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Stella Blandy
La benjamine

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318734
Table des matières
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
A.-FERNAND BRÜNN
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.
XXXIII.
XXXIV.
XXXV.
XXXVI.
XXXVII.
XXXVIII.
XXXIX.
XL.
I.
Table des matières
Je venais de remporter ce soir-là un de ces petits triomphes qui sont si doux aux jeunes filles, et plus doux encore, s’il se peut, à leurs parents. J’avais joué passablement, à première vue, un morceau de musique arrivé pour moi par le dernier courrier. C’était cette Marche funèbre d’une Marionnette que Gounod a empreinte d’une si fine ironie et dont les notes piquées sautillantes portent un deuil pour rire et se lamentent en gambadant.
Après le dernier accord, j’imprimai un mouvement de rotation à mon tabouret de piano pour juger de l’effet produit sur mon auditoire qui se composait de mon grand-père et de ma tante Paule, et je leur vis échanger un sourire qui me paya de mes efforts pour les contenter.
Ils n’étaient, ni l’un ni l’autre, prodigues de louanges à mon égard, ce qui donnait un grand prix à leurs plus légers encouragements. J’étais donc radieuse de leur approbation, lorsque tante Paule tira un long soupir du fond de sa poitrine et dit, en me regardant avec des yeux humides:
«Chère Anna! Pauvre. pauvre petite!»
C’était là une exclamation familière à tante Paule; mais elle ne s’en servait jamais qu’à mon sujet, et du ton le plus navré, surtout quand elle me voyait en gaieté ou en succès. J’avais longtemps accepté, avec l’insouciance du jeune âge, la commisération que ces deux mots faisaient tomber sur moi; puis je m’en étais étonnée et j’avais demandé à tante Paule en quoi elle me trouvait à plaindre. Je n’avais obtenu d’elle que la répétition de ces mêmes mots qui décidément étaient son refrain à mon égard.
Peut-être les aurais-je laissé passer ce soir-là, comme d’habitude, sans soupçonner qu’ils déploraient une injustice du sort à mon égard; mais mon grand-père quitta brusquement son fauteuil et se pencha sur le métier à broder de tante Paule pour lui parler tout bas. Quoique je n’entendisse pas ce qu’il lui disait, son ton, ses gestes exprimaient du mécontentement. Il la grondait au sujet de son exclamation, et elle lui répondit, sans prendre la peine de baisser la voix:
«Mais, mon père, elle a seize ans, et vous n’espérez point la garder sa vie entière ignorante de tout ce qui l’intéresse?»
Qu’y avait-il donc? Quel était ce mystère de malheur que grand-père tenait à me cacher, et que la pitié de tante Paule aurait dû me faire pressentir depuis longtemps? Déjà un peu émue par la musique, je fus prise d’un accès de sensibilité d’autant plus vif qu’il était sans cause appréciable pour moi, et j’allai me jeter en pleurant dans les bras de tante Paule.
«Vous le voyez,» dit-elle à mon grand-père, «j’ai pourtant observé l’engagement de me taire que vous m’avez imposé. L’enfant peut vous dire elle-même si je lui ai jamais ouvert les yeux sur ce qui la touche. Vos précautions, vos scrupules, mon cher père, ne l’empêchent pas de sentir d’elle-même qu’elle est malheureuse.
–Paule,» répondit grand-père, «vous avez respecté la lettre et non l’esprit de votre promesse. Voici, d’ailleurs, de trop grands mots pour peu de chose. Cette disproportion peut faire rêver Anna de cent infortunes romanesques dont, Dieu merci, sa destinée est exempte. Si elle pleure, c’est que vous l’effrayez, Paule, par vos attendrissements sans sujet. Voyons, Anna, essuie tes yeux et dis-moi s’il sied à une jeune personne de seize ans de pleurer comme une petite fille, sans savoir pourquoi.»
J’obéis à l’instant. L’autorité de grand-père n’était pas de celles qui se laissent méconnaître. Je me levai, j’essuyai mes yeux et mes joues; mais les larmes y revenaient à flots malgré moi. Pendant le peu d’instants que j’étais restée la tête enfouie dans les jupes de tante Paule, mon imagination m’avait présenté des sujets de chagrin auxquels je ne m’étais jamais arrêtée jusque-là, tant la réserve observée à mon égard les avait éloignés de ma pensée.
Grand-père se promenait à pas lents dans le salon. Il allait de la porte d’entrée à une des enêtres du jardin, levant la tête chaque fois qu’il passait devant le portrait de ma mère, placé au-dessus du piano. Après l’avoir regardé, il reprenait sa marche vers la porte et disparaissait pour moi dès qu’il dépassait l’angle du paravent ouvert derrière le métier à tapisserie de tante Paule. C’était seulement alors que je me risquais à regarder ma tante à travers le voile humide qui obscurcissait ma vue. Tante Paule tirait ses points avec une régularité mécanique, et, si ses soies sifflaient en traversant le canevas, c’est que la brodeuse exhalait ainsi son dépit d’avoir été rabrouée; mais elle se tenait pour dit qu’elle ne devait plus s’occuper de moi. Pas une fois elle ne leva la tète pour me montrer qu’elle s’intéressait à ma peine. Cet abandon me fut cruel, et mes sanglots, mal contenus, m’étouffaient lorsque grand-père finit par s’arrêter devant moi après des allées et venues silencieuses, qui avaient bien duré un quart d’heure.
«Encore?» dit-il d’un ton sévère. «A qui en as-tu? que te manque-t-il!»
Je donnai passage à mes derniers sanglots et je m’enhardis assez pour répondre tout franc:
«Il me manque ce qu’ont les autres jeunes filles: l’affection de mon père. Pourquoi n’est-il pas ici avec nous, ou moi avec lui? Pourquoi répond-il par quelques lignes banales aux lettres que je lui écris deux fois par an? Autrefois, je ne savais que lui dire dans ces lettres, mon père était un étranger pour moi. Je me creusais la tête sans trouver un mot, et vous me tiriez de peine en m’engageant à lui rendre compte de mes études. Je me rejetais sur ce chapitre, heureuse qu’il me fournit une matière de correspondance. Est-il naturel que les rapports soient tels entre un père et sa fille?. Depuis que je suis grande, sachez que je ne lui ai pas écrit une seule fois sans me demander s’il ne serait pas dans mon droit de me plaindre à lui de son insouciance à mon égard. Mais j’ai craint d’être irrespectueuse, et aussi de commettre une injustice. Sais-je pourquoi il me laisse si loin de lui, pourquoi il ne vient jamais me voir ici?»
Après avoir parlé d’abondance, je me tus tout à coup, tremblant d’avoir blessé les deux êtres dont le dévouement ne m’avait jamais manqué depuis que j’existais.
«Je ne relèverai pas,» répondit gravement mon grand-père, «ce qu’il y a d’attristant pour notre affection dans ce que tu viens de dire. Je préfère aller droit au fond du sujet de tes plaintes. Ton père est retenu à Paris par ses affaires. Il ne mérite pas les reproches que tu lui adresses, t’ayant confiée à des parents qui, j’ose l’affirmer, savent quelle mission sérieuse est l’éducation d’une jeune fille. Il peut d’ailleurs avoir voulu me consoler ainsi de la perte de ma fille Marcelline, de ta mère, ma chère Anna, morte dans sa vingtième année, après dix-huit mois de mariage. Je n’ai à entrer avec toi dans de plus amples détails que si tu te déclares décidément malheureuse dans la maison de ton grand-père. Ne réponds pas si vite, mon enfant. Je te laisse à tes réflexions jusqu’à demain soir. J’annule le programme d’études de la journée prochaine. Emploie tout ton temps à résumer ton passé de seize ans dans ton for intérieur; si demain soir tu persistes à te trouver à plaindre, je t’éclaircirai tous les points dont l’obscurité t’inquiète, et tu jugeras alors en toute connaissance de cause. Maintenant, dis-moi bonsoir et rentre chez toi. Paule, vous aurez la bonté de m’accompagner jusque dans ma chambre, n’est-ce pas?»
II.
Table des matières
Résumer mon passé de seize ans! Il n’était pas tellement compliqué qu’il me fallût vingt-quatre heures pour venir à bout de cette tâche. En montant les deux volées du vieil escalier droit à rampe de bois supportée par des colonnes sculptées, qui conduisait au premier étage, j’avais vu défiler devant moi ces seize années. J’avais pu les embrasser d’un seul vol de pensées, depuis le temps où tante Paule me portait dans ses bras de crainte que je ne tombasse par l’escalier, depuis ma première ascension furtive où j’avais gagné, pour prix de cet exploit de mes petites jambes, une bosse à la tête, jusqu’au temps actuel où, mèlée à l’administration intérieure de la maison, j’avais égayé l’aspect sombre de cet escalier quasi-monumental en parant ses paliers d’arbustes en caisses et de grandes gravures aux murs.
J’entrai dans ma chambre, où flottait le parfum frais des deux magnolias que je mettais chaque matin dans mes porte-bouquets. Ce luxe ne faisait pas tort aux magnoliers du jardin, forts comme des chênes, et qui, tout le temps de leur floraison, ouvraient tous les jours par centaines les corolles lactées de leurs fleurs. J’aimais, en rentrant dans ma chambre, à respirer cette atmosphère parfumée; mais je la savais pernicieuse pour la nuit, et ce soir-là, comme d’habitude, j’ouvris une fenêtre pour aller déposer mes porte-bouquets sur le balcon.
Il était dix heures du soir. Les rues et les places des petites villes du Midi sont désertes à cette heure-là. Montserrou, que nous habitons, cet humble chef-lieu de canton de l’Ariège, n’a aucun mouvement de commerce et d’industrie qui le pose en exception de cette loi générale. Pas un passant sur cette vaste place que mon balcon dominait, et c’était vraiment dommage qu’il n’y eût personne pour admirer les jeux du clair de lune de cette belle nuit d’août.
La haute façade en briques de l’église, sa tour octogone à meurtrières et à créneaux était toute rose dans la lueur qui la baignait et qui allumait des feux de diamants dans les vitraux de sa rosace. La lune étendait sur les pavés un voile de blancheur que dentelaient en ombre portée, légèrement bleuâtre, les tuiles de la toiture de la halle qui tient le milieu de la place. Ses rayons pénétraient sous l’abri des arcades romanes des maisons qui me faisaient face, y traçant sur le carrelage en dalles des portiques lumineux encadrés par l’ombre des piliers.
Si la place était déserte, Montserrou n’était pourtant pas encore endormi. Il m’arrivait, de l’esplanade qui entoure notre petite ville, un de ces airs patois que les jeunes gens du pays chantent en chœur, à trois parties, avec cette justesse de ton qui est instinctive chez eux et un don du terroir. Cette mélodie m’arrivait par bouffées de sonorités éclatantes; elle semblait fêter cette nuit lumineuse et monter dans l’éther comme un hymne de reconnaissance et d’amour.
La fraîcheur de l’air avait fait du bien à mes yeux, à ma tète en feu. La sérénité de la nuit m’avait calmée. Ce chœur de voix lointaines, scandant les syllabes accentuées du patois languedocien, berça la rêverie qui me gagnait.
Je me revis toute petite fille, épelant dans le livre que tante Paule tenait sur ses genoux, suivant les lettres que m’indiquait son aiguille à tricoter. Dans ce temps-là, j’étais délicate, facilement enrhumée, et tante Paule ne me promenait jamais sans emporter un renfort de châles de laine qu’elle étageait sur moi dès que je m’étais un peu agitée. Toutes les contrariétés que j’avais subies à cette époque se résumaient dans l’horreur que ma rancune m’avait laissée contre les engins de toilette propres à emmitoufler les gens.
J’avais par contre toutes sortes de petits bonheurs dont le plus apprécié était nos excursions à ma petite propriété de Palommiers,–j’ignorais alors qu’elle m’appartint et qu’elle représentât la dot de ma mère.– Nous ne partions jamais pour cette métairie sans que j’allasse garnir mes poches, mon sac, le fond de mon chapeau de soleil, de gros morceaux de pain que j’échangeais à Palommiers avec les enfants du métayer contre du pain de maïs, qui était un régal pour moi.
La métayère me disait bien, en me coupant des tranches énormes de sa miche couleur d’or, à pâte fraîche et grenue, à croûte brun:
«Ce n’était pas la peine d’apporter du pain blanc, mademoiselle Anna. Tout est à vous à Palommiers.»
Mais j’aurais cru lui être à charge sans cet échange, et puis ses enfants, Bernard et Mariannette, mordaient dans mon pain blanc avec la même gourmandise satisfaite que moi dans leur pain de maïs, et nous courions tous les trois au verger. Bernard montait dans les figuiers et jetait des figues dans mon tablier, tandis que Mariannette cueillait pour moi des fraises qu’elle m’apportait dans une large feuille de chou.
Le bon temps que celui-là!Je trouvais qu’il était toujours trop tôt pour redescendre à Montserrou, et je disais: «Déjà!» quand je voyais atteler la voiture.
Nous partions par la route en zigzag qui contourne les pentes du coteau de Palommiers; nous perdions de vue et nous dominions tour à tour notre petite ville, toute rouge par ses toitures et ses constructions en briques, et entourée de la ceinture verdoyante de son esplanade dont le demi-cercle est coupé droit à ses deux extrémités par la ligne bleue de la Varèze, la rivière de notre vallée.
Je rentrais à la maison, la main droite chargée d’un bouquet de fleurs sauvages, un panier de fruits à l’autre bras. Grand-père écoutait le récit de ma journée et m’embrassait en me disant:
«La promenade t’a fait du bien. Tu me rapportes aussi des fleurs sur tes joues.»
Je me revis ensuite plus âgée de deux ou trois ans, ayant passé des gâteries maternelles de tante Paule sous la direction de grand-père. Il court par le monde une phrase toute faite sur la piteuse éducation que les grands-pères donnent à leurs petits-enfants, pour leur être trop tendres. Si l’exception justifie en toutes choses la règle, la sévérité de grand-père est propre à donner un poids de plus à cette maxime courante.
Dans tout Montserrou et dans les familles habitant les villes voisines qui nous fréquentaient, il n’y avait qu’une opinion sur ce point. Chacun y disait:
«M. Semalens élève parfaitement sa petite-fille.»
D’aucuns ajoutaient même:
«Il est trop rigoureux à son égard; il exige trop de cette enfant.»
C’était là aussi la pensée de tante Paule et son grief contre grand-père. Quand elle le voyait me reposer de quatre heures d’étude en me fatiguant à la gymnastique, elle lui criait:
«Mon père, est-ce que vous voulez faire un garçon de notre Anna? Elle sera dégingandée si vous continuez à la plier à ces tours de saltimbanque. Et la voici qui lève un poids dans sa main! Ah! fi! Elle gagnera ainsi des allures de danseuse de corde. Est-ce là ce que vous voulez?»
Grand-père répondait, tout en me faisant continuer mes exercices:
«Non, mais je prétends lui faire acquérir des muscles solides, consolider sa frêle structure en lui élargissant la poitrine et en harmonisant ses fonctions physiques.»
Tante Paule prenait de plus mauvaise grâce encore les études scientifiques aux éléments desquelles grand-père m’initiait.
Elle s’écria un matin avec un accent désolé, en nous voyant tirer d’une caisse, venant de Paris, une mappemonde sur pied, un système solaire, une loupe, une boîte de compas, quelques figures géométriques en bois, et un carton de gravures coloriées représentant des végétaux et des minéraux:
«Mon Dieu! vous voulez donc faire d’Anna une savante?
–J’en serais bien fâché,» répondit grand-père en souriant, «mais encore plus si je la laissais ignorante.
–Et tous ces livres d’histoire que vous lui faites lire, et ces conversations qui dépassent ma portée et où vous parlez à cette petite fille des causes de la chute de l’empire romain, de la formation des mots de notre langue, de la lutte pour l’existence qu’a inventée je ne sais plus quel Anglais, en quoi tout cela peut-il être utile à une jeune fille? Moi, je m’y perds. Mon père, ce n’est pas ainsi que vous m’avez élevée. Il vaudrait mieux pour Anna qu’elle apprit de moi à tenir une maison.
