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Odysse Barot

L'inceste


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319113

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

I L’ENLÈVEMENT

II TRAHIS PAR UN SAC!

III LA GROSSESSE

IV A LA PITIÉ

V PRIS DANS L’ENGRENAGE

VI L’HISTOIRE D’UNE CHUTE

VII UN DÉNOUEMENT PRÉMATURÉ

VIII LA NOURRICE

IX SOUS LE MÊME TOIT

X LE RENDEZ-VOUS

XI LE NOYÉ

XII LE SUBSTITUT

XIII UN MARIAGE BIEN ASSORTI

XIV AU CHEVET D’UN MOURANT

DEUXIÈME PARTIE

I MADAME LA PRESIDENTE

II LA DÉCLARATION

III UN CAS DE FORCE MAJEURE

IV PAULE

V EN PARTIE DOUBLE

VI LE CONCIERGE OBLIGATOIRE

VII LE PÈRE ET LE FILS

VIII UN AUTRE PÈRE ET UN AUTRE FILS

IX LE SAUVEUR

X DRAME OU IDYLLE?

XI EN FLAGRANT DÉLIT

XII LE MARIAGE

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières


I
L’ENLÈVEMENT

Table des matières

Des cris affreux éclatèrent tout à coup dans le vestibule d’attente qui précède la salle des bagages à la gare d’Orléans.

–Arrêtez! arrêtez!. Les voilà!. Oh! les infâmes!. Je les tiens!. Ils ne nous échapperont pas!. Mais arrêtez-les donc! Mon père, ne les vois-tu pas?…Cours donc après eux!. Et vous, monsieur André, vous restez là comme une momie!

Le visage en feu, les yeux injectés, les membres agités d’un tremblement convulsif, une grande et belle femme, paraissant avoir dépassé la quarantaine, frappait des deux poings à coups redoublés contre le vitrage, derrière lequel les voyageurs attendaient le moment de réclamer leurs colis qu’un essaim d’hommes d’équipe étaient en train de décharger et d’étaler sur le long comptoir occupant toute la longueur de la salle.

Pendant ce temps-là s’achevait le service de la distribution et de la visite de la douane aux voyageurs du train précédent.

–Ouvrez cette porte! Au nom du ciel, ouvrez-la!. hurlait la matrone, saisie d’une sorte de rage et frappant plus fort, au risque de briser les carreaux et de se mettre les mains en sang. Monsieur l’employé, ouvrez!… Je vous en supplie. Ils vont se sauver!

Le facteur qui se tenait de l’autre côté, prêt à tirer dans leurs coulisses les deux larges battants de la porte, pour livrer passage aux voyageurs du train de Bordeaux dès que le service du train de la Rochelle serait terminé, ne comprenait rien à ce tapage. Le brouhaha du vaste hangar, l’avait d’ailleurs empêché d’entendre les cris et les exclamations désespérées de la dame.

–Pas tant de boucan, s’il vous plaît! dit-il. Vous n’êtes pas plus pressée que les autres, que diable! Allez-vous casser les vitres de la Compagnie?

–Calme-toi, ma fille! fit à voix basse un vieillard à cheveux blancs. Pas de scandale!. Tout le monde nous regarde.

–Le monde! Que m’importe le monde? reprit-elle en se tordant les bras, pourvu que je les rattrape et que j’étrangle les deux misérables!

Et s’adressant au jeune homme qui accompagnait le père et la fille:

–Monsieur André, je vous croyais moins lâche!. A votre place, j’aurais déjà enfoncé cette porte; je les aurais rejoints en deux bonds, et je leur aurais sauté à la gorge…

–Ah çà! qu’est-ce que tout cela signifie? interrompit un brigadier de sergents de ville, de planton à la sortie des voyageurs sans bagages, et que le bruit avait attiré. Allez faire vos scènes ailleurs. Restez tranquille, la petite mère, ou je vais vous faire sortir, et même vous fourrer dedans! Voyons, qu’est-ce qu’il y a? Venez tous vous expliquer chez le commissaire de la gare.

La perspective d’initier la police à de douloureux secrets de famille et la crainte que cette intervention de l’agent de l’autorité et cette visite au commissariat n’eurent d’autre résultat que de permettre aux fugitifs de disparaître, apaisèrent quelque peu l’exaspération de la voyageuse. Un cercle s’était formé autour d’elle et de ses compagnons; on les regardait avec une curiosité mêlée de compassion et de respect. Un monsieur décoré s’approcha du brigadier.

–Il s’agit probablement de quelque drame intime, lui dit-il. Vous feriez peut-être aussi bien de les laisser s’arranger entre eux, comme ils l’entendront…

–Je ne demande pas mieux, moi! d’autant plus qu’ils ont l’air de gens très bien. et pourvu qu’on ne trouble pas la paix publique, je me lave les mains de leurs petites affaires.

Pendant ce colloque, l’héroïne de l’incident ne perdait pas de vue le groupe à la poursuite duquel elle paraissait si acharnée, et qui se composait d’un homme de vingt-neuf ou trente ans et d’une jeune femme qui, quoique grande et forte, ne devait pas en avoir plus de seize ou dix-sept. Tout à coup, elle fit un mouvement d’inquiétude et un geste de détresse.

A l’extrémité de la salle où elle les apercevait, un employé de l’octroi venait de marquer à la craie sur leurs malles le laissez-passer réglementaire; un facteur les avait chargées sur ses épaules et se dirigeait avec eux vers la porte. La jeune femme, pâle, triste, fatiguée, s’appuyait languissamment sur le bras de son compagnon pour gagner la voiture qui les attendait, et le regardait avec tendresse.

Ce tableau produisit chez l’inconnue du vestibule un nouvel accès de fureur sourde. Ses dents claquaient, ses points se crispaient:

–Oh! le scélérat! murmura-t-elle en frémissant; oh! la coquine!. Oh! je les tuerai tous les deux.

Le vitrage de séparation restant toujours fermé, elle n’avait plus qu’à sortir pour les rejoindre dans la cour et se dresser devant eux, menaçante, terrible, comme une tête de Méduse.

Les fuvards ne se doutaient de rien, ne soupçonnaient aucun danger. Ils croyaient avoir bien pris leurs mesures et s’être assuré une avance de vingt-quatre heures. C’était plus de temps qu’il n’en fallait pour faire le trajet de Poitiers à Paris, et, de là, gagner l’Angleterre, où ils seraient en sûreté, et où ils n’auraient plus rien à craindre.

Malheureusement pour eux, une circonstance fortuite avait déjoué tous leurs plans. Un retour prématuré et imprévu de Mme Dauviller avait suffit pour les perdre. Ils venaient à peine de monter en wagon, quand rentrant inopinément, après une courte absence, dans sa maison désertée, elle avait eu la révélation soudaine d’une double et effroyable catastrophe qui la frappait à la fois comme mère et comme épouse.

L’anéantissement causé par l’horrible découverte n’avait duré que quelques instants; la stupeur et le désespoir du premier moment avaient bientôt fait place à la colère. Il fallait à tout prix retrouver la trace des coupables. On savait qu’ils avaient pris le train de Paris à dix heures et demie; à minuit, Mme Dauviller, accompagnée de son vieux’père et du fiancé de sa fille, qui, soit que la passion triomphât chez lui des plus élémentaires répugnances, soit qu’il voulut simplement confondre l’infidèle et provoquer son rival, avait insisté pour être du voyage, Mme Dauviller, dis-je, partait à son tour pour Paris.

On aurait pu, certes, prévenir l’autorité, faire jouer le télégraphe dans toutes les directions, obtenir de la justice l’arrestation des deux amants. Mais n’était-il pas plus sage, plus prudent, de ne rien ébruiter, d’étouffer le scandale dans son germe, d’éviter tout esclandre, et de laver en famille ce hideux linge sale? Si l’honneur et le bonheur étaient irrévocablement perdus, ne valait-il pas mieux sauver au moins les apparences?

Il fut décidé qu’on ne s’adresserait à la Préfecture de police et au Parquet qu’à la dernière extrémité. Dùt-on fouiller tous les hôtels de Paris, on finirait par déterrer l’auteur et la victime ou plutôt la complice du rapt. En matière d’enquêtes de ce genre, comme en toutes choses, on n’est jamais bien servi que par soi-même.

Le hasard les avait mieux favorisés qu’ils n’eussent osé l’espérer, les deux trains entrant en gare à vingt-cinq minutes d’intervalle, et les amoureux ayant commis l’imprudence de s’attarder, sous prétexte de bagages, au lieu de ne descendre du wagon que pour monter en voiture et se mettre en quête d’une retraite.

Quand on s’avise d’enlever une jeune fille ou une femme mariée, on ne s’amuse pas sottement aux bagatelles de la gare. On fuit d’abord, on cache son trésor volé, sans se préoccuper des menus détails de malles, de valises et de sacs de nuit! Il est si simple de laisser tout cela à la Consigne, sauf à envoyer plus tard réclamer ses colis par un discret commissionnaire!

Effrayés de la surexcitation de Mme Dauviller et redoutant un éclat fâcheux, le grand-père et le fiancé voulurent en vain la dissuader de les suivre; elle se précipita comme une insensée au dehors, et se mit à courir vers le fiacre, où le facteur était en train de hisser une malle sur la galerie.

–Les monstres! les voilà! cria-t-elle…

Mais dans sa hâte fébrile et dans son affollement elle fit un faux-pas, glissa sur le pavé, et s’en vint tomber la tête la première sur l’angle du trottoir.

II
TRAHIS PAR UN SAC!

Table des matières

Au gémissement poussé par Mme Dauviller, les deux hommes, qui ne la devançaient que de quelques pas, se retournèrent avec angoisses et volèrent à son secours. Il y avait par bonheur plus de peur que de mal. Sauf une contusion au front et l’ébranlement général produit par la chute, l’accident n’avait eu d’autre conséquence grave que d’interrompre la poursuite et de faciliter le départ des fugitifs.

La pauvre femme s’était évanouie; et tandis que l’on songeait à lui donner des soins et à la transporter dans l’une des salles de la gare, le fiacre était déjà loin, sans que l’on pût savoir ni le numéro de la voiture, ni la direction qu’elle avait prise.

–Qu’importe! dit à la malade M. Dupuys,– tel était le nom du vieillard,–dès qu’elle fut revenue à elle, qu’importe! Si grand que soit Paris, nous saurons bien les retrouver. Ne t’inquiète pas…

–Que je ne m’inquiète pas, quand je constate que vous les aviez sous la main et que vous les laissez maladroitement échapper? Ah! je vois bien que vous ne me servirez pas à grand’chose ni l’un ni l’autre, et que je ne dois compter que sur moi-même!

–Mais, chère madame, objecta timidement le jeune homme, ne devions-nous pas, monsieur votre père et moi, songer avant tout à vous secourir?

–Avant tout, il fallait songer à me les ramener… Il ne manquait pas de gens pour me venir en aide. Et puis, le grand malheur quand je serais morte! Pourquoi ne me suis-je pas tuée dans ma chute!… Et vous prétendez aimer cette malheureuse?. Tenez, monsieur André Tournays, vous n’avez jamais convoité que sa dot!. et vous jugez sans doute que son argent ne partage pas son déshonneur et sa flétrissure!

–Vous êtes bien cruelle, madame, et bien injuste! reprit le fiancé en rougissant. Si je persiste à adorer Mlle Huguette, si je lui pardonne une heure d’égarement, un acte de folie, c’est que, malgré tout, je la crois pure encore…

–Pure! répliqua la mère avec un sourire de mépris et de haine, pure! une fille qui, quinze jours avant son mariage, se fait enlever et va courir la prétentaine!. Et avec qui? Avec. oh! je ne puis pas achever. ces horreurs-là ne se disent pas!. avec. Vous ne voyez donc pas la rage, et le dégoût et la fureur qui s’emparent de moi à cette seule pensée?. Et vous leur avez permis de s’échapper?. Et quand vous n’aviez que vingt pas à faire pour ressaisir la drôlesse et les deux cent mille francs de dot que lui a laissés son père, vous vous amusez à ramasser une belle-mère sur le pavé?… Ah! vous me faites pitié!

–Tais-toi! tais-toi! La douleur t’égare! murmura le vieillard en pleurant. N’accable pas cette pauvre enfant. Réserve ton indignation pour celui qui l’a perdue! Et ne rebute pas ce brave garçon qui consent à lui rendre l’honneur.

–Dites: à lui vendre!… ce sera plus exact.

–Madame! madame! balbutia André. je vous pardonne vos outrages…

–Je ne vous outrage pas, je dis la vérité. Mais si vous tenez tant à ne pas rompre le marché, tâchez au moins de retrouver la marchandise. Epousez donc Mlle Huguette de Tagny, si le cœur vous en dit, et si elle y consent. Vous êtes digne d’elle, et elle est digne de vous. Cela m’épargnera une honte de plus, celle de la faire enfermer dans une maison de correction…

–Tu oublies que c’est ta propre fille que tu traites ainsi, malheureuse! s’écria le vieillard…

–Ma fille? non! Il n’est pas possible que j’aie donné le jour à une pareille créature! Je la renie, je la repousse. Elle est moralement plus morte pour moi que mon premier mari, son père, ne l’est matériellement… Vous imaginez-vous donc que si je cours après elle, c’est pour la presser dans mes bras?… Non!… Mlle Huguette de Tagny m’est devenue une étrangère, une ennemie. pire que cela encore!. Et si jamais je l’embrassais, ce serait pour l’étouffer!

M. Dupuys sanglottait et se demandait si Mme Dauviller n’était pas en proie à un subit accès de démence. Il commençait presque à redouter le succès des démarches qu’il allait tenter. Résolu à se rendre immédiatement chez le préfet de police et à mettre en campagne tout le service de la sûreté, il tremblait devant le retentissement de l’affreuse aventure. Il serait mort de chagrin si l’idée qu’il était pour l’avenir l’unique protecteur, le seul défenseur et le seul appui de sa chère petite-fille ne l’avait retenu à l’existence.

