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Renée Dunan

Préface

Ce roman s’inspire directement des conceptions et thèses sexuelles de Sigismond Freud.

J’y ai étudié le développement rapide et puissant du désir érotique dans deux âmes adolescentes. Mais les caprices et le goût du défi, la cupidité aussi, jouent plus tôt dans la pensée féminine, après la possession, que dans le cerveau du jeune mâle, tenu encore par l’éducation et ses éthiques. Ainsi s’achève, en trois jours net, le périple de l’amour.

R. D.

Première Partie
Deux esprits

Enfin ma modestie, d’autres diront ma sottise, fut telle que la plus grande privauté qui m’échappa, fut de baiser une seule fois la main de Mlle Galley…

J.-J. Rousseau

Confessions (I 4)

I
L’aventure

O miroir !

Eau froide par l’ennui dans ton cadre gelée

Que de fois et pendant les heures, désolée

Des songes et cherchant mes souvenirs qui sont

Comme des feuilles sous ta glace au trou profond,

Je m’a parus en toi comme une ombre lointaine,

Mais, horreur ! des soirs, dans ta sévère fontaine,

J’ai de mon rêve épars connu la nudité !

Stéphane Mallarmé

Hérodiade

Le petit déclic qui précède la sonnerie de l’heure coupa délicatement le silence.

Jean Dué releva la tête. Sa main laissa tomber jusqu’au genou haut l’ouvrage qu’il tenait sans lire ouvert depuis longtemps devant ses yeux. C’était un travail sur la peinture grecque ancienne. L’ironie d’une telle œuvre, traitant un art dont il ne subsiste pas une seule pièce authentique, lui fut soudain sensible, et il ricana nerveusement.

La pendule commença de tinter. C’était un meuble antique, précieux d’attendrissante et désuète finesse. Une sainte Cécile d’or le sommait d’un air quelque peu païen. D’une lenteur guindée de douairière racontant, avec des mines, une histoire salace d’ancien régime, les heures churent une à une. Les onze coups se succédaient avec des variations infimes, mais charmantes, dans le timbre. Quand tout fut fini, l’aiguille marquait onze heures quatre.

Jean Dué avait écouté curieusement cette musique. Le dernier coup lui fit sentir dans l’air une sorte de présence hostile. La vaste demeure coite où il se savait seul l’écrasait, en ce moment, de sa mutité.

Il se leva d’une détente pour chasser l’impression fâcheuse. L’étage bas pesa plus lourdement à son front. Pas un bruit terrestre ne lui était perceptible. Il se songea une seconde en quelque terre perdue au sein d’un océan, ou dans une de ces cités romanesques que la mort a vidées d’habitants…

Jean Dué haussa les épaules d’un geste de colère. Cet adolescent robuste et féru de sports détestait les rêveries romantiques.

· · ·

C’était en un rez-de-chaussée de demeure cossue et provinciale. Chaque semaine, les parents de Jean Dué le laissaient seul du samedi au lundi. Ne préparait-il pas son baccalauréat ? Ce n’est point la besogne d’un prochain bachelier que d’aller surveiller de vastes cultures industrielles. Ne pourrait-il pas lui en venir la tentation de renoncer à un avenir traditionnel de légiste, pour ces travaux au grand air qui doivent rester le privilège des hommes d’étude âgés ? On laissait bien au jeune homme une servante. Mais elle courait le guilledou. Heureusement d’ailleurs !… Ainsi, solitaire dans la maison patrimoniale, Jean Dué lisait sans cesse, coutumièrement heureux. Mais ce soir une sorte de crainte et d’angoisse voluptueuse agaçait en lui des nerfs inconnus.

Autour de l’adolescent, la lourdeur un peu morne d’une habitation vétuste et bourgeoise s’ordonnait partout. A côté, le salon dormait sous ses housses, et la salle à manger étalait ses boiseries de chêne blond. Le bureau de M. Paul Dué, sévère et doctoral, voisinait encore le vestibule démesuré, d’où partait un escalier de pierre bordé d’une rampe sculptée que les antiquaires venaient de loin admirer. Au-dessus, deux étages de chambres et deux salons familiers occupaient le dispositif architectural intérieur, parmi des couloirs compliqués, des placards innombrables, des penderies, des débarras et tous les coins dont se fait une maison riche et vieille.

Il y avait enfin, au sommet, le charmant grenier, délices des enfants, où Jean Dué avait laissé les plus chers souvenirs de son jeune âge.

· · ·

Cependant le jeune homme, malgré un âpre désir de retrouver sa stabilité mentale accoutumée, connut son cœur gonflé de quelque fièvre absurde et d’une inquiète nervosité. Il se sentait bipartir au fond de son être. Habitué à s’analyser soigneusement, et craignant toutes duplicités, il s’étonnait donc de percevoir en soi une nouvelle âme, triste et sentimentale, pleine de désirs cachés et peut-être honteux.

Pourtant il devinait que cette pensée inconnue dût porter virtuellement bien des joies neuves, cuisantes et chéries, dont le vrai Jean Dué, sans elle, resterait ignorant…

Et la pente de ses réflexions le mena malgré soi à songer qu’il fût par le monde des plaisirs plus ardents, possessifs et somptueux que ceux dont se délecte un lycéen amoureux de ses seuls livres.

Afin de chasser l’idée redoutable, Jean revint près de la table où gisaient les ouvrages qu’il avait apportés pour divertir sa soirée. Il y avait là un Shakespeare : Les Joyeuses Commères de Windsor. L’adolescent haussa les épaules. Ou bien les aventures de ce Falstaff et des commères qui le bernent sont chose stupide et déraisonnable, ou bien lui ne comprenait rien à cela. L’orgueil pousse souvent les hommes à tenir ce qu’ils ignorent pour inexistant. Mais Jean Dué n’avait aucun orgueil. Il devinait donc que cette joie gaillarde et hardie, familière et galante, dont Shakespeare témoigne, dut, jadis, exister et sans doute même aujourd’hui. Mais ce n’était là matière propre aux études, ni bonne à insérer dans la vie des grands bourgeois qui comptent trois siècles et plus de noblesse judiciaire.

Cette conclusion irrita le jeune homme. Quoi donc ! Son destin serait-il prévu de telle sorte que la moitié du comportement des hommes, et le plus divertissant, lui fût d’avance interdit ? Il prit un autre livre et l’ouvrit. Cet ouvrage de haute critique prétendait à l’infaillible impartialité. Jean, qu’une aiguë perspicacité guidait devina, soudain, derrière les jugements sur les œuvres et sur les hommes, autre chose que ce qu’exprimaient les mots. Camaraderies ou haines de métier, jalousies, rancunes issues de la vie parisienne, maîtresses convoitées ou dédaignées, hostilités politiques, et, en sus, tous les sentiments bas qu’aggrave l’intellectualité, avaient inspiré les jugements de cet ouvrage. Le flux d’érudition dont l’auteur usait ne devait point avoir d’autre but que de cacher, de « camoufler », comme on dit, les intentions profondes aux regards des gens crédules. Voilà tout.

