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Adrien Marie, Stella Blandy
L'oncle Philibert

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066314958
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LE DOMAINE DES RAVIÈRES. — LE CHAGRIN DE CLAUDE CHARDET. UNE ABSENCE MYSTÉRIEUSE.
Dans tous les pays de vignobles, les vendanges sont une fête joyeuse; mais, dans quelques cantons de la France, la plantation de la vigne est presque une solennité.
Il en est du moins ainsi dans un village du Mâconnais, qui a conservé jusqu’ici l’originalité des vieux usages. Ce village, dont les quatre cents feux se groupent un peu confusément, sur le revers d’un coteau fertile, autour du clocher carré d’une vieille église romane, se nomme Uchizy. Ses habitants ont conservé la vieille tradition bourguignonne qui veut que la vigne, pour prospérer, soit plantée en grande réjouissance, au son de la musique, et qu’à chaque rangée de sarments, l’on fasse des libations destinées à fêter les vendanges futures de la plantation nouvelle.
A Uchizy, où chacun, peu ou prou, est propriétaire, ce sont les riches cultivateurs qui se piquent le plus d’observer les vieilles coutumes; aussi, lorsqu’à la fin de 1858, le père Billot, valet fermier de Claude Chardet, des Ravières, alla inviter, dans tous les quartiers d’Uchizy, les amis de son maître à venir l’aider à planter sa vigne des Glaçons le troisième jour du mois de mars, nul ne fut étonné que l’invitation fût faite à l’ancienne mode, c’est-à-dire que le père Billot se présentât chargé d’un grand broc plein d’un excellent vin de 1846, dont il versait un verre à chaque invité en trinquant avec lui.
Après une quinzaine de stations de ce genre, le père Billot n’était certainement pas gris; mais il se sentait l’estomac plus chaud, la langue mieux déliée, l’œil éclairci, et la bise d’hiver, qui lui soufflait en pleine figure une pluie fine, lui paraissait moins aigre.
Bien campé dans ses deux sabots ouatés de paille, les jambes couvertes de guêtres en toile blanche, le corps protégé par un paletot de cette même grosse toile s’entre-bâillant par devant pour montrer une blouse gros bleu, d’un neuf brillant, que dépassait un peu en dessous le pan de son habit des dimanches, il s’en alla frapper d’un air narquois chez Joseph Courot, du Pilori, le rival de son maître en fortune, qui jalousait, dit-on, la belle maison des Ravières et généralement tout ce qui faisait le bon renom de Claude Chardet.
I
JOSEPH COUROT ET LE PÈRE BILLOT.

Joseph Courot se trouva chez lui à point nommé pour recevoir l’invitation que le père Billot lui fit dans les règles; voulant y faire honneur, il cria à sa ménagère d’aller chercher à la cave une bouteille de vin mousseux de Viré, afin, dit-il, de marier le blanc au rouge dans l’estomac du père Billot. Celui-ci ne fut pas dupe de cette amabilité et ne se trompa point en jugeant qu’elle avait pour but de le faire jaser sur ce qui se passait aux Ravières; mais il ne pouvait refuser cette politesse adressée par un riche cultivateur, à lui, simple vigneron, et il s’assit dans la vaste cuisine enfumée, auprès du feu de vieilles souches, dont les lueurs bleuâtres faisaient danser des paillettes dans les assiettes en faïence peinte accotées au dressoir de noyer.
Quelques minutes après, la bouteille de Viré était placée sur la longue table entre une assiettée de noix et une pile de gaufres, et les dernières gouttes de la première santé portée pétillaient encore au fond des verres, lorsque Joseph Courot dit au maître valet de ferme:
«Est-ce que c’est pour célébrer la fin de son deuil que ton maître nous promet une si belle fête! Depuis qu’il a perdu sa fille et son gendre, les Ravières étaient bien monotones. Est-ce qu’on dansera comme de coutume après le plantage de la vigne?
— Oh! non, répondit le père Billot hochant tristement la tète. Pourtant, que mon maître eût ou non le cœur gai, il fallait planter sa vigne des Glaçons, puisque le terrain avait été défoncé, préparé, et, dès lors, il ne pouvait moins faire que d’inviter ses amis. Mais, de longtemps, le plaisir ne rentrera aux Ravières. Songez donc, maître Courot, perdre en dix jours, il y a un an, sa fille et son gendre, c’est de quoi amasser au cœur de mon maître de la peine pour longtemps, autant dire pour sa vie.
— Oui, dit Joseph Courot, car Philibert, le fils de Claude Chardet, n’est guère propre à le consoler. Il est si simple qu’il en est sot. En voilà encore un que l’instruction a hébété !
— Je ne sais point, je ne m’y connais guère, reprit le père Billot; mais, si maître Philibert Chardet s’amuse à des tas de choses qui m’étonnent, comme à piquer sur du carton des rangées de bêtes que j’écraserais sous mon sabot, à ramasser, à dessiner des herbes que je fourrerais dans le râtelier de mes animaux, il se connaît au temps mieux que le meilleur almanach, il sait soigner les bestiaux malades, et ne peut être trompé dans ses achats par aucun maquignon. Puis c’est un homme juste, bon au pauvre monde et qui commande avec douceur.
— Et cela te plaît, car Claude Chardet est dur, lui, n’est-ce pas?
— Bah! il est plus dur pour lui-même que pour ses gens gagés, le premier debout, le dernier couché, comme s’il avait son pain à gagner. C’est de la race intrépide des vieux Chiserots; la tête vive, les bras actifs, un vrai Sarrasin, quoi !»
Joseph Courot, qui entendait cet éloge avec dépit, frappa du poing sur la table.
«Un vrai Sarrasin?... Non, dit-il. Sais-tu seulement, père Billot, — car enfin ces vieilles idées commencent à se perdre, — sais-tu seulement ce que c’est qu’un vrai Sarrasin?
— Je reconnais votre chanson à son air, répliqua le père Billot d’un ton narquois. Pour être un vrai Sarrasin, à votre goût, mon maître, Claude Chardet aurait dû marier sa fille avec n’importe lequel de vos amis, avec le meilleur peut-être, et recevoir à coups de triqueles prétendants venus des autres communes. Cela se pratiquait ainsi autrefois; mais les modes changent. Qu’y faire?
— Je dis et je prétends que si ton maître s’en était tenu aux vieilles coutumes, il serait plus heureux qu’il n’est, et sa. maison autrement gaie. S’il n’avait pas eu la vanité de faire élever son fils Philibert au collège, et sa fille Marie en pension, à Mâcon, tous les deux se seraient mariés à Uchizy. Philibert aurait été un bon propriétaire de campagne, comme moi; et, si la destinée était que Marie mourût jeune, au moins les enfants qu’elle a laissés seraient restés avec leur grand-père pour le consoler. Au lieu de cela, Alice et Paul sont demeurés chez leur oncle Thonnins, qui, paraît-il, est un docteur, un gros monsieur à Lyon. Il fera de la petite une vraie demoiselle, et de Paul un citadin; et, quand les enfants viendront en visite ici, peut-être bien seront-ils vexés de trouver leur grand-père si paysan... Enfin Claude Chardet a voulu tout cela... Encore un coup, père Billot!
— Ce sera le dernier, dit en se levant le maître valet, et nous allons le boire à la prospérité de votre maison et au bonheur de mon maître. Je ne puis pas vous répliquer sur tout ce que vous avez dit. Je suis plus habile aux coups de pioche qu’aux coups de langue; m’est avis pourtant que je porte cette santé-là d’un meilleur cœur que vous.
— Qu’entends-tu par là ?» demanda Joseph Courot qui craignit d’avoir trop exprimé ses sentiments secrets devant ce fidèle serviteur des Ravières.
Le maître valet ne lui répondit que par un sourire un peu ironique. Reprenant son broc presque vide, il salua la compagnie et s’achemina vers la maison de son maître, en se disant qu’il avait, lui, plus de chance qu’un riche d’avoir de vrais amis, vu qu’il ne possédait rien qui pût lui susciter des envieux.
Le 3 mars suivant, dès le grand matin, la maison des Ravières présentait un spectacle animé. Les invités y arrivaient par groupes, en costume de travail, l’outil sur l’épaule, et franchissaient, en causant entre eux, la haute porte de la cour, dont le fronton, couvert d’un tuilage, portait, sculpté dans sa pierre, le chiffre 1797, date de sa construction.
Tous les bâtiments qui entouraient cette vaste cour n’étaient pas de cette époque. La maison des maîtres valets, avec son escalier de pierre extérieur montant au premier et unique étage, ses piliers de bois rejoignant le toit en auvent par un Y gracieux, sa porte basse ornée de clous et ses fenêtres à petites vitres verdâtres, était de ce temps-là, ainsi que le pigeonnier en tourelle dont le pied plongeait dans la mare où se déversaient les eaux des étables voisines; mais la maison du maître, qui séparait cette cour du jardin, était tellement neuve qu’elle n’était pas encore terminée.
Le perron en fer à cheval et à sept doubles marches de pierre rose attendait sa rampe de fer; les fenêtres étaient sans rideaux ni persiennes.
Claude Chardet avait fait bâtir cette maison pour y recevoir dignement sa fille et son gendre dont il était fier à bon droit. M. Paul Thonnins était l’ingénieur civil le plus en renom de tout le Lyonnais. Mais, ce jeune couple étant mort presque simultanément d’une angine, le pauvre père avait arrêté les travaux, et, depuis un an, la construction attendait qu’on rabotât les planchers et qu’on tapissât les murs. Dans ses chambres désertes, les meubles déjà achetés gisaient dans leurs cadres d’emballage rembourrés de foin.
Le rez-de-chaussée seul était occupé par le ménage sans enfants de Philibert Chardet, qui vivait avec son père. La femme de Philibert avait pour Claude Chardet des soins filiaux; mais le chef de famille éprouvait une telle répugnance à hanter ce qu’on appelait le logis neuf que tous les repas se prenaient au logis vieux, où il habitait lui-même.
C’était un bâtiment analogue d’aspect à celui des maîtres valets et qui lui faisait symétrie au côté gauche de la cour.
