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Nicholas Wiseman

L'Église des catacombes


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324483

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE LA PAIX

I LA MAISON CHRÉTIENNE

II LE FILS DU MARTYR.

IV LA FAMILLE PAÏENNE.

V LA VISITE.

VI LE BANQUET.

VII PAUVRE ET RICHE.

VIII LA FIN DU PREMIER JOUR.

IX RÉUNIONS.

X AUTRES RÉUNIONS.

XI UN MOT AU LECTEUR.

XII LE LOUP ET LE RENARD.

XIII CHARITÉ

XIV LES EXTRÊMES SE TOUCHENT

XV BÉNÉFICES DE LA CHARITÉ.

XVI LE MOIS D’OCTOBRE.

XVII LA COMMUNAUTÉ CHRÉTIENNE.

XVIII TENTATION.

XIX LA CHUTE.

DEUXIÈME PARTIE LA LUTTE

I DIOGÈNE.

II LES CIMETIÈRES.

III CE QUE DIOGÈNE NE POUVAIT PAS DIRE AU SUJET DES CATACOMBES.

IV CE QUE DIOGÈNE POUVAIT RACONTER AU SUJET DES CATACOMBES.

V AU-DESSUS DU SOL.

VI DÉLIBÉRATIONS.

VII UNE TRISTE MORT.

VIII PLUS TRISTE ENCORE.

IX LE FAUX-FRÈRE.

X RDINATION DE DÉCEMBRE.

XI. LES VIERGES.

XII. LA VILLA NOMENTANE.

XIII. L’EDIT.

XIV LA DÉCOUVERTE.

XV. EXPLICATIONS.

XVI LE LOUP DANS LA BERGERIE.

XVII PREMIÈRE FLEUR.

XVIII RÉTRIBUTION.

XIX DOUBLE VENGEANCE,

XX LES TRAVAUX PUBLICS.

XXI LA PRISON.

XXII LE VIATIQUE.

XXIII LE COMBAT.

XXIV LE SOLDAT CHRÉTIEN.

XXV LA DÉLIVRANCE.

XXVI LA RÉSURRECTION.

XXVII LA SECONDE COURONNE.

XXVII. LE JOUR CRITIQUE.–SA PREMIÈRE PARTIE

XXIX LE MÊME JOUR.–SA SECONDE PARTIE.

XXX LE MÊME JOUR.–SA TROISIÈME PARTIE

XXXI PRÊTRE ET MÉDECIN.

XXXII LE SACRIFICE ACCEPTÉ.

XXXIII HISTOIRE DE MIRIAM

XXXIV MORT GLORIEUSE.

TROISIÈME PARTIE LA VICTOIRE.

I L’ÉTRANGER D’ORIENT.

II L’ÉTRANGER A ROME.

III CONCLUSION

FABIOLA

ou

L’ÉGLISE DES CATACOMBES

PAR

SON EMINENCE LE CARDINAL WISEMANN

Archevêque de Westminster

Traduit de l’anglais

PAR E.-L. RODRIGUE


LIMOGES

BARBOU FRÈRES, IMPRIMEURS-LIBRAIRES


PREMIÈRE PARTIE
LA PAIX

Table des matières

I
LA MAISON CHRÉTIENNE

Table des matières

Que notre lecteur nous accompagne une après-midi de septembre de l’année302dans les rues de Rome. Le soleil décline: il sera couché dans deux heures. Le ciel est sans nuages, l’atmosphère rafraîchie. Aussi les habitants se dirigent en foule, les uns vers les jardins de César, les autres vers ceux de Salluste, pour la promenade du soir et pour apprendre les nouvelles du jour. Nous conduirons notre bienveillant lecteur dans le quartier du Champ-de-Mars. Il comprenait la plaine d’alluvions s’étendant entre les sept collines de la vieille Rome et le Tibre. Vers la fin de la période républicaine, ces lieux, jadis consacrés aux exercices athlétiques et militaires du peuple, commencèrent à se couvrir d’édifices publics. Pompée y bâtit son théâtre, puiis Agrippa, le Panthéon et les bains voisins. Les habitations particulières envahirent ensuite graduellement ce terrain, tandis que les hauteurs, préférées par l’aristocratie, au début de l’empire, semblaient réservées à de plus grands édifices. Ainsi le Palatin, après l’incendie allumé par Néron, ne suffit plus en quelque sorte à la résidence impériale et au Grand-Cirque. Les bains de Titus, construits sur les débris de la Maison d’Or, occupèrent l’Esquilin; Caracalla s’empara de l’Aventin; et à l’époque où nous en sommes, l’empereur Dioclétien élevait ses Thermes sur le Quirinal, près des jardins de Salluste, dans un périmètre assez vaste pour plusieurs habitations seigneuriales.

Le pointdu Champ-de-Mars où nous dirigeons nos pas est tellement défini, qu’il est facile à quiconque connaît la topographie de Rome ancienne ou moderne de le décrire. Sous la république, il existait au Champ-de-Mars un grand espace carré entouré de planches et divisé en compartiments, où votaient les comices ou tribus du peuple; on l’appelait Septa ou Ovile, de sa ressemblance avec une bergerie. Conformément au plan décrit par Cicéron dans une lettre à Atticus, Auguste proposa de transformer cette construction grossière en un solide et élégant édifice. La Septa Julia, comme on l’appela ensuite, offrait un splendide portique de mille pieds de long sur cinq cents de large, soutenu par des colonnes et enrichi de peintures. On voit encore aujourd’hui ses ruines. Sur son emplacement s’élèvent maintenant les palais Doria et Verospi, le Collége Romain, l’église de Saint-Ignace et l’oratoire de la Caravita.

La maison où nous conduisons le lecteur est en face et à l’est de cet édifice. L’église actuelle de Saint-Marcel a été érigée dans son enceinte. Elle embrasse, jusqu’au pied du mont Quirinal, une étendue considérable de terrain; comme beaucoup de nobles habitations romaines du temps. Triste et morne à l’extérieur, sur ses murs bas et percés de rares fenêtres elle ne présente aucun ornement d’architecture. Une porte in anlis, à peine relevée d’un tympan ou corniche triangulaire, reposant sur deux demi-colonnes, s’ouvre au milieu de l’une des faces de ce quadrilatère. Inventeur de fictions, nous userons de notre privilége d’ubiquité pour pénétrer dans cette demeure avec notre lecteur ou notre ombre, comme on l’aurait appelé autrefois. Après avoir traversé le porche, sur le pavé duquel on lit avec plaisir le salve de la bienvenue, inscrit en mosaïque, nous entrons dans l’atrium, la première cour, entouré d’une colonnade. Au centre de l’atrium, dallé en marbre, murmure un jet d’eau limpide amené des hauteurs de Tusculum par l’aqueduc de Claude. Il s’élance dans les airs, tantôt plus haut, tantôt plus bas, et retombe dans un bassin supérieur en marbre rouge, d’où il déborde en nappes d’argent; avant d’arriver à la vasque inférieure plus grande, il répand une douce rosée sur les vases élégants de plantes rares qui l’entourent. Sous le portique apparaissent des meubles riches et précieux; des lits incrustés d’ivoire et même d’argent, des tables de bois d’Orient, chargées de candélabres, des lampes et autres objets usuels en bronze ou en argent; des bustes délicatement sculptés, des vases, des trépieds, des œuvres artistiques de tout genre. Des peintures d’une époque évidemment reculée ornent les murs; cependant elles conservent l’éclat des couleurs et la fraîcheur de leur exécution. Les panneaux sont séparés par des niches avec des statues représentant, à la vérité, des sujets historiques ou mythologiques, mais n’ayant rien de blessant, même pour les âmes les plus candides. Cà et là, une niche vide ou une peinture voilée prouvent que le hasard n’est pour rien dans cette disposition.

La voûte, en dehors des colonnes, laissant une large ouverture carrée, appelée impluvium, un grand rideau y intercepte le soleil ou la pluie. Aussi, le crépuscule artificiel qui nous a permis de voir ce que nous avons décrit, ne donne que plus de relief à ce qui est au-delà. A travers l’arcade opposée à celle par où nous sommes entrés, on aperçoit une autre cour plus riche encore, pavée de marbres variés et embellie de brillantes dorures. Le voile à demi tiré de l’ouverture supérieure, que ferme une vitre de talc, permet à un doux rayon de soleil de filtrer dans l’intérieur; il nous montre pour la première fois que nous ne sommes point dans un palais enchanté, mais dans une demeure habitée.

Près d’une table, en dehors des colonnes de marbre phrygien, est assise une matrone entre deux âges, dont les traits nobles et doux portent la trace d’anciens chagrins. Mais une puissante influence en tempère le souvenir ou l’associe à un sentiment plus serein qu’elle retient depuis long-temps dans son cœur. La simplicité de sa mise contraste étrangement avec le luxe qui l’entoure Quelques fils argentés courent dans ses cheveux décou verts et sans art. Ses vêtements de couleur sombre d’étoffe simple, n’ont d’autre broderie qu’une bande de pourpre appelée segmentum, indiquant le veuvage. Sur sa personne pas un seul de ces bijoux ou ornements de prix dont les dames romaines étaient si prodigues une fine chaîne d’or seulement à son cou, soutenant probablement un objet soigneusement caché dans le haut de sa tunique.

En ce moment, elle s’occupe activement d’un ouvrage qu’elle ne réserve point, évidemment, à son usage personnel. Elle brode une longue bande de drap d’or avec un fil d’or plus riche encore. De temps en temps elle retire tantôt de l’une tantôt de l’autre des cassettes élégantes placées sur la table une perle ou une pierre précieuse enchassée dans l’or, et elle en orne le dessin. On dirait qu’elle consacre ses parures des jours écoulés à une destination plus haute.

Les instants se succèdent, et une légère inquiétude vient troubler le calme de son esprit, absorbé jusqu’ici, selon les apparences, par son travail. Souvent elle lève les yeux de son ouvrage vers l’entrée. Parfois elle écoute le bruit des pas et semble désappointée. Elle regarde tour à tour le soleil et la clepsydre placée tout près sur une console. Un sentiment d’inquiétude extrême commençait à altérer sa physionomie, quand un coup joyeux retentit à la porte de la rue, et elle se penche avec un radieux sourire pour voir le visiteur tant désiré

II
LE FILS DU MARTYR.

Table des matières

Un gracieux adolescent parut; traversant l’atrium d’un pas vif et léger, il se dirige si rapidement vers la cour intérieure, que nous aurons à peine le temps d’esquisser son portrait. Il a quatorze ans environ, mais il est grand pour son âge, de formes mâles et élégantes; son cou nu et ses membres sont développés par de salutaires exercices; ses traits annoncent un cœur franc et ardent, tandis que son front élevé, encadré de cheveux bruns, bouclant naturellement, rayonne d’intelligence. Il porte le vêtement accoutumé des jeunes gens, la courte prétexte descendant au-dessous du genou, et la bulle ou globe creux en or suspendu au cou. Des papiers et des rouleaux de velin attachés ensemble, dont il a chargé un vieux serviteur marchant derrière lui, indiquent qu’il revient de l’école. Ayant reçu les embrassements de sa mère, il prend place sur un siège bas, aux pieds de la matronne. Elle le contemple un instant en silence, cherchant à deviner pourquoi il s’est fait attendre, car il est en retard d’une heure. L’adolescent ayant rencontré ce regard fixé sur lui, y répond par un autre regard si assuré, que la matrone n’hésite plus, et elle lui adresse la parole en ces termes:

–Quelle cause t’a retenu aujourd’hui, mon très-cher enfant? Tu n’as, je pense, éprouvé aucun accident en route?

–Aucun, je l’affirme, très-douce mère: au contraire, tout s’est si bien passé, que je balance vraiment à vous le conter.

Au coup d’œil de curiosité qui lui fut adressé, le jeune homme partit d’un joyeux éclat de rire, et il continua:

–Eh bien, je vous dirai tout. Vous savez que je ne suis heureux et que je ne puis m’endormir, si je ne vous ai confié le bien ou le mal que j’ai fait dans la journée.– La mère sourit de nouveau, se demandant quel était ce mal.–Dernièrement je lisais que les Scythes, chaque soir, jettent dans une urne une pierre blanche ou noire, selon que la journée a été bonne ou mauvaise. Si je les imitais, je marquerais de la sorte les jours où j’ai eu ou non occasion de vous expliquer mes actes. Cependant, en ce moment, pour la première fois, je suis en suspens, j’interroge ma conscience, incertain si je dois parler.

Le cœur de la matrone battait-il plus fort, comme à une première inquiétude; une sollicitude plus tendre se peignit-elle dans son regard, nous l’ignorons. Quoi qu’il en fût, son fils lui saisit la main, l’effleura tendrement de ses lèvres, et ajouta:

–Ne craignez rien, mère bien-aimée: vous n’avez pas lieu d’être peinée. Dites-moi si vous souhaitez de connaître tout ce qui m’est arrivé aujourd’hui ou seulement le motif de mon retard.

–Raconte-moi tout, cher Pancratius: rien de ce qui te concerne ne m’est indifférent.

–Soit donc. Or, apprenez que cette dernière journée où j’ai fréquenté l’école, quoique pleine d’incidents étranges, me paraît avoir été singulièrement bénie. D’abord j’ai obtenu la couronne dans une déclamation que notre bon maître Cassianus nous avait donnée pour travail, ce matin. Delà, comme vous allez en juger, d’étonnantes conséquences. Nous avions pour sujet: Que le philosophe doit être prêt à mourir pour la vérité. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi froid ou insipide–je pense qu’il n’y a pas de mal à le dire–que les compositions de mes compagnons. Ce n’était pas leur faute. Infortunés! quelles vérités possèdent-ils, et que leur importe de mourir pour leurs vaines opinions? Mais quelle source d’inspiration une pareille thèse n’offrait-elle point à un chrétien? Aussi mon cœur s’enflamma, mes pensées s’élevèrent, mon âme était pénétrée de vos leçons et des exemples domestiques. Le fils d’un martyr pouvait-il ressentir des impressions différentes? Mon tour de lire étant venu, je me trahis involontairement. Dans la chaleur de mon débit, le mot de «chrétien» au lieu de «philosophe», et celui de «foi» au lieu de «vérité» tombèrent de mes lèvres. A la première méprise, je vis Cassianus tressaillir, à la seconde, une larme brilla dans ses yeux, et, se penchant vers moi, il me dit à voix basse: «Prends garde; enfant: des oreilles indiscrètes t’écoutent.

–Quoi! interrompit la matrone, Cassianus serait-il chrétien? J’ai choisi pour toi son école à cause de sa réputation exceptionnelle de science et de moralité, et j’en remercie Dieu maintenant. Hélas! en ces jours de craintes et de périls, il nous faut vivre en étrangers dans notre propre patrie, connaissant à peine les visages de nos frères. Assurément, si Cassianus eût proclamé sa foi, ses cours eussent été promptement abandonnés. Mais continue, cher enfant. Ses appréhensions étaient-elles bien fondées?

–Je le crains. Tandis que la plupart de mes compagnons m’applaudissaient chaleureusement, sans remarquer mes méprises, Corvinus dardait méchamment sur moi ses yeux noirs, et se mordait les lèvres de colère.

–Qui est-il donc, enfant, celui qui te menaçait, et pourquoi cette attitude?

–C’est le plus âgé et le plus fort, mais aussi le plus stupide de l’école. En cela, sans doute, il n’y a pas de sa faute. Seulement je ne sais pour quelle raison il paraît toujours animé contre moi de mauvais vouloir; je ne m’explique point la cause de sa rancune.

–T’a-t-il dit ou fait quelque chose?