–L’un n’empêche pas l’autre,» répondit grand-père, «et, puisque tu m’as fait cette observation devant Anna, c’est devant elle que je dois y répondre. Je t’ai élevée autrement, il est vrai, parce que j’avais moins réfléchi sur les résultats de l’éducation féminine et aussi parce que mes fonctions de juge au tribunal de Foix ne me laissaient pas le temps de diriger l’éducation de mes deux filles. Je n’ai point à te prier de m’excuser si j’ai agi d’après d’autres principes à ton égard. Tu n’as pas été tentée de courir les risques de l’existence pour ton propre compte. Simple spectatrice des combats de la vie sociale, tu es restée confinée au foyer paternel, te dévouant à moi. Je t’en remercie, et, telle que tu es, je te trouve parfaite. Mais, quant à ma petite-fille, je veux qu’elle ait des ressources dans l’esprit, et qu’elle gagne de la force d’âme afin de pouvoir résister aux épreuves, aux déceptions de la vie. Me comprepds-tu, Paule? Je veux enrichir Anna autant que possible pour qu’elle ne se trouve pas moralement ruinée si quelque bonheur lui manque. M’entends-tu?»
Tante Paule baissa la tête en soupirant; elle n’était qu’à demi convaincue. Mais elle adhéra à tout, même à ces conversations qu’elle n’entendait point, lorsqu’il eut été convenu que deux après-midi par semaine lui seraient attribués pour qu’elle fit de moi une bonne ménagère.
A partir de ce moment, j’avais eu l’inspection de la lingerie; puis, les mardis et les vendredis, j’avais confectionné le diner de la maison, surveillée, conseillée par tante Paule et par notre cuisinière Marion qui poussait des cris de paon à chacune de mes maladresses.
Grand-père exigeait de moi beaucoup de travail; mais il variait assez mes études pour les rendre toujours intéressantes. Je comprenais maintenant l’utilité de tous ces devoirs qu’il m’avait imposés pendant des années. Je commençais même à jouir du fruit de mes travaux, par le goût que je trouvais à apprendre des choses nouvelles; mais il y avait eu des moments de langueur, de paresse, où j’avais trouvé très dur le règlement inflexible qui disposait de toutes les heures de mes journées.
Aucune étude ne m’avait coûté tant de larmes que celle du piano. J’aimais pourtant la musique et, même toute petite, j’accourais du jardin au salon dès que j’entendais le violon de grand-père, qui était un excellent musicien. Tante Paule me contait que jadis, quand ils habitaient Foix, il donnait chez lui des séances de musique de chambre dont il était le meilleur exécutant.
Mais, quand il fallut remuer en mesure mes doigts sur le clavier, ce fut une tout autre affaire. Grand-père ne laissait passer ni une fausse note, ni une faute de rythme. Sa sensibilité auditive était extrême, et, comme il ne me laissait rien jouer sans me donner la note sur son violon, dès que je me trompais, son archet me cinglait les doigts. Je me mettais à pleurer. Tante Paule accourait; mais à la première occasion grand-père se livrait à la même vivacité, malgré lui, disait-il.
Il y faussa ou cassa cinq archets, et ma haine des archets devint plus forte que celle que je professais pour les châles de laine. Après tout, maintenant que l’archet de grand-père ne s’égarait plus du côté du clavier, pouvais-je inscrire ces deux rancunes à la liste de mes griefs contre le sort?
Les châles de laine m’avaient peut-être préservée d’une maladie grave. mais ce n’était là qu’un peut-être. Les coups d’archet de grand-père m’avaient rendue assez bonne musicienne pour jouer avec lui toutes les sonates d’Haydn et de Mozart (piano et violon). Il parlait déjà de m’acheter celles de Beethoven pour l’hiver prochain, et j’attendais ce moment avec impatience.
On ne se doute pas de quelle ressource est la musique dans une petite ville où l’on n’en peut entendre ni aux concerts ni au théâtre. J’avais toutes les partitions d’opéras anciens ou nouveaux, transcrites pour piano seul. Grand-père me disait parfois le soir:
«Anna, j’ai envie d’aller aux Italiens. Prends la Sonnambula ou plutôt I Puritani du maestro Bellini. Ils ne jouent plus ce dernier opéra à Paris. Donnons-nous le luxe de le reprendre à Montserrou.»
Il me disait le plan du libretto afin que je pusse donner aux mélodies leur juste expression. J’ouvrais mon piano; je partais sur l’ouverture et ne fermais le cahier qu’après l’accord final. Aux entr’actes, nous causions et tante Paule nous disait parfois:
«Quels fous vous faites, autant l’un que. l’autre! Voilà que vous parlez du jeu des acteurs maintenant, et de la cavatine mal accentuée par la première chanteuse! Vous me faites tourner la tête avec vos fantasmagories.»
Je lui demandais:
«Est-ce que je vous ai ennuyée, tante Paule?
–Du tout, mais vous êtes tous les deux bien enfants. Je demande pardon à mon père de ma franchise.»
Je me rappelais toutes ces scènes et tant d’autres détails encore qui me prouvaient combien j’étais aimée de ces deux êtres chers. Aimée, non pas lâchement, selon l’expression de grand-père, non pas en flattant les défauts de ma nature, en m’y abandonnant, mais pour mon bien, pour mon incessant progrès moral.
Je souriais, accoudée à mon balcon; il me semblait que si j’avais vu à ma portée tous les châles de laine de tante Paule et les cinq archets cassés de grand-père, je leur aurais donné des baisers reconnaissants.
Pourquoi donc avais-je pleuré, affligeant ainsi ces bons parents? C’était une injure au bonheur dont ils m’avaient entourée jusque-là.
Oui, j’étais heureuse, je le déclarerais le lendemain matin sans attendre davantage; heureuse de rester à Montserrou, dans une ville où les nuits sont si belles et d’où l’on voit le coteau de Palommiers, sa métairie blanche et ses grands châtaigniers tout ronds; dans un pays où les simples artisans ont des voix de chanteurs d’opéra et font aux petites filles qui pleurnichent sans raison la grâce de bercer, de charmer leur bouderie par un chœur exécuté en plein air.
Tout en faisant ce raisonnement, je tendis l’oreille du côté de l’esplanade et je n’entendis plus rien. Au même instant, j’aperçus un groupe de jeunes gens qui traversaient la place et je me dissimulai derrière la tendine de mon balcon pour n’être pas aperçue d’eux. C’étaient bien les chanteurs de l’esplanade; ils causaient en marchant, et le silence de la nuit, la prononciation méridionale accentuant les consonnes, me permirent d’entendre leurs paroles. Ils étaient arrivés d’ailleurs près de notre maison.
«C’est sur cette place que la voix résonnerait bien,» dit l’un d’eux. «Il n’est pas très tard. Si nous donnions un concert à ces paresseuses de fenêtres endormies!
–Non,» dit un autre, «pas devant la maison du juge de paix. Il nous ferait une affaire sous prétexte de tapage nocturne.
–Bah!» fit un troisième, «M. Semalens est trop bon musicien pour cela. Mais nous avons tant chanté que nos gosiers sont un peu éraillés et il ne faudrait pas nous exposer à ses moqueries. Et puis, il y a ses dames qu’on réveillerait.
–C’est juste,» reprirent les autres. Et le groupe se remit en marche.
Ils allaient disparaître à l’angle de la rue du Pont quand je les vis ôter leurs bérets à un passant qui s’avançait vers la place à grands pas.
«Bonsoir, monsieur de Capmont,» dit un des artisans.
Que venait faire si tard à Montserrou ce gentilhomme ruiné qui passait sept mois de l’année à son château, ou pour mieux dire à sa bicoque des Effraies, afin de se permettre cinq mois d’existence parisienne? Après m’être adressé cette question, comme la réponse à y faire m’était impossible à trouver, et que d’ailleurs elle ne m’intéressait guère, j’allais fermer ma fenêtre pour aller dormir, quand j’entendis frapper deux grands coups à la porte d’entrée de la maison. M. de Capmont était entré juste sous l’arcade qui supportait mon balcon. C’était évidemment lui qui frappait à cette heure indue. Grand-père ne le recevait point. On se saluait simplement par les chemins. Cette visite à onze heures du soir était donc un événement.
III.
Table des matières
Au bout d’un quart d’heure d’allées et venues, de pas précipités au rez-de-chaussée et sur l’escalier, tante Paule entra dans ma chambre en déshabillé de nuit.
«J’ai vu de la lumière sous ta porte,» me dit-elle, «j’ai pensé que tu ne dormais pas encore. Mon père me réclame, et à l’instant. Je ne pouvais vraiment pas me présenter dans ce désordre devant M. de Capmont; je venais te prier de m’aider à m’arranger; mais, puisque tu es encore tout habillée, descends à ma place, vois si tu peux me suppléer. En tout cas, ton arrivée fera prendre patience à ton grand-père et me donnera le temps de me rajuster.»
Je descendis sans me faire prier davantage. J’avais un brin de curiosité. Quand j’entrai au salon, M. de Capmont et grand-père, debout en gens pressés, s’expliquaient avec une telle vivacité que je restai un instant en arrière, n’osant les déranger en me présentant trop vite.
«Vous auriez dû, Monsieur,» disait grand-père, «empêcher vos gens de faire cette imprudente, cette coupable gageure.
–Eh! Monsieur,» répliqua M. de Capmont avec un peu de raideur, «je n’ai pas l’habitude de m’immiscer chez moi dans les plaisanteries plus ou moins heureuses qui se font à l’office. Mon valet de chambre m’avait demandé la permission d’y faire dîner ce soir cet étameur ambulant qui avait établi sa carriole au bout de mon avenue, et qui avait, je crois, réparé aux Effraies quelques ustensiles de cuisine. De chez moi, j’ai entendu cet invité de mes gens racler de la guitare et chanter des airs catalans d’une voix enrouée. Ce pauvre diable, payant galamment ainsi son écot, j’ai commandé qu’on le régalât; mais je ne l’avais même pas aperçu avant le moment où mes gens sont venus me chercher, effrayés d’avoir vu tomber cet homme comme une masse après son exploit stupide d’avaler deux grands verres de cognac. J’ai même cru d’abord qu’ils m’en imposaient. La sobriété des Espagnols est si proverbiale! Mais ces guerres civiles du Nord de l’Espagne ont pu changer les mœurs des populations.
–Ce malheureux homme est donc mort sur le coup?
–Monsieur Semalens, je vous jure que je lui ai fait prodiguer sur-le-champ tous les soins que j’ai pu imaginer. L’on a cru d’abord à un simple évanouissement, pourtant j’ai fait atteler le break et j’ai envoyé chercher le docteur Léris. C’est lui qui a constaté le décès et aussi nos efforts pour sauver cet homme. C’est le docteur qui m’a enjoint de vous informer de ce triste fait, et de vous consulter au sujet de cette pauvre petite, à demi folle de douleur, que nous avons dû emmener de force dans notre voiture, le docteur ayant dit qu’il fallait l’éloigner du mort par humanité et par convenance. Vous savez, Monsieur, qu’il n’y a que des hommes aux Effraies.»
M. de Capmont se tut après avoir donné ces explications d’un ton compassé qui pouvait être celui d’un embarras pénible, mais que je trouvai bien froid, de la part d’un homme chez lequel venait d’avoir lieu un événement aussi cruel que celui d’une mort subite.
Grand-père avait pris son menton dans sa main, par ce geste familier qui dénotait chez lui la réflexion. Je profitai de cet instant de silence pour m’avancer.
Aussitôt M. de Capmont me salua avec la grâce dégagée d’un homme du monde qui n’a d’autre souci que celui de maintenir sa réputation de courtoisie.
«Mademoiselle Desbray, si je ne me trompe?» dit-il à mon grand-père d’un ton interrogatif.
«Oui, ma petite-fille. Anna, monsieur le baron Roger de Capmont.»
Telle fut la brève réponse qui lui fut faite d’un air préoccupé.
«Mademoiselle,» me dit le visiteur du même ton aimable, «rien qu’à vous voir il est facile de juger que les inquiétudes de M. Desbray au sujet de la délicatesse de votre santé n’ont plus de raison d’être et qu’il ne se privera pas plus longtemps de.
–Ce n’est pas de ceci qu’il s’agit ce soir, monsieur de Capmont,» interrompit brusquement mon grand-père, «mais de savoir ce que nous déciderons au sujet de cette pauvre orpheline. Le docteur Léris vous a chargé de me consulter là-dessus parce qu’il sait que ma maison est peut-être la seule de la ville où l’on parle l’espagnol. Allons chercher l’enfant. Il est bon d’ailleurs que je l’aie sous la main pour les renseignements nécessaires. Anna, fais préparer la chambre jaune et. Oui, commande à Marion d’apprêter quelque chose de chaud pour cette pauvre créature qu’il faudra tâcher de restaurer. Vous dites, Monsieur, que vous l’avez laissée dans votre voiture, devant la maison du docteur?
–Oui, et l’on a peine à l’y maintenir. Elle veut s’en échapper à tout moment, et, bien que nous ne comprenions pas son espagnol qui me parait être du patois catalan, il est évident que son idée fixe est de retourner aux Effraies près de.»
M. de Capmont n’acheva point, et il pâlit visiblement en répondant ainsi. Grand-père prit son chapeau en disant:
«Allons, Monsieur, la vue d’un vieillard qui parle sa langue rassurera un peu cette malheureuse fille.»
J’avais à peine eu le temps de transmettre à Marion les ordres que j’avais reçus, que tante Paule descendit. Je lui contai ce qui s’était passé aux Effraies, et nous allâmes ensemble nous assurer que la chambre jaune était en état de recevoir un hôte pour la nuit. En entendant s’ouvrir de nouveau la porte de la rue, nous courûmes toutes les deux au-devant de l’étrangère.
Je m’étais figuré, d’après les paroles de M. de Capmont, que c’était une enfant. Je fus donc surprise d’apercevoir une jeune fille d’apparence plus âgée que moi.
Ce n’est pas qu’elle fût grande et forte, loin de là: sa figure hâve, ses bras maigres sortant de manches en lambeaux, devenues trop courtes, ses pieds nus et grêles auraient pu la rajeunir de quelques années, si les lignes accentuées de sa physionomie, et son front déjà coupé d’une ligne perpendiculaire entre les deux sourcils, n’eussent été d’une femme faite.
Malgré les encouragements que grand-père lui donnait dans sa langue maternelle, l’Espagnole semblait pénétrer à regret dans notre maison. Elle jetait de côté et d’autre des regards effarés, mais s’adressant plutôt aux diverses issues qu’aux nouveaux visages qui s’offraient à elle. On aurait dit qu’elle se figurait être notre prisonnière, et cherchait par où elle pourrait s’évader.
Ses grands yeux noirs qui erraient de place en place, bien qu’elle tint sa tête obstinément baissée, avaient quelque chose de tragique. Ils étaient farouches, presque fauves. Je me demandai s’ils savaient pleurer. Ils paraissaient ignorer les larmes, qui ont leur douceur, après tout. Brûlés par la fièvre qui avait noirci leurs paupières, ils dilataient leur pupille avec une sorte d’horreur terrifiée qui faisait mal à voir.
L’étrangère s’était assise ou plutôt affaissée sur le siège où grand-père l’avait installée dans la salle à manger. C’était en vain que Marion avait placé devant elle un plateau chargé de mets, dont un bol de bouillon chaud tenait le milieu. Ses mains jetées sur ses genoux, le corps secoué par un frisson qui faisait claquer ses dents, l’Espagnole restait inerte, n’ayant de vivant dans la figure que ses grands yeux noirs qui ne s’arrêtaient jamais sur nous.
