ci d’être rattachée à l’Œuvre de St-Vincent de Paul fonctionnant à Paris.

Par ailleurs, certains étudiants appartenant aux Conférences parisiennes, allaient se trouver, leurs études terminées, obligés de regagner leur province. Ne serait-ce pas, incessamment, le cas d’Ozanam lui-même? Plusieurs d’entre eux, annonçaient, comme lui, l’intention de créer une Conférence dans la ville où ils allaient s’établir.

Enfin, Janmot était parti pour Rome, où bientôt le rejoignait son confrère Claudius Lavergne, et tous deux s’essayaient à fonder une Conférence dans la ville des Papes.

On pouvait donc entrevoir le jour où l’Œuvre essaimerait un peu de tous côtés et réaliserait, en partie du moins, le rêve caressé par Ozanam. Sans doute, elle était encore bien modeste; mais son avenir était gros de promesses. Aussi ses chefs estimèrent-ils le moment venu d’organiser son fonctionnement dans la forme nouvelle que lui imposait son développement rapide, et de lui donner une constitution. Bailly décida la rédaction d’un règlement général qui servirait de lien, dès à présent, aux quatre Conférences existant à Paris, et, dans l’avenir, à toutes les Conférences qui désireraient s’affilier à l’Œuvre.

§

Le 8 décembre 1835, fête de l’Immaculée Conception, aux quatre Conférences réunies sous sa présidence, Bailly donnait lecture de ce règlement qui, pour la première fois qualifiait l’Œuvre «Société de St-Vincent de Paul». Il en avait confié la rédaction à Lallier, mais il s’était réservé d’écrire lui-même un préambule précisant le but et l’esprit de l’Œuvre et qui, sous le titre d’ «Observations Préliminaires» est fidèlement reproduit, depuis cent ans, dans les éditions successives du manuel de la Société.

Ce règlement n’était pas seulement la codification des usages suivis pendant les deux années et demie qui s’étaient écoulées depuis la fondation. C’était en même temps la sage prévision des nécessités que devait imposer son développement.

Il définit le caractère de la Société : association de piété et de charité, ayant pour premier objet de son activité la visite du pauvre à domicile, mais ne considérant comme lui étant étrangère aucune œuvre charitable, quelle qu’en soit la forme.

La réunion de plusieurs membres de la Société constitue une Conférence.

La Conférence est administrée par un bureau comprenant Président, Vice-Président, Secrétaire et Trésorier; elle nomme elle-même son Président, qui choisit à son tour les autres membres du bureau. Le rôle de chacun, l’ordre des séances, les prières à réciter au début et à la fin de chaque réunion, la lecture de piété, la présentation et l’admission des nouveaux membres, la distribution des bons et des secours extraordinaires, l’admission des familles, la quête, tout est prévu et réglé par des dispositions dont la sagesse a été démontrée par l’expérience.

Toutes les Conférences relèvent d’un Conseil de Direction chargé de maintenir l’esprit de la Société, le respect du règlement, l’uniformité des usages, et de servir de lien entre elles.

Dans ce but, le Conseil de Direction réunit les Conférences en assemblées générales 4 fois par an, le premier dimanche de Carême; le dimanche du Bon Pasteur, jour anniversaire de la translation des reliques de saint Vincent de Paul; le 19 juillet, fête de son saint patron; et le 8 décembre, fête de l’Immaculée Conception. A ces réunions, chaque Conférence doit rendre compte des faits intéressants de sa vie quotidienne.

Et le règlement se termine par le rappel des deux fêtes annuelles de la Société, S décembre et 19 juillet, adjurant tous les confrères de prier en ces jours «pour la prospérité de la foi catholique, pour l’accroissement de la charité parmi les hommes, et pour attirer la bénédiction de Dieu sur l’Œuvre dont ils font partie».

Il ajoute enfin, pour rassurer les consciences timorées «Aucune des obligations imposées par ce règlement n’est obligatoire de conscience, mais la Société en confie l’accomplissement au zèle de ses membres, et à leur amour pour Dieu et pour leur prochain.»

Ce règlement frappe surtout par l’esprit de prévision qui l’a inspiré.

Au mois de décembre 1835, la Conférence de charité, à peine âgée de trente mois, vient de se séparer en 4 sections; une Conférence analogue, qui d’ailleurs ne vivra pas, s’est fondée à Nîmes; des essais encore infructueux sont tentés à Rome, et c’est tout! Et, dans cette situation singulièrement modeste, un des fondateurs de l’Œuvre, assurément incapable de prévoir son rayonnement futur, n’hésite pas à écrire: «La Société reçoit dans son sein tous les jeunes gens chrétiens qui veulent participer aux mêmes œuvres de charité, en quelque pays qu’ils se trouvent», et à fixer, dans tous leurs détails, les règles d’une organisation qui subira la double épreuve d’un siècle entier et d’une expansion mondiale, sans autres modifications que les compléments inévitables exigés par une prospérité croissante.

§

Extraites en partie d’un opuscule rédigé jadis par saint Vincent de Paul, à telle enseigne qu’on a pu écrire que le véritable législateur de la Société avait été son saint patron lui-même, les «Observations Préliminaires» rédigées par Bailly, échappant à la sécheresse inévitable du règlement, l’illuminent et le vivifient en précisant l’esprit de la Société, le but qu’elle poursuit et les moyens qu’elle doit employer pour l’atteindre. C’est son décalogue. Un siècle a passé sur lui, sans qu’une seule pierre de cet édifice ait été ébranlée: toutes, au contraire, ont été successivement consolidées par les chefs qui se sont succédé à la direction de l’Œuvre.

Celle-ci repose sur trois assises: Piété, Charité, Humilité.

Et d’abord la Piété, caractère primordial de la Conférence de Charité dans l’esprit de ses fondateurs. Ce qu’Ozanam avait eu surtout en vue, c’était la préservation religieuse et morale, la sanctification personnelle de la jeunesse universitaire, de «ces oiseaux de passage, éloignés pour un temps du nid paternel et sur lesquels l’incrédulité, ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie...» C’est pour eux qu’il a voulu créer «un abri qui les protège... un point de ralliement pour le temps de leur exil... une association d’encouragement mutuel, où ils trouveraient «une espèce d’hospitalité morale» afin que «les mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur reviennent comme elles les ont envoyés ».

Bailly ne l’oublie pas. «C’est, dit-il, un mouvement de piété chrétienne qui nous a réunis. C’est pourquoi nous ne cherchons pas ailleurs que dans l’esprit de la religion, dans les exemples et les paroles de N.-S., dans les enseignements de l’Église et la vie des Saints, les règles de notre conduite.» La première fin d’une Conférence est «de maintenir ses membres, par des exemples et des conseils mutuels, dans la pratique d’une vie chrétienne.»

La Société toutefois, n’exige de ses membres aucune pratique spéciale et surérogatoire de piété : elle ne demande à celui qui désire franchir sa porte que la soumission aux exigences de l’Église, la pratique de ce qui est «de précepte» et rien de plus. Cela suffit, en effet, pour l’assurer que ce nouveau membre, s’il n’édifie pas, est du moins susceptible d’être édifié.

Après l’amour de Dieu, l’amour du prochain, la Charité 1 Et aux premiers rangs de son prochain, le membre de la Société de St-Vincent de Paul rencontre ses confrères et les pauvres qui lui sont confiés.

Nulle part, en dehors des ordres religieux, la confraternité des associés ne doit être comprise et pratiquée plus large et plus complète que dans la Société de St-Vincent de Paul. Elle demande à ses fils plus que des égards et des prévenances les uns pour les autres, «une bienveillance mutuelle, du fond du cœur, et sans bornes» conditionnée par «l’abnégation de soi-même, le détachement de son propre sens et l’acquiescement facile à l’avis des autres».

Mais plus encore, c’est envers les indigents par lui secourus que doit s’exercer la charité du Confrère.

Il a pour mission d’aller les visiter à domicile, de leur porter des secours proportionnés à leurs besoins, de s’intéresser à eux, de recevoir leurs confidences, de leur prêter appui, de se faire leur guide et leur ami, au point qu’ils deviennent «sa famille».

Il ne saurait oublier que le secours en nature, toujours insuffisant, d’ailleurs, pour assurer à lui seul leur existence, est, avant tout la clef qui lui ouvre la porte, non pas seulement de leur taudis, mais aussi de leur âme, et lui permet ainsi de mettre à leur disposition une sollicitude, un dévouement qui, eux, sont inépuisables.

Le Confrère de St-Vincent de Paul doit s’efforcer d’arracher le pauvre à sa misère en lui procurant du travail s’il n’en a pas, des soins s’il est malade, un asile s’il est infirme, d’assurer l’éducation de ses enfants et leur placement lorsque l’heure en est venue, de tout faire en un mot, pour l’amélioration de son sort matériel, mais aussi et surtout, dans la mesure du possible, de le ramener à la pratique de ses devoirs, de rétablir sa mentalité morale et religieuse, en régularisant les unions illégitimes, en provoquant les baptêmes et les premières communions des enfants, en les affiliant à un patronage, en procurant à tous les membres de la famille des lectures honnêtes.

Telle est la tâche du Confrère de St-Vincent de Paul. Cette tâche, il doit la poursuivre en toute humilité. Ozanam écrivait un jour à Lallier, — en faisant sienne la formule adoptée par saint Vincent de Paul — «Servi, inutiles sumus». Tel est le témoignage que doivent se rendre ceux qui s’unissent pour servir Dieu et les hommes ». Tout au plus peut-on permettre à la Société de se «laisser voir» mais non point de «se faire voir».

Et Bailly d’écrire: «Tenant à honneur d’être réputés les moindres d’entre nos frères, nous nous garderons de toute envie, non seulement les uns à l’égard des autres, mais encore à l’égard d’autres sociétés, avant, comme la nôtre, pour but le soulagement du prochain... Quoique nous aimions davantage notre petite association, nous l’estimerons toujours moins excellente que les autres: nous ne verrons en elle, comme elle est en effet, qu’une œuvre formée par on ne sait qui ni comment, née d’hier, et qui peut mourir demain...»

Peut-être, à l’heure présente, après un siècle de bénédictions divines semblant prouver que Dieu a fait cette œuvre sienne, est-il plus difficile de la considérer comme une œuvre «née d’hier et qui peut mourir demain» : mais ces conseils n’en prouvent pas moins dans quelle atmosphère d’humilité ses fondateurs entendaient la maintenir.

Tel est le résumé des «Observations Préliminaires» rédigées par Bailly. Le caractère, le but et l’esprit de la Société s’en dégagent nettement: ils n’ont jamais varié. C’est vraiment sa constitution. Demeurée intacte, elle est aussi respectée aujourd’hui qu’il y a cent ans.

§

Le règlement, lu pour la première fois à l’Assemblée générale du 8 décembre 1835 et approuvé par elle, devait entrer immédiatement en vigueur. Il fallait donc constituer le Conseil préposé à la direction des Conférences actuelles et futures.

Bailly se trouvait Président, par droit de naissance pourrait-on dire. Personne n’eût conçu d’ailleurs qu’il en pût être autrement. Il nomma: Vice-Président, Le Prévost, que son zèle et sa maturité désignaient à son choix; Trésorier, Devaux, le trésorier de la première heure, et Secrétaire, Brac de la Perrière, que son départ de Paris devait faire remplacer par Lallier dès 1837. Ozanam, sollicité pour la vice-présidence s’était récusé en invoquant la nécessité, où il allait se trouver incessamment, de quitter Paris pour venir s’établir à Lyon.

Les 4 groupements parisiens, considérés jusqu’ici comme des sections deviennent dès lors des Conférences indépendantes et s’appellent Conférences St-Etienne du Mont, St-Sulpice, St-Philippe du Roule et Notre-Dame de Bonne Nouvelle. Chacune d’elles aura son Président et ne sera plus dirigée, comme par le passé, par des Vice-Présidents délégués à titre temporaire et trop fréquemment renouvelés. Cette individualité proclamée leur confère une indépendance relative sous le contrôle du Conseil de Direction dont le rôle d’ailleurs va s’élever et s’élargir au fur et à mesure que le développement de l’Œuvre va s’affirmer.

Une ère nouvelle vient de naître pour cette petite Société. Agée de 2 ans et demi, elle sort de l’obscurité de son humble berceau, dégagée de ses langes, et prête à grandir, s’il plaît à Dieu.

DEUXIÈME PARTIE

Table des matières

LA PRÉSIDENCE BAILLY (1836-1844)

CHAPITRE IV

Table des matières

LE CONSEIL DE DIRECTION (1836-1839)

Le Conseil de Direction, tel qu’il venait d’être créé, ne devait vivre que quatre années, à l’expiration desquelles il apparaissait manifestement insuffisant. Rapidement le développement de l’Œuvre allait faire éclater ce cadre trop étroit car, dès ce moment, elle prenait son essor.

Au cours de ces quatre années, 12 Conférences nouvelles naissent à Paris et 23 en province.

En 1836, ce sont: à Paris les deux Conférences St-Merry et St-Roch, et, en province, la première Conférence de Lyon, sous l’impulsion d’Ozanam. Celle de Nîmes ne peut triompher des difficultés qui l’ont assaillie dès le lendemain de sa naissance, et morte en bas âge, elle ne ressuscitera qu’en 1840. D’autre part, à Rome, les tentatives de Janmot, de Claudius Lavergne et de leurs camarades, n’ont abouti qu’à des visites individuelles dans les hôpitaux, bientôt interrompues par une épidémie de choléra qui disperse les jeunes artistes; et c’est seulement en 1842 qu’elie se reconstituera, à l’éloquent appel du R. P. de Ravignan.

En 1837, l’Œuvre ne compte aucune fondation à Paris, mais 9 créations en province: 3 à Toulouse, 2 à Lyon et à Rennes, 1 à Nantes et 1 à Dijon dans un faubourg de la ville, Fontaine-les-Dijon, qui se glorifie d’avoir donné le jour à saint Bernard.

L’année 1838 apporte 3 naissances à Paris: St-Nicolas des Champs, St-Germain des Prés et St-François Xavier des Missions fondée par la Conférence St-Sulpice: mais la province n’en compte plus que 5. Nancy, Metz, qui s’enthousiasme pour l’Œuvre en écoutant la parole ardente de l’abbé Lacordaire, Langres, Cambrai, Quimper.