–Oui, et c’est ce qui m’a retardé. A notre retour de l’école par la plaine qui longe le fleuve, il m’aborda d’un air insultant, et me dit en présence de nos compagnons: «–Pancratius, je pense que nous nous rencontrons pour la dernière fois ici (et il appuya avec insistance sur le mot); aussi je tiens à régler mes comptes avec toi. A l’école, tu affectais d’étaler ta supériorité sur moi et sur d’autres plus âgés qui valaient mieux que toi; tout à l’heure encore, j’ai surpris le regard superbe dont tu m’enveloppais tout en lisant ton orgueilleuse déclamation; j’ai retenu quelques expressions dont tu pourras avoir à te repentir prochainement: mon père, tu ne l’ignores pas, est préfet de la cité (la matrone tressaillit légèrement), et il se prépare certaines choses qui pourront te concerner particulièrement. Avant donc que tu ne nous quittes, j’aurai ma revanche. Si ton nom, qui signifie un exercice viril, n’est point pour toi un mot vide de sens, nous engagerons ensemble une lutte plus mâle que celle du style et des tablettes. Combattons corps à corps ou avec le ceste. Je brûle de t’humilier comme tu le mérites devant ces témoins de tes insolents triomphes.

La mère, inquiète, penchée en avant, et retenant sa respiration pour mieux entendre, demanda:

–Qu’as-tu répondu, mon cher fils?

–Je lui ai déclaré doucement qu’il se trompait complètement; que je n’avais jamais rien fait sciemment pour le contrister non plus que mes autres camarades, et que je n’avais pas davantage prétendu à la supériorité. «–Quant à ta proposition, Corvinus, ajoutai-je, tu sais que je me suis toujours refusé à ces luttes, qui commencent tranquillement par des essais d’adresse et se terminent souvent par des coups furieux et le désir de la vengeance. Combien plus ne dois-je pas les éviter en ce moment où, de ton aveu, tu es animé de ces funestes sentiments qui en sont habituellement la conclusion.–» Nos compagnons formaient un cercle autour de nous, et je compris clairement que, trompés dans leur espoir de jouir de ces jeux cruels, ils étaient tous contre moi. Je repris gaiment: «–Maintenant adieu, mes amis, puissiez-vous être heureux. J’ai vécu en paix avec vous et je m’éloigne de même.–Non pas! s’écria Corvinus le visage empourpré de colère, non, tu.

L’adolescent s’interrompit, rougit, frémit et balbutia:

–Je n’ose achever.

–Au nom de Dieu et du respect que tu portes à la mémoire de ton père, fit la matrone en étendant les mains sur la tête de son fils, ne me dissimule rien. Je n’aurais plus de repos si tu agissais ainsi.–Que t’a dit ou fait encore Corvinus

Le jeune homme se remit après une pause d’un moment et une prière silencieuse; il poursuivit:

«–Non, s’exclama Corvinus, non, tu ne partiras pas de la sorte, lâche adorateur d’une tête d’âne. Tu nous as caché ta demeure, mais je la découvrirai. En attendant, emporte ce gage de ma future vengeance.» En même temps, il me frappa si violemment à la figure que je chancelai, tandis que des cris de joie sauvage s’élevaient du groupe qui nous entourait.

Pancratius fondit en larmes. Puis, soulagé, il continua:

–Oh! comme je sentisen ce moment mon sang bouillonner dans mes veines! Mon cœur battait à me rompre la poitrine, et une voix méprisante me soufflait à l’oreille le nom de lâche. C’était évidemment celle de l’esprit du mal. Sûr de ma force, la colère me poussait à saisir à la gorge mon injuste agresseur et à le jeter par terre. Je me repaissais déjà en imagination de ma victoire, qui eût changé les esprits et décidé les applaudissements en ma faveur. Ce fut la tentation la plus terrible de ma vie: jamais la chair et le sang n’avaient lutté contre moi si puissamment. Seigneur! puissent-ils ne plus exercer sur moi cette redoutable influence!

–Que fis-tu alors, mon enfant chéri? murmura la matrone d’une voix tremblante.

–Mon bon ange vainquit le démon qui m’assaillait. Je pensai au Seigneur dans la maison de Caïphe, entouré d’ennemis insolents, frappé ignominieusement sur la joue, et pardonnant néanmoins. Pouvais-je ne point l’imiter? Je tendis la main à Corvinus en lui disant: «– Que Dieu te pardonne comme je te le fais ici sincèrement, et qu’il te comble de ses bénédictions.» Cassianus, qui avait tout vu de loin, arriva en ce moment, et les écoliers se dispersèrent à la hâte. Je le suppliai, par notre foi commune, maintenant avouée entre nous, de ne point punir Corvinus pour ce qu’il m’avait fait, et il s’y est engagé. Et maintenant, tendre mère, murmura le jeune garçon d’une voix douce, en s’appuyant sur le sein de la matrone, ne pensez-vous pas que je puis appeler ce jour, un heureux jour?

III
LA DÉDICACE.

Table des matières

Le jour avait décliné rapidement pendant cette conversation. Une vieille servante entra, inaperçue, alluma les lampes des candélabres de bronze et de marbre, et se retira en silence. Une vive lumière enveloppa à son insu le groupe muet de la mère et du fils, car la sainte matrone Lucina n’avait répondu à la question de Pancratius qu’en déposant un baiser sur le front brûlant du jeune homme. Ce n’était pas uniquement une émotion maternelle qui agitait son sein, ni le délicieux sentiment qu’éprouve une mère en voyant son enfant, fidèle aux principes élevés et difficiles à observer qu’elle lui a inculqués, triompher généreusement de dures épreuves; ce n’était pas non plus la joie d’avoir un fils si héroïquement vertueux, quoique si jeune; et cependant, avec beaucoup plus de justice que la mère des Gracches, montrant ses fils comme ses seuls joyaux aux matrones étonnées de la république romaine, cette mère chrétienne aurait pu se glorifier devant l’Eglise de l’enfant qu’elle avait nourri. Mais elle était sous l’influence de sentiments plus sublimes encore. Depuis des années elle pensait avec inquiétude au moment actuel, et elle priait avec la ferveur d’une mère chrétienne en l’attendant. Plus d’une, inspirée par sa piété, a voué son fils dès le berceau à la plus auguste des conditions de la terre, souhaitant de le voir grandir pour être d’abord un l’évite sans; tache, puis un saint prêtre à l’autel; elle a surveillé attentivement ses inclinations naissantes, dirigeant avec sollicitude ses aspirations vers le sanctuaire. S’il s’agissait d’un fils unique comme Samuel l’était pour Anne, il est juste de proclamer son abnégation, acte d’héroïsme maternel. Que dire alors de Félicité, de Symphorosa ou de la mère innommée des Machabées, ces anciennes matrones qui offrirent leurs enfants non-seulement pour être prêtres,–pas un, mais plusieurs et même tous,–mais encore pour être des victimes immolées au Seigneur dans les flammes?

C’était la dernière pensée qui occupait le cœur de Lucina en cette heure où, les yeux fermés, elle l’élevait vers le ciel, implorant le courage. Elle sentit qu’elle serait appelée à ce sacrifice; et bien qu’elle l’eût long-temps prévu et désiré, elle ne pouvait l’envisager sans de cruels déchirements. Quant à l’adolescent, absorbé et silencieux, il ne se doutait pas des hautes destinées qui lui étaient promises; nulle vision ne lui montrait la vénérable basilique que visiteraient encore seize cents ans plus tard les antiquaires sacrés et de pieux pèlerins, laquelle devait donner son nom de Pancratius à la porte voisine de Rome; il n’avait aucune idée de la future église que l’on construirait en son honneur, aux siècles de foi, sur les bords de la Tamise lointaine, et qui, quoique profanée ensuite, serait néanmoins recherchée pour leur sépulture par les âmes demeurées fidèles au culte de sa chère Rome; il ne pensait guère qu’un ciborium d’argent, pesant deux cent quatre-vingt-sept livres, serait placé par le Pape Honorius Ier au-dessus de l’urne de porphyre qui renfermerait ses cendres. Il ne prévoyait pas davantage, qu’enfant martyr de l’Eglise primitive, son nom s’inscrirait dans tous les martyrologes, et que son image radieuse surmonterait un grand nombre d’autels. Jeune chrétien au cœur simple, il lui semblait tout naturel d’obéir à la loi de Dieu, à son Evangile; il se sentait heureux d’avoir, ce jour-là, accompli son devoir, et cela en des circonstances exceptionnellement difficiles. Exempt d’orgueil et d’admiration de lui-même, il avait été véritablement héroïque.

Sortant de sa douce rêverie, il leva les yeux; à la clarté des flambeaux qui brillaient dans la salle, il vit sa mère qui le contemplait de nouveau avec une expressio de majesté et de tendresse qu’il n’avait jamais remarquée auparavant. Elle avait l’air inspiré, comme en extase, et son regard ressemblait à celui que Pancratius eût prêté à un ange. Il changea de posture en silence, sans presque s’en rendre compte, et s’agenouilla devant elle. Il le pouvait, assurément: Lucina n’était-elle point l’ange gardien qui l’avait protégé toujours contre le mal? la sainte dont les vertus lui avaient servi d’exemple depuis son enfance? La matrone prenant la parole d’une voix altérée par une puissante émotion:

–Il est enfin venu, cher enfant, dit-elle, le temps qui n’a cessé d’être le sujet de mes ferventes prières et que j’ai tant souhaité dans l’excès de mon amour maternel. J’ai épié en toi avec ardeur l’éclosion des vertus chrétiennes, et quand elles sont apparues, j’en ai remercié Dieu. J’ai été témoin de ta docilité, de ta piété, de ton exactitude à tes devoirs, de ton amour envers les hommes. Je me suis réjouie de ta foi vive, de ton indifférence pour le monde et de ta charité pour les pauvres. Cependant j’attendais avec anxiété l’heure décisive qui montrerait si tu te contenterais des faibles vertus de ta mère, ou si tu revendiquerais le noble héritage du martyr à qui tu dois le jour. Dieu soit loué! cette heure a sonné aujourd’hui.

–Qu’ai-je donc fait qui ait ainsi fixé votre opinion à mon égard? demanda Pancratius.

–Ecoute, ô mon fils. En ce jour, le dernier de ta vie d’écolier, il me semble que notre miséricordieux Sauveur a voulu te donner une leçon préférable à toutes les autres, afin de prouver que tu n’as plus rien de l’enfance et que tu dois être traité en homme, puisque tu sais penser, parler et agir d’une façon virile.

–Ma mère, que voulez-vous dire?

–Ce que tu m’as raconté de ta déclamation de ce matin atteste les généreuses pensées qui remplissent ton cœur; car tu es trop sincère, et trop loyal pour avoir décrit et exprimé si chaleureusement que c’est un glorieux devoir de mourir pour la foi, si tu ne l’avais pas cru et senti.

–Vraiment, je le crois et je le sens, interrompit le jeune homme. Quel bonheur plus grand un chrétien peut il désirer sur la terre?

–Oui, enfant, rien de plus vrai. Mais de simples paroles ne m’eussent point satisfaite. Ce qui a suivi me convainc que tu es capable d’endurer patiemment, intrépidement, non-seulement les souffrances physiques mais encore ce qui, je le sais, a dû révolter bien davantage ton jeune sang patricien, un infâme soufflet, les paroles et les regards méprisants d’une foule impitoyable. Bien plus, tu as eu la force de pardonner à ton ennemi et de prier pour lui. En ce jour, tu as gravi le sentier le plus rude du Golgotha, la croix sur tes épaules; un pas encore, et tu la planteras sur le sommet. Oui, tu es le digne fils du martyr Quintinus. Ne veux-tu point lui ressembler entièrement?

– Mère très-chère! ma très-douce mère! s’écria l’adolescent, le coeur palpitant, mériterais-je de lui appartenir s’il en était autrement? Quoique n’ayant point eu le bonheur de le connaître, son image a toujours été présente à mon esprit, et il est l’orgueil de mes pensées. Chaque année, à la solennelle commémoration du jour où il prit place dans les rangs de ces élus vêtus de blanc qui entourent l’Agneau dont le sang purifia ses vêtements, mon cœur et ma chair se sont réjouis de sa gloire. Combien je l’ai prié, dans l’ardeur de ma filiale piété, de m’obtenir, non point la renommée, les honneurs, les richesses, les jouissances terrestres, mais ce qu’il estimait plus que tout cela; je lui ai demandé enfin d’assurer la destination qu’il estime, je le sais, la plus utile et la plus belle, la seule chose qu’il ait laissée sur la terre.

–Et qu’est-ce donc, ô mon fils?

–Son sang qui ne coule plus que dans mes veines. Il souhaite, je n’en doute pas, que ce sang soit versé comme le sien, pour l’amour de son Rédempteur et en témoignage de sa foi.–

–Assez assez, enfantt! s’écria la matrone frémissant d’une sainte émotion; retire de ton cou les insignes de l’enfance; j’ai un ornement plus précieux à t’offrir

Il obéit et détacha la boule d’or.

–Tu tiens de ton père, dit la mère avec un accent plus solennel encore, un nom illustre, un rang élevé, de grandes richesses, tous les avantages terrestres. Mais, de son héritage je t’ai gardé un trésor pour le jour où tu t’en montrerais digne. Je te l’ai caché jusqu’ici, bien que je l’estimasse plus que l’or et les bijoux. Il est temps que je te le transmette.

De ses mains tremblantes, elle ôta la chaîne suspendue à son cou; et pour la première fois son fils vit qu’elle soutenait un sachet richement brodé et orné de pierres précieuses. Elle l’ouvrit et en tira une éponge sèche mais profondément imprégnée de rouge.

–Voici également le sang de ton père, cher Pancratius, dit-elle d’une voix défaillante et les yeux baignés de pleurs. Je l’ai recueilli moi-même de ses blessures mortelles quand, sous un déguisement, je pénétrai jusqu’à lui et le vis mourir des coups qu’il avait reçus oour le Christ.

Et elle considérait amoureusement la relique; elle la baisa avec ferveur, et les larmes dont elle l’arrosait l’ayant humectée, le sang, liquéfié de nouveau, recouvra sa couleur et sa tiédeur primitives, comme s’il venait seulement de jaillir du cœur du martyr. La pieuse matrone présenta l’éponge aux lèvres tremblantes du jeune homme, qui s’empourprèrent à ce contact sacré. Il vénéra ces restes sanctifiés avec les vives émotions d’un chrétien et d’un fils. Il lui sembla que l’esprit de son père descendait en luiet remuait son âme jusque dans ses dernières profondeurs, afin qu’elle; fût mieux ouverte encore aux divines influences. Toute la famille était, là réunie en quelque sorte. Lucina replaça le trésor dans le reliquaire, qu’elle suspendit au cou de son fils en disant:

–Quand l’éponge s’humectera une seconde fois, que ce soit d’un plus noble flot que celui qui jaillit des yeux d’une faible femme.

Mais le Ciel ne jugeait pas ainsi des larmes de la matronne: le futur athlète fut consacré par le sang du père mêlé aux larmes de la mère.

IV
LA FAMILLE PAÏENNE.

Table des matières

Pendant la scène décrite précédemment, il s’en passait une bien différente dans une autre maison située entre le Quirinal et l’Esquilin. Elle appartenait à Fabius, un chevalier romain, dont la famille avait acquis d’immenses richesses en affermant le revenu des provinces de l’Asie. L’habitation, plus grande et plus splendide que celle que nous avons visitée, possédait un troisième grand péristyle ou cour entouré de vastes appartements; en outre, elle renfermait de nombreux trésors de l’art européen, et les rares produits de l’Orient y abondaient. Le sol était couvert de tapis de Perse; les meubles disparaissaient sous les soiries de la Chine, les étoffes de Babylone aux couleurs variées, les broderies d’or de l’Inde et de la Phrygie, tandis que de toutes parts on voyait éparpillés de curieux ouvrages d’or ou de métal, aux formes monstrueuses, types d’origine fabuleuse qu’on attribuait aux habitants des villes de l’Océan indien.

