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Georges Pradel, Adolphe Racot

Diamant rouge


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306489

Table des matières

LE DIAMANT ROUGE

PREMIÈRE PARTIE L’ÉTOILE DE TELHÈ-SWANY

I LA FAIM.

II LE PORTEFEUILLE

III PLAN-DE VENGEANCE.

IV UNE MARTYRE.

V OU LE CAROL SE MONTRE SOUS UN JOUR IMPRÉVU.

VI LE TENTATEUR.

VII LE RÉCIT.

VIII LE BOIS SACRÉ.

IX THÉORIES SUBTILBS SUR L’HONNEUR ET L’ARGENT.

X LE GÉNIE DU MAL.

XI LA FORTUNE DE LE CAROL

XII LA CHUTE

XIII UNE PARTIE DE PLAISIR.

XIV OU CAYOU ABORDE.

XV LA QUERELLE.

XVI OU CAYOU SE DEMANDE COMMENT ON PEUT METTRE LE FEU AVEC UN COUTEAU.

XVII OU HARNAVE CONDUISIT L’ÉQUIPAGE DE LA «NÉMÉSIS.»

XVIII COMME QUOI LES GENDARMES PEUVENT ÊTRE REMPLACÉS PAR DES CHIENS.

XIX LE PARC.

XX LES MALICES DE CAYOU

XXI OU CAYOU, DE PROTÉGÉ DEVIENT PROTECTEUR.

XXII HONNEUR POUR HONNEUR.

XXIII LES CHIENS

XXIV DU COMMERCE DES DIAMANTS ET DE L’ART D’Y MANGER CENT MILLE LIVRES DE RENTI.

XXVI L’ABANDONNÉE.

XXVII THAUG ET THAG

XXVIII OU HARNAVE BÉNIT LES ALLUMETTES DE MARSEILLE ET CELUI QUI LES A INVENTÉES

XXIX LA CHANCE TOURNE.

XXX CONSEIL DE GUERRE

XXXI L’EXPÉDITION

XXXII LA LUTTE

XXXIII LA FUITE

XXXIV UNE LECTURE INTÉRESSANTE

DEUXIÈME PARTIE LES AMOURS DE NADEJE

I UN DÉBUT A L’OPÉRA

II MADEMOISELLE CÉLESTINE

III LE PACTE

IV LE SACRIFICE

V LES PERPLEXITÉS D’OSCAR

VII MISÈRE ET TRISTESSE

VIII LE BOUQUET DE VIOLETTES

IX OU LE LECTEUR NE SERA SANS DOUTE PAS FACHÉ DE RETROUVER UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

X UN ATELIER A LA MODE

XI LES INQUIÉTUDES DU PÈRE LEDUC

XII UNE MÈRE

XIII UN HÉRITAGE DE CINQ MILLIONS

XIV LES FOLIES D’OSCAR

XV UN TÉLÉGRAMME DE RUSSIE

XVI BUTLER

XVII COUP DE FOUDRE

XVIII CE QUE CONTENAIT LE BILLET

XIX COUP DE BOURSE.

XX OU M. FOURME SE DÉBAT ENTRE L’ORDRE ET LE DÉSORDRE.

XXI LE PORTRAIT MYSTÉRIEUX

XIII OU BUTLER PREND UN VIF INTÉRÊT A LA PEINTURE

XXIII LA RESSOURCE SUPRÊME

TROISIÈME PARTIE A REVANCHE DE BRAHMA

I L’ENLÈVEMENT

II LE FILS D’YFLHA

III DE L’INFLUENCE DES CLOS DE BOURGOGNE ET DES CÔTES DU RHÔNE.