Enfin, voici l’année 1839, au cours de laquelle quinze Conférences nouvelles apparaissent au firmament de la Société ; sept à Paris; St-Séverin, fondée par la Conférence St-Sulpice, St-Louis d’Antin, Œuvre commune du curé de la paroisse et du maire de l’arrondissement: St-Médard, création des Ecoles Normale et Polytechnique; St-Nicolas du Chardonnet, patronnée par l’abbé Dupanloup, alors directeur du Séminaire; Notre-Dame des Victoires; Ste-Marguerite, et Notre-Dame de l’Abbaye au Bois. La province apporte huit fondations nouvelles à Saint-Claude, Angers, Bordeaux, Arras, Aix, Moulins, où pour la première fois, naît dans une maison d’éducation — le petit séminaire d’Yzeure — une conférence composée des élèves des classes supérieures. D’autres s’annoncent, d’ailleurs. L’abbé Buquet, directeur du Collège Stanislas, au cours d’une assemblée générale qu’il honore de sa présence, déclare son intention de fonder dans son établissement, une conférence qui réunira ses rhétoriciens, ses philosophes et ses anciens élèves. Enfin les conférences de Troyes, Montpellier, Grenoble vont être constituées dès le mois de janvier suivant.

Le nombre des confrères est de 242 au 31 décembre 1835, de 388 à la fin de 1837, de 659 au 31 décembre 1838, et de 1068 à la fin de 1839. Le montant des recettes annuelles s’est élevé successivement à 9.000, 17.000, 33.000 et 54.830 francs. L’Œuvre est en marche.

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Le Conseil de Direction, cependant, paraît avoir quelque peine à dépouiller le caractère de bureau central d’une conférence unique divisée en quatre sections, et ne pas bien saisir le rôle d’animateur qui lui incombe. Il ne se réunit que 4 fois par an à la veille des assemblées générales qui se tiennent dans l’amphithéâtre de la place de l’Estrapade, et il borne son activité à la préparation de celles-ci. Dans leur organisation, il se préoccupe surtout de sauvegarder le principe d’humilité et c’est pourquoi il écarte toute proposition tendant à donner à ces réunions le lustre que leur apporterait la présence d’un membre de l’épiscopat. Mgr de Quélen mourra en 1839 sans avoir honoré une seule de ces réunions de sa présence, et c’est seulement en 1840 que Mgr Affre inaugurera la série de ces présidences épiscopales qui deviendront par la suite presque traditionnelles.

Est-ce dans le même esprit que le programme de ces assemblées générales est maintenu si modeste, si monotone, qu’il ne présente qu’un intérêt relatif? Après la présentation des membres nouvellement admis, chaque président vient rendre compte de la vie de sa Conférence pendant les quelques semaines écoulées depuis la précédente assemblée générale. De même, les présidents des deux Œuvres déjà fondées par les Conférences de Paris, celle des jeunes détenus, et celle des apprentis orphelins. Puis Bailly signale quelques décisions prises par le Conseil de direction, annonce la création des Conférences nouvelles; et la séance se termine par une allocution de l’ecclésiastique venu remplir le rôle de Président d’honneur, qui le plus souvent est l’abbé Faudet, curé de la paroisse.

Les décisions du Conseil de direction communiquées par le Président Général n’ont, elles-mêmes, rien de sensationnel A peine peut-on relever l’impression et la distribution des cartons de prières — (encore actuellement en usage) — afin d’assurer l’uniformité des invocations pieuses dans toutes les Conférences, — l’envoi aux Conférences de province d’un extrait des procès-verbaux de chaque assemblée générale afin d’établir avec elles un lien permanent — les mutations dans le personnel du Conseil de direction, — la répartition entre les Conférences d’un don de 1.000 francs transmis par Mgr de Quélen, à l’occasion de la naissance du Comte de Paris. Les autres communications portent sur des questions de détail, menue monnaie d’une direction.

Certains confrères sentent la nécessité de galvaniser ces séances un peu mornes et s’y efforcent. Le président de la Conférence St-Sulpice, tel jour, substitue à son compte rendu habituel un rapport sur les résultats moraux et religieux obtenus par ses confrères; et, tel autre jour, expose non sans humour, comment s’est effectuée l’installation de sa Conférence dans le nouveau local, offert par M. le Curé, les confrères s’étant transformés en menuisiers, peintres et vitriers pour organiser, en quelques jours et sans frais, la salle nue, mise à leur disposition dans les dépendances de l’église.

Le Président de la Conférence St-Etienne du Mont, raconte l’invraisemblable odyssée de trois Persans arrivant à Paris et venant frapper à sa porte, pour quêter la somme de 6.000 fr., indispensable au rachat de leur femme et de leurs enfants réduits en esclavage par le fisc de leur pays, insuffisamment désintéressé par la saisie et la vente de tout ce qu’ils possédaient. Après avoir obtenu de la charité française la somme désirée et adressée directement à leur évêque, ils quitteront Paris, heureux et reconnaissants, et regagneront leurs pays, conduits de Conférence en Conférence jusqu’à Marseille, où ils trouveront payé le passage à bord du bateau qui leur permettra de rejoindre leurs familles libérées.

Le Conseil de direction sent bien la nécessité de varier par quelques innovations, le menu de ces Assemblées générales. Il y ajoute tout d’abord la lecture des lettres périodiques qu’il réclame des Conférences de province, et ensuite, lorsque, par bonne fortune, la présence à Paris d’un de leurs présidents coïncide avec une assemblée générale, une communication verbale, et par cela même plus vivante, sur le fonctionnement de leur Conférence. Mais ces communications extraordinaires sont rares et les Assemblées générales souffrent d’une monotonie qui cadre mal avec la jeunesse d’une Œuvre dont les aspirations tendent naturellement à un développement rapide.

§

On éprouve la même impression un peu décevante à scruter la vie interne du Conseil pendant ces quatre années. Il semble que sa préoccupation principale soit d’éviter toute innovation, par crainte qu’elle ne menace la vie, fragile encore assurément, du jeune arbuste confié à ses soins. Il pousse la prudence aux extrêmes limites, sous l’influence d’un président auquel son âge impose le rôle de modérateur de la jeunesse ardente dont il est entouré, et qui l’exerce avec une telle conscience qu’on ne voit aboutir aucune des propositions dont le Conseil est saisi. Soit que votées elles ne soient pas communiquées aux Conférences et demeurent ainsi lettre morte, soit que profondément modifiées, elles reçoivent des solutions rapidement jugées inexécutables, soit qu’elles subissent un ajournement indéfini tantôt en termes exprès, tantôt virtuellement, par la remise de leur application à une date ultérieure et imprécise, leur sort — en fait — est le même: elles n’aboutissent pas. Il semble que le Conseil, sans parti pris assurément, mais inconsciemment, et presque instinctivement, ait adopté pour règle de conduite de paralyser toute initiative, toute modification, et de figer la Société, immobile, dans son état présent.

Dès le mois de mars 1837, Ozanam, alors président de la Conférence de Lyon, adresse au Conseil deux propositions: la première tend à l’institution d’une messe annuelle de Requiem pour tous les confrères décédés au cours de l’année. Il était difficile de l’écarter: aussi est-elle immédiatement adoptée, mais avec ce correctif qu’on choisira ultérieurement la date de cette cérémonie et l’église où elle sera célébrée. Et comme 18 mois plus tard ce double choix n’était point encore fait, le 22 juillet 1838 Ozanam revient à la charge. En fait, ce ne sera qu’en 1839 que cette messe sera dite à Paris, et le Conseil, dans un excès de prudence, décide qu’elle ne peut être célébrée, suivant le désir exprimé, à St-Germain-l’ Auxerrois, sous prétexte qu’une réunion de jeunes gens dans cette église, pourrait éveiller les susceptibilités de l’autorité, à raison des souvenirs qui planent sur elle, depuis son sac par la populace en 1831!

La seconde proposition d’Ozanam tendait à constituer une classe de membres correspondants de la Société recrutée parmi les anciens confrères qui, ayant quitté Paris, leurs études terminées, et réintégré leur province, ne pouvaient y fonder une Conférence locale. Cette fois, la proposition fut expressément écartée comme de réalisation trop difficile. Alors Ozanam, toujours préoccupé de ne pas laisser s’évaporer le zèle des anciens confrères isolés dans leur province, propose que, chaque année, un rapport général sur la marche de l’Œuvre soit imprimé et envoyé, non pas seulement aux Conférences, mais aux anciens confrères, qui seront ainsi maintenus en rapports directs avec la Société. Et sans doute, cette fois son vœu est accueilli, mais avec cette réserve qu’il y aura lieu de choisir ultérieurement l’époque de cette publication, après avoir pris, au préalable, l’avis des Conférences de province. Et du fait de cet ajournement déguisé, 4 années s’écouleront, et le Conseil de direction aura vécu, avant que cette mesure soit réalisée. Le rapport annuel, voté en principe le 22 juillet 1838, paraîtra pour la première fois au mois d’août 1842.

Le nombre croissant des Conférences de Paris avait amené le Conseil à décider, dès le 21 avril 1838, que, dorénavant les comptes rendus individuels des présidents à l’assemblée générale seraient remplacés par un rapport d’ensemble confié à un confrère désigné par lui. La mesure fut immédiatement appliquée, et Lamache, un des fondateurs de la Société, donna lecture, huit jours plus tard, d’un rapport géneral (assemblée générale du 29 avril 1838). Mais dès la seance suivante, 22 juillet, la tradition des comptes rendus individuels était reprise et ce sera seulement 18 mois plus tard — (décembre 1839) que le Président Général s’inclinera devant l’impossibilité matérielle d’infliger à ses confrères la lecture successive de quinze comptes rendus individuels, et mettra définitivement en application la mesure votée par le Conseil le 12 avril 1838!

Le Prévost, vice-président général, préoccupé de l’absence d’initiative et de direction du Conseil, qui laissait flottantes les rênes de l’autorité et ne réalisait pas, suivant lui, l’union désirable entre les Conférences, demanda, le 22 juillet 1838, que soient dorénavant mensuelles les séances du «Conseil extraordinaire» — celles qui groupaient, autour du bureau, les présidents des Conférences parisiennes, — afin de mieux assurer entre elles la liaison si souvent souhaitée par la rencontre plus fréquente de leurs représentants attitrés. La proposition fut adoptée dès la séance suivante — (25 novembre 1838) — avec mention que cette décision serait communiquée à la prochaine assemblée générale. Mais le procès-verbal de cette dernière — (9 décembre 1838) — est muet sur ce point et si le «Conseil extraordinaire» se réunit effectivement un mois après le vote de la proposition de Le Prévost, c’est, malgré les protestations de celui-ci, la seule fois que cette décision est appliquée.

Ozanam avait émis le vœu, plusieurs fois renouvelé, que le Conseil sollicitât du Souverain Pontife la faveur d’un bref accordant certaines indulgences aux membres de la Société. Sa proposition fut finalement écartée — (25 novembre 1838; — sous prétexte que l’Œuvre était «trop peu de chose» pour formuler de pareilles prétentions. La conséquence de cette décision ne se fit pas attendre. Une Conférence de province prit l’initiative de faire, à Rome, des démarches en vue d’obtenir, pour elle personnellement, cette faveur insigne; et ces démarches ne furent pas sans créer plus tard quelques embarras au Conseil, lorsqu’il voulut reprendre la question dans l’intérêt général!

Ces quelques exemples pourraient être facilement multipliés. En réalité, la direction de l’Œuvre se perd dans des détails, et n’accueille vraiment aucune des propositions d’ordre - général dont elle est saisie. Pour celles-ci, les bureaux de la place de l’Estrapade sont de véritables oubliettes.

Il faut cependant reconnaître au Conseil de direction le mérite d’une création dont la durée prouvera suffisamment l’utilité : l’institution des Circulaires générales. Le besoin d’union se manifestait constamment et partout: Union entre les Conférences de Paris et de province, union avec les anciens confrères isolés: ce sont là des vœux qui venaient constamment assiéger le Conseil. Dès le mois de février 1837, il essaya de les exaucer, du moins partiellement, et décida que l’envoi aux Conférences de province des extraits du procès-verbal de chaque assemblée générale serait accompagné d’une lettre rédigée par le secrétaire du Conseil et ayant pour but de nouer des relations entre elles et le Conseil de direction. Au cours des années 1837-1838 quatre de ces lettres furent successivement envoyées par Lallier; elles furent le germe des circulaires générales qui, plus tard, devaient être régulièrement adressées à toutes les Conférences par les Présidents successifs du Conseil Général.

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Si pendant cette période de trois ans, la direction de la Société paraît somnolente, par contre, l’activité surabonde dans les Conférences; la vie de l’Œuvre s’est réfugiée chez elles.

Et d’abord le nombre des confrères s’accroît avec rapidité. La Conférence St-Sulpice voit le nombre de ses membres atteindre la centaine. Comprenant la nécessité d’essaimer, elle fonde successivement, le 23 février 1838, la conférence St-François Xavier des Missions, et dès le début de l’année 1839, la Conférence St-Séverin. La voici mère et bientôt grand’mère de Conférences, car celle de St-François Xavier des Missions va, dès l’année suivante, créer à son tour une conférence nouvelle à Ste-Valère, aujourd’hui Ste-Clotilde.

La Conférence St-Etienne du Mont est exclusivement composée de ces «oiseaux de passage» que sont les étudiants venant vivre quelques courtes années au quartier latin. Sa composition, par une conséquence inévitable, se renouvelle en partie chaque année: malgré ces conditions défavorables, son effectif ne descend jamais au-dessous de 70 à 80 membres.

La Conférence Notre-Dame de Bonne Nouvelle, au mois de décembre 1835, réussit un coup de maître: avec la complicité de M. le curé, elle absorbe une œuvre préexistante de piété et de charité, composée d’hommes mûrs, qui s’appelait «la Confrérie du St-Sacrement», et qui vivotait péniblement. De ce fait, elle double son effectif, et en même temps elle amorce cette transformation du personnel des Conférences qui, fondées exclusivement pour les jeunes gens, verront bientôt accourir au milieu d’elles des hommes de tous âges, appartenant à toutes les professions, de telle sorte qu’à l’ardeur de la jeunesse viendra se mêler, non sans profit, l’expérience de la maturité.