Fabius, le maître de ces richesses et de ces domaines considérables, était le modèle du Romain bon viveur, décidé à jouir pleinement de l’existence présente. De fait, il ne pensait point qu’il y en eût une autre. Quoiqu’il ne crût à rien, il jugeait convenable d’adorer à tour de rôle, selon les circonstances, n’importe quelle divinité. Il passait pour un homme aussi honorable que ses voisins, et nul n’eût eu le droit d’en exiger davantage. La majeure partie de ses journées s’écoulait à l’un ou l’autre des grands bains publics qui, outre l’usage qu’indique leur nom, comprenaient quantité de dépendances de même genre que nos clubs, cabinets de lecture, maisons de jeu, gymnases et jeux de paume. Là il se baignait, causait, lisait, dépensait son temps; il allait parfois encore au Forum, écouter les déclamations des rhéteurs, lesplaidoiries des avocats; ou bien il se promenait dans quelqu’un des nombreux jardins publics de Rome, rendez-vous des personnages distingués. De retour chez lui, il prenait part à un souper délicat, vers l’heure habituelle de notre dîner; il ne manquait jamais de convives invités à l’avance ou recrutés le jour même parmi les nombreux parasites en quête de bonne chère.

Chez lui c’était un maître bon et indulgent. Une multitude d’esclaves entretenaient soigneusement sa maison. Redoutant par-dessus tout le moindre souci, il laissait à ses affranchis la haute main sur son intérieur, pourvu que le service fût exact et confortable. Cependant ce n’est point auprès de lui, mais d’une autre habitante de sa maison, sa fille, que nous introduirons le lecteur. Unique héritière de sa fortune, partageant son luxe, elle porte, selon l’usage romain, le même nom que lui, adouci toutefois par un diminutif, et se nomme Fabiola. Pénétrons dans son appartement. Montons un escalier de marbre de la seconde cour, sur les côtés de laquelle se déroulent une suite de pièces ouvrant sur une terrasse rafraîchie par une fontaine élégante et parée d’une profusion de plantes exotiques. L’art romain et l’art étranger ont rivalisé de perfection pour décorer ces chambres magnifiques. Un goût raffiné, disposant de grandes ressources et profitant des meilleures occasions, a évidemment présidé à la, réunion et à l’arrangement de toutes choses. En ce moment où l’heure du repas du soir approche, la maîtresse de cette opulente demeure se prépare à y assister avec une toilette recherchée.

Etendue sur une couche athénienne, incrustée d’argent, la patricienne occupe une pièce à la mode de Cyzi que, c’est-à-dire ayant des fenêtres descendant jusqu’au plancher et ouvrant sur la terrasse fleurie. Vis-à-vis d’elle, à la muraille, pend un miroir d’argent poli, de grandeur à réfléchir une figure en pied. A côté, sur une table de porphyre, s’étalent les innombrables cosmétiques et parfums de prix pour lesquelles se passionnaient les dames romaines et qui leur coûtaient des sommes immensés. Sur une autre table de bois de sandal indien étaient rangés une foule de bijoux dans leurs riches écrins, afin que la jeune fille pût choisir ceux qu’elle préférait pour ce jour.

Il ne nous appartient point de décrire les personnes ou les physionomies, et nous ne le ferons pas. Il nous suffira de dire qu’à vingt ans, Fabiola ne le cédait en beauté à aucune dame de son rang, de son âge, de sa fortune, et que beaucoup de patriciens aspiraient à sa main. Mais elle contrastait avec son père d’esprit et de caractère. Fière, hautaine, impérieuse, irascible, elle commandait en souveraine à tout ce qui l’entourait, sauf une ou deux exceptions, exigeant d’humbles hommages de quiconque l’approchait. Unique enfant d’une mère morte en lui donnant le jour, elle avait été élevée avec indulgence par un père insoucieux et facile. A l’école des meilleurs maîtres, elle s’était initiée à tous les arts d’agrément, et on l’avait laissée libre de satisfaire ses goûts les plus capricieux. Elle ignorait ce que c’était que de se refuser la moindre chose.

Ainsi abandonnée à ses fantaisies, elle avait beaucoup lu, spécialement de graves ouvrages, et elle s’était attachée à la philosophie raffinée d’Epicure, long-temps en vogue à Rome. Du christianisme elle neconnaissait rien, le regardant comme une doctrine vile, matérielle et vulgaire. Aussi elle le méprisait trop pour songer à l’approfondir. Quant au paganisme avec ses dieux, ses vices, ses fables, son idolâtrie, elle le dédaignait, bien qu’elle l’observât extérieurement. En réalité, elle ne croyait qu’à la vie présente, dont elle voulait épuiser les jouissances. Mais son orgueil même protégeait sa vertu: elle avait en dégoût la corruption de la société païenne autant que la frivolité de la jeunesse qui la courtisait et dont les folies l’amusaient. Froide et égoïste aux yeux du monde, elle était irréprochable dans ses mœurs.

Si au début de ce récit nous semblons nous complaire dans de longues descriptions, nous osons espérer que le lecteur les reconnaîtra nécessaires pour bien saisir l’état social et matériel de Rome païenne au temps dont il s’agit. Et s’il était tenté de croire que nos descriptions sont trop magnifiques et trop raffinées pour un temps où les arts et le bon goût déclinaient, nous le prierions de se rappeler que l’année où nous lui faisons visiter Rome était moins éloignée des plus brillantes époques de l’art romain,–celle des Antonins par exemple,–que nous ne le sommes de celles de Cellini, de Raphaël et de Do natello. Cependant combien de chefs-d’œuvre de ces grands maîtres subsistent encore dans les palais de l’Italie, toujours appréciés quoiqu’on ne sache plus les imiter? Ainsi en devait-il être dans les demeures des vieilles et riches familles de Rome.

Fabiola était donc assise sur sa couche athénienne. D’une main elle tenait un miroir d’argent à poignée, et de l’autre un instrument étrange pour une main si belle, un stylet à lame fine et à manche d’ivoire délicatement sculpté et terminé par un anneau d’or. C’était l’arme favorite dont les ’dames romaines se servaient à l’égard de leurs esclaves à la moindre impatience ou à la plus petite faute. Trois femmes de service sont occupées en ce moment autour de leur maîtresse. Issues de races différentes, elles ont coûté des prix considérables non-seulement à cause de leur beauté, mais encore pour les rares talents qu’on leur suppose. L’une d’elles, de couleur noire, offrant, non point lé type dégradé du nègre, mais les formes des Abyssiniens ou. des Numides, aussi pures que celles des peuples de l’Asie, connaît à fond, prétendon, les propriétés utiles des plantes, ou même leurs vertus les plus funestes pour la composition des philtres, des charmes et des poisons. On l’appelle Afra, du nom de son pays. La seconde, une Grecque, nommée Graïa, à cause de son origine, se distingue par son goût dans les apprêts de la toilette et la correction de son accent. La troisième, Syra, nom qui indique qu’elle vient de l’Asie, excelle dans la broderie et se fait remarquer par son travail assidu. Silencieuse et douce, elle est complètement absorbée par ses devoirs actuels. Les deux autres, au contraire, bruyantes et légères, vantent sans cesse ce qu’elles font. A chaque instant elles adressent à leur jeune maîtresse d’extravagantes flatteries, ou essaient de plaider la cause du dernier des prétendants dissolus qui a su le mieux acheter leurs bonnes grâces.

–Que je serais heureuse, très-noble maîtresse, dit l’esclave noire, de nous voir entrer, ce soir, dans le triclinium (salle à manger), pour jouir de l’effet magique que produira sur vos convives ce nouveau stibium (pâte dont on se peignait les paupières. J’ai pris bien des peines afin de l’obtenir aussi parfait. Rien de semblable, j’en suis sûre, n’a jamais été fait à Rome.

–Quant à moi, interrompit la Grecque astucieuse, je n’ai point la prétention d’aspirer à un tel honneur. Il me suffirait de contempler du seuil l’effet magnifique de cette merveilleuse tunique de soie venue d’Asie avec le dernier convoi d’or. Elle est d’une incomparable beauté; mais j’ose dire qu’elle n’a point perdu à être façonnée par mes mains.

–Et toi, Syra, fit la patricienne avec un sourire méprisant, que désires-tu? quels éloges réclames-tu pour ton travail?

–Je ne désire rien, maîtresse, sinon que votre bonheur soit inaltérable. Je n’ai point à vanter mon travail, car je n’ai fait que remplir mon devoir, telle fut la réponse modeste et sincère de l’esclave.

Elle déplut à son orgueilleuse maîtresse, qui reprit:

–Je le vois, esclave, tu ménages tes louanges. Rarement on entend une parole agréable sortir de ta bouche.

–Quelle valeur aurait la louantge de ma part, pauvre esclave, m’adressant à une illustre patricienne qui en recueille sans cesse de lèvres éloquentes et polies? Y croyez-vous quand elle vous vient d’elles? et ne la méprisez-vous pas quand elle vient de nous?

Les deux compagnes de Syra lui lancèrent un regard de dépit. Fabiola aussi était mécontente de ce qui lui paraissait un reproche. Un sentiment élevé chez une esclave! était-ce possible?

–Ignores-tu encore, dit-elle, avec hauteur, que tu m’appartiens, et que je t’ai achetée fort cher pour me servir comme je le veux? J’ai autant de droit sur ta langue que sur tes bras; et s’il me plaît d’être louée, flattée et chantée, même par toi, tu le feras bon gré malgré. Il est curieux, en vérité, qu’une esclave prétende avoir une autre volonté que celle de sa maîtresse à qui sa vieappar tient?

–Oui, répliqua Syra avec une dignité tranquille, ma vie est à vous ainsi que tout ce qui finit avec elle: le temps, la santé, la force, le corps, le souffle même. Tout cela, vous l’avez payé de votre or et constitue votre propriété. Cependant je possède un bien que les richesses d’aucun empereur ne peuvent acheter, aucune chaîne d’esclavage retenir, et qui triomphe des limites mêmes de la vie.

–Et quel est ce bien, je te prie?

–Une âme.

–Une âme! répéta Fabiola étonnée,–car elle n’avait jamais entendu une esclave revendiquer une semblable propriété. Qu’entends-tu par ce mot?

–Je ne sais point parler le langage des philosophes, répondit Syra; mais j’entends par là cette conscience intime vivant en moi, me faisant pressentir une autre existence parmi les êtres plus parfaits que ceux qui m’environnent, ayant naturellement horreurde la destruction et instinctivement de tout ce qui s’y rapporte, comme la maladie et la mort. Aussi cette conscience répugne à toute flatterie et déteste le mensonge. Tant que je posséderai ce don invisible,–et il ne peut mourir,–l’un et l’autre me seront impossibes.

Les deux compagnes de Syra, comprenant peu de chose à ce langage, s’étonnèrent de la hardiesse de l’esclave. Fabiola l’avait elle-même écoutée avec stupeur. Mais son orgueil lui revenant bientôt, elle dit avec une impatience manifeste:

–Où as-tu appris ces folies? Qui t’a enseigné à bavarder de la sorte? Pour moi, qui ai étudié des années, j’en suis arrivée à conclure que toutes ces idées d’existence spirituelle sont des rêves de poètes ou de sophistes, et je les méprise comme telles. Esclave ignorante, sans éducation, prétendrais-tu en savoir plus que ta maîtresse? Espèrerais-tu réellement survivre, toi, comme un être qui pense, et avoir encore à couler des jours de joie et de liberté quand, après ton trépas, ton corps sera jeté pêle-mêle avec celui des esclaves morts d’ivresse ou sous les coups de fouet, sur un bûcher infâme, et que tes cendres et les leurs seront confondues dans une fosse commune?

–Comme l’a dit un de vos poètes, «je ne mourrai point toute entière,» répondit modestement l’esclave étrangère dont le regard s’anima d’un tel feu que sa maîtresse en fut surprise. Oui, j’espère, bien plus je veux survivre à tout cela. Enfin je crois encore et je sais qu’une main, rassemblant chaque molécule réduite en cendres de mon corps, le tirera de ce charnier que vous avez si énergiquement décrit; il est une puissance qui ordonnera aux quatre vents du ciel de rapporter chacun des atomes de ma poussière qu’ils auront dispersée, et je serai de nouveau rétablie dans mon corps, non pour être votre esclave ou celle d’une autre, mais pour être libre, joyeuse, glorifiée, pour aimer et être aimée éternellement. Cet espoir assuré repose dans mon sein.»

–Que signifient ces visions insensées d’une imagination orientale, qui te rendent incapable de remplir tes devoirs? Il faut que tu en guérisses. Dans quelle école as-tu recueilli ces sottises? Je n’ai rien lu de semblable dans aucun auteur grec ou latin.

–Dans une école de mon pays; dans une école où l’on ne connaît ni n’admet de distinction entre le Grec et le Barbare, l’homme libre et l’esclave.

–Quoi! s’écria l’orgueilleuse patricienne indignée, sans attendre même cette existence idéale qui succède à la mort, tu revendiques l’égalité avec moi, et peut-être la supériorité? Allons, parle sur-le-champ, sans équivoque ni détour, en est-il ainsi, oui ou non?

Et elle se souleva, impatiente. A chaque mot si calme de la réponse précédente, son agitation s’était accrue, et de violentes passions l’agitaient quand Syra répliqua:

–Très-noble maîtresse, vous l’emportez de beaucoup sur moi par le rang, la puissance, le savoir, le génie, par tout ce qui enrichit et embellit l’existence: par toutes les grâces extérieures et les traits du visage, parles charmes des manières et du langage vous n’avez point de rivale et ne pouvez craindre les envieuses pensées d’une créature aussi humble et aussi insignifiante que moi. Et puisque vous m’ordonnez de ne point taire ma conviction,–elle s’arrêta, hésitante; mais un geste impérieux de sa maîtresse lui prescrivit de continuer–eh bien, j’en appelle à votre propre jugement, une pauvre esclave, intimement persuadée de posséder en elle une intelligence spirituelle et vivante, n’ayant d’autre mesure de sa durée que l’éternité, dont la véritable demeure est au-dessus des cieux et l’unique prototype la Divinité, cette esclave peut-elle se reconnaître inférieure en dignité morale ou dans l’ordre de la pensée à la femme qui, malgré ses hautes qualités, n’attend pas une fin plus sublime que celle de ces charmants oiseaux privés de raison qui heurtent, sans espoir de liberté, les barreaux de leur cage?

Des éclairs de colère jaillirent des yeux de Fabiola, qui se sentait, pour la première fois de sa vie, censurée, humiliée par une esclave. Saisissant le stylet de la main droite, elle en porta en porta un coup presque aveugle à la courageuse fille. Syra avança instinctivement le bras pour se protéger; mais la pointe, dirigée du lit de haut en bas, ne lui en fit pas moins une blessure plus profonde que celles qu’elle avait déjà reçues auparavant. La douleur lui arracha des larmes, tandis que le sang ruisselait de la plaie. Fabiola, honteuse bientôt de cet acte cruel quoique involontaire, se sentit plus humilié encore devant son esclave.

–Va, dit-elle à Syra qui étanchait le sang avec son mouchoir, va trouver Euphrosyne, qu’elle panse ta blessure. Je n’avais pas l’intention de te frapper si fort. Mais attends un moment, que je te dédommage.

Puis, après avoir cherché dans les écrins placés sur la table, elle ajouta:

–Prends cette bague. De plus, je t’exempte de revenir ici ce soir.

Fabiola, la conscience entièrement apaisée, crut avoir amplement réparé, par l’offrande d’un présent coûteux, le mal qu’elle avait fait à une pauvre servante. Le dimanche suivant, dans l’église de Saint-Pastor, non loin de la maison de la patricienne, parmi les aumônes recueillies pour les pauvres, on trouva une bagueenrichie d’une émeraude de grande valeur. Le vénérable prêtre Polycarpe pensa que c’était le don de quelque opulente Romaine; mais Celui qui, de son regard pénétrant, surveillait le tronc aux aumônes de Jérusalem, et qui y remarqua le denier de la veuve, Celui-là vit qu’il avait été offert par une esclave étrangère, au bras entouré de bandages.

V
LA VISITE.

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Durant la dernière partie du dialogue que nous venons de rapporter et la scène violente qui le termina, dans la chambre de Fabiola pénétrait une personne dont l’ap parltion eût probablement coupé court à l’un et empêché l’autre. Les pièces intérieures des maisons romaines étaient fermées plus ordinairement par des rideaux que par des portes, de façon qu’il était facile d’y entrer sans être aperçu, surtout pendant un incident aussi animé que celui qui avait eu lieu. Tel était le cas en ce moment; et quand Syra se retourna pour sortir, elle fut presque effrayée de voir debout, se découpant comme un brillant relief sur la portière rouge-foncé, une figure qu’elle reconnut immédiatement, et que nous esquisserons en peu de mois.