Tante Paule n’avait qu’un seul préjugé, mais il était invincible: c’était sa répulsion pour les choses ou les gens étranges, sortant du moule habituel. Son indulgence l’abandonnait dès qu’elle se trouvait en présence de ce qu’elle nommait une monstruosité. Me voyant émue et prête à me rapprocher de l’étrangère, elle me retint et me dit tout bas:
«Rentre chez toi; ne reste pas plus longtemps à regarder cette figure de cauchemar, et ferme ta chambre à clé surtout. La charité de mon père nous donne des hôtes bizarres. Cette fille a l’air d’une criminelle ou d’une folle.»
Je n’avais nulle envie de me retirer; mais les habitudes d’obéissance auxquelles on m’avait pliée l’auraient emporté sur mon désir de rester si grand-père ne m’eût dit en espagnol:
«Anna, viens donc engager cette pauvre petite à se réconforter. Tu seras peut-être plus persuasive que moi.»
Et, comme je m’approchais avec empressement, il ajouta:
«Elle se nomme Andrésita.»
J’allai vers l’étrangère, qui, jusque-là, n’avait paru rien entendre et qui tressaillit quand je lui pris la main pour lui souhaiter la bienvenue, l’assurer de notre sympathie et la prier de se restaurer. Elle me regarda, et je vis se fondre dans une expression de surprise reconnaissante cet égarement de ses yeux qui m’avait été si pénible. Puis, elle embrassa d’un coup d’œil toutes les physionomies qui l’entouraient et elle murmura:
«Je suis donc enfin chez des chrétiens, chez de bonnes gens!
–Oui, Andrésita,» lui dit mon grand-père. «Vous êtes de plus chez un magistrat auquel vous pourrez porter vos plaintes si vous en avez à faire, et qui soutiendra votre cause si elle est juste.»
L’Espagnole secoua la tête et répondit d’un air sombre:
«On vous a raconté les faits tels qu’ils se sont passés, Monsieur. S’il y a eu mauvaise intention, ce n’a pas été jusqu’à l’idée de causer un malheur. Dieu seul, et non pas la justice, peut punir les gens qui abusent d’un pauvre malheureux pour s’égayer à lui faire perdre la raison.»
Elle avait parlé avec cette noblesse instinctive, familière au peuple dans les moments de profonde émotion; mais la qualité des sentiments qu’elle avait exprimés était supérieure pour moi à la forme de son langage, éloquente dans sa concision.
Je lui parlai de mon mieux, la pressai de prendre quelque nourriture; elle me refusait; j’insistai au moins pour qu’elle avalât quelques gorgées de bouillon. Il m’échappa de lui dire qu’elle m’affligeait par sa résistance.
Elle prit ma main, la baisa malgré moi, et répondit avec émotion:
«Je vous afflige, Mademoiselle? Pour ce mot-là, le meilleur qu’on m’ait adressé depuis longtemps, je vous obéirai, je me forcerai même à manger. Aussi bien, il faut que je me soutienne pendant un ou deux jours. Après.»
Sa main droite étendue fit le geste de jeter loin d’elle tout souci de ce qu’elle pourrait devenir.
Elle but, elle mangea même, mais avec peine, en s’efforçant, suivant son expression. Elle en fut ranimée. Sa figure «perdit ces teintes livides qui mettent comme des taches de craie sur les teints olivâtres.
«Et maintenant,» nous dit-elle en se levant, «je vous remercie de vos bontés, mais il est temps que je m’en aille. Vous comprenez bien que je ne puis pas le laisser seul ou veillé par les gens de là-bas.»
Grand-père lui promit de la conduire aux Effraies de grand matin: on ne pouvait lui permettre d’y aller seule, en pleine nuit. Il épuisa tous les raisonnements possibles pour lui prouver que son projet était impraticable. Il finit en l’assurant que nul des honneurs mortuaires ne manquerait à son père.
«Il n’était pas mon père,» dit Andrésita, «mais le frère de ma mère, le seul parent qui me restât. Notre village a été brûlé pendant la guerre carliste; tous les miens ont péri: père, mère et deux frères, deux beaux jeunes hommes. Ils ont tous eu nos larmes et nos prières à leur veillée mortuaire. Mon oncle Perez Ruiz, ruiné aussi, m’a vue languissante entre toutes ces tombes et il m’a dit: «Quittons ce pays de mort.» Nous avons passé par l’Andorre, et nous sommes venus en France, gagnant notre pain par les chemins. Mon oncle n’avait plus que moi au monde; il était vieux, je le soignais, nous parlions ensemble de tous les nôtres. Je n’avais plus que lui. Vous voyez que je ne puis pas rester ici à dormir dans un bon lit pendant qu’il passe sa dernière nuit sur terre tout seul ou avec ces gens qui l’ont tué.»
Andrésita parlait avec tant de véhémence que son corps frêle recommençait à trembler; ses mains, qu’elle tendait vers nous, se crispaient, et ses dernières paroles sortirent de sa bouche avec un sanglot; mais ses yeux restaient secs et je craignis une explosion de révolte chez elle lorsque grand-père lui répondit:
«Mon enfant, je vous répète que vous n’êtes pas en état de faire à pied la lieue qui nous sépare des Effraies. Je vous promets de vous y mener moi-même demain. Prouvez-moi que vous avez honoré vos parents par votre obéissance en obéissant ce soir à votre hôte, à un vieillard.
–C’est bien,» murmura l’Espagnole en baissant la tête, et elle se laissa conduire sans résistance à la chambre qui lui était destinée.
IV.
Table des matières
Je m’éveillai le lendemain plus tard que de coutume. Tante Paule, dont la ponctualité avait été mise en déroute aussi par notre soirée prolongée de la veille, était descendue depuis peu de temps quand je la retrouvai au rez-de-chaussée, tâtant la serrure de chaque meuble, ouvrant l’une après l’autre les boites à argenterie
«Tu ne devines pas ce qui s’est passé?» répondit-elle à mes questions sur le motif de cette inspection matinale. «Cette soi-disant Espagnole, cette gitana a pris son vol cette nuit, et ce n’a pas dû être les mains vides. Quand Marion est entrée ce matin dans la chambre jaune, elle a trouvé le lit tel qu’il avait été préparé hier au soir; cette étrangère ne s’était pas même couchée un instant. Ah! rien ne manque ici. Allons vérifier le secrétaire du salon où mon père laisse des valeurs, par une imprudence que je me suis permis de lui reprocher souvent.»
Rien n’avait été enlevé ni même dérangé de place au salon, pas plus qu’à la salle à manger. J’en étais persuadée d’avance, mais tante Paule m’avait imposé silence quand j’avais voulu soutenir la probité d’Andrésita.
«Attends,» s’était-elle écriée, «que nous ayons vérifié partout. Sache bien que je ne m’en prendrais pas tant à cette créature qu’à la générosité imprudente qui lui a ouvert notre maison. Mettre à la portée de gens dénués un ensemble d’objets dont le moindre a une valeur vénale, c’est tenter la misère. Si elle succombe, la faute n’est pas à elle seule.»
Tout en moralisant ainsi, tante Paule allait d’une pièce à l’autre, opérant des constatations de présence qui l’étonnaient. Je dus même lui montrer, ouvrir devant elle le coffret où je gardais les bijoux simples et peu nombreux de ma mère, par la raison que mon sommeil profond aurait pu permettre à l’Espagnole de s’introduire dans ma chambre pour me les voler.
Quand il fut bien prouvé qu’il ne manquait pas une épingle dans la maison, tante Paule ne put se résoudre à abdiquer ses soupçons; elle échafauda tout un nouveau roman qu’elle me communiqua dans ces termes:
«Elle se sera contentée de prendre les empreintes des serrures pour revenir la nuit prochaine avec les gens de sa bande. Sûrement, elle n’était pas seule avec l’Espagnol qui est mort aux Effraies. Son insistance à appuyer sur ce fait pour nous rassurer prouve le contraire. Le vieux donjon gardant un air de château, ils se seront figuré qu’il y avait là un bon coup à faire. Puis, la mort de l’Espagnol, –le chef de la bande peut-être,–les aura déroutés. La fille a tâché, par ses cris, de tirer parti de façon ou d’autre de cet incident. Vous vous êtes laissé prendre à ses belles paroles; je ne les comprenais pas; mais, les eussé-je entendues, que je me serais piquée de rester plus clairvoyante. Cette fille faisait des gestes de comédienne, elle roulait des yeux féroces. Enfin, elle était étrange. Je n’ai pas cessé de me défier d’elle, malgré votre engouement. J’ai à peine dormi, et il faut qu’elle ait à son service des roueries de voleuse pour avoir pu sortir de sa chambre et de la maison sans que je l’aie entendue. J’admire la bonhomie de mon père. Elle n’est pas d’un ancien magistrat au fait des pratiques criminelles. Croirais-tu qu’en trouvant l’Espagnole disparue au moment où il la faisait prévenir que la voiture était attelée, il dit à Marion:
«Cette pauvre petite n’aura pu y tenir. Elle m’aura précédé aux Effraies.»
Je répondis:
«Je suis persuadée qu’il l’y retrouvera.»
J’avais eu hâte de protester contre les soupçons de tante Paule. Elle me gronda et me renvoya à mes études. Deux dames de nos amies qui vinrent s’enquérir des événements de la veille, sous prétexte de rapporter un modèle de dentelle au crochet, furent mieux disposées que moi à adopter ses préventions; elles réussirent même à les envenimer. Grand-père revint des Effraies comme l’Angelus de midi sonnait et tante Paule s’empressa de lui dire:
«Je gage que vous n’avez pas trouvé la fugitive. Avez-vous pensé à mettre la gendarmerie à ses trousses? Il se trouve des cachettes propices aux malfaiteurs dans les trous de cave creusés aux mines abandonnées des Effraies. On a eu le tort de ne pas les boucher quand on a renoncé à l’exploitation. Ces nids à hiboux m’ont toujours fait peur. C’est par là qu’il faut chercher la bande de ces Espagnols.
–Déjeunons d’abord,» répondit gravement grand-père. «Après nous aurons assez de choses à faire.»
Le repas aurait été silencieux si tante Paule n’eût été travaillée par la curiosité; elle ne se lassait pas d’exposer ses conjectures, celles de ses deux visiteuses et de questionner grand-père qui hochait la tête sans me laisser deviner s’il partageait ou repoussait ces fâcheuses impressions. Ce silence me pesait, je croyais à la sincérité d’Andrésita; mais j’avais hâte qu’elle me fût attestée.
Ce fut à Marion que grand-père adressa la parole lorsqu’elle apporta le café, et pour lui commander d’aller chercher Cadette Destos. C’était une journalière, une vieille femme qui louait ses services pour les lessives et qui, au besoin, remplissait l’office de garde-malade et se chargeait d’ensevelir les morts.
«Quand vous l’aurez avertie,» dit grand-père à Marion, «vous préparerez un panier de victuailles, tout ce qu’il faut de nourriture et de vin pour deux femmes pendant vingt-quatre heures.»
Lorsque Marion fut sortie, grand-père m’adressa une question inattendue:
«Combien faut-il de mètres d’étoffe noire en laine, solide mais grossière, pour faire une robe de femme en y ajoutant un capuchon à mantelet?»
Pendant que je calculais l’aunage, il tira de sa poche un petit sac de peau et le vida sur la table. Il en tomba trois ou quatre pièces d’or, quelque monnaie d’argent et quatre ou cinq francs en billon.
«Voilà,» dit-il, «toute la fortune d’Andrésita, de quoi payer son deuil et les funérailles de son oncle. Elle espère en être quitte sans rien devoir à personne.
–Si je me suis trompée sur son compte,» dit tante Paule avec confusion, «je demande à réparer ma faute en lui payant son costume de deuil et en le confectionnant moi-même, Anna m’aidera. Mais quel besoin avez-vous de Cadette Destos et de ce panier de provisions?
–Excusez-moi, j’ai deux lettres à écrire en Espagne,» répondit grand-père en s’acheminant vers son bureau.
Je le suppliai de nous apprendre ce qui s’était passé aux Effraies; il vit bien qu’il n’y avait pas là une curiosité banale, mais chez moi un vif intérêt pour Andrésita, et chez tante Paule, qui n’osait le questionner pour sa part, un désir réel de réparation morale.
«Mes enfants,» nous dit-il, «la nature humaine dont on dit tant de mal, moi tout le premier, a pourtant des grandeurs qu’on trouve à révérer jusque dans les âmes les moins cultivées. Je ne sais ce qu’est Andrésita; je ne pourrai juger de son passé que si je reçois des réponses aux lettres que je vais écrire à l’alcade et au curé de son village; mais j’affirme qu’elle est un caractère à part et une âme, à certains égards, d’élite. Ce n’a pas été d’une personne ordinaire de ne pouvoir prendre de repos ici et de courir à travers la nuit à un triste devoir. Notez qu’Andrésita trouvait grave la faute de désobéir à son hôte; sa première parole, en me voyant, a été pour s’excuser et me dire que «ç’avait été plus fort qu’elle». Elle a causé en arrivant là-bas une peur affreuse au jardinier des Effraies qui gardait le mort sans oser rester dans la pièce où on l’avait disposé et qui stationnait de l’autre côté de la porte. Il a pris Andrésita pour un fantôme et s’est sauvé. Mais ce qui m’a prouvé la fierté de cette fille, ce que je vous disais de son caractère, c’est qu’elle ne veut rien devoir à M. de Capmont, pas même les premiers frais qu’on a faits pour le mort et qu’elle m’a chargé de payer. Elle a refusé également les mets qu’on lui envoyait. Voilà pourquoi j’envoie là-haut Cadette Destos. Vous stylerez la vieille femme afin qu’elle s’ingénie à faire manger et se reposer Andrésita d’ici au moment. des funérailles, qui n’auront lieu que demain matin.
Devant renoncer à la ramener ici, je n’ai trouvé que ce moyen de servir cette pauvre fille dont je respecte la dignité et les bons sentiments. Je n’en puis pas plus douter que de sa sincérité; outre son petit pécule, elle m’a mis entre les mains tous ses papiers.»
La journée fut à peine assez longue pour nous permettre de faire le costume de deuil d’Andrésita. Bien des mains y furent pourtant employées: celles de trois visiteuses, sans parler de celles de tante Paule et des miennes. Marion elle-même trouva moyen de se rendre utile aux ourlets dans les intervalles de son service. Enfin, vers neuf heures du soir, je contemplais notre œuvre et j’en faisais un paquet qu’on devait envoyer aux Effraies de grand matin lorsque grand-père me surprit beaucoup en me disant:
«Les vingt-quatre heures que je t’avais données hier pour te rendre compte à toi-même de tes malheurs faux ou réels, viennent d’expirer. A travers tout ce qui s’est passé d’inattendu, as-tu pris le temps de t’interroger toi-même sur ce point?»
Je m’étais parfaitement oubliée depuis la veille, mais je n’hésitai pas à répondre en montrant la robe d’Andrésita que je tenais encore dans les mains:
«Voilà où est le vrai malheur. Rappelez-le-moi, si je suis jamais déraisonnable comme hier.
–Mais tu voulais savoir.
–Rien, je ne demande rien; je veux tâcher, moi aussi, d’avoir du caractère, et je vous promets de ne jamais vous questionner sur ce que vous croyez devoir me taire.»
V.
Table des matières
Tante Paule ne fit pas d’objection lorsque, après la cérémonie funèbre du lendemain, grand-père nous ramena l’Espagnole. Andrésita était à bout de ses forces physiques et morales; on dut la soutenir pour monter l’escalier, et il n’y avait plus à craindre cette fois qu’elle quittât la chambre jaune, puisqu’il fallut l’aide de Marion pour lui ôter ses vêtements de deuil et la mettre au lit.
On avait beau me dire qu’elle avait besoin d’un repos absolu; je trouvais, de loin en loin, des prétextes pour monter au premier étage. J’entrais dans sa chambre sur la pointe du pied; je m’approchais du lit, je me penchais vers elle, et presque chaque fois je rencontrais son regard, non plus brillant et un peu égaré, mais terni et vague. Je n’étais pas certaine qu’elle m’aperçût. Je n’osais lui parler la première; je me bornais à mettre un moment ma main sur la main brûlante d’Anclrésita gisant sur le couvre-pieds et je me retirais sans bruit.