V COMMENT LE PÈRE LEDUC FIT UNE PÊCHE MIRACULEUSE

VI OU MYARINE EST TROMPÉ PAR SA VENGEANCE

VII OU OSCAR RENCONTRE UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

VIII DU BONHEUR QU’ÉPROUVA OSCAR A RENCONTRER UNE DE SES ANCIENNES CONNAISSANCES

IX L’EMPIRE DES INDES

X LE QUART D’HEURE DE RABELAIS

XI OU LE BARON D’ARNHEIM CROIT VOIR LA FORTUNE LUI SOURIRE ENCORE UNE FOIS

XII OU CAYOU SUIT SON IDÉE

XIII OU CAYOU COMMENCE A S’APERCEVOIR QU’IL EST ALLÉ TROP VITE

XIV LE COURRIER

XV UN CAPRICE DE DANSEUSE

XVI ÉCROULEMENT

XVII COMMENT LE PETIT DICK COMMIT UNE INDISCRÉTION FORT UTILE POUR FEUQUIÈRES

XVIII L’INSULTE

XIX COMMENT SIR GÉRALD PROUVE A MYARINE QUE LES CHANCES NE SONT PAS ÉGALES

XX COMMENT L’EXISTENCE DE TOUPINEL FUT EMPOISONNÉE

XXI OU BUTLER SE TROMPE

XXII LA RÉVOLTE D’YELHA

XXIII LA RÉCOMPENSE DE NADÈJE

XXIV l’APPARITION

XXV OU CAYOU A LE DERNIER MOT

ADOLPHE RACOT&GEORGES PRADEL

LE

DIAMANT ROUGE

PARIS

JULES ROUFF&Cie, ÉDITEURS

14, CLOITRE SAINT-HONORÉ, 14


LE DIAMANT ROUGE

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
L’ÉTOILE DE TELHÈ-SWANY
I
LA FAIM.

Table des matières

Nous sommes à Marseille, le premier jour de juin1857.

Pendant toute la journée, un soleil de plomb avait dardé ses rayons de feu sur le port, transformant en désert le quai de la Joliette.

Quiconque a habité, ou seulement traversé Marseille l’été, connaît ces journées torrides, pendant lesquelles toute vie active, tout mouvement semblent éteints, et que bravent seuls, çà et là, de rares débardeurs bronzés, fumant à l’ombre de monceaux de ballots, de piles de madriers, cet âcre tabac du Levant qui prend à la gorge.

La forêt de mâts qui se dresse bord à quai fait songer au bois mystérieux de Macbeth. Elle semble déserte, morte aussi, elle, comme le quai, comme le port, comme la-ville qui s’étend au loin. Nul bruit ne sort de ce fouillis inextricable de mâts et de vergues, et cependant on sent que pareil à la forêt de Dunsiname, il peut se mettre en mouvement. Un ciel bleu clair, d’un bleu levantin, chauffe à blanc cette scène morne, et de l’eau du port, attiédie et troublée, monte une insupportable odeur douceâtre qui appelle la nausée.

Cependant la chaleur devenait moins forte et sur le quai de la Joliette, où nous transportons le lecteur, la vie revenait peu à peu.

Quelques matelots sortaient des cabarets et des tavernes qui bordent le port en cet endroit. On entendait dans le lointain des cris et des rires; une fille chantait un refrain en patois, et, des navires serrés les uns contre les autres, les hommes de veille qui avaient fini de dormir se hélaient de loin en loin.

Des débardeurs s’étaient déjà remis à un chargement commencé, lorsque l’un d’eux, attiré par hasard du côté d’un énorme stock de balles de coton, s’écria:

–Eh! les amis, venez donc voir.

–Qu’est-ce que c’est? firent plusieurs voix.

Le débardeur, au lieu de répondre, fit une. révérence railleuse devant les balles de coton, et poursuivit, en s’adressant à un personnage ncore invisible à d’autres qu’à lui:

–Ne te gêne pas, je te prie, té le prince. Avec la chambre à coucher, on va te donner aussi le collègue de chambre! Ah! troun de Diou, on va t’en servir, et en livrée encore. Veux-tu mon nègre?

Pendant cette pantalonnade, une dizaine de débardeurs étaient accourus.

–A qui diable en as-tu, Marius?

–Eh! pardi! à ce paroissien-là, qui prend les balles de coton du patron Le Carol pour une auberge, et qui n’a pas plus l’air d’y bouger qu’une glaine de filin.

Il y eut un bruyant éclat de rire. Les débardeurs se rapprochèrent et regardèrent curieusement.

Un homme, en effet, était là: un spectre plutôtt; sans doute il avait choisi ce refuge pour y mourir, car lorsqu’il leva la tête, éveillé par le bruit, les rires cessèrent subitement, tant la pâleur livide de son visage amaigri produisit d’impression sur tous ces hommes, cependant endurcis aux émotions comme à la fatigue.

Sous des haillons qui avaient dû être jadis une veste et un pantalon de matelot, on n’eût pas donné à cet homme plus de vingt-cinq ans.