Alors Jean, découragé de sentir en lui-même une telle force de mépris, ouvrit un troisième tome : une histoire de France aux deux derniers siècles. Il aimait par goût l’étude du passé. Derrière les listes de guerres, de traités, d’intrigues et de supplices, il tentait de mettre d’instinct un peu de vie vivante. Il avait toujours deviné que la simplicité apparente et ordonnée de cet antan fut idée de cuistres dévoués à ratisser les forêts vierges de l’Histoire. Sans doute, au vrai, tout cela fut-il confus, sans direction, malpropre aussi et privé de loyauté. Il suffit de mettre à l’échelle convenable la vie d’un village, avec tout ce qu’elle contient de vil et d’ignominieux, de lâche et de vicieux, pour avoir un aperçu d’ensemble de la grande histoire…

Jean feuilleta le volume. Devant ses yeux apparut le masque lourd et empâté de la reine Marie-Thérèse d’Autriche. Le jeune homme, que son esprit menait à vouloir mieux comprendre les secrets d’un passé aboli, chercha sur la face impériale un peu de la vie réelle qui anima jadis cette chair aujourd’hui dissoute.

Il ne vit rien que l’apparence : l’air de hauteur et d’impassibilité, rehaussé par des bijoux accablants. Ah ! le mystère se trouvait bien scellé !

Et pourtant, sans contredit, c’était là une femme comme toutes. On lisait la plus naïve vanité dans le regard tendu vers une impression surhumaine. Comique en vérité !… On pouvait même percevoir la crainte sous une plissure imperceptible des joues, et le regret de vieillir dans cet étalage de chairs, arc-boutées par une armature métallique sans doute, mais dont la fermeté juvénile se trouvait absente malgré tant d’efforts pour créer l’illusion.

Cette femme n’avait jamais dû être belle, elle avait donc envié autour de soi des femmes que son rôle était de mépriser. Désirant l’impossible et contrainte de ne régner que sur un domaine rendu négligeable par l’omnipotence même, on pouvait lire sur ses traits une âme vide et obscure, restée certainement insatisfaite jusqu’à la mort. Pouvoir obtenir tout, n’est-ce pas se condamner à ne désirer rien ? Et sentir qu’il est plus beau, plus instruit, plus jeune que soi, lorsqu’on est reine, n’est-ce pas savoir qu’au fond, possédant tout, on n’a rien ?

Etait-ce chaste, une impératrice ?

Jean Dué réfléchit sur l’étrange question née dans sa conscience malgré lui.

Certes, les femmes qui régnèrent n’ont point été pures. On se contente de dire leur vertu. C’est une clause de style… De même, dans la ville, l’intelligence des fils de notables est proclamée, quoique la plupart soient des cancres indécrottables. Mais une tradition instinctive alloue toujours le prestige de l’intelligence aux sots puissants. Que deviendrait en effet une société où l’imbécile serait, sans tenir compte de son importance apparente, jugé comme un imbécile ?

Mais cette Marie-Thérèse, dévote et vaniteuse, avait, certes, pratiqué la débauche aussi bien que ses pareilles. Le pouvoir doit être un terrible excitant.

Jean Dué laissa sa rêverie s’étendre seule. Pourquoi donc les choses avaient-elles tant de secrets, ce soir ? Il avait l’habitude de travailler sur les données de l’histoire et de la géographie, sur les sentiments de Phèdre et de Didon, comme sur les théorèmes de la géométrie. Les mots seuls comptaient et on en réglait l’emploi selon la logique même qui permet d’utiliser les nombres incommensurables. Ce soir, vivait en lui une sorte de trouble divination. Mais ce qu’il nommait tout à l’heure romantisme était peut-être tout bonnement le sens du vrai…

Il évoqua encore la reine Marie-Thérèse. Il la vit nue… Nue, que lui restait-il de royal ? Les attributs de la royauté disparus, ce n’était vraisemblablement qu’une laide maritorne…

Cette idée frappa Jean Dué. En somme, malgré les historiens qui donnent toujours du prestige au passé, malgré les littérateurs et la poésie, l’humanité n’est qu’un troupeau de pauvres êtres semblables. Mais ils sont semblables nus. Habillés, ils se distinguent. Alors il y a des reines et des servantes, des puissants et des mendiants… Il se questionna alors : les passions sont-elles néanmoins partout les mêmes ? Cette fois, l’esprit de Jean Dué buta. Comment, en effet, savoir s’il est des passions vraiment caractéristiques de la toute-puissance ? Il pensa un instant à des parents pauvres qu’il avait et dont les fils, au lieu d’étudier, travaillaient dès leurs treize ans dans les ateliers. Devait-il croire qu’il n’y eût aucune différence entre les plaisirs que lui-même devait attendre de la vie et ceux qu’y chercheraient ces étrangers de son sang ?

Cela lui coûta à admettre. Mais s’il s’accordait pourtant une aristocratie passionnelle – virtuelle, car il était vierge et ingénu – il devrait allouer à Marie-Thérèse dans sa puissance d’avoir réalisé sans doute un au-delà, une perfection de jouissances que lui-même, petit bourgeois, ignorerait.

Il ne se formula pas exactement les types de passions et de plaisirs auxquels se référait son raisonnement, parce qu’une force, en lui, refusait d’amener cette donnée à la conscience libre et claire. Toutefois, un « moi » secret et puissant, qui connaîtrait son heure, disait : « l’amour ».

Il chercha pourtant, dans l’espèce d’hallucination romantique qui le possédait, quelle femme mériterait un jour d’être aimée par Jean Dué. Pour noyer ce qu’avait de trop précis l’image fournie par son imagination, un flot de littérature se manifesta. La phraséologie cornélienne et racinienne éteignit net le feu qui s’allumait au fond de ses sens.

Alors, à travers deux portes qui le séparaient de la rue, il entendit nettement qu’on frappait chez lui, du dehors.

Un frisson passa sur son échine. Il retombait d’une rêverie tissue de réel et de fantastique dans une contingence surprenante et romanesque. Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Il attendit une minute, l’oreille attentive. Le bruit ne se renouvela pas. Il hésita un instant, puis, comme si c’eût été un acte délictueux, se glissa vers l’entrée de la maison. Si l’on avait frappé de nouveau il serait resté immobile.