«Cette fille est bien malade, elle ne veut rien prendre,» nous dit Marion après nous avoir servi le dessert du souper. «Ce n’est pas d’un potage qu’elle a besoin, mais d’une ordonnance de M. Léris.
–Vous n’aurez pas su vous faire comprendre d’elle,» lui répondis-je. «Je vous avais d’ailleurs prévenue, Marion, que c’était moi qui voulais lui apporter à manger. Pourquoi vous en êtes-vous chargée à ma place?
–Parce que je le lui ai commandé,» dit tante Paule. «Cette étrangère a la fièvre; elle couve peut-être une maladie dangereuse, et toi, qui es jeune, tu ne dois pas être exposée à la gagner.»
Je me hâtai d’apprendre à mes parents que cette crainte ne devait plus m’empêcher d’approcher du lit d’Andrésita, puisque je lui avais fait au moins six visites furtives dans la journée. S’il en pouvait résulter du mal pour moi, il était tout produit déjà. Je n’avais donc rien à risquer en retournant auprès de l’Espagnole.
Grand-père me dit, d’un ton contraint, mais sans colère:
«Tu as eu tort de t’exposer, d’inquiéter ainsi tante Paule; mais ton raisonnement est juste, tu n’as plus rien à risquer en voyant Andrésita. Va donc l’engager à prendre quelque chose. Si elle persiste à refuser, j’irai chercher le docteur.»
C’était bien comme je l’avais pensé. Marion n’avait pas su se faire entendre d’Andrésita. Je fus plus heureuse. L’Espagnole se laissa soulever par moi sur ses oreillers et accepta ce que je lui apportais. Il est vrai que je m’étais souvenue du moyen qui m’avait réussi le premier soir. A son premier refus, j’avais opposé le chagrin qu’elle me causerait en me renvoyant comme Marion.
«Merci,» me dit-elle quand elle eut fini, «merci, Mademoiselle. Ne croyez pas que ce soit par caprice que j’accepte de vous ce que j’ai fait remporter par votre servante. C’est que j’ai pensé d’abord qu’il ne valait plus la peine de me soutenir. A qui suis-je utile au monde? Qu’y ferais-je maintenant?. Puis, quand je vous ai vue venir vous-même, je me suis trouvée ingrate envers les gens de cette maison. Je vous remercie de m’avoir obligée à manger. Il faut bien que je reprenne des forces pour quitter cette chambre. Je suis confuse de l’habiter; elle est beaucoup trop belle pour une fille de ma condition. Je dois me montrer reconnaissante en vous débarrassant le plus tôt possible de la charge d’une étrangère.
–Ne pensez point à cela,» lui dis-je, «mais à bien dormir cette nuit et à vous rétablir.»
J’arrangeai ses couvertures, ses oreillers, et, tout émue de l’isolement, de la détresse morale de cette pauvre créature, je baisai ses paupières baissées. Elles ne se relevèrent pas, et j’aurais pu croire Andrésita endormie si, en me penchant une dernière fois à son chevet au moment de la quitter, je n’avais vu deux grosses larmes couler sur ses joues.
Je racontai fidèlement ce qui s’était passé, et il ne fut pas question ce soir-là d’aller chercher le docteur Léris.
Nul événement ne va dans une petite ville sans commentaires infinis. Grand-père se tenait et me tenait fort à part de ce genre de conversations qui consiste à juger, avec plus ou moins de justesse, les sentiments et les actes de tous ou de chacun. La plupart du temps enfermé avec moi pour mes études, il dédaignait et m’apprenait à ne pas estimer ces médisances qui sont le fonds commun des relations sociales loin des grands centres; mais il ne pouvait fermer sa porte aux amies de tante Paule. Ce fut d’elles que j’appris, à l’occasion de l’événement de la semaine, ce qu’on pensait généralement à Montserrou, du baron Roger de Capmont.
A peu d’exceptions près, la noblesse de l’Ariège n’est pas riche, et la famille des Capmont ne pouvait être classée parmi le petit nombre des favorisés de la fortune. Une grande étendue de terres, mais peu productives, tenant tout le revers nord de la montagne, du mont Serrou, à l’abri duquel notre petite ville s’est posée au midi et dont elle porte le nom, constituait le domaine de cette famille. Tout en haut, à la crête de la montagne, mais caché du côté de la ville par un plateau couronné de pins, s’élevait le château des Effraies qui occupait ainsi la tête (cap, en patois) du mont, situation d’où provenait sans doute le nom de l’ancicnne baronnie.
Ce castel, fort original en perspective avec ses trois tours rondes et sa quatrième à cinq pans, faisant face aux riches vallées ouvertes sur le Languedoc, était planté sur son rocher comme un nid de vautour ou d’effraie, planant de haut sur les proies du plat pays. Il courait encore une tradition sur les péages plus ou moins réguliers que les Capmont du moyen âge faisaient subir aux marchands qui traversaient leur vallée, allant de Toulouse, la métropole de tout le Midi, aux marchés de Béarn ou de Navarre. Mais tout n’était pas sans gloire dans les souvenirs de cette famille. Un Bernard de Capmont, lieutenant de Gaston de Foix, cet héroïque général de Louis XII en Italie, avait monté des premiers à l’assaut de Brescia, pieds nus, après avoir jeté ses bottes à éperons de chevalier, pour avoir vu tomber autour de lui ses hommes d’armes sur le terrain glissant des fossés. Le même Bernard, après s’être distingué à la bataille de Ravenne, était mort en défendant la vie de Gaston de Foix, ce héros de vingt-deux ans trop tôt enlevé à la France qui lui dut, dans les deux mois de sa carrière militaire, trois batailles gagnées et dix villes prises.
Mais ni ces beaux faits d’armes, ni la situation des Effraies, placées en sentinelle sur la première roche ariégeoise pour guetter les caravanes opulentes, n’avaient fondé la fortune des Capmont. Soit mauvais sort, soit travers de caractère, aucun d’eux n’avait réussi, soit à la cour sous l’ancien régime, ni sous le nouveau, dans aucune des carrières ouvertes aux gens de bon nom et d’éducation soignée.
Le grand-père du baron Roger avait langui de longues années dans un poste de second secrétaire d’ambassade à une cour de troisième ordre. Quand il eut désespéré d’avancer, il était revenu au vieux nid de famille et y avait employé ses dernières années à chasser du matin au soir. Dès que les arrêtés préfectoraux suspendaient au clou tous les fusils du département, il s’enfonçait dans le massif pyrénéen de l’Andorre courant après les émotions d’une poursuite à l’ours ou à l’isard.
Son fils, Gaston de Capmont, brillant officier que grand-père avait beaucoup connu, avait dû interrompre sa carrière militaire à cause d’un duel fâcheux, et il s’était retiré aux Effraies peu après l’époque où l’on rapporta de Vic-Dessos le corps mutilé du vieux baron, tué en sautant d’un rocher à l’autre pour suivre un isard. D’humeur moins aventureuse, le baron Gaston se mit en tête d’amender ses terres, fort négligées jusque-là. Il procéda scientifiqucment, acheta force livres pour apprendre à connaître la nature du sol, afin de lui confier les cultures propres à y prospérer mieux que les maigres récoltes dues à la routine de ses métayers.
Ces études préliminaires eurent un résultat inattendu. Le baron ne s’inquiéta plus des revenus qu’il pensait tirer de son fonds, mais du capital qu’il crut enfoui dans son tréfonds sous forme de minerai de fer et d’étain. Un ingénieur qu’il fit venir de Toulouse, pour s’assurer si sa science de nouvel aloi l’abusait, le confirma dans sa persuasion, et dès ce moment il employa la plus grande partie de ses revenus à creuser des puits de mine. Il vendit même, pièce à pièce, les terres qu’il possédait dans la vallée afin de subvenir aux frais coûteux de ses recherches. Elles commençaient à donner quelques résultats quand le baron mourut dans un voyage en Angleterre où il allait raccoler des ouvriers mineurs plus au fait de ce genre de travaux que les puisatiers de notre pays.
On avait beaucoup parlé dans le temps, à Montserrou, des mines de M. de Capmont. Les gens du peuple, qui dorent d’un voile de légende les choses qu’ils ne comprennent pas,– étaient persuadés que le baron cherchait un trésor enfoui par un de ses ancêtres au temps de la Révolution et dont il ne connaissait la place qu’imparfaitement. Ils hochaient la tête quand on leur parlait d’un gisement de minerai. Sachant calculer, et d’un pays où l’argent vaut trois fois ce qu’il vaut à Paris, ils répondaient que tant de journées d’ouvriers employées à creuser ces puits qu’on abandonnait l’un après l’autre ne pourraient être payées par des blocs de minerai gros comme des maisons, au prix où se vendait le fer. Quant aux bourgeois de Montserrou, ils disaient que le baron Gaston avait «une manie creusante» comme son père avait eu «une manie chassante». Les plaisants assuraient qu’il faisait simplement un tunnel pour venir à la ville tout droit, à travers le mont Serrou, afin de n’avoir pas à le contourner par la route, et ils fixaient d’avance le chiffre de l’indemnité à laquelle aurait droit le propriétaire du versant méridional sur la terre duquel s’ouvrirait la sortie du tunnel.
Il ne fut plus question de visites d’ingénieurs, de sondages ni de puits dès que le baron Roger fut entré en possession de son patrimoine, diminué par ces expériences. Il avait été jusque-là tenu de court par son père qui lésinait sur toute dépense, sauf celles que nécessitait son entreprise. A Toulouse, où il avait fait son droit, à Paris où il était entré au ministère des affaires étrangères pour son apprentissage de diplomate, le baron Roger avait mené une existence médiocre, peu de son goût.
Un héritage qu’il recueillit d’une parente éloignée presque au moment où il était devenu propriétaire des Effraies lui permit une revanche de ses années de gêne. Il fit un voyage en Orient, ne parut plus dans l’Ariège qu’à la saison de la chasse, et en joyeuse, nombreuse compagnie. Mais l’opinion courante à Montserrou était que cette opulence avait pris le capital pour un revenu, et l’on était persuadé qu’il ne restait rien au baron Roger de l’héritage de sa tante. Ses longs séjours aux Effraies le prouvaient, et aussi la diminution de son train de maison. Il devait en être réduit à ce qu’il tirait de ses terres, et c’était sans doute la somme nécessaire à ses cinq mois d’existence parisienne, puisqu’il ne payait pas ses dettes à Montserrou. Ses fournisseurs se vengeaient de n’oser refuser leurs services aux Effraies, en se plaignant à tout venant de ne pouvoir jamais obtenir un règlement du château.
Cet état de choses était commenté devant moi par Mme Léris, la femme du docteur, et par tante Paule qui ne haïssait pas de savoir à quoi s’en tenir sur les affaires des gens du pays. Ce n’était pas chez elle malice ou besoin d’épiloguer le prochain, mais pur désœuvrement d’esprit. Moi, je tirais les points de ma tapisserie et je ne perdais pas un mot de leur conversation.
Ce n’est pas que M. de Capmont m’intéressât beaucoup par lui-même. Je lui trouvais l’air hautain, et sa moustache retroussée, ébouriffée, m’intimidait; mais j’aimais beaucoup les Effraies, si haut perchées sur leur roc, et ce Bernard de Capmont dont j’avais lu la mort glorieuse dans nos vieilles annales m’intéressait à sa famille. Puis, cet aïeul tombé dans un gave des Pyrénées, ce père découvrant sous ses terres pierreuses un trésor qu’il n’était point parvenu à en arracher, ces deux existences qui ne finissaient pas platement, comme tant d’autres, avaient quelque chose d’émouvant pour moi.
Je fus attristée quand Mme Léris termina son bilan de la situation du baron Roger en disant:
«Il sera forcé tôt ou tard de mettre les Effraies en vente, et qui se souciera de les lui acheter? Personne du pays. De ce côté du mont Serrou, les terres sont d’excellente qualité. Sur l’autre versant, c’est tout cailloux. Je garantis le baron ruiné de fond en comble d’ici à peu de temps, à moins qu’il ne trouve à épouser quelque grosse héritière.
–Pas dans l’Ariège toujours; il ne s’en trouve guère,» répondit tante Paule.
Elles passèrent en revue les quelques fortunes notables du département, et elles s’occupaient d’une union sortable pour M. de Capmont lorsque la personne qu’elles prenaient ainsi la peine de marier fit au salon une entrée imprévue qui coupa court à ces entreprises matrimoniales.
Le baron Roger venait solliciter un entretien de mon grand-père, qui arriva presque aussitôt par la porte-fenêtre du jardin, Marion étant allée le prévenir de cette visite. Mme Léris prit congé d’un air qui prouvait qu’elle faisait un dur sacrifice aux convenances en quittant la place, et moi, qui comptais l’imiter, je fus retenue un instant, le nez sur mon métier, par la nécessité de dissimuler un fou rire dont j’avais été saisie en voyant arriver le baron Roger juste à temps pour remercier ces dames de la peine qu’elles prenaient de lui chercher une femme.
«Je ne me pardonnerais pas de vous déranger, Mademoiselle,» me dit M. de Capmont quand je fus redevenue assez maîtresse de moi pour me lever, et couvrir mon métier de sa toile verte afin de m’en aller. «Si c’est ma visite qui vous fait fuir, ce ne sera point sans protestation de ma part. Je n’ai rien à dire à M. Semalens que vous ne puissiez entendre, Mesdames. Ce ne serait pas me traiter en voisin que d’user de tant de cérémonie, et je tiendrai pour une grâce que vous me ferez votre présence ici.
–Tu peux rester,» me dit grand-père.
Il s’abstint de confirmer de la même façon les droits de tante Paule à ne pas quitter son siège. C’eût été oiseux. Depuis l’entrée du baron Roger, elle s’était carrée dans sa bergère en personne qui se sent chez elle et qui défie qu’on l’en chasse. Elle était un peu curieuse, cette chère tante Paule, des faits et gestes du châtelain des Effraies, et, s’il faut l’avouer, je n’étais pas fâchée pour ma part d’apprendre ce que venait faire chez le juge de paix de Montserrou le descendant de mon grand ami Bernard de Capmont.
VI.
Table des matières
L’entretien débuta par les actions de grâce que devait M. de Capmont à grand-père, pour son intervention bienveillante dans le triste événement des Effraies. Après les avoir offertes en quelques phrases aussi bien tournées que si elles eussent été méditées, le baron Roger ajouta:
«Cet accident m’a gâté pour cette année ma villégiature dans ce pays; j’ai demandé l’hospitalité à un de mes amis du Poitou, et je vais partir le plus tôt possible. Mais il–me reste un devoir à remplir, pour l’accomplissement duquel j’ai besoin de votre concours, monsieur Semalens. J’ai appris que vous avez eu la charité de retirer chez vous la nièce de cet Espagnol. Je ne suis ni légalement ni moralement responsable du malheur arrivé chez moi; mais, comme c’est dans ma maison, à mon foyer qu’il est survenu, je me crois obligé, par délicatesse, d’en atténuer l’effet matériel pour cette pauvre fille. Son oncle gagnait son pain. Je ne veux pas qu’elle soit forcée de mendier pour regagner l’Espagne. Je regrette que l’état de ma fortune ne me permette pas de faire mieux; mais voici sous cette enveloppe, que vous aurez la bonté de lui remettre, une somme suffisante pour son voyage et pour quelque temps d’existence. Je sais comment on vit dans le nord de l’Espagne, et un billet de mille francs y mène loin une personne du peuple.
–Je n’ai pas le droit d’accepter ce don sans avoir consulté Andrésita,» répondit grand-père en repoussant de la main l’enveloppe que lui tendait M. de Capmont. «Vous savez l’obstination qu’elle a mise à ne vous rien devoir, et comment j’ai dû vous empêcher de prendre sur vous aucune dépense. Je doute qu’elle accueille mieux cette dernière générosité.»
Le baron Roger se leva par un mouvement de dépit.