–Hélas! pensait-il, qui m’eût dit, quand je la faisais sauter jadis sur mes genoux, et quand naguère encore elle me présentait à baiser son front virginal et ses joues rosées; quand tout en elle respirait l’innocence et la candeur, qui m’eût dit que toutes mes joies allaient si brusquement se changer en larmes! qu’un tel désastre allait fondre sur ma famille, et que nous allions être jetés dans un abîme d’infamie et de désespoir?

Il y avait pour lui en tout ceci quelque épouvantable fatalité, qu’il devait être temps encore de conjurer. Il se refusait à croire que le misérable suborneur eût consommé son crime. Le moindre retard pouvait rendre le malheur irréparable.

Il allait donc transporter Mme Dauviller dans le premier hôtel venu, l’y laisser sous la garde d’André Tournays, et il se rendrait à la préfecture de police.

Un employé, à qui l’on avait remis le bulletin des bagages en le priant de commander une voiture, entra tout effaré dans le petit salon mis à la disposition de la blessée:

–Pardon, monsieur, dit-il, est-ce que vous n’avez rien perdu?

–Je ne pense pas, répondit le vieillard.

Et il interrogea du regard sa fille et leur compagnon de voyage.

–Non! dit-il, rien! Pourquoi cette question?

–Au moment de l’accident, madame, par exemple, n’aurait pas laissé tomber un sac en cuir de Russie?.

–Non!…

–Pourtant, insista l’employé.., cela ne peut appartenir qu’à vous. Vous paraissez si ému, que vous ne vous souvenez peut-être pas. Il y a un quart d’heure, j’ai trouvé un sac égaré par un voyageur, et sur lequel j’avais lu un nom et une adresse; or, je viens de voir sur vos bagages exactement la même adresse et le même nom: M. Dauviller, propriétaire à Poitiers.

Une triple exclamation se fit entendre.

–Ah! je savais bien qu’il n’y avait pas d’erreur possible! Tenez! madame et messieurs, voici votre propriété. Quand on perd quelque chose ici, on est toujours sûr de le retrouver…

Et tirant de derrière son dos l’objet en question, il le déposa sur la table.

–C’est bien cela, n’est-ce pas? C’est bien à vous?

–Si bien à nous, répondit vivement Mme Dauviller, que je vais compléter l’adresse indiquée. Il n’y a pas seulement le nom de la ville, mais aussi celui de la rue, gravés sur une petite plaque de cuivre: 17, rue du Moulin-à-Vent.

Elle venait de reconnaître son propre sac, que Mlle Huguette de Tagny avait emporté en fuyant et que, dans le trouble d’un débarquement précipité, elle avait oublié sur la table des bagages.

Après avoir généreusement récompensé l’agent de la compagnie, et prétexté une défaillance subite pour retarder le départ, Mme Dauviller pria son père de faire sauter la petite serrure du sac, afin d’en inventorier le contenu, qui fournirait peut-être quelques indices.

Elle y découvrit une somme considérable: des billets de banque, de l’or et des bijoux…

Un soupir de soulagement sortit de sa poitrine.

Il peut sembler extraordinaire, à première vue, que le ravisseur de Mlle de Tagny ait commis une aussi énorme distration, et qu’il ait oublié ce qu’il avait de plus précieux.

Quiconque a l’habitude des voyages et connaît par expérience l’affolement qui se produit dans la précipitation d’un départ ou dans le tohu-bohu d’une arrivée, n’en sera nullement surpris. On oublie rarement un mauvais carton à chapeau ou un méchant parapluie de quinze francs; mais on laissera traîner sur une banquette cent mille francs contenus dans un sac de nuit. On se croit tellement sûr de ne pas négliger les choses importantes, que l’on concentre toute son attention sur les menus détails.

On se rappelle ce riche étranger perdant sur le boulevard cinq cent trente-cinq mille francs enveloppés dans un journal, comme un paquet de linge sale, et que ramassa un conducteur d’omnibus!

Si, dans les circonstances ordinaires, on est exposé à d’aussi singulières étourderies, que sera-ce donc quand on voyage avec une conscience troublée, avec le remords pour compagnon et la crainte pour compagne? quand on se sent poursuivi par une incarnation quelconque de Némésis, mari outragé, mère irritée ou gendarme botté? J’imagine que Caïn qui voyagea beaucoup après son crime, au dire de la Bible, aurait égaré dans toutes les gares des sacs de nuit, des valises et des portefeuilles, s’il y avait eu de son temps des billets de banque et des trains express.

On devine, mais il serait difficile de peindre le sentiment de terreur folle que dut éprouver le jeune second mari de Mme de Tagny, le coupable amant de sa propre belle-fille, lorsque, arrivé dans la rue Saint-Honoré, à l’hôtel d’Athènes où il s’était fait conduire sur l’indication banale de son cocher, il s’aperçut qu’il n’avait plus le sac en cuir de Russie renfermant toutes ses valeurs!

Il chancela et faillit tomber foudroyé, tandis que sa complice et victime s’affaissait à demi évanouie dans un fauteuil, en murmurant d’une voie éteinte:

–Maurice! Maurice! Est-ce déjà le châtiment? Ne t’avais-je pas dit que Dieu nous punirait?

–Tu es folle, chère Huguette! Tu me parles toujours de ton Dieu! Dieu par-ci! Dieu par-là! Qu’est-ce cela peut lui faire, après tout–si tant est qu’il existe.?

–Ne blasphème pas, mon ami. Cela nous porterait malheur…

–Qu’est-ce que cela peut lui faire que je brise la chaîne odieuse rivée depuis deux ans à mon pied et à mon cœur? Que lui importe que nous abandonnions un foyer maudit et que notre mutuelle tendresse aille chercher au loin un refuge et un abri? Regretterais-tu déjà de m’avoir suivi?… Huguette! mon Huguette adorée! je vois bien que tu ne m’aimes pas!…

–Je ne t’aime pas!… Maurice, si je ne t’aimais pas; si tu ne m’étais pas plus cher que la vie, que l’honneur, aurais-je foulé aux pieds, pour t’appartenir, les sentiments les plus sacrés de la nature?. Serais-je ici, entre tes bras, dans une misérable chambre d’hôtel?

–Eh bien, si tu m’aimes, chasse donc ces idées noires, et ne te préoccupe pas d’un incident sans gravité!… Rassure-toi! Notre argent n’est pas perdu. Ceux qui ont ramassé le sac ne se doutent pas qu’il contient une fortune… On me le rendra!.

Hélas, son attitude démentait trop clairement son langage! Vainement il essayait de la rassurer, de lui inspirer une confiance qu’il n’avait pas; il ressentait les plus superstitieuses a ppréhensions. Ils restèrent quelques instants muets, immobiles, pétrifiés. On eût dit deux statues ou deux cadavres.

Qu’allaient-ils devenir avec deux cents et quelques francs tout au plus qui restaient dans son porte-monnaie? Et en portant les choses au mieux, en supposant que le sac fût tombé en d’honnêtes mains, ne lui faudrait-il pas, pour en obtenir la restitution, justifier de son indentité, donner son adresse, subir une foule de formalités et peut-être de délais qui permettraient à sa femme de retrouver sa piste? C’eût été bien pis s’il avait su toute la vérité, s’il s’était douté qu’elle était arrivée à Paris avant même qu’ils n’eussent quitté la gare d’Orléans, qu’elle les avait vus! qu’elle allait les traquer sans relâche dès ce matin même!

En allant réclamer l’objet oublié, ne risquait-il pas de se jeter dans la gueule du loup, de se précipiter tête baissée dans un piège, de se livrer spontanément à la justice qui allait être prévenue si elle ne l’était déjà?

N’avait-il donc méconnu tous ses devoirs, débauché la malheureuse enfant dont il était le second père; ne l’avait-il arrachée au foyer maternel, que pour venir échouer ignominieusement avec elle dans les prisons de la Seine et sur les bancs de la cour d’assises?

Et pourtant, il n’était pas permis d’hésiter. Toute minute, toute seconde de retard rapprochait le péril au lieu de l’écarter. Le plus sûr était de l’affronter aussi bravement que possible.

Confiant Huguette de Tagny, qu’il avait présentée comme sa femme légitime, aux bons soins de la maîtresse d’hôtel; lui donnant un baiser qui risquait d’être le dernier et qui glaça la pauvre petite; prenant furtivement dans sa valise et glissant dans sa poche, à tout hasard, un pistolet comme ressource suprême, Maurice Dauviller remonta en voiture et se fit conduire à la gare d’Orléans, promettant au cocher dix francs de pourboire s’il brûlait le pavé.

A mesure qu’il approchait du boulevard de l’Hôpital, de sinistres pressentiments assiégeaient son esprit; son cœur se serrait, son sang se figeait dans ses veines, sa respiration devenait plus pénible, ses yeux se voilaient. On eût pris volontiers la voiture de remise qui le portait pour la charrette d’un condamné à mort allant au supplice…

Il descend enfin, pénètre dans la gare, livide, défait, titubant, s’adresse au bureau des objets perdus, formule d’une voix tremblante sa réclamation, et attend comme un arrêt la réponse que va prononcer l’employé.

O bonheur! il apprend que le sac a été trouvé, qu’il est en sûreté. qu’on va le lui rendre. L’obligation d’aller devant le commissaire le tourmente bien un peu; mais, bah! sa fugue ne peut être connue du magistrat, puisque Mme Dauviller elle-même ne la saura que dans l’après-midi, en revenant de sa maison de campagne à Poitiers…

D’ailleurs, n’a-t-il pas des papiers bien en règle? Il va lui suffire de faire constater son identité!…

Il se présente devant le commissaire, que Mme Dauviller avait mis à demi au courant de la situation. Ce fonctionnaire croyait qu’il ne s’agissait que d’une incartade conjugale ordinaire et ignorait les graves particularités qui la compliquaient. L’épouse outragée, bien certaine que le coupable allait revenir, attendait dans une salle voisine avec son père, tandis qu’André Toumays s’occupait de faire transporter leurs bagages dans un hôtel.

–Fort bien, monsieur, dit le magistrat après lui avoir demandé ses noms, prénoms et son adresse, mais je dois vous dire que la restitution de l’objet oublié est déjà faite…

–Déjà faite! s’écria-t-il en pâlissant; et à qui donc, je vous prie, monsieur le commissaire?…

–A qui? Mais à votre femme, parbleu!

–Mais c’est une épouvantable méprise, monsieur! reprit-il haletant…

–Une méprise? Pas du tout.

–Pardonnez-moi. j’ai laissé ma femme à l’hôtel, et elle n’a pu par conséquent…

–Vraiment! voilà qui est bizarre. Du reste, jugez vous-même…

Le commissaire ouvrit une porte. Maurice Dauviller demeura bouche béante, n’eut pas la force de pousser un cri et tomba à la renverse.

III
LA GROSSESSE

Table des matières

Maurice reprit presque aussitôt connaissance. Mais il était tellement atterré, hébété, anéanti, que la colère de sa femme et de son beau-père semblait désarmée, et se changeait en un sentiment d’invincible dégoût.

Il est des situations où toutes les injures et tous les outrages rentrent forcément dans la gorge parce qu’il ne se trouve plus de mots assez violents pour les exprimer, où le langage de l’invective devient impuissant; où le silence est le plus éloquent, le plus écrasant, le plus terrible des châtiments.

Pendant quelques minutes, pas une parole ne fut prononcée entre les trois acteurs de cette scène émouvante: l’un courbant la tête et n’ayant même pas le courage de se souvenir qu’il avait une arme dans sa poche pour se faire justice, pas plus que les autres ne se sentaient disposés à l’accabler davantage.

Quelques instants auparavant Mme Dauviller, dans sa rage jalouse, lui aurait crevé les yeux ou enfoncé un poignard dans la poitrine; elle eût piétiné sur son corps. Mais que pouvait-elle en face de ce cadavre moral?

Devant cet affaissement de l’homme qu’elle avait aimé, qu’elle aimait encore d’une passion d’autant plus ardente qu’elle était plus meurtrie, plus outragée, plus torturée, elle était tentée de ne plus daigner l’honorer de sa haine.

M. Dupuys, après avoir prié le magistrat de garder provisoirement le coupable à sa disposition en attendant qu’ils eussent retrouvé sa victime, et tout en refusant d’ailleurs de déposer contre lui une plainte formelle, s’empressa d’emmener sa fille à l’adresse que Dauviller avait indiquée tout à l’heure au commissaire. Une demi-heure après, ils arrivaient devant l’hôtel d’Athènes.

Mlle de Tagny, pendant l’absence de son soi-disant mari, était restée dans la chambre de la propriétaire, située à l’entresol, sur le devant, et d’où son regard pouvait plonger dans la rue Saint-Honoré, interroger les innombrables voitures qu’elle voyait se croiser, sans qu’aucune d’elles s’arrêtât à la porte et qu’elle en vit descendre Maurice.

Le temps lui semblait bien long; ses transes et et ses angoisses s’accroissaient à chaque instant; une heure s’était écoulée, puis deux heures, sans ramener M. Dauviller.

La maîtresse d’hôtel avait beau tenter de la distraire et de la rassurer, elle pressentait quelque nouveau malheur, elle devinait quelque catastrophe nouvelle venant se greffer sur la première et achever leur perte.

Enfin un fiacre s’arrête devant l’hôtel d’Athènes.

–Ah! voilà Maurice! se dit-elle avec joie! Qu’il ait, oui ou non, retrouvé notre argent, j’aime mieux la plus dure réalité que cette poignante incertitude. Et puis, qu’importe? ajouta-t-elle. Si le sort s’acharne à notre perte; si Dieu nous maudit, si nous n’avons plus les moyens de vivre et de fuir ceux qui nous poursuivent sans doute; eh bien, il nous restera toujours assez d’argent pour acheter un boisseau de charbon!