Ce fut dans la chambre basse du logis vieux que les invités trouvèrent prêt le déjeuner du matin. La table était dressée au milieu de cette pièce un peu sombre, entourée de buffets, et de ces grandes armoires de vieille menuiserie à dessins prismatiques appelées à Uchizy des cabinets. Un feu clair pétillait dans la haute cheminée à lambrequin de drap vert passementé de galons bruns. Bien que le repas dût être sommaire, Mme Philibert Chardet, aidée de deux servantes, couvrait encore de plats fumants et de mets froids la longue table, lorsque les pas des invités retentirent sur le dallage en larges pierres de la salle. Elle salua et installa tout le monde, et s’esquiva ensuite pour aller chercher dans la chambre haute son beau-père, qui, contre son habitude en circonstances analogues, était en retard pour recevoir ses convives. Quant à son mari, lui non plus n’avait pas encore paru; mais le fait ne tirait pas à conséquence, les distractions de Philibert Chardet étant connues de tout Uchizy, au point d’y être passées en proverbe.
Catherine appela par deux fois son beau-père, en gravissant l’escalier extérieur par lequel on montait au premier étage. Surprise de n’en recevoir aucune réponse, au moment où, des marches supérieures, son regard se trouva à la hauteur de la fenêtre, elle aperçut Claude Chardet en contemplation devant un cadre appendu au mur et contenant quatre petites photographies. Elle le voyait de profil, et elle fut saisie de pitié en distinguant sur sa joue un sillon qu’y traçaient des larmes.
Il était là, debout, interrompu évidemment dans ses soins de toilette par une émotion qui les lui avait fait oublier, car il était à demi habillé, et ses mains crispées froissaient sa veste de travail, sa tête grisonnante était secouée par les sanglots mal contenus qui soulevaient sa poitrine robuste.
Cette faiblesse était si inattendue de la part d’un homme qui se maîtrisait toujours et qui imposait à tout le monde par sa rude autorité, que sa belle-fille attendit un moment avant d’oser entrer; timide comme elle l’était, elle ne sut dire à Claude Chardet en l’abordant que ces paroles banales:
«On vous attend, mon père; est-ce que vous seriez malade?»
Le maître des Ravières tressaillit, passa le revers de sa main sur ses yeux; puis, voyant sur la douce physionomie de sa belle-fille le vif sentiment de sympathie qu’elle n’avait pas su exprimer dans ses paroles, il lui répondit:
«Malade?... Oui, je suis malade, ma pauvre Catherine, et je ne guérirai point, car voilà ma maladie, — et il lui montrait les portraits de M. et Mme Thonnins et de leurs deux enfants. — Je la porte toujours avec moi; mais il y a des jours où elle surmonte mon courage. A quoi bon amender nos terres, accroître nos profits, épargner nos gains? Pour qui travaillions-nous ici autrefois, si ce n’était point pour ceux-là ? Toi aussi, Catherine, tu étais d’un même cœur avec moi. Tu les aimais, ces chers petits, comme tu aurais aimé tes enfants, si tu en avais eu.
— Vous voulez dire que je les aime, que nous les aimons, répondit Catherine; si nous avons perdu ma pauvre Marie et mon pauvre beau-frère, les enfants nous restent.
— Pas à nous, pas à nous, s’écria Claude Chardet en hochant tristement la tête; quand je vais les voir à Lyon, ils m’embrassent et me caressent parce qu’on leur dit: «C’est le grand-père.» Mais je ne sais de quoi leur parler qui les intéresse. Plus ils grandiront, plus ils seront éloignés de nous, et voilà l’idée qui me ronge. Tout à l’heure, en songeant à cette vigne que je vais replanter, je me suis dit que plus tard ces enfants la vendront peut-être pour s’en faire des rentes, et cela m’a gonflé le cœur. Est-ce qu’ils pourront jamais savoir combien la terre est chère à ceux qui la cultivent? Est-ce que, dans leurs beaux appartements, ils apprendront à aimer ce vieux domaine des Ravières où tous les Chardet sont nés, ont vécu et sont morts, du plus loin qu’on se souvienne?...
— Mais ils doivent venir à toutes les vacances, insinua la bonne Catherine. Il faut bien que ces enfants-là fassent leur éducation.
— Ah! que ne la font-ils ici! s’écria Claude Chardet. Qu’a-t-on besoin de tant savoir pour être heureux? Je ferais de Paul un vigneron comme moi; tu formerais Alice à tenir un ménage; je n’aurais pas tant d’ambition pour eux que j’en ai eu pour Philibert et Marie... Mais ce sont là des idées de campagnard, comme dirait le docteur Thonnins qui a gardé ces deux enfants-là. Et pourtant il n’est que leur oncle, lui! Et, quand Paul et Alice sortiront de leurs pensions, ils s’ennuieront ici et ne voudront vivre qu’à la ville... Allons, n’y pensons plus, travaillons seulement à les rendre riches, puisque c’est la seule chose qu’on nous permette de faire pour eux.
— Oui, et habillez-vous vite, mon père, car tout votre monde est arrivé.»
L’entrée tardive de Claude Chardet dans la salle basse fut saluée par des plaisanteries joviales, auxquelles il répondit sur le même ton, tant il avait d’empire sur lui-même. Il fit les honneurs de sa table avec cordialité, et nul plus que lui ne se serait inquiété de l’absence de Philibert, si, au moment où les convives, dûment lestés, débouchèrent dans la cour, Claude Chardet ne se fût mis à gronder son maître valet occupé à disposer sur une charrette attelée les paquets de sarments mouillés, qu’il retirait un à un des cuves en bois dans lesquelles ils avaient trempé par un bout en attendant le jour de la plantation.
«On fait tout de travers ici, dit le maître des Ravières, et il ne sert de rien que je commande.
— Tout est pourtant comme vous le souhaitiez, not’ maître, répondit le père Billot. Le quartaut de vin à boire est chargé ; voici sur le devant un panier de verres et l’autre panier contenant la collation de midi. On n’aura pas froid à la manger là haut en plein air; le soleil n’est pas bien chaud, mais il fait joli tout de même. Et voici tous les paquets de sarments en état.
— C’est bon, bavard, mais quel cheval as-tu attelé ? Je t’avais dit de prendre Noiraud.
— Ah! Quant à Noiraud, reprit le maître valet, s’il court encore depuis qu’il est parti, il doit être loin. Maître Philibert l’a attelé au char à bancs, il y a de ça une demi-heure.
— A propos de quoi? Qu’est-ce que c’est que cette lubie? s’écria Claude Chardet en colère, pendant que ses invités se disaient entre eux que c’était l’habitude de maître Philibert d’éviter les occasions de se trouver en compagnie, d’où quelques-uns tiraient contre lui une accusation de fierté, et d’autres une preuve de sauvagerie.
— Ma foi, not’ maître, il ne m’a rien dit, sinon de verser un verre de vin chez nous à un homme qui est venu, et cela pour ne déranger personne au logis. Maîtresse Chardet était occupée du déjeuner, et ses deux servantes aussi. Cet homme avait une casquette noire avec quelque chose d’écrit, de brodé dessus. Il a donné à maître Philibert un papier bleu, et maître Philibert lui a signé un autre petit papier. Sur quoi il n’a fait qu’un saut à l’écurie, et fouette Noiraud! il s’en est allé sans davantage desserrer les dents.
— C’est une dépêche que le piéton du télégraphe lui aura apportée de Tournus, dit Joseph Courot.
— Oui, grommela Claude Chardet à l’oreille de sa belle-fille, ce sera quelqu’un de ces savants, avec lesquels il est en correspondance pour leur parler des araignées et des hannetons, qui lui aura envoyé cette dépêche. Ces gens-là ne savent à quoi dépenser leur temps et leur argent. Allons! ne prêtons point à rire des manies de ce pauvre Philibert; mais j’enrage contre lui, et il le saura bien ce soir.»
Ce fut dans ces dispositions que le maître des Ravières monta la colline des Glaçons pour aller à sa vigne. S’il ferma l’oreille aux propos de ses compagnons qui s’égayaient aux dépens de son fils, il pesta bien à part lui contre l’invention du télégraphe, sans se douter que cette dépêche, contre laquelle il maugréait, avait une bien autre importance pour sa famille et son avenir que celle qu’il lui assignait.
CHAPITRE II
Table des matières
ONCLES ET NEVEUX. — LES ÉTONNEMENTS D’ALICE. — L’EXPLOIT MALHEUREUX DE PAUL.
Pendant que le groupe de vignerons dirigé par Claude Chardet plantait la vigne au haut de la colline des Glaçons, sous les rayons mi-voilés d’un pâle soleil de mars, Philibert Chardet était en grande conférence dans le meilleur hôtel de Tournus, non point avec quelque membre des sociétés savantes de sa province, mais avec le docteur Thonnins, le beau-frère de sa défunte sœur Marie.
A vrai dire, ils ne purent causer librement qu’à la fin du déjeuner qu’on leur servit, car le docteur était venu à Tournus accompagné de ses deux pupilles; mais, dès le dessert, Paul, auquel la vivacité de ses dix ans ne permettait pas de longues pauses de tranquillité, eut envie d’aller jouer dans la cour de l’hôtel en compagnie de sa sœur. Cette proposition fit sourire Alice; après avoir montré à son oncle Philibert, par sa tenue à table, qu’une petite fille de huit ans sait être convenable lorsqu’elle a été bien élevée, elle n’était point fâchée d’aller s’ébattre sans contrainte.
Les deux oncles ouvrirent la fenêtre pour surveiller les jeux des enfants, et, dès qu’ils furent seuls dans la salle à manger, le docteur Thonnins put expliquer à Philibert Chardet, mieux qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, les raisons du rendez-vous auquel il l’avait convié si subitement.
«Je n’ai pas pu vous les donner toutes devant ces chers enfants, lui dit-il, car je voulais leur laisser toute la joie de leur voyage; mais voici les tristes motifs qui me font vous les amener avant les vacances et si inopinément. Ma femme relève à peine d’une grave maladie de poitrine, et les malheurs survenus dans notre famille, l’année dernière, me rendent si craintif que j’ai accepté l’offre d’un de mes parents, établi à Blidah, qui m’a proposé de la recevoir chez lui aussi longtemps que sa santé aura besoin de soleil. Nos deux fils sont de grands lycéens qui sortiront chez nos amis pendant notre absence; mais Paul ne pouvait être soumis au même régime sans la permission de son grand-père. Quant à sa sœur, comme elle n’avait pas encore quitté notre maison, où elle recevait les leçons nécessaires, il n’y aurait eu pour nous d’autre alternative que de l’emmener en Algérie.»