«Mais c’est révoltant,» s’écria-t-il, «de voir les meilleurs élans de cœur repoussés par l’orgueil farouche de cette créature. Vous avez de l’influence sur elle, Monsieur. Vous saurez lui démontrer qu’elle peut accepter cet argent, et qu’elle le doit, ne serait-ce que pour m’alléger du poids de contrariétés, de dégoûts que cette histoire fait peser sur moi.
–Voulez-vous la voir vous-même?» reprit grand-père. «Vous serez plus apte que moi à lui exposer ce point de vue spécial.»
M. de Capmont parut peu désireux d’une entrevue avec Andrésita.
«Je sais mal l’espagnol,» dit-il d’un ton embarrassé; «je craindrais aussi que ma vue ne fût désagréable à cette fille et ne la fit s’obstiner dans un refus que je prendrais pour un affront. J’ai plus de confiance dans votre ascendant sur elle. Il est impossible qu’elle ne se rende pas à vos injonctions. Vous avez tant fait en sa faveur qu’elle vous doit toute obéissance.»
M. de Capmont posa sur la table voisine l’enveloppe qu’il tenait toujours à la main, et, après avoir salué tante Paule, il prenait congé avec force protestations cordiales, quand grand-père le retint.
«Non, Monsieur,» lui dit-il, «cette affaire doit être réglée avant votre départ. Je ne saurais rester dépositaire d’une somme que je ne suis pas certain de faire accepter. Anna, va trouver Andrésita. Dis-lui que je la demande, que M. de Capmont est ici et désire lui parler devant moi.»
Je demandai: «Si elle m’interroge, dois-je m’en tenir à cette commission sommaire, ou puis-je lui faire pressentir ce dont il s’agit?»
Grand-père se prit à réfléchir. J’étais débout près de lui et je regardais M. de Capmont qui mordait le coin de sa moustache en écoutant tante Paule. Elle se confondait en compliments sur la générosité de notre visiteur et lui prédisait la reconnaissance d’Andrésita.
Malgré moi, je hochai la tête, et même, sans trop de respect je me mis à rire de la naïveté de ma bonne tante. Elle connaissait bien peu l’Espagnole en la croyant capable d’accepter quelque chose de M. de Capmont. Andrésita ne prononçait jamais le nom du châtelain des Effraies sans faire un signe de croix accompagné de la prière suivante:
«Mon Dieu! délivrez-moi de la tentation de la haine.»
Je ne trouvais point ce penchant très sensé; il y avait quelque chose de superstitieux dans l’horreur qu’Andrésita ressentait pour tout ce qui lui rappelait les Effraies; mais elle était excusable, même dans cette exagération.
Tante Paule ne remarqua pas ma protestation muette; mais M. de Capmont s’en aperçut; nos regards se croisèrent involontairement de ma part, juste au moment où je riais tout bas. Il me dit d’un ton gracieux et sans se douter, certes, de l’effet qu’il allait produire:
«Vous riez, Mademoiselle, vous vous moquez un peu du rôle assez piteux que je joue en ce moment. Oh! ne vous excusez pas. J’en rirais moi-même s’il était tenu par un autre. Et puis, c’est un droit qu’ont mesdemoiselles Desbray de taquiner leurs amis. Quand vous riez vous ressemblez, d’une manière surprenante, à mademoiselle votre sœur.»
Ma sœur! J’avais donc une sœur? Cette révélation faisait partie du secret que grand-père tenait à me cacher et que tante Paule gardait à regret; car, à ce mot de M. de Capmonn, ma tante regarda grand-père et fit un mouvement de tête. Geste et regards étaient expressifs et disaient aussi distinctement qu’une longue phrase:
«Quand je vous soutenais que le hasard de la première indiscrétion venue mettrait Anna au courant de sa situation!»
Grand-père sortit de ses réflexions par un soubresaut sur son fauteuil au dernier mot de M. de Capmont, et nous devions avoir tous les trois des figures bien extraordinaires, puisque notre visiteur devina qu’il avait commis une bévue. Avec l’aisance d’un homme du monde, habile à tirer son chariot d’un pas embourbé, il se jeta dans un éloge du panneau de tapisserie que je brodais.
«Va, mon enfant,» me dit grand-père d’une voix altérée; «agis avec Andrésita selon la disposition où tu la trouveras, et envoie-nous-la si tu peux.»
Les termes de cet ordre m’indiquaient qu’il n’était pas utile que je reparusse au salon. Je sortis si troublée que je m’assis sur un coffre du vestibule pour respirer un instant.
Une sœur! j’avais une sœur! Le cœur me battait à cette idée. Mais alors mon père s’était remarié, et, s’il objectait ma faible santé pour me laisser dans le Midi, c’est qu’il ne m’aimait point, c’est que toute sa tendresse était vouée à sa seconde fille, à cette rieuse qui «taquinait ses amis». Et voilà le secret que grand-père me cachait pour m’éviter un chagrin.
Je lui ressemblais pourtant, à cette sœur: M. de Capmont l’avait affirmé, et non point par complaisance, ainsi qu’on le fait souvent. Donc, je ressemblais à mon père, puisque ma sœur et moi nous étions de mères différentes. Cette dernière réflexion m’ouvrit un ordre nouveau de conjectures. J’avais entendu parler dans le pays, comme cause de désunion dans les familles, de difficultés entre belles-mères et enfants du premier lit. Tante Paule ne manquait pas, dans ces occasions, de jeter tout le blâme sur les marâtres. Je savais désormais où elle puisait cette amertume, si peu conforme à son caractère. Elle pensait à ma belle-mère m’exilant du foyer paternel.
Oui, ce devait être là le fond de la situation. On n’a jamais le droit d’accuser son père. Le mien avait dû préférer me tenir éloignée de lui plutôt que de m’exposer à être malheureuse avec sa seconde femme. C’était là une preuve d’affection, après tout. Mais ma sœur, pourquoi m’avoir privée de connaître ma sœur? Je l’aurais tant aimée, moi qui n’avais jamais eu de jeunes amies! Elle était rieuse; c’était tout ce que je savais d’elle. J’ignorais même son nom. Oh! tante Paule me le dirait.
Mais il faudrait pour cela le lui demander, et tout à coup je me souvins d’avoir dit à grand-père: «Je vous promets de ne jamais vous questionner sur ce que vous croyez devoir me taire.»
Je serais restée encore longtemps perdue dans cet orage d’idées qui se heurtaient en moi, si Marion n’eût passé dans le vestibule et ne se fût étonnée de me voir toute pâle, les mains jetées en avant sur mes genoux, les yeux perdus dans un vague où je cherchais à me figurer les traits de cette rieuse qui me ressemblait et qui était ma sœur.
«Non, je ne suis pas malade,» répondis-je à Marion..
Mais son arrivée avait fait s’enfuir mon rêve et m’avait rappelé Andrésita.
Je trouvai l’Espagnole à la cuisine, assise sur un des bancs qui garnissent l’intérieur des hautes cheminées en usage dans nos pays. Le feu ne s’y éteint jamais; il n’occupe que l’espace circonscrit par la plaque de fonte à personnages dont les bas-reliefs s’accusent ou s’atténuent selon que s’élève ou rampe à terre la flamme capricieuse. Le foyer n’est ardent qu’au moment où la préparation des mets l’exige; hors la nécessité d’obtenir de la braise pour le fourneau, de faire bouillir la marmite ou d’activer le rôti, on ne met sur les chenets que deux bûches qui se croisent par le bout et qui brûlent, lentement, sur un tas de braise rose, ouatée de cendres gris clair.
Andrésita devait avoir encore un peu de fièvre pour préférer, au mois d’août, ce coin de feu au grand air du jardin. Elle tricotait le bas de Marion et se leva dès qu’elle me vit entrer. Depuis qu’elle avait pu quitter le lit, elle avait pris avec nous tous, dans toute son humilité, le rôle d’hôte «pour l’amour de Dieu», suivant son expression.
Je lui transmis la commission dont j’étais chargée. Elle retomba sur son banc et fut un moment avant de me demander:
«M. Semalens me commande-t-il d’aller au salon? Si son ordre est formel, il faudra bien lui obéir. Mais, il m’en coûte, allez, Mademoiselle.»
Je la vis si bouleversée à l’idée de voir M. de Capmont que je ne crus pas dépasser ma mission en l’instruisant de tout, et je lui attestai que grand-père ne comptait pas peser sur sa décision.
«Alors, je reste dans mon coin,» me dit-elle. «Je pensais bien que M. Semalens ne pouvait me conseiller une lâcheté. Recevoir le prix du sang! mieux vaudrait m’en retourner en Espagne en mangeant l’herbe des chemins. M’en retourner! Ah! si j’osais vous avouer, Mademoiselle, quel rêve je faisais là, les pieds dans les cendres, quand vous êtes venue me rappeler la réalité!–La réalité, c’est cet homme qui m’insulte de son argent, c’est la poussière des grands chemins qui attend mes pieds, c’est la rencontre des chiens perdus qui sont mes pareils, mes égaux.– Savez-vous ce que je rêvais en tricotant? Je me figurais n’avoir plus à partir d’ici. Je parlais de chiens perdus. Est-ce qu’il n’arrive pas que de bonnes gens les recueillent, leur donnent la soupe et l’abri? Que me faudrait-il davantage? Ah! Mademoiselle, dites-moi, est-ce que vous n’auriez pas besoin d’une seconde servante?»
VII.
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Marion n’entendit pas malice à l’obligeance d’Andrésita qui voulut, le soir même, l’aider à servir le souper et qui s’en acquitta sans maladresse. J’étais seule à comprendre ce que signifiait l’empressement de l’Espagnole. Chacun de ses mouvements me disait:
«Vous voyez que je saurai me rendre utile. Vous en serez mieux disposée à tenir votre promesse de soutenir ma requête.»
J’avais obéi à un mouvement de sympathie en promettant à Andrésita de l’aider à ne pas nous quitter, sans réfléchir combien il me serait difficile d’y réussir.
Notre maison aurait certes été assez grande pour comporter une domesticité plus nombreuse. Mais Marion suffisait à nous servir, grâce à son activité, grâce aussi au peu de complication des ménages provinciaux et à la rareté de nos réceptions. Sauf le salon et le cabinet de grand-père, qui gardaient un vieux luxe soigneusement entretenu, le reste de la maison était meublé simplement. Je faisais ma chambre moi-même, depuis le temps où l’on m’avait trouvée assez grande pour manœuvrer un balai, et l’on ne m’exemptait de cette obligation que dans les cas bien prouvés d’indisposition grave. Tante Paule tenait pour un article essentiel de toute bonne éducation cette tâche qu’elle m’avait imposée. Je m’en acquittais, sans goût fanatique pour le ménage; je lui préférais mes études: mais enfin je commençais machinalement ma journée par un rangement scrupuleux, pour en être quitte d’abord, pour n’être pas grondée ensuite, enfin parce que je m’apercevais que c’était alléger d’autant la tâche de notre vieille Marion.
Aux changements de saison où l’on remplace les tentures d’hiver par celles d’été, aux époques de lessive, enfin quand arrivait la date d’un de ces grands tracas de ménage où l’on se surmène, tante Paule se plaignait d’être fatiguée et grand-père lui disait:
«Que ne prenez-vous des gens pour vous aider?»
Elle répondait invariablement:
«Mon père, pourquoi ne faites-vous pas construire, au bas du jardin, cette serre dont vous nous parlez depuis dix ans?»
Grand-père comprenait, et moi aussi: c’est que nous n’étions pas riches, même pour Montserrou. Grand-père avait le goût des fleurs, des beaux arbustes; il y avait au bas du jardin, à la limite de la prairie descendant à la rivière, un coin bien abrité au midi où il projetait d’élever une serre pour ses plantes du tropique qui souffraient l’hiver de n’avoir pas assez de jour sous le hangar fermé. Que de fois nous avions raisonné du plan de cette serre! Je la voulais ronde, en kiosque. Grand-père se récriait, ce modèle étant des plus chers. Mais, ronde ou carrée, ou bien modestement adossée au mur, la serre n’était jamais qu’en projet. Grand-père en était donc réduit à se priver d’une fantaisie, utile en quelque sorte, et moi, pour laquelle on dépensait tant, j’allais lui demander d’augmenter les charges de sa maison en gardant Andrésita.
Mes parents, en effet, si stricts dans leurs habitudes d’économie, ne comptaient pas dès qu’il s’agissait de mon instruction. Livres, musique, journaux propres aux lectures en famille arrivaient incessamment de Paris à notre adresse. Dès que grand-père voyait l’annonce de quelque nouvel ouvrage qu’il me supposait utile, il ne s’inquiétait pas du prix; il avait hâte de le faire venir, pour le lire d’abord et me le confier ensuite.
Évidemment, je leur coûtais beaucoup. Voilà pourquoi la serre n’était jamais construite et pourquoi tante Paule portait toujours la même robe. Comment pourrais-je raisonnablement leur demander de prendre une seconde servante, dût-elle n’avoir pas d’exigence au sujet de ses gages?
Voilà ce que je pensais pendant le souper, n’osant regarder Andrésita lorsque je la voyais en face de moi, derrière la chaise de tante Paule, épiant les occasions de la servir. Voilà ce qui m’attristait encore lorsque nous fûmes installés au salon. J’étais préoccupée de mon entrée en matière et de la déception probable qu’il faudrait infliger à la pauvre Andrésita, lorsque grand-père me dit:
«Quelle singulière figure tu nous fais ce soir, Anna! On dirait que tu boudes. A qui en as-tu donc?»
Je compris au ton de grand-père, encore mieux qu’à ses paroles, à quelle cause il attribuait mon silence. Il me croyait absorbée dans la révélation qui m’avait été faite. Il ignorait que j’en eusse été distraite par l’humble requête de l’Espagnole.
J’allai m’asseoir à ses pieds sur un tabouret et je lui répondis:
«Je pensais à Andrésita, à une grâce que je voudrais obtenir de vous pour elle.
–Bien vrai?» dit-il en relevant mon menton dans sa main pour voir mon visage. «Tu ne mentirais pas niaisement. C’est à Andrésita que tu as pensé tout le temps du souper?
–C’est à elle.
–Et c’est seulement à son sujet que tu as à me parler?»
Grand-père professait la religion des engagements. Il m’avait souvent dit que l’on ne peut avoir nulle confiance en qui se déjuge en reniant sa parole, et que ce fait ne provient que d’une âme lâche. Il exigeait de moi une sincérité absolue, indulgent aux torts avoués, sévère aux fautes que je tentais de lui cacher. Je vis que j’allais perdre dans son estime, et peut-être inutilement, si je revenais sur la promesse que je lui avais faite, et je lui répondis en le regardant bien en face, comme il l’exigeait en toute explication entre nous:
«C’est d’Andrésita seule que j’ai à vous parler. Vous savez aussi bien que moi que je n’ai pas à vous entretenir d’autres sujets que je me suis interdits.»
Ah! ces mots me coûtèrent à prononcer. J’eus à l’instant ma récompense. Grand-père m’embrassa deux fois:
«Je suis content de toi,» me dit-il en serrant mon front dans ses deux mains qui tremblaient d’émotion. «Quoi que tu veuilles pour Andrésita, je te l’accorde. Ne me dis pas ce que c’est; cela me distrairait. J’ai besoin d’un peu de musique.»
Il prit son violon, j’allai me mettre au piano et nous jouâmes la première sonate de Mozart (op.8). Le premier mouvement en est si rapide que je ne pus penser qu’à mes notes; mais j’eus des distractions pendant l’andante. Je perdis deux fois la mesure; il fallut le recommencer. Cet andante mélancolique où la mélodie s’élevait comme une plainte et retombait épuisée sur un fond de basses inflexibles, était pour moi un adieu à cette sœur inconnue qui avait fait battre mon cœur. Mon cœur s’était élancé vers elle, et il lui fallait rester comprimé sous la rigueur de l’engagement qui me liait. Je ne saurais donc rien de ma sœur, et il me faudrait rêver à elle en secret aux moments où personne ne pourrait me demander: «A quoi penses-tu?»