C’était celle d’une jeune fille, ou plutôt d’une enfant de douze à treize ans, au plus, vêtue d’une robe blanche immaculée, et ne portant aucune parure. Son attitude exprimait la simplicité de l’enfance et l’intelligence d’un âge plus mûr. Son regard limpide réflétait cette innocence de la colombe dont parle le poète sacré; il rayonnait surtout de la flamme d’un amour pur et intense; il semblait plonger par-delà les objets terrestres, et s’arrêter sur un être invisible aux autres, mais réellement présent pour elle et qu’elle chérissait au plus haut degré. Son front, large et serein, brillait de candeur et de franchise; un doux sourire errait sur ses lèvres; ses traits, pleins de fraîcheur et de jeunesse, passant rapidement d’une impression à l’autre, traduisaient vivement, fidèlement, les sentiments de son cœur tendre et fervent. Ceux qui la connaissaient déclaraient qu’elle ne pensait jamais à elle-même, occupée tout entière qu’elle était par sa sollicitude envers ceux qui l’entouraient et son affection pour l’être invisible qui la captivait.

A l’aspect de cet être privilégié, semblable à un ange, Syra s’arrêta un moment. Mais l’enfant, lui prenant la main, la baisa respectueusement, et dit:

–J’ai tout vu. Trouvez-vous sur mon passage, dans la petite salle près de l’entrée, quand je sortirai.

Ensuite elle s’avança. Lorsque Fabiola l’aperçut, une vive rougeur couvrit ses joues, car elle craignait que l’enfant n’eût été témoin de son indigne mouvementt de co-1ère. Elle congédia ses esclaves d’un signe indifférent de la main, et accueillit la visiteuse, sa parente, avec une cordiale affection. Nous avons dit que le caractère dominateur de la patricienne s’imposait à son entourage, sauf quelques exceptions. L’une de ces exceptions était la vieille Euphrosyne, sa nourrice et son affranchie, qui gouvernait son intérieur particulier, et qui n’avait qu’une seule croyance, à savoir: que Fabiola était la plus parfaite des créatures, la plus sage, la plus accomplie et la plus admirable des jeunes filles de Rome. Une autre exception était l’enfant qui se présentait qu’elle aimait sincèrement, qu’elle traitait toujours avec une tendre affection, et dont elle recherchait sans cesse la société.

–Vous êtes vraiment bien aimable, chère Agnès, dit Fabiola radoucie, de vous rendre avec tant d’empressement à mon invitation de souper ce soir avec nous. Mais le fait est que mon père ayant engagé un ou deux étrangers, je tenais à avoir une amie avec qui je fusse pour ainsi dire obligée de m’entretenir. Cependant j’avoue que l’un de ces commensaux excite ma curiosité; c’est Fulvius, dont j’entends continuellement vanter les séductions, les richesses et les talents, bien que personne ne paraisse connaître exactement son origine.

–Chère Fabiola, répondit Agnès, vous le savez, je suis toujours heureuse de vous visiter, et mes bons parents me le permettent volontiers. Ainsi ne me remerciez point.

–Alors vous êtes à moi comme d’habitude, reprit la patricienne d’un air enjoué. Avec votre robe blanche comme la neige, sans bijoux ni parures, vous semblez célébrer de perpétuelles fiançailles. Mais, qu’y a-t-il, bonté du ciel! N’avez-vous pas remarqué sur le haut de votre tunique, à droite, une large tache rouge, du sang, je crois? Laissez-moi changer tout de suite votre robe.

–Non, pour rien au monde, Fabiola: c’est le seul bijou, l’unique ornement que je désire porter ce soir. C’est du sang, en effet, le sang d’une esclave; mais, à mes yeux, il est plus noble, plus généreux que celui qui coule dans vos veines et dans les miennes.

La patricienne saisit sur-le-champ la vérité: Agnès avait tout vu. Humiliée presque à se trouver mal, elle dit avec humeur:

–Désirez-vous donc proclamer de la sorte l’impétuosité de mon caractère, qui m’a fait châtier trop sévèrement peut-être une esclave?

–Non, chère cousine, loin de là. Je tiens seulement à garder personnellement le souvenir d’une leçon de courageuse fermeté et d’élévation d’esprit donnée par une esclave, et que peu de patriciens philosophes pourraient nous enseigner.

–Quelle étrange idée! En vérité, Agnès, j’ai souvent pensé que vous faisiez trop de cas des gens de cette classe. Après tout, que sont-ils?

–Des créatures humaines qui nous valent et douées de la même raison, des mêmes sentiments, de la même organisation que nous. Vous admettez cela au moins, je le suppose. S’il en est ainsi, ils appartiennent à notre race; et Dieu, de qui nous avons reçu notre vie, étant de fait notre père, il est également le leur, et ils sont par conséquent nos frères.

–Un frère ou une sœur parmi des esclaves, Agnès! les dieux nous en préservent! Ils sont notre propriété, notre bien, et je ne conçois pas qu’ils aient la faculté d’agir, de penser ou de sentir sinon de la manière qu’il plaît à leurs maîtres et pour le plus grand avantage de ceux-ci.

–Allons, allons, fit Agnès de sa voix la plus douce, n’engageons point une discussion si vive. Vous êtes trop sincère, trop loyale pour ne pas sentir et pour vous refuser à reconnaître’ qu’aujourd’hui vous avez été supassée en esprit, en raisonnement, en franchise , et en courage héroïque. Ne répondez pas: je lis votre aveu dans cette larme. Mais, très-chèrs cette larme. Mais, très-chère cousine, je veux vous épargner à l’avenir une peine semblable. Accordez-moi une grâce.

–Tout ce qui sera en mon pouvoir.

–Eh bien, je vous achèterai Syra.–Je crois que tel est son nom.–D’ailleurs, maintenant, il ne vous plaira guère de l’avoir auprès de vous.

–Vous vous trompez, Agnès, je maîtriserai une bonne fois mon orgueil; malgré la condition de cette fille, je l’estimerai; et, sentiment nouveau pour moi, je l’admirerai peut-être.

–Cependant, Fabiola, je pense que je pourrais la rendre plus heureuse qu’elle ne l’est actuellement.

–Sans aucun doute, chère Agnès: vous savez donner du bonheur à tout ce qui vous entoure. Je n’ai jamais vu de maison comme la vôtre. Vous paraissez mettre en pratique l’étrange philosophie à laquelle Syra faisait allusion tout-à-l’heure, et qui ne distingue point entre l’homme libre et l’esclave. Chez vous, tout le monde est souriant et s’applique gaiment à remplir son devoir, bien que personne ne semble commander. Dites-moi donc votre secret (Agnès sourit). Je soupçonne, petite magicienne, que vous gardez, dans cette chambre que vous refusez obstinément de m’ouvrir, les charmes et les philtres au moyen desquels vous captivez l’affection de tous les êtres. Si vous étiez chrétienne et qu’on vous exposât dans l’amphithéâtre, je suis sûre que les léopards même se coucheraient, immobiles, à vos pieds. Mais pourquoi cet air sérieux, enfant? Ne comprenez-vous pas que je plaisante simplement?

Agnès paraissait absorbée; le regard fixé devant elle avec cette expression tendre et animée dont nous avons parlé, on eût cru qu’elle contemplait et entendait un être chéri. La vision s’évanouit, et elle reprit allègrement:

–Bien, bien, Fabiola: on a vu des choses plus extraordinaires. En tout cas, si une telle catastrophe arrivait, on aimerait alors d’avoir auprès de soi une esclave comme Syra. Il faut donc sérieusement que vous me la cédiez.

–Pour l’amour du Ciel, Agnès, ne prenez point mes paroles à la lettre. Je les ai prononcées en badinant, je l’affirme de nouveau; j’ai une trop haute opinion de votre bon sens pour croire à la possibilité d’un tel malheur. Néanmoins vous avez raison, quant au dévouement de Syra: atteinte dangereusement d’une fièvre contagieuse, l’été dernier, on dut forcer à coups de fouet mes autres esclaves à m’approcher, tandis que cette pauvre créature consentait à peine à me quitter; jour et nuit à mes côtés, elle me prodiguait des soins qui ont beaucoup contribué, j’en suis convaincue, à ma prompte guéri son.

–Et ne l’avez pas aimée à cause de cela?

–L’aimer! aimer une esclave, enfant! naturellement, je l’ai récompensée généreusement. Pourtant je ne puis m’expliquer ce qu’elle fait de ce que je lui donne. Les autres assurent qu’elle ne met aucun argent de côté, et elle ne dépense rien pour sa toilette. Bien plus, j’ai entendu dire qu’elle partageait sottement sa nourriture quotidienne avec une mendiante aveugle. Quelle singulière idée!

–Très-chère Fabiola, insista Agnès, il faut qu’elle m’appartienne. Vous avez accédé à ma demande. Fixez le prix, et permettez que je l’emmène ce soir.

–Soit; oh! il est impossible de résister à vos sollicitations. Mais nous ne traiterons pas ensemble. Envoyez quelqu’un demain à l’intendant de mon père, et tout sera dit. Maintenant que nous avons terminé cette grande affaire, descendons auprès de nos convives.

–Mais vous oubliez vos bijoux.

–Qu’importe, , je m’en passerai cette fois, je ne me sens point le goût de les mettre aujourd’hui.

VI
LE BANQUET.

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Les deux parentes étant descendues, trouvèrent les convives déjà réunis dans l’exèdre ou salle de conversation. On ne leur offrait point un banquet d’apparat, mais le repas accoutumé d’une riche maison, où il y a toujours place pour des amis. Aussi nous contenterons-nous de dire qu’il y régnait une remarquable élégance, une parfaite ordonnance pour le service et les mets. Nous nous bornerons à rapporter les incidents de nature à jeter quelques éclaircissements sur notre histoire.

Lorsque les deux compagnes pénétrèrent dans l’exèdre, après avoir embrassé sa fille, Fabius s’écria:

–Quoi, mon enfant, vous êtes en retard, et vous avez négligé votre mise, vos parures habituelles!

Fabiola, confuse, ne savait que répondre. Elle se reprocha d’avoir cédé à la colère, et encore plus à ce qu’elle estimaiten ce moment une ridicule manièrede s’en punir. Agnès vint à son aide et dit en rougissant:

–C’est ma faute, cousin Fabius, si elle s’est fait attendre et si sa toilette est incomplète. Je l’ai retenue parmon babillage; et puis, elle aura désiré par la simplicité de ses ajustements éviter de trop m’effacer.

–Vous, chère Agnès, vous avez le privilège d’agir à votre gré. Toutefois, à parler franchement, je dois dire que, même pour vous, cela était bon quand vous n’étiez qu’une enfant; mais maintenant que vous êtes en âge d’être mariée, il vous faut commencer à faire plus de frais et essayer de gagner l’affection de quelque beau jeune homme convenable et distingué. Un magnifique collier, par exemple, tel que vous en possédez en quantité, ne nuirait point à vos attraits. Mais vous ne m’écoutez pas. Tenez, tenez, je soupçonne fort que vous avez déjà quelqu’un en vue.

Pendant la plus grande partie de ces observations, faites avec des intentions excellentes, quoique purement mondaines, Agnès semblait plongée dans ses abstractions ordinaires.

Son regard magique, ainsi que l’appelait Fabiola, contemplait, dans une sorte de souriante extase, un personnage invisible. Cependant elle ne perdait jamais le fil de la conversation, ni ne parlait mal à propos. Aussi elle répondit à Fabius:

–Oh! oui, très-certainement, quelqu’un qui m’a déjà liée à lui par l’anneau des fiançailles, et qui m’a parée de nombreux joyaux.

–En vérité! et comment cela? demanda Fabius.

–Oui, repartit Agnès avec un regard brûlant d’amour et un accent simple et naturel, il a entouré mes bras et mon cou de pierres précieuses et suspendu à mes oreilles des perles d’un prix inestimable.

–Bonté suprême! qu’est-ce donc? Agnès, vous me confierez quelque jour ce secret, le secret de votre premier amour, sans doute. Puisse-t-il durer long-temps et vous procurer le bonheurr!

–Le bonheur éternel, répliqua-t-elle en se retournant pour rejoindre Fabiola et entrer avec elle dans la salle à manger.

Heureusement la patricienne n’avait point entendu ce dialogue, car elle eût été profondément blessée qu’Agnès lui eût caché, à elle sa meilleure amie, la pensée qu’elle jugeait la plus importante de son âge. Pendant qu’Agnès prenait sa défense, elle s’était éloignée de son père et mêlée aux’ convives. L’un deux, nommé Calpurnius, était un lourd sophiste, de Rome, au cou épais, se targuant d’une science universelle. Son voisin, Proculus, était tout simplement un homme à bonnes fortunes, un familier de la maison. Il en restait deux qui exigent une plus ample description. Le premier, qui obtenait évidemment les préférences de Fabiola et d’Agnès, était un tribun, officier supérieur de la garde impériale prétorienne. Bien que âgé seulement de trente ans il s’était déjà distingué par sa valeur, et jouissait de la plus haute considération auprès des empereurs Dioclétien en Orient, et Maximien Hercule à Rome. Quoique bien fait de sa personne, il était exempt d’affectation dans ses manières et dans sa mise. Quoique d’une conversation séduisante, il dédaignait souverainement les vains sujets dont s’occupe généralement la société. En un mot, il offrait le type parfait du jeune homme au cœur noble, rempli d’honneur et do pensées généreuses, fort et brave, sans l’ombre d’orgueil ou d’ostentation.

Le dernier convive faisait avec lui un contraste frappant: c’était Fulvius, le nouvel astre de la société romaine, dont Fabiola avait déjà parlé. Jeune et l’air presque efféminé, vêtu avec la plus élégante recherche, les doigts chargés de riches bagues, et les vêtements de bijoux, affecté dans son langage empreint d’un léger accent étranger, exagéré dans ses témoignages de politesse, mais se piquant d’obligeance et de bon naturel, il avait réussi en peu de temps à s’introduire dans la plus haute société de Rome; il le devait à la fois à sa réception à la cour impériale et à la séduction de ses manières. Il était venu en compagnie d’un seul serviteur d’âge avancé, qui lui était évidemment très-attaché. Etait-ce un esclave, un affranchi, un ami? Nul ne le savait. Ils s’entretenaient toujours ensemble dans une langue étrangère. Les traits basanés du vieillard, son œil peirçant et son air repoussant inspiraient une certaine crainte aux autres subordonnés, car Fulvius, logé dans ce qu’on appelait une insula ou maison louée par parties, avait meublé luxueusement son appartement et y entretenait un nombre d’esclaves suffisant pour un célibataire. Non-seulement l’abondance, mais la profusion avaient présidé à ses arrangements domestiques. Le monde corrompu et dégradé de Rome païenne, oubliant l’obscurité de son histoire, et son apparition soudaine, ne considérait que son opulence incontestable et les charmes de son commerce facile. Cependant un habile observateur n’eût pas tardé à remarquer cet œil mobile à l’excès, cet empressement à voir et à écouter tout ce qui se faisait ou se disait, décelant une insatiable curiosité; aux moments d’oubli, un sombre regard, jaillissant de ses prunelles ardentes, sous ses sourcils froncés, et certain pli de la lèvre supérieure provoquaient un sentiment de méfiance et donnaient à penser que son extérieur affable dissimulait des inclinations de malignité féline.

Les convives furent bientôt à table. Et comme les femmes occupaient des sièges, tandis que les hommes s’étendaient sur des lits pendant le repas, Fabiola et Agnès demeurèrent près l’une de l’autre, à une extrémité; les plus jeunes invités, les derniers décrits, se placèrent en face, et le maître de la maison avec ses deux amis plus âgés au centre, s’il est permis d’employer ces termes pour expliquer les positions respectives autour des trois quarts d’une table ronde, le sigma ou couche demi-circulaire laissant un côté libre pour la facilité du service. Ajoutons en passant qu’une nappe, luxe inconnu du temps d’Horace, et maintenant d’un usage ordinaire, recouvrait la table. Quand le premier appétit ou le palais eurent été satisfaits, la conversation devint générale.