Comment ne pas citer encore la Conférence St-Merry, fondée le 18 août 1836, sur l’initiative de M. le curé avec deux membres seulement, et qui, trois mois plus tard, en compte 41 et près de 75 avant que l’année soit écoulée?

Naturellement, le nombre des familles visitées augmente dans la même proportion que le nombre des confrères. En 1837 la Conférence St-Sulpice visite 125 familles; 82 autres figurent en instance d’admission sur ses registres: elles n’attendront pas bien longtemps puisqu’un an plus tard 200 sont secourues par elle. La Conférence St-Merri compte 125 familles le 1er février 1837, 170 le 1er mars 1838, 200 le 1er décembre de la même année; il est tel de ses membres qui visite régulièrement sept familles chaque semaine.

Et chaque Conférence rivalise de zèle pour améliorer et pour étendre son champ d’action: celle de St-Etienne du Mon! prescrit, pour chaque famille visitée, la rédaction d’un bulletin de renseignements complet qui sera la première assise d’un dossier individuel permettant à chaque nouveau visiteur de connaître, avant même de les avoir vues, les familles qui lui sont confiées, et à la Conférence de statuer, en pleine connaissance de cause, sur l’importance des secours ordinaires ou extraordinaires qui lui sont demandés pour elles.

Celle de Notre-Dame de Bonne Nouvelle s’associe à l’Œuvre du curé de la paroisse qui, chaque vendredi, réunit 250 pauvres dans son église pour leur faire entendre une messe accompagnée d’une courte instruction. Et ce sera le germe de l’Œuvre de la Sainte Famille à laquelle, plus tard, la Conférence St-Sulpice donnera sa forme définitive.

Beaucoup d’initiatives heureuses sont prises dès cette époque par les Conférences: mais il faut bien constater que cette médaille a son revers, et ce revers, c’est leur détresse, dont le cri vient retentir sans cesse aux séances du Conseil de direction et aux assemblées générales. Le nombre croissant des familles secourues vide sans cesse les caisses des Conférences, véritables tonneaux des Danaïdes, aussitôt épuisés que remplis. Et c’est en vain, la plupart du temps, qu’elles appellent à leur secours la caisse centrale du Conseil de direction, car celle-ci, n’ayant pas de ressources propres, se trouve le plus souvent vide. C’est la misère appelant à son aide la pauvreté !

Quelques confrères s’élèvent contre l’imprudence d’une charité qui ne sait pas se modérer. Mais le Président du Conseil répond très justement que les Conférences n’ont pas été créées pour thésauriser, qu’elles doivent compter sur la Providence, et que celles qui multiplient leurs charités sans trop se soucier du lendemain méritent plutôt des félicitations que des reproches. Et les Conférences cherchent à se tirer d’affaire par leurs propres moyens. Malgré l’avis contraire consigné dans la circulaire de juillet 1838, la conférence St-Merri donne un sermon de Charité. Et le succès de celui-ci est tel que plusieurs autres conférences suivent son exemple. Il faut bien vivre!

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Cependant cette activité des conférences contraste chaque jour davantage avec l’inertie du Conseil mis à leur tête, et l’Œuvre en souffre. Ce corps, jeune, plein de vie, et dont le développement est rapide, a besoin d’une autre hygiène que celle de son enfance. Tout le monde le sent et des symptômes inquiétants se révèlent. Un certain relâchement se produit dans les relations entre le centre et la circonférence. Quelques villes possédant plusieurs conférences, — Lyon, Toulouse, Rouen —, dont le besoin d’union ne trouve pas une satisfaction suffisante auprès du Conseil de direction, ont constitué un conseil local analogue à celui-ci, reliant les Conférences de la ville, les dirigeant, et jouant sur place, le rôle rempli par le Conseil extraordinaire pour les Conférences parisiennes. Et cette mesure apparaît comme une menace de schisme, le prodrome d’une séparation qui serait la mort de la Société.

Précisément à cette époque, la composition du Conseil de direction se trouve, en partie, renouvelée. Dès le début de l’année, le secrétaire, Lallier, auteur du règlement primitif, et le trésorier Devaux, tous deux anciens fondateurs de la Conférence de Charité, quittent Paris définitivement, et regagnent, le premier sa Bourgogne, et le second sa Normandie. Pour les remplacer, le Président a fait choix de MM. de Baudicour et de Riancey, et il se trouve que l’un et l’autre sont pénétrés des besoins nouveaux de la Société et de la triple nécessité d’assurer entre les Conférences une union plus étroite par une organisation de la direction plus concentrée et plus souple en même temps, de créer, d’autre part, des liens entre la Société et les anciens confrères qui l’ont quittée pour aller vivre isolés dans leur province, et enfin de fixer le rôle de toutes les personnes de bonne volonté qui offrent leur concours à l’Œuvre, sous quelque forme que ce soit.

Trois mois à peine après sa nomination de secrétaire, l’occasion s’offrait à de Baudicour d’exposer ses idées.

La première édition du règlement se trouvait épuisée, et, le 16 juin 1839, Bailly réunissait le bureau du Conseil de direction pour prendre les mesures nécessaires à sa réimpression. Le secrétaire émit immédiatement l’avis qu’il y avait lieu, non pas seulement de réimprimer, mais de compléter le règlement sur un certain nombre de points. Cette proposition souleva tout d’abord les protestations du Président qui la déclara dangereuse, et de nature à ébranler les assises de l’Œuvre, un règlement une fois adopté ne devant être modifié qu’en cas d’absolue nécessité, et celui de la Société suffisant parfaitement à ses besoins actuels. Mais ce dernier point fut précisément celui que contesta de Baudicour dans sa réplique, en exposant le développement rapide de l’œuvre, ses nouveaux besoins, les dangers qui menaçaient son unité à défaut d’une forte organisation, et tout spécialement la crainte qu’on pouvait éprouver de voir, quelque jour prochain, les Conférences de province se grouper en Sociétés particulières, si l’on ne créait pas, à Paris, un organe central, distinct du Conseil des Conférences parisiennes, et exclusivement chargé des intérêts généraux, planant au-dessus des Conseils locaux et des Conférences isolées, concentrant entre ses mains tous les pouvoirs de direction et de contrôle, et maintenant ainsi fortement l’unité de la Société. Ces arguments frappèrent le bureau à ce point qu’il chargea de Baudicour de rédiger, sur cette question, un rapport qui serait soumis au Conseil extraordinaire, celui-là même qui réunissait les présidents des Conférences de Paris. La brèche était, dès lors, ouverte, par laquelle allaient pénétrer dans la place, les réformes souhaitées par les Conférences.

La séance au cours de laquelle on devait entendre et discuter les propositions de Baudicour avait été fixée au 14 juillet. Pas un président ne manqua au rendez-vous. Le secrétaire exposa toutes les modifications qu’il lui semblait utile d’apporter au règlement primitif dans l’intérêt de l’Œuvre. Elles portaient non plus seulement sur la transformation du Conseil de direction et son sectionnement en Conseil Général de la Société et en Conseil Particulier de Paris, mais encore sur la création de Conseils Particuliers en province, ainsi que sur le statut à donner aux anciens confrères ayant quitté leur conférence, aux membres honoraires et aux bienfaiteurs que les Conférences commençaient à cueillir en grand nombre.

Cet exposé rencontra l’approbation générale du Conseil le bureau fut chargé de la rédaction des nouveaux articles à introduire dans le règlement, et huit jours plus tard, le 21 juillet, Bailly communiqua à l’assemblée générale les décisions de principe prises par le Conseil.

Le nouveau règlement fut rédigé, imprimé, et finalement envoyé à toutes les Conférences, au mois de décembre 1839, accompagné d’une lettre circulaire du secrétaire, exposant les motifs des diverses modifications adoptées et les commentant. Celles-ci peuvent, au surplus, se résumer en quelques lignes: Le Conseil de direction, dont l’actuelle composition sera complétée par la nomination de plusieurs membres, devient Conseil Général de la Société, exclusivement chargé des intérêts généraux de celle-ci, ayant autorité sur tous les Conseils particuliers et toutes les Conférences isolées existant actuellement ou venant à se fonder en quelque lieu que ce soit.

Dans toute agglomération où vivent plusieurs conférences est constitué, pour les unir et les diriger, un Conseil particulier composé des présidents et des vice-présidents des Conférences. Ce Conseil ayant son bureau, sa caisse propre, relève du Conseil Général. Les présidents et vice-présidents de Conférences seront nommés par le président du Conseil particulier, partout où il en existe. A Paris, la présidence du Conseil particulier reviendra au Président du Conseil Général ou à son délégué.

Les confrères isolés, ayant quitté leur conférence pour aller s’établir dans une ville où il n’en existe pas, peuvent s’affilier comme membres correspondants à la Conférence la plus voisine de leur nouvelle résidence, remplissant, individuellement chez eux, le rôle de membres actifs et recevant le rapport annuel qui sera publié par le Conseil Général.

La Société admet dès membres honoraires reçus dans les mêmes conditions que les membres actifs, n’assistant pas aux séances de la Conférence, ne visitant pas de familles, mais contribuant par une offrande annuelle aux charges de la Conférence et convoqués à toutes ses réunions extraordinaires.

Elle admet également des souscripteurs ou bienfaiteurs, quel que soit leur sexe, qui, eux, ne sont pas membres de la Société, mais qui apportent à la Conférence un concours charitable sous quelque forme que ce soit.

Quelques dispositions de détail complètent ces modifications générales.

Et voici définitivement fixée cette fois, en 59 articles, et telle qu’elle figure au manuel encore aujourd’hui, la constitution de la Société de St-Vincent de Paul solidement assise désormais sur un règlement qui va lui permettre une remarquable expansion, tout en sauvegardant son unité.

CHAPITRE V

Table des matières

LE CONSEIL GÉNÉRAL (1840-1844)

En fait, la nouvelle organisation de la Société n’a pas fonctionné dès le lendemain du nouveau règlement. Si le Conseil de direction a tenu sa dernière séance le 26 janvier 1840 et si le Conseil particulier de Paris lui a immédiatement succédé, tenant sa première réunion le 16 février suivant, par contre, le Conseil Général ne s’est constitué qu’un an plus tard. Sa première séance s’est tenue le 27 décembre 1840. Pourquoi? La cause de ce long retard échappe à toute investigation.

Sa première conséquence est que, pendant tout le cours de l’année 1840, le Conseil de Paris cumule ses fonctions normales et celles de Conseil Général. En réalité, le Conseil de direction se survit sous un autre nom: le bureau n’a pas changé, les membres non plus; la seule différence est que les séances sont plus fréquentes, elles sont maintenant mensuelles; mais leur ordre du jour est le même que par le passé : préparation des assemblées générales, correspondance des conférences de province avec les avis et conseils qu’elle comporte, etc. Les questions d’intérêt général et celles qui concernent exclusivement les conférences parisiennes s’entremêlent au cours des délibérations comme jadis aux séances du Conseil de direction. Celui-ci semble avoir simplement changé de nom: on ne peut pas dire que la transition se fait entre l’ancien et le nouveau régime: ce dernier n’est pas encore né, il est seulement conçu.

Cependant, des modifications adoptées, les Conférences parisiennes recueillent un profit certain. La mensualité des réunions du Conseil établit entre elles une liaison plus efficacè et leur permet notamment d’examiner en commun les œuvres annexes adoptées ou susceptibles d’être adoptées, soit par l’ensemble des conférences, soit par chacune d’elles individuellement.

Or deux œuvres créées par les sections de la Conférence de Charité, c’est-à-dire, dès avant 1836, étaient demeurées, à raison même de la date de leur naissance, œuvres de la Société : celle des jeunes détenus et celle des apprentis orphelins.

La première, fondée au mois de juillet 1834 par la Conférence St-Etienne du Mont, — la seule qui existât à cette époque, — avait pour but la moralisation des adolescents internés dans la maison de correction établie dans l’ancien couvent des Jacobins, rue des Grès — aujourd’hui rue Cujas. — Elle n’avait donné aucun résultat appréciable, aucune satisfaction aux zélés confrères qui avaient eu le courage d’entreprendre cette tâche ingrate, et elle tomba d’elle-même lorsque la démolition de l’ancien couvent des Jacobins pour le percement de la rue Soufflot entraîna le transfert de la maison de correction au couvent des Madelonettes, rue des Fontaines, dans un quartier trop lointain pour permettre à la Conférence St-Etienne du Mont d’y poursuivre son œuvre.

La seconde, celle des apprentis orphelins, avait été fondée au mois de novembre 1835, dans les circonstances suivantes: Les Conférences St-Etienne du Mont et St-Sulpice, ayant vu décimer par la mort quelques-unes des nombreuses familles visitées par elles, s’étaient préoccupées d’assurer le sort des enfants devenus orphelins. On loua pour eux un modeste logement dans lequel ils furent recueillis sous la surveillance d’une personne pieuse, jouant vis-à-vis d’eux le rôle de mère de famille, et pourvoyant, aux frais des conférences, à leur nourriture et à leur entretien. Certains confrères venaient, à tour de rôle, leur donner des leçons de lecture, d’écriture, d’arithmétique. Quant à ceux d’entre eux qui avaient atteint l’âge d’apprendre un métier, on en faisait des apprentis imprimeurs, ce que facilitait singulièrement le voisinage de l’imprimerie dont Bailly était, 2, place de la Sorbonne, le propriétaire-directeur. De là le nom de l’Œuvre des apprentis orphelins.

Le nombre de ces enfants ne tarda pas à s’accroître: Dès le 12 avril 1836, il fallut transporter la petite colonie dans un appartement plus spacieux situé rue Copeau — aujourd’hui rue Lacépède. — Un confrère, jeune étudiant, de Kerguelen. poussa le dévouement jusqu’à venir s’installer dans l’immeuble pour assumer la direction de l’orphelinat.

Bientôt les conférences prirent l’habitude de diriger vers la rue Copeau, pour y passer leur après-midi du dimanche, les jeunes apprentis des familles visitées par elles. Ces nouveaux clients furent rapidement une centaine. C’était confondre deux œuvres différentes qui ne pouvaient pas marcher longtemps du même pas: celle des apprentis orphelins internes, et celle des externes, qui était œuvre de patronage.

Et puis, dès 1839, de Kerguélen, ayant terminé ses études, quitta Paris pour regagner sa province: il fut impossible de lui trouver un successeur. Le Prévost, déjà surchargé de fonctions multiples, accepta bien de le remplacer à titre intérimaire; mais il demandait instamment à être déchargé de ce lourd fardeau.