Philibert Chardet se récria par une vive exclamation.
«... Ou de la conduire à Uchizy, continua le docteur. J’ai donc pris le parti de ne pas séparer ces enfants et de vous les confier pendant mon absence, qui ne sera pas longue, car je ne puis abandonner ma clientèle. Je reviendrai à Lyon dès que j’aurai installé ma chère convalescente à Blidah; alors nous déciderons, en petit conseil de famille, de la meilleure direction à donner à l’éducation de Paul et d’Alice.
— Oui, nous déciderons cela,» répéta Philibert Chardet, qui couvait des yeux son neveu et sa nièce, formant à part lui un projet dont il se garda bien d’instruire le docteur Thonnins.
Une heure après, le docteur repartait par le premier train descendant à Lyon, et recommandait aux enfants, en les quittant, d’être bien sages et de mériter qu’on le félicitât de leur-bonne conduite à son retour. Alice et Paul répondirent par de gros baisers et par des rires confiants à ce petit sermon; mais leur gaieté disparut, pour faire place à une sorte de timidité, dès qu’ils se trouvèrent seuls avec l’oncle Philibert. Ils le connaissaient peu, ne l’ayant guère vu que par échappées, et la physionomie de Philibert Chardet n’était pas de celles qui attirent invinciblement, par leur amabilité, les sympathies enfantines.
C’était cependant un cœur d’or que le jeune maître des Ravières. Sa sensibilité était exquise, mais bien des gens, dont l’aveuglement à cet égard n’avait point pour excuse l’inexpérience du jeune âge, le croyaient égoïste et indifférent lorsqu’il n’était que distrait et timide. Ces deux caractères se lisaient dans le regard un peu vague de ses yeux bleu clair, dans sa façon de tenir sa tête penchée. Insouciant aux détails de toilette, s’il était moins embarrassé que son père dans le costume de citadin, il portait souvent assez mal arrêté le nœud de sa cravate, et son habit avait parfois mauvaise grâce sur son corps maigre, dont la démarche était gênée par une légère claudication.
A Uchizy, où personne n’était son égal en savoir, il ne pouvait échanger d’idées avec qui que ce fût; aussi avait-il pris une telle habitude de silence qu’il ne sut d’abord comment entamer la conversation avec ses neveux. Son cœur débordait de joie cependant pendant qu’il tenait de chacune de ses mains ces beaux enfants, blonds et roses.
D’eux trois, assurément, c’était l’oncle Philibert qui se sentait le plus embarrassé ; il les regardait l’un après l’autre en cheminant vers l’hôtel, maintenant avec un peu d’effort Paul qui chassait devant lui en sautillant les cailloux de l’avenue, admirant l’air posé d’Alice, les grosses boucles de ses cheveux rejetés en arrière et nouées d’un ruban gris perle, ses longs cils abaissés sur ses yeux et la moue attristée de sa petite bouche entr’ouverte.
Enfin, le regard ému de l’oncle Philibert rencontra l’œil noir de Paul, et le petit garçon, instinctivement rassuré, dit à son oncle:
«Est-ce que nous partons tout de suite pour Uchizy?
— Oui, le char à bancs doit être attelé et vos malles chargées dessus. Le grand-père et tante Catherine vont être bien contents de vous voir.
— Et pourquoi n’est-il pas venu nous chercher à Tournus, mon grand-père?
— Il était occupé dehors pour la journée. Personne à la maison ne sait votre arrivée. Mon père ne rentrera qu’à la nuit.
— Oh! alors, s’écria Paul, il faudra nous cacher et tout à coup venir lui sauter au cou. Il sera si surpris!
— Oui, dit Alice, et nous lui offrirons des bouquets comme pour une fête. Ce sera très joli.
— Et où prendras-tu des fleurs? lui demanda Paul en haussant les épaules. Tu ne te souviens plus du jardin des Ravières; il n’y a que des choux et de l’oseille. Ce n’est pas un parterre comme ceux que tu as vus à Lyon.»
Pour la première fois de sa vie, Philibert Chardet pensa que le jardin des Ravières était, en effet, trop dénué de toute culture d’agrément, et, lui qui n’osait faire remuer une pierre ou un clou sans l’autorisation de son père, il se promit de tenter une réforme horticole dans l’enclos; mais l’assertion de Paul était trop absolue, et il la combattit en lui répondant doucement:
«Si nous étions au mois de juin, mon cher Paul, tu verrais les coins de chaque carré de ce vilain jardin fleuris de roses, de seringas, de giroflées et d’iris; c’est là le garde-manger de nos abeilles; aussi ne regrettons-nous point la place que ces plantes dérobent aux légumes; mais, en cette saison, et à défaut de roses, Alice trouvera dans les bordures assez de primevères et de violettes pour composer deux petits bouquets. »
La glace était rompue; pendant le trajet de Tournus à Uchizy, la causerie ne tarit pas un instant. Paul ayant la fantaisie de conduire la voiture, son oncle, qui connaissait la docilité de Noiraud, confia les rênes au jeune garçon au moindre soupçon de montée; alors le char à bancs allait au pas, et Paul, fier de tenir le fouet en main, contait à son oncle le programme de plaisirs champêtres qu’il s’était tracé.
«Je vais m’en donner de sauter, de courir et de monter à cheval, disait-il; j’ai fait de la gymnastique. Je parie que je saurai grimper au haut des colonnes en bois de la vieille maison. J’irai aux foires avec grand-père, et aussi aux champs avec lui pour surveiller les travaux; j’ai tout un fourniment de pêche pour pêcher dans la Saône. Alice a promis de manger tout le poisson que j’attraperai.
— Je ne risque pas d’indigestion! s’écria la petite fille qui était parfois taquine, mais par gaieté d’esprit et non par malice.
— Enfin, mon oncle, reprit Paul, je veux faire le diable à quatre avant de retourner à ma pension de Lyon.
— Et toi, Alice, dit Philibert Chardet, quels projets as-tu formés pour ton séjour à Uchizy?
— Ah! dit Paul, pour rendre à sa sœur la raillerie qui avait mortifié son petit amour-propre, Alice arrive avec de drôles d’idées. L’année dernière, elle jouait encore avec un mouton mécanique qui faisait bê, bê, quand on lui pliait le cou, et qui était tout frisé et bien blanc; alors elle se figure qu’elle trouvera aux Ravières un agneau bien élevé, très propre, qui se laissera mettre un collier rose et un pompon... vous savez, mon oncle... comme ceux des jouets, entre les deux oreilles, et un autre pompon sur la queue. Et puis, toujours dans ses idées, il y aura une chèvre et de petits chevreaux qui la suivront comme de petits chiens. La chèvre, c’est possible que tu la trouves, Alice, mais tu sais ce que je t’ai dit: Gare aux coups de corne!»
Alice se mit à rire.
«C’est bien fait pour moi, dit-elle à l’oncle Philibert. Je me suis moquée de lui et il me le rend. Si les chèvres sont méchantes, si les moutons sont sales, je n’irai pas à l’étable, voilà tout. Mais ce qui me plaît le mieux dans mon voyage, c’est que je verrai grand-père, tante Catherine, et vous, mon oncle.»
Philibert Chardet embrassa l’aimable petite fille, et bientôt le clocher carré d’Uchizy apparut au milieu des groupes épars de maisons grises ou blanches.
«Reconnais-tu d’ici les Ravières? demanda l’oncle à son neveu.
— Ah! je ne suis pas venu à Uchizy depuis deux ans, et j’avais l’âge d’Alice,. J’étais si petit alors, répondit Paul.
— Tiens! c’est ce grand toit couvert à neuf de tuiles rouges avec ces toits gris plus bas à gauche et à droite, là-haut, au-dessus de l’église, reprit Philibert Chardet en désignant la maison du manche de son fouet. Le grand-père est de l’autre côté de ce coteau qu’on appelle la montagne des Glaçons, quoique ce ne soit pas une montagne et qu’il n’y gèle guère plus fort qu’à Uchizy par les rudes temps d’hiver. S’il savait que vous êtes si près, il quitterait vite la vigne qu’il plante pour venir vous embrasser plus tôt.
— Mon oncle, fouettez donc un peu Noiraud, dit Alice. Il me tarde tant d’arriver.»
Tante Catherine accueillit les enfants avec des transports de joie. Ils lui rendirent ses baisers avec effusion; mais Alice fut un peu étonnée de trouver Mme Chardet coiffée, comme ses servantes, de ce haut chapeau en dentelles noires, maintenu derrière la coiffe plissée par des flots de ruban moiré, et de la voir se mettre à l’œuvre de ses propres mains pour préparer au rez-de-chaussée du logis neuf les chambres de ses nouveaux hôtes.
Certes, Alice n’était pas de ces petites filles vaniteuses qui établissent des catégories de rang suivant la distinction des costumes; mais sa tante Thonnins avait des habitudes d’élégance, et il lui semblait étrange que son autre tante portât un large tablier de cotonnade sur sa robe de mérinos brun et prît la peine de vaquer elle-même aux soins domestiques.
«Est-ce que ma tante Chardet est pauvre, qu’elle fait elle-même son ménage? demanda-t-elle tout bas à son frère pendant que Mme Chardet était passée dans la pièce voisine. Alors je l’aiderai tant que je serai à Uchizy.»
Cette question naïve fut entendue par la grosse Marion la chamballère , qui préparait à deux pas de là le lit d’Alice.
«Ma petite demoiselle, lui dit-elle en riant, notre maîtresse n’est pas une dame de la ville. Rien n’est bien fait aux Ravières si ce n’a point passé par ses mains, car, par ici, plus une femme est riche, plus elle est courageuse à bien tenir sa maison. A ce compte-là, not’ maîtresse doit être la plus intrépide d’Uchizy, car elle ne connaît pas sa fortune.»