Elle ouvre vivement la fenêtre, se penche à demi, et manifeste son désappointement en voyant descendre, au lieu de M. Dauviller, un vieillard dont l’aspect ne frappe pas d’abord son attention.

–Ne vous impatientez pas, madame, lui dit le propriétaire. La gare d’Orléans est fort loin d’ici. Mais pardon de vous quitter. Il me faut recevoir moi-même ces clients…

A peine avait-elle fait quelques pas vers la porte, que la jeune fille, qui s’était remise à la fenêtre, poussa un cri d’effroi en reconnaissant le vieux monsieur et surtout la dame qui l’accompagnait.

–Qu’avez-vous, mon enfant? demanda la maîtresse d’hôtel avec étonnement. Craignez-vous de vous ennuyer seule ici? préférez-vous descendre au bureau avec moi? Mais comme vous êtes blême!… Vous tremblez de tous vos membres!

–Ah! cette fois, je suis bien perdue! Et je comprends pourquoi Maurice ne revient pas!… Je vous en conjure, cachez-moi quelque part!… j’ai peur, j’ai peur!…

–Peur? de qui? de quoi?

–J’ai peur de ma mère, madame! de ma mère, dont j’ai mérité le courroux et la haine et qui sera impitoyable! Cachez-moi! cachez-moi! Dites que je ne suis plus ici, que je suis partie tout à l’heure. que vous ne savez ce que je suis devenue. Dites ce que vous voudrez. Mais, de grâce, ne me li vrez pas!…

Sans rien comprendre à cet émoi et supposant qu’il s’agissait d’une escapade de jeune fille, d’une fugue d’enfant prodigue à qui l’on serait trop heureux d’ouvrir les bras et de pardonner, la patronne de la maison ne tint aucun compte de cette prière et, quelques instants plus tard le vieillard se rendait auprès de sa petite-fille, tandis que Mme Dauviller restait en bas, comme il l’avait exigé.

Ce n’était pas sans peine que celle-ci avait consenti à le laisser monter seul et que M. Dupuys avait pu éviter une scène terrible; ce ne fut pas sans de moindres difficultés que le grand-père parvint à pénétrer dans la chambre de l’entresol. Huguette s’était enfermée et refusait d’ouvrir, ne se laissait toucher ni par les supplications, ni par les bonnes paroles, ni par les promesses de M. Dupuys.

–Ouvre, je t’en conjure, ma petite Huguette bien-aimée. Rassure-toi; je suis seul. Pas un reproche ne te sera adressé! Tout sera oublié.

–Non! non! jamais, grand-père!. J’aime mieux mourir. Laissez-moi. je suis une malheureuse. Je me tue si vous insistez.

–Tu veux donc faire mourir de chagrin ton vieux grand-père qui t’aimait tant?. Huguette! Huguette! aie pitié de moi.

Émue, troublée, vaincue par les sanglots étouffés du vieillard, Mlle de Tagny finit par tirer le verrou.

Ce que fut cette entrevue entre ce grand-père de soixante-quinze ans et l’enfant coupable qu’il adorait; quels trésors de bonté, d’indulgence, de pardon il sut trouver dans son cœur; avec quelle tendresse il la pressait dans ses bras, on le devine. Huguette pleura d’abord avec lui, et manifesta la plus profonde douleur. Mais dès que M. Dupuys parla de la ramener à Poitiers, de lui faire épouser l’homme à qui on l’avait fiancée malgré elle, elle protesta qu’elle aimerait mieux mourir que de remettre les pieds chez sa mère…

–je n’ai pas le droit de lui faire des reproches, s’écria-t-elle, parce que je suis trop coupable envers elle pour l’accuser. Et pourtant, n’est-elle pas la vraie cause de mon malheur? N’est-ce pas à elle que revient la plus lourde part de responsabilité? Ne m’a-t-elle pas volé mon bonheur? Ne m’a-t-elle pas volé l’homme que j’aimais et dont elle me savait aimée? Je n’ai fait que reprendre mon bien!

En ce moment, Mme Dauviller, . qui était montée sur la pointe du pied et qui écoutait à la porte, bondit comme une tigresse et allait se précipiter sur sa fille, quand le grand-père la retint de force.

–Infâme coquine! hurla-t-elle…

–Laissez-la me tuer, grand-père, répondit Huguette, ce ne sera pas sa plus mauvaise action. et je lui pardonnerai celle-ci. Quant à l’autre, je ne l’oublierai jamais de ma vie. qui ne sera pas longue. Adieu, cher grand-père, adieu!

–Malheureuse, arrête!

Il se jeta sur elle, mais il était trop tard; elle venait de s’enfoncer un couteau-poignard dans la poitrine…

Presque à la même heure, son amant, prisonnier du commissaire de la gare d’Orléans, et qu’on avait négligé de fouiller, se tirait un coup de pistolet dans la bouche.

Ce dramatique incident ne produisit sur Mme Dauviller aucune des impressions qu’on était en droit d’attendre d’une mère.

La vue de sa fille étendue dans un fauteuil et du flot de sang qui jaillit de la blessure ne lui arracha ni un cri ni un geste d’effroi. Elle resta impassible; son visage ne trahit aucune émotion, aucune velléité d’attendrissement. Elle se fût précipitée au secours d’une étrangère; l’acte de désespoir de son enfant ne lui inspirait que la plus froide et la plus cruelle indifférence. Elle contemplait cette scène d’un regard haineux. Elle n’avait en face d’elle qu’une rivale; les liens du sang étaient rompus. La férocité jalouse de la femme outragée étouffait toute ombre d’un sentiment maternel.

La maîtresse d’hôtel qui était accourue ainsi qu’une domestique, un médecin qui se trouvait fort à propos dans la maison, appelé par une indisposition d’un voyageur, et quelques locataires attirés par le bruit, ne comprenaient rien à cette insensibilité, et l’attribuaient à une stupeur voisine de la folie.

Le coup, porté d’une main mal assurée, n’avait fort heureusement causé que des désordres insignifiants; aucun organe essentiel n’était atteint; la lame avait porté sur une fausse côte; la plaie était peu profonde et n’avait pas de gravité. Et M. Dupuys poussa un soupir de soulagement quand il entendit le docteur murmurer d’une voix calme:

–Bah! Ce ne sera rien!. Une simple égratignure! Voyez!. Elle ne s’est même pas évanouie.

–Ah! merci, monsieur le docteur!. Vous la sauverez, n’est-ce pas? s’écria le vieillard.

–Je vous répète qu’il n’y a pas le moindre danger… à moins pourtant que…

Il fut interrompu par la maitresse d’hôtel disant à demi-voix à Mme Dauviller:

–Comment, madame! vous n’embrassez pas votre fille? Comment! vous ne lui avez pas déjà pardonné? Si elle a commis une faute, ne l’a-t-elle pas trop durement expiée?

–Que j’embrasse cette créature, moi! répondit d’un ton sec Mme Dauviller.

Et elle balbutia d’un accent presque inintelligible:

–Que je pardonne à la maîtresse de mon mari!

Aussitôt elle se rappela Maurice, laissé, comme nous l’avons vu, à la garde du commissaire de la gare; elle voulut se donner la joie sauvage de lui apprendre le suicide de sa complice. Elle fit quelques pas vers la porte…

–Où vas-tu? demanda son vieux père avec inquiétude.

–Vous ne le devinez pas? répondit-elle avec colère. Je vais retrouver l’autre!…

Tous les spectateurs intrigués, stupéfaits et pressentant quelque affreuse tragédie de famille, s’étaient retirés par discrétion, sauf la patronne de l’hôtel d’Athènes, qui aidait le médecin dans son pansement.

–Alors, vous me répondez de sa vie? reprit le grand-père.

–Certainement, monsieur. Et à moins de complications imprévues que pourrait amener la situation particulière de cette jeune femme, la guérison sera l’affaire de quelques jours…

Et il hochait la tête d’un air significatif.

–La situation particulière? répéta machinalement M. Dupuys.

–Oui, naturellement, et dans son état. vous comprenez que. Nous devons en être au septième mois, évidemment.

–Au septième mois?

Et le bonhomme était là, bouche béante, ahuri, tremblant de comprendre…

Mais Mme Dauviller, qui n’avait pas encore franchi la porte, avait aussitôt compris, elle!…

Elle fit un bond vers le docteur:

–De quel septième mois parlez-vous, monsieur?

–Pardon! madame, est-ce que nous jouons aux propos interrompus?. Ignoreriez-vous, par hasard, que. je parle du septième mois de sa grossesse…

Un rugissement se fit entendre.

–Oh! la misérable!. Enceinte! Elle était enceinte de sept mois. Et je ne m’étais aperçue de rien. Je n’avais rien soupçonné. J’étais leur jouet à tous les deux depuis près d’un an!. Qui sait? depuis le lendemain de mon mariage peut-être!

Si l’homme de l’art n’avait été là pour protéger sa blessée, elle se fût jetée sur elle et l’eût achevée.

–Ah ça! il se passe des horreurs dans cette famille-là! se dit à part elle la maîtresse d’hôtel. Qu’est-ce que c’est donc que ces gens-là?

Le médecin, initié par un long exercice de sa profession à tant de tristes secrets et d’affreuses aventures et blasé en pareille matière–il en avait vu bien d’autres!–achevait le pansement sans manifester la plus légère surprise. Il se contenta d’imposer silence à cette mère irritée…

–Ma malade m’appartient, madame! dit-il avec autorité. Et je vous défends d’ajouter un mot.

Attéré, anéanti par la terrible révélation, le vieillard s’était plongé la tête dans ses deux mains. Il la releva:

–Va-t-en! va-t-en! fit-il avec indignation. Veux-tu donc tuer Huguette?. Va-t-en!

Mme Dauviller ne demandait pas mieux que d’obéir. Elle avait hâte de déverser sa rage et d’assouvir sa soif de vengeance sur son mari…

Lançant à Huguette un dernier coup d’œil plein de malédictions, elle ouvrit brusquement la porte, descendit avec précipitation l’escalier, héla le premier cocher qui passait dans la rue Saint-Honoré et se dirigea vers la gare d’Orléans, tandis que le commissaire de police du quartier du Palais-Royal, averti par la rumeur publique qu’un suicide ou une tentative de suicide avait eu lieu à l’hôtel d’Athènes, s’y transportait et procédait, avec tous les ménagements commandés par la circonstance, aux constatations légales.

La foule s’était amassée dans la rue; les détails les plus fantaisistes, les commentaires les plus contradictoires se croisaient dans le public. Les uns annonçaient que la victime était morte, les autres prétendaient qu’il ne s’agissait pas d’un suicide, mais d’un assassinat. Mme Dauviller avait eu quelque peine à fendre les groupes de curieux, qui ne manquent jamais de se former toutes les fois qu’éclate un événement de ce genre. Les nouvellistes–le mot de reporter n’avait pas encore été, à cette époque, importé d’Angleterre–les nouvellistes étaient déjà à leur poste; et les journaux du soir allaient avoir ce jour-là un fait divers à sensation. Le Drame de la rue Saint-Honoré allait absorber pendant quarante-huit heures les préoccupations générales, pour céder bientôt la place à une autre catastrophe.

Arrivée dans le cabinet du commissaire spécial de la gare d’Orléans, Mme Dauviller remarqua à première vue chez ce magistrat un tel embarras, une telle émotion, qu’elle pressentit aussitôt quelque nouveau désastre.

On ne pouvait, en effet, apprendre à brûle-pourpoint, sans préparation, sans préliminaires, sans périphrases, à cette pauvre femme l’épouvantable aventure. Il fallait l’amener peu à peu, par d’habiles gradations, à recevoir la douloureuse confidence, qu’on ne pouvait lui cacher bien longtemps.

–Ne me ménagez pas, monsieur! s’écria-t-elle avec exaltation. dites-moi la vérité. où est mon mari?. Pourquoi refusez-vous de me le laisser voir?. Je suis en état de tout entendre. Il est mort?. Avouez qu’il est mort?…

–Non! Non. Rassurez-vous. il n’est que blessé. assez grièvement. je ne vous le dissimule pas. Et j’ai dû le faire transporter d’urgence à l’hôpital de la Pitié!

IV
A LA PITIÉ

Table des matières

Mme Dauviller éprouva un saisissement terrible. Elle oubliait aussitôt tous les torts de son jeune et coupable époux; elle oubliait son crime, pour ne se souvenir que de l’amour insensé qu’elle lui avait voué.

Plus on avance dans la vie, plus les passions deviennent vives, ardentes, profondes, aveugles! Mme Dauviller ne s’avouait pas qu’elle avait eu tort d’épouser, à quarante-deux ans, un jeune homme qui n’en avait que vingt-huit; que, si l’on tient compte de la différence de maturité dans les deux sexes, elle avait le double de son âge; qu’elle avait été imprudente et folle…

Elle ne l’accusait pas davantage de son criminel enlèvement dont elle rendait seule responsable la malheureuse Huguette. Elle ne voyait que le danger de mort dont il était menacé.

–C’est ma faute, monsieur le commissaire! s’écria-t-elle avec désespoir. Ne voyez-vous pas que c’est moi qui l’ai assassiné?

–Calmez-vous, madame! répondit le magistrat. Ne vous ai-je pas dit qu’il n’était que blessé? Que sa tentative de suicide a avorté? Qu’il en reviendra?

–Comme l’autre! pensa-t-elle; comme la drôlesse qui l’a détourné de ses devoirs, et que j’ai honte d’appeler ma fille! Ah! pourquoi n’est-elle pas morte? pourquoi n’a-t-elle pas subi le châtiment qu’elle mérite? Comme je donnerais volontiers tout son sang pour un seul cheveu de mon bien-aimé Maurice!

Mais il ne s’agissait pas de perdre le temps en regrets et en malédictions. Ce qui pressait, c’était de courir auprès de lui, de lui demander pardon, de le soigner, de le rappeler à la vie, et de veiller mieux à l’avenir sur ce cœur qui lui appartenait, et dont rien désormais ne pourrait la séparer.