D’autre part le nombre croissant des orphelins et des patronnés du dimanche entraînait une augmentation constante des frais, auxquels la loterie annuelle ne pouvait plus suffire. Les appels de l’œuvre au Conseil, aux Conférences, aux confrères, se multipliaient, marqués au coin d’une certaine anxiété. Dans son ultime séance du 26 janvier 1840, le Conseil de direction avait cru résoudre ces difficultés en assurant à l’œuvre des ressources spéciales, et en la confiant à un directeur assisté d’un comité. Mais celui-ci, quelques mois plus tard, se présentait devant le Conseil de Paris, un rapport à la main, et réclamait une réforme radicale: suppression de l’internat, trop coûteux; placement des orphelins comme apprentis ordinaires chez des patrons choisis, où ils trouveraient le logement et la nourriture, et réunion de ces enfants le dimanche seulement comme pour les externes patronnés.

Ce rapport était l’œuvre du Vte de Melun, dont la compétence en matière de charité et l’esprit pratique d’organisation étaient déjà singulièrement appréciés. Ses propositions furent adoptées par le Conseil qui lui confia la direction de l’Œuvre (6 juillet 1840). Et celle-ci cessa d’être l’Œuvre des apprentis orphelins pour devenir l’œuvre du patronage.

A côté de cette œuvre dépendant du Conseil de Paris plusieurs étaient proposées par les Conférences.

C’était d’abord l’œuvre du placement des ouvriers sans travail: Elle était née à la Conférence St-Médard, sur l’initiative de quelques confrères, bientôt groupés en un Comité, qui, devant les résultats obtenus, proposait au Conseil particulier de faire cette œuvre sienne, afin d’en étendre le bénéfice à toutes les Conférences parisiennes (15 avril-17 mai 1840). La requête fut accueillie, et l’Œuvre fut confiée à un comité spécial installé au siège de la Société, 11, place de l’Estrapade.

C’était ensuite l’Œuvre des militaires, fondée d’abord à Lyon, étendue par la suite à Dijon et à Bordeaux, avec un plein succès. Or, précisément deux régiments, l’un de Dijon, l’autre de Bordeaux, venant à Paris tenir garnison, les Conférences de ces deux villes, demandaient au Conseil de Paris de continuer auprès de chacun d’eux l’œuvre entreprise. Le Conseil n’osa pas la faire sienne, mais il confia le soin de la poursuivre aux Conférences ayant une caserne dans leur voisinage, et il invita les confrères appartenant aux autres Conférences parisiennes à leur apporter leur concours individuel (15 avril-17 mai- 16 juillet 1840).

Enfin, l’on voit cette même année apparaître le germe d’une œuvre qui devait, après une longue éclipse, renaître en 1925 avec une organisation perfectionnée: l’œuvre de la visite des malades dans les hôpitaux. Un membre de la Conférence Notre-Dame de l’Abbaye aux Bois, étudiant en médecine, externe à l’Hôpital de la Pitié, demandait que des confrères vinssent visiter les indigents soignés à son hôpital. Le Conseil, réservant l’avenir, l’engagea à poursuivre la réalisation de son projet, à recruter pour un essai modeste des confrères visiteurs, et à lui communiquer ultérieurement les résultats de sa campagne.

A côté de ces œuvres parisiennes, d’autres étaient nées en province. A Dijon avait été fondée l’œuvre des Petits Savoyards pour donner quelques éléments d’instruction religieuse aux enfants qui, chaque année, se répandaient alors en France en qualité de ramoneurs. Les Conférences de Lyon soignaient gratuitement les indigents malades à domicile, en chargeant du soin de les visiter les médecins qu’elles comptaient dans leur sein et en faisant délivrer les médicaments par deux pharmaciens moyennant un abonnement annuel de 400 francs. D’autre part Rennes avait fondé une salle d’asile dont la direction était confiée aux sœurs de la Providence, et qui rencontrait un tel succès qu’il lui fallut rapidement en créer trois autres pour abriter 500 enfants. Dijon imprimait et distribuait à profusion un almanach catholique. Les confrères de Metz se relayaient pour aller, chaque soir, faire une lecture commentée dans les prisons et les dépôts de mendicité de la ville; à Bordeaux, ils pénétraient, le dimanche, dans les prisons pour donner, eux-mêmes, dans la chapelle, des conférences réconfortantes: Nantes fondait l’Œuvre du prêt aux ouvriers; Lyon répondait à l’appel du Patronage des Libérés qui sollicitait le concours des confrères et Ozanam l’apprenait au Conseil de direction dans une lettre qui contait en même temps l’épilogue de la surprenante odyssée des Persans dans les termes suivants: «Questionnés par nous, dit-il, sur les différents pays qu’il leur avait fallu traverser pour arriver en France, ils n’ont pu nous répondre que par des mots décousus, mais qui peignent bien leur pensée: «Russe bien méchant, point de pain, toujours marcher; Polonais bon, pleurer, mais pauvre; Prussien, s’en aller vite, officier police; Français beau, riche, grand, généreux, aimer toujours.» Et Ozanam ajoute: «Ces bons Persans vont donc porter au loin un magnifique souvenir du nom français... La Société de St-Vincent de Paul est intervenue à sa manière dans les affaires d’Orient, ce n’est peut-être pas la plus mauvaise».

§

L’activité du Conseil de Paris et l’importance de son rôle avaient nécessité l’ouverture de ses bureaux, place de l’Estrapade, chaque jour de 11 heures à 2 heures sous la direction d’un secrétaire. Mais en même temps s’accusait l’urgence de le décharger de ses fonctions de Conseil Général intérimaire, et l’on ne saurait être surpris de voir Ozanam revenir avec insistance sur la nécessité de créer rapidement cet organe de direction générale qui, pour avoir été prévu par le nouveau règlement, n’en demeurait pas moins, en fait, inexistant.

Enfin, son vœu fut exaucé : au cours de l’assemblée générale du 8 décembre 1840. Bailly annonça la naissance prochaine du Conseil Général, et la première séance de celui-ci se tint le 27 décembre suivant. Il était composé du bureau de l’ancien Conseil de direction, demeuré à la tête du Conseil de Paris, Bailly, Le Prévost, de Baudicour et de Riancey qui conservaient leurs fonctions respectives de président, vice-président, secrétaire et trésorier, et auxquels se trouvaient adjoints! de Villeneuve-Bargemont, Ozanam, Cornudet, Lauras, Tessier et Baudon, ce dernier tout jeune encore — âgé de 21 ans, — et qui devait diriger plus tard la Société, pendant 38 ans, avec une incomparable maîtrise. Dès le mois suivant, à ces noms s’ajoutait celui d’un confrère qui allait mériter, par la suite, le glorieux surnom de «Ministre de la Charité » : le Vte de Melun.

Le Conseil Général, ainsi constitué, fonctionna sous la présidence de Bailly, jusqu’au 15 mai 1844, c’est-à-dire exactement pendant 3 ans et 5 mois, avec quelques légères modifications dans sa composition. Tessier et de Villeneuve-Bargemont se retirèrent; de Raincourt y fut appelé le 5 janvier 1843, Ferrand de Missol, Rivollet et de Saint-Maur y entrèrent le 20 mai de la même année.

Le travail fourni par le Conseil Général pendant cette période fut important. Ses séances d’abord mensuelles, devinrent bientôt bimensuelles et souvent même hebdomadaires. Le bureau prit l’habitude de se réunir en outre chaque semaine. Deux vice-secrétaires, l’un pour Paris, l’autre pour la province, furent adjoints au secrétaire général, et la correspondance devint bientôt assez lourde pour qu’il fallût la répartir entre les membres du Conseil avec mission de préparer les réponses.

Le rôle incombant au Conseil était complexe: Asseoir son autorité afin de pouvoir imposer à toutes les Conférences une règle de vie uniforme, au moins dans ses grandes lignes: les conseiller, les guider, servir de lien pour cimenter ces pierres un peu disjointes qui semblaient souvent sollicitées par une force centrifuge; défendre l’Œuvre contre tout ce qui, du dedans ou du dehors, menaçait de compromettre son esprit ou son avenir; favoriser son expansion en conquérant l’estime et les sympathies des catholiques et spécialement du clergé ; toutes ces tâches diverses se présentaient à lui pêle-mêle, au jour le jour, sous l’aspect de questions encore neuves, réclamant d’immédiates solutions, qui allaient être les premières assises de traditions appelées à régir la Société pendant de longues années.

Ces questions se multipliaient naturellement avec le développement de l’Œuvre. Si au 31 décembre 1839 elle ne comptait que 39 Conférences — 16 à Paris et 23 en province — elle devait en juillet 1844, en comprendre 144 — 32 à Paris, 109 en province et 3 à l’étranger (2 à Rome et 1 à Nice, alors dans les États Sardes). Et ce ne sont pas là des cadres vides, car du 31 décembre 1839 au 31 décembre 1843 on voit s’élever le nombre des membres actifs de 1.068 à 4.561, celui des membres honoraires de 152 à 2.291; les bienfaiteurs sont 3.725: et voici que naît la catégorie des membres aspirants qui déjà sont au nombre de 207.

Les recettes qui s’élevaient en 1839 à 54.000 fr., se montent pour l’année 1843 à 356.000 fr. permettant de distribuer à 10.000 familles des secours de toute nature, parmi lesquels émergent 440.000 kilogrammes de pain. Cette petite Conférence de charité fondée en 1833 par six jeunes gens sans ressources, enserre déjà, après dix ans écoulés, la France entière dans un réseau charitable.

§

Ce développement rapide, le Conseil Général a d’abord à le régulariser. Il pose ce principe qu’aucune conférence ne pourra faire partie de la Société sans avoir reçu de lui une lettre officielle d’agrégation, qui sera accordée sur demande accompagnée d’un petit dossier comprenant le règlement adopté par l’impétrante et l’approbation des autorités ecclésiastiques locales. Ce règlement doit prévoir comme œuvre fondamentale la visite du pauvre à domicile et ne contenir aucune disposition importante qui soit en contradiction avec le règlement général de la Société. A ces prescriptions qui lui semblent nécessaires au maintien de l’unité, il attache, à juste titre, une telle importance qu’il ne cède jamais devant les objections élevées contre elles. S’il n’obtient pas satisfaction, l’agrégation se trouve indéfiniment ajournée. Le plus souvent, il arrive à triompher, mais au prix d’une persévérance patiente qui, parfois, se prolonge pendant des années: l’agrégation des Conférences de Belgique en offre un exemple saisissant.

Dès le mois d’août 1842, le Cardinal Sterchx, archevêque de Malines, annonçait au Conseil Général, heureux de recevoir cette bonne nouvelle, son intention d’implanter l’Œuvre en Belgique. Mais Bruxelles, en janvier 1843, envoyait un dossier révélant que l’œuvre fondée était en réalité une confrérie de la Sainte Vierge dont le règlement n’avait rien de commun avec celui de la Société de St-Vincent de Paul. L’agrégation ne pouvant être accordée dans ces conditions, le Conseil Général demanda la modification des statuts. Bruxelles ne répondit pas, essaima dans quelques villes voisines, et six mois plus tard, écrivit au Conseil Général pour lui annoncer son développement, et la création d’un comité central, qui serait heureux, disait-il, d’entretenir avec le Conseil Général de Paris des relations «fraternelles». Celui-ci répondit avec tous les ménage ments voulus, que des rapports «fraternels», si précieux qu’ils fussent, étaient insuffisants et que l’agrégation comportait des relations familiales d’une autre nature. Une année s’écoula après laquelle Bruxelles formula une demande officielle d’agrégation pour son comité central et les conférences relevant de lui. La réponse ne pouvait varier: la nature, l’esprit, le règlement des Conférences belges étaient tellement différents de ceux de l’Œuvre fondée à Paris, que la demande ne pouvait être accueillie. En vain Bruxelles envoya un délégué spécial plaider sa cause devant le Conseil Général; le délégué se heurta à une question de principe sur laquelle aucune concession n’était possible. Et ce ne sera qu’après avoir consenti aux modifications voulues dans la constitution de ses conférences, que la capitale de la Belgique, en 1845, sous la présidence Gossin, entrera dans le giron de la Société, lui apportant d’un seul coup, sous la direction d’un Comité, dix conférences déjà prospères, prémices d’une floraison magnifique.

S’opposer à ce que les Conférences nouvelles se créent en dehors du cadre et de l’esprit de la Société, ce n’est pas la seule tâche du Conseil Général; il lui faut encore veiller à ce qu’une fois fondées, elles ne s’en écartent pas. Pour cela, il examine de près les rapports particuliers qui, conformément à ses instructions, lui sont adressés périodiquement par les Conférences pour alimenter le programme des assemblées générales et le rapport annuel dont la publication avait été décidée. Ces rapports particuliers sont répartis entre les membres du Conseil qui les étudient, exposent en séance les observations suggérées par leur lecture, et les traduisent, après avis du Conseil, en lettres d’approbation ou d’improbation adressées aux Conférences.

Certaines d’entre elles ont choisi pour président un ecclésiastique: elles sont invitées à le remplacer par un laïque. D’autres tiennent leurs séances au domicile privé de leur président ou d’un confrère: il leur est instamment recommandé de chercher un local mieux qualifié, soit dans les dépendances de l’église, soit au siège des œuvres catholiques, mais non pas, comme l’a fait certaine Conférence de grande ville, dans la salle d’audience du Tribunal de commerce. Il en est qui consacrent une part de leur activité à des œuvres féminines comme les patronages de jeunes filles; le Conseil Général les invite à s’en désintéresser et à les transmettre progressivement, sans éclat, soit à des œuvres de dames, soit au clergé paroissial. La conduite de certains confrères a donné naissance à des critiques malheureusement justifiées; le Conseil saisit l’occasion pour indiquer les mesures qui devront être adoptées pour l’admission des nouveaux membres: présentation préalable par deux confrères au président de la Conférence; enquête par celui-ci ou son délégué ; vote par la Conférence. Un confrère devient-il indésirable? Le président doit faire auprès de lui les démarches nécessaires pour obtenir sa retraite spontanée, et c’est seulement en cas de résistance invincible, que réduit à faire acte d’autorité, il le démissionnera d’office.