La tête était belle, d’un dessin ferme et pur, les cheveux noirs coupés en brosse courte, marquaient cinq pointes nettes sur le front. Une barbe légère, soyeuse et frisée, encadrait le bas du visage. Les lèvres minces, contractées par la souffrance, montraient en se crispant des dents blanches et pointues. Un regard étrange, des yeux clairs. d’un vert bleuté, donnaient à cette physionomie un air dur, presque farouche.

Instinctivement, on sentait que l’homme qui gisait là ne demandait ni pitié ni merci, comme il n’eût fait grâce à personne, s’il eût été le plus fort.

On devinait un vaincu.

Mais la première impression des débardeurs dura à peine quelques secondes.

–Coquin de Dieou! s’écria l’un d’eux, en voilà un qui a du vent dans les voiles!

Pour un débardeur marseillais, un homme qui avait élu domicile dans des balles de coton et qu’il avait fallu réveiller de force après que tout le monde courait déjà aux travaux et aux affaires, ne pouvait être qu’un homme ivre.

Le malheureux fixa son regard à demi voilé sur l’auteur de cette fine plaisanteiie: un sourire amer, désespéré, effrayant, crispa ses lèvres.

Mais il ne répondit ni ne bougea.

–Hé! sac à vin, reprit un autre, prends le large, si tu ne veux pas être embarqué comme un ballot.

–Oui! enchérit le chœur d’une voix qui commençait à devenir menaçante. Allons, du teste! Faut-il qu’on t’aide?

L’homme se souleva avec effort, essayant visiblement de se mettre debout, et dit sourdement:

–Donnez-moi le temps; je n’ai pas mangé depuis trois jours!

Un nouvel éclat de rire retentit, ameutant bientôt de nouveaux curieux.

–Si tu n’as pas mangé, tu as bu; allons, zou!

En même temps, six bras vigoureux soulevèrent l’inconnu et le déposèrent sur le sol, où il s’arc-bouta comme il put.

Son regard devint terrible. Il sembla que l’affront reçu eût ramené un peu de sang sur ses joues pâles.

–Brutes! murmura-t-il.

Il y eut un grondement dans la foule:

–Qu’est-ce que tu dis?

–Je dis que j’ai des millions. et que si j’avais du pain. vous seriez à genoux, lâches!...

La singularité de l’apostrophe désarma l’assistance: l’hilariié reprit le dessus.

Un matelot fredonna:

Monsieur d’la Palisse est mort

En perdant la vie.

Un quart d’heure avant sa mort,

Il était encore en vie.

–Oh! ajouta un autre, comme ça se trouve, tes millions! Vlà une bonne action à faire. Donnes-en un à mon pauvre lieutenant Calveyrac, tiens, qui passe là-bas en jaquette grise, et qui a l’air si pressé. Ça lui permetlra d’épouser mamzelle...

Au nom qu’il venait de prononcer, l’inconnu avait frémi de tout son corps: il avait dirigé ses yeux, démesurément ouverts, dans la direction indiquée par le matelot; puis, jetant un cri de fureur qui s’éteignit dans sa gorge, et tirant de sa poche un couteau dont la lame brilla au bout de son poignet crispé, il fit mine de s’élancer.

Les assistants se méprirent à ce mouvement qu’ils crurent dirigé contre eux; après un premier pas en arrière, ils se préparaient à bondir sur l’inconnu afin de le désarmer.

Mais ils n’en eurent pas le temps: le couteau s’échappa de ses mains, et le malheureux, trahi par. ses forces, retomba comme une masse la face contre terre.

–Que quatre d’entre vous placent cet homme sur une civière, commanda une voix impérieuse et brève, et qu’on le porte chez moi!

La foudre éclatant à l’improvisteau milieu des débardeurs et des matelots, n’eût pas produit un effet de stupeur pareil à celui qu’opéra cette voix sur la foule.

Puis un murmure ému, presque craintif, laissa entendre ce nom, prononcé à voix basse:

–M. Le Carol.

–L’armateur de la Bastide... on le disait parti d’hier pour la Camargue...