–J’ai été bien cruelle envers lui! se disait-elle en se dirigeant vers l’hôpital où il gisait. C’est ma froideur et mon silence méprisant qui l’ont poussé à cet acte de désespoir!. Maurice!. Maurice! Je sais bien que malgré ta faute tu n’avais pas cessé de m’aimer! Merci! mon bon Maurice. Merci!. Je passe l’éponge sur le passé. A l’avenir, tu seras à moi seule; tu m’appartiendras sans partage. Sois tranquille, mon chéri! je te pardonne, je te pardonne!.

Le magistrat s’était bien gardé de lui donner des détails sur la nature des lésions produites par la balle du pistolet. Désireux de se débarrasser au plus vite de la douleur d’une femme, et pensant qu’elle apprendrait toujours trop tôt l’horrible réalité, il ne s’était exprimé qu’en termes vagues et s’était retranché derrière les plus habiles réticences.

Les appréhensions un moment dissipées de Mme Dauviller allaient renaître, dès qu’elle aurait franchi le seuil de l’hôpital.

En sa qualité d’épouse du blessé, on ne pouvait lui refuser le droit de le voir sur-le-champ, de lui parler, de le consoler, de l’entourer de sa sollicitude et de sa tendresse.

Plus sa situation était grave, désespérée, plus sa vie était en danger, plus il semblait naturel que sa femme fût introduite sans délai auprès de lui.

Et pourtant, chose étrange, inexplicable, dès quelle se présenta, on ne lui répondit que par des paroles évasives. L’interne de service ne voulut pas prendre sur lui de la mettre en présence du malade, et son chef ne montra pas moins d’hésitations.

Qu’est-ce que cela signifiait? Pourquoi ces bizarres ménagements? N’avait-elle pas le droit de pénétrer sur-le-champ auprès de son mari? S’il était mourant, si tout espoir de le sauver était perdu, c’était une raison de plus, une raison décisive, de ne pas retarder une entrevue suprême.

–Avouez-moi donc qu’il est mort! s’écria-t-elle en sanglotant. dites-moi la vérité, docteur; je vous promets d’être courageuse et forte…

Hélas! Maurice n’était pas mort; mais mieux eût valu pour lui et pour elle qu’il fût étendu sans vie sur son lit. On le lui aurait déclaré franchement, et il n’y aurait pas eu de semblables tergiversations; on l’eût mise aussitôt en face du cadavre, qu’on lui eût laissé la faculté de transporter à Poitiers dans la sépulture de famille.

Maurice n’était pas mort; et l’on avait la demi-certitude de lui conserver l’existence. Il n’était pas mort: il était pire que cela…

La balle qu’il s’était tiré dans la bouche avait dévié et n’avait point atteint la région cérébrale. Mais elle avait produit d’effroyables ravages.

La mâchoire était fracassée, le nez emporté. Le visage n’avait plus forme humaine. Si M. Dauviller devait vivre, il était à tout jamais et horriblement défiguré.

Ce n’était plus un mari, c’était un monstre que la pauvre femme demandait à voir: quelque chose d’informe, de repoussant, de hideux!

Il fallut cependant se résoudre à céder aux prières et aux sommations de l’épouse que l’on avait à demi préparée aux affreux détails de l’événement.

Quand elle se fut approchée du lit de Maurice, et qu’au lieu de la brune et charmante tête qu’elle avait connue et qui l’avait séduite, fascinée, elle n’aperçut plus qu’une masse informe, enveloppée de linges, où l’on ne distinguait ni yeux, ni bouche, ni nez, ni front, ni joues; elle jeta un cri et s’évanouit.

–Parbleu! je m’en doutais bien! dit l’interne qui l’accompagnait, tandis qu’une sœur de charité donnait des soins à l’infortunée, et qu’on la transportait dans une autre salle. Je savais bien ce qui allait arriver!. Que serait-ce donc si elle l’avait vu, il y a une heure!

–Le fait est qu’il n’est pas beau, le pauvre bougre! dit un infirmier en souriant.

–Dites qu’il est horrible!. Ah!. s’il fait jamais des conq uêtes, celui-là, j’en serai fort étonné, ma parole d’honneur!

–Quelle drôle d’idée, aussi, de vouloir se tuer de cette façon-là!

–Que voulez-vous, mon garçon? Quand on a des chagrins, des chagrins d’amour, surtout!. car il paraît, d’après ce qu’a dit le commissaire, qu’il y a là-dessous tout une histoire, tout un drame…

–Eh bien, on se vise au cœur, dans ces cas-là! Au moins, si on en réchappe, on n’a pas le physique détérioré, la figure en marmelade. Moi aussi, tel que vous me voyez, monsieur, j’ai eu des passions, des chagrins d’amour. J’ai été trompé par une coquine. et que j’adorais, monsieur!…

–Parbleu!. Naturellement!. Si vous ne l’aviez pas adorée elle ne vous aurait pas trompé!…

–Et pourtant, vous voyez, je ne me suis pas brûlé la cervelle…

–C’est peut-être parce que vous n’en aviez pas? reprit avec un rire goguenard l’étudiant en médecine.

–Enfin je ne me suis pas suicidé…

–Cela prouve que vous êtes philosophe ou bien que vous tenez énormément à votre peau. Ce qui est la même chose, après tout!…

Tandis que l’interne et l’infirmier, avec l’insouciance qui caractérise les gens familiarisés par métier avec les souffrances humaines, et que rien ne peut émouvoir, échangent des plaisanteries au chevet de Maurice Dauviller, qui ne les entend pas, quittons l’hôpital de la Pitié et revenons à l’hôtel d’Athènes.

La visite du commissaire avait achevé de faire perdre la tête au vieux grand-père. Son immense douleur se compliquait de la suprême humiliation qu’entraîne toujours l’intervention de l’autorité dans les affaires intimes d’une famille.

Son nom honorable et respecté, celui de sa fille et de sa petite-fille allaient être livrés à la curiosité publique! Deux journalistes n’avaient-ils pas cru devoir se permettre de pénétrer furtivement dans la chambre, à la suite du magistrat, pour constater, de visu, au profit de leurs lecteurs, l’état réel de la suicidée? Et l’un d’eux n’avait-il pas poussé l’indiscrétion professionnelle jusqu’à demander confidentiellement à M. Dupuys la vraie cause de cet acte de désespoir?

–Qu’est-ce que cela vous fait, monsieur? lui avait-il répondu avec indignation? Est-ce que nos affaires vous regardent? Est-ce que nous ne sommes pas assez cruellement frappés, sans que vous veniez aggraver nos chagrins par la publicité?

Il n’eut plus dès lors qu’une pensée, qu’un souci: emmener au plus tôt son enfant au fond de sa province, la cacher dans sa maison de campagne, la soustraire à la fois à la haine de sa mère et aux investigations des gens de justice.

–Ne m’avez-vous pas dit, monsieur le docteur, qu’il n’y avait rien à craindre? demanda-t-il anxieusement au médecin.

Celui-ci répondit affirmativement.

–Pensez-vous qu’avec bien des précautions, et en prenant un coupé-lit, je pourrais transporter dès aujourd’hui à Poitiers ma chère petite malade?

–Assurément.

Il supplia l’homme de l’art, en lui offrant de splendides honoraires, de vouloir bien les accompagner pour lui continuer ses soins.

Le soir même M. Dupuys, Huguette et le docteur allaient partir par le train-poste de Bordeaux.

Mais au moment où la voiture de grande remise qui les conduisait arrivait à la hauteur du Jardin des Plantes, il se produisit un grave événement qui allait déranger tous leurs plans.

V
PRIS DANS L’ENGRENAGE

Table des matières

Dès le départ de la rue Saint-Honoré, Mlle Huguette de Tagny s’était trouvée mal à l’aise, et le médecin, inquiet, avait émis l’avis qu’il serait peut-être plus sage de faire rebrousser chemin à la voiture et de ramener la blessée à l’hôtel d’Athènes.

En voyant le désappointement qui se peignait, à cette proposition, sur le visage de M. Dupuys, le chagrin qu’il paraissait éprouver à l’idée d’une prolongation de séjour à Paris, la jeune fille fit un effort sur elle-même, triompha de ses souffrances, insista pour qu’on la ramenât à Poitiers sans retard.

–Non, monsieur le docteur, dit-elle avec fermeté. Je ne veux pas rester plus longtemps ici. Si quelque chose est de nature à aggraver mon mal, ce n’est pas le voyage, c’est la peur de ma mère!

Il y avait une autre cause à sa résolution. N’ayant pas vu revenir depuis le matin Mme Dauviller, elle supposait avec quelque apparence de probabilité, que celle-ci avait dû ramener son mari, ou que peut-être elle allait partir avec lui par le train qu’ils allaient prendre.

A tout prix elle voulait se rapprocher de Maurice; elle voulait le voir, au risque d’une nouvelle scène avec celle qui était à la fois sa mère et sa rivale. Huguette était jalouse, elle aussi. Sans rien dire et rien avouer à son bon vieux grand-père, elle ne consentait point à renoncer à son amant.

Ne savait-elle pas qu’il l’aimait, qu’il n’aimait qu’elle seule. L’enfant qu’elle sentait remuer dans ses entrailles, et qui avait été la cause déterminante de leur fuite, ne l’attachait-elle pas à Maurice par des liens éternels?

C’était le produit du crime: soit! Elle le savait bien. Mais la passion l’emportait sur le remords.

Après tout, la fatalité d’une part, et Mme Dauviller, de l’autre, n’étaient-elles pas les vraies, les seules coupables?

Deux années auparavant,–Huguette avait alors quinze ans,–Maurice, qui l’adorait, l’avait demandée en mariage. Pourquoi, au lieu de la lui accorder; au lieu d’unir ces amoureux que rapprochait une inclination mutuelle, que ne séparait aucun obstacle, et qui semblaient faits l’un pour l’autre, pourquoi Mme veuve de Tagny avait-elle jeté sur ce jeune homme, qui avait quatorze ans de moins qu’elle, des regards de convoitise?

Et si sa fille, bien que formée de bonne heure, grande, forte, n’était pas d’âge à songer au mariage, pourquoi n’avit-elle pas attendu? Pourquoi n’avait-elle pas éloigné momentanément Maurice?

Elle l’avait, au contraire, introduit dans son intimité et dans sa maison; elle l’avait circonvenu, séduit, mis à sa discrétion par des services d’argent, qu’il n’avait pas eu la délicatesse de refuser.

Simple étudiant en médecine, sans fortune et sans avenir, avec des goûts de dépense et de dissipation, joueur par-dessus le marché, Dauviller s’était laissé prendre dans les filets de la riche veuve.

Au début, il avait pu croire qu’elle ne voyait en lui qu’un gendre futur, qu’elle était heureuse de lui aplanir le rude chemin de la vie. Il avait accepté sans trop de scrupules des avances spontanément offertes, avoué son attachement pour la ravissante enfant dont il était discrètement épris.

De bonne et honnête famille, d’ailleurs, joli garçon, distingué, spirituel, aimable, n’était-il pas un parti sortable? N’avait-il pas le droit de s’estimer digne de l’héritière qui rougissait si fort en sa présence, et dont la main tremblait involontairement quand elle rencontrait la sienne? S’il était pauvre, sa future position et son prochain diplôme de docteur ne constituaient-ils pas une compensation à l’absence de patrimoine? Combien de mères plus opulentes que Mme de Tagny seraient heureuses bientôt de lui confier le bonheur de leur fille!

Oh! comme il avait été timide et réservé d’abord! Comme il tâchait d’étouffer au fond de son cœur le secret qui brûlait de s’en échapper! Lui, l’obligé, le débiteur presque malgré lui de la mère, pouvait-il sans honte et sans bassesse se faire aimer ou se laisser aimer de cette enfant de quinze ans?

Mais un soir,–on ne sait jamais comment ces choses-là arrivent!–un double et muet aveu s’échappa en même temps de leurs lèvres. Huguette était au piano, accompagnant une de ces romances sentimentales et langoureuses alors à la mode, et que Maurice chantait, ce soir-là, d’une voix plus émue, plus tendre que de coutume.

Ils étaient seuls.–toutes les mères commettent de ces imprudences.–Les doigts de la pianiste n’avaient plus la force de presser les touches d’ivoire; le chanteur ne lisait plus la musique de Paul Henrion ou d’Étienne Arnaud, se trompait, manquait la mesure.

Leurs yeux se rencontrèrent; l’instrument et le virtuose restèrent silencieux. et le point d’orgue audacieux risqué par le ténor, et qui n’avait pas été indiqué par le compositeur, ne fut entendu de personne.

Leurs lèvres, sans qu’ils en eussent conscience ni l’un ni l’autre, s’étaient confondues, comme leurs âmes; leurs bras s’étaient entrelacés; leurs poitrines s’étaient rapprochées comme leurs bouches. Et cette Juliette bourgeoise jurait à ce Roméo médical un éternel amour.

C’est là, certes, une bien vieille histoire, qui s’est toujours répétée et qui se rééditera sans cesse! Si l’on savait combien de romans de la vie réelle, de drames émouvants et de tragiques aventures ont eu pour point de départ un modeste morceau de musique, on serait tenté de maudire les facteurs de pianos, les compositeurs et les éditeurs, et de chasser du salon leurs instruments et leurs partitions!

A dater de ce jour, Maurice avait trahi dans ses allures, dans son attitude, une gêne, un embarras, des préoccupations qui ne pouvaient échapper à l’attention de Mme Dauviller, et dont elle crut être l’unique cause.

Plus de doute, elle était aimée; Maurice révélait son amour dans ses moindres actes, dans ses moindres paroles, par ses distractions, par son trouble, par ses rougeurs subites, par ses tristesses incompréhensibles. La pensée ne lui vint même pas qu’une autre qu’elle pût être l’objet de cette passion trop discrète; ses avances redoublèrent; ses questions devinrent plus audacieuses, plus provocantes, ses regards plus languissants et ses vapeurs plus fréquentes, sans amener pour cela la déclaration qu’elle attendait vainement, et au-devant de laquelle elle courait.