Mme Chardet, qui avait entendu par la porte entr’ouverte la naïveté de sa nièce, le bon mouvement de son petit cœur et le rustique éloge de sa chamballère, rentra en souriant, embrassa Alice et lui proposa de visiter les étables, la basse-cour et le jardin.
«Ton oncle Philibert m’a dit que tu voulais faire connaissance avec mes bestioles; pour les habituer à toi, il te faut leur apporter des douceurs. Tu vois, je prends des graines pour les pigeons, des herbes pour les lapins, des pommes et un peu de sel pour la chèvre.»
En parlant ainsi, tante Catherine remplit de grains et de pommes les poches de son tablier, et en releva le bout sur son bras pour maintenir le paquet de verdure.
«Mais je voudrais bien leur apporter cela moi-même, dit la petite fille.
— Dans ta robe de popeline de soie? demanda sa tante en riant.
— Ah! voilà donc à quoi servent les tabliers! Oh! tante, vous m’en ferez faire un, n’est-ce pas, à bavette et à larges poches, comme le vôtre?»
Elles s’acheminèrent par la cour vers les étables, Alice croquant à belles dents une des pommes rouges dont s’était munie Mme Chardet. Mais la distribution commença plus vite que ne le croyait la petite fille, car un grand bruit d’ailes se fit entendre, et un tourbillon de pigeons blancs, bleus, bronzés, gris, à cous chatoyants de nuances roses et vertes, s’abattit aux pieds de Mme Chardet en faisant entendre un roucoulement de plaisir. Deux ou trois des plus hardis se posèrent même sur ses épaules, se disputant la place à coups d’ailes et de bec.
«Oh! qu’ils sont jolis!» s’écria Alice dont la voix effaroucha un des quémandeurs. Ils s’envolèrent, mais pour se poser quelques pas plus loin; elle leur jeta des poignées de grain et elle baisa ensuite un pigeon familier qui se laissa prendre par Mme Chardet, mais qui tenta de piquer de son bec rose les doigts de la petite fille.
II
LA DISTRIBUTION COMMENÇA.

«Dans un mois il viendra de lui-même se pavaner, faire la roue devant toi, car c’est un pigeon paon, tu vois sa queue en éventail dressée, lui dit sa tante. Maintenant viens voir la chèvre et ses biquets qu’elle nourrit en ce moment... Les trouves-tu gentils?
— Oh! qu’ils sont drôles; ils ont l’air de trembler sur leurs jambes écartées.
— C’est qu’ils ne savent pas encore bien marcher.
— Et ces oreilles en l’air, ces airs effarés, ces petits nez noirs tout ronds! Mais ils ne sont pas du tout sauvages. Leur poil est comme de la soie ondulée. Ah! leur mère les rappelle... Comme ils trottent. Bon! un qui roule à terre. Le voilà relevé, et il renifle comme un petit chien... Oh! les gourmands! Comme ils tiraillent leur mère maintenant.
— Donne donc une pomme à la Grise, et ne crains pas ses cornes; elle ne s’en sert que pour se défendre contre ceux qui la taquinent trop fort, et elle a bien compris les amitiés que tu as faites à. ses biquets.»
La Grise regardait la nouvelle venue de ses pupilles obliques qui semblaient danser à travers ses prunelles jaunes et vertes; son air était bienveillant, en dépit de ses cornes rugueuses et tordues en arrière. Alice s’approcha timidement et tendit à la bête la pomme dans laquelle elle avait elle-même mordu. La Grise flaira le fruit, le fit sauter dans sa litière d’un coup de nez, et se mit en position défensive, son front busqué en avant, comme si elle eût pris pour une injure le don offert par la petite fille et comme si elle eût attendu d’Alice un autre mauvais procédé.
Assez effrayée, Alice recula; mais sa tante la rassura tout de suite.
«C’est, lui dit-elle, que tu as offert à la Grise un fruit entamé. Les chèvres sont de tous les animaux les plus délicats; elles ne mangent après personne pas même après une petite fille saine comme tu l’es.
— Mais voyez donc la dégoûtée! dit Alice en riant de sa propre frayeur. Le fait est qu’elle a tordu son nez et fait une laide grimace.
— Votre paix sera bientôt conclue, si tu veux,» répondit Mme Chardet en montrant sa poche aux pommes.
Si la Grise avait des répugnances de petite maîtresse, son caractère n’était pas rancunier, car, lorsqu’elle eut croqué trois fruits, elle se laissa caresser par Alice, qui put passer les mains sur son rude pelage et même jouer avec ses oreilles et tâter la pointe de ses cornes.
«Je voudrais que Paul pût me voir, disait la petite fille au moment où la mère Billot entra dans l’étable et vint consulter Mme Chardet sur un cas embarrassant.
— Maître Philibert est descendu au quartier du château. lui dit-elle, et je ne sais comment dire au jeune monsieur qu’il n’y a que les chats d’assez adroits pour grimper aux gouttières. J’ai peur qu’il se fasse du mal; mais vous savez, maîtresse, je n’ose commander à ce jeune monde de la ville.»
Mme Chardet sortit précipitamment dans la cour, suivie d’Alice qui ne put retenir un cri en apercevant son frère juché dans l’angle d’un Y terminant un poteau du logis vieux.
Depuis son départ de Lyon, Paul avait prémédité cet exploit, et il avait saisi, pour l’entreprendre, le premier moment de liberté que lui avait donné la sortie de son oncle. Dans cette situation, il était presque au niveau du toit à vingt-cinq pieds du sol, peu commodément assis, se tenant d’une main à l’un des montants de l’Y, mais très fier de son agilité de gymnaste, car il répondit par un éclat de rire au cri d’Alice et aux supplications alarmées de sa tante, qui cherchait les moyens de le faire descendre sans danger de son perchoir.
«On va poser là une échelle, et nous la tiendrons solidement, lui dit-elle; d’ici là ne bouge pas. Surtout ne te risque pas à descendre le long du poteau comme tu es monté ; tu as grimpé à la force du poignet; mais ce n’est pas si commode de se retenir. Tu n’aurais qu’à glisser trop vite! Tu l’abîmerais la figure sur les dalles. Attends, attends. Pour plus de précaution, je vais faire jeter à terre des bottes de paille.»
Ce n’était point par faiblesse de caractère que Mme Chardet ne grondait pas son neveu de son imprudence, mais pour ne pas lui faire perdre la tête pendant qu’il courait un danger. Paul ne sentit pas cette délicatesse; il n’aperçut que les alarmes éprouvées pour son compte, ce qui stimula son amour-propre.
«Ma tante, cria-t-il, je suis assis comme sur une chaise. Ne vous troublez pas. Ceci est un exercice de gymnase. J’en ai fait bien d’autres. Pas d’échelle, je n’en ai pas besoin. Mais je ne descendrai pas le long de ce poteau; il est en vieux bois; on s’y écorche les mains. Regardez, vous allez voir un joli tour. Je vais empoigner cette corde qui suspend en l’air le panier à fromage, et, de là, je sauterai sur la galerie du premier étage.»
Selon les habitudes du Mâconnais, un grand panier à sécher les fromages était suspendu en l’air par une corde jouant sur une roulette assujettie au toit, et maintenue sur la galerie par un nœud fixé à un clou. La corde à portée de la main de Paul était assez forte pour supporter le poids du jeune garçon. Le panier lui-même, clayonné de fort osier sur des montants de bois, ne devait pas céder sous lui; mais, plus que jamais inquiète, tante Catherine lui cria de ne point tenter l’aventure.
Il était trop tard. Paul avait saisi la corde avec la dextérité d’un mousse. Il la tenait dans ses deux mains et entre ses jambes croisées; à six pieds sous lui le panier à fromages pirouettait comme une toupie. Tout à coup, Alice, qui avait caché sa figure pour ne pas voir son frère ainsi exposé, entendit le bruit d’une chute et d’un grand cri, et elle se précipita, ainsi que sa tante, vers le logis vieux au seuil duquel elles relevèrent Paul tout ensanglanté et faisant une piteuse mine.
La catastrophe, prompte comme l’éclair, n’avait pas été causée par un faux calcul du gymnaste. La corde et le panier n’eussent pas cédé ; mais le nœud qui fixait la corde à un clou sur la galerie, de façon à guinder en l’air le panier à l’abri des convoitises des chats, n’avait pas été solidement fixé. Cette simple boucle s’était défaite sous la pression du poids inusité de la corde, et le panier avait heureusement servi de parachute à l’enfant qui en était quitte pour une entaille au front et une éraflure à l’oreille.
Il souffrait; mais, comme il sentait ses torts et qu’il était d’ailleurs un courageux petit garçon, pendant que sa tante le pansait, il balbutiait en claquant des dents:
«Quelle vilaine figure pour embrasser grand’père ce soir!»
Mme Chardet n’avait plus le cœur de gronder son neveu, déjà puni de sa sottise; mais elle se disait que, si la vivacité de Paul devait causer souvent des accidents aussi graves, le projet que son mari caressait d’élever lui-même ces deux enfants serait bien difficile à réaliser.
CHAPITRE III
Table des matières
LA SURPRISE DU RETOUR. — LES SURPRISES VILLAGEOISES. —L’INCIDENT DU BÉNICHEUX.
Un peu avant la tombée de la nuit, Claude Chardet s’achemina seul vers les Ravières. Pour quitter ses, vignerons, il avait pris le prétexte d’aller s’assurer chez lui que Philibert était rentré ; mais, en réalité, ce motif était secondaire: il voulait fuir les conversations joyeuses qui devaient s’échanger en route, et surtout ces sonneries de cornets à piston qui font du retour une sorte de marche triomphale.
Il précéda donc ses compagnons et pénétra dans la cour des Ravières d’une façon inattendue qui déjoua les plans de surprise qu’on avait projetés. Son coup d’œil de maître y trouva de prime-saut un désordre anormal.
Trois ouvriers étrangers à la commune d’Uchizy perçaient des trous aux extrémités des marches en pierre rose du perron montant au logis neuf, et. Philibert assemblait les tronçons de grille en fer forgé qui devaient être fichés et assujettis le long du fer à cheval.
La besogne était déjà avancée, car la montée de droite s’ornait déjà de sa belle rampe à dessins d’épis de blé encadrés d’une guirlande de trèfles.