–Quelles nouvelles aux bains aujourd’hui? demanda Calpurnius. J’ai peu le loisir de m’occuper de ces bagatelles.

–Elles sont cependant très-intéressantes, répondit Proculus. Il paraît tout-à-fait certain que le divin Dioclétien a prescrit de terminer ses Thermes dans l’espace de trois ans.

–Impossible, rispota Fabius. L’autre jour, en allant aux jardins de Salluste, j’y suis entré, j’ai examiné les travaux, et j’ai constaté qu’ils n’avaient guère avancé cette année. Il y a énormément à faire: ainsi la sculpture des marbres, le dégrossissement des colonnes.

–C’est vrai, interrompit Fulvius; mais je sais quedes ordres ont été envoyés de tous côtés pour qu’on expédiât ici les prisonniers, les condamnés aux mines en Egypte, en Espagne, en Sardaigne et même en Chersonnèse, dont on pourra disposer, afin de les employer aux travaux des Thermes. Quelques milliers de chrétiens appliqués à ce labeur l’achèveraient promptement.

–Pourquoi les chrétiens, de préférence à d’autres criminels? interrogea Fabiola avec quelque curiosité.

–Pourquoi? reprit Fulvius avec son plus charmant sourire; assurément il me serait difficile de le dire. Pourtant il en est ainsi. Entre cinquante ouvriers, je m’engage à reconnaître un chrétien.

–Vraiment? s’écrièrent plusieurs convives en même temps. Et la raison?

–Les condamnés ordinaires abhorrent naturellement leur travail, et il faut user du fouet à chaque instant pour les contraindre à l’exécuter; et dès que l’intendant n’a plus l’œil sur eux, ils l’interrompent. De plus, ils sont ordinairement grossiers, abrutis, querelleurs, et murmurent sans cesse. Les chrétiens, au contraire, quand ils sont assujettis à ces ouvrages publics, paraissent contents; ils sont toujours gais et dociles. J’ai vu en Asie, occupés de la sorte, de jeunes patriciens dont les mains auparavant n’avaient jamais manié une pioche, ni les épaules délicates porté le moindre fardeau; cependant ils se montraient ardents à la besogne, et aussi heureux que naguère dans leurs demeures. Néanmoins, les intendants leur prodiguent les coups de fouet, parce que la volonté des divins empereurs est que leur sort soit aussi dur que possible. Malgré ces traitements, ils s’abstiennent de toute plainte.

–Je ne puis dire que j’admire ce genre de justice, déclara Fabiola; mais quelle race étrange! je désirerais bien connaître la cause de la stupidité ou de l’insensibilité contre nature de ces chrétiens.

Proculus répondit d’un air ironique:

–Voici Calpurnius, qui est, sans doute, en mesure de vous satisfaire, car il est philosophe, et on prétend qu’il serait capable de disserter une heure, sur n’importe quel sujet, depuis les Alpes jusqu’à une foumillière.

Calpurnius, provoqué de la sorte, et croyant à un compliment, prit la parole d’un ton solennel:

–Les chrétiens, expliqua-t-il, sont une secte étrangère dont le fondateur florissait en Chaldée, il y a des siècles. Sa doctrine fut apportée à Rome du temps de Vespasien, par deux frères, Pierre et Paul. Quelques-uns soutiennent que ce sont deux frères jumeaux, ceux-là même que les Juifs appellent Moïse et Aaron, dont le second vendit son droit d’aînesse à l’autre, en échange d’un chevreau, duquel il lui fallait la peau pour se faire une paire de gants. Toutefois, je n’admets pas l’identité, car il est rapporté dans le livre mystique des Juifs que le second de ces frères, voyant les victimes de l’autre donner de meilleurs augures que les siennes, le tua, comme notre Romulus fit de Remus, mais avec une mâchoire d’âne. Pour cet acte, il fut pendu par le roi Mardochée de Macédoine, à un gibet haut de cinquante coudées, à la poursuite de leur sœur Judith. Quoi qu’il en soit, Pierre et Paul étant venus à Rome, ainsi que je l’ai dit, le premier fut reconnu pour un esclave fugitif de Ponce-Pilate, et crucifié par ordre de son maître, sur le mont Janicule. Leurs sectateurs,–et ils en eurent un grand nombre,–adoptèrent la croix pour symbole, et ils l’adorent. Ils regardent comme le comble de l’honneur de souffrir la flagellation et même une mort ignominieuse, qui les font ressembler à leurs maîtres et leurs permettent, à ce qu’ils s’imaginent, de les rejoindre, je ne sais où, par-delà les nuages.

Tous les assistants, deux exceptés, écoutèrent avec admiration cette lucide explication de l’origine du christianisme. Le jeune officier jeta sur Agnès un regard de pitié, lequel semblait demander: «Faut-il répondre à ce niais, ou plutôt me moquer de lui?» Mais elle posa le doigt sur ses lèvres et sourit d’un air qui réclamait le silence.

–Eh bien! observer Proculus, la conclusion c’est que les Thermes seront bientôt terminés, et que nous aurons de glorieux divertissements. Ne dit-on pas, Fulvius, que le divin Dioclétien viendra lui-même à la dédicace?

–Cela est certain; delà des fêtes splendides des jeux magnifiques. Mais nous n’attendionspas jusqu’à cette époque: déjà, dans un autre but, on a expédié en Numi die l’ordre de réunir pour l’hiver un nombre illimité de lions et de léopards.

Se tournant vers son voisin, il poursuivit en fixant sur lui un regard ardent:

–Un brave soldat comme vous, Sébastien, doit être ravi de ces nobles spectacles de l’amphithéâtre, surtout lorsqu’ils ont pour acteurs les ennemis des augustes empereurs et de la république.

Le tribun se soulevant sur sa couche, regarda son interlocuteur d’un air calme et imposant, et répligua tranquillement.

–Fulvius, je serais indigne du titre que vous me donnez si j’étais capable de contempler avec plaisir, de sang-froid, la lutte,–si l’on peut l’appeler ainsi,–entre une bête féroce et une femme ou un enfant sans défense, car tels sont les spectacles que vous qualifiez de nobles. Oui, je tirerais volontiers le glaive contre les ennemis des princes ou de l’Etat, et je ne le ferais pas moins volontiers contre le lion ou le léopard qui s’élancerait, fût-ce même par ordre impérial, sur l’innocent délaissé.

Fulvius fit un brusque mouvement; mais Sébastien, lui retenant le bras de sa puissante main, continua:

–Ecoutez-moi jusqu’au bout. D’autres Romains plus illustres ont pensé de même avant moi. Rappelez-vous les paroles de Cicéron: «Ces jeux sont magnifiques, assurément, mais quelles délices peut éprouver un esprit délicat à voir un homme faible déchiré par un animal de première force, ou une noble bête percée d’une javeline.» Je ne rougis pas d’être d’accord avec le plus grand de nos orateurs.

–Alors, Sébastien, nous ne vous verrons jamais dans l’amphithéâtre? demanda Fulvius d’une voix douce et railleuse.

–Si vous m’y voyez, répondit l’oflicier, ce sera du côté du faible, et non du côté des brutes qui voudraient ledéchirer.

–Sébastien a raison, s’écria Fabiola en frappant des mains, et je clos la discussion en l’applaudissant. Jamais je n’ai entendu le tribun prendre la parole que pour exprimer des sentiments élevés et généreux.

Fulvius se mordit les lèvres en silence, et tous les convives se levèrent pour partir.

VII
PAUVRE ET RICHE.

Table des matières

Pendant la dernière partie de la conversation que nous venons de rapporter, Fabius, tout absorbé, réfléchissait à son court entretien avec Agnès. Avec quel calme elle avait gardé son secret! mais qui pouvait avoir déjà gagné son cœur? Il eut beau chercher parmi le grand nombre de ses connaissances, il ne savait que deviner. Le don des riches joyaux surtout l’embarrassait. Il ne voyait point dejeunes Romains qui en eussent possédé de semblables; et l’un d’entre eux les eût-il commandés dans quelque grande boutique de la ville, il ne l’aurait pas ignoré, lui qui les visitait chaque jour; soudain, une idée lumineuse lui vint à l’esprit: il pensa que Fulvius, qui étalait journellement de nouveaux et magnifiques bijoux, apportés des pays lointains, était le seul personnage capable de lui avoir fait de pareils présents. En outre, il jugeait à certains regards du bel étranger qu’il était épris de sa cousine, et que si Agnès faisait semblant de l’ignorer, c’était évidemment par calcul. Une fois arrivé à cette importante conclusion, il se promit dfavoriser les voeux de l’un et de l’autre, et d’étonner un jour sa fille en lui révélant sa perspicacité.

Mais quittons ces nobles convives pour de plus humbles scènes; suivons Syra depuis le moment où elle sortit de l’appartement de sa jeune maîtresse. Quand elle se présenta à Euphrosyne, la bonne nourrice fut indignée à l’aspect de la cruelle blessure, et une exclamation de pitié tomba de ses lèvres. Mais reconnaissant aussitôt l’œuvre de Fabiola, elle se trouva partagée entre deux sentiments opposés.–

–Pauvre créature! dit-elle, pendant qu’elle lavait, fermait, puis bandait la plaie; quelle horrible blessure! qu’as-tu donc fait pour mériter cela? Combien tu as dû souffrir, pauvre fille! Il faut que tu aies été bien méchante pour t’attirer un tel traitement. C’est une plaie affreuse, et elle a été cependant infligée par la plus douce des créatures. Tu dois être épuisée par la perte de ton sang; prends ce cordial qui te soutiendra. Sans doute tu l’as obligée à frapper.

–Oui, répondit Syra avec enjouement, c’est entièrement ma faute: je n’avais que faire de discuter avec ma maîtresse.

–Discuter avec elle! ô dieux! qui a jamais vu une esclave discuter avec sa noble maîtresse, surtout quand elle est savante comme la tienne? Calpurnius lui-même redouterait de raisonner avec elle. Quoi d’étonnant qu’elle ait été. agitée au point d’ignorer qu’elle te blessait? Mais il faut tout cacher et ne point publier ta faute. ’as-tu pas d’écharpe ou de voile dont nous puissions envelopper ton bras comme d’un ornement? Tes compagnes, je le sais, en ont beaucoup qu’elles ont reçus ou achetés; mais toi, tu ne parais faire aucun cas de ces ajustements. Voyons cela.

Elle alla au dortoir des femmes esclaves contigu à sa chambre, ouvrit le coffre de Syra, fouilla d’abord vainement son maigre contenu, et retira enfin du fond un voile carré de la plus riche étoffe, magnifiquement brodé et même orné de perles. La jeune fille rougit beaucoup et la supplia de ne point l’obliger à porter une parure si peu en rapport avec sa mise, ajoutant que c’était un souvenir de jours meilleurs, qu’elle gardait depuis longtemps et à grand’peine. Mais Euphrosyne, désireuse de dissimuler l’acte de sa maîtresse, fut inexorable, et elle enveloppa de la magnifique écharpe le bras blessé.

Cela fait, Syra se rendit dans le petit parloir vis-à-vis la loge du portier, où les esclaves privilégiés pouvaient voir leurs amis. Elle portait à la main un panier couvert d’une serviette. Au moment où elle se présentait, un pas léger traversa rapidement la chambre, venant à sa rencontre. C’était celui d’une jeune fille de seize ou dix-sept ans, vêtue très-pauvrement, mais propre et soignée, qui jeta ses bras autour du cou de Syra avec une telle ardeur et une joie si vive, qu’on eût difficilement supposé que ses yeux privés de lumière n’avaient jamais communiqué avec le monde extérieur.

–Asseyez-vous, chère Cœcilia, dit Syra en la conduisant à un siège; je vous ai préparé aujourd’hui un véritable festin: vous souperez somptueusement.

–Comment cela? mais n’en est-il pas de même tous les jours?

–Non, non. Ce soir, ma maîtresse a eu l’attention de m’envoyer un plat délicat de sa table, et je vous l’apporte.

–Quelle bonté de sa part; mais quelle bonté plus grande de la vôtre, ma sœur! Pourquoi n’en avez-vous pas goûté, puisqu’il vous était destiné, et non à moi?

–A dire vrai, j’ai plus de plaisir à vous en voir jouir que d’en jouir moi-même.

–Non, chère Syra, il ne doit point en être ainsi. Dieu a voulu que je fusse pauvre, et il faut que je me conforme à ses décrets. Pourquoi rechercherai-je la nourriture ou le vêtement du riches, quand je puis avoir ceux du pauvre? J’aime à partager votre pulmentum ce don de la charité fait par quelqu’un d’aussi pauvre que moi. Je vous procure les mérites de l’aumône, et vous me donnez la consolation de sentir que je ne suis en la présence de Dieu qu’une pauvre créature aveugle. Je crois qu’il m’aimera plus de la sorte que si je vivais de bonne chère. Je préfère rester à la porte avec Lazare plutôt que d’être à table avec le mauvais riche.

–Combien vous êtes plus sage et meilleure que moi chère enfant! Il sera fait comme vous le désirez. Je donnerai le plat à mes compagnes, et tout à l’heure je vous apporterai votre mets frugal et accoutumé.

–Merci, merci, chère sœur. J’attendrai ici votre retour.

Syra se rendit à l’appartement des femmes de service et plaça le plat d’argent devant ses jalouses mais avides compagnes. Comme leur maîtresse leur faisait quelquefois cette gracieuseté, elles se montrèrent peu surprises. Mais la pauvre esclave, assez faible pour rougir de paraître devant elles avec la riche érharpe autour du bras, l’avait retirée avant d’entrer, et la remit en sortant aussi bien que possible d’une seule main, afin de ne point mécontenter Euphrosyne. Elle était en bas, dans la cour, retournant vers son amie aveugle, quand elle aperçut un des convives de sa noble maîtresse qui se dirigeait seul vers la porte, l’air mortifié. Elle se jeta derrière une colonne, pour éviter d’être insultée, ce qui n’était pas rare. C’était Fulvius; et à peine l’eùt-elle envisagé, inaperçue, qu’elle demeura comme clouée à sa place; son cœur palpitait avec force, puis frémissait comme s’il allait cesser de battre; ses genoux s’entre-choquaient, son corps frissonnait, la sueur coulait de son front. Ses yeux dilatés étaient fascinés comme l’oiseau devant le serpent. Portant la main à sa poitrine, elle y traça le signe de vie, et le charme fut rompu. Elle s’enfuit alors, sans avoir été remarquée. A peine avait-elle disparu derrière la tenture qui fermait l’escalier, que Fulvius, les yeux baissés, arriva à l’endroit où elle s’était arrêtée. Il recula d’un pas, comme effrayé à l’aspect de ce qui gisait à terre, devant lui. Il éprouva un tremblement; mais se remettant par un effort soudain, il regarda autour de lui et s’assura qu’il était seul. En effet, il était uniquement sous l’œil de Celui à qui il ne pensait pas, mais qui lisait, à cette heure, jusqu’au fond de son cœur dépravé. Ayant de nouveau contemplé l’objet, il se baissa pour le ramasser, mais il retira sa main, et cela plusieurs fois. Enfin, entendant des pas s’approcher, et reconnaissant la démarche martial de Sébastien, il saisit vivement la brillante écharpe tombée du bras de Syra; il la plia avec agitation, et remarquant des taches fraîches de sang, qui avait pénétré les bandages, il trébucha comme un homme ivre, en gagnant la porte, et s’enfuit chez lui.

Pâle, défait, chancelant, il monta dans sa chambre, repoussa durement les services empressés de ses esclaves, ne permit qu’au vieillard de le suivre, et lui fit signe de fermer la porte. La lampe allumée sur une table répandait une vive clarté. Fulvius jeta à côté l’écharpe brodée, et montra du doigt les taches de sang. L’homme au teint basané se tut; mais sa figure était blême, et celle de son maître, livide.

–C’est la même, sans aucun doute, dit à la fin le serviteur dans leur langue étrangère; pourtant elle est morte certainement.