Elle prenait devant lui des poses de vierge effarouchée, jouait à la Galathée, fuyait vers les saules sans qu’il songeât même à la poursuivre. Aussi quelle ne fut pas sa surprise, sa déception, son humiliation, quand, ayant pris l’initiative d’une explication devant laquelle il reculait, il lui fallut bien enfin apprendre la vérité! Elle ne voulut pas croire à la sincérité de ses aveux, il était dupe d’une illusion; il se trompait sur l’état de son cœur. Était-il possible qu’il préférât à une femme dans tout l’éclat de sa plantureuse beauté une petite gamine insignifiante? Ce n’était pas sérieux! Ce qu’il aimait, à son insu, dans Huguette, c’était sa mère!…

La veuve s’accrocha désespérément à cette proie qui menaçait de lui échapper. Les ardeurs qui la dévoraient prirent des proportions effrayantes. Cela devint une rage hystérique. Il y eut des scènes de larmes, des reproches sanglants, des attaques de nerfs.

M. Dauviller n’était-il pas enchaîné par la reconnaissance? Ne l’avait-elle pas entouré de sa sollicitude, comblé de ses bienfaits? Était-il donc un ingrat, un lâche, un homme entretenu, un misérable, un être avili?

Ce n’était pas un étranger, un indifférent, c’était un futur mari qu’elle avait aidé, fourni d’argent; dont elle avait payé les inscriptions, les frais d’examen et les pertes au baccarat!

Révolté, honteux de lui-même, Maurice voulut fuir, se réservant d’acquitter plus tard sa dette. Mais la veuve, pas plus que l’avare Achéron, n’entendait lâcher sa proie. Une crise de nerfs épouvantable, des sanglots, des projets de suicide effrayèrent Huguette. Se sacrifiant pour sauver sa mère, et à la prière de celle-ci, elle courut elle-même, accompagnée de son jeune frère, vers le fugitif, le ramena, et lui ordonna d’épouser Mme de Tagny!

Maurice s’exécuta.

Il voulut que le mariage civil fût célébré à minuit. Il avait peur de la lumière du jour! Ce n’était pas une femme qu’il épousait, c’était une créancière!

Shylock réclamait de son débiteur une livre de chair. Plus avide, plus rapace, plus impitoyable, . Mme de Tagny avait exigé de Maurice toute sa chair! son corps! son nom!

Mais son cœur avait gardé sa liberté.

VI
L’HISTOIRE D’UNE CHUTE

Table des matières

On sait le reste. Le lecteur a déjà deviné ce que dut être, dès le lendemain du mariage, cet étrange intérieur.

Placé entre sa vieille femme qu’il détestait désormais de toutes les forces de son âme et sa jeune belle-fille qui lui devenait d’autant plus chère qu’elle était séparée de lui, légalement et moralement, par une barrière infranchissable, Maurice se trouvait dans la plus horrible des situations.

Comment pouvait-il y avoir quelque chose de paternel dans le baiser qu’il donnait chaque matin et chaque soir à celle qui avait dû être sa femme?

Est-ce que chacun de ses embrassements ne donnait pas le frisson à la pauvre petite? Pouvait-elle ne voir qu’un second père dans ce jeune homme qui avait, pour la première fois, fait battre son cœur, avec qui elle avait échangé le serment d’une éternelle affection?

Le dévouement filial dont elle avait fait preuve n’était-il pas au-dessus de ses forces et sa mère, en l’acceptant, en demandant ce sacrifice, n’avait-elle pas été aussi criminelle qu’imprudente et aveugle? Avait-elle eu le droit d’immoler ainsi son enfant à la satisfaction d’une passion insensée?

Quarante-huit heures n’étaient pas écoulées depuis la cérémonie nuptiale que la vie commune était devenue, pour les trois victimes de cette malheureuse union, un véritable enfer. Huguette voulait fuir, se réfugier chez son grand-père, qui habitait la petite ville de Mirebeau, à sept lieues de Poitiers; elle espérait que son absence rétablirait la bonne harmonie entre Mme Dauviller et son mari. Mais ni l’un ni l’autre ne consentaient à la laisser partir. Elle était également nécessaire à celui-ci comme consolation, à celle-là comme souffre-douleur. L’épouse délaissée et méprisée se vengeait sur elle de ses souffrances, sans se douter d’ailleurs qu’elle fût l’unique cause de la mésintelligence conjugale.

Maurice, de son côté, n’avait d’autres joies que le sourire, la douce voix et les bonnes paroles de sa belle-fille. Elle seule avait le pouvoir de le dominer quand, rentrant au logis, à six heures du matin, après une nuit passée au jeu, et ayant à affronter les reproches, les injures, les cris et les sanglots de sa femme, il s’abandonnait à d’épouvantables colères et menaçait de l’étrangler.

Un mot, un geste de Mlle de Tagny suffisaient pour le calmer, et bien loin de lui savoir gré de son intervention, sa mère était jalouse de l’influence qu’elle exerçait sur lui, et lui faisait expier le lendemain le service qu’elle lui avait rendu la veille.

Des scènes violentes, presque quotidiennes, éclataient dans le ménage et scandalisaient le voisinage, qui n’en comprenait pas du reste les vrais motifs.

Depuis de longues années, une vieille dame hydropique, habitant seule avec sa nièce et une servante l’hôtel voisin, avait demandé à Mme Dauviller, alors Mme de Tagny, d’établir entre leurs deux immeubles une porte de communication. La cloche d’alarme commune, destinée à appeler des secours d’une maison à l’autre et qui n’avait jamais servi auparavant, retentissait brusquement presque chaque nuit; Mlle Félicie des Essarts, jeune personne énergique et dévouée, qui jouissait d’une grande autorité sur tous les membres de la famille Dauviller, s’habillait en hâte, et, laissant sa vieille tante à la garde de la domestique, courait bien vite mettre la paix chez les voisins d’à côté.

–Allons! voilà qu’on s’assassine encore là-bas! murmurait la vieille hydropique, en maugréant d’être réveillée en sursaut. Nous ne pourrons donc plus dormir tranquilles!

Fatiguée à la longue de cette existence impossible et de ces perpétuelles appréhensions, elle avait décidé de supprimer la cloche d’alarme et la porte de communication et d’abandonner les Dauviller à leur malheureux sort, quand tout à coup une sorte d’accalmie se produisit dans le ménage. On ne se disputait plus du matin au soir, on ne se battait plus; la femme était moins acariâtre, le mari moins dissipé et moins brutal.

En revanche Huguette devenait plus triste encore que par le passé et semblait en proie à des chagrins secrets, dont les dames Des Essarts cherchaient vainement à deviner la cause. Quand Félicie interrogeait sa jeune amie et provoquait ses confidences, celle-ci se taisait, hochait la tête, rougissait, fondait en larmes.

–Non! je ne puis rien vous dire! balbutiait-elle d’une voix sourde. Ah! mademoiselle, je suis bien à plaindre!…

–Pourtant, votre mère ne vous maltraite plus? Votre petit frère me l’a dit.

–Non. Elle est moins méchante, c’est vrai…

–Votre beau-père n’a pas cessé d’être bon pour vous?

Huguette tressaillit involontairement, sans que son interlocutrice remarquât son mouvement de terreur.

–Et il est plus rangé, plus rarement absent; il ne joue plus, ne s’enivre plus?

–Non!. Et cependant je suis plus malheureuse que jamais!. Ne m’en demandez pas davantage!…

Un matin, le numéro17de la rue du Moulin-à-Vent fut de nouveau en émoi. On entendait des cris, des lamentations, des menaces, le bruit d’une lutte entre les deux époux. Le petit Gaston de Tagny accourut tout effaré:

–Mademoiselle, venez tout de suite! je vous en prie. M. Dauviller veut tuer maman. parce que ma sœur vient de s’enfuir. On a trouvé un billet sur la cheminée de sa chambre. Elle est partie chez grand-père. Elle dit qu’elle ne reviendra jamais. Mon beau-père est furieux. Il dit que c’est parce que maman martyrisait ma sœur!. Venez! Venez! Ils n’oseront plus se disputer et se battre devant vous!…

On devine ce qui s’était passé. Tremblant de succomber aux prières, aux supplications de Maurice et aux entraînements de son propre cœur; se sentant incapable de lutter plus longtemps contre une passion criminelle dont elle n’était pas plus maîtresse que son beau-père lui-même; affolée, désespérée, Mlle de Tagny avait cherché un refuge dans la fuite.

Cette séparation dont elle avait courageusement pris l’initiative aurait dû, elle l’espérait, apaiser les désirs coupables de M. Dauviller; elle n’eut d’autre résultat que de les surexciter et d’exaspérer Maurice.

La vie d’autrefois recommença. Le mari se livra sans contrainte à ses emportements; sa femme lui devint cent fois plus odieuse, et, à plusieurs reprises, le commissaire de police, averti par la rumeur publique, dut intervenir, lui adresser de sévères remontrances, le menacer de poursuites correctionnelles.

Au bout de trois mois, Mme Dauviller n’y pouvant plus tenir, et redoutant une catastrophe, pensa que le retour de sa fille était seul de nature à apaiser son mari. Ignorant la cause réelle et directe de son départ furtif et les obsessions qui l’avaient déterminée, elle pria Félicie Des Essarts d’écrire à Huguette, de la supplier de revenir…

Après deux refus successifs, Mlle de Tagny céda, se laissa fléchir. Ne lui disait-on pas qu’il s’agissait peut-être de sauver la vie à sa mère et d’épargner à M. Dauviller un meurtre? Avait-elle le droit d’hésiter? Maurice ne lui avait-il pas écrit de son côté, en cachette, et ne lui jurait-il pas de ne jamais renouveler ses tentatives de séduction?

Elle obéit!. La fatalité qui pesait sur eux tous la ramena au foyer maudit qui allait être bientôt souillé.

Maurice ne fut que pendant quelques semaines fidèle à sa promesse. Sa rage amoureuse ne tarda pas à prendre le dessus. Ses instances et ses persécutions se renouvelèrent. Huguette, fascinée elle-même, se défendit de plus en plus mollement, perdit peu à peu la tête. Un jour que Mme Dauviller les avait laissés seuls, le beau-père se montra plus pressant, la belle-fille plus faible. Elle cessa de lutter. Le crime était consommé.

Au moment où commence ce récit, il y avait près d’un an qu’une bonne intelligence apparente et une paix relative régnaient dans cet horrible ménage à trois!

VII
UN DÉNOUEMENT PRÉMATURÉ

Table des matières

Après cette parenthèse nécessaire et ce retour en arrière indispensable à l’intelligence de ce qui doit suivre, je reprends le récit au point où je l’avais laissé.

Il y a dans tous les événements humains, dans les faits individuels comme dans les drames politiques et sociaux des antécédents qui les préparent, des causes fatales qui les produisent logiquement.

Le crime aussi a son embryologie, dont il importe de suivre toutes les phases, d’analyser et d’étudier tous les développements. Les circonstances, les milieux, et ce que j’appellerai les particularités climatériques morales, exercent sur toutes les actions humaines une influence considérable, décisive.

Le libre arbitre est une invention des psychologistes. En réalité et dans la plupart des cas nous ne sommes pas plus responsables de nos vices que nous n’avons lieu d’être fiers de nos vertus: il y a dans celles-ci comme dans ceux-là des fatalités et des gradations insensibles qui suppriment ou tout au moins restreignent à la fois le mérite des unes et l’infamie des autres.

Ce sont des questions de tempérament, de pathologie, d’hérédité, compliquées de considérations extérieures, qui, la plupart du temps, décident du bien ou du mal, de la bonne ou de la mauvaise voie, et font d’un être humain un scélérat ou un saint. Telle fille qui, prise dans un terrible engrenage, arrive insensiblement de la séduction à la prostitution, et souvent à l’infanticide, et finit sur les dalles de Clamart ou sur les bancs de la cour d’assises, eût été, si cela n’eût dépendu que d’elle, la plus chaste des épouses et la plus tendre des mères.

Ainsi que l’a dit le poète:

Un seul jour ne fait pas d’un mortel vertueux

Un infâme assassin, un lâche incestueux.

Qui sait! Peut-être Huguette de Tagny et Maurice Dauviller eussent-ils été, si le sort l’eût permis, le modèle des époux et formé le plus uni, le plus admirable des ménages!

Je demande pardon à mes lectrices de ces réflexions philosophiques, qui n’ont d’autre but que de plaider les circonstances atténuantes et de réclamer l’indulgence pour les deux héros, les deux victimes de cet amour criminel.

Le plus à plaindre et le plus cruellement frappé, en cette aventure, ce n’était ni les deux amants, dont l’un gisait à jamais défiguré, sur un lit d’hôpital, tandis que sa jeune complice déshonorée, flétrie, enceinte de sept mois, et presque à la veille d’une maternité inavouable, n’avait à regretter que la maladresse de sa main et l’avortement de sa tentative de suicide.

Ce n’était pas non plus Mme Dauviller, malgré la lourde part de responsabilité qui lui incombait et les sanglants reproches qu’elle avait lieu de s’adresser à elle-même. C’était l’infortuné grand-père.

Plus il était innocent du tissu d’horreurs auxquelles il se trouvait mêlé, plus il souffrait des souffrances et de la honte des siens!

Ah! s’il avait suffi de sa vie et de son sang pour laver et effacer toutes ces taches, pour rendre le bonheur à sa fille et la pureté à sa chère petite Huguette! comme il les eût donnés avec joie!