Il fut bientôt comme une ombre près de la porte. Nul bruit ne s’entendait plus. Qui donc avait frappé ? Un désir ardent le saisit : Il regarderait… Il ne réfléchit aucunement pouvoir monter voir du premier étage, par exemple. Il ne voulait pas quitter ce chambranle qui l’accotait, sans savoir… Avec précipitation, très ému et pourtant sans peur aucune, il ouvrit. Un morceau de nuit lunaire s’encadra dans le rectangle déclos. Il sortit alors dans la rue en regardant d’abord à droite où la perspective était éclairée. C’était le silence ténébreux des nuits provinciales. Un réverbère jetait là-bas, sur les pavés inégaux, une lueur jaune et vague. Les immeubles dessinaient en l’air un jeu incompréhensible de silhouettes anguleuses, pleines de saillants et de rentrants. Au loin une tache claire annonçait un café sis à l’angle de la rue et d’une place.

Rien d’autre ne s’apercevait.

Jean se tourna de l’autre côté. Là, dans un imbroglio de recoins obscurs, régnait la nuit totale, évocation secrète de mille mystères, drames et aventures…

Le moyen de croire qu’on vînt de ce côté frapper à minuit chez Jean Dué ?

— Bonsoir, mon cousin !…

Une voix fine et féminine le frappa d’abord. Ensuite il perçut une grande forme mince et droite qui semblait attendre avec humilité. Les trois mots furent prononcés avec une délicatesse cristalline, imperceptiblement atténuée par une sorte de prudence complice.

Jean Dué, ahuri, ne dit mot.

— Bonsoir, Jean…

Une main venait au devant du jeune homme qui la prit gauchement par un violent effort. Si son seul souhait avait été réalisé par un dieu il se fût sur-le-champ englouti à cent pieds sous terre.

— Voyons, mon cousin, vous ne voulez pas me dire bonjour ?…

Ecarlate, prodigieusement humilié. Jean Dué ne sut comment accueillir la jeune fille qui s’approchait jusqu’à le toucher. Elle était aussi grande que lui, et, comme elle l’accola, il sentit un corps de texture différente, agile, léger et preste, mince et souple, bombé, pourtant… Enfin un flot d’épithètes homériques lui revint. C’était le retour du sang-froid.

— Voyons, mon cousin, je n’étais déjà pas rassurée de me sentir dehors à cette heure et sans savoir si vous ouvririez. Mais ne croyez-vous pas qu’il soit bon de converser ailleurs que dans la rue, maintenant ?

Elle riait, la voix toujours atténuée mais audacieuse. Jean se sentit une haine violente devers ceux qui l’avaient éduqué de façon à le laisser ainsi coi devant une adolescente. Il méprisa soudain les professeurs incapables de lui enseigner, avec tout leur grec et leur latin, à parler avec aisance à une jeune fille. Il aurait, en ce moment, donné toute sa science pour savoir dire les mots qui plaisent et qui caressent, les mots qui… Car ces mots-là, ça doit exister.

— Entrez, mademoiselle !

La porte franchie, et se sentant accueillie, la survenante posait l’habituelle et captieuse question :

— Je ne vous dérange pas, au moins ?…

— Mais pas du tout, pas du tout…

Il avait dit cela d’instinct et avec un élan qui l’étonna lui-même. Il fermait avec lenteur, en personne qui veut se reprendre avant de savoir ce qu’elle dira.

Ensuite il dépassa la jeune fille qui attendait. Un parfum léger mais délicat, non pas un parfum mort, de ceux qui stagnent dans les bouteilles, mais un parfum vivant, harmonisé à une chair sensible, lui vint aux narines. Jean Dué perçut aussitôt que tout son passé s’effaçait, que toute sa vie jusqu’ici n’avait été qu’une ombre vaine et que l’existence commençait en ce moment. Il naissait juste au monde des réalités sur lesquelles, un instant auparavant, il se posait de si étranges questions.

Il marcha. Elle le suivit. Lorsque tous deux furent sous une lampe incandescente, dans la pièce où des livres sur la table témoignaient encore des songes récents du rhétoricien, Jean crut ne plus reconnaître le lieu familier. Pourtant, depuis des ans, il était comme consubstancié à ce logis.

La jeune inconnue souriait cependant, et de quelle puissance apparut à Jean Dué ce simple écartement des lèvres rouges et gonflées sur les dents claires…

— Mon cousin, ce n’est pas possible, vous ne me reconnaissez pas ?

Lui se sentait faible et veule. Il n’aurait pas voulu être questionné. Il aimait ce sourire, et cette voix, et cette forme, mais…

Il dit :

— Je crois que…

— Allons, vous voyez bien : je suis Lucienne Dué.

Lucienne Dué. Ah ! cette fois, il commençait à deviner. Dix-huit mois plus tôt, étant avec son père, il avait croisé une femme avec une enfant et M. Dué lui avait dit : « Ce sont des Dué. Cette petite se nomme Lucienne, comme ta mère. »

Un étonnement saisit le lycéen. Voici dix-huit mois, la fillette vue était vraiment puérile. Jean s’attestait alors un homme devant elle. Maintenant elle était femme quand lui se sentait encore un gamin.

Il fut humilié : une humiliation admirative et satisfaite.

Il la regardait assise. Lucienne Dué n’avait pas attendu qu’on le lui dit pour prendre un siège, car son cousin trop confus en oubliait les règles de civilité. Elle se tenait au bord de sa chaise, la poitrine tendue et les reins cambrés. Sa posture naturelle, avec toutefois une sorte de certitude provocante d’être belle, gênait Jean comme une main impudique. Le corsage, certes, paraissait pauvre, car le jeune homme savait comment sont les corsages à la mode et il avait appris de ses cousines riches – dont aucune pourtant ne l’avait ému comme celle-ci – bien des choses sur la toilette des femmes… Mais jamais ne s’était révélé en lui un tel désir de trouver admirable tout ce que portait cette enfant… Il était ému en effet, sans savoir d’où partait en lui l’émotion, ni vers quoi elle tendait.

Pourtant, après quelques secondes, il se ressaisit. Le fils de riches bourgeois connut que c’était là une Dué de la branche pauvre et qu’il restait le vrai maître, le puissant…

— Mon cousin, c’est tout ce que vous avez à me dire ?

— Ma cousine, je me souviens de vous maintenant !

— Ah ! alors embrassez-moi pour me reconnaître.

Ce fut elle qui l’embrassa avec une douceur énervante.

— Alors, Jean, je vais vous dire…

II
Coordonnées

Les invitations d’une parente riche et âgée, les conseils d’un sage gouverneur, les applaudissements d’une colonie, les exhortations et l’autorité d’un prêtre ont décidé du malheur de Virginie…

Bernardin de Saint-Pierre

Paul et Virginie

La famille Dué comportait dans la ville diverses branches que nulle solidarité n’unissait.