Par ailleurs, afin de maintenir l’esprit de l’œuvre, le Conseil n’hésite pas à rappeler souvent le principe d’humilité auquel les Conférences doivent demeurer aussi fidèles qu’au devoir de charité. Plusieurs d’entre elles, publient non seulement des comptes rendus flatteurs de leur activité, mais encore des éloges, voire même de véritables oraisons funèbres de confrères retournés à Dieu; le Conseil Général n’hésite pas à blâmer ces accès de vanité. De même, il interdit à tout confrère de se prévaloir de son titre de membre de la Société, non seulement dans toute publication dont il serait l’auteur, mais encore dans toute correspondance étrangère à sa fonction.

Combien d’initiatives lui paraissent trop hardies ou trop contraires au caractère de la Société pour pouvoir être accueillies! Comment pourrait-il approuver la fondation et l’administration par telle Conférence d’une fabrique de toile pour procurer du travail à ses pauvres, ou la création par telle autre, au profit des indigents visités par elle, d’une Société de Secours Mutuels, dont elle assume la direction et la responsabilité ?

Les observations du Conseil Général, au surplus, ne portent pas toujours sur des questions de pareille gravité. A celle-ci, il signale que dans les instructions imprimées qu’elle distribue à ses apprentis, elle a commis la faute lourde de ne pas dire un mot de leurs devoirs religieux; à celle-là, qu’elle ne visite pas assez de familles, étant donnés le nombre de ses membres actifs et le montant de ses ressources; à cette autre, qu’elle consacre une somme disproportionnée à ses frais généraux et à ses dépenses de bureau. Et ces menues observations prouvent avec quel soin le Conseil Général exerce son contrôle.

Son rôle, d’ailleurs, il ne le remplit pas seulement en rectifiant spontanément les décisions et les tendances qui lui semblent défectueuses, mais encore en répondant aux consultations qui lui sont constamment demandées, en soutenant les conférences dans les difficultés qu’elles rencontrent sur leur chemin, en les défendant au besoin comme ses enfants.

Quelques-unes d’entre elles, en province, se heurtaient, au lendemain de leur naissance, aux exigences de l’autorité civile. Tel préfet, tel maire, tel commissaire de police s’opposait aux réunions de la conférence qui n’avait pas demandé son autorisation pour venir au monde. Un maire de grande ville autorisant la conférence à donner une loterie au profit de ses œuvres venait ensuite s’emparer, du produit de la fête au nom du bureau de bienfaisance, en alléguant que celui-ci seul, avait qualité pour répartir des fonds destinés à secourir les indigents. Certaines conférences, inquiètes, n’attendaient pas d’avoir été molestées pour demander s’il n’était pas opportun, pour elles, de solliciter une autorisation administrative qui, au surplus, apparaissait à quelques-unes, à tort d’ailleurs, comme devant les habiliter à recevoir des dons et des legs.

Les décisions du Conseil Général, sur ce groupe de questions, furent marquées au coin d’une sage prudence. Encore bien qu’aucune disposition législative ou réglementaire n’imposât l’obligation d’une autorisation préalable pour les réunions d’associations charitables, il estima que, la paix étant pour elles la première des nécessités, il importait essentiellement d’éviter tout conflit avec les autorités; qu’en conséquence, partout où celles-ci réclamaient une demande d’autorisation, elle serait formulée, mais que, par contre, aucune Conférence ne prendrait spontanément l’initiative d’en présenter une. Enfin, dans les cas de conflits irréductibles, il n’hésita pas à proposer son intervention auprès des autorités supérieures, voire même auprès de M. le Ministre de l’Intérieur.

A côté de ces questions d’intérêt juridique, il en était d’autres, nombreuses, posées par telle ou telle conférence, sur des points de détail, dont la solution demandait à être sagement pesée parce que destinée à faire jurisprudence. C’est ainsi que le Conseil Général est appelé à décider: que les domestiques attachés à la personne ne seront pas admis comme confrères; que la visite des familles indigentes secourues doit être régulièrement faite chaque semaine; que les conférences de campagne peuvent, tout aussi bien que les conférences urbaines, être groupées sous l’égide d’un conseil particulier; que si les confrères conservent toute liberté de s’occuper individuellement et suivant leurs préférences des questions politiques à l’ordre du jour, il n’en saurait être de même des Conférences; que les patronages, bien loin d’être réservés aux seuls enfants fréquentant les écoles congréganistes, doivent être largement ouverts à tous ceux qui désirent y être admis, etc.

Et ces divers exemples, pris parmi beaucoup d’autres, indiquent suffisamment la variété des consultations demandées au Conseil Général, et l’importance de sa fonction directrice.

CHAPITRE VI

Table des matières

LA VIE DE L’ŒUVRE (1840-1844)

Le besoin d’une autorité supérieure dirigeant effectivement la Société tout entière n’a pas été la seule cause de la création du Conseil Général. Celle-ci a été provoquée aussi — et surtout peut-être —, par la nécessité d’établir un lien entre toutes les conférences, créées et futures, conformément au vœu qui s’élevait de toutes parts.

A ce vœu, comment le Conseil Général a-t-il donné satisfaction? Il s’est efforcé de remédier à l’isolement des conférences par des circulaires présidentielles périodiques, par la diffusion des procès-verbaux de ses assemblées générales, et par la publication d’un rapport annuel.

Comme circulaires, les Conférences n’avaient reçu jusqu’ici que 4 lettres du secrétaire, assez espacées, et tendant surtout à amorcer avec elles une correspondance. Cela ne répondait que faiblement au désir d’Ozanam pressant constamment, dans ses lettres personnelles, son ami Lallier de se faire le tuteur de toutes les conférences existantes. Avec le Conseil Général apparaissent les circulaires du Président Général. œuvre doctrinale tendant à maintenir les Conférences dans une voie uniforme, en leur rappelant sans cesse les principes auxquels elles doivent demeurer fidèles et en leur transmettant les décisions adoptées pour assurer le développement de l’Œuvre dans le cadre tracé.

Les procès-verbaux des assemblées générales deviennent, eux aussi, un lien permanent entre toutes les Conférences, car, d’une part, toutes reçoivent régulièrement un extrait très complet de ces procès-verbaux, et de l’autre, ces assemblées subissent une transformation progressive qui leur donne un intérêt d’ordre plus général.

Aux résumés sommaires présentés jadis par chaque président des Conférences parisiennes, se sont ajoutées d’abord les communications du secrétaire général sur les Conférences de province, accompagnées plus tard de la lecture de quelques lettres émanant d’elles; puis, il est devenu nécessaire de remplacer ces renseignements épars par deux rapports globaux, l’un sur Paris et l’autre sur la province. Mais bientôt, les rapporteurs désignés ne se sont plus contentés de cette tâche ingrate consistant à relever les progrès du recrutement des confrères ou l’importance croissante des recettes et des dépenses. A ces détails un peu trop secs, ils ont ajouté, puis substitué, des sujets particuliers. Et ainsi, s’est accentuée une marche rapide vers la spécialisation des rapports, encouragée par le Conseil Général, puisque aucun d’eux ne peut être lu à l’assemblée générale, sans lui avoir été préalablement soumis.

Cette transformation a eu, pour résultat, d’apporter aux assemblées générales une variété devenue nécessaire pour en assurer l’intérêt. A cette époque, où ils n’atteignaient pas, à Paris, le chiffre de 1.200, les Confrères se rencontraient à ces Assemblées plus nombreux que de nos jours, où l’on en compte plus de 5.000. Le zèle des aïeux se serait-il refroidi chez leurs descendants?

La diffusion des procès-verbaux de ces assemblées générales est un lien constant entre conférences: mais, bien plus encore le rapport annuel qui vient régulièrement, au cours de l’été, trouver non seulement chacune d’elles, et par elle ses membres actifs, et ses membres honoraires, mais aussi les démissionnaires, retirés dans une résidence où ils se trouvent isolés, et où ce touchant souvenir les décide parfois à fonder, dans leur entourage, une conférence nouvelle.

Le premier de ces rapports généraux, qui vont paraître chaque année jusqu’en 1912, fut publié au mois d’août 1842. Il embrasse toute la période écoulée depuis la formation de la «Conférence de Charité » — (mai 1833) — jusqu’au 31 décembre 1841. Les rapports suivants, ne traitent naturellement que de l’exercice écoulé. Ces petits volumes, d’une centaine de pages environ, passent en revue toutes les Conférences, signalent ce que présente d’intéressant la vie de chacune d’elles, examinent ensuite les œuvres entreprises ou suivies par la Société, et fournissent une statistique des confrères, suivie d’un état complet des recettes et dépenses. Les témoignages d’approbation émanant de l’Épiscopat complètent cette revue annuelle. Rapports et procès-verbaux établissent un courant d’activité charitable, transmettant les pulsations de ce corps jeune et vigoureux qu’est la Société, et éveillant nécessairement une émulation féconde.

Comment telle conférence, à ses premiers pas, ne se sentirait-elle pas tressaillir d’ambition en voyant une de ses sœurs parisiennes compter 140 confrères et secourir 270 familles, et telle autre dont chaque membre visite hebdomadairement 8 ou 10 familles? Chaque conférence connaît, par la lecture de ce rapport, d’un côté, les œuvres nombreuses qui se multiplient: patronages, apprentissage, militaires, détenus, placement, hospitalisation, cours de catéchisme, de religion, d’instruction générale, bibliothèques, diffusion de bonnes lectures, etc., et de l’autre, les résultats obtenus: régularisations d’unions illégitimes, légitimations d’enfants voyant effacer la tache de leur état civil, baptêmes tardifs, premières communions et confirmations d’adultes, conversions d’israélites, de protestants ou de catholiques brouillés depuis de longues années avec la loi du Christ, derniers sacrements sollicités et reçus avec ferveur par de vieux pécheurs récalcitrants auxquels on a facilité leurs derniers pas sur les chemins de l’éternité : C’est tout cela que chaque confrère apprend dans le coin le plus reculé de sa province, c’est tout cela qui éveille en lui les nobles ambitions du dévouement et du don de soi-même. Comment trouverait-on lien plus éloquent?

§

On ne saurait être surpris, dans ces conditions, du développement rapide de l’œuvre, de la vitalité des Conférences, de leur esprit d’initiative. A Paris 33 d’entre elles, alimentées par un budget d’environ 100.000 fr., et comprenant 1.177 membres actifs, secourent 2.900 familles et patronnent 1.500 enfants. En province, voici la conférence de Colmar qui, un an après sa fondation, compte déjà 54 membres et secourt 180 familles: celle de Moulins, en 8 mois, a su grouper 57 confrères; celle de Valenciennes après sept mois d’existence, visite 200 familles et a régularisé déjà 36 unions illégitimes; celle de Nantes compte 150 confrères actifs, soutenus par 136 membres honoraires et consacre à 260 familles un budget annuel de plus de 20.000 fr.; celle de Metz, aux ressources non moindres, secourt 322 familles formant un total de 1.053 indigents; celle de Nancy a 86 membres actifs visitant 400 familles; celle de Toulouse 145 Confrères et 577 familles, celle d’Angers procure du travail à domicile, en leur donnant à filer, à 492 femmes. Et à côté de ces conférences prospères, combien touchantes ces sœurs modestes qui naissent soit dans les établissements d’instruction secondaires à Yzeure, à Felletin, à Montolieu, à Nantes, à Poitiers, soit, et plus encore, dans de petites communes rurales comme Troissy et Vincelles, au diocèse de Châlons, qui ne comptent respectivement que 800 et 500 habitants, Quintin près de St-Brieuc, St-Jean. sur Mayenne, aux environs de Laval, Beaumont le Ronce, au diocèse de Tours, les Touches et Nort, au diocèse de Nantes.

Et que d’œuvres entreprises par ces Conférences hantées du souci de porter remède à toutes les misères! Parmi ces -œuvres, certaines ont disparu, soit parce qu’elles ne répondaient plus à aucun besoin, soit parce qu’elles se sont fondues dans des œuvres spéciales indépendantes de la Société. Mais combien d’autres, dont la création remonte à cette époque lointaine, se sont perpétuées; combien, après une éclipse plus ou moins longue, ont été reprises par des conférences qui croyaient les créer et ne faisaient que les ressusciter, combien de germes se sont épanouis plus tard, en fondations importantes.

Les œuvres de patronage, d’apprentissage, de placement, de caisses de loyers, les vestiaires, les ouvroirs, la diffusion des bonnes lectures et des almanachs, les bibliothèques adoptées, dès cette époque, par la plupart des conférences, n’ont jamais cessé d’être pratiquées. Mais à côté d’elles, voici l’œuvre de la visite dans les hôpitaux, et l’œuvre des prisons adoptées déjà, dans certaines villes, comme Toulon et Caen, qui subiront une longue éclipse. D’autre part, l’origine des secrétariats de famille, on la trouve dans l’installation à Tours dès 1841, d’un bureau où chaque dimanche, quelques confrères reçoivent les pauvres, «écoutent leurs demandes, leurs plaintes, leurs réclamations, et, d’après les renseignements donnés, rédigent les pétitions, les lettres, et autres actes qu’ils jugent nécessaires» — l’origine des maisons du peuple, la voici dans les magasins organisés la même année à Montpellier, pour acheter en gros et fournir au prix coûtant les denrées et les vêtements nécessaires aux indigents, — l’origine de l’œuvre des «logements» ouvriers, n’est-ce pas la construction en 1842 par la Conférence de Lille de maisons à loyers réduits permettant de soustraire les familles visitées aux dangers du taudis? Est-il téméraire de songer aux Cercles Catholiques d’ouvriers en voyant prospérer à Lille et à Tourcoing l’œuvre de St-Joseph ouvrant chaque dimanche à 600 travailleurs un lieu de réunion où ils trouvent, en plus des exercices du culte, «des jeux, des rafraîchissements, des instruments de musique? »

La variété de ces œuvres montre l’activité intense et progressive de la Société à cette époque. On sent tout l’élan d’un corps jeune, sain, vigoureux, dans lequel la vie surabonde.

§

Le rôle important joué par le Conseil Général pendant ces trois années et demie si bien remplies ne fut pas, naturellement, sans entraîner pour lui quelques soucis: mais il lui procurait aussi des satisfactions profondes.