–Ce n’est pourtant pas ma faute! se murmurait-il à lui-même, pendant que la voiture roulait vers la gare d’Orléans. Je suis arrivé à soixante-quinze ans sans avoir jamais commis l’ombre d’une mauvaise action ou donné l’ombre d’un mauvais exemple!. N’avais-je pas le droit de descendre dans la tombe, calme, tranquille, respecté, honoré de tous; avec la sérénité d’une conscience immaculée?. Et voici que mes cheveux blancs vont être mcntrés au doigt, signalés au mépris public, et qu’il faudra m’enfermer dans ma maison, avec ma malheureuse enfant, courber le front sous le regard moqueur de mes voisins, et trembler même devant mes domestiques!…

Et refoulant les gémissements qui tendaient à soulever sa poitrine, contemplant avec bonté la jolie tête bouclée qu’il soutenait dans ses bras:

–N’importe! Pauvre enfant!… Je ne t’abandonnerai pas! Je trouverai encore, moi, assez d’énergie pour te consoler, pour te protéger!… Aussi longtemps qu’il me restera un souffle, tu ne seras pas sans appui sur cette terre!… Hier, il m’eût été indifférent de mourir, et je pensais avoir achevé ma carrière. Aujourd’hui j’ai besoin de vivre et je vivrai!… Je vivrai pour toi. Si je n’oublie pas, je tâcherai de te faire oublier. Eh bien! je quitterai le Poitou; je vendrai toutes mes propriétés. et nous fuirons loin, bien loin, à l’abri de la méchanté des hommes!…

Ils ne s’étaient arrêtés qu’un instant pour prendre les bagages personnels de M. Dupuys, à l’hôtel où André Tournays, comme cela avait été convenu, s’était chargé de retenir des appartements. Et ce ne fut pas sans surprise que le vieillard apprit que ni Mme Dauviller ni son mari ne s’étaient présentés, et que le fiancé attendait en vain depuis le matin. Il avait jugé inutile de retourner à la gare où il n’avait trop évidemment aucune chance de les rencontrer.

Aux questions que lui adressa André, au sujet de Mlle de Tagny, M. Dupuys ne répondit que par monosyllabes. Il se borna à lui signifier qu’il devait désormais renoncer à Huguette, qu’elle ne serait jamais à.lui.

Celle-ci était, bien entendu, pendant cette courte station, restée avec le docteur dans la voiture, qui se remit en marche.

Mais l’indisposition, étrangère d’ailleurs à sa blessure, dont Mlle de Tagny s’était plainte en quittant l’hôtel d’Athènes, et qu’elle s’était efforcée de vaincre pour ne point inquiéter son grand-père, prit tout à coup un caractère et des proportions tellement graves qu’il fallut s’arrêter.

–Oh! que je souffre!. Mon Dieu! que je souffre! N’allons pas plus loin!. Je sens que je vais mourir!.

Elle se mit à jeter des cris affreux, à se tordre, à conjurer le vieillard et le médecin de la tuer...; pour qu’elle n’endurât plus de pareilles tortures.

Le docteur, cela va sans dire, n’eut pas de peine à deviner aussitôt et à constater la cause du mal.

Les émotions de la nuit précédente et de la matinée, les secousses terribles qu’elle avait éprouvées, et le coup de couteau qu’elle s’était donné, avaient avancé brusquement le travail de la gestation, déterminé une crise dont le mouvement de la voiture venait de précipiter la solution.

–Plus de doute! dit froidement le médecin. Ce sont les premières douleurs. Mademoiselle va tout simplement accoucher avant terme.

Le vieillard leva les mains au ciel avec désespoir. Il ne manquait plus que cela!

–Sauvez-moi! sauvez-moi. Oh! si coupable que je sois, je n’ai pas mérité de souffrir ainsi!…

Il n’y avait pas un moment à perdre. La malade ne pouvait pas accoucher dans une voiture. Il était urgent d’aviser.

Le docteur réfléchit une demi-minute. On était alors à la hauteur de la rue Cuvier, au coin de la grille du Jardin des Plantes.

–C’est cela, fit-il en se parlant à lui-même. Nous n’en sommes qu’à quelques centaines de pas. Cocher!. tournez, prenez la rue à gauche. Au pas. à l’hôpital de la Pitié!

Cependant André Tournays, que les paroles du vieillard avaient jeté dans un complet ahurissement, et qui attendait vainement depuis le matin ses compagnons de voyage, ne pouvait rester plus longtemps dans l’incertitude.

Il était affecté surtout, autant que stupéfait, du congé en bonne forme que lui avait signifié M. Dupuys. C’était pour lui un coup terrible.

Jeune avocat stagiaire au barreau de Poitiers; aussi dépourvu de talent que de causes, sans patrimoine, sans avenir, il avait regardé comme une bonne fortune inespérée le projet de mariage préparé par des amis communs. Agréé avec empressement par la famille, accepté sans grand enthousiasme par la jeune fille, il s’était aisément résigné à sa froideur en songeant à sa dot de deux cent mille francs et surtout aux héritages considérables qui lui reviendraient un jour. C’était pour lui un parti splendide.

L’empressement avec lequel on la lui avait jetée à la tête, les répugnances peu déguisées qu’elle avait d’abord manifestées pour cette union, ne l’avaient point arrêté, ne lui avaient inspiré aucuns doutes, aucunes suspicions.

Que lui importait d’ailleurs? N’était-elle pas riche, charmante, aimable,–bien qu’elle ne le fût guère pour lui au début,––spirituelle, bien élevée? N’était-il pas lui-même absolument sans le sou? Elle ne l’aimait pas: c’était trop clair; et peut-être en avait-elle aimé un autre? Bah! C’était la moindre des choses! Elle s’habituerait à lui, et il était tout disposé à s’habituer à son opulence.

Les grands parents le voyaient avec bienveillance, sauf pourtant le jeune beau-père, qui, sans marchander son acquiescement au mariage, le regardait toujours avec des yeux étranges. Mme Dauviller l’adorait; M. Dupuys le considérait déjà comme son petit-fils. Qu’eût-il pu désirer de plus? L’affection de sa fiancée peut-être, dont l’indifférence était trop visible? Mais le tem ps et la vie commune lui ouvriraient ce cœur qui se montrait très clairement cadenassé! En attendant, la caisse n’était-elle pas ouverte? Deux cent mille francs comptant, qu’elle possédait du chef de son père, sans compter de magnifiques espérances! c’était, pour un petit avocat de province, un gros lot à la loterie de l’existence.

Les accords étaient faits, les bans allaient être publiés; on s’occupait déjà des détails de la corbeille, dont la famille de la future allait faire tous les frais. André avait aisément trouvé à emprunter cinq ou six mille francs sur la dot de celle que la voix publique désignait comme sa femme.

Huguette, qui avait résisté longtemps, par loyauté encore plus que par dégoût, s’était résignée; Maurice lui-même n’osait plus la détourner d’une solution que l’état de grossesse avancée de la jeune fille rendait nécessaire. D’un moment à l’autre, en dépit des précautions prises et des prodiges de pression exercés par un discret et complaisant corset, Mme Dauviller pouvait découvrir la vérité ou tout au moins la soupçonner. Il n’y avait pas à hésiter.

Que deviendraient-ils tous le jour où la femme de Maurice s’apercevrait que Mlle de Tagny était enceinte de sept mois? Certes, le mari qu’on lui imposait s’en apercevrait lui aussi!. Pas immédiatement du moins, car Huguette était bien décidée à ne lui accorder que sa main, sa dot, et rien de plus. Seulement cette éventualité ne les effrayait pas beaucoup. N’avaient-ils pas deux mois devant eux pour aviser? Et puis la cupidité de ce jeune homme ne leur répondait-elle pas de son silence? Était-ce pour lui autre chose qu’un mariage d’argent? Ne reculerait-il pas devant un éclat, devant le scandale d’une séparation de corps?

Que voulait-il, après tout, cet André Tournays, dont la physionomie bête, les favoris en côtelettes, l’air suffisant, l’insignifiance physique, morale et intellectuelle, avaient au premier abord provoqué chez sa fiancée un sentiment de répulsion et de mépris, que voulait-il? de l’argent! On lui en donnerait. Une situation? On s’arrangerait, grâce à de hautes relations, pour lui faire accepter, en échange de son déshonneur une place de substitut, qu’il avait longtemps convoitée sans l’obtenir.

Ce garçon-là, s’il devait n’être jamais un mari pour celle qui allait porter son nom, n’avait-il pas tout ce qu’il fallait pour faire un excellent magistrat? Aurait-il dans l’avenir d’autre préoccupation que l’intérêt de son avancement? Il se soucierait bien de sa femme, des amants qu’elle aurait eus dans le passé, de ceux qu’elle aurait dans l’avenir, et surtout de l’enfant qu’elle aurait jeté dans la corbeille de mariage, pourvu qu’il fit son chemin, et qu’il passât rapidement de la magistrature debout dans la magistrature assise! Pourvu qu’il devînt le plus vite possible juge, président, conseiller, président de chambre et premier président. Rien ne l’empêcherait d’ailleurs d’arriver jusqu’à la cour de cassation, et ce n’était pas Huguette qui penserait à entraver la carrière de M. André Tournays.

Elle et Maurice ne pensaient qu’à une chose, aux moyens de sauvegarder les apparences, de donner le change à tout le monde comme à leurs proches, de continuer à s’aimer, de poursuivre leurs relations coupables!

Si ce n’était pas de son plein gré, si ce n’avait pas été sans lutte que Huguette avait succombé, qu’elle s’était précipitée dans l’abîme, ou plutôt qu’elle s’y était laissée tomber, elle avait fini par accepter son horrible situation. Elle aimait M. Dauviller, elle portait dans son sein la preuve vivante de sa tendresse; elle était bien résolue à n’aimer jamais que lui, à n’appartenir jamais à un autre.

Maurice avait moins de scrupules et moins de remords encore. Quand sa femme lui avait parlé pour la première fois du mariage projeté de sa fille, il avait été tenté de protester avec une indignation inopportune et maladroite, de jeter les hauts cris, de s’y opposer de toutes ses forces. Il semblait qu’on voulût lui ravir son bien, son trésor! Il eut assez d’empire sur lui-même pour se contenir, pour dissimuler, pour affecter une satisfaction mensongère…

En y réfléchissant, il vit dans cet événement une issue à l’impasse où ils étaient enfermés, et il finit par engager vivement sa maîtresse à accepter.

–Tu me jures au moins, dit-il, que cet homme ne te touchera même pas le bout du doigt! Que jamais.

–Peux-tu douter de moi, Maurice? répliqua-t-elle avec énergie. Ne resteras-tu pas dans l’avenir ce que tu as été dans le passé: mon unique amour? Est-ce ma faute si le sort et ma mère nous ont séparés? N’étais-je pas presque une enfant quand je t’ai donné mon cœur, quand nous avons échangé des serments éternels?

–Merci, Huguette! j’ai confiance en toi! Je crois en toi!. Si cet odieux fiancé que l’on te propose.

–Dis: que l’on m’impose, mon ami!

–Oui! que l’on t’impose!. Si ce drôle était un honnête homme, nous hésiterions, toi et moi, à le tromper. Mais faut-il faire tant de façons avec un misérable coureur de dots de cette espèce!. Tu me promets solennellement, Huguette, qu’il n’obtiendra jamais de toi que ta main et ton argent?

–Maurice, tu me connais bien mal!. Voyons! Veux-tu que je persiste à refuser, que je l’éconduise?…

–Non! non! interrompit-il avec anxiété en la pressant dans ses bras. Accepte! accepte! puisque c’est notre seule voie de salut!…

Elle avait accepté!…

Quinze jours avant l’époque fixée pour la cérémonie, et à mesure qu’approchait l’heure fatale, les deux amants avaient senti faiblir leur résolution.

Plus ils envisageaient le présent et l’avenir, plus l’expédient leur semblait hasardeux! Ils ajournaient la difficulté, ils ne l’écartaient pas! Qu’allaient-ils faire? ajouter un obstacle à un obstacle, un danger à un danger?

–Hélas! s’était écrié M. Dauviller; ne vois-tu pas que ce n’est qu’une complication de plus? Que nous aurons deux ennemis de notre bonheur, au lieu d’un? Que nous en serons réduits demain au dénouement devant lequel nous reculons lâchechement aujourd’hui?

–Que veux-tu dire, cher Maurice? répondit Huguette. Je ne te comprends pas, ou plutôt j’ai peur de te trop bien comprendre!…

–Ce que je veux dire?. Je veux dire, répliqua-t-il avec exaltation, qu’au lieu de retarder une crise fatalement inévitable, il faut la précipiter!. Je veux dire, Huguette, que je te défends maintenant d’épouser cet homme… Que tu es à moi, que tu m’appartiens, et que, même en apparence, tu n’appartiendras pas à un autre!… Ne vois-tu pas que nous sommes unis par des liens infâmes, peut-être, mais indissolubles!. Je ne connais qu’une femme au monde, c’est toi! et tu ne dois avoir ici-bas qu’un mari. Je ne veux pas de cette comédie!. Assez de dissimulations et de tromperies!. Ta mère est précisément absente jusqu’à demain. Fuyons, Huguette!. Fuyons. Fuyons!…

Et ils étaient partis.

André Tournays, fatigué d’attendre à l’hôtel convenu, n’avait qu’une seule ressource: c’était de courir à la gare d’Orléans.

Là, il apprit ce qui s’était passé. Si la catastrophe qu’on lui raconta ne lui expliquait point la cause du départ soudain de Mle de Tagny et de son grand-père, elle lui révélait au moins l’endroit où il avait quelques chances de trouver Mme Dauviller.

Il se dirigea fiévreusement vers la Pitié.

En sa qualité d’ennemi du blessé, dont il n’était d’ailleurs le parent à aucun degré, et surtout à cette heure avancée de la soirée, il n’avait ni le désir, ni la possibilité d’être admis auprès de lui.

Ayant interrogé le concierge, en lui glissant dans la main une pièce de cent sous, et appris ainsi que Mme Dauviller n’avait pas quitté, depuis le matin, le chevet de son mari, installé dans une chambre particulière de l’hôpital, il se contenta de lui faire passer un billet et de lui demander un moment d’entretien.