Fort ancienne et féconde, elle s’était fragmentée à travers les siècles, sans jamais perdre sa règle constitutive. Il y eut toujours des Dué de justice et des Dué ouvriers. On en connaissait même une branche ayant quitté le pays pour suivre à Paris un duc de Morvan, sous Henri IV. Ceux-là portaient depuis lors le tortil et-se faisaient appeler Dué de la Nottière. Ils n’en étaient pas moins méprisés par les plus vieux tenants du nom, robins de race, qui voyaient une déchéance dans le fait de quitter ainsi le rabat du magistrat pour les passementeries du noble d’épée.

Outre ceux dont la fortune héréditaire, et répartie en héritage selon des principes d’ailleurs étrangers au Code civil, permettait une indépendance magnifique, d’autres Dué habitaient le pays. D’abord d’anciens riches ruinés, qu’on recevait au bas bout des tables dans les festins familiaux, et dont les fils naissaient assurés de situations aisantes dans l’administration du département. Ensuite des alliés, car la bourgeoisie de trente lieues à la ronde se trouvait apparentée à ces rudes hommes, de vieille tradition huguenote, libéraux pourtant et dont la judicature était la passion. Tous postes directeurs des tribunaux et des cours d’appel avaient été occupés par des Dué. Il y eut également toujours un Dué notaire et les jeunes gens commençaient dans la vie par la profession d’avocat. Jean Dué était destiné de naissance à le devenir.

Les Dué pauvres sortaient de diverses souches. D’abord la plus ancienne, contemporaine de l’enrichissement des premiers bourgeois de ce nom. Ceux-là restaient aussi orgueilleux que des hidalgos et ne parlaient à nuls autres. Ils exerçaient des métiers décriés mais indépendants : le braconnage et la pêche en temps interdits, le courtage des anticailles devers les voyageurs riches, qui, l’été, passaient en auto dans la ville et hantaient obstinément les deux boutiques de brocanteurs du cru.

Ces Dué habitaient une maison ancienne, conservée jalousement, et que, dans leurs plus sombres heures, les membres de la famille n’avaient jamais voulu vendre ni hypothéquer.

Une seconde branche naquit de fils ayant rompu avec leurs parents à travers le temps et refusé de se soumettre à la tradition. Ceux-là se créaient des situations incertaines et tombaient lentement dans le prolétariat. Sur huit familles de Dué pauvres ainsi constituées dans le passé, cinq s’étaient éteintes de misère et de débauches, d’alcool et de mysticisme. Même, de l’une d’elles, toutes les filles, vers 1830, entrèrent en religion. Mais les trois rameaux encore vivants gardaient une puissante vitalité. L’un d’eux, après une lutte d’un siècle, semblait commencer de s’élever. Ses membres, longtemps avaient été employés, jeunes, à forger, vieux, à tirer le soufflet chez un maréchal de forge, de vieille tradition lui aussi et dont les aïeux possédaient au milieu du XVIIe siècle le monopole du commerce des métaux dans le pays. Ayant épousé une fille de forgeron, un de ces Dué s’était installé serrurier. L’automobilisme en fit un mécanicien. La fortune lui était venue. Plein de morgue et de violence, celui-là ne sortait jamais que les mains noires et la chemise ouverte sur une poitrine velue, avec sur le ventre son petit tablier de cuir roussi par le feu. Il commençait à devenir une puissance. Vénérable de la loge maçonnique, il affectait de traiter de haut ses cousins magistrats. Toutefois, il ne dédaignait point venir secrètement à eux, lorsque ses affaires le contraignaient à recourir au glaive de justice.

C’était l’oncle même de la jeune Lucienne Dué, qui venait d’arriver à minuit trouver son cousin dans sa maison vide.

Le père de Lucienne Dué avait exercé toutes les professions compatibles avec l’inertie, surtout les moins avouables. Déjà faible et porté pour l’alcool, il se trouvait à quinze ans apprenti chez un ébéniste. Privé de goût et de soin, il rétrogradait aussitôt dans la menuiserie. Vingt ans il avait manié la varlope. Marié, trois enfants lui étaient venus. Deux garçons, surtout, indomptables et férus d’aventures, comme on n’en connaissait point depuis des siècles dans la famille. L’un d’eux, embarqué cinq ans plus tôt à bord d’un voilier, avait déserté dans l’océan Indien. Sans courage tant qu’il s’était vu en France, il se découvrait là-bas une activité ardente et une volonté de fer. On ne savait ce qu’il exploitait maintenant en ces terres lointaines, mais on avait pu apprendre qu’il fût en passe de devenir très riche.

Le second fils se trouvait à Paris. On ignorait exactement quel métier le fît vivre.

La jeune fille, Lucienne, jolie et intelligente, devint après les fugues de ses frères le souffre-douleur des siens. Son père, usé par l’alcool, cultivait une violence et une irritabilité extrêmes. Sa mère, fille d’un garde-chasse, élevée dans des habitudes de brutalité et de despotisme, exerçait sur elle des goûts involontairement portés vers le sadisme. L’enfant se trouva donc très malheureuse en grandissant. L’oncle, le forgeron, se permettait lui-même volontiers de la corriger, avec un trouble avant-goût d’autres passions qu’il paraissait vouloir un jour aussi satisfaire. Veuf, en effet, il laissait percer l’espoir secret d’épouser la jeune Lucienne Dué, sa nièce, lorsqu’elle aurait vingt ans.

Cependant la fillette se savait belle. L’été, des voyageurs passant dans la ville, ou y flânant, s’étaient retournés au passage de cette grande forme féminine élégante et souple. Le fils du châtelain voisin, époux d’une Dué de la magistrature, lui avait même serré les hanches en passant un soir dans une venelle. Lucienne gardait de ce contact furtif, mais mené comme une conquête par un homme expert aux étreintes, un souvenir irrité et lascif. Un jour, au passage d’un couple étranger, n’avait-elle pas entendu dire encore :

— Tu as vu, mon cher, cette enfant. La voilà, l’étoile de cinéma, la perle rêvée pour détrôner les stars californiennes.

Et l’homme, un grand gaillard roux et indolent, avec des yeux flambants et un masque pâle, avait répondu :

— Oui, mon petit ! Faudra voir si on pourrait l’emmener.

Lucienne n’avait plus entendu parler de ces gens. Ignorant que dans les âmes parisiennes mille velléités passent sur l’écran du cerveau sans laisser de traces, elle ne se résignait pas à croire que les personnages en question l’eussent oubliée. Elle les imaginait venant cher elle et accueillis par les injures du père ou les véhémences de la mère. Jamais d’ailleurs elle n’eût osé parler de cela aux siens, assurée à telle idée, d’être battue comme plâtre. En cet esprit adolescent mille rêves coloraient toutefois l’avenir. D’abord, il faudrait partir ; quitter la famille toujours plus cruelle et dure. L’argent y manquait en effet. Le père ne gagnait plus de quoi nourrir le ménage. La mère pourtant ne voulait pas, à son âge, commencer de travailler. Tout le jour un flot de dis putes secouait donc la pauvre demeure, avec des colères qui attiraient les commères sur le pas des portes voisines. Et Lucienne Dué, lorsqu’elle rentrait, se voyait reçue de telle façon que la seule venue du soir lui était déjà un vrai supplice.