Le nouveau venu était un homme d’une cinquantaine d’années petit, trapu, aux traits, énergiques et durs. Ses cheveux, grisonnant aux tempes, formaient un contraste étrange avec des favoris roux coupés en forme de pattes de chat, et hérissés comme du chient-dent. Les lèvres, minces et blanches, indiquaient une cruauté froide, comme le menton, proéminent, trahissait une volonté farouche; le nez, un bec de vautour, les yeux petits et noirs, ombragés de sourcils énormes, les mains, courtes et velues, achevaient de donner à l’ensemble du personnage un aspect antipathique et même redoutable.

Il était vêtu avec une simplicité presque sordide qui allait mal avec la profession généralement opulente à laquelle il appartenait; une vieille jaquette, luisante au coude, un gilet de velours à côtes, un pantalon de coutil bleu et un chapeau de feutre déformé et jauni en composaient le détail.

–Eh bien! répéta l’armateur en promenant son regard froid et tranquille sur l’auditoire, ne m’avez-vous pas entendu?

–Pardon! excuse... fit un débardeur. Il y a erreur, je vais vous dire, monsieur Le Carol Pour lors, c’est un ivrogne... Vous le voyez bien, dites?

Un nouveau regard de Le Carol interrompit l’orateur, qui poursuivit, effaré.

–Pourtant... si c’est votre idée...

–C’est mon idée, répéta Le Carol.

–Bon! oh! faut pas vous fâcher... j’ai votre affaire.

Moins d’un quart-d’heure après, une civière emportait l’inconnu à l’adresse indiquée par Le Carol.

Quant à l’armateur, il avait disparu.

–Drôle d’idée! tout de même, dit un débardeur. Faire trimballer chez soi cette outre pleine; j’aurais pas cru le patron si bon enfant que ça. Qu’en dis-tu, Marius?

–Je dis que cet homme-là me fait peur, répliqua le débardeur interpellé; on a beau dire que la bonne Mme Le Carol est morte de mort naturelle, moi, on ne me tirera pas de l’idée...

–Tais-toi, interrompit un autre. Ne parle pas de ça, tu sais bien que ça porte malheur.

–Pauvre mamzelle Alice! reprit le débardeui à voix basse, elle serait plus heureuse morte qu’avec un tel père, pour sûr.

Le soleil se couchait à l’horizon. Bientôt nul ne songea plus ni à l’inconnu, ni à l’armateur.

II
LE PORTEFEUILLE

Table des matières

La maison indiquée par Le Carol aux deux porteurs n’était pas très éloignée. Elle formait une dépendance du principal établissement de l’armateur. Seulement, cette dépendance, se trouvant située du côté opposé au corps de logis principal, il résultait de cette disposition que, pour y parvenir, il fallait, ou traverser ton ce corps de logis ou pénétrer par derrière en suivant une petite ruelle.

C’est de ce côté que l’armateur avait donné ordre aux deux porteurs de se présenter.

–Té! dit l’un deux à voix basse, faut croire que le patron il ne tient pas précisément à ce qu’on sache qu’il se met à recueillir les ivrognes. Il aime mieux les introduire par la petite porte.

–Introduire, c’est bientôt dit, répliqua l’autre. Oui, la voilà bien, la porte, mais elle n’a pas l’air de s’ouvrir.

Il achevait à peine, que la porte, juste assez large pour laisser passer la civière, tourna sur ses gonds, sans bruit, et que Le Caroi parut sur le seuil.

–Entrez, commanda-t-il, faites vite, et silencee!

–Oh! soyez tranquille, patron, dit le premier porteur, d’un ton un peu goguenard, il ne passe personne dans cette satanée ruelle. Quand nous aurons refermé la porte, ni vu ni connu, bonsoir.

Le Carol eut une crispation d’impatience. Sans doute comprit-il qu’il avait eu tort de donner à sa recommandation une apparence de mystère.

–Eh! que m’importe qu’on vous voie ou qu’on ne vous voie pas! s’écria-t-il Est-ce que j’ai l’habitude de me cacher?

Puis, s’effaçant à l’intérieur:

–Allons, entrez: la porte est assez grande.

–Tout juste; il n’y a pas d’excès.

–C’est bon, tournez à droite.

Les porteurs obéirent et se trouvèrent dans une chambre assez vaste, à peine meublée, et aux volets hermétiquement clos. Un mauvais lit de sangle était jeté dans un coin. Sur une table, une chandelle fumeuse, piquée dans un vulgaire chandelier de cuivre, projetait une lueur vague.