J’allais attaquer l’allegro final lorsque grand-père posa son violon.
«Restons sur l’andante,» dit-il. «L’allegro est trop gai pour moi ce soir. Anna, je te rends ta parole. Tu peux nous questionner.
–Oh! je ne tiens à savoir qu’une chose,» m’écriai-je, «le nom de ma sœur.
–Elle s’appelle Benjamine, un vrai nom de circonstance,» dit tante Paule avec une âpreté jalouse.
«Elle s’appelle Amine,» dit grand-père gravement, «et je te prie, Anna, de n’écouter que moi quand il s’agira de te former une opinion sur ta famille. Rien qu’à l’animation de ta tante, tu peux juger pourquoi je n’ai pas voulu troubler ta jeunesse de préventions qui l’auraient assombrie. J’aurais préféré attendre encore quelques années la maturité de ton jugement pour t’exposer ta– situation; mais ne rien t’en apprendre après ce que t’a dit aujourd’hui M. de Capmont, serait t’ouvrir le champ des conjectures où l’on s’égare toujours. Tu rêverais à faux; ton cœur s’aigrirait à tort. Mieux vaut que tu saches à quoi t’en tenir.
«Ton père, mon enfant, est le fils d’un de mes amis de collège qui, n’ayant pas réussi dans l’industrie, alla faire du commerce dans une de nos colonies, à la Martinique. Là s’il ne réussit pas à gagner une grosse fortune, M. Desbray put du moins élever sa nombreuse famille et envoyer son fils ainé en France pour y faire son éducation. Il songea d’abord à le mettre dans un lycée de Paris; mais il craignit pour lui la tristesse des vacances dans les cours de récréation désertes, et cette langueur particulière aux élèves que des sorties chez un correspondant ami ne retrempent pas dans la vie familiale. Il préféra pour Félix le petit collège de Foix, où je pouvais le surveiller, le prendre chez moi tous les dimanches, lui tenir lieu de père, en un mot.
«Je m’attendais à voir mon pupille, après ses deux épreuves de baccalauréat heureusement passées, choisir une des carrières libérales où M. Desbray s’était dit prêt à le soutenir de ses sacrifices quelques années encore. Je pensais qu’il irait étudier le droit ou la médecine, soit à Toulouse, soit à Paris. Mais les vues de Félix Desbray avaient changé. Il ne voulait pas quitter Foix; les lettres de la Martinique approuvaient cette décision, je dus l’aider par mes relations à faire son apprentissage financier chez un banquier de mes amis. Naturellement, il continua de fréquenter ma maison où il était reçu en intime, presque en fils, je puis le dire.
«Il avait à peine vingt-deux ans et sa position était encore très modique, lorsqu’il me surprit fort un jour en venant me demander la main de ma seconde fille. Il était autorisé par une lettre pressante de son père qui faisait appel à notre ancienne amitié et se disait heureux de la voir consacrée par l’inclination mutuelle de nos enfants.»
«Je n’avais jamais envisagé cette conséquence possible de ma mission de tutelle. Félix n’avait que trois ans de plus que ma fille Marceline; j’avais assisté cent fois à leurs taquineries; je n’aurais jamais cru que ces relations quasi fraternelles dussent aboutir à un réel amour. Enfin, je trouvais Félix trop jeune, pas assez mûr pour le sérieux du mariage.
Je dus céder. Tout le monde était contre moi, même Paule. Elle avait renoncé au mariage pour sa part, et n’en était que plus désireuse de contribuer au bonheur de Marceline qui était son enfant gâtée. Oui, Paule, c’est là un reproche que je t’adresse et dont je garde ma part. Depuis le jour où la mort de ma pauvre femme t’avait faite mère, de sœur ainée que tu étais, Marceline était devenue ton idole; tu lui avais prodigué tant de tendresses que tu la prédestinais à être déçue dans la vie si elle attendait d’autres que de nous un dévouement analogue. Mais j’ai été plus coupable que toi. J’aurais dû garder Marceline de cet excès de sensibilité qui nous touchait en elle, et développer davantage sa raison.
–Marceline était un ange,» s’écria tante Paule en se tournant vers le portrait de ma mère, «un ange dont le monde était indigne!
–Eh bien! oui,» reprit grand-père avec un soupir, «disons que ta mère, Anna, était de ces natures de sensitives trop délicates pour résister aux chocs de la vie. Je n’ai pas à reprocher à ton père un seul tort grave pendant les quinze mois qu’a duré leur union, souviens-toi bien de ceci. Mais ce mariage leur prouva que leur amour était une illusion de jeunesse et que leur inexpérience les avait trompés quand ils s’étaient crus faits l’un pour l’autre. Caractères, goûts, manière de juger les moindres choses, tout différait en eux. Ils se faisaient souffrir l’un l’autre sans le vouloir. Ils mettaient à leurs dissentiments cette véhémence de la première jeunesse qui croirait s’avilir en cédant quand elle suppose qu’elle a la raison de son côté. Que te dirais-je davantage, mon enfant? Ta mère était naturellement frêle de santé. Peu après ta naissance, elle se laissa glisser dans la mort. Il n’y a pas d’autres mots capables de mieux t’exprimer comment elle nous échappa, peu à peu, sans s’en douter, sans que nous y crussions nous-mêmes. Un soir, elle nous souriait encore en nous disant: «Je ne me doutais pas combien il est difficile de vivre. Vous m’aviez toujours portée dans vos bras, vous deux; vous m’avez posée à terre et je n’ai pas su marcher. J’apprendrai, je tâcherai d’apprendre.» Le lendemain matin, tout était fini.
«Ton père eut de vrais accès de désespoir. J’écrivis à la Martinique pour qu’on l’y réclamât. Je trouvais cet éloignement momentané une diversion utile à sa douleur. Moi-même, ma chère Anna, je fus brisé par ce cruel événement. Je donnai ma démission, je quittai la magistrature; je ne songeais qu’à me retirer ici pour essayer de faire vivre la frêle enfant que tu étais. Plus tard, en espérant que nous parviendrions à t’élever, je me reprochai de m’être retranché hors de tout devoir social à un âge où je pouvais encore avoir mon utilité, et je n’eus pas de peine alors, ne voulant pas quitter Montserrou, à y être nommé juge de paix.
«Un an après ta naissance,–il faut bien enfin te le dire, mon enfant,–ton père se remaria à la Martinique. C’est là le grand grief de tante Paule contre lui. J’aurais préféré moins de promptitude à s’engager dans une nouvelle union, mais je ne pouvais compter que Félix Desbray, resté veuf si jeune, porterait éternellement le deuil de ma fille. S’il y a faute en tout ceci, ma chère Anna, la responsabilité est partagée ainsi que dans la plupart des errements humains. J’y prends ma grande part de culpabilité. Mes efforts pour te rendre capable de soutenir les luttes de la vie ne sont qu’une réparation de ma négligence sur ce point à l’égard de ta mère. Tu as donc une sœur qui n’a que deux ans de moins que toi et tu la connaîtrais déjà, –car tu ne dois pas accuser ton père de l’avoir tenue éloignée de lui,–si je n’avais réclamé le droit de terminer ton éducation, puisque je l’avais commencée. Ton père n’est d’ailleurs revenu en France que depuis cinq ans. Tu sais que tu lui as longtemps adressé tes lettres à la Martinique.»
Je me risquai timidement à lui demander:
«Il n’est jamais revenu vous voir depuis son retour?
–Des affaires importantes le retiennent à Paris,» me dit grand-père avec un peu d’embarras. «Sa seconde femme était riche; c’était la fille unique d’un banquier. Ton père a fondé à Paris une maison de banque. et puis, s’il faut l’avouer, tante Paule ne l’aurait pas reçu avec plaisir. Moi-même, enfin, je l’ai prié de ne point paraître à Montserrou avant le moment où je devrai te rendre à lui. On sait dans le pays que ton père est retourné à la Martinique, qu’il s’y est remarié, et que c’est pour cela que nous ne parlons jamais de lui. S’il avait reparu, les langues se seraient donné carrière, il t’en serait revenu quelque chose, et c’est ce que je voulais éviter. Pour si bien calculées qu’elles aient été, mes précautions se sont trouvées inutiles. Il a suffi d’un mot prononcé par la seule personne de Montserrou qui ait des relations à Paris pour m’obliger à te parler de ta famille et.
–Ma famille? mais c’est vous deux,» m’écriai-je en jetant mes deux bras à droite et à gauche de manière à rapprocher grand-père et tante Paule qui se trouvèrent ainsi réunis sous mes baisers.»
VIII.
Table des matières
Les moindres affaires de ce monde ne sont jamais aussi simples qu’on se le figure, et le oui que grand-père avait cru pouvoir m’accorder sans restriction, au sujet d’Andrésita, ne fut plus aussi décisif quand je lui eus fait connaitre le but de ma requête. Il ne m’opposa pourtant aucune des raisons d’économie qui avaient été, dans mes conjectures, la seule objection possible au vœu de ma protégée; mais, tout en m’apprenant que les renseignements apportés par les réponses d’Espagne avaient accru son intérêt pour la pauvre fille, il ajouta qu’il ne se croyait pas le droit de l’attacher à mon service sans l’assentiment de mon père.
«Nous n’avons pas besoin, tante Paule et moi,» me dit-il, «d’augmenter notre personnel domestique, mais nous n’aurions pas négligé, d’ici à quelque temps, de prendre et de former une jeune servante pour pouvoir te la donner bien apprise au moment où tu quitteras la maison. Le cas particulier d’Andrésita te créera une sorte d’engagement avec elle dont je ne puis assumer la responsabilité. Garder chez soi cette fille sans famille, sans patrie, c’est une sorte d’adoption. On n’aura plus le droit de la renvoyer, à moins de torts criants. Soumets donc l’état de la question à ton père, qui décidera en dernier ressort.»
Mes lettres à mon père avaient été, jusque-là, très banales. Il était demeuré pour moi à l’état d’être abstrait; mon style restait guindé, glacé dans des formules respectueuses toutes les fois que je lui écrivais, c’est-à-dire deux fois par an, au1er janvier et pour le jour de sa fête. Ses réponses ne dépassaient jamais une dizaine de lignes. Il me félicitait de mes progrès, me remerciait de mes vœux, et c’était tout. Qu’aurions-nous trouvé de plus à nous dire, ne nous connaissant point?
Cette fois, mon style se dégela; d’abord, j’avais la cause d’Andrésita à gagner, puis aussi la mienne. Mon père avait dû me prendre jusque-là pour une petite sotte. J’y avais prêté. Quoique bien jeune encore, je comprenais maintenant le sentiment complexe qu’il éprouvait à mon égard. Je devais lui être une sorte de remords, un souvenir vivant du triste passé qu’il avait fui. Le récit qu’on m’avait fait de ce passé avait été délicatement ménagé; mais l’hostilité de tante Paule, n’étant plus obligée au silence, s’était donné carrière devant moi quand nous nous étions retrouvées en tête à tête.
Je savais donc que mon père, qui n’avait pu trouver le temps de venir embrasser sa fille ainée depuis son retour en France, aimait sa fille cadette à l’adoration et la faisait élever chez lui, parce qu’il n’avait pu se résoudre à s’en séparer un seul jour. Tante Paule avait appris, j’ignorais comment, cent détails sur cette tendresse paternelle qui contrastait avec l’indifférence dont j’étais l’objet..
Ces révélations ne me rendirent pas jalouse d’Amine, comme il aurait pu arriver si je n’avais appris à modifier, par le raisonnement, mes premières impressions. Ma sœur était née dans de meilleures conditions que moi, d’un mariage bien assorti où notre père avait trouvé et trouvait encore le bonheur, tandis que je ne lui rappelais que des souvenirs pénibles. J’avais grandi loin de lui, et il pouvait me croire prévenue contre ses sentiments par les parents chargés de m’élever. Il était naturel qu’il me préférât ma sœur; mais, puisqu’il l’aimait tant, il avait un vrai cœur de père. Me connaissant, il m’aurait aimée, moi aussi!
Je lui écrivis toute l’histoire d’Andrésita et je mis de la coquetterie filiale à la lui raconter de mon mieux. Pour la première fois, je ne fus plus une petite fille s’acquittant d’une corvée, et je cessai de recourir aux formules rebattues; mais l’élan qui couvrit de lignes serrées mes cinq premiers feuillets, s’arrêta au sixième au milieu d’une phrase qui allait amener malgré moi le nom d’Amine. Devais-je parler de ma. sœur, comme j’en avais le désir? Jamais mon père n’avait fait allusion à sa nouvelle famille dans ses réponses. Il ne s’y exprimait qu’en son nom personnel.
Questionner tante Paule sur ce scrupule eût été déchainer sa verve de récriminations. Elle avait déjà tourné en dérision ce nom d’Amine, que je trouvais si doux. Tout en persistant à le prononcer: Benjamine, elle m’avait appris qu’il était emprunté aux contes orientaux: les Mille et une Nuits, et que Mme Desbray se nommait Églé. Amine, Églé, ces noms peu usuels lui avaient servi de thème pour une diatribe violente contre les créoles et leurs ridicules, et je ne voulais pas l’exciter à, recommencer sur nouveaux frais.
Je n’osai pas davantage solliciter l’avis de grand-père. Je craignis de lui paraitre ingrate en me montrant si vite occupée de ma sœur. S’il s’était contenu dans son explication, tante Paule m’avait révélé tout ce que la tendresse la plus dévouée peut contenir de noble jalousie:
«Quand tu t’en iras à Paris,» m’avait-elle dit, «si tous ces gens-là te traitent bien, s’ils te font parader dans le monde, tu oublieras tes bons vieux parents de province qui ne sont pas brillants, eux! Mon père n’en dit rien; mais il a peur qu’ils ne t’accaparent, et voilà pourquoi il ne s’est pas prêté à un rapprochemént que M. Desbray aurait fait volontiers, par décence ou par politique.»
J’arrangeai donc ma phrase comme je pus, sans y faire mention d’Amine, et ce ne fut ni un petit travail de correction, ni un léger sacrifice. Quatre jours après, je reçus de Paris la lettre suivante:
«Ma chère Anna,
Ta lettre m’a causé une très agréable surprise et je ne saurais répondre négativement à rien de ce que tu me demanderais de cette façon. L’histoire de ta jeune Espagnole est touchante. Autour de moi, l’on en a été attendri. Prends cette fille à ton service. Aussi bien tu es en âge d’avoir une femme de chambre; mais, comme cette dépense ne saurait entrer en compte dans tes frais d’éducation, j’insère dans cette lettre un chèque destiné à payer la première année de gages d’Andrésita. Le surplus sera pour ta bourse de charité ou pour tes fantaisies.
J’espère n’avoir à m’occuper de loin que de ce budget de l’année courante. Je tiendrai religieusement à M. Semalens la promesse que je lui ai faite de te laisser à lui tout le temps nécessaire à ton éducation; mais je pense qu’elle sera bientôt terminée, et fort à son honneur, si j’en juge par ta lettre.
Mets aux pieds de tes bons parents mes respects les plus reconnaissants; ils gagneront à passer par ta bouche et se feront mieux accueillir. Adieu, ma chère Anna, je te remercie de m’avoir appris que je puis être fier de ma fille et qu’il me sera possible, à court délai, de lui prouver qu’elle a un père l’aimant tendrement.
FÉLIX DESBRAY.»
Un chèque de deux mille francs était joint à cette lettre, la plus vive, la meilleure que j’eusse jamais reçue de mon père. Mais ce qui me frappa d’abord, ce fut la périphrase sous laquelle il désignait ma belle-mère et Amine: autour de moi. C’était bien elles qu’il avait voulu mentionner sans oser les nommer. Cette réserve m’imposait une discrétion analogue. Il ne me serait donc possible de connaître ma nouvelle famille que lorsque je quitterais Montserrou. Mais ce ne devait pas être de sitôt, à en juger par l’exclamation de mon grand-père lorsqu’il eut parcouru la lettre que je lui tendais:
«Une éducation qui serait terminée à dix-sept ans!» s’écria-t-il; «mais je compte bien que tu ne me quitteras que lorsque tu auras passé ton examen de dix-huit ans et obtenu ensuite le brevet supérieur. Alors seulement on pourra parler d’une éducation complète.»