On l’avait mise chez une repasseuse, mais ce métier l’écœura, et d’ailleurs sa santé s’y fût perdue tôt – ce que s’était avisé de dire aux Dué un médecin venu soigner le père, après une saoulée trop complète.

On plaçait alors Lucienne chez une modiste. Cela plaisait à ses goûts naturels d’élégance. Elle montra de véritables dispositions pour tendre les satins et les velours sur les carcasses de laiton, de linon raidi ou de sparterie. Elle avait d’instinct le sens des couleurs associées et harmonisées. Ses doigts fins tournaient avec art les nœuds de soie ou de ruban. Toutefois son gain restait minuscule et c’était l’objet d’un des plus vifs reproches que lui fissent ses parents. Ils semblaient toujours admettre qu’aimant mieux son métier on l’eût spontanément couverte d’or.

Et voilà que l’oncle forgeron s’était montré entreprenant.

Il venait souvent offrir un verre de quelque alcool, fabriqué en fraude, au menuisier qui tout le jour fainéantait dans ses copeaux. Tous deux s’asseyaient sur un établi en causant. On parlait de la pluie et du beau temps, des affaires qui n’allaient pas et des santés toujours chancelantes. Bientôt on en venait à des questions plus intimes, et le forgeron, étendant ses larges mains noires, énonçait les éléments de sa prospérité. On jetait quelques mots ironiques sur les Dué de la magistrature, avec leurs filles minces comme des cierges, dont elles avaient la couleur, et les fils maigres qui s’usaient dans l’étude. Alors venait le mot préparé par l’homme fort. Il disait :

— Quand me donnes-tu ta fille, imbécile ?

Il affectionnait ce ton familier et dédaigneux.

L’autre, astucieux en son âme d’ivrogne, bredouillait quelques mots indistincts.

— Allons ! tu sais bien que je saurai la rendre heureuse.

— Bien sûr ! Bien sûr !

— Il n’y a même que moi qui sois capable de ça. Ces jeunesses, ça rêve un tas de choses. Un mari jeune la laisserait cultiver ses désirs de gosses et puis un jour… crac…

Il n’expliquait pas ce « crac ». Cela pouvait dire que le mari serait trompé, mais tout aussi bien qu’il serait assassiné ou même qu’il la tuerait.

Le père répétait : « crac », et il hochait les épaules avec tristesse. D’ailleurs il n’avait rien compris et esquissait seulement des rites de politesse.

— Alors, quand me la donnes-tu ?

— Faut le demander à ma femme.

— Je le lui ai demandé. Elle ne désire que ça.

C’était parfaitement exact.

— Et elle, Lucienne, tu le lui as dit ?

— Est-ce que l’on a besoin de demander à ces gamines leur autorisation ? Tu es tout à fait fou. Il suffit que ta femme et toi soyez du même avis. C’est avec vous que je fais l’affaire.

— Avec elle aussi, disait l’autre, moitié parce qu’au fond il aimait sa fille, moitié pour discuter le marché comme un paysan qui n’accepte pas sans réfléchir de vendre son veau le prix que lui-même en a demandé.

Le forgeron versait une nouvelle rasade.

— Ecoute, il faut me dire oui ou non. Tu sais que moi j’ai de la peine à me passer de femme. La belle Nicaise m’a fait dire par son frère que ça lui serait bien agréable de se marier avec moi.

La belle Nicaise était une veuve, fort riche, habitant non loin de la ville et dont la salacité faisait l’objet d’une chronique scandaleuse abondante comme un folklore.

— Oui, Nicaise, moi je la connais !

— Entendu ! tout le monde la connaît. Mais elle a du bien. Tu sais, elle ne donnerait pas ce qu’elle a pour cinq cent mille francs.

L’autre buvait avidement. Qu’est-ce que cela pouvait représenter dans sa tête : cinq cent mille francs ? Lui n’avait jamais vu plus de cinquante francs à la fois.

— Alors, ça y est. Tu me la donnes, ta gosse ?

— Ça va ! Ça va !

— Tu sais, je ferai quelque chose pour toi. Moi je ne suis pas un de ces sales types qui méprisent et éloignent les parents de leur femme. Et puis, je te le dis, elle sera heureuse.

· · ·

Le lendemain d’un de ces entretiens, Lucienne fut avertie qu’on la mariait à son oncle le forgeron. Elle n’avait, assouplie déjà à la misère et à ses suites, aucun désir de protester. L’aurait-elle fait que d’ailleurs on l’eût rouée de coups. Mais elle possédait ce fatalisme du pauvre qui se plie sans broncher aux servitudes les plus humiliantes. Quoique la mère de Lucienne allât à l’église, elle avait consenti au mariage exclusivement civil exigé par le forgeron franc-maçon. Lucienne possédait confusément cette idée que l’on n’est vraiment pas mariée lorsqu’il n’y a pas eu cérémonie religieuse. C’était cela seul le mariage à ses yeux. Mais sa ferveur restait trop courte pour qu’elle en tirât grand souci.

Seulement, le troisième soir, comme elle rentrait chez elle par une petite ruelle tortueuse et déserte, elle rencontre son oncle et futur époux. Il l’arrêta. Quelles étaient ses intentions réelles aux premiers mots ? Sans doute n’en avait-il aucune fermement formulée.

Mais cet homme sanguin et coléreux, devant une grande jeune fille, en vint tôt à l’excitation la plus précise. Il lutta en soi-même, moins par délicatesse que par prudence. L’instinct fut le plus fort. Il étreignit Lucienne et l’immobilisa, puis il tenta des contacts plus intimes. Elle se défendit. Ce fut une lutte silencieuse et violente. L’homme n’était pas le maître de sa proie. La colère le saisit et il brutalisa l’enfant farouche. Ce fut en vain. Il allait la jeter au sol, et, ignorant le lieu, tenter peut-être de la violer, mais elle laissa échapper un cri de douleur, tant la serraient les dures mains du forgeron.

Alors, d’une maison voisine, par la fenêtre, un buste se pencha. La ruelle n’était pas éclairée. Le curieux ne vit donc qu’une masse confuse, mais il devina bien que ce fut un couple dont la femme se défendait.

Il cria :

— Dis donc, cochon, vas-tu la laisser tranquille. Veux-tu que j’aille chercher les gendarmes.

Ce fut comme une douche sur la tête de l’homme au tablier de cuir.

Il se releva et se sauva éperdument, mais non pas sans avoir dit à l’oreille de Lucienne :

— Salope, tu peux dire adieu au mariage ! Je te laisserai crever de faim. Mais pas sans te retrouver ailleurs et te flanquer la tournée que tu mérites.