Claude Chardet resta stupéfait à l’entrée de la cour. Il n’était pas habitué à ces actes d’indépendance de son fils, et le caractère de Philibert avait rendu jusque-là facile à son père l’exercice d’une autorité absolue. Philibert ne se mêlait de l’administration du domaine qu’à titre de conseiller bénévole; encore ses avis étaient-ils rarement écoutés par le maître des Ravières, car celui-ci avait plus de foi dans la routine consacrée que dans les théories scientifiques de son fils, bien qu’il en eût recueilli le bienfait chaque fois qu’il les avait prises en considération.
C’était donc pour Claude Chardet un fait inouï que cette mise en œuvre, sans son ordre, des derniers agencements du logis neuf qu’il avait laissé inachevé jusque-là, autant par incurie villageoise que par chagrin de la mort de sa fille. N’eût été la présence des ouvriers, il eût interpellé vivement Philibert pour lui demander compte de la liberté qu’il avait prise; mais, ne voulant pas faire critiquer au dehors, une fois de plus, son caractère emporté, il tourna en plaisanterie le reproche qu’il désirait adresser à son fils, et, allant lui frapper sur l’épaule, il lui dit:
«Est-ce que c’est pour m’amener de Tournus en carrossé ces gaillards-là que tu m’as pris Noiraud ce matin? Peste! pour avoir été brouettés en princes jusqu’à leur chantier, ils n’ont guère avancé leur besogne.
— C’est du joli ouvrage et vite fait, ne vous en déplaise, monsieur Chardet, répliqua le maître ouvrier pendant que Philibert souriait en silence. Nous l’avons expédié en cinq heures, car le voilà quasiment fini, et nous ne serons pas fâchés si vous faites atteler pour nous ramener à Tournus, d’où nous sommes venus sur nos jambes, quoi que vous en disiez.
— Mais voyons, dit Claude Chardet en emmenant son fils un peu loin du perron, qu’est-ce que cela signifie? La grande salle du logis neuf est déjà éclairée. Est-ce que Catherine aurait eu la mauvaise idée d’y faire mettre le couvert?
— Et pourquoi cette idée serait-elle mauvaise, mon père? Ce matin, au logis vieux, les hommes étaient coude à coude à votre table.
— Qu’en sais-tu?... Tu n’y étais pas, et c’était bien la peine de courir à la ville pour ce que tu y as fait! Je te le dis tout net, cela me fâche de m’attabler au logis neuf. Quand je l’ai fait construire, tu te moquais de tous ceux qui disaient, selon la vieille superstition, que quelqu’un de la famille Chardet mourrait dans l’année, puisqu’on bâtissait chez nous. Et moi aussi je riais de ces prédictions; mais, hasard ou non, le logis n’était pas terminé que celle pour qui je voulais un premier étage si beau... Ah! Et tu veux que, ce soir, je soupe de bon cœur dans cette salle, que j’y fasse à mes hommes la mine réjouie qu’un maître de maison doit à ses invités?... Tu m’as contrarié, Philibert, tu aurais dû me consulter avant d’aller à Tournus. Avait-on besoin si vite de cette grille? Elle ne se rouillait pas au grenier. As-tu pas peur que mes gens boivent trop ce soir et qu’ils se cassent le cou en descendant le perron?»
Pendant cette mercuriale, Philibert regardait dans la direction du logis neuf; apercevant enfin Alice qui venait de toute la vitesse de ses petites jambes et Paul qui passait par-dessus les outils des ouvriers et qui descendait le perron en courant, sans songer à la douleur qu’il ressentait encore à son front bandé, il répondit doucement à son père:
«Si j’ai fait dresser la table dans la grande salle, c’est que c’est le vrai jour d’étrenner le logis neuf; et, si j’ai obligé les ouvriers à poser la grille aujourd’hui même, c’est que les enfants sont plus remuants et plus étourdis que les grandes personnes. Paul a bien assez d’une bosse au front.
— Paul! dit Claude Chardet en tressaillant.
— Grand-père! grand-père! crièrent à la fois Paul et Alice. C’est moi qui l’embrasserai le premier.
— Non, c’est moi!»
Claude Chardet mit les deux enfants d’accord en les prenant l’un et l’autre dans ses bras. Ce fut un moment d’une confusion délicieuse. Le grand-père ne comprenait pas comment ses petits-fils étaient à Uchizy; il s’interrompait de les embrasser pour questionner à ce sujet Philibert. Celui-ci n’avait pas le temps de répondre, car Alice s’accusait tout haut d’avoir oublié son bouquet de fête, et Paul, qui craignait d’être grondé pour son équipée de début, se hâtait de dire en même temps:
«Grand-père, ce n’est rien du tout, ce que j’ai là au front.»
Loin d’être rassuré par cette assertion, Claude Chardet leva le bandeau du petit blessé, et, avant toute explication, il voulut savoir celle de l’accident. Paul le lui conta et n’oublia pas en terminant de spécifier que l’oncle Philibert lui avait fait comprendre sa sottise, car il ne se souciait pas d’essuyer une seconde semonce, bien qu’il la sentît méritée; mais le grand-père était si heureux d’être entouré de ses petits-enfants, dont le matin encore il pleurait l’éloignement, qu’il ne songea pas du tout à morigéner Paul. Tout au contraire, il mesura de l’œil les colonnes du logis vieux et il lui dit:
«Tu as monté jusque-là, toi? Tu es un gaillard, sais-tu? solide, nerveux, un vrai Chardet!»
Et le petit garçon, qui avait été si confus devant les larmes de tante Catherine, devant les doux reproches de l’oncle Philibert, oublia le piteux résultat de son équipée pour devenir orgueilleux de l’avoir tentée. Il se campa sur ses hanches, redressa la tête pour revoir l’Y sur lequel il s’était si victorieusement juché, et reçut en riant ce compliment inattendu.
III
«GRAND-PÈRE, CE N’EST RIEN DU TOUT.»

Philibert toucha son père au bras et lui glissa ces mots dans l’oreille:
«Si vous encouragez la hardiesse de Paul, comment viendrons-nous à bout de la dompter? Il nous faudra donc craindre pour lui à toutes les heures du jour?
— Mais que dis-tu donc là ? lui répondit tout haut Claude Chardet. Tu parles comme si ces enfants devaient rester avec nous. Pour combien de temps êtes-vous à Uchizy? Le sais-tu, Paul?
— Mon oncle Tonnins a dit qu’il viendrait nous reprendre dans une quinzaine de jours, dit le petit garçon.
— Ah! que c’est court!
— Peut-être, dit Philibert à son père, trouverions-nous moyen d’allonger l’échéance si vous consentiez à...»
Un air de danse joué par deux cornets à piston juste à l’entrée de la grande porte coupa le reste de l’explication. La troupe de vignerons s’avança vers le maître des Ravières qui dit à haute voix, dès que la sonnerie des deux pistons se fût tue:
«Allons, mes hommes, entrez vitement; nous allons arroser le bouquet du logis neuf et y planter la crémaillère. C’est grande fête ce soir, et cela ne me fâchera pas d’entendre la musique.»
L’installation de la salle se ressentait de la hâte avec laquelle on l’avait opérée. Cette pièce, destinée, dans le plan primitif, à être la salle à manger des grands jours qui réunissent dans les riches familles villageoises un nombre considérable de convives, n’aurait été de nul emploi jusque-là si Philibert n’avait imaginé d’en faire son cabinet de travail. Elle était trop vaste pour être sensiblement rapetissée par les quatre corps de rayons en chêne qui montaient du parquet raboteux au plafond, tout garnis de livres, par la table à écrire et par quelques buffets à compartiments pleins et chargés d’objets tout à fait inconnus aux invités de Claude Chardet. Comme on n’avait pas eu le temps de ranger cette foule de bibelots, on voyait épars sur la table et les buffets des fragments de minéraux, des cloches de verre, des boîtes de toutes dimensions, des fioles contenant des liquides de couleurs diverses, des appareils en cuivre de formes bizarres, des boîtes d’aquarelle, d’autres ouvertes contenant des pinces et des ciseaux rangés par ordre de grandeur. Ces engins d’étude, relégués sommairement à l’une des extrémités de la salle, n’avaient pu en être enlevés, ce qui contraria un peu Claude Chardet..
Le maître des Ravières, dans son gros bon sens rustique, sentait que ses convives devaient être curieux d’inspecter le laboratoire mystérieux où Philibert s’adonnait, selon les mauvaises langues d’Uchizy, à chercher pourquoi la pluie mouille, pourquoi l’herbe est verte et comment il pousse de la plume sur les ailes des oiseaux quand c’est de la laine qui frise sur le dos des moutons, toutes questions que les gens sensés du pays résolvent sans se casser la tête, en disant que les choses sont ainsi parce qu’elles ne sont pas autrement.
En effet, si la plupart des vignerons, après une ample journée de travail, se laissèrent tomber pesamment sur les chaises disposées autour de la table, quelques autres se mirent à parcourir la salle et allèrent regarder les cadres appendus aux murs entre chaque corps de bibliothèque et qui contenaient des collections d’insectes. Joseph Courot était de ceux-là ; il se hasarda même jusqu’à aller ouvrir sur la table de travail un grand carton in-folio contenant une centaine de feuilles couvertes chacune d’un papier de soie. Cette indiscrétion fut décelée par un cri d’admiration échappé à Paul qui l’avait suivi.
«Oh! les belles images! s’écria l’enfant. Est-ce toi qui as peint ces jolies fleurs, mon oncle? Et ces papillons bleus, et ces scarabées?»
Ce cartonnier contenait, en effet, les planches d’un ouvrage que Philibert consacrait à l’étude des insectes de Saône-et-Loire et qu’il composait patiemment, sans espérer jamais le mettre au jour, tant les dépenses de publication en auraient été fortes, car chaque planche coloriée représentait l’insecte sous toutes ses formes, de grandeur naturelle et grossi au microscope, accompagné de la plante dont il vivait et de celle où il déposait ses œufs au moment de quitter son existence éphémère d’insecte parfait. D’après les prévisions les plus ambitieuses de ce modeste adepte de la science, cet ouvrage devait être légué à l’académie de Mâcon et servir, dans ses archives, aux études de quelques fureteurs de bibliothèques.