–En es-tu bien sûr, Eurotas? demanda Fulvius en fixant sur le vieillard un regard perçant comme celui d’un oiseau de proie.

–Aussi sûr qu’un homme peut l’être de ce qu’il n’a point vu par lui-même. Où as-tu trouvé cela? et d’où vient ce sang?

–Tu le sauras demain; je suis trop fatigué ce soir. Quant à ce sang, tiède encore lorsque j’ai ramassé l’objet, j’ignore d’où il provient, à moins que ce ne soit un présage de vengeance, ou la vengeance même, terrible, impitoyable, telle que les Furies pourraient l’exercer. Ce sang n’a pas été versé récemment.

–Assez, assez, ce n’est pas le moment de se livrer à des rêves ou àdes imaginations. T’a-t-on vu relever cela?

–Non, personne.

–Alors nous sommes sauvés: il vaut mieux que cela .soit entre nos mains qu’en celles d’autrui. Une bonne nuit de repos nous portera conseil.

–C’est vrai, Eurotas; mais demeure avec moi.

Ils se jetèrent tous deux sur leurs couches; Fulvius sur son lit magnifique, Eurotas sur un autre plus petit, d’où, appuyé sur le coude, il regarda long-temps, à la lumière de la lampe, de son œil noir et pénétrant, le sommeil troublé du jeune homme, dont il était à la fois le gardien dévoué et le mauvais génie. Fulvius, agité, en proie à de sinistres cauchemars, gémissait en dormant. Il voit d’abord devant lui, dans un pays lointain, une cité opulente que traverse un fleuve aux ondes limpides comme le cristal. Au milieu des eaux apparaît une galère qui lève l’ancré, et sur le pont de laquelle quelqu’un balance vers lui, en signe d’adieu, une écharpe brodée. Ensuite la scène change: le vaisseau vogue en pleine mer, battu par une violente tempête, tandis qu’au sommet du mât flotte la même écharpe comme une légère banderole au souffle de la brise. Soudain le navire donne contre un rocher, un cri de désespoir s’élève, et tout s’engloutit dans l’abîme. Mais le mât domine encore les vagues irritées, avec son calme et brillant pavillon. Alors au milieu des oiseaux de mer qui s’ébattent bruyamment à l’entour, un fantôme, porté sur des ailes noires et armé d’une torche, se précipite sur l’écharpe, l’arrache du bois, la déploie d’un air sévère et courroucé, et vient la déposer sous les yeux du jeune homme. Il lit sur l’étoffe, écrit en lettres de feu, le mot Némésis, Vengeance!

Mais il est temps de rejoindre nos autres connaissances de la maison de Fabius.

Syra, ayant entendu la porte se refermer sur Fulvius, s’arrêta pour respirer, adressa à Dieu une secrète prière, et retourna vers son amie aveugle. Celle-ci avait terminé son frugal repas et attendait patiemment le retour de l’esclave. Syra accomplit alors envers elle ses devoirs quotidiens d’hospitalité et de charité; elle apporta de l’eau, lui lava les mains et les pieds, conformément à l’usage des chrétiens, peigna et arrangea ses cheveux comme si l’infortunée eût été sa propre enfant. Bien qu’à peine plus âgée, elle se penchait sur l’aveugle avec un regard si tendre, elle lui parlait d’une voix si douce, et elle la traitait avec une telle sollicitude, qu’on eût dit une mère soignant sa fille, et non une esclave servant une mendiante. Et la mendiante aussi paraissait heureuse, s’exprimait avec aisance, et dans un langage si ravissant, que Syra, parfois, s’arrêtait pour l’écouter et la contempler.

En ce moment, Agnès vint au rendez-vous convenu, avec Fabiola qui avait insisté pour l’accompagner jusqu’à la porte. La jeune fille, ayant soulevé doucement le rideau, et embrassé d’un coup d’œil la scène qui se passait dans la pièce, fit signe à Fabiola de regarder, tout en réclamant du geste le silence. L’aveugle était assise en face, ayant près d’elle sa servante volontaire, ignorant la présence de ces témoins. Le cœur de la patricienne fut touché. Elle n’avait jamais imaginé que l’affection désintéressée entre étrangers pût exister sur la terre. Quant à la charité, ce nom était inconnu de la Grèce et de Rome. Elle se retira sans bruit, une larme dans les yeux, et dit à Agnès en la quittant:

–Je m’éloigne. Cette fille, vous le savez, m’a prouvé cet après-midi qu’une esclave peut avoir une intelligence; maintenant elle me démontre qu’elle peut avoir un cœur. Il y a quelques heures, vous me surprîtes en me demandant si je n’aimais point une esclave. Je crois, à présent, qu’il ne me serait pas impossible d’aimer Syra. Je regrette presque de vous avoir permis de l’emmener.

Pendant que Fabiola regagnait la cour, Agnès entra dans la chambre, et dit en riant:

–Ah h! Cœcilia, je découvre enfin votre secret. Voilà donc l’amie dont vous trouvez les mets si supérieurs aux miens, que vous refusez toujours de manger chez moi. Quoi qu’il en soit, si le dîner n’est pas meilleur, je conviens volontiers que vous avez une meilleure hôtesse. — Oh ! ne parlez pas ainsi, douce Agnès, répondit l’aveugle; ce sont les aliment, en vérité, qui valent mieux. Vous aez de nombreuses occasions d’exercer votre charité, tandis qu’une pauvre esclave ne peut le faire qu’avec une personne telle que moi, plus pauvre et plus délaissée qu’elle-même. C’est cette pensée qui me fait trouver ses mets plus agréables.

–Vous avez raison, reprit Agnès, et je ne suis pas fâchée que vous soyez ici pour apprendre les bonnes nouvelles que j’apporte à Syra; elles vous rendront également heureuse. Fabiola permet que je devienne votre maîtresse, Syra, et que je vous emmène dès ce soir. Demain vous serez libre, et je vous regarderai comme une sœur chérie.

Cœcilia battit des mains de joie, et passant ses bras au cou de Syra, elle s’écria;

–Quelle félicité! que vous serez heureuse, maintenant, chère amie!

Mais Syra, profondément émue, répondit d’une voix tremblante:

–0douce et excellente Agnès, quelle bonté n’est-ce point à vous de vous occuper autant d’une pauvre fille telle que moi. Mais pardonnez si je vous supplie de me laisser ici. Je vous assure, Chère Cœcilia, que j’y suis vraiment heureuse.

Pourquoi désirez-vous rester? s’enquit Agnès.

–Parce qu’il est plus parfait de demeurer avec Dieu dans l’état où il nous a appelés. J’avoue pourtant que je ne suis point née dans celui-ci: d’autres m’y ont entraînée. Les sanglots l’interrompirent un instant, puis elle continua:

–Mais il ne m’en est que mieux démontré que Dieu veut que je le serve dans cette condition. Comment, en ce cas, souhaiterais-je d’en sortir?

–Eh bien, fit Agnès avec plus d’insistance encore, nous arrangerons cela. Je ne vous affranchirai pas et vous serez mon esclave. Ce sera exactement la même chose.

–Non, non, riposta Syra en souriant, il n’en sera point ainsi. Notre grand Apôtre nous dit dans ses instructions: «Serviteurs, soyez soumis en toute crainte à vos maîtres, non-seulement à ceux qui sont bons et doux, mais encore à ceux qui sont méchants.» Loin de moi la pensée que ma maîtresse soit du nombre des derniers; mais vous, noble Agnès, vous êtes trop douce pour moi. Où serait ma croix si je vivais avec vous? vous ignorez combien de ma nature je suis orgueilleuse et entêtée, et je redouterais pour moi-même si je n’avais des peines et des humiliations.

Agnès, presque vaincue, n’en désirait que plus vivement de posséder un pareil trésor de vertu.

–Je le vois, Syra, dit-elle, aucun motif d’intérêt personnel ne vous touchera; aussi j’invoquerai un argu ment égoïste, tiré de mes propres nécessités. J’ai besoin de vous avoir pour me perfectionner à l’aide de vos conseils et de vos exemples. Vous ne repousserez point une semblable requête.

–Egoïste! répondit l’esclave, vous ne le serez jamais. C’est pourquoi j’en appelle à vous-même de votre requête. Vous connaissez Fabiola et vous l’aimez. Quelle âme noble et quelle brillante intelligence! quelles sublimes qualités et quels talents incomparables s’ils reflétaient la lumière de la vérité! et avec quel soin jaloux elle conserve cette perle de vertus que nous seules savons apprécier! quelle chrétienne vraiment grande elle ferait!

–Poursuivez, au nom de Dieu, chère Syra, s’écria Agnès avec vivacité. Espérez-vous réellement?

–C’est l’objet de ma prière le jour et la nuit; c’est ma principale pensée, mon unique but et la préoccupation de ma vie. Je veux essayer de la gagner à force de patience, d’assiduité et même par des entretiens inaccoutumés comme celui d’aujourd’hui. Quand j’aurai tout épuisé, il merestera encore une ressource.

–Laquelle? demandèrent en même temps les deux autres chrétiennes.

–Donner ma vie pour sa conversion. Je sais qu’une pauvre esclave comme, moi a peu de chances d’endurer le martyre. Cependant; une rigoureuse persécution s’apprête, dit-on, et peut-être ne dédaignera-t-on point les plus humbles victimes. Quoi qu’il en soit des desseins du Seigneur, je remets entre ses mains ma vie pour le salut de cette âme. 0vous, la meilleure et la plus chère des jeunes filles, ajouta-t-elle en tombant à genoux, et en arrosant de ses larmes les mains d’Agnès, ne vous placez pas entre moi et le prix que je poursuis.

–Vous l’emportez, Syra, ma sœur (ne me donnez plus d’autre nom), dit Agnès. Demeurez à votre poste; une vertu aussi pure, aussi généreuse, doit triompher. Elle est trop sublime pour une humble maison comme la mienne.

–Quant à moi, fit à son tour Cœcilia avec un air de gravité comique, je soutiens qu’elle a dit, ce soir, une parole très-méchante, et blessé profondément la vérité.

–Qu’y a-t-il, chère amie? demanda Syra en riant

–N’avez-vous pas affirmé que j’étais, plus sage et meilleure que vous parce que je refusais un mets déiica qui n’eût flatté un instant mon palais qu’au prix d’un acte de sensualité? Et vous cependant, vous refusez la liberté, le bonheur, l’exercice plus facile de votre religion; vous offrez même de sacrifier votre vie pour le salut de votre tyran et de votre bourreau. Comment avez-vous pu me vanter de la sorte?

En ce moment, un domestique annonça que la litière d’Agnès l’attendait à la porte. Celui qui eût été témoin des tendres adieux échangés entre la patricienne, l’esclave et la mendiante, se fût écrié justement comme d’autres l’avaient fait souvent auparavant: «–Voyez comme les chrétiens s’aiment!»

VIII
LA FIN DU PREMIER JOUR.

Table des matières

En nous arrêtant un instant près de la porte, nous verrons Agnès commodément établie dans sa litière, et nous entendrons une conversation animée s’engager entre la noble jeune fille et Cœcilia qu’elle presse de se laisser accompagner par une affranchie, parce qu’il fait sombre. L’aveugle s’amuse de ce que sa noble compagne oublie que le jour et la nuit lui sont indifférents, et qu’à cause de cela même on l’a choisie pour guide dans le labyrinthe des catacombes, aussi familières pour elleque les rues de Rome, où elle circule à toute heure en pleine sécurité. En rentrant un peu plus tard dans la maison, pour nous enquérir dans quel état les événements du jour ont laissé la maîtresse de céans, nous la trouverons toute bouleversée. Des esclaves, munies de lampes et de torches, courent çà et là, cherchant un objetperdu, et ne réussissant point à le découvrir. Euphrosyne insiste pour que les investigations continuent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espoir de succès. Le lecteur aura probablement deviné le mystère. Syra, s’étant présentée, selon qu’il lui avait été prescrit, pour faire panser une seconde fois sa blessure, l’écharpe qui la bandait avait disparu. Elle ne put donner d’autres renseignements, sinon qu’elle l’avait enlevée, puis rajustée, mais pas aussi bien qu’Euphro syne; elle expliqua pourquoi elle l’avait retirée, car elle abhorrait le mensonge et n’avait jamais blessé la vérité. Cette perte contrista la bonne nourrice, car elle l’estimait très-grande pour une pauvre esclave, qui destinait sans, doute cet objet au rachat de sa liberté. Syra, elle aussi, le regrettait vivement, mais pour d’autres motifs qu’elle n’eût pu faire comprendre à la bienveillante nourrice.

Euphrosyne interrogea tous les esclaves, en fouilla même plusieurs au grand chagrin de Syra, puis ordonna de nouvelles recherches dans toutes les parties de la maison où la jeune fille avait passé. Qui eût songé un seul instant à soupçonner un noble convive de la table du maître d’avoir enlevé un objet quelconque, précieux ou non? Aussi la vieille nourrice finit par conclure que l’écharpe avait été dérobée secrètement, au moyen de quelque procédé magique: elle pensa que l’esclave noire Afra, qu’elle savait ennemie de Syra, avait employé un maléfice pour désoler la pauvre fille: Elle jugeait la Moresque aussi dangereuse que Canidia, car elle était obligée de la laisser souvent sortir seule pendant lé nuit, sous prétexte de se procurer, à la pleine lune, des herbes pour ses cosmétiques, comme si, cueillies dans un autre temps, elles n’eussent point possédé les mêmes vertus; Euphrosyne se persuadait qu’elle récoltait ainsi des plantes vénéneuses, tandis qu’en réalité Afra ne s’éloignait que pour prendre part aux hideuses orgies du fétichisme avec d’autres esclaves de sa race, ou pour répondre à ceux qui interrogeaient sa science imaginaire. Toutefois quand elle fut seule, en réfléchissant plus froidement aux incidents de la journée, Syra se rappela la halte faite dans la cour par Fulvius, à l’endroit même où elle s’était arrêtée, puis la précipitation du jeune homme à gagner la porte. Dès lors, elle acquit la conviction que l’écharpe ayant dû tomber là, Fulvius, incapable de la voir avec indifférence, l’avait certainement ramassée, et qu’elle était en sa possession. Ayant essayé de se rendre compte des conséquences possibles de cette affaire, et n’arrivant à aucune conclusion satisfaisante, elle remit tout entre les mains de Dieu, et se livra au repos, qu’une conscience pure rend toujours doux et bienfaisant.

Après avoir quitté Agnès, Fabiola s’était retirée dans son appartement. Quand Euphrosyne et les deux autres esclaves lui eurent rendu les services ordinaires, elle les congédia avec plus d’affabilité qu’elle ne leur en avait jamais témoignée. Dès qu’elles furent sorties, elle alla pour s’étendre sur la couche où nous l’avons trouvée d’abord; mais elle y découvrit avec dégoût le stylet dont elle avait frappé Syra; ouvrant alors un coffret, elle y jeta l’arme funeste, dont elle évita de se servir à l’avenir.

Ayant pris le volume dont elle avait interrompu la lecture, et qui l’avait d’abord intéressée, il lui parut insipide et frivole; elle l’abandonna de nouveau pour donner un libre cours à ses pensées sur les événements du jour. La première image qui la frappa fut celle d’Agnès, sa cousine. «Quelle admirable enfant, se dit-elle; quelle abnégation, quelle pureté, quelle simplicité, quelle sensibilité, et en même temps quelle sagesse!» Elle résolut de la protéger, d’être en tout avec elle comme une sœur aînée. De même que son père, elle avait remarqué que Fulvius dirigeait sur l’enfant, non point de ces regards libertins qu’elle avait elle-même souvent supportés avec mépris, mais de ces regards faux et pleins d’astuce, trahissant, croyait-elle, des projets artificieux dont Agnès pourrait être la victime. Déterminée à s’opposer aux desseins du jeune homme, quels qu’ils fussent, elle arriva, au sujet de Fulvius, à une conclusion toute différente de celle de son père. Elle se promit de l’empêcher d’avoir accès auprès de sa cousine, du moins dans sa maison, et se reprocha d’avoir admis une aussi jeune fille dans la société que réunissait fréquemment la table de Fabius, d’autant plus qu’en le faisant, elle reconnaissait maintenant n’avoir cédé qu’à des motifs purement égoïstes. Elle se livrait à ces réflexions au moment même où Fulvius, s’agitant sur sa couche, prenait la résolution de ne plus rentrer chez Fabius, s’il était possible, et d’éluder toute invitation de ce côté.