Elle resta seule, tremblante et affolée, dans la rue sombre et redevenue silencieuse. Enfin, le cœur battant, elle revint chez ses parents.

Lucienne Dué était une jeune fille très intelligente, mais elle ignorait bien des choses de la vie. Il ne lui était pas venu à l’esprit que son père et sa mère voulussent tout bonnement se débarrasser d’elle et même la vendre en quelque façon au forgeron qui « avait besoin d’une femme ».

Elle espérait donc un appui près des siens, contre le brutal et, sitôt rentrée, exposa aussitôt ce qui venait d’arriver. Alors les portes de l’enfer s’ouvrirent.

D’un bond, sa mère se jetait sur elle pour lui appliquer un soufflet. Le père, avachi, lui criait toutes les insultes de son répertoire ouvrier. Lucienne, que honnissait sa famille parce qu’elle n’avait voulu se donner dans la rue à son oncle et futur époux, connut cette fois la misère de vivre.

Elle reculait, blanche de désespoir, retenant d’une main son corsage déchiré. De grosses larmes coulaient sur ses joues et un dégoût atroce lui retenait dans la gorge tout ce qu’elle eût désiré dire, qui était vrai, et dont elle sentait confusément que cela dépassait les bornes de l’immonde. Elle se réfugia dans sa chambre, un débarras noir et puant, puis s’y cloîtra. Deux heures durant elle entendit hurler et brailler les siens. Six fois ils vinrent à sa-porte lui crier de nouvelles insultes. Enfin ils s’assagirent. Deux bouteilles d’eau-de-vie apportées par le forgeron noyèrent leur peine.

A dix heures, entendant les siens ronfler, Lucienne ouvrit, passa sans bruit dans leur chambre et gagna l’escalier. Une fois dehors elle respira. Où aller maintenant ?

Elle savait mille choses précises concernant ses parents les plus éloignés. Dans les familles pauvres c’est un sujet quotidien de conversation que le comportement des gens riches du même sang.

La manière de vivre des Dué magistrats et rentiers était donc particulièrement familière à Lucienne. Son cousin Jean, qu’elle avait rencontré une fois, dix-huit mois plus tôt, par hasard, se trouvait seul, du samedi au lundi, durant toute la belle saison. La chose était connue.

Lucienne, sachant cela, conçut de venir lui demander asile. Elle ne savait pas du tout ce qui pourrait advenir ensuite. C’était le seul espoir qui restât proche et put l’attirer.

D’ailleurs elle n’y réfléchit pas longtemps.

Il y avait un long chemin de la maison de Lucienne, dans la campagne suburbaine, à celle de Jean, au centre du quartier riche, dans la ville neuve. Lucienne marcha courageusement. Ce n’était pas encore le complet silence et la solitude des nuits pleines. Mais, fille du peuple, la jeune fille savait fuir les rôdeurs et les galants attardés. Elle arrivait enfin, frappait chez son cousin et écoutait, le cœur agité. Le silence dura… Elle ne s’éloignait pas et espérait toujours. Un moment âcre naissait enfin lorsque, la porte ouverte, elle voyait Jean regarder de l’autre côté de la rue, et puis…

III
Puérilités

Eh bien, tout coup vaille, quand ce serait de l’inclination ! Quand ce seraient des passions, des soupirs, des flammes, il n’y a rien de si gaillard. On a un cœur, on s’en sert, cela est naturel.

Pierre de Marivaux

Les Surprises de l’amour (III 2)

Ils étaient là, les deux enfants, étonnés et heureux vraiment de cette romanesque rencontre. En Lucienne naissait pourtant un sens exact de l’aventure prochaine. Sa vue déjà se montrait plus stable et nette parce que la douleur affine. Elle regarda toutes choses avec une curiosité volontaire et trouble. La simplicité austère du lieu l’étonna. Elle croyait naïvement que chez les riches tout est doré et magnificent. Elle attendait de voir des portraits de famille dans des cadres immenses, des tentures de velours rouge et des tapis épais d’une main.

Et l’attitude de son cousin la stupéfiait aussi. Elle le croyait un de ces garçons, audacieux de ne craindre rien, qui troussent les jupes des femmes, dans les venelles, le soir à peine venu. Elle ne savait ce qu’elle lui eût permis. Les femmes ne théorisent pas leurs volontés. En tout cas elle attendait de lui quelques-unes de ces paroles sucrées, à l’audition desquelles les jeunes femmes n’osent plus se défendre. Mais Jean ne ressemblait aucunement aux adolescents de son âge. Il était timide. Comment pouvait-on être timide et riche ? Ce problème tourmentait Lucienne Dué. La timidité lui avait toujours semblé être l’accompagnement de la faiblesse et de la pauvreté. Que d’étonnements encore ! Il serait avocat, ce puissant gaillard, et il paraissait incapable de trouver ses mots. Elle l’avait même déjà vu rougir…

Quant à lui, il cultivait, sans en formuler aucune interprétation verbale, un bonheur très fin et que seul le silence lui paraissait devoir compléter. Il sortait donc comme en trébuchant, de cette félicité, chaque fois qu’il lui fallait répondre. La présence parfumée et féminine réveillait en sa pensée surnourrie de classiques toute une littérature dont jamais il n’avait jusque-là compris le sens et la beauté formels. Cette fois il pénétrait l’arcane. Il pourrait désormais lire les poètes avec le juste sentiment de la passion qu’ils exprimèrent. Il n’avait d’ailleurs aucun désir sensuel.

Son ambition consistait à faire durer ce bonheur, égoïstement, le plus possible. Il restait incapable de deviner ce qui s’agitait en ce moment même dans la jolie petite tête qui lui faisait face. Il y voyait simplement fermenter toute la littérature amoureuse de ses auteurs favoris. Sans doute était-elle exprimée en termes moins précieux et choisis que dans les grands écrivains, car il avait le sens des hiérarchies sociales, et n’ignorait point que sa cousine fût de petite culture. Mais peu importe le mode d’expression des idées. Ce qui l’intéressait résidait moins dans les mots et la noblesse des syntaxes que dans les sentiments traduits. Or il croyait connaître ceux-ci.

Enfin Lucienne Dué dit :

— Mon cousin, je ne voudrais pas vous avoir causé un ennui. Vous avez l’air si étonné ! En elle-même elle disait « penaud »…

— Mais non, ma cousine. Qu’allez-vous croire là ?

— Vous n’attendiez pas une autre personne, je pense ?

Cette idée que lui, Jean Dué, pût attendre à minuit quelqu’un, fit rire le jeune homme.

— Qui aurais-je attendu ?

Elle rit aussi, l’air félin et tourna à demi la tête avec une affectation de pudeur :

— Dame, je ne sais pas, moi, une jolie femme ?