L’exclamation de Paul attira son oncle, qui ne vit point sans appréhension ses aquarelles livrées aux mains pataudes de Joseph Courot. Il s’approcha de la table, ferma sans affectation le portefeuille, en noua les cordons et dit:
«Il s’agit d’aller dîner, mon petit Paul. Tu vois que tout le monde a pris place. Demain je te montrerai tout cela, si la chose t’intéresse.
— Je le crois bien! s’écria le petit garçon.
— Ah! dit Joseph Courot, c’est donc pour faire leurs portraits que tu cours dans les champs après les bestioles? Philibert, mon ami, c’est une drôle d’idée. A quoi cela sert-il? Qu’est-ce que cela te rapporte?»
Les convives étaient déjà placés selon leur fantaisie; seulement Claude Chardet avait réservé à ses côtés deux places pour Paul et Alice. Il en restait deux autres encore après les chaises renversées sur la table qui attendaient les deux enfants; l’oncle Philibert s’assit auprès de sa nièce pour la servir et Joseph Courot s’installa auprès de Paul. Quant à Mme Catherine Chardet, elle était assise en face de son beau-père, prête à se lever au moindre défaut dans le service.
Le premier quart d’heure du souper fut silencieux; chacun avait faim et faisait honneur au potage et à la dinde en daube. Aussi tout le monde entendit-il Joseph Courot qui faisait l’aimable en jurant à Paul qu’il allait s’ennuyer à Uchizy.
«Vous devez trouver notre trou bien laid? lui disait-il; il ne ressemble guère à vos belles maisons de Lyon.
— Oh! pas du tout, répondit Paul avec un bon rire; mais ce n’est pas une raison pour que je m’ennuie chez mon grand-père.
— N’importe! dans quelques jours vous en aurez assez de la campagne. Elle n’est déjà pas si belle en cette saison-ci; il n’y a aux arbres ni une feuille, ni un fruit, et vous regretterez vos petits amis de la ville.
— Bah! je les reverrai bientôt, repartit le jeune garçon, sans se douter que cette espérance blessait son grand-père et son oncle.
— Vous ne pourrez pas jouer avec les petits Chizerots, continua Joseph Courot; ils sont trop rustauds pour plaire à un jeune monsieur.
— Pas du tout, je les trouve très drôles. J’ai déjà joué à la toupie avec le petit Jean-Marie au père Billot; il ne savait pas la faire tourner, d’abord parce qu’il ne connaissait pas le jeu, et ensuite qu’au moment de la lancer, il éternuait, oh! il éternuait à faire croire qu’il avait respiré du poivre. Alors je lui ai dit: Tu es enrhumé ? Et il m’a répondu: Non, je ne sais pas pourquoi je béniche. Quel drôle de mot, n’est-ce pas, pour dire qu’on éternue? Alors, j’ai appelé Jean-Marie le bénicheux, et il est bien sûr de garder ce nom tant que je serai aux Ravières. Ça ne le fâche pas; il a bon caractère; il entend la plaisanterie.
— Ah! vous vous moquez de notre patois et de nous autres. C’est naturel, on est si simple dans nos campagnes!
— Mais non, du tout, je ne me moque pas. Je m’amuse, c’est bien différent.
—Puisqu’il vous faut des camarades, continua le maître du Pilori, je vous enverrai demain mon fils Pétrus, qui est de votre âge; il a plus d’esprit et d’éducation que votre bénicheux, et c’est un ami qui vous convient mieux que le fils d’un simple vigneron.»
Paul ne comprit pas la vanité qui respirait dans cette dernière phrase; mais l’oncle Philibert ne fut pas content de cette promesse, car Pétrus Courot était le plus mauvais petit drôle d’Uchizy, toujours occupé à quelque malice, et plus souvent à l’école buissonnière que sur les bancs de la classe primaire.
Peu à peu le souper s’anima, et, lorsque parurent les jattes d’œufs au lait et les flans de courges, l’on parla de «chanter chacun la sienne.» Le père Chardet tint à honneur de s’exécuter le premier; il entonna d’une voix de basse-taille tout à fait inculte, mais juste, la chanson de circonstance, si populaire dans le pays:
Cette côte à l’abri du vent
Qui se chauffe au soleil levant
Comme un vert lézard, c’est ma vigne!
Cet hymne de Pierre Dupont à la vigne est aussi célèbre dans le Mâconnais que celle des «grands bœufs blancs tachés de roux». Aussi tous les convives entonnèrent-ils en chœur le refrain en choquant leurs verres à la ronde.
Ce bruit formidable réveilla en sursaut Alice qui commençait à s’assoupir le nez dans son assiette et surexcita, tout au contraire, Paul qui se mit à taper de son couteau contre la bouteille voisine et à crier à tue-tête des a et des o, car il ignorait les paroles de la chanson.
L’oncle Philibert fit signe à sa femme d’emmener Paul, et, prenant Alice dans ses bras, il l’emporta à demi pleurant et murmurant que ce tapage lui avait fait grand’peur. Quant à maître Paul, il n’avait guère envie de quitter une compagnie si gaie; mais il n’osa pas résister aux instances de sa tante, surtout au signe de tête de l’oncle Philibert, car il commençait à trouver que la désobéissance à un homme si sérieux et si doux était chose difficile.
La fête dans la grande salle se prolongea jusqu’à minuit Les derniers convives étaient déjà partis des Ravières que l’on entendaitles refrains joyeux répétés par leurs groupes sur la place du grand lavoir, dans le quartier du Château et dans la direction de cette ruelle bordée de jardins qu’en souvenir de sa destination dans les temps féodaux, l’on a nommée les Fossés (les fossés, évidemment, du château d’Uchizy, dont il ne restait en 1858 pour seule trace qu’une tour massive, rasée depuis).
Claude Chardet ne rentra pas au logis vieux sans avoir visité ses petits-enfants dans leurs lits, et, après les avoir embrassés sans les réveiller, il dit à son fils:
«Tu as imaginé un moyen de les garder chez nous? Et lequel donc? Il me tarde de le savoir.
— Mon père, lui répondit Philibert, je vous en ferai part demain. Il me faut connaître d’abord si les enfants peuvent se plaire ici, et savoir si nous serons capables de leur donner à la fois l’éducation dont ils ont besoin et le bonheur qu’ils méritent.»
CHAPITRE IV
Table des matières
LES MANIES DE L’ONCLE PHILIBERT. — UN JEUNE DE SEPT MOIS. PAUL ET ALICE OBTIENNENT UN SURSIS.
Le lendemain, lorsque le père et le fils se réunirent au logis vieux pour composer leur programme d’avenir, il se trouva que chacun d’eux avait le sien, conforme à ses idées particulières. Celui de Claude Chardet, s’il l’avait soumis à Paul, aurait vite obtenu le suffrage du jeune garçon, car il comportait plus de liberté et de courses au grand air que d’études.
«Qu’a-t-il besoin d’apprendre le latin, l’histoire et je ne sais quoi encore? disait le maître des Ravières. Sera-t-il moins honnête homme s’il n’est, comme moi, qu’un riche campagnard? Est-ce que je n’ai pas toutes les connaissances, qu’il faut pour tirer le meilleur parti de mon bien? On n’en cherchait pas si long autrefois, et l’on prospérait tout de même. J’en suis bien revenu de cette idée que plus l’on sait, plus l’on vaut; elle ne m’a pas réussi du tout, puisqu’elle t’a dégoûté de la vie de campagne.»
Il n’eût servi de rien à Philibert Chardet de protester contre cette allégation. Il eût pu le faire pourtant, car il aimait la vie des champs d’un amour plus élevé, moins terre à terre que celui de son père; mais la différence de leurs goûts ne leur permettait pas de s’entendre à ce sujet. Elle ne nuisait cependant pas à la tendresse de leurs rapports. Philibert respectait dans le maître des Ravières la bonté paternelle cachée sous de rudes apparences, la sûreté de caractère, la rectitude de jugement qui le distinguaient. Quant à Claude Chardet, lorsque des Chizerots le questionnaient malignement au sujet des occupations mystérieuses de son fils, il ne manquait pas de répondre:
«Il y a des gens riches qui ont des fils si dépensiers, et d’une si mauvaise vie, que je me félicite des manies tranquilles de mon Philibert.»
Ce mot révélait le peu d’importance que le maître des Ravières attachait à des travaux dont il ne comprenait pas la portée, comme l’exclamation qu’il poussa, lorsque Philibert lui exposa son programme personnel, décelait chez lui ces habitudes parcimonieuses dont il ne faudrait pas trop médire, vu que ce sont elles qui édifient sou à sou, par l’épargne, de solides fortunes et qui aident ainsi à la prospérité de la France.
«Faire venir des maîtres de Tournus, acheter un piano de mille francs!... Tu veux donc me ruiner? Tu veux que nous prêtions à rire aux commères du château. Elles diront que nous singeons les seigneurs d’autrefois.
— Il faut bien que la gazette d’Uchizy ait son numéro chaque jour, répondit Philibert en souriant. Quand les femmes du quartier du Château sont assises à leur porte, elles causent de tout et de tous, comme les gens dont l’esprit n’est pas occupé, et, quoi que vous fassiez ou ne fassiez pas, elles le salueront toujours d’un coup de langue. Faisons bien et lais sons dire, c’est ma devise. Quant à vous ruiner, non, ce n’est pas à quoi je pense; je prendrai volontiers à mon compte l’achat du piano, et je payerai le maître de Tournus. Il sera facile de le faire venir chaque samedi dans le char à bancs qui porte les denrées au marché. Le second voyage pour le reconduire sera une promenade pour le cheval.
— Mais, reprit Claude Chardet dont l’amour-propre fut stimulé par cette offre, tu n’es que l’oncle de ces enfants, et moi je suis leur grand-père. Je payerai le piano. Bah! la récolte a été bonne.
— Et vous avez placé dix mille francs chez votre notaire, après avoir vendu nos vins, ajouta Philibert en souriant.
— C’est bon! c’est bon! grommela le maître des Ravières d’un air bourru. Mais, puisque tu te charges des autres leçons à donner à ces enfants, ne va pas faire de Paul un savant comme toi.»