–Déposez l’homme sur le lit, ordonna Le Carol.. Là!... Assujettissez bien la tête sur l’oreiller... C’est cela... Pauvre diable! ajouta-t-il en feignant une commisération subite, comme la misère vous change! Je me demande comment je l’ai reconnu.

Les deux débardeurs se regardèrent d’un air stupéfait.

–Ah! pour lors, vous connaissez...

–Eh! oui. un ancien ouvrier du port, qui a eu le tort de me quitter. Il passera la nuit ici, et demain je le renverrai se débrouiller. Il faut bien faire quelque chose pour les anciens.

Ici, Le Carol changea subitement de ton et, redevenant brusque et dur:

–Mais je n’ai plus besoin de vous. Tenez, voilà pour votre course. Allez...

Les deux porteurs sortirent, enchantés d’une libéralité à laquelle l’armateur n’était probablement pas accoutumé. Le Carol alla fermer sur eux la porte à double verrou et, revenant dans la chambre, s’approcha doucement du lit sur lepuereposait l’inconnu.

–Respiration courte, saccadée, murmura-l-iil; cet hommee n’a pas menti; il n’est pas ivre; il a faim.

L’armateur alla prendree le chandelier, revint de nouveau au lit, et, approchant la lumière, parut examiner attentivement les vêtements de l’homme.

–La veste n’est plus qu’une loque, reprit-il se parlant toujours à lui-même, mais c’est une veste de marin... Pas de souliers... des spardègnes grossières... c’est bien cela... Ah! cette ceinture de laine... voyons donc.

Le Carol venait d’apercevoir l’extrémité d’une sorte de carnet ou de portefeuille, dépassant une ceinture de laine, jadis bleue, aujourd’hui sans couleur définie, qui serrait étroitement le corps de l’inconnu.

–Voilà, poursuivit Le Carol, qui va peut-être me dire quel est cet homme.

L’armateur avait donc menti tout à l’heure en assurant qu’il le connaissait.

Il étendit la main et tira doucement l’objet. Il ne s’était pas trompé: c’était bien un portefeuille de cuir, mais graisseux, disloqué; un débris informe, dont un chiffonnier n’eût pas voulu pour sa hotte.

Le Carol prit ce portefeuille et l’ouvrit, après avoir reposé la lumière sur une petite table.

–Voilà qui est singulier, dit-il.

Le portefeuille ne contenait qu’un simple carré de parchemin plié en deux, de cette peau mince au moyen de laquelle on recouvre les livres de bord. Sur cette peau étroite, des lignes et des chiffres dessinaient vaguement un plan.

C’était tout.

Au bout de quelques minutes d’examen, Le Carol fit un geste de brusque impatience.

–Imbécile! je perds mon temps à regarder une niaiserie; quelque calcul absurde. Au plus pressé d’abord... Ah! tu connais le beau Calveyrac, mon drôle... Ah!... le seul effet de son nom te fait mettre le couteau à la main. Parbleu! je serais curieux de savoir.

Le Carol replia le portefeuille, le mit dans sa poche, puis, allant au fond de la pièce, il rapporta un petit flacon de cristal placé sur une tablette de la cheminée.

Alors il revint à l’inconnu, se pencha sur lui, et entre les lèvres entr’ouvertes laissa tomber quelques gouttes de la liqueur rougeâtre contenue dans le flacon.

Il fallait que cette liqueur fût un cordial bien puissant, car au bout d’une minute à peine, l’inconnu eut un tressaillement, et parut faire un effort pour ouvrir les yeux.

–Allons, l’ami! dit Le Carol d’une voix brusque; allons! du courage. Tu es sauvé.

A cette voix, l’inconnu tressaillit de nouveau, entr’ouvrit les yeux, y porta ses deux mains agitées d’un tremblement fébrile, et, essayant de se soulever:

–Qui... êtes-vous?... Où suis-je?... murmura-t-il faiblement.

–Chez un ami.

–Un. ami. moi?

Il est impossible de rendre l’expression d’amertume et de stupeur tout ensemble avec laquelle fut prononcé ce dernier mot.

–Oui, répéta Le Carol, un ami; mais d’abord, bois encore ceci.