Jean rougit violemment. Les idées se heurtèrent un instant dans sa tête. Il ne sut que répondre. Il était assez averti pour le comprendre : rien n’est plus naturel pour un lycéen de rhétorique que de fréquenter secrètement une jolie femme. Certains de ses camarades se vantaient déjà d’intrigues complexes et de séductions exercées gaillardement. Il devinait donc le ridicule de sembler effarouché par cette pensée seule. Mais que sa cousine pût parler de telle chose avec ce sang-froid lui était pénible.

— Non, ma cousine ! je n’attendais pas une jolie femme !

Un accès de sincérité lui vint. Il aurait voulu tout dire de soi en une minute et éviter ce sourire un tantinet narquois qu’il lisait sur les lèvres de Lucienne.

— Ma cousine, je n’ai jamais amené de femme ici.

Elle rit, devina son embarras et voulut l’aggraver.

— Ici, peut-être, et encore n’êtes-vous pas obligé de me le dire, mais ailleurs…

Il resta coi. Sa volonté de franchise, fruit héréditaire d’une pensée qui détestait le mensonge, poussa Jean à répondre néanmoins :

— Ma cousine, vous savez que je fais mes études, je ne suis pas un séducteur.

Elle rit très haut avec un air coquin. Elle avait fort bien compris.

— Je vous trouve un peu trop surpris, Jean, pour ne pas croire que je vous apporte un dérangement.

A son tour il dit, reprenant son aisance :

— On ne peut pas me déranger, de jour ou de nuit, Lucienne. Je suis chez moi ici. Mais je n’ai pas l’habitude…

Il marqua une hésitation.

— … l’habitude de recevoir de si belles personnes et, qui plus est, assez parentes pour pouvoir être familières avec moi. Alors je ne sais pas, faute d’expérience, comment dire et comment agir.

Lucienne suivait sa pensée avec sérénité. Au début, elle eût beaucoup permis à ce cousin joli garçon qui l’accueillait si facilement. Maintenant qu’il avouait sa gêne, elle s’en éloignait et une subtile malice glissa dans son âme.

— Jean, voulez-vous me permettre de vous dire pourquoi je suis ici ?

Il devint à nouveau écarlate. Ainsi il n’avait pas songé poser une question si naturelle, la première ! Ce fut comme s’il avait commis une faute devant les siens et son humiliation crut. N’y a-t-il pas un ordre de choses à respecter dans les conversations ? On le lui avait dit cent fois pourtant.

— Dites-moi, Lucienne, ce qui vous amène chez moi. Si je vous le demande tard, il vous faut comprendre que le seul plaisir de votre présence me faisait oublier le reste.

Le compliment porta. Une légère confusion passa sur le joli visage féminin.

— Vous êtes galant, Jean !

— Pas du tout, ma cousine. Si je l’étais, je vous aurais dit bien des choses que je pense…

— Dites-les, je n’y crois pas d’avance.

Elle disait cela pour le fouetter, mais l’effet fut opposé.

— Ma cousine, je ne mens jamais.

Il avait parlé sèchement.

Elle corrigea sa phrase précédente.

— Voudriez-vous, Jean, que je reconnaisse croire toujours les galanteries ?

Il n’avait aucun sens de l’escrime verbale des femmes et repartit avec dignité :

— Quand une chose est pensée comme elle est dite, il faut y croire.

Elle éclata d’un rire un peu aigu.

— Jean, c’est qu’on m’en a dit déjà, des galanteries. Je suis payée pour n’y pas croire.

— Votre cousin Jean, ma chère Lucienne, ne vous a jamais rien dit qui puisse autoriser à douter de ses paroles.

La conversation se trouvait aiguillée sur une mauvaise voie. Elle le comprit.

— Ecoutez, Jean, traitez-moi comme une pauvresse errante et un peu folle, mais non pas comme une jeune fille de votre monde.

— Vous valez les femmes de ce que vous nommez mon monde.

Le chemin était encore périlleux. Elle n’insista pas et habilement, changea encore d’armes.

— Une pauvresse, Jean, on lui donne un morceau de pain.

Il ne comprenait pas.

— Jean, vous savez que je me suis sauvée de chez moi et n’ai pas dîné…

Il se leva d’un bond. Etait-il bête ! Etait-il stupide !…

Ainsi, sa cousine arrivait à la suite de quelque accident et non seulement il n’avait pas su encore le lui faire dire, mais il ne lui offrait même pas quelques gâteaux.

— Attendez, ma cousine, je vais faire chauffer un peu de café et vous apporter les petits fours. Est-ce que cela suffira ? Vous savez, je ne suis pas cuisinier…

Gourmande, elle approuva.

– Oui, Jean ! des petits fours. Je n’en mange pas souvent.

Il apporta les boîtes de fer blanc et les ouvrit.

— Attendez. Je vais vous donner une assiette.

— Mais non, mon cousin. Pas besoin d’assiette pour manger des petits fours.

Elle mangea. Il la regardait avec avidité. Cette fois elle était désarmée devant son regard. Il put admirer le mince corps vêtu de cotonnade bon marché et pourtant élégant. Les chaussures étaient neuves, car Lucienne Dué portait en ce moment sur elle sa plus belle vêture. Il comprit enfin ce que son attention curieuse avait d’offensant pour cette jeune fille pauvre. Il éteignit son regard ardent.

Elle dit :

— Jean, vous savez que je suis une fille du peuple, tout en me nommant comme vous.

Il ne suivait pas l’idée :

— Eh bien, Lucienne. Que voulez-vous dire ?

Elle chuchota, rougissante :

— Je voudrais boire un verre de vin, plutôt.

Il se précipita à la cuisine.

— Voilà, ma cousine. C’est du porto !

Elle but. Son regard s’alluma. Avec une gauche hésitation, au bout d’une minute, elle se décida lentement à boire de nouveau. Jean n’avait apporté qu’un verre, elle s’excusa habilement :

— Vous n’en prenez pas, Jean ?

Il savait que dans le peuple tout se traite le verre en main et devina qu’il serait très mauvais, orgueilleux et prétentieux de refuser.

Il alla chercher un verre et vint boire.

— Vous aimez cela, le porto, Jean ?

Il se prit à rire.

— Je n’en bois jamais.

— Comment, vous pouvez avoir à votre côté toutes ces bonnes choses sans y goûter ?

— Que voulez-vous, ma cousine. On désire surtout ce qui vous manque. Je désire bien des choses parfois, mais je vous assure que les vins et les gâteaux n’y jouent aucun rôle.

Elle eut un sourire triste.

— Bien sûr, moi, ce n’est pas de même.

Il fut touché au cœur par la plainte discrète enclose dans cette réflexion.

— Ma cousine, je ne veux vous dire rien de froissant. Moi, je donnerais souvent tout ce que j’ai pour être libre.