Claude Chardet mit bon ordre à cette crainte en emmenant aux champs avec lui son petit-fils chaque fois qu’il pouvait l’enlever à Philibert. Celui-ci, prenant goût à la mission qu’il, s’était donnée, consacra tout son temps à ses neveux. Un. tableau, sur lequel étaient inscrits l’ordre et le temps des exercices journaliers, fut appendu dans la grande salle, où le piano acheté fut placé également, et qui devint la salle d’études, sans cesser d’être le cabinet de travail de l’oncle Philibert.
Huit jours après leur entrée à Uchizy, Alice et Paul étaient soumis à un règlement qui leur laissait de bonnes heures pour s’ébattre en plein air, mais qui les astreignait à des travaux dirigés avec une fermeté à la fois douce et patiente par l’oncle Philibert. Aussi, lorsque, au bout de trois semaines, le docteur Thonnins s’annonça par une lettre, Claude Chardet, réjoui, rajeuni par la présence et les aimables caresses de ses petits-enfants, se félicita d’avoir accédé à toutes les idées de son fils. Lui-même n’avait rien négligé de la partie du programme qui lui incombait, et il avait assuré le bien-être matériel de sa maison.
Le logis neuf n’offrait plus la vue maussade, déplaisante, d’une bâtisse inachevée. Des persiennes brunes s’ouvraient à droite et à gauche des claires fenêtres garnies de rideaux blancs. A l’intérieur, les pièces étaient meublées, les murs couverts de papiers gais de ton, les parquets rabotés, et deux petites chambres à lits garnis de perse fleuretée s’ouvraient dans la chambre de tante Catherine, qui pouvait surveiller ainsi les enfants jusque dans leur sommeil.
Le docteur Thonnins fut reçu avec une effusion sans réserve de la part des enfants qui l’aimaient beaucoup, mais avec une cordialité qui n’allait pas chez Claude Chardet sans une certaine préoccupation anxieuse. Pendant le déjeuner, la conversation ne roula que sur l’Algérie, et le docteur raconta qu’il avait trouvé, dès ce mois de mars, à Blidah, des orangers plantés en bosquets portant à la fois des boutons, des fleurs, des fruits à peine formés et des fruits mûrs, et, à l’ombre du feuillage lustré de ces arbres, du blé poussé déjà à une belle hauteur et prêt à épier.
Claude Chardet s’émerveillait d’une telle vigueur de végétation, pendant que les enfants étaient plus intéressés par les péripéties de la traversée, par la peinture des costumes locaux, des caravanes de chameaux qui défilent dans la rue Babazoun, et par ces traits de mœurs qui frappent d’emblée les voyageurs abordant pour la première fois notre colonie africaine.
La causerie se fût prolongée davantage si une plaisanterie du docteur au sujet des concerts arabes, à tonalités sourdes, piquées de sons aigus, n’avait rappelé à sa nièce qu’elle lui avait préparé une surprise.
«Mon oncle, lui dit-elle, à propos de musique, voulez-vous voir si celle d’Uchizy vaut mieux que celle d’Alger? Vous vous en moquerez peut-être autant, mais cela ne fait rien.
— Que veut dire: «cela ne fait rien?» demanda Philibert Chardet à Alice pendant que, saisissant la main du docteur, elle le dirigeait vers la salle d’étude.
Un des principes du précepteur était, en effet, d’habituer ses élèves à se rendre compte de leurs sentiments et à expliquer les paroles qui leur échappaient d’une façon spontanée, lorsque celles-ci n’avaient pas un sens très net pour ceux qui les entendaient.
«Cela veut dire, répondit Alice en ouvrant le piano et en se juchant sur le tabouret, que mon oncle tiendra compte de l’intention.
— Assurément,» dit le docteur Thonnins, tout en jetant des regards étonnés autour de lui, car il n’était jamais entré dans la grande salle, et il ne se doutait pas qu’elle contînt un si beau matériel d’études, tant Philibert Chardet était modeste et cachait sa valeur. Aussi M. Thonnins eut-il plus d’une distraction pendant que les petites mains de sa nièce parcouraient le clavier de leur mieux en jouant une de ces mignonnes sonatines que Mozart composait à l’âge de sept ans. Il regardait en dessous les titres des in-folio dont les bibliothèques offraient tant d’exemplaires, les cadres où étaient piqués tant de coléoptères et de papillons, les instruments garnissant les tables, qui n’étaient pas pour lui, comme pour les Chizerots, les outils d’une sorcellerie inconnue ou les amusettes d’un maniaque. Sa main scandait les mesures de la sonate pendant que son esprit envisageait sous un nouvel aspect Philibert Chardet, jugé jusque-là par lui-même comme un campagnard à demi dégrossi seulement par son éducation faite au lycée de Mâcon.
«Mon oncle, c’est du Mozart, dit Alice avec un petit mouvement d’orgueil, lorsque la fin de la sonatine eut été saluée par un applaudissement général.
— Peste! tu n’en étais point là à Lyon; tes éternels exercices m’ennuyaient assez.
— Et moi donc! s’écria la petite fille avec entraînement, pour reprendre ensuite d’un ton plus posé : J’en fais encore, mais l’oncle Philibert dit que, joués tout seuls, ils dégoûtent les enfants de la musique; alors il m’a fait apprendre cette sonate, et il en joue les notes sur le violon en même temps que moi sur le piano, afin que j’aille en mesure. C’est très amusant, et il paraît, mon oncle, que cela s’appelle faire de la musique d’ensemble. Quand Paul sera grand, il saura jouer du violoncelle. Alors mon oncle Philibert, Paul et moi, vous nous entendrez ensemble, et ce sera très joli.
— D’abord, je n’ai rien promis pour le violoncelle, dit Paul. Ces petites filles ne se doutent pas qu’il y a des choses plus sérieuses à apprendre. Moi, j’aime mieux les sciences que les arts.
— Bah! s’écria le docteur Thonnins tout stupéfait, car jusque-là il se croyait sûr que le jeu avait sur toutes choses au monde la préférence dans l’esprit de son neveu.
— Mais certainement, reprit Paul sans être déconcerté. Alice peut étudier son piano, elle n’a pas à faire, comme moi, deux heures de latin. C’est cela qui est plus aride que les sciences!
— Ah! ah! et dans quel sens? Je serais curieux de le savoir, dit le docteur.
— Ah! c’est bien simple. Le latin, c’est mort. Les sciences, c’est vivant. Je ne savais pas cela au collège. Je le comprends maintenant.
— Je suis enchanté de te savoir réconcilié avec les fractions ordinaires, le système décimal et les nomenclatures géographiques dont tu refusais, à Lyon, d’apprécier les charmes, si j’en crois tes professeurs.»
Paul se gratta l’oreille:
«Réconcilié, dit-il en faisant la moue, pas trop; nous nous boudons de temps en temps.
— Alors ce grand amour pour les sciences, comment l’entends-tu? demanda le docteur, pendant que Philibert souriait et que le grand-père, peu intéressé à la conversation, s’esquivait pour aller donner des ordres à son maître valet.
— Je ne sais pas bien m’expliquer, répondit Paul après avoir réfléchi; voici: il y a des sciences amusantes, d’autres qui sont trop sérieuses encore pour moi et qui m’ennuient. Tant pis, oncle Philibert, j’avoue qu’elles m’ennuient. Qu’est-ce que cela fait, pourvu que je m’y applique tout de même?... Vous m’avez fait comprendre qu’elles sont nécessaires et qu’elles aident à goûter mieux les autres.
— Quelles autres donc? demanda le docteur qui commençait pourtant à comprendre.
— Ah! bien, dit Alice en riant, regardez autour de vous, oncle Thonnins; voyez ces cadres, ces herbiers, ces images de couleur que mon oncle a peintes, et encore là-bas, tous ces insectes sous cloche qui vivront au printemps. Paul a bien raison de dire que cette science est vivante. On touche, on voit de quoi elle parle. Je vous assure que mon frère fait soigneusement ses cartes de problèmes et ses cartes de géographie, même sans regarder l’atlas, pour obtenir que mon oncle nous raconte l’histoire d’une fleur ou d’un insecte. Je dis comme Paul: c’est très amusant. Quelquefois cela ressemble à un conte de fées. Tenez, ce joli papillon là-bas, eh bien! il a été, comme Peau-d’Ane, caché sous un vilain manteau brun tout poilu, et, après, il a eu, lui aussi, sa robe couleur du temps. Voyez comme ses ailes sont bleues et argentées, quoiqu’il soit mort.
— Votre collection est fort belle, dit le docteur à Philibert Chardet en saisissant cette occasion d’aller d’un cadre entomologique à l’autre. Je regrette d’avoir si peu d’heures à l’admirer... Ah! voilà parmi ces coléoptères minuscules la cochenille des serres. Ce ne sont donc pas seulement les insectes du pays que vous collectionnez!
— Pardonnez-moi, répondit Philibert Chardet en tendant une loupe au docteur, je n’ai pas ici un seul insecte étranger au département de Saône-et-Loire, et je ne puis me permettre le luxe d’une serre où vous savez que ces insectes apparaissent spontanément sur les végétaux exotiques. J’ai trouvé cette cochenille sur le coteau de Farges.
«Paul peut vous apprendre sur quelle plante, car, justement hier, il m’a demandé de lui narrer la biographie de ce coléoptère nain. Docteur, vous êtes trompé par une ressemblance.
— C’est la cochenille du chiendent, se hâta de dire Paul tout fier de montrer sa science de nouvel aloi; elle est presque rose comme la cochenille des serres, et ses ailes sont aussi blanches; toutes deux filent de petits nids qui ressemblent à un flocon de coton, et elles y gîtent leurs œufs; toutes deux ont six pattes.
— Ah! ah, monsieur le naturaliste, dit le docteur, puisque vous me faites la leçon, voulez-vous m’apprendre comment l’on nomme le pied des insectes?»
Paul regarda sa sœur d’un air entendu comme s’il eût trouvé la question trop élémentaire pour lui, et Alice répondit:
«Le pied des insectes s’appelle le tarse.
— Bien, et que sont leurs antennes?