Un regard jeté sur sa vie interne révèle les embarras au milieu desquels se débattait son service financier. Le secrétariat général avait à faire face à des charges relativement lourdes: loyer, personnel, frais de correspondance, frais d’impression surtout, nécessités par l’envoi des règlements, des circulaires, des procès-verbaux d’assemblées générales, des rapports annuels, etc... et quoique l’on eût pris soin de répartir quelques-unes de ces charges entre lui et le Conseil de Paris, qui demeurait dans le même local, il n’en avait pas moins à supporter des dépenses assez élevées. D’autre part, les Conférences de province dont les ressources étaient insuffisantes — et c’était le cas de beaucoup d’entre elles à leur naissance — sollicitaient des subventions que le Conseil Général n’avait guère le courage de refuser. Il ne pouvait pas davantage repousser les indigents de passage, qui, munis de la recommandation d’une conférence de province, venaient frapper à sa porte.

Or, aucune ressource régulière n’avait été prévue pour faire face aux dépenses du Conseil Cénéral. Tandis que le Conseil de Paris avait trouvé le moyen d’alimenter sa caisse en obtenant de ses conférences le prélèvement d’un dixième consenti spontanément par les conférences parisiennes sur leurs recettes extraordinaires, aucune source à laquelle elle put aller puiser régulièrement n’avait été réservée à la Caisse du Conseil Général. Celui-ci, pour subvenir à ses besoins, en était réduit à donner, chaque année, un sermon de charité qui était pour lui l’occasion de gros soucis, et ne lui rapportait qu’une somme insuffisante pour faire face à ses besoins. En fait, sa trésorerie était toujours défaillante, De temps à autre quelqu’un de ses membres présentait une proposition tendant à lui assurer des ressources normales. Mais ces propositions échouaient invariablement devant la répugnance instinctive de ces hommes, qui, réunis pour organiser la charité, ne pouvaient se résigner à détourner, pour satisfaire à des exigences administratives, une part, si minime fût-elle, des sommes recueillies pour soulager la misère. A peine le Conseil Général consentait-il à laisser parfois soupçonner sa détresse, et recevait-il, de temps à autre, quelques offrandes volontaires de Conférences informées et touchées de son dénuement: Maigres ressources bien vite épuisées! En vérité, il demeurait, bien réellement, le Conseil Général de la Pauvreté.

Ce souci pécuniaire n’était pas le seul qu’il connût. L’immeuble de la place de l’Estrapade qui avait été le berceau de la «Conférence de Charité » était demeuré le siège de la Société. C’est là qu’étaient installés les bureaux du secrétariat général et du Conseil de Paris — là que, chaque semaine se réunissaient les deux Conseils — là que se tenaient quatre fois par an, dans le grand amphithéâtre, les assemblées générales. Or, en 1843, l’immeuble fut vendu par son propriétaire à des acquéreurs qui se proposaient de le démolir: la Société fut dans la nécessité de déguerpir.

Mais où aller? Encore bien que la crise du logement fût inconnue à cette époque, il n’était pas facile de trouver un immeuble pouvant satisfaire à tous les besoins de pareil locataire. Une commission spéciale s’y employa sans succès pendant plusieurs mois: il fallut séparer les services. Les secrétariats trouvèrent à se loger provisoirement, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, 37, rue de Seine, où ils demeurèrent 18 mois: les Conseils acceptèrent avec reconnaissance, quoiqu’elle fût nécessairement assez incommode pour eux, l’hospitalité temporaire que voulut bien leur offrir le curé de St-Sulpice dans les dépendances de son église. C’est seulement au cours de l’année 1845 que Conseils et secrétariats se trouveront réunis à nouveau, 8, rue Garancière, dans un local où ils demeureront jusqu’au 15 juillet 1854.

Quant aux assemblées générales, après de longues recherches infructueuses, une démarche auprès de la commission générale des Hospices de Paris, propriétaire d’un vaste amphithéâtre au parvis Notre-Dame, fut favorablement accueillie; et c’est là qu’elles se réunirent depuis le mois de décembre 1843 jusqu’en 1848, date à laquelle il leur fallut chercher asile à leur tour dans les dépendances de l’église St-Sulpice.

§

Cependant ces petits soucis de la vie quotidienne s’effaçaient devant les satisfactions que le Conseil Général trouvait dans l’accomplissement de sa tâche. A côté des progrès de l’œuvre, il avait la joie de recevoir des approbations, des encouragements, des concours d’autant plus précieux qu’ils étaient souvent imprévus.

Si quelques autorités civiles s’étaient, au début, montrées hostiles, d’autres, estimant à leur valeur les services que pouvait rendre une Conférence de St-Vincent de Paul, n’hésitaient pas à les utiliser. A Paris, dès la fondation de la «Conférence de Charité » le bureau de bienfaisance du XIIe arrondissement avait appelé à lui quelques-uns de ses membres: et cet exemple fut suivi dans plusieurs villes de province. Bien plus, lors des inondations du Rhône, en 1840, le préfet de Lyon n’hésita pas à confier aux Conférences établies dans cette ville le soin de répartir entre les malheureux sinistrés du faubourg de Vayse, les six cent mille francs de secours officiels qui lui avaient été concédés pour eux. D’autre part, un peu partout, des maires, des préfets favorisaient l’éclosion et facilitaient la tâche des conférences, leur apportant personnellement leur concours pécuniaire, allant même parfois jusqu’à demander leur inscription comme membres honoraires. Il arrivait que des municipalités, des conseils généraux, des ministères même, octroyaient des subventions pour les œuvres annexes fondées par les Conférences. Celle du Havre par exemple, avait obtenu du Ministère de l’Instruction publique, pour la création de ses deux salles d’asile, deux subventions successives de 4.500 fr. et de 4.000 fr. en même temps qu’une allocation annuelle de 1.000 fr. du Conseil Municipal. Partout où se fondait une œuvre de militaires, c’était du consentement et avec le concours des chefs de corps qui souvent lui apportaient l’encouragement de leur présence aux cérémonies solennelles comme la première communion ou la confirmation de leurs soldats. A Paris, le Conseil Général entretenait les plus courtoises relations avec les deux préfets et le Ministre de l’Intérieur, auxquels il envoyait, d’ailleurs, ses rapports annuels. La Cour, elle-même, lui manifestait ses dispositions bienveillantes, et il avait eu sa part dans les largesses dont la naissance du Comte de Paris avait été l’occasion. Le Roi, la Reine, les princes royaux répondaient volontiers à l’appel qui leur était adressé par certaines conférences de Paris ou de province: le duc d’Aumale, passant à Rome, avait été rendre visite à la Conférence de St-Vincent de Paul, et lui avait laissé une généreuse offrande. Que de chemin parcouru en dix ans!

Mais ce que la Société avait ambitionné par-dessus tout, et cela dès ses premiers pas, c’était l’approbation et la faveur du clergé. Celui-ci, au début, s’était quelque peu réservé, surpris par cette nouveauté d’un apostolat laïque se poursuivant à côté et en dehors de lui. Mais bientôt s’était produit une évolution aussi heureuse que rapide: l’épiscopat fut vite conquis.

A Paris, l’archevêque prodiguait à la Société les témoignages de sa haute estime, parlant d’elle avec éloges dans ses mandements d’intronisation et de carême, présidant fréquemment ses assemblées générales, lui donnant pour conseil ecclésiastique un de ses prêtres les plus estimés, son promoteur, l’abbé Buquet, directeur du collège Stanislas, dont il allait faire incessamment un de ses vicaires généraux, confiant enfin à la Société le soin de procéder aux enquêtes nécessaires pour éclairer sa charité sur les demandes de secours qui lui étaient quotidiennement adressées, et reconnaissant ce léger service en la comprenant dans son budget d’aumônes.

En province, c’est avec le concours des évêques et souvent même sur leur initiative, que se fondaient la plupart des conférences nouvelles. Et ce n’est pas seulement une approbation théorique que Nos Seigneurs apportaient à l’Œuvre, c’est un concours effectif, demandant eux-mêmes au siège social les documents nécessaires pour la fondation d’une Conférence, offrant un salon de leur palais épiscopal pour tenir les séances, présidant les réunions solennelles, célébrant la messe des fêtes annuelles, prononçant eux-mêmes le sermon de charité devant alimenter la caisse, apportant personnellement un concours pécuniaire, et s’inscrivant parfois sur la liste des membres honoraires.

Sans doute l’envoi régulier du rapport annuel, accompagné d’une lettre manuscrite, à tous les évêques de France, contribuait à entretenir et à développer cette haute bienveillance. Mais elle s’explique mieux encore assurément par le nombre des vocations ecclésiastiques qui se déclaraient au sein des conférences et qui en faisaient une véritable pépinière sacerdotale: le rapport de 1843 constate que la Société a donné 110 de ses confrères au clergé de France!

Et voici que pour couronner cette extrême bienveillance de l’épiscopat, l’Œuvre trouve un accueil riche d’espérance dans la capitale du monde chrétien, auprès du Souverain Pontife lui-même, qui veut bien agréer avec une bonté toute particulière les premières démarches faites auprès de lui pour obtenir des faveurs spirituelles au profit de ses membres. Déjà paraît à l’horizon l’aurore de cette récompense rêvée depuis longtemps par Ozanam et qui ne tardera plus guère: un bref apostolique consacrant la Société de St-Vincent de Paul, lui apportant les bénédictions spéciales du Souverain Pontife, et accordant à ses membres l’inestimable faveur de nombreuses indulgences.

Cette faveur, cependant, ce n’est pas Bailly qui va la recueillir. Dans sa circulaire du 1er mars 1844, il écrivait: «Il n’est pas toujours bon que la direction d’une œuvre chrétienne demeure éternellement aux mêmes mains: elle court alors le danger de se personnifier dans ses chefs et de ne vivre tout au plus que leur vie d’homme... c’est ce qui nous a fait insister plusieurs fois auprès de nos confrères pour que nous fussions remplacés dans les fonctions que nous avons remplies nous-même jusqu’à ce jour: l’intérêt bien entendu, l’avenir de notre chère Société les appelle depuis longtemps en d’autres mains.»

De gros soucis personnels vinrent bientôt confirmer chez Bailly la résolution d’abandonner la présidence, et le 9 mai 1844, au cours de la séance du Conseil Général, il donnait officiellement sa démission, résignant ses pouvoirs aux mains des deux vice-présidents généraux: Ozanam et Cornudet. Ozanam, prenant possession du fauteuil, exprimait l’émotion du Conseil devant la décision prise par son président, priait ses confrères de bien vouloir, pour l’instant, la garder secrète, et ajournait à huitaine la continuation de la séance. Pour la première fois, allait jouer la procédure, assez complexe, prévue par le règlement, pour l’élection d’un Président Général.

A la huitaine suivante, la séance s’ouvrait en l’absence de Bailly, sous la présidence d’Ozanam. Le Conseil décidait d’accepter la démission donnée et d’insister auprès de Bailly pour qu’il voulût bien, du moins, demeurer membre du Conseil Général; puis il nommait une commission administrative, composée du bureau et de trois autres membres, chargée d’assurer les services jusqu’à l’entrée en fonctions d’un nouveau Président Général. Enfin, Bailly survenant, Ozanam lui faisait part des décisions prises, le remerciait des services par lui rendus à la Société, et le priait, conformément aux dispositions de l’article 40 du règlement, de bien vouloir désigner le confrère qu’il croyait opportun d’élire en son lieu et place. Bailly indiqua Léon Cornudet, vice-président général. Cette proposition n’était pas sans causer quelque embarras au Conseil, car Léon Cornudet, maître des requêtes au Conseil d’État, ne pouvait accepter la charge à lui proposée, ses fonctions ne lui laissant pas les loisirs nécessaires. Ozanam, sollicité par ses confrères, se trouvait dans le même cas, étant absorbé par ses devoirs de professeur en Sorbonne. C’est alors que Le Prévost proposa Gossin, membre de la Conférence St-Sulpice, et président de la Société St-François Régis, fondée par lui 20 ans plus tôt. C’était un homme d’œuvres connu et considéré de toute la France catholique.

La majorité des voix nécessaire pour la désignation du candidat avait été fixée aux deux tiers des membres du Conseil, soit 9 bulletins sur 13. Le vote auquel il fut procédé le 21 mai donna à Gossin 11 voix, auxquelles les deux voix dissidentes se rallièrent immédiatement afin de lui assurer l’unanimité, et dès le lendemain le Conseil se rendait en corps auprès de lui pour le prier d’accepter la désignation dont il était l’objet.

Gossin refusa, considérant comme son devoir de demeurer exclusivement consacré à la direction de la Société St-François Régis, à laquelle il avait sacrifié déjà, 4 ans plus tôt, sa fonction de vice-président de l’œuvre de la Propagation de la Foi. Le Conseil Général insista, lui demandant de réfléchir et de consulter avant de prendre une décision définitive. Les instances du R. P. de Ravignan, avec lequel il avait noué jadis, lorsque tous deux siégeaient à la Cour de Paris, des relations intimes, celles de l’archevêque de Paris lui faisant dire par son grand vicaire, l’abbé Buquet, «qu’il descendait envers lui, jusqu’à la prière», finirent par triompher de sa résistance, et le 31 mai, il cédait au vœu du Conseil Général.

Une circulaire, signée des deux vice-présidents et du secrétaire, fut adressée à tous les présidents de Conférences pour leur communiquer la lettre de démission de Bailly, la désignation par le Conseil Général de Gossin, et la lettre d’acceptation de ce dernier, et pour les inviter, conformément au règlement, à communiquer ces pièces à leurs confrères, à prendre leur avis et à transmettre celui-ci au secrétariat général avant le 10 juillet, leur rappelant en outre, que jusqu’à consommation de l’élection, toutes les conférences devaient réciter le Veni Creator à chacune de leurs séances afin d’appeler sur l’importante décision qui allait être prise les bénédictions de l’Esprit-Saint.

Cent seize Conférences répondirent, dont cent onze pour approuver le choix du Conseil Général, de sorte que le 23 juillet, celui-ci pouvait déclarer l’élection consommée. Trois jours plus tard, Gossin tenait sa première assemblée générale sous la présidence de l’archevêque de Paris.

TROISIÈME PARTIE

Table des matières

LA PRÉSIDENCE GOSSIN (1844-1847)

CHAPITRE VII

Table des matières

LE BREF APOSTOLIQUE (1845)

Gossin était l’homme d’œuvres par excellence, et son choix était des plus heureux.