–Ma foi! votre message est inutile! dit ce fonctionnaire au moment où il sortait de sa loge. Voici justement la dame que vous demandez!

Mme Dauviller, en effet, se disposait à aller enfin retrouver son père et à faire transporter ses bagages dans un hôtel voisin de la Pitié, pour être mieux à portée de lui prodiguer ses soins. André se précipita au-devant d’elle:

–Vous ici, monsieur! s’écria-t-elle avec surprise. Que venez-vous faire? Que voulez-vous? Qu’espérez-vous?… Vous savez bien que ce n’est pas ici votre place! Est-ce mon père qui vous envoie? Pourquoi n’est-il pas venu lui-même? Je l’ai fait avertir, à midi, de cet effroyable malheur. Est-ce donc cette misérable qui l’a retenu?. Ah! elle ne me le disputera plus, l’infâme! Hélas! Maurice est bien à moi maintenant!

Le pauvre garçon, tout interloqué, ne savait que répondre. Il balbutiait. M. Dupuys, quand il l’avait vu tout à l’heure, ne lui avait rien dit et paraissait tout ignorer.

Trompé par une similitude de noms, et Mme Dauviller ayant indiqué l’hôtel d’Athènes, sans mentionner ni la rue Saint-Honoré ni le no178, le commissionnaire avait remis la lettre au bureau de l’hôtel d’Athènes, rue Saint-Roch, et comme il n’était chargé de rapporter aucune réponse, l’erreur n’avait pu être constatée.

–Mais répondez-moi donc, imbécile!

–Je ne sais pas moi, madame!. Tout ce que je puis vous dire, c’est que monsieur votre père est venu tout à l’heure chercher sa valise, m’apporter en même temps celle de M. Dauviller. C’est qu’il ne m’a dit que quelques mots, avec une froideur qui m’a désespéré, et qu’il doit être reparti pour Poitiers par le train-poste de Bordeaux.

–Avec elle? s’écria Mme Dauviller en frémissant.

–Je le suppose!… Il n’est pas probable qu’il l’ait laissée seule à Paris. C’est à peine s’il m’a parlé, pour m’ordonner de renoncer à tout jamais à Mlle Huguette. J’ai cru d’abord qu’elle s’était échappée de vos mains, qu’elle avait fui de nouveau avec.. Ah! je sais bien que non, à présent. Et je ne l’ai appris qu’à la gare, il y a un instant.

Mme Dauviller ne l’écoutait pas.

–Partis! murmura-t-elle avec une rage sourde. Mon père lui aussi m’abandonne. Mais elle n’a donc rien dans le cœur, cette odieuse fille?. Pas un bon sentiment! pas un mouvement de pitié pour l’homme qu’elle a perdu!. Elle me le rend, elle me le laisse aujourd’hui qu’il est horriblement mutilé, défiguré pour la vie! Elle ne daigne même pas s’informer s’il est mort ou vivant!..–Il n’est plus qu’un objet de dégoût pour elle comme pour tout le monde! Du reste, elle a bien fait de ne pas venir. J’aurais été capable de la défigurer à son tour, de lui déchiqueter le visage avec mes doigts!.

Et prise d’un accès de subit attendrissement:

–Pauvre Maurice!… je lui pardonne, à lui!. Il est assez et trop cruellement puni!. Et il était le moins coupable. C’est elle qui l’a entraîné, séduit, débauché. Ah! pourquoi n’est-elle pas morte de la ridicule égratignure qu’elle s’est faite. Ce coup de couteau était une hypocrisie et une perfidie de plus!…

–Quel coup de couteau? dit André tout anxieux. Quoi Mlle Huguette aurait.

–Fait semblant de se suicider! Oui… une pure comédie!…

–Oh! madame, c’est plus grave que vous ne pensez. M. Dupuys ne m’a-t-il pas dit, en hochant la tête, qu’elle ne serait jamais à moi?

Mme Dauviller lui saisit brusquement les bras, qu’elle secoua avec force:

–A vous? Seriez-vous donc assez lâche pour convoiter encore sa main!. Ah! tenez! Vous êtes le plus méprisable des hommes!

–Non, madame!… Mais je l’aime, voyez-vous!. Et la pensée de renoncer à elle m’épouvante…

Elle le toisa avec le plus dédaigneux des haussements d’épaules.

–Alors, vous seriez assez oublieux de toute dignité pour consentir encore à l’épouser, si par impossible elle voulait de vous, et si je n’étais pas là pour empêcher un tel mariage?…

–Ne vous ai-je pas dit que j’étais prêt à tout oublier?

–Tout?. Vous êtes prêt aussi, j’imagine, à servir de père à son enfant?…

–A son enfant? s’écria-t-il avec effroi…

–Eh, oui, parbleu!. Il y a un enfant!. C’est là un supplément de dot sur lequel vous ne comptiez pas, sans doute?…

–J’avoue que… balbutia-t-il avec accablement.

–Vous n’aviez pas fait entrer ce détail dans le chapitre des espérances? C’est pourtant la plus prochaine et la plus sûre de toutes!. Vous hésiterez, je pense, maintenant?

–Eh bien, non! madame, je n’hésite pas. Si affreuse que soit cette révélation, Mlle de Tagny m’est tellement chère, que.

Mme Dauviller, chez qui la haine de sa fille étouffait toute autre préoccupation, fut prise d’un haut-le-corps:

–Brisons là, monsieur… Décidément, vous et elle, vous êtes dignes l’un de l’autre. Vous vous valez. Allez donc les rejoindre à Poitiers. Demandez-la à son grand-père. Je ne vous fais plus l’honneur de refuser mon consentement. et je ne vous reparlerai de ma vie!. La donner à un homme tel que vous, ce sera ma meilleure vengeance; et ce sera son châtiment!…

Lui tournant le dos avec colère et sans tenir compte de ses protestations, elle monta vivement dans la voiture qu’elle avait fait commander, tandis qu’André Tournays, tout confus, tout déconcerté, restait immobile, et se disait à lui-même avec terreur:

–Que vais-je devenir?… Repoussé par la demoiselle, méprisé par la mère, accablé par le grand-père d’un congé en bonne forme!. me voilà joli garçon!. Et moi qui comptais là-dessus pour payer mes dettes!… Comment faire pour rembourser les six mille francs empruntés en vue de ce mariage?. Bah! tant pis!. Je tâcherai de trouver autre chose!… Cela vaudra mieux que d’épouser une fille enceinte!…

Et après une minute de réflexion:

–C’est égal, je vais profiter de mon voyage pour tenter de nouvelles démarches à la chancellerie. Ce siège de substitut que j’ai vainement sollicité jusqu’ici, il me le faut absolument. Cela m’aidera à trouver une femme et une dot!

Mais au moment où il quittait la Pitié, il fit un geste de surprise et faillit jeter un cri, en apercevant et en reconnaissant un vieux monsieur qui en sortait également.

–Le grand-père! s’écria-t-il avec ahurissement.

VIII
LA NOURRICE

Table des matières

Le premier mouvement d’André fut de se précipiter au-devant de M. Dupuys, de l’aborder humblement et de tenter auprès de lui de nouvelles instances, de lui peindre avec tant d’éloquence son amour pour Mlle Huguette, que le grand-père serait forcé de retirer le congé définitif qu’il lui avait donné une heure auparavant.

Mais en le voyant affaissé, anéanti, agitant les bras en marchant comme un insensé, il n’osa plus s’approcher de lui; il se douta de quelque catastrophe.

Que s’était-il passé depuis leur dernière et courte entrevue? Pourquoi le vieillard, au lieu de prendre le train de Poitiers, se trouvait-il à la Pitié, où d’ailleurs, quelques minutes auparavant, sa fille ignorait sa présence? Qu’était devenue Huguette? Evidemment son entrée dans l’hôpital avait coïncidé avec la sortie de Mme Dauviller.

Voyant M. Dupuys monter dans une voiture de grande remise stationnée à quelque distance, il se jeta vivement dans celle qui l’avait amené, en ordonnant à son cocher de suivre l’autre véhicule. Cette poursuite ne dura pas longtemps. La voiture de grande remise s’arrêta non loin de là, à l’hôtel de Londres, rue Saint-Victor, auprès de l’Entrepôt. Le vieillard en descendit et fit porter sa valise dans la maison.

Ayant supposé d’abord que Mlle de Tagny attendait son grand-père, il resta en observation une demi-heure, et quand il crut être certain de ne plus se trouver face à face avec le vieillard dans le bureau de l’hôtel, il s’y introduisit, interrogea habilement le propriétaire. Il apprit ainsi qu’un monsieur âgé, originaire du Poitou, venait, en effet, de louer une chambre pour une quinzaine. Mais il était absolument seul, n’était accompagné d’aucune jeune fille ou jeune femme. D’après ses déclarations, il avait un malade à visiter chaque jour à l’hôpital voisin.

–Monsieur Dauviller, parbleu! pensa André Tournays. Avec tout cela, je ne vois pas trop ce qu’il a fait d’Huguette. A coup sûr, elle s’est sauvée pour courir la prétantaine, ou pour se jeter dans la Seine!… Ma foi, voilà une fiancée trop vagabonde, trop insaisissable… Je n’ai plus rien à faire dans cette famille-là. Laissons-les se débarbouiller tous comme ils l’entendront!… Eh bien, je l’ai échappé belle, vraiment!… Une fille enceinte!… Et j’étais assez bête pour accepter le marmot!… Si ronde que soit la dot, si belles que soient les espérances, c’eût été les payer trop cher!., . Allons-nous en!

Il se fit reconduire à son logis, espérant encore s’y rencontrer avec sa belle-mère manquée. Mais Mme Dauviller était déjà partie, emportant ses menus bagages. Et il n’eut plus lui-même d’autre souci que de prendre philosophiquement son parti de sa mésaventure, et de songer uniquement désormais à sa nomination, aux démarches, aux sollicitations qu’elle rendait nécessaires.

–Bah! se dit-il avec indifférence: une femme de perdue, deux de retrouvées!. Dès que je me serai casé dans la magistrature, je n’aurai que l’embarras du choix!. Et puis, après tout, cette petite Huguette était effrontée en diable. J’aurais fait là un pitoyable marché. Cocu après la lettre, cela se voit tous les jours! Mais cocu avant la lettre! Mais sganarellisé avant le mariage!. Décidément j’étais un sot!. C’est bien le moins que je fasse mes enfants moi-même, sur mesure, au lieu de les acheter tout faits dans les magasins de confection, comme on achète un paletot à la Belle Jardinière ! C’est égal, pourtant! Deux cent mille francs de dot immédiate, et le triple dans un prochain avenir,– car le grand-père est bien vieux et ne saurait aller très loin!–c’était, ma foi, bien tentant! et cela valait la peine de passer sur bien des choses, d’oublier bien des tares!. Enfin, n’y pensons plus!

Tandis que le futur magistrat se livre à ses réflexions et à ses regrets, et que Mme Dauviller s’installe dans un autre hôtel de la rue Saint-Victor, revenons à la Pitié.

Grâce à l’urgence qu’attestait trop éloquemment la position de Mlle de Tagny, et à l’intervention du docteur, ancien interne de la maison hospitalière, l’admission de la malade ne pouvait, en aucun cas, faire doute. Elle eût été une pauvre fille sans ressources qu’on ne l’eût pas laissée accoucher dans la rue! Elle était riche, elle appartenait à une famille considérable; elle faisait partie de ce qu’on appelle le monde; elle avait une particule: autant de raisons pour qu’elle fût accueillie avec empressement.

Il va sans dire qu’on ne lui infligea point la promiscuité de la salle commune, et qu’on put obtenir pour elle une chambre particulière et des soins spéciaux qui devaient être largement rétribués. On pouvait compter sur une discrétion absolue, et les soeurs de charité, elles-mêmes, ne pouvaient manquer de traiter avec le plus grand respect et avec tous les égards possibles une fille-mère de distinction, et s’abstiendraient de toutes leçons de morale inopportune.

Le vieillard, à-son vif chagrin, ne pouvait être autorisé à rester auprès d’elle. Et puis il n’aurait pu lui servir à rien; le docteur, qui l’avait soignée depuis le matin, n’avait pas le droit non plus de l’assister, et il lui avait fallu se retirer. Mais Mlle de Tagny n’y perdait rien. Le médecin en chef de la Pitié, professeur d’obstétrique à la Faculté de médecine et l’une des gloires les plus éclatantes de la science contemporaine, avait promis d’opérer lui-même l’accouchement de la jeune fille.

M. Dupuys s’était retiré, et il était à peu près certain que la délivrance serait accomplie quand il reviendrait le lendemain matin. Il était convenu qu’on le ferait prévenir en cas d’accident, de complications graves…

–Elle peut mourir! s’écriait-il avec désespoir. Et je ne serai pas là pour recevoir son dernier soupir, pour l’embrasser une dernière fois!

On s’était bien efforcé de le rassurer, et l’habileté bien connue de l’illustre chirurgien lui était une garantie suffisante. Et pourtant quelle horrible nuit il allait passer! Avec quelles angoisses il attendrait le lendemain!

–Courage! grand-père! lui dit Huguette. Je serai forte, résignée. Et si je meurs, je ne ferai qu’expier ma faute!…

Et elle ajouta tout bas:

–Mon crime!…

Je ne raconterai pas les péripéties d’un drame qui se renouvelle des milliers, des millions de fois chaque jour, sur toute la surface de la terre! Hélas, il n’est pas une créature humaine qui, en venant au monde, n’ait risqué de coûter la vie à sa mère!

Un accouchement avant terme, et provoqué surtout par le tragique événement du matin, était certes bien de nature à exciter chez le vieillard les plus sérieuses appréhensions.

Par bonheur, elles ne furent pas justifiées. Huguette endura des tortures atroces, jeta des cris épouvantables, s’épuisa en imprécations terribles, contre elle-même, contre sa fatale passion, contre son amant, contre sa mère…

Ceux qui la soignaient attribuaient au délire les paroles étranges et les malédictions qui sortaient de sa bouche.