C’était renvoyer à bien loin mon départ pour Paris et aller au fond de la question la plus importante parmi celles dont traitait la lettre de mon père. Tante Paule se chargea de commenter les autres, et d’abord l’envoi de ce chèque dont elle fut choquée à plus d’un titre. Attribuer tant d’argent à mes fantaisies, n’était-ce pas vouloir m’induire en goûts dispendieux et fausser mes idées sur ma position dans le monde? Il était temps que je l’apprisse, ma fortune serait des plus modiques. Palommiers, ma propriété, ne produisait point par an une somme égale à celle que mon père m’envoyait par gloriole. Et quel besoin avais-je d’une femme de chambre? Par bonheur, Andrésita allait être sous ses ordres, et elle allait la former à la tenue complète d’un ménage et non à ce rôle d’habilleuse et de coiffeuse dont mon rang, pas plus que mes ressources pécuniaires, ne m’autorisait à sentir le besoin autour de moi.
Après ces émotions, tout rentra dans la paix accoutumée; mais il y avait en moi quelque chose de changé. Je ne me livrais plus à ces moments de langueur, à ces dernières échappées d’enfantillage qui retardaient autrefois mes études. J’en suivais maintenant la série avec ardeur. Je tendais à un but: je voulais connaître mon père et ma sœur. Je rêvais d’eux, et chaque effort dans mes travaux journaliers m’offrait pour récompense leur premier baiser. Un intérêt nouveau était entré dans ma vie. Montserrou n’était plus le monde entier pour moi. Quand mon regard se portait sur la plaine, il y suivait les longues files de peupliers qui bordaient la grande route à perte de vue. Ma pensée allait encore au delà, bien loin vers le nord, jusqu’à Paris où j’avais un père qui avait promis de m’aimer et une jeune sœur dont je me disais souvent à moi-même le nom tout bas.
IX.
Table des matières
Il ne faut jamais se promettre un bonheur complet à jour fixe. C’est s’exposer à ne pas même apprécier la part de joie qu’on aurait pu goûter, si l’on n’avait eu tant d’ambition que de prétendre à l’accomplissement de tous ses vœux.
Je m’étais fait d’avance une trop grande fête du jour où j’aurais passé avec succès mon examen supérieur. Grand-père devait me mener ce soir-là, pour la première fois, à l’Opéra, et en moi-même j’étais convaincue qu’un aussi grand événement de ma vie méritait d’être communiqué sans retard à mon père. Il ne pouvait pas y prendre un moins grand intérêt que tante Paule qui nous avait recommandé de lui télégraphier, le jour même, le bon ou le mauvais résultat de l’examen. Elle n’avait pas pu nous accompagner à Toulouse parce qu’elle surveillait les dernières récoltes d’octobre.
Grand-père était aussi joyeux que moi de mon brevet supérieur obtenu à dix-neuf ans et demi. C’était son œuvre, sa récompense, et il ne compta pas les mots du télégramme par lequel il apprenait notre succès à tante Paule. Qu’importait de dépasser le tarif des vingt mots? Il fallait qu’elle sût tout, le nombre de mes points d’admission, les éloges qu’on avait bien voulu me donner, et même comme nous avions couru pour qu’elle eût notre dépêche avant son souper.
«Il y a cinquante mots au moins,» dis-je à grand-père.
Il me répondit en riant:
«Cela prouve une fois de plus que la joie est babillarde. Paule sera si contente elle-même qu’elle ne plaindra pas la dépense pour cette fois.»
Il était tellement hors de sa gravité naturelle qu’il m’imposait moins que de coutume. Je pris confiance dans sa belle humeur. J’arrêtai son bras au moment où il allait tendre sa dépêche à l’employé et je lui dis:
«Est-ce que nous n’expédions pas un autre télégramme?
–Mais non. Auprès de qui voudrais-tu donc tambouriner ton triomphe?»
Cette question me déconcerta. Néanmoins je lui demandai:
«Est-ce qu’il n’intéresserait pas mon père?»
Il se tourna brusquement vers le guichet, donna, paya sa dépêche; puis nous sortimes du bureau télégraphique. Je pris son bras. Nous continuâmes notre chemin sous les arcades de la place du Capitole sans échanger un mot. Je n’osais ni lui adresser la parole, ni même lever la tête pour juger, à l’expression de sa physionomie, s’il était très fâché contre moi.
«Tu as donc bien hâte de nous quitter?» me dit-il enfin en serrant ma main sur sa poitrine par un mouvement de son bras.» Tu t’ennuies à Montserrou?»
Je voulus protester; il ne me le permit point et continua ainsi:
«Avertir ton père que ton examen est passé, c’est lui dire: «Venez donc me chercher. Je vous attends au plus vite.» Si je me suis donné la peine de t’instruire, mon enfant, j’ai peut-etre gagné que tu me donnes quelque temps de sursis, ne fût-ce que cet hiver. La Saint-Félix tombe le23juin. Si d’ici à ce jour de sa fête ton père ne revient pas de lui-même à cette question de ton dernier examen, ne lui en parle pas dans tes lettres. Veux-tu accorder ces huit mois à ton grand-père? y consens-tu de bon cœur?»
Je devais céder, et sans montrer qu’il m’en coûtait, sous peine d’être ingrate; mais ce fut la première déception de la journée. La turbulence des Toulousains, à l’époque des débuts annuels de la troupe d’opéra, se chargea de m’infliger la seconde.
On jouait ce soir-là les Huguenots. J’en connaissais la partition; c’était une des dernières que j’eusse lues. Entrant pour la première fois dans une salle de spectacle, je ne m’étonnai point de la surexcitation qui y régnait, même avant l’ouverture. On s’agitait beaucoup, on s’interpellait du parterre aux galeries supérieures. Je ne compris pas le mot que dit un de nos voisins du balcon à un autre jeune homme qui allait à son fauteuil et dont il serra la main au passage:
«Ce sera égayé ce soir. Ils n’auront qu’à se bien tenir.»
Ils, c’étaient les pauvres acteurs; le public se mettait d’avance en état de les houspiller par sa gaieté en échangeant des lazzi et en trépignant pour réclamer le lever du rideau. Le chef d’orchestre marcha vers son pupitre, regarda un instant la salle, secoua ses oreilles, ouvrit la partition d’un mouvement nerveux et brandit son archet comme une épée de combat.
Rien de tout cela ne m’avertissait de l’abominable charivari auquel j’allais assister. Le premier acte se passa sans trop d’encombre, sauf des ricanements au milieu du grand air deMarcel et des rires ironiques à l’entrée du page, dont un spectateur du paradis couvrit le récitatif en le chantant lui-même à la tierce, d’une voix assurément plus belle que celle de l’actrice chargée de ce rôle. Il y eut un moment de tumulte. Des agents voulurent expulser cet artiste que la direction n’avait pas chargé de donner de la voix dans les combles; mais le parterre entier et même beaucoup de spectateurs des loges protestèrent en criant:
«Assis! assis! Bravo à l’amateur!»
Pendant ce temps, sur la scène, le pauvre page tremblait sous son costume de satin, et quand il dut recommencer son récitatif pour permettre la réplique, ce fut d’une voix étranglée qui fit jaillir du milieu du parterre un chant de coq enroué tout à fait naturel et bien en situation.
Je n’avais pas l’idée d’un opéra joué de cette façon avec la collaboration du public. J’étais ahurie. Mes yeux allaient de la scène à la salle; je croyais la moitié des spectateurs à demi fous. Je leur en voulais de me gâter mon plaisir. Ils ne me permettaient pas de m’abandonner à l’illusion qui est le plus grand charme des représentations théâtrales.
Avant d’en avoir l’explication à l’entr’acte, j’avais compris que la bataille était engagée entre le public et les artistes. Qui l’emporterait? Ces derniers vaincraient-ils à force de talent? C’était possible, après tout. Ceux qui avaient paru au premier acte ne manquaient pas de mérite; celui qui tenait le rôle de Raoul s’était attiré des bravos de bon aloi, et la basse, Marcel, avait fini par donner des éclats de voix d’une telle autorité que les ricaneurs s’étaient tus. Ils avaient donc des chances en leur faveur, et grand-père me disait avoir vu des représentations, mauvaises au début, finir sur un triomphe. Il suffit à ces populations du Midi, électrisées comme elles peuvent l’être par une preuve de vrai talent, il leur suffit parfois d’un air dit avec style, ou même d’une note donnée avec une vraie passion pour changer leur charivari en ovation. Ce phénomène pouvait se produire.
Mais le tapage du premier acte n’avait été qu’une simple entrée en matière à côté de l’orage qui gronda de tous les points de la salle dès que parut, au second acte, la reine Marguerite. Bravos et sifflets se croisaient, les uns partant des loges et des balcons, les autres susurrant, glapissant, se croisant en aigres fusées du parterre aux galeries supérieures. Il se fit un mouvement de houle au rez-de-chaussée, des chapeaux volaient en l’air. Je vis apparaître les képis des agents.
Le bruit était si violent que je ne percevais aucun des sons de l’orchestre, bien que les archets courussent encore sur les instruments à cordes, et que les doigts des musiciens remuassent sur les cuivres et les flûtes. A demi retourné, le chef d’orchestre battait la mesure au charivari de la salle. Son archet avait maintenant l’air d’un fouet, et j’espérais sans charité qu’il s’allongerait assez pour châtier les énergumènes qui m’empêchaient d’entendre mon premier opéra.
La reine Marguerite avait un vrai cœur de reine, capable de tenir tête à l’émeute. Elle s’avança vers la rampe, ouvrit la bouche. et elle parut commencer son grand air. Il m’en arrivait quelques notes de-ci de-là. Loin de désarmer ses détracteurs, cette intrépidité les exaspéra. Il se mit à pleuvoir sur la scène des objets divers, dont aucun n’était un bouquet à la cantatrice: programmes déchirés, restes d’oranges, casquettes que ne lançaient pas leurs propriétaires, mais des voisins gouailleurs ou d’opinions opposées.
Un monsieur, vêtu de noir, apparut près du premier portant et fit un geste. La reine Marguerite et les autres acteurs en scène reculèrent de quelques pas et la toile se déroula lentement.
«C’est fini,» me dit grand-père, «il faut partir.»
Dans la salle, nous étions peut-être les deux seules personnes restées assises jusque-là.
«Monsieur,» lui dit notre voisin,–celui qui avait auguré que la représentation serait égayée,–» il ne serait pas prudent à mademoiselle de quitter si vite sa place. On se bat dans les couloirs.»
Il se fit galamment notre guide lorsque la circulation eut été un peu rétablie par les soins des agents de police et des soldats requis pour mettre fin aux rixes dont le tumulte venait jusqu’à nous.
Ainsi finit cette journée où je n’eus ni la récompense de mon succès, qui m’avait été promise, ni celle que je m’étais crue en droit d’obtenir.
X.
Table des matières
Nous fîmes, cet automne-là, une série de visites aux familles que nous connaissions dans les villes voisines. On avait calculé d’avance que ce petit voyage circulaire durerait huit jours, et j’eus à m’étonner des soins inaccoutumés que tante Paule prit des toilettes que je devais emporter. Elle se contenta, pour son compte, de son éternelle robe de soie noire et de quelques rubans frais à ses fanchons de dentelles; mais, non contente des deux costumes qu’elle m’avait fait choisir, essayer à Toulouse, elle m’en confectionna deux autres avec l’aide d’Andrésita qui chiffonnait les étoffes à merveille et avait des doigts, un goût de fée.
En dépit des projets et des instructions de tante Paule, Andrésita n’était pas devenue une bonne ménagère depuis trois ans qu’elle était sous ses ordres; sans goût pour la cuisine, peu soigneuse au ménage, elle ne rachetait ces défauts que par son aptitude vraiment remarquable pour les ouvrages d’aiguille. Là, il n’y avait pas à lui en remontrer, et c’était en faveur de ce mérite et aussi de sa docilité, de sa déférence, que tante Paule supportait sa nullité sous d’autres rapports. Qu’elle s’attirât de tante Paule un éloge ou un reproche, Andrésita gardait le même silence respectueux, la même physionomie placide, tandis qu’une brusquerie de grand-père, un mot un peu vif contre elle qui m’échappait, la faisaient s’enfuir dans quelque coin où je la trouvais tout en larmes.
«Que je l’aie mérité ou non, je ne supporte pas un coup venant de ceux que j’aime,» me dit-elle un jour que je la surpris ainsi, au fond du jardin, après une algarade que je lui avais faite par pure étourderie. Et comme je la grondais de sa susceptibilité, elle ajouta: «Je n’ai personne à aimer au monde et je n’aimerai jamais que les gens de cette maison. Je n’ai pas dans le pays des amis, des parents, comme en a la vieille Marion: elle veut m’emmener quand elle va les voir; des voisines se lieraient volontiers avec moi. Je refuse. Que me sont ces gens-là? C’est donc vous qui êtes tout pour moi, à vous seuls que je suis attachée. Voilà pourquoi ce qui vient de vous m’est sensible.
–Mais vous ne pleurez point lorsque tante Paule vous tance.»
Elle essuya ses yeux et se rappela fort à point, pour ne pas répondre à ma question, qu’elle avait abandonné une besogne pressée et qu’il était bien temps d’aller la reprendre.
Andrésita ne s’était donc pas apprivoisée avec les gens de Montserrou, et la réserve de cette conduite n’était pas pour peu dans l’estime que tante Paule avait fini par lui accorder. Elle disait parfois:
«Malgré l’étrangeté de ses yeux trop fendus, malgré son teint et sa petite taille de gitana, cette fille a la tenue d’une servante convenable. Il faut bien lui pardonner son visage, puisqu’elle ne peut pas le changer et que sa modestie le fait passer.»
Moi, je trouvais Andrésita presque belle, mais je n’osais émettre cette opinion que tante Paule aurait qualifiée de monstrueuse. Depuis qu’une vie régulière avait réparé ses fatigues, Andrésita avait repris ce teint légèrement ambré que la race espagnole doit sans doute à ses anciens croisements avec la race mauresque. Son profil droit, son front un peu bas, son épaisse chevelure naturellement ondée qui faisait toujours tomber en arrière le mouchoir rouge et jaune dont elle se coiffait, lui donnaient de la ressemblance avec l’effigie d’une impératrice romaine qui était dans le médaillier du salon. Le jour où cette comparaison s’était imposée à moi, j’avais couru regarder la pièce d’or à demi effacée où je retrouvais le type d’Andrésita. Grand-père, qui me demanda le motif de ma curiosité et à qui je fis part de ma découverte, me dit:
«Tu ne te trompes pas. Andrésita ressemble en effet à la première Agrippine, à la femme de Germanicus; mais elle en est comme une réduction. Les traits sont plus petits chez elle, moins nobles, je dirai même moins civilisés. On ne peut nier que le degré de culture ne se lise jusque sur les physionomies. Il faudrait pour cela ignorer combien l’âme réagit sur le physique et le repétrit à son image. Dans ce type, que je trouve en effet curieusement reproduit à tant de siècles de distance, les traits sont à peu près les mêmes. L’âme, différente de qualité, a fait des physionomies dissemblables. Le profil de cette médaille est bien celui d’une Romaine de haute naissance, de mœurs nobles, dont le veuvage austère honora l’époux qui avait fait sa gloire et son bonheur. Chez Andrésita, le front est de lignes moins larges; il contient moins d’idées; s’il exprime aussi la fierté, il est entêté, borné. Ne te récrie pas. Tu connais assez Andrésita pour savoir que ceci ne part pas d’une prévention contre elle; c’est déjà assez la flatter que d’admettre sa ressemblance avec cette médaille, ressemblance peu étonnante après tout: l’Espagne a été si parfaitement romaine dans les premiers siècles de notre ère! Mais tu ne peux me forcer à trouver une identité parfaite entre une petite Espagnole du peuple et la femme de Germanicus. Et ne va pas surtout lui faire part de cette découverte. Elle serait capable d’en concevoir de la vanité, quoique, à vrai dire, elle n’ait nulle coquetterie, dont je la loue. Mais l’on ne sait ce que ruminent dans leur for intérieur les natures concentrées.»