Fabiola avait pénétré le caractère de l’étranger; elle avait remarqué l’affectation de ses manières et l’astuce de son regard. Etablissant unparallèle entre lui et le franc et généreux Sébastien, elle se dit: «Quelle noble nature que celle du tribun! Combien il diffère des autres jeunes gens qui viennent ici! Jamais une parole légère ne tombe de ses lèvres; jamais un regard désobligeant ne jaillit de sa prunelle brillante, sereine et joyeuse. Quelle sobriété vraiment militaire à table: qu’on reconnaît bien le héros à cette modestie relativement à sa valeur et à ses exploits dont le public parle tant! Oh! s’il éprouvait pour moi ce que les autres prétendent ressentir.» Elle n’acheva pas, mais une profonde mélancolie parut s’emparer de son âme.

Puis la conversation de Syra avec ses suites lui revinrent à la mémoire. Bien que le souvenir lui en fût pénible, elle ne put l’écarter. Elle sentait que ce jour constituait une crise dans son existence. Son orgueil avait été humilié par une esclave, et son humeur adoucie, elle ne savait comment. A cette heure, si ses yeux se fussent ouverts, elle eût vu monter au-dessus de ce monde un léger nuage semblable à la fumée de l’encens, mais empourpré de reflets brillants. Il s’élevait du chevet du lit d’une esclave agenouillée, qui priait et offrait sa vie. Lorsqu’il eut touché le piedestal resplendissant du trône de la Miséricorde, il retomba en une douce rosée de grâces sur le cœur aride de la patricienne. Quoique Fabiola ne pût contempler ce prodige, il n’en était pas moins réel. Epuisée enfin, elle appela le sommeil, mais elle eut aussi des rêves affligeants. Elle vit un lieu charmant, semblable à un jardin délicieux, splendidement éclairé par une lumière comme celle dujour, mais d’un éclat infiniment doux, tandis que tout alentour était obscur. Des fleurs magnifiques parsemaient les pelouses; des plantes, formant comme de riches guirlandes, couraient en festons parmi les arbres chargés de fruits d’or. Au centre elle aperçut la pauvre fille aveugle assise sur la terre avec son air heureux et gai: d’un côté, Agnès avec son regard charmant; de l’autre Syra avec son doux et patient sourire, se penchaient vers elle, la comblant de caresses. Fabiola ressentait un désir irrésistible d’être auprès d’elles; il lui semblait qu’elle jouissait d’une félicité qu’elle n’avait jamais connue et dont elle n’avait point été témoin jusque-là. Croyant que les trois amies lui faisaient signe devenir, elle s’élança pour les rejoindre; mais, à sa grande terreur, elle rencontra sur son passage un gouffre noir, large, profond, dans les entrailles duquel grondait un torrent. Les eaux s’élevant graduellement, atteignaient les bords de l’abîme; puis, malgré leur profondeur, elles s’écoulèrent limpides, brillantes, pleines de fraîcheur. Oh! si elle avait le courage de plonger dans ce courant qu’il lui faut nécessairement traverser, et si elle pouvait toucher l’autre rive en sûreté! Cependant ses heureuses amies la conjurent par signes d’essayer. Mais comme elle restait sur le bord, se tordant les mains de désespoir, Calpurnius parut sortir des ténèbres voisines, déployant un voile épais, sur lequel étaient peintes toutes sortes d’horribles et monstrueuses chimères entrelacées bizarrement l’une à l’autre; le voile lugubre s’agrandit jusqu’à ce qu’il dérobât à la patricienne la vue du magnifique jardin: elle en était inconsolable, quand ses yeux se portèrent sur un brillant génie, comme elle le nomma, dont les formes idéales lui rappelaient Sébastien, et qu’elle avait remarqué se tenant tristement à l’écart. Il s’approcha en ce moment, lui sourit, et rafraîchit du battement de ses ailes d’or et de pourpre les joues brûlantes de la patricienne; puis la vision s’évanouit dans un sommeil calme et réparateur.

IX
RÉUNIONS.

Table des matières

De toutes les collines de Rome, celle qu’on peut décrire le plus distinctement encore aujourd’hui, c’est assurément le mont Palatin. Auguste, l’ayant choisi pour résidence, les empereurs ses successeurs suivirent son exemple, mais transformèrent graduellement sa modeste demeure en un palais qui couvrit la colline tout entière. Néron, peu satisfait encore de dision en détruisit par le feu les quartiers voisins, prolongea l’édifice jusqu’à l’Esquilin, envahissant ainsi l’espace compris entre les deux collines, occupé maintenant par le Colisée. Vespasien démolit cette Maison d’or dont les voûtes magnifiques subsistent toujours, couvertes d’admirables peintures, et bâtit avec les matériaux l’amphithéâtre dont nous venons de parler et d’autres monuments. Peu après cette époque, l’entrée du palais s’ouvrit sur la voie sacrée, non loin de l’arc de Titus. Au sortir d’un péristyle, le visiteur pénétrait dans une cour superbe, dont on peut encore reconnaître distinctement le plan. De là, tournant à gauche, il arrivait à un immense espace carré, planté d’arbres, d’arbustes et de fleurs, arrangé et consacré à Adonis par Domitien. En avançant toujours à gauche, on parcourait une suite d’appartements construits par Alexandre Sévère en l’honneur de sa mère Mammœa dont il portait le nom. Ils regardaient le mont Cœlius, juste à l’angle qui fait face à l’arc de triomphe de Constantin, de date plus récente, et de la fontaine appelée Meta sudans (borne qui sue). Or, là était le logis que Sébastien occupait comme tribun ou officier supérieur de la garde impériale. Il consistait en quelques chambres modestement meublées, ainsi qu’il convenait à un soldat et à un chrétien. Deux affranchis et une vénérable matrone, sa nourrice, qui l’aimait comme son fils, composaient toute sa maison. Ils étaient du nombre des fidèles ainsi que les hommes de sa cohorte, dont les uns s’étaient convertis, et les autres, le plus grand nombre, avaient été recrutés avec soin parmi les chrétiens.

Quelques jours après les scènes décrites au chapitre précédent, la nuit était venue depuis deux heures, quand Sébastien monta les degrés du péristyle dont nous avons parlé, en compagnie d’un jeune homme que nous avons déjà vu. Pancratius avait voué à Sébastien l’admiration et l’affection d’un jeune et ardent officier pour un chef plus âgé et plus intrépide encore, qui lui accorde son amitié. Toutefois ce n’était point le soldat de César, mais le champion du Christ que l’adolescent estimait dans le tribun dont la noblesse de sentiments et la valeur se voi leaient sous une condescendance pleine de douceur et de simplicité, jointe à tant de prudence et de discrétion qu’il inspirait confiance entière à quiconque avait des rapports avec lui. Sébastien n’aimait pas moins Pancratius à cause de l’ardeur singulière de sa nature, de l’innocence et de la candeur de son âme. Comprenant les dangers auxquels son impétuosité l’exposait, il l’encourageait à se rapprocher de lui, afin de pouvoir le guider et même le modérer.

En pénétrant dans la partie du palais gardée par sa cohorte, Sébastien dit à son compagnon:

–Chaque fois que j’entre ici, je suis frappé de la bonté de la Providence qui a permis qu’on élevât, à la porte même du palais des Césars, un arc de triomphe (celui de Titus), rappelant en même temps la chute du premier grand système de persécution organisé contre le christianisme et l’accomplissement de la prophétie la plus frappante de l’Evangile: la destruction de Jérusalem par la puissance romaine. Aussi, je ne puis m’empêcher d’espérer qu’un jour on érigera un autre monument semblable en commémoration d’une victoire non moins éclatante sur le second ennemi de notre religion, l’empire romain idolâtre.

–Quoi! regarderiez-vous la ruine de ce vaste empire comme le moyen d’établir notre foi?

–Dieu m’en préserve1pour le maintenir, je verserais la dernière goutte de mon sang comme j’ai versé la première. Croyez-le, l’empire se convertira, non par l’adoption graduelle de notre culte, comme nous le voyons aujourd’hui, mais par une influence divine, surnaturelle, plus prompte que nos vœux ardents ne sauraient l’imaginer. Ce sera l’œuvre de la droite du. Tout-Puissant.

–Assurément. Mais, votre idée d’un arc de triomphe chrétien suppose un instrument terrestre. Où pensez-vous qu’il soit ?

–Eh bien, Je l’avouerai, Pancratius, ma pensée se dirige vers la famille de l’un de nos Augustes, qui offre un germe de meilleures dispositions: je veux parler de Constantius Chlorus.

–Si vous vous exprimiez de la sorte, Sébastien, devant les meilleurs et les plus instruits des nôtres, combien diraient ou disent même que des espérances semblables furent nourries sous les règnes d’Alexandre, de Gordien, d’Aurélien, et se sont terminées pardes déceptions. Pourquoi, demandent-ils, attendrions-nous maintenant d’autres résultats?

–Je n’ignore pas, cher Pancratius, et j’ai souvent amèrement déploré ces sombres perspectives qui ruinent notre énergie; cette persuasion intime que la vengeance est perpétuelle et l’indulgence temporaire, que le sang des martyrs et les prières des vierges ne peuvent même abréger le temps de l’affliction et hâter l’heure de la grâce.

Tout en conversant, ils arrivèrent à l’appartement de Sébastien, dont la chambre principale était éclairée et évidemment disposée pour une réunion. En face de la porte, une fenêtre, ouvrant jusqu’en bas, donnait sur une terrasse qui régnait sur ce côté du bâtiment. Elle laissait voir une nuit si brillante, que tous deux traversèrent instinctivement la pièce et ne s’arrêtèrent que sur la terrasse. Alors un spectacle splendide, merveilleux, s’offrit à leurs regards: la lune flottait au plus haut des cieux, de cette façon particulière à l’Italie; ce n’était point une surface plane, mais un globe complet en relief, baignant dans son atmosphère resplendissante. Elle effaçait les étoiles, qui semblaient, en revanche, s’être réfugiées par groupes plus brillants et plus compactes dans les parties éloignées de la voûte azurée. Ce fut dans une soirée pareille que, des années après, Monique et Augustin, à leur fenêtre d’Ostie, s’entretenaient des choses célestes.

11est vrai, tout était magnifique et grandiose à l’entour et au-dessous des deux chrétiens. D’un côté, ils découvraient entièrement le Colisée ou l’amphithéâtre Fiavien; et les eaux argentées de la fontaine glissant le ’long de la colonne comme les vagues de la mer sur un rocher incliné, caressaient l’oreille d’un agréable murmure. D’un autre côté apparaissait l’édifice monumental de Sévère, nommé le septizonium. Vis-à-vis s’élevaient, dominant Cœlius, les bains de Caracalla, reflétant sur leurs murailles de marbre et leurs majestueux piliers l’éclat de la lune d’automne. Mais toutes ces œuvres imposantes de la gloire terrestre ne captivaient point l’attention des deux jeunes gens silencieux. Le plus âgé, entourant du bras droit le cou de son compagnon, et s’appuyant sur son épaule, reprit le fil de son discours après une pause, et dit avec un accent plus doux:

–Au moment où nous venions ici, j’allais vous montrer, sous nos pieds, l’emplacement que je rêve pour l’arc triomphal auquel j’ai fait allusion. Mais qui pourrait s’occuper de ces choses vulgaires en présence de ce pavillon déroulé au-dessus de nos têtes, et resplendissant de feux comme pour attirer vers le ciel nos regards et nos cœurs?

–C’est vrai, Sébastien, j’ai quelquefois pensé que si ce firmament inférieur, que l’œil de l’homme, quoique misérable et pécheur, peut contempler, est si magnifique, combien plus ne doivent pas l’être ces régions supérieures sur lesquelles daignent s’abaisser les regards de Celui dont la gloire est infinie. Je me les représente comme un voile richement brodé, dont le tissu laisse échapper quelques fils d’or, lesquels seuls peuvent arriver à nous. Quel doit être l’éclat royal de cette surface supérieure que foulent les pieds lumineux des anges et des justes devenus parfaits?

–C’est une image gracieuse, Pancratius, et qui n’en est pas moins exacte. Elle montre que le voile placé entre nous, qui travaillons ici-bas, et l’église triomphante, là haut, est léger et facile à traverser.

— Et, pardonnez-moi, Sébastien, ajouta l’adolescent, fixant sur son ami le même regard dont il interrogeait, quelques soirées auparavant, le regard inspiré de sa mère, pardonnez-moi si pendant que vous méditez su le future monument qui proclamera le triomphe du christianisme, je contemple en face de moi, debout et ouvert, l’arc sous lequel nous passerons pour conduire rapidement, tou, t faibles que nous sommes, l’Eglise au triomphe de la gloire en montant. nous-mêmes à la béatitude.

–Où est-il, cher enfant, l’arc dont vous parlez!

Pancratius, étendant avec calme la main vers la gauche, répondit:

–Ici, noble Sébastien. Ce sont les arcades de l’amphithéâtre Flavien menant à l’arène, au-dessus duquel s’étend ce voile dont vous venez de m’entretenir, et qui n’est pas plus épais que celui qui protège les spectateurs. Mais, écoutez!

–C’est le rugissement d’un lion qui se fait entendre au pied du mont Cœlius, s’écria Sébastien étonné. Il faut que des bêtes féroces soient arrivées d’hier au vivarium de l’amphithéâtre, car je sais qu’il n’y en avait point auparavant.

–Oui, écoutez, continua Pancratius qui parut n’avoir point entendu l’interruption. C’est le son de la trompette qui nous appelle; voilà l’harmonie qui accompagnera notre triomphe.

Tous deux se turent un instant, et ce fut encore Pancratius qui rompit le silence en disant:

–Ceci me rappelle une affaire sur laquelle je désire prendre votre avis, mon fidèle conseiller. Votre société arrivera-t-elle bientôt?

–Pas immédiatement, et ils ne viendront qu’un à un. En attendant qu’ils soient réunis, entrons dans ma chambre, où nul ne nous interrompra.

–Ils s’avancèrent sur la terrasse et pénétrèrent dans la dernière des pièces qui la bordaient, à l’ombre de la colline, exactement en face de la fontaine; elle était éclairée seulement des rayons que la lune épanchait par la fenêtre ouverte de ce côté. L’officier demeura debout, et l’adolescent s’assit sur son petit lit militaire.

–Quelle est la grande affaire, Pancratius, demanda le tribun en souriant, sur laquelle vous souhaitez avoir ma sage opinion?

–Une bagatelle, assurément, pour un homme hardi et généreux tel que vous, répliqua modestement le jeune homme; mais elle est importante pour un être faible et inexpérimenté comme moi.

–Elle ne peut être que bonne et vertueuse, j’en ai la certitude. Mais, contez-moi cela, je vous prie, et je promets de vous aider.

–Eh bien, alors, Sébastien, ne me taxez pas d’agir inconsidérément, fit Pancratius hésitant et rougissant à chaque mot. Vous n’ignorez pas que je possède une quantité de vaisselle d’argent inutile, embarrassante même avec la simplicité de notre genre de vie. Ma bonne mère, pour des raisons que je pourrais expliquer, refuse de porter ses bijoux nombreux et hors de mode reposant, inutiles aussi, dans leurs écrins. Je n’ai personne à qui ces valeurs doivent retourner. Je suis et je serai le dernier de ma race. Vous m’avez dit souvent quels étaient, en pareil cas, les héritiers naturels d’un chrétien: la veuve et l’orphelin, l’infirme et l’indigent. Pourquoi ceux-ci attendraient-ils ma mort pour jouir de ce qui leur revient? Si une persécution se prépare, à quoi bon courir le risque d’une confiscation ou d’un vol de la part d’avides licteurs, au détriment de nos ayants-droit, lorsqu’on réclamera jusqu’à notre existence même.