Et de nouveau il approcha le flacon des lèvres du misérable,

–Oh! fit celui-ci, c’est la vie que vous me donnez-là! C’est la vie, répéta-t-il... Je puis donc encore espérer... Mes millions... ma fortune... Je ne rêve pas... C’est bien moi... Harnave... Je ne sais plus... je ne me rappelle plus... Ah! si!!..

En même temps, et avec une vivacité qu’on ne se fût guère attendu à rencontrer chez lui, l’inconnu porta la main à sa ceinture, qu’il fouilla convulsivement.

Puis, avec un hurlement terrible:

–Volé! s’écria-t-il... Volé!. mon portefeuille, mon trésor... C’est lui!... je me souviens, c’est lui...

Le Carol suivait avec attention cette crise étrange: sans se rendre compte de l’importance que l’inconnu pouvait attacher à un objet d’aussi mince valeur que le portefeuille dont on se rappelle le contenu, il comprit que la souffrance, compliquée d’une colère violente, désespérée, menaçait de jeter le malheureux dans le délire.

Il voulait savoir: il n’hésita pas.

–Calveyrac? interrogea-t-il.

A ce nom, l’inconnu se dressa à demi, le visage plus livide encore, et les yeux hagards.

Pendant quelques secondes, il regarda fixement l’armateur; puis enfin il répéta d’une voix affolée:

–Calveyrac... le misérable!... le lâche!... Il savait donc...

L’armateur ne jugea pas nécessaire de prolonger cette scène.

–Rassure-toi, dit-il; c’est peut-être ton portefeuille que tu cherches. Il est tombé tout à l’heure de ton vêlement. Le voici.

Et il le tendit à l’inconnu. Celui-ci le saisit avidement, l’ouvrit, y constata la présence du mystérieux carré de parchemin indéchiffrable pour Le Carol, et poussa une exclamation de joie triomphante.

–Merci, bégaya-t-il... Je me disais aussi... C’est impossible. mais je ne sais plus. je ne me souviens plus... Tout se mêle dans ma cervelle... Oh! j’ai faim.

Le Carol sortit et revint au bout d’un instant, portant d’une main un grand bol de bouillon froid, à moitié plein, de l’autre une bouteille d’épais vin de Collioure.

Il versa un fort coup de vin dans le bouillon et tendant cette mixture peu ragoûtante à l’inanimé:

–Bois doucement et par petites gorgées, fit l’armateur.

L’inconnu obéit.

Au bout d’un quart d’heure, pendant lequel l’armateur prit autant de soins pour son hôte étrange qu’une mère en eût pris pour son enfant malade, il reprit:

–Es-tu mieux?

–Oh!... je renais!... Qui donc êtes-vous?

–Avant de questionner, réponds-moi. Mai-d’abord auras-tu la force de me répondre?

–Oui.

En effet, l’inconnu accentua ce mot avec une serte d’énergie.

–Eh bien donc, c’est moi qui te demande qui tu es! poursuivit l’armateur d’une voix brève.

–Je me nomme Harnave.

–Matelot?

–Oui.

–Depuis combien de jours es-tu à Marseille?

–Depuis quinze jours.

–Qui t’y a amené?

–Une galiote hollandaise, qui m’a recueilli, seul survivant de l’équipage d’un navire marchand.

–Tu as fait naufrage?

–Oui. Par le travers du cap de Bonne-Espérance.

–D’où venais-tu?

–De l’Inde.

–Qui connais-tu à Marseille?

–Personne.

–Tu mens.

Les yeux du naufragé, auquel nous donnerons désormais le nom d’Harnave, lancèrent un éclair Il se dressa menaçant.

–Je mens, moi? répéta-t-il.

–Bon! fit Le Carol impassible: de l’énergie, de l’orgueil, j’aime cela.

–Pourquoi dites-vous que je mens?

–Parce que tu dis ne connaître personne à Marseille, quand, au contraire, tu y possèdes un ami.

–Qui cela?

–Le beau lieutenant Calveyrac.

Harnave jeta un cri fauve; puis, tout à coup, regardant en face l’armateur.

–Ah! dit-il, vous le haïssez donc aussi, comme je le hais moi-même? Voilà donc pourquoi vous m’avez sauvé?

Le Carol eut un sourire sinistre,

–Décidément tu es un garçon d’esprit, et je crois que nous allons pouvoir nous entendre,

197,51 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
580 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066306489
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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