Cette recommandation était de luxe. Je ne causais guère avec Andrésita. Peu communicative, elle paraissait heureuse d’un mot dit en passant, d’un bon regard quand elle m’avait rendu un service; mais, soit tact inné, soit trait de caractère, elle ne se livrait pas à ces excès de loquacité familiers aux jeunes servantes.
Son activité et son goût furent d’un grand secours lorsque tante Paule renia tous ses principes d’épargne afin de me faire belle pour notre voyage de visites amicales. Andrésita tira parti des patrons de notre journal et réussit à m’improviser deux costumes du soir plus élégants que ceux qui m’avaient été expédiés de Toulouse. Il fallut un assortiment de rubans et de bouquets de côté pour compléter ces créations d’Andrésita. Tante Paule n’hésita point à faire le voyage de Toulouse elle-même afin que ces objets fussent mieux choisis. Mes toilettes devenaient une affaire importante. Je fus la première à le trouver plaisant; j’en ris si bien, allant même jusqu’à la taquinerie, que tante Paule me répondit:
«Je ne te commande rien que de fort simple et séant à ton âge. Tu commences dès à présent à compter dans le monde. On vêt les fillettes. On habille les jeunes personnes.»
La distinction était peut-être subtile. Je ne la saisis pas.
Notre voyage fut une série de fêtes. Partout où nous arrêtâmes, on nous attendait, et l’on avait arrangé des excursions aux sites pittoresques du voisinage; la saison encore douce les permettait. Au retour, de grands et longs dîners, des sauteries au piano complétaient la série des distractions que peuvent offrir à leurs hôtes des Ariégeois.
Je fis là beaucoup de nouvelles connaissances dans la parenté des anciens amis de la maison. Depuis cinq ou six ans, nous étions restés confinés à Montserrou. Grand-père n’en était sorti que seul et par rares échappées, pour entretenir ses relations amicales. La plupart des chefs de famille que nous visitions avaient bien apparu de loin en loin chez nous, lorsque quelque affaire les amenait dans notre canton, mais sans y amener leurs enfants qui, cette fois, furent conviés à nous accorder quelques jours dans le courant de l’hiver.
En ma qualité de nouvelle venue, je fus très fêtée par les jeunes filles et les jeunes gens qu’on me présenta. Mon éducation solitaire me rendait sauvage dans les premiers moments; mais tôt ou tard la glace se rompait, on était si aimable pour moi que je finissais par retrouver mon naturel et m’amuser avec autant d’aisance que mes partners.
Dans les trajets d’une résidence à l’autre, les conversations de grand-père et de tante Paule prenaient un tour singulier. Après avoir loué la cordialité de nos hôtes, ils se livraient à des jugements approfondis sur les jeunes gens que nous avions vus chez eux. Ils détaillaient leurs qualités, sans oublier d’ajouter pour contrepoids les légers défauts qui leur étaient apparus; et cela, sans nul engouement ni esprit de critique, mais avec beaucoup de sérieux, comme si c’eût été chose importante que de savoir à quoi s’en tenir sur la valeur réelle de gens que nous n’avions fait qu’entrevoir. Parfois tante Paule me demandait mon avis, et je la déconcertais par un parti-pris d’approbation banale.
Oui, sans doute, tous ces jeunes–gens avaient été charmants, mais qu’est-ce que cela me faisait? Pourquoi me serais-je assez intéressée à eux au point de peser leurs mérites et leurs démérites? Je les avais vus en passant; je leur savais gré de leurs politesses que je leur rendais en les gardant tous sur le même rang dans mon bon souvenir. Voilà ce que j’expliquai à tante Paule, et ce qui coupa court à ce genre d’entretien, du moins devant moi.
Après quinze jours de fêtes, nous étions tous les trois un peu las, et ce fut avec plaisir que nous saluâmes le mont Serrou en nous rapprochant de la vallée de la Varèze. Nous l’abordions de son côté nord, et la route que suivait notre voiture longeait le bas du parc des Effraies. Au moment où nous passions devant une clairière pratiquée dans le taillis pour dégager la vue en face du petit castel, tante Paule nous dit:
«Est-ce que M. de Capmont serait revenu de ce voyage en Italie et en Autriche qui dure depuis plus de trois ans? Il y a des fleurs dans l’embrasure des fenêtres ouvertes, et ce joli cheval qu’on promène dans cette allée, bride en mains et une couverture sur le dos, n’appartient sûrement pas à son fermier.»
Le baron n’avait plus reparu à Montserrou depuis le jour où il était venu nous faire ses adieux en nous annonçant qu’il allait attendre en Poitou la saison de la chasse. On sait tout dans les petites villes. Les faits et gestes des personnages un peu marquants courent de maison en maison sans qu’on puisse se rendre compte de la filière qu’ils ont suivie pour être ainsi divulgués au public. On avait donc appris que M. de Capmont était parti pour l’étranger avec cet ami du Poitou, et que tous deux avaient parcouru l’Italie, la Hongrie et l’Autriche en touristes peu pressés du retour. Mais ils pouvaient être revenus par Paris sans que la gazette de Montserrou en fût informée. Si cette conjecture que je faisais était vraie, le baron avait vu récemment mon père et ma sœur. Amine devait avoir grandi depuis trois ans. Elle en avait dix-sept; c’était une jeune personne comme moi; nos âges s’étaient rapprochés. M. de Capmont avait dû la trouver rieuse comme autrefois.–Pourquoi n’aurait-elle pas conservé sa gaieté d’enfant, entourée de tant de bonheur?–Mais elle n’avait plus dû se complaire à le taquiner. J’aurais voulu savoir si nous nous ressemblions toujours. Et par quel moyen? M. de Capmont n’avait plus de raison de se présenter chez grand-père.
Ce regret m’abusait. Dès notre arrivée à la maison, lorsque Marion eut à rendre compte de ce qui s’était passé en notre absence, une des premières choses qu’elle nous apprit fut que le baron Roger était venu, avait paru fort contrarié de savoir M. Semalens absent et s’était informé de l’époque de son retour.
Le lendemain, en effet, M. de Capmont arriva vers trois heures. J’étais dans ma chambre, j’entendis sur le pavé de la place le petit trot d’un cheval de selle, et j’aperçus le baron au moment où il mettait pied à terre et fixait la bride de sa monture à l’anneau de fer du pilier de notre arcade.
«Oh! c’est bien lui!» me dit Andrésita qui travaillait à l’autre bout du balcon, sous la tendine baissée.
Elle avait mis tant de haine dans ces quelques mots que je lui demandai:
«Tu le détestes donc toujours?
–J’aime à ne pas penser à lui, Mademoiselle, et je voudrais qu’il ne passât jamais le seuil de votre porte. Cet homme-là porte malheur. Je suis contente qu’il ne vous voie pas cette fois.»
Elle baissa sur son ouvrage ce front qui gardait si obstinément ses superstitions, et je repris ma broderie dans un tout autre sentiment que le sien. J’étais très fâchée de n’avoir aucun prétexte pour causer avec M. de Capmont. Je me demandais s’il ne me serait pas possible de le rencontrer comme par hasard dans le vestibule quand il aurait pris congé, et de lui demander des nouvelles de mon père, de ma sœur. S’il avait eu quinze ou vingt ans de plus, je n’aurais pas hésité à exécuter ce petit plan que je méditais; mais le baron Roger ne devait pas avoir atteint la trentaine. Vraiment, il était impossible de prendre cette liberté avec un homme aussi jeune. Il pouvait mal l’interpréter, me juger étourdie, peu convenable d’allures... Il y a des circonstances où l’on est tenté de regretter d’avoir de sérieux principes d’éducation, et pourtant on ne voudrait pour rien au monde les renier. La honte de ce pas à franchir l’emporte sur les velléités de révolte, mais l’on maugrée. et c’est justement ce que je faisais lorsque Marion vint me prier, de la part de grand-père, de lui apporter un traité de minéralogie qui devait être chez moi où je l’avais emporté pendant les derniers temps de préparation à mon examen.
Je cherchai le livre, ne le trouvai pas et me rappelai l’avoir replacé dans la bibliothèque. Je descendis, satisfaite de cet incident, bien que j’ignorasse encore s’il me servirait.
M. de Capmont me salua sans se livrer à des comparaisons et à des compliments intempestifs. Il se souvenait trop bien de ses anciennes écoles pour les renouveler. Après avoir expliqué que je n’avais pas le volume demandé, je fus chargée par grand-père de le chercher sur les rayons de la bibliothèque. Pendant que je suivais de l’œil et du doigt les rangées un peu en désordre de nos livres, la conversation continua entre eux.
Il s’agissait des mines des Effraies que M. de Capmont se décidait à exploiter. Pendant son voyage, il avait visité diverses mines qui avaient enrichi leurs propriétaires et il était revenu en France avec l’idée bien arrêtée de ne pas laisser improductive la source de fortune que son père avait découverte sur son domaine. N’ayant pas assez de capitaux disponibles pour suffire aux nécessités de l’exploitation, il comptait monter l’affaire par actions et solliciter le concours des Ariégeois.
Grand-père ne désapprouvait pas, en principe, l’idée d’extraire du mont Serrou ses richesses minérales; mais il était ferré sur cette matière, ayant beaucoup discuté là-dessus autrefois avec le baron Gaston de Capmont; il voulait démontrer à son fils, à l’aide d’un traité de minéralogie très autorisé, qu’avant d’obtenir des résultats rémunérateurs aux Effraies, il faudrait, étant donnée la nature du sol, creuser de profondes galeries et dépenser par conséquent beaucoup d’argent.
«Or,» lui disait-il, «votre projet de mettre l’entreprise par actions et de trouver des fonds dans l’Ariège et les départements voisins est illusoire. Croyez-en mon expérience des choses et des hommes de ce pays. On n’y est point riche, ni entreprenant; on ne s’y risque pas sur un peut-être. Notre argent est un peureux qui craint de se perdre. Vous ne réunirez pas, dans ce pays, le quart du demi-million qu’il faut enfouir en terre avant d’en faire sortir le premier minerai rémunérateur.»
M. de Capmont se récriait sur ce chiffre de 500,000fr.; il opposait les devis d’ingénieurs compétents qu’il avait trouvés dans les papiers de son père; il niait les difficultés du creusage et, à chaque fois que revenait cet argument, grand-père s’impatientait de ne pas me voir mettre la main sur le traité de minéralogie. Puis, ils retournaient à leur discussion pendant que je renversais les premières rangées de livres pour chercher derrière ce volume introuvable.
«Ainsi vous, monsieur Semalens,» dit tout à coup le baron Roger, «vous dont l’autorité morale fait loi, ailleurs même qu’à Montserrou, vous êtes opposé à une entreprise qui accroîtrait la richesse de notre pays?
–Opposé? Non pas en principe; mais vous avez les illusions de la jeunesse; vous venez me consulter, je vous dois la vérité et non des compliments. C’est vous témoigner mon intérêt que de vous prémunir contre les déboires que vous vous préparez si vous comptez sur le concours de vos concitoyens.
–Eh bien! s’il me manque, je m’adresserai à une compagnie anglaise. Ce ne sera pas la première qui s’établira dans l’Ariège. L’argent anglais n’est pas timide; il sait se risquer pour se décupler, et je suis déjà en correspondance avec un personnage influent qui se fait fort de me trouver des commanditaires à Londres. Mais je ne veux pas qu’on puisse m’accuser dans le pays d’y avoir amené des étrangers avant d’avoir tenté cette entreprise avec des ressources locales, entre compatriotes. Je suis certain, monsieur Semalens, que si vous m’honoriez de votre appui moral, votre exemple entraînerait bien des gens et ouvrirait à cette entreprise les bourses les mieux cadenassées. Et l’on n’aurait pas besoin d’en extraire le demi-million dont vous parlez. Les calculs les plus élevés de mon père ne portent qu’à150,000francs la somme des frais nécessaires au bon fonctionnement de l’exploitation.
–C’est une erreur, une erreur que j’ai cent fois combattue,» s’écria grand-père vivement. «Le moindre examen scientifique du sol démontre que ce calcul est trop faible. Anna, ce livre est donc ensorcelé que tu ne puisses mettre la main dessus?. Un seul paragraphe de son IIIe chapitre vous édifierait sur ce point, monsieur de Capmont.» Tout à coup il se frappa le front et se leva en disant: «Voilà bien de mes distractions! Ce traité doit être chez moi. Je le relisais deux jours avant notre départ. Vous allez voir, Monsieur, si je vous contredis par mauvais vouloir ou parti pris.»
Grand-père sortit d’un pas rapide. M. de Capmont et moi nous demeurions en tête à tête. Je n’avais plus rien à faire dans le cabinet de travail; il ne me restait plus qu’à saluer et disparaître. Mais le baron Roger pouvait me parler le premier et me donner ainsi l’occasion de lui adresser la question qui me tenait au cœur. Je traversai donc la pièce dans toute sa longueur pour gagner la porte la plus éloignée.
M. de Capmont se promenait du bureau à la fenêtre, sans faire nulle attention à ma présence. Il m’avait oubliée; autrement il ne m’aurait pas laissé voir l’irritation qu’avait provoquée en lui le peu de confiance en ses projets qui venait de lui être manifesté. Il marchait à petits pas secs, broyant sous ses talons les nattes du parquet; il faisait de la main droite un geste de dépit; ses épaules avaient des mouvements saccadés sous son frac justaucorps de cavalier; sa physionomie, si correcte pendant son débat avec grand-père, était contractée par une colère mal contenue qui révélait une nature violente; ses lèvres un peu gonflées saillaient sous sa moustache, et, sous ses sourcils rejoints, ses yeux d’un noir dur justifiaient en partie la répulsion d’Andrésita.
Je franchis d’un pas plus vif l’espace qui me séparait de la porte. Après l’avoir entr’ouverte, je me retournai pour adresser, par acquit de conscience, une inclination de tête à ce visiteur de méchant caractère que je n’étais plus en goût de questionner. Je fus très surprise en trouvant M. de Capmont près de moi, qui me remerciait d’avoir pris tant de peine pour ne pas trouver ce volume qui devait le destituer de ses espérances. Le bruit de la porte l’avait sans doute rappelé à lui-même, et il s’était avisé que j’avais pu observer son accès de mauvaise humeur, car il plaisanta avec une grâce aisée sur son triste caractère qui ne supportait pas les déceptions.
«J’y devrais être fait pourtant,» ajouta-t-il, «mais le premier mouvement est chez moi détestable. Je suis confus, Mademoiselle, que vous ayez pu en avoir la preuve. Demain il n’y paraîtra plus et, une fois à Paris, je saurai sans doute gré à M. Semalens de cette franchise contre laquelle j’étais irrité tout à l’heure.
–Vous retournez bientôt à Paris, Monsieur?
–Oui. Que ferais-je ici, puisque tout y est impossible?
–Mon père, ma sœur. Y a-t-il longtemps que vous ne les avez vus?
–Plus de trois ans, mais ma première visite sera pour M. Desbray. Avez-vous, Mademoiselle, quelque chose à lui faire savoir? Vous pourriez me faire l’honneur d’être votre interprète auprès de lui.»
Il avait baissé la voix pour se mettre ainsi à mes ordres, ce qui me fit sentir ce qu’il y avait de blessant pour mes parents de Montserrou dans cet aparté entre M. de Capmont et moi. Je crois bien que je rougis en lui répondant:
«Merci, Monsieur, je suis en correspondance avec mon père. Mais, si vous êtes toujours en bons termes avec ma sœur Amine, dites-lui que je pense à elle et que je l’aime.»
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