— De petites cornes qu’ils portent sur leur tète, dit Paul cette fois. Il y en a de longues, en filets, d’autres qui ont au bout des espèces de boutons, et encore d’autres qui ont des barbes ou des dents comme un peigne.
— Oui, dit Alice, on dirait que ces insectes-là portent des panaches sur la tête. Ils sont très coquets.
— Puisque tu connais si bien la cochenille, peux-tu me dire à quelle famille elle appartient? demanda le docteur à son neveu qui resta bouche béante, très mortifié de ne savoir que répondre.
— Vous lui en demandez beaucoup, cher docteur, répliqua Philibert Chardet; il ne connaît encore que les grandes divisions naturelles entre les divers genres d’insectes. Je ne veux pas lui encombrer la mémoire d’une sèche nomenclature tant qu’il ne connaîtra pas un grand nombre d’individus. Quand il sera familiarisé avec leur port, leurs qualités, leurs mœurs, il établira de lui-même entre eux des rapports qui lui permettront de les classer.
— J’admire cette sagesse de méthode, répondit M. Thonnins, et surtout l’intérêt que vous avez su inspirer pour une étude quelconque à ce cher Paul, qu’on me donne à Lyon pour le garçon le plus étourdi, le plus dissipé du monde. Ce que j’apprends de votre manière d’enseigner me montre de quelle façon je pourrai amener Paul à étudier sérieusement. Si tu ne travailles point, ami Paul, si tu ne pioches pas dur, comme vous dites au lycée, tu ne reviendras pas aux vacances à Uchizy reprendre avec ton oncle tes études d’histoire naturelle.»
Cette menace faite à Paul révélait assez le projet qu’avait le docteur de l’emmener avec lui sans qu’il fût besoin de le questionner davantage. Cependant Philibert Chardet ne put s’empêcher de murmurer ces mots, accompagnés d’un gros soupir:
«C’est décidé, vous l’emmenez donc?
— Sans doute, et dès ce soir, reprit M. Thonnins; il a perdu trois semaines et aura grand’peine à rattrap er ses camarades de classe. Mais Mme Chardet m’a déjà laissé voir la peine que vous cause à tous cette séparation. Je la conçois. Moi-même je suis seul à Lyon, incapable de soigner Alice. Je vous la laisse donc très volontiers, sa présence vous dédommagera.»
En entendant cette décision, Paul était partagé entre le chagrin de quitter les Ravières et lajoie d’aller retrouver ses amis du lycée. Il ne savait comment concilier dans son cœur et dans sa contenance ces deux sentiments opposés; il avait tout à la fois envie de sauter de joie et de protester qu’il ne voulait pas quitter l’oncle Philibert. Quant à Alice, elle se trouvait trop bien de la vie de campagne pour s’affliger de demeurer là où elle s’était déjà fait une foule d’amis, gens et bêtes. Pourtant elle fut soumise à la même alternative de joie et de chagrin; mais elle manifesta cette émotion comme une douce créature qu’elle était, en fondant en larmes.
«Quoi! tu préfères t’en retourner à Lyon? lui dit l’oncle Philibert en la prenant sur ses genoux et en essuyant les yeux.baignés de pleurs qu’Alice essayait de cacher dans son tablier.
— Ce n’est pas cela, dit-elle d’une voix étouffée par les sanglots, pas cela; mais Paul s’en va! Je ne verrai plus Paul!»
Ce chagrin fut communicatif. Quoiqu’il voulût de temps en temps faire l’homme, c’est-à-dire se montrer au-dessus des faiblesses enfantines, Paul sentit des picotements à ses yeux, une constriction sèche à son gosier. Il serra les poings, toussa très fort, et se mit à arpenter la salle de long en large; mais cet effort viril se résolut en une émotion dont il ne fut plus le maître quand ses allées et venues le ramenèrent près du fauteuil où était assis l’oncle Philibert, tenant toujours Alice dans ses bras. Paul se jeta au cou de sa sœur en lui disant:
«Ne pleure pas, je reviendrai!»
Et tout aussitôt l’émotion le gagna. Ce fut une de ces explosions propres aux natures vigoureuses et sanguines; il se prit à sangloter tout haut, presque sans larmes, à trembler de tout son corps, en serrant de toutes ses forces le bras de l’oncle Philibert.
Le docteur fut surpris de cette vivacité d’impression, et, pour lui laisser un libre cours, il tourna les talons et alla observer des insectes enfermés dans des tubes de verre. Mais, au lieu de s’absorber dans cette occupation, il écouta les lamentations de son neveu, dans lesquelles s’entremêlèrent assez plaisamment ses regrets de quitter sa sœur et ses déceptions au sujet de ses études commencées.
«Oncle Philibert, dit Paul dès qu’il put parler, c’est bien sot à moi de pleurer comme une petite fille... C’est la faute d’Alice. Pourquoi a-t-elle commencé ? Tu n’es pas raisonnable, Alice. Est-ce que tu n’es pas la plus heureuse de nous deux? On te caresseraici, on te gâtera, et moi je vais retrouver mon dortoir, mes diners au réfectoire, mes maîtres et les pensums a faire dès que j’aurai babillé en classe. Toi, tu verras l’éclosion de la likenée bleue et du grand flambé, et des vers à soie. Moi je ne pourrai pas aller faire la chasse aux phalènes avec une lanterne comme nous l’avions cru. Je ne commencerai pas de collection; je ne courrai point à Arbigny, à l’Ezeratza, à Montbellet avec l’oncle Philibert. u vois bien que c’est moi qui suis le plus malheureux. Et si malgré cela tu montres tant de chagrin de me quitter, comment veux-tu que j’aie du courage? Crois-tu que je n’en ai pas besoin?... Ah! les belles parties que nous aurions faites, oncle Philibert! Et qui donc jouera avec Alice aux récréations?... Elle pleure encore!... Mais tais-toi donc; quand je l’entends, c’est plus fort que moi, et c’est bête pour un garçon. Tiens! tu me mets en colère contre moi.»
Et Paul, renfonçant ses larmes, se frotta les yeux de ses poings, pendant que Philibert Chardet, ne sachant si le silence du docteur ne signifiait point que cette scène lui déplaisait, laissa les deux enfants ensemble et alla retrouver M. Thonnins, qui tenait dans sa main un tube de verre contenant une araignée de jardin. Philibert l’avait rejoint afin de pouvoir sonder l’impression que lui avait causée le chagrin des enfants; mais, la timidité faisant le fond de son caractère, le jeune maître des Ravières n’osa point aborder le suj et qui lui tenait au cœur, et il choisit le prétexte à lui fourni par la curiosité du docteur.
«Vous vous demandez sans doute, lui dit-il, à quoi il me sert de conserver si précieusement un des insectes les plus communs en tout pays. J’ai voulu expérimenter s’il est vrai que les araignées puissent vivre de longs mois sans prendre de nourriture. J’ai pris celle-ci en août, et, depuis ce temps-là, elle n’a rien mangé. Qu’elle eût pu vivre ainsi tout l’hiver, cela eût été normal, mais je l’ai mise au jeûne forcé en plein été, en me promettant de ne lui donner la liberté qu’aux premiers jours duprintemps. Cela me rappelle que j’ai promis à Paul de le faire assister à la délivrance de ma prisonnière. Il faut que je m’exécute aujourd’hui, si je veux tenir ma parole, puisque cet enfant va nous quitter.»
Le docteur n’eut pas l’air de comprendre la prière timide cachée sous cette dernière phrase, car il répondit d’un ton jovial:
«Bah! votre araignée est morte, elle ne bouge pas; son corps est diaphane, et plus pâle qu’il ne le serait s’il lui restait un atome de vie. Ce n’est plus qu’une momie, collée contre la paroi du tube et qui en tombera d’un bloc quand vous le secouerez.
IV
L’ARAIGNÉE SE MIT A GRIMPER.

— Nous allons bien voir,» dit Philibert Chardet.
Puis il ouvrit une fenêtre donnant sur le jardin et qu’encadrait un cordon de lierre; il posa horizontalement le tube de verre sur le rebord de la fenêtre et appela les deux enfants qui échangeaient encore leurs mutuels regrets.
Le tube débouché, les prévisions du docteur semblèrent se réaliser. Pendant cinq minutes, qui semblèrent longues à Philibert Chardet, l’insecte demeura immobile; enfin, la douceur de l’air printanier le pénétrant peu à peu, un frémissement faible courut de son corselet à l’extrémité de ses huit pattes; avec la lenteur d’un convalescent, il se traîna le long du tube, faisant de longues pauses, titubant comme un être à bout de forces qu’enivre une brusque sortie en plein air. Mais, dès que l’araignée eut quitté le tube de verre et essayé ses pattes sur la branche hospitalière qui grimpait jusqu’au balcon, son corselet parut se gonfler et prendre une couleur plus sombre, elle agita ses courtes antennes d’un air de triomphe comme pour célébrer sa liberté reconquise, et elle disparut dans le fouillis du lierre.
«Bon appétit! lui cria Paul. Tu vas t’en donner de courir les champs, toi! C’est moi qui vais te remplacer dans un tube plus grand que le tien, mais où je m’ennuierai autant que tu l’as fait dans ta prison.
— Il ne faut point parler de prison un jour de délivrance,» dit alors le docteur, après avoir remarqué qu’Alice était loin d’être résignée et que Paul faisait contre fortune bon cœur, en garçon qui cherche à s’étourdir.
Ce mot de M. Thonnins fut la première ouverture d’une convention par laquelle il fut entendu que les deux enfants passeraient l’été à Uchizy et que Paul ne rentrerait au lycée qu’en octobre. A cette condition, Alice promit d’être plus raisonnable lorsqu’il faudrait se séparer, et Paul s’engagea à ne point perdre son temps. Le docteur était déjà rassuré à cet égard par ce qu’il avait vu de la direction donnée aux études par Philibert Chardet, et il quitta Uchizy en y laissant tout le monde ravi, car, lorsqu’une échéance est longue, on oublie que le temps marche vite.
Mais, comme l’on n’a jamais en cette vie autant de bonheur qu’on s’en promet, Paul, sans en rien dire à personne, sentit bientôt qu’il lui manquait quelque chose dans cette maison des Ravières où chacun le choyait.
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