A quatre heures du matin, un dernier cri plus sauvage et plus déchirant se fit entendre. Puis la chambre rentra dans le silence, troublé par les gémissements plaintifs de la mére délivrée et par les vagissements de l’enfant…

Mlle de Tagny venait de donner le jour à un garçon, un peu chétif, mais très vivant, très viable, assez solidement constitué.

Lorsque, quelques instants plus tard, et la toilette du petit être terminée, on le lui présenta, Huguette, au lieu du tendre baiser maternel que l’on attendait, jeta sur la pauvre petite créature un regard de haine, de dégoût, d’horreur… Elle se détourna, rejeta sa tête sur l’oreiller, du côté opposé, en murmurant d’une voix sourde:

–Oh! non! Jamais!… jamais!… Qu’il soit maudit!…

Ni la jeune femme, ni le docteur, ni l’interne de service, ni l’infirmière, ne soupçonnaient qu’à quelques pas de la chambre de l’accouchée, dans un autre corps de bâtiment, le père de ce misérable enfant, repoussé en naissant par celle à qui il devait l’existence, gisait sur un lit de douleur, et que Maurice Dauviller aurait pu entendre, dans le silence de la nuit, les cris d’Huguette de Tagny!

Quand M. Dupuys accourut, dès la première heure, qu’il apprit l’heureux dénouement de la crise qu’il avait tant de motifs de redouter, et qu’il se fut précipité auprès du lit de sa petite fille:

–Enfin, te voilà délivrée, ma chérie! s’écria-t-il en pleurant de joie…

–Délivrée? Non! répliqua-t-elle d’un ton sec. Mais je compte sur vous, grand-père, pour me délivrer.

–Te délivrer, mon enfant? répéta machinalement le vieillard, qui ne comprenait pas…

Au coup d’œil de haine qu’elle jeta sur le petit être qui reposait auprès d’elle, il devina aussitôt le sens de ses paroles.

–Vous ne pensez pas, j’imagine, que je vais garder. cela? reprit-elle d’un accent de dégoût.

–Ma fille! ma fille! murmura-t-il avec désespoir. Ne parle pas ainsi. Le chagrin t’égare. Il n’est pas coupable, lui, pourtant!. Je m’explique que tu ne veuilles pas ou ne puisses pas le nourrir…

Elle l’interrompit par un geste d’horreur:

–Nourrir cela!. Oh! j’aimerais mieux m’arracher le sein!… Jusqu’au dernier moment j’espérais. je comptais. qu’il ne viendrait pas vivant!…

–Tais-toi! tais-toi! N’outrage pas tous les sentiments de la nature!

–Vous ne voyez donc pas que je voudrais être morte?. Pourquoi ne m’avez-vous pas laissée mourir hier matin? ou plutôt pourquoi m’avez-vous empêchée de fuir avec Maurice?. Il m’abandonne lui! Il est resté auprès d’elle; il n’a pas eu le courage de secouer le joug, le lâche!. Non: je n’élèverai pas son enfant!…

–C’est ta chair, c’est ton sang, Huguette!…

–Que m’importe! Mon sang? si vous ne m’aviez pas arrêtée hier, il n’en coulerait plus une goutte dans mes veines!. Ma chair? elle devrait être, à cette heure, inerte et froide!. Non! débarrassez-moi de cela!. Faites-en ce que vous voudrez. pourvu que je n’en entende plus parler et que je ne le revoie de ma vie!…

–Calme-toi, ma chérie…

–Me calmer! quand mon déshonneur, ma honte, mon crime viennent d’être solennellement constatés sur les registres de l’état civil! que je ne saurai plus désormais où me cacher! que mon existence est brisée et mon avenir perdu!…

–Ne te désole pas ainsi; le secret sera bien gardé; personne ne le saura…

–Imprudent grand-père! vous ne songez à rien! Est-ce que vous auriez dû me transporter ici? Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu pour moi accoucher en pleine rue? Il ne fallait pas au moins donner mon vrai nom!

M. Dupuys était atterré, ne répondait rien, de peur d’irriter davantage la malade. Cette insensibilité l’épouvantait.

–Pauvre petit! pensait-il, quelle carrière te réserve cette naissance maudite!. Te voilà orphelin en venant au monde! Plus terriblement orphelin que si celle qui t’a donné le jour était couchée dans la tombe! Eh bien! si tu n’as déjà plus de mère, je veillerai sur toi, je serai ton père!

Dans la matinée, par les soins de l’administration de la Pitié, était présenté à l’officier de l’état civil du XIIe arrondissement un enfant du sexe masculin, né ce même jour, 15octobre1854, de la demoiselle Huguette de Tagny, et de père inconnu, et qui fut inscrit sous les noms de Maxime-René.

L’accouchée refusant énergiquement de donner le sein au nouveau-né, M. Dupuys voulut ne laisser à personne le soin de chercher une nourrice. Il se sentait pris d’une tendresse profonde pour ce malheureux fruit d’un amour criminel. Il n’avait pas demandé à naître, ce pauvre petit paria! Il était bien innocent! Il n’avait pas mérité la double et éternelle aversion qui entourait son berceau!

Si la jeune fille qui l’avait porté sept mois dans ses entrailles, qui l’avait torturé même avant qu’il arrivât à la lumière, qui avait tout tenté pour l’étouffer dans son germe; qui, sous l’inspiration de Maurice, avait même eu recours, sans succès d’ailleurs, à des manœuvres abortives; si Huguette le détestait, combien ne serait pas plus forte et plus violente la haine de Mme Dauviller!

Pourrait-elle jamais pardonner à Maxime-René d’exister, d’être le fils de son mari, d’avoir cimenté et consacré les odieuses et incestueuses relations qui étaient pour elle le plus sanglant des outrages, qui la frappaient dans son orgueil de femme, dans sa dignité de mère et dans son bonheur d’épouse?

Que n’eût-elle pas donné pour avoir un fils de Maurice! Depuis deux ans et demi de mariage, elle en était encore à se lamenter de sa stérilité, à jeter des regards d’envie sur la fécondité des autres; elle voyait approcher avec effroi l’époque où tout espoir de maternité lui serait enlevé, où cette dernière chance de conquérir le cœur et de vaincre l’indifférence de M. Dauviller lui serait ravie?

Et l’infidèle avait donné à une autre–et à qui!.–cette joie ineffable que depuis si longtemps elle appelait de ses vœux! N’était-ce pas la plus inoubliable des injures, et ne devait-elle pas considérer cet enfant maudit comme un ennemi mortel, et lui vouer une exécration implacable?

M. Dupuys n’avait pas besoin d’aller bien loin chercher une nourrice. Selon les indications qui lui furent fournies à l’hôpital, il lui suffisait de remonter la rue Copeau–aujourd’hui rue Lacépède–jusqu’à la rue Gracieuse, affreuse et ignoble ruelle habitée par des chiffonniers, et qui ne mérite à aucun titre sa poétique dénomination.

Il trouverait là, lui avait-on dit, plusieurs bureaux, et il n’aurait que l’embarras du choix, entre une foule de paysannes, plus ou moins saines, plus ou moins robustes, et plus ou moins consciencieuses, qui attendaient la clientèle, et vendaient aux meilleures conditions possibles leur sein, leur lait, leur sollicitude d’emprunt.

Le vieillard se dirigea d’un pas chancelant vers l’endroit indiqué. Il lut au-dessus d’une sorte de boutique d’aspect sordide ces mots: Bureau de Nourrices.

A l’intérieur, se tenaient, assises sur un banc, quelques femmes de tout âge, de toute taille, en train d’allaiter leurs bébés respectifs, en échangeant des propos banals, en se plaignant que le commerce n’allait pas, que les nourrissons ne venaient pas, que leur argent s’épuisait, qu’elles étaient mal couchées dans la maison, mal nourries!… D’autres étaient à la porte, guettant la pratique, en tricotant des bas de grosse laine bleue.

–Je vois bien que je m’en irai comme je suis venue! disait une grande et sèche normande, au visage émacié, aux traits étirés, aux tétons pendants, qui semblait n’avoir même pas de lait pour son petit, bien loin d’être en état d’en donner à un second. Que va dire mon homme? lui qui comptait là-dessus!

–Ne m’en parlez pas! disait une autre villageoise chétive et maigre, âgée de quarante ans au moins. On dirait que ces Parisiennes ne font plus d’enfants! Voilà quinze jours que je suis ici!…

–Je crois bien! dit une troisième; elles se font toutes avorter… Ça rapporte bien plus aux sages-femmes, et c’est tout de même une économie pour bien des gens… Il n’y a qu’à nous que ça fait du tort!

–Bah! dit une grosse et solide gaillarde à l’air effronté, à la poitrine opulente… vous êtes des mauvaises langues… c’est parce qu’on ne veut pas de vous!… Moi je suis arrivée d’hier soir, et je compte bien trouver mon affaire aujourd’hui!

–Ah! toi, on te connaît! tu ne ferais pas tant la fière si je disais à l’administration que tu prends quatre nourrissons à la fois!

–Oh! si on peut mentir comme ça!…

–Même qu’il te serait arrivé des désagréments, si tu n’avais pas été au mieux avec M. l’adjoint!. On dit même qu’il est le père de ton dernier!

–Sale bougresse!… On sait comme tu les soignes, toi, tes nourrissons!… Autant vaudrait les enterrer tout de suite. Tu les laisses crever de besoin et de froid, et tu habilles tes enfants à toi avec les nippes bien chaudes envoyées par les parents!…

L’altercation fut interrompue par l’approche du vieux monsieur. Aux regards inquisiteurs qu’il jetait du côté du bureau, on devinait en lui un client pro bable. Il passa et repassa plusieurs fois, avant de se décider.

Toutes ces physionomies n’avaient rien de très engageant. Il alla examiner un second bureau situé à quelque distance et dont le personnel ne parut pas lui plaire beaucoup plus.

Il revenait sur ses pas et allait pénétrer dans le premier établissement, quand il avisa, accroupie à la porte, une jeune femme d’une vingtaine d’années, dont l’enfant, gros et joufflu, témoignait en faveur des qualités professionnelles de la mère.

–Oh! monsieur, dit celle-ci, d’une voix timide et douce, si vous avez besoin d’une nourrice, choisissez-moi, je vous en supplie. Je suis bien malheureuse. je n’ai plus le sou… et le père de mon petit ne veut m’épouser que si je trouve un bon nourrisson, qui me rapporte une quarantaine de francs par mois.

La jeune femme avait l’air honnête. Malgré la tristesse empreinte sur ses traits, son visage et l’ensemble de sa personne dénotaient une santé florissante. La qualité de fille séduite qu’elle avouait si franchement était un titre de plus à l’intérêt du grand-père d’Huguette:

–Voilà justement la nourrice qu’il me faut! pensa-t-il. Victime, elle-même, déchue elle-même, elle n’aura pas le droit d’être sévère pour les fautes des autres. On pourra se fier à sa discrétion, et acquérir sa reconnaissance et son dévouement.

–Oui! lui répondit-il à demi-voix. vous me convenez. vous avez l’aspect d’une brave fille. Il y a peut-être moyen de nous entendre. Seulement, si c’était possible, j’aimerais mieux me passer de l’intermédiaire du bureau…

–Oh! c’est bien facile, monsieur, interrompit-elle vivement, avec un hochement de tête significatif…

–Eh bien! venez me retrouver, dans un instant, au bas de la rue, en face de la Pitié. Nous causerons plus à l’aise. Voici toujours des arrhes.

Et il lui glissa dans la main une pièce de dix francs.

–Oh! merci! monsieur! s’écria-t-elle avec joie. Que vous êtes bon!… Je pourrai donc épouser mon blond!…

Sans comprendre au juste la signification du mot, usité surtout chez les paysans de la Beauce et du Perche, M. Dupuys n’eut pas de peine à deviner qu’il s’agissait de son amoureux…

–Elle est moins malheureuse que ma pauvre Huguette, elle! se dit-il avec chagrin. Sa faiblesse n’est point irréparable; elle n’est pas perdue sans ressources. Il n’y a point de barrière invincible entre elle et l’homme qui l’a rendue mère!

Un quart d’heure plus tard, après s’être dégagée envers la directrice du bureau, en lui déclarant qu’elle renonçait à attendre plus longtemps un nourrisson, la jeune paysanne avait rejoint le vieux monsieur, qui la fit entrer dans l’arrière-boutique d’un des nombreux marchands de vins de la rue Saint-Victor, commanda pour elle un copieux déjeuner avec une bouteille de bordeaux, la questionna, l’examina, jeta un coup d’œil sur ses papiers. Rien qu’en voyant le sein exubérant sur lequel se précipitaient les lèvres avides du bébé et que pressaient ses petites mains, il s’assura bien vite que son choix ne pouvait être mieux placé.

–Vous le voyez, monsieur! dit elle. Il y en a aisément pour deux! Ce n’est pas le lait qui manque, je vous jure. Et je ne serai pas obligée de réduire la part de mon garçon. Regardez-le: ne lui donnerait-on pas six mois? Il n’en a pourtant que trois!… Soyez tranquille: le vôtre pâtira encore moins que lui!

Et comme le vieillard témoignait sa satisfaction:

–Alors, monsieur, vous me donnerez bien quarante francs par mois?. plus le sucre et le savon?

–Quarante francs? non!… répondit-il avec bonté et en souriant.

–Oh! monsieur! Le grand Mathieu, qui m’a mise à mal, ne veut me rendre l’honneur qu’à cette condition!…

–Laissez-moi achever, mon enfant! Si je ne vous offre pas quarante francs, c’est que je veux vous en donner soixante… Ne vous inquiétez pas non plus du sucre, du savon et de tous les accessoires!…

La jeune nourrice poussa une exclamation de bonheur…

–En revanche, reprit-il gravement, promettez-moi de l’aimer, d’être pour lui une seconde mère?… Car il n’en aura plus d’autre, hélas!

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
300 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066319113
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Bookwire
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