Il n’appartenait à la Société que depuis six mois, c’est vrai, mais dès son entrée à la Conférence St-Sulpice, Bailly, sachant sa valeur, lui avait offert au Conseil Général une place qu’il avait déclinée en invoquant son incompétence, mais qui lui demeurait réservée pour un avenir prochain.

Fils de l’ancien lieutenant général du Baillage de Bar, député aux États Généraux et procureur général, syndic de la Meuse, qui, pour avoir protesté contre l’exécution de Louis XVI avait été, le 22 juillet 1794, condamné à mort, exécuté à la barrière du Trône, et inhumé au cimetière de Picpus, il était entré lui-même dans la magistrature, et y avait fait, sous la Restauration, une rapide et brillante carrière. Lorsque survint la Révolution de 1830, ne voulant pas prêter serment au nouveau souverain, il était descendu de son siège et s’était fait inscrire au barreau de Paris.

Depuis près de 20 ans, il consacrait ses loisirs aux œuvres les plus variées: Société St-François Régis dont il avait été le fondateur en 1825, et dont il était demeuré le très actif président, Œuvres de la visite des hôpitaux, des prisons, des jeunes détenus, des prisonniers pour dettes; de la Propagation de la Foi, dont il avait été le vice-président, etc. Ainsi avait-il acquis une expérience précieuse en même temps qu’une certaine notoriété dans les milieux charitables, de telle sorte que le Conseil Général, en présentant sa désignation à la ratification des Conférences, pouvait écrire à juste titre que M. Gossin était un homme «dont la sagesse consommée et les hautes vertus avaient, depuis longtemps, fixé l’estime publique, et dont le nom était connu des pauvres, aimé des catholiques, et respecté de toutes les opinions.»

Dès sa désignation, Gossin s’était plongé dans une étude minutieuse du passé de la Société, et son esprit fort délié avait perçu rapidement, non pas seulement la nature, le caractère, l’esprit de l’Œuvre qu’il importait essentiellement de maintenir, mais aussi les améliorations qui pouvaient être introduites dans le fonctionnement de sa direction générale. Et dans son discours d’installation à l’assemblée générale du 25 juillet 1844, il marquait, avec une certaine légèreté de touche, cette double tendance qui devait inspirer l’exercice de sa présidence. Tout en rendant hommage aux services rendus à l’Œuvre par son prédécesseur, à «l’action habilement circonspecte de son autorité, à son rôle de modérateur, au lent et froid accueil qu’il faisait à toute proposition de nouveautés », et en proclamant que cela lui avait permis de «préserver la Société des périls qui entouraient son berceau» il laissait entendre implicitement que ces périls ne lui semblaient plus aussi redoutables.

L’évolution qui lui paraissait désirable dans la direction de l’Œuvre avait l’approbation du Conseil Général, peu à peu renouvelé, complété, rajeuni et qui lui apportait un précieux concours . Elle exigeait cependant une certaine prudence, car l’élection même de Gossin avait révélé, chez quelques-unes des plus anciennes conférences de province, un esprit d’indépendance qu’il importait de ménager. Ces Conférences, protestant contre le rôle prépondérant du Conseil Général dans l’élection du Président, avaient refusé d’y prendre part. L’incident allait même se prolonger par une attitude de froide réserve qui dura plusieurs années, et ne céda que devant la charitable mansuétude du père de famille vis-à-vis de ses filles aînées. Le fait était à retenir pour un chef circonspect comme Gossin; il lui rappelait combien étaient fragiles les assises sur lesquelles reposait alors l’autorité du Conseil Général et de son Président.

C’est qu’en effet, le premier Président Général, Bailly s’était nommé lui-même; il avait ensuite, à lui seul et sans consulter quiconque, désigné les membres du Conseil Général; et par conséquent ni l’un ni les autres ne pouvaient se réclamer de la moindre délégation, du moindre mandat émanant de leurs confrères. Gossin, il est vrai, avait été choisi, lui, par les membres du Conseil Général, dont la proposition avait été soumise, conformément au règlement, à l’unanimité des Conférences. Mais la résistance de quelques-unes, et non des moindres, suffisait pour attirer son attention sur la précarité du pouvoir centralisé entre ses mains et celle du Conseil. La prudence lui commandait de rassurer les conférences sur le caractère de son autorité. Dans sa première circulaire (15 août 1844) il écrivait: «A Dieu ne plaise que nous entendions vous imposer jamais aucun joug, vous soumettre à aucune loi, vous astreindre à aucune servitude. Mais dans l’occasion, nous vous expliquerons, et en toute simplicité, le Conseil et moi, ce que nous croirons entrer le mieux dans l’esprit de notre chère Société : la charité qui nous dictera nos paroles, sera aussi en vous pour les accueillir.» Il était vraiment impossible, pour un chef, d’être plus discret. Mais voici qu’un événement de haute importance, allait donner à son autorité des assises plus solides, précisément à l’heure où, dans quelques cas, exceptionnels il est vrai, elle allait avoir à s’exercer.

§

On a vu que, dès novembre 1838, Ozanam avait proposé au Conseil de direction de solliciter du Souverain Pontife Grégoire XVI, un bref accordant des indulgences spéciales aux membres de la Société, et que sa suggestion avait été écartée.

Deux ans plus tard, la conférence de Nîmes, à peine reconstituée, avait fait à Rome, à l’insu du Conseil, et pour son compte personnel, des démarches en vue d’obtenir cette même faveur. Dès sa première séance (31 janvier 1841), le Conseil Général, enfin constitué, s’était ému de cette initiative locale, et avait invité la conférence de Nîmes à suspendre ses négociations auprès de la Cour de Rome. Nîmes s’inclina: mais le prélat romain qui avait bien voulu se charger de sa requête, répondit que le dossier était engagé dans la filière des bureaux de l’administration pontificale, qu’il n’était plus en son pouvoir de l’arrêter dans sa course, et que la seule chose encore possible était de demander l’extension aux conférences parisiennes des faveurs spirituelles sollicitées par la Conférence de Nîmes.

Le Conseil Général, mesurant de suite l’étendue de la faute commise en 1838, résolut de tout faire pour ressaisir, au bénéfice de la Société tout entière, la direction des négociations en cours, et chargea de cette mission diplomatique un de ses membres, le Vte de Melun, qui se rendait à Rome au mois d’août 1841. Il arrivait malheureusement un peu tard, juste à point pour apprendre que la requête de Nîmes avait été favorablement accueillie. Cependant, d’une part, le Saint Père n’avait concédé aux confrères de Nîmes que des indulgences partielles, sous des conditions, d’ailleurs assez restrictives: d’autre part, cette concession n’avait pas encore été promulguée: on pouvait obtenir qu’elle demeurât inopérante, et reprendre la question pour solliciter des faveurs plus larges et plus générales au profit de la Société tout entière.

Le Conseil Général saisit de la question Mgr Affre, archevêque de Paris, dont l’entremise lui avait été signalée comme utile. Mais l’affaire traîna dans les bureaux de l’administration archiépiscopale pendant près d’une année, à telle enseigne qu’au mois d’août 1842, le représentant à Rome du Conseil Général invitait celui-ci à se hâter en lui signalant que plusieurs conférences, suivant l’exemple donné jadis par celle de Nîmes, avaient pris l’initiative de formuler des demandes individuelles. Au mois de mars 1843 de Baudicour, secrétaire général, partit pour Rome, et au cours d’un séjour de trois mois dans la ville éternelle, engagea et suivit les démarches nécessaires pour introduire au nom du Conseil Général, et au bénéfice de toutes les Conférences placées sous sa direction, une requête officielle. Celle-ci soulevait quelques difficultés à raison de la généralité des faveurs sollicitées et du caractère essentiellement laïque de l’Œuvre, qui ne pouvait être considérée ni comme une congrégation, ni comme une confrérie.

Une fois la cause introduite et en bonne voie, de Baudicour revint à Paris, confiant la suite des négociations au Bon de Bock, président, à Rome, de la Conférence des étrangers. Celui-ci les poursuivit avec intelligence et dévouement, si bien que par un bref daté du 10 janvier 1845 Grégoire XVI octroyait à la Société un ensemble de faveurs spirituelles comblant tous ses vœux.

Ce bref accorde, aux conditions ordinaires de confession et de communion préalables, une indulgence plénière, reversible au bénéfice des âmes du purgatoire, non seulement aux membres du Conseil Général et des divers Conseils institués par lui, mais encore, à tous les membres actifs des Conférences d’abord au jour de leur réception, ou de leur promotion à une fonction différente; puis, aux quatre fêtes annuelles de la Société, pourvu qu’ils assistent à la messe célébrée pour elle à cette occasion ainsi qu’à son assemblée générale; — ensuite, une fois par mois, au jour choisi par eux, pourvu qu’ils aient assisté à toutes les séances du mois, ou tout au moins à trois sur quatre, du groupement auquel ils appartiennent; — enfin, à l’article de la mort; cette dernière au bénéfice de toute personne appartenant à la Société à quelque titre que ce soit.

Et l’octroi de ces indulgences si largement dispensées est combiné de telle sorte que le confrère appartenant en même temps à une Conférence, à un Conseil particulier, à un Conseil central, peut bénéficier de l’indulgence mensuelle en chacune de ses trois qualités.

De même en est-il des indulgences partielles de sept ans et sept quarantaines attachées par le bref apostolique, sans considération cette fois de confession et de communion préalables, à tous les actes professionnels du confrère de St-Vincent de Paul: assistance à la séance de son Conseil, de sa conférence ou de toute autre réunion: — visite du pauvre à domicile, de l’enfant à son école, de l’apprenti ou de l’ouvrier à son atelier, du malade à son hôpital, du condamné dans sa prison; — assistance à la messe de requiem dite pour le repos de l’âme d’un confrère, ou présence au convoi mortuaire d’un indigent secouru. Tout cela est nettement et expressément formulé dans le bref du 10 janvier 1845.

§

L’octroi de ce bref généreux accordant à la Société et à ses œuvres une si haute et si complète consécration, était pour elle un événement capital. Le Conseil Général était mieux placé que quiconque pour en apprécier toute la portée et mesurer son retentissement probable sur l’avenir. Il lui appartenait de donner à ce document la plus rapide et la plus grande publicité possible.

Il ne pouvait être promulgué dans aucun diocèse sans être accompagné d’une ordonnance d’exequatur émanant de l’évêque. En conséquence il fut immédiatement imprimé : chaque exemplaire fut revêtu d’une mention attestant son authenticité et signée par le Nonce du Saint-Siège, revenu depuis peu reprendre ses fonctions diplomatiques auprès du Gouvernement français; ainsi complété, il fut adressé à chacun des membres de l’épiscopat, accompagné d’une lettre autographe du Président Général sollicitant l’agrément du prélat; et quelques semaines s’étaient à peine écoulées que presque tous les évêques de France avaient accordé leur exequatur, souvent même dans les termes les plus flatteurs pour la Société.

En même temps, le Conseil Général demandait à l’archevêché de Paris une instruction commentant le bref apostolique, et celui-ci, accompagné des ordonnances d’exequatur et de l’instruction approuvée par l’abbé Dupanloup, alors vicaire général de Paris, était adressé à Messieurs les curés et aux présidents de toutes les Conférences existantes, en même temps qu’annexé au Rapport annuel de l’année 1844 qui n’avait pas encore paru.

Une messe solennelle d’actions de grâces était célébrée et une lettre officielle de remerciements était adressée au Bon de Bock pour le concours précieux apporté par lui aux négociations de la Société avec la Cour Romaine: et quelques semaines plus tard, lui était envoyée, en témoignage de gratitude, une relique de saint Vincent de Paul accordée, dans ce but, par les Pères Lazaristes.

Le Conseil Général, au surplus, ne devait pas tarder à faire appel de nouveau au dévouement charitable et aux capacités dïplomatiques du Bon de Bock. Le bref faisait une part très restreinte, dans ses largesses, aux membres honoraires et aux bienfaiteurs de l’Œuvre. Les premiers ne Lénéficiaient que de l’indulgence plénière accordée à l’occasion des 4 fêtes annuelles de la Société, et de l’indulgence. «in articulo mortis» et celle-ci, seule, profitait aux bienfaiteurs. Or, cette dernière catégorie est la seule à laquelle, dans la Société, puissent appartenir les femmes, dont le concours pécuniaire, souvent si précieux, méritait assurément gratitude.

Le Bon de Bock reprit son rôle de négociateur et obtint, à la date du 12 août 1845, un bref complémentaire dans lequel le Souverain Pontife accordait à tous ceux, quel que soit leur sexe, qui s’engageraient à une aumône fixe et régulière, une indulgence mensuelle, soit plénière, soit de sept ans et sept quarantaines, soit d’un an seulement, suivant que cette aumône serait adressée au Conseil Général, à un Conseil provincial ou particulier, ou à une Conférence. En outre, une indulgence de sept ans et sept quarantaines était accordée mensuellement à toute personne quêtant au profit du Conseil Général, ou d’un Conseil provincial ou particulier, le jour et par le fait même de la quête. Ainsi les membres honoraires, les bienfaiteurs et bienfaitrices, bénéficiaient de faveurs nouvelles venant s’ajouter à celles qui leur avaient été précédemment octroyées.

Ce second bref, comme celui qu’il complétait, fut soumis à l’exequatur des Évêques, commenté par le vicaire général Dupanloup, distribué au clergé et aux Conférences, et publié avec le rapport annuel de 1844.

Cette procédure donna même naissance à un petit incident qui ne fut pas sans causer une légère émotion, d’ailleurs passagère, au Conseil Général: S. Em. le Cardinal de la Tour d’Auvergne, évêque d’Arras, qui avait accordé très volontiers son exequatur au bref apostolique du 10 janvier, la refusa tout net au bref complémentaire du 12 août. Le Président Général, quelque peu troublé, s’en vint soumettre le cas au Nonce apostolique, qui calma de suite son inquiétude en lui apprenant que la seule conséquence de ce refus serait l’impossibilité de publier ce bref complémentaire dans les églises du diocèse d’Arras, mais qu’il n’empêchait point les fidèles de bénéficier des faveurs accordées, dans ce ressort épiscopal aussi bien que dans tout autre.