— N’êtes-vous pas libre ?

Il hocha la tête, incapable de donner une explication nette de ses sentiments. Il savait bien ce que c’est que cette liberté dont il rêvait au lycée en expliquant Homère ou Horace. Il n’aurait pourtant, par pudeur, pas voulu exposer en quoi il était l’esclave de ses titres universitaires à conquérir et d’une tradition qui le ligotait étroitement.

— Non ! je ne suis pas libre, ou bien le mot liberté n’exprime pas la même chose pour vous et moi. Mais vous êtes libre, vous, Lucienne.

Elle crispa ses mains fines avec un geste de désespoir.

— Moi, Jean ! Ah ! toute la misère du monde est sur moi.

La phrase était belle. Jean fut ému comme si le jeune fille fût tombée morte à l’instant.

— Oh ! Lucienne !

— Jean ! Jean ! Mes parents veulent me marier à Pierre Dué…

Lui connaissait le redoutable forgeron. L’idée que cette gracieuse enfant pût appartenir corps et âme – corps surtout – à cet homme sale et violent le pinça au cœur, mais il ne dit rien.

Il avait été élevé dans le respect des traditions de famille et l’indépendance de l’être humain dans la société ne lui apparaissait pas comme un corps de doctrine.

Elle le regarda, effarée qu’il ne protestât point, qu’il ne criât point son indignation. Quoi, lui aussi trouvait naturel que Lucienne Dué, à dix-huit ans, jolie et fine comme elle était, fût donnée à ce forgeron quinquagénaire qui disait partout son besoin de femmes ?

Elle reprit, avec une fureur dense et sourde :

— Je l’ai rencontré ce soir dans la ruelle du petit Quaroy. Il faisait nuit et on n’y voit pas. Alors il m’a prise et il a…

Elle se mit à pleurer à gros sanglots lents, sans baisser la tête, et lui regardait cette blanche face de statue, où coulait un mince ruisseau lumineux. Il pensa : Niobé…

— Ah ! Jean, Jean, comprenez donc que ce Pierre Dué…

Il leva le doigt en l’air, plein de colère.

— Il faut avertir mon père. Il le fera arrêter.

— Mais non, Jean, mais non. Je me suis défendue. Il n’a que déchiré mon corsage, mon autre… Mais en me quittant quand il a vu qu’il ne ferait rien, il m’a dit que le mariage était rompu. Pour se marier avec moi, il voulait que je sois à lui au milieu… de… la… rue…

— Ma pauvre Lucienne !

— Ce n’est pas tout. Je suis rentrée chez nous. J’ai raconté tout. Savez-vous ce qu’ils m’ont dit ?…

Il devina bien ce qu’avaient dit les parents de Lucienne Dué…

— Ils m’ont insultée, traitée de tous noms. Maman m’a juré que si Pierre ne revenait pas sur la rupture elle me tuerait.

La jeune fille avoua encore :

— Elle le ferait. Je l’entends parfois parler de celui qu’elle a tué, quand elle était avec son père.

— Et puis ? dit Jean, que l’indignation clouait sur sa chaise et rendait incapable de s’exprimer.

— Eh bien, Jean, je me suis enfermée dans ma chambre. Quand ils ont été endormis je me suis sauvée.

— Ils n’ont rien entendu ?

— Non ! Pierre leur avait donné de l’eau-de-vie. Ils en avaient bu. Ils étaient…

Elle se tut.

Il regardait les grands yeux maintenant secs et le joli visage têtu. Un immense besoin de se dévouer tenait Jean Dué. Il ne savait comment l’exprimer et comment lui donner réalité. Mais ce besoin le brûlait puissamment. Maintenant, devenu en quelque façon le protecteur de sa cousine, il retrouvait sa maîtrise de pensée. La vieille tradition des Dué de magistrature s’affirmait dans ce cœur adolescent. Il ferait pour Lucienne tout ce qui serait humainement possible. Quoi ? Il ne savait encore, mais il déblayait le chaos des objections.

— Lucienne, dit-il avec quelque solennité, vous êtes sous ma protection.

Il devina l’esquisse d’un sourire sur le fin visage. Comment exprimer la chose de façon juste et saisissante ?

— Lucienne, je ne sais ce que je vais pouvoir faire, mais enfin comptez sur moi.

Elle le regardait avec des traits illisibles, où il crut pouvoir deviner :

« Que peux-tu, mon pauvre lycéen ? »

Pour donner plus de poids à sa pensée, il dit encore :

— En parlerez-vous à mon père ?

Elle eut un geste d’épouvante et les larmes revinrent.

— Non, Jean. Je veux que personne n’intervienne. Je vous demande asile cette nuit…

— Vous êtes chez vous.

— Et je tâcherai en quelques heures de repos de trouver une solution. Je m’en irai à Paris…

— A Paris, Lucienne ! Qu’y ferez-vous ?

Elle dit avec un air languissant :

— On m’a dit que je réussirais au cinéma.

Il haussa les épaules. Son ignorance était entière de toutes les matières et des problèmes posés par le Cinéma. Il professait un grand mépris pour cet art inférieur, qui, disait-il, n’est que le théâtre du pauvre.

— Il vous faudra de l’argent pour aller à Paris.

Elle devint brutalement rouge.

— Lucienne, je dépense peu. A vrai dire on ne me refuse rien ici. Je vous offre ce que j’ai et ce que je pourrai avoir.

Il était heureux de faire un sacrifice et sa face s’épanouit.

Alors, comprenant qu’elle avait gagné sa cause, elle se leva et sauta sur les genoux du jeune homme.

Il l’accueillit avec un embarras timide, tôt d’ailleurs disparu. Non point qu’elle fût impudique. Elle était seulement femme, et déjà habituée à compter sur ses charmes dans la vie pour réussir.

Cela lui dictait donc d’instinct un comportement très souple et délicat. ?

Elle embrassa son cousin. Lui, les bras tombants, évitait, sans le savoir, ce type de jeux manuels qui coupent les effets des femmes occupées de séduction. N’ayant rien d’autre à faire que de l’embrasser, elle y mit tout son art. D’abord un baiser sur la joue droite, puis un autre sur la joue gauche, puis un autre, hésitant où se poser. Enfin, pour couronner, Jean connut le baiser sur la bouche. Le contact resta furtif et léger, et pourtant la réaction fut nette en lui, sa tête s’inclina en arrière. Alors Lucienne, intuitive, appuya violemment ses lèvres entr’ouvertes sur celles du jeune homme et il crut qu’un tison ardent lui parcourait l’échine, en même temps que ses bras vinrent se refermer sur le corps léger. Lucienne Dué se laissa imperceptiblement étreindre, puis s’éloigne…

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Дата выхода на Литрес:
06 октября 2025
Объем:
160 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
9783737597197
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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