L’octroi de ces grâces, tombant comme une manne bénite sur tous les membres de la Société, était pour celle-ci un événement considérable non pas seulement en soi, mais encore à raison des termes du bref qui les accordait. Celui-ci révélait une étude et une connaissance complète de l’Œuvre, de son but charitable, de son caractère essentiellement laïque, de son organisation, de sa hiérarchie, et de chacune des œuvres actuellement pratiquées par elle. Et c’est tout cela qui recevait une consécration solennelle, aux yeux du monde catholique tout entier, du père commun des fidèles. D’autre part, en réservant le privilège de ces faveurs aux seuls conseils institués, aux seules Conférences agrégées par le Conseil Général, le Souverain Pontife investissait officiellement celui-ci d’une autorité mondiale, et assurait définitivement cette unité de l’Œuvre tant désirée par ses fondateurs et quelquefois menacée. Bientôt connue de la catholicité tout entière, cette bénédiction souveraine accordée au début même de la présidence Gossin, et qui devait en demeurer l’événement le plus mémorable, allait avoir d’importantes conséquences.

§

Cette présidence n’a duré que 3 ans et 3 mois (23 juillet 1844 1er novembre 1847). Ce fut une belle période de croissance pour la Société. Lorsqu’au mois de novembre 1847, Gossin, atteint dans sa santé, se vit obligé de résigner ses fonctions, Ozanam, vice-président général, écrivait dans la lettre qu’il lui adressait, au nom de la Société, pour le remercier des services par lui rendus: «Le 23 juillet 1844, au moment où vous preniez la conduite de la Société, elle comptait 5 conseils et 144 conférences... aujourd’hui, vous laissez 26 conseils et 369 conférences dont 94 à l’étranger.» Ainsi donc 21 nouveaux conseils institués et 225 nouvelles conférences agrégées voilà le bilan de ces trois années.

Ce qui frappe tout d’abord, pendant cette période, c’est l’expansion de l’Œuvre à l’étranger. Alors qu’au mois de juillet 1844, elle ne possédait au delà des frontières de France que 3 conférences: (2 à Rome, et 1 à Nice) voici qu’en novembre 1847, elle en compte 94. Comment ne pas relier cette croissance subite à la consécration solennelle que vient de lui accorder le Souverain Pontife?

Devant elle, s’est inclinée la Belgique, soumettant enfin à l’obédience du Conseil Général les 10 conférences précédemment existantes sur son territoire, auxquelles 14 autres se sont successivement ajoutées au cours de ces trois années, de telle sorte qu’en 1847 la Belgique compte au total 24 conférences secourant plus de 2.000 familles.

A cette conquête s’ajoute celle de l’Angleterre. Le rapport annuel publié en 1844, parlant de la Conférence de Boulogne-sur-Mer, dit à ce sujet: «De toutes les œuvres de la Conférence, la plus glorieuse, parce qu’elle doit être la plus féconde en résultats, c’est la fondation de la Conférence de Londres. C’est à Boulogne, en effet, qu’un jeune Anglais, protestant récemment converti, amené par un de nos confrères à une des réunions de la conférence, apprit à connaître et à aimer l’Œuvre de St-Vincent de Paul. Il en porta dans son pays l’esprit et les règlements, et peu de temps après, nos confrères ont appris la fondation d’une conférence de l’autre côté du détroit.»

Ce que ne dit pas le rédacteur, de Baudicour, c’est le concours très utile qu’il apporta lui-même à ce jeune Anglais, en se rendant à Londres pour assurer la création nouvelle, dont la vitalité fut telle qu’au mois de novembre 1847, l’Angleterre comptait 17 conférences. Notre jeune Anglais avait été cet «homme graine» que, plus tard, le Président Baudon rêvait de rencontrer en tous pays.

L’Irlande était animée d’une même ferveur. N’est-elle pas l’ «Ile des Saints?». La première Conférence fut fondée à Dublin, au mois de février 1845. Dix mois après la capitale en comptait 5, et son exemple était si rapidement suivi dans dix autres villes, qu’au cours de l’année 1847, pendant l’affreuse épreuve qui allait fondre sur elle et émouvoir l’Europe entière, 16 conférences s’épanouissaient sur le sol de cette verte Erin décimée par la faim.

Au cours de l’année 184G, un de nos confrères de France, passant à La Haye, eut l’heureuse inspiration de chercher à implanter la Société en Hollande, et ses entretiens avec les catholiques notables de la capitale aboutirent à la création d’une première conférence. Celle-ci rencontra tout d’abord des obstacles multiples: elle en triompha, et bientôt l’Œuvre, encouragée par le haut clergé, favorisée d’une autorisation royale malgré son caractère nettement catholique, se répandit dans les principales villes avec une telle rapidité qu’à la fin de l’année 1847, la Hollande présentait un effectif de 15 conférences si pleines de sève qu’à Schiedam, par exemple, 12 confrères visitaient 235 familles, soit une moyenne de 20 familles par confrère!

Au début de cette année 1847, un jeune médecin venu faire ses études à Paris, et, celles-ci terminées, retournant au Canada pour y exercer sa profession, n’eut garde d’oublier la Société de St-Vincent de Paul à laquelle il appartenait à Paris comme membre actif de la Conférence St-Séverin. Il sema la bonne graine d’abord à Québec; et en l’espace d’une seule année il arriva avec le concours du clergé et des fonctionnaires de l’ordre le plus élevé, à fonder dans ce pays où la foi demeure si vivante, 11 conférences, réunissant plus de 1.100 confrères et distribuant plus de 35.000 francs de secours dans leur premier hiver.

Ce n’était pas la première apparition de l’Œuvre sur le nouveau continent: elle y avait pris pied déjà, en 1845, au Mexique où la première conférence, bientôt suivie de deux autres, avait été créée sous l’impulsion de l’archevêque de Mexico qui lui avait remis «la garde» d’une de ses églises avec toutes les dépendances nécessaires à un large établissement, et sous l’autorisation du Gouvernement, qui lui avait confié «l’Hospice des Femmes Folles» avec la disposition de tous ses revenus.

De même, en 1846, la Société s’était implantée aux États-Unis, modestement, d’abord à Saint-Louis, puis en 1847 à New York.

A côté de ces plantations d’arbustes précoces à floraison rapide, voici des semences d’apparence moins brillante qui germeront plus lentement, mais qui ne sont pas moins précieuses.

A Edimbourg, une conférence est fondée en 1845 par Mgr Gillis, coadjuteur, qui avait conservé le souvenir de la réception déférente à lui faite, le 24 février 1839, à Paris, par la Société réunie en assemblée générale. Et cette première conférence écossaise trouve d’abondantes ressources non pas seulement dans la libéralité du clergé catholique lui abandonnant pendant tout un trimestre le produit des quêtes faites à l’église, mais encore dans la générosité de certains protestants notables lui envoyant de larges aumônes.

A Munich, la maison royale, le ministère, la nonciature unissent leurs concours pour l’établissement de la première Conférence bavaroise. Le ministre de l’Intérieur, lui-même, tient à honneur d’en faire partie, et à peine fondée, elle reçoit un legs de 3.000 florins, soit à l’époque 7.200 francs.

A Genève, en plein centre de protestantisme, un confrère de St-Sulpice en villégiature trouve le moyen de surmonter tous les obstacles accumulés sous ses pas, et de fonder une conférence qui, dès sa seconde année, compte 80 confrères.

A Gênes, les résistances du gouvernement sarde, dont l’autorisation est nécessaire, cèdent devant les efforts conjugués du Cardinal archevêque et du Cte de Brignole-Sales, ambassadeur à Paris, lequel accepte le titré de Président honoraire de la Conférence qui lui doit le jour . Celle-ci va voir quadrupler ses ressources en un an.

A Constantinople, en pleine capitale musulmane, une première Conférence favorablement accueillie des autorités, aidée par le concours pécuniaire de quelques mahométans fortunés, ne se contente pas d’assister 4.000 malades; elle essaime successivement, grâce au concours zélé des Sœurs de St-Vincent de Paul, d’abord en Grèce, à Santorin, puis à Smyrne, où, pour la première fois, la Société pénètre en Asie.

L’Afrique, elle aussi, ouvre ses portes: En 1846, plusieurs anciens confrères de France, se rencontrant à Alger, ont la pieuse pensée, sur l’initiative du secrétaire général de Baudicour qui s’y trouvait de passage, de se réunir pour entreprendre au sein de la population cosmopolite où ils se trouvaient un peu noyés une véritable croisade de charité ; et ainsi l’Œuvre s’implante sur cette terre musulmane, en même temps que les premiers éléments de la nouvelle église d’Afrique.

§

Cette expansion de la Société à l’étranger devait nécessairement entraîner certains développements dans son organisation.

Dès 1836 et 1837 dans les quelques villes de province qui comptaient plusieurs Conférences: Lyon, Bordeaux, Toulouse, s’était constitué spontanément un conseil particulier local leur servant de lien, et remplissant, auprès d’elles, le rôle du Conseil de direction auprès des Conférences parisiennes. Les dispositions complémentaires du règlement, adoptées en 1839, avaient sanctionné, par l’adoption de quelques articles nouveaux, cette création dont la pratique avait démontré l’utilité, et avaient fixé la composition, le rôle, le fonctionnement de ces Conseils particuliers, intermédiaires naturels entre les Conférences et le Conseil Général. Sous la présidence de Gossin. la multiplication des Conférences entraîna l’institution par le Conseil Général de 24 nouveaux Conseils particuliers, dont 13 à l’étranger.

Mais les Conférences groupées dans ces Conseils particuliers étaient celles-là seules qui appartenaient à une même ville, c’est-à-dire le petit nombre. Les autres, la majorité, se trouvaient isolées, fort éloignées souvent du Conseil Général, abandonnées en fait à une indépendance qui pouvait avoir de fâcheuses conséquences. Et ce danger apparaissait plus grave au fur et à mesure que des conférences naissaient dans des contrées plus éloignées, en Afrique, en Amérique.

De la nécessité de relier entre elles ces Conférences étrangères isolées naquit, sur l’initiative du Conseil Général, un rouage nouveau. Ce rouage, il est vrai, ne devait faire l’objet d’un règlement qu’en 1850, après quelques années d’expérience, conformément à l’usage suivi dans la Société, où l’on préfère attendre, pour leur donner un caractère officiel, que les fondations aient subi l’épreuve du temps. Mais en fait, il commença de fonctionner dès 1845. Ce fut le «Conseil supérieur» primitivement nommé Conseil provincial , groupant, en principe, toutes les Conférences d’une même nation, isolées ou réunies en Conseils particuliers, et servant de lien entre elles et le Conseil Général. Ainsi furent institués successivement les Conseils supérieurs de Grande-Bretagne, des États de l’Église, de Belgique, d’Irlande et des Pays-Bas. Ces Conseils supérieurs étaient spécialement chargés d’instruire les demandes d’agrégation présentées par les conférences nouvelles, et d’assurer les relations de toutes les Conférences de leur ressort avec le Conseil Général en leur transmettant les avis et décisions de celui-ci.

Cette création s’imposait. On ne pouvait demander ni au Conseil Général qu’il connût la langue de tous les peuples qui se rangeaient successivement sous son contrôle, ni à toutes les Conférences étrangères qu’elles adoptassent la langue française pour correspondre avec lui. Un Conseil supérieur établi dans la capitale de chaque pays étranger, y remplirait en premier lieu, le rôle d’interprète nécessaire. D’autre part, si le Conseil Général devait veiller à maintenir uniforme dans ses grandes lignes le caractère de l’Œuvre commise à ses soins, il n’en reconnaissait pas moins aux Conférences une grande liberté, en ce qui concerne par exemple les formes variées sous lesquelles, à côté de l’œuvre fondamentale de la visite du pauvre à domicile, elles entendaient exercer la charité. Il lui fallait donc, dans ses directives générales, tenir compte des mœurs, des traditions, des exigences nationales. Il ne pouvait le faire utilement sans l’assistance d’un représentant autorisé, capable de l’éclairer de ses avis et de faire, en même temps, accepter ses décisions. Ce n’est point une tâche aisée de faire collaborer à une œuvre commune des hommes séparés par leur langue, leurs lois, leurs coutumes et leur caractère: au moins faut-il les connaître pour adapter les directives aux nécessités locales. Enfin la multiplication des Conférences imposait au Conseil Général une charge déjà lourde, que l’avenir laissait prévoir de plus en plus pesante. Une certaine décentralisation commençait à paraître nécessaire. Ces considérations diverses avaient dicté la création des Conseils supérieurs.

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Ce qui facilitait cette décentralisation, c’était la consécration officielle de l’autorité du Conseil Général par le bref du 10 janvier 1845, qui réservait exclusivement aux Conférences agrégées et aux Conseils institués par lui le bénéfice des indulgences accordées. Un pouvoir, quel qu’il soit, ne peut sans imprudence abandonner la moindre de ses prérogatives tant qu’il n’est pas fermement établi sur une base inébranlable. En consolidant son autorité, en la légalisant, si on peut dire, aux yeux du monde catholique, le bref permettait au Conseil Général de la déléguer en partie lorsqu’il le jugeait utile. En même temps, il mettait entre ses mains une arme puissante aux yeux des consciences chrétiennes, et dont certains incidents allaient démontrer la valeur et l’utilité.

On méconnaîtrait, en effet, la nature humaine, même améliorée par la pratique de la piété et de la charité, si l’on supposait que l’expansion d’une œuvre comme celle-ci pouvait se poursuivre sans soulever aucun de ces conflits, à la racine desquels on trouve presque toujours les exigences d’un amour-propre corporatif ou personnel. Quelques-uns se sont produits sous la présidence de Gossin. Il devait les résoudre avec cette expérience des œuvres, ce tact personnel et cet esprit de charité qui caractérisaient sa manière, et lui dictaient les solutions de nature à concilier les plus larges concessions de détail avec la défense énergique dès principes. Le maintien de l’unité, ce fut à peu près l’unique but dans lequel il ait jamais fait acte d’autorité. Mais sur ce point il était intransigeant.

On sait la résistance opposée par la Belgique depuis 1842, aux décisions du Conseil Général exigeant, pour l’agrégation de ses Conférences, la modification de leurs statuts. Pas plus que son prédécesseur, Gossin ne céda sur cette question de principe. Le bref triompha de cette résistance. La Belgique, émue de ne pas le voir promulguer sur son territoire, comprit enfin la nécessité de s’incliner: au cours de l’année 1845 elle se rangea sous l’obédience du Conseil Général, acceptant les modifications imposées par lui.

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16 января 2025
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560 стр. 1 иллюстрация
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4064066304768
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