–Pancratius, dit Sébastien, j’ai écouté sans observation vos nobles paroles, afin de vous en laisser tout le mérite. Maintenant, apprenez-moi ce qui vous fait douter ou hésiter sur ce que vous désirez faire?

–C’est que je craignais qu’il ne parût présomptueux et inconvenant d’accomplir à mon âge un acte que le monde considèrera sans doute comme grand et généreux, tandis qu’il n’en est rien, je vous l’assure, cher Sébastien. Ces biens, en effet, ne me manqueront nullement, car ils n’ont aucun prix à mes yeux, et ils en auront beaucoup pour les pauvres, surtout dans les temps malheureux qui s’apprêtent.

Naturellement Lucina y consent?

Oh! soyez sans crainte à ce sujet: je ne toucherais pas même à un grain de poussière d’or sans son aveu.. Mais voici en quoi je réclame votre assistance: Je ne me résignerais point à ce qu’on sût que je compte faire une chose extraordinaire, particulièrement pour un enfant.. Vous me comprenez? Aussi vous prierais-je d’aviser à ce que cette distribution ait lieu, selon mon désir, en quelque autre maison, comme venant de. de quelqu’un ayant grand besoin des prières des fidèles, notamment de celles des pauvres, et souhaitant de rester inconnu.

–J’y consens volontiers, excellent et noble enfant. Ecoutez! N’avez-vous pas entendu prononcer le nom de Fabiola? Tenez, on l’accompagne d’une épithète qui exprime de mauvaises intentions.

Pancratius s’approcha de la fenêtre. Deux voix s’élevaient si près d’eux, que la corniche seule les empêchait de voir les interlocuteurs, un homme et une femme, évidemment, qui s’avançèrent, au bout de quelques minutes, à la clarté de la lune, presque aussi brillante que celle du jour.

–Je connais cette Moresque, dit Sébastien: c’est Afra, l’esclave noire de Fabiola.

–Et l’homme, ajouta Pancratius, est Corvinus, mon ancien camarade d’école.

Les deux chrétiens crurent de leur devoir de chercher à saisir le fil de ce qui leur semblait être un complot; mais comme les deux interlocuteurs allaient et venaient, ils ne purent surprendre que des phrases sans suite. Cependant nous ne nous en tiendrons point à cela, et nous rapporterons le dialogue intégralement. Un mot seulement auparavant sur les personnages.

De l’esclave, nous en savons assez. Quant à Corvinus, ilétaitfils, nous l’avons dit, de Tertullus, naguère préfet du prétoire. Cette charge, inconnue sous la république et de création impériale, avait absorbé graduellement, depuis le règne de Tibère, toute la puissance civile et militaire; et celui qui la possédait remplissait souvent à Rome les fonctions de juge suprême de la justice criminelle. Il ne fallait pas une médiocre énergie pour occuper ce poste à la satisfaction de maîtres absolus et cruels; siéger toute une journée sur un tribunal, entouré de hideux instruments de torture, insensible aux gémissements ou aux cris déchirants des vieillards, des jeunes gens et des femmes qu’on tourmentaient; diriger froidement l’interrogatoire d’un malheureux étendu sur le chevalet et se débattant dans les angoisses de l’agonie d’un côté; ordonner de l’autre l’exécution de la sentence condamnant un patient à périr sous le fouet armé de plomb; se coucher calme après de telles scènes, et se relever avec le désir de les renouveler, c’étaient là des occupations auxquelles on ne supposait point tout membre du barreau capable d’aspirer. Tertullus avait été mandé de Sicile pour cet office, non qu’il fût cruel, mais c’était un homme au cœur glacé, inaccessible à la miséricorde ou à la partialité. Cependant son tribunal fut la première école de Corvinus. Il aimait, encore enfant, à s’asseoir de longues heures aux pieds de son père, jouissant des terribles spectacles offerts à ses regards, et se montrant fâché quand un accusé échappait aux supplices. Il grandit, stupide, brutal et grossier; il n’avait point encore atteint l’âge d’homme, que son visage gonflé, tacheté de rousseur, et ses yeux chassieux, dont l’un à moitié fermé, annonçaient une nature dissolue et débauchée. Sans aucun goût pour les belles-lettres ou aptitude pour les sciences, il était doué d’un certain degré de force et de courage physiques joints à une ruse infernale. Il n’avait jamais éprouvé un sentiment généreux ni dompté une passion mauvaise. Il haïssait et poursuivait de sa vengeance quiconque l’offensait. Il avait juré surtout de refuser tout pardon à deux personnes: le maître d’école qui l’avait souvent châtié pour sa paresse, et le condisciple qui l’avait béni pour sa brutale insulte. Qu’on lui fit justice ou miséricorde, du bien ou du mal, on lui devenait également odieux.

N’ayant point de fortune à attendre de Tertullus, il paraissait peu apte à s’en créer une. Cependant il aspirait ardemment à ce but; car la richesse étant l’unique moyen de satisfaire ses appétits déréglés, il la regardait comme la suprême félicité. Une opulente héritière, ou plutôt une dot considérable, tel était l’objet de ses vœux. Trop maladroit et trop ignorant pour se faire jour dans le monde, il cherchait d’autres moyens mieux en rapport avec son caractère, afin de réaliser ses avides et ambitieux projets. Quels étaient ces moyens? sa conversation avec l’esclave noire va nous les révéler.

–Voici la quatrième fois que je viens pour te rencontrer à la Meta sudans, à cette heure incommode. Quelles nouvelles m’apportes-tu?

–Aucune, sinon que ma maîtresse part après demain pour sa villa de Cajeta (Gaëte), où je l’accompagne, bien entendu. Il me faut une somme plus forte afin de poursuivre mes opérations en votre faveur.

–Une somme plus forte! Je t’ai donné tout ce que j’ai reçu de mon père pour plusieurs mois.

–Mais savez-vous ce qu’est Fabiola?

–Oui, certainement: le plus riche parti de Rome.

–L’altière patricienne au cœur glacé n’est pas facile à gagner.

–Pourtant tu m’as promis que tes charmes et tes philtres m’assureraient sa main ou du moins sa fortune. Quelles dépenses peut exiger l’entreprise?

–De très-grandes, en vérité. Des ingrédients coûteux sont nécessaires, il faut les acheter. Croyez-vous que j’irai à une heure semblable cueillir des simples parmi les tombeaux de la voie Appienne sans être convenablement récompensée? Mais comment comptez-vous me seconder? Je vous ai dit que cela hâterait le succès.

–Que puis-je faire? Tu sais bien que la nature ni l’éducation ne m’ont taillé pour produire une forte impression sur les cœurs. Je me fierais plus volontiers à la puissance de ton art ténébreux.

–Alors souffrez que je vous donne un conseil, si vous n’avez ni grâces, ni talents capables de conquérir Fabiola.

–Sa fortune, veux-tu dire?

–L’une et l’autre, car elles sont inséparables. Mais il est un moyen dépendant de vous, et qui est irrésistible.

–Lequel?

–L’or.

–Et où le prendrai-je? Voilà précisément ce que je cherche.

La négresse sourit malignement et reprit:

–Ne pouvez-vous en gagner comme Fulvius?

–Comment l’obtient-il?

–Avec du sang.

–Qui te l’a dit?

–J’ai fait la connaissance de son vieux serviteur, lequel, s’il est moins noir que moi de peau, l’est beaucoup plus d’âme et de cœur. Sa langue et la mienne ont assez d’affinité pour que nous nous comprenions. Il m’a adressé beaucoup de questions sur les poisons, et m’a témoigné l’intention de me racheter pour m’emmener dans son pays comme sa femme; mais j’ai de plus brillantes perspectives, je vous l’assure. Néanmoins j’ai tiré de lui tous les renseignements que je désirais.

–De quoi s’agit-il?

–J’ai apris que Fulvius a découvert une vaste conspiration contre Dioclétien; et, au clignement de l’œil farouche du vieillard, j’ai deviné qu’il,–l’avait lui-même ourdie. Il a été envoyé ici avec de grandes recommandations pour y être employé dans le même but.

–Mais je ne suis habile ni à tramer, ni à découvrir les conspirations; il me serait plus aisé de les punir.

–La voie cependant est facile.

–Quelle est-elle?

–Il y a dans mon pays de grands oiseaux que vous tenteriez vainement d’attraper, même en les poursuivant monté sur le cheval le plus rapide; mais si on les cherche tranquillement, ils sont les premiers à se trahir, car ils ne cachent que leurs têtes.

–Qui désignes-tu parlà?

–Les chrétiens. La persécution ne doit-elle pas bientôt sévir contre eux?

–Effectivement; et elle sera plus acharnée que jamais.

–Alors suivez mon conseil. Ne vous fatiguez pas à leur donner la chasse pour n’atteindre, après tout, qu’une misérable proie. Ayez l’œil ouvert, et épiez une ou deux pièces bien grasses, se cachant à demi; fondez brusquement sur elles; faites-vous adjuger une large part de la confiscation de leurs biens, et revenez me trouver avec une main bien pleine pour en obtenir deux en retour.

–Merci, merci, je te comprends. Tu ne les aimes donc pas, ces chrétiens?

–Les aimer! Je hais toute leur race. Les esprits que j adore détestent mortellement jusqu’à leur nom.

Elle ajouta en grimaçant un affreux sourire

–Je soupçonne une de mes compagnes d’être des leurs. Oh! combien je l’abhorre!

–D’où vient que tu la soupçonnes?

–D’abord parce qu’elle ne ferait pas un mensonge pour tout au monde, et elle nous met sans cesse dans de terribles embarras avec son absurde véracité.

–Bon! ensuite?

–Ensuite, elle ne tient ni à l’argent ni aux présents, et empêche ainsi qu’on ne nous en offre.

–De mieux en mieux.

–De plus elle est.

Le dernier mot de la phrase s’éteignit dans l’oreille de Corvinus, qui répliqua:

–Très-bien. Je suis sorti aujourd’hui hors des portes de la ville à la rencontre d’une caravane de tes compatriotes qui arrivaient; mais tu les surpasses tous.

–Vraiment! lit Afra avec bonheur; quelle était cette caravane!

–Tout bonnement des Africains, répondit Corvinus en éclatant de rire: des lions, des pantères, des léopards.

–Misérable! vous m’outragez.

–Allons, allons, calme-toi. On les amène précisément pour te délivrer de ces chrétiens que tu détestes si fort. Séparons-nous en amis. Voici ton argent. Mais que ce soit le dernier, et fais-moi savoir quand les philtres commenceront à opérer. Je n’oublierai pas ton avis au sujet des trésors des chrétiens; il est parfaitement de mon goût.

Et il s’éloigna par la voie sacrée. L’esclave feignit de suivre la voie Carinæ, ouverte entre le mont Palatin et le mont Cœlius; mais elle se retourna bientôt, regarda Corvinus, et murmura: «Imbécile! qui croit que je ferai, pour lui, des expériences sur une patricienne du caractère de Fabiola.»

Elle le suivit à distance; puis Sébastien, à son grand étonnement, crut la voir entrer dans le vestibule du palais. Il résolut aussitôt de mettre Fabiola en garde contre ce complot; mais, pour cela, il fallait attendre que la Romaine fût de retour de la campagne.

X
AUTRES RÉUNIONS.

Table des matières

Lorsque les deux jeunes gens rentrèrent dans la chambre par où ils étaient venus dans l’appartement, ils trouvèrent au complet la société invitée. Un frugal repas avait été servie sur la table, afin principalement de motiver la réunion aux yeux des importuns qui eussent pu se présenter sans être attendus. L’assemblée avait pour but de concerter certaines mesures au sujet d’un fait arrivé récemment au palais, et que nous raconterons brièvement.

Jouissant de fa confiance illimitée de l’empereur, Sébastien employait son influence à propager la foi chrétienne dans la demeure du prince. De nombreuses conversions étaient accomplies succesivement; mais quelque temps avant l’époque où nous en sommes, il s’en était opéré en masse, dont les détails sont rapportés dans les Actes authentiques du glorieux soldat. En vertu de lois anciennes, beaucoup de fidèles furent arrêtés et traduits devant les juges qui souvent les envoyaient à la mort. Deux frères, Marcus et Marcellinus, ayant été accusés ainsi, attendaient l’exécution de leur sentence, quand leurs parents, admis à les voir, les supplièrent avec larmes de se sauver par l’apostasie. Ebranlés, ils promirent de réfléchir. Sébastien l’apprit, et accourut pour les maintenir dans la foi. Il était trop connu pour qu’on lui refusât l’entrée de la sombre prison, et il y parut comme un ange de lumière.

Elle consistait en une pièce aux murs épais, dans la maison même du magistrat commis à la garde des captifs; car, d’ordinaire, on laissait à ce dernier le choix du local destiné à l’emprisonnement. Tranquillinus, le père des jeunes gens, venait d’obtenir un délai de trente jours, dans l’espoir de fléchir leur constance. Pour seconder ses efforts, Nicostrate, le magistrat, les avait renfermés dans sa propre demeure. La démarche de Sébastien était donc hardie et pleine de périls. Outre les deux chrétiens, la prison renfermait seize païens, les parents des condamnés, pleurant sur leur sort et les comblant de caresses; Claudius, leur geôlier; Nicostrate avec sa femme Zoé, amenés par la compassion et le désir d’arracher à la mort les deux infortunés. Sébastien pouvait-il espérer que nul dans cette foule de personnes, soit par sentiment du devoir officiel, soit par l’espérance du pardon ou la haine de la foi ne songerait à le dénoncer s’il avouait qu’il était chrétien? Et ne savait-il pas qu’une telle révélation déterminerait sa mort? Il ne l’ignorait pas; mais que lui importait? Si, au lieu de deux victimes, trois devaient être offertes à Dieu, tant mieux! Il redoutait seulement qu’il n’y en eût pas. La prison était une salle de banquet rarement occupée le jour, et par conséquent exigeant peu de clarté. La lumière qu’elle recevait lui venait, comme au Panthéon, d’une ouverture pratiquée dans la voûte. Sébastien, qui désirait être vu de tous, se plaça dans le rayon qui descendait d’en haut, éclairant l’endroit qu’il atteignait, et laissant le reste de la pièce dans une demi-obscurité. Le rayon lumineux tombant sur l’or et les pierreries de la riche armure du tribun, en tirait de brillantes étincelles qui jaillissaient jusqu’aux coins les plus reculés de la sombre prison, tandis qu’il frappait sur la tête nue de l’officier, et dessinait ses nobles traits adoucis par une expression d’affectueuse tristesse quand ses yeux contemplaient les confesseurs ébranlés. Il demeura quelques moments avant de donner cours par ses paroles à la violence de sa douleur. Enfin, elle se traduisit en accents Dassionés.

–Saints et vénérables frères, s’écria-t-il, vous avez rendu témoignage au Christ; vous êtes emprisonnés pour lui; vos membres portent des chaînes pour l’amour de lui; vous avez goûté les tourments avec lui, et je devrais tomber à vos pieds, vous rendre hommage, implorer vos prières, au lieu de me présenter à vous pour vous exhorter, peut-être pour vous reprendre. Est-ce bien vrai ce qu’on m’a rapporté? pendant que les anges préparaient la dernière fleur de votre couronne, vous leur auriez ordonné de s’arrêter et même songé à leur prescrire de la défaire et d’en disperser les fleurs au vent? Puis-je croire qu’ayant déjà un pied en paradis, vous pensiez à reculer, pour errer encore dans cette vallée des larmes et de l’exil?

Les deux jeunes hommes baissèrent la tête en pleurant, confessant ainsi humblement leur faiblesse. Sébastien continua:

–Vous ne pouvez soutenir le regard d’un pauvre soldat tel que moi, le dernier des serviteurs du Christ, comment alors affronterez-vous l’œil courroucé du Seigneur, que vous, êtes prêts à renier devant les hommes, mais que vous ne pouvez renier au fond du cœur, en ce jour terrible où Lui vous reniera à son tour devant les anges? Que deviendrez-vous lorsqu’au lieu de vous présenter devant lui avec assurance; comme de bons et fidèles serviteurs, ainsi que demain vous l’auriez pu faire, il vous faudra y comparaître après avoir traîné ici-bas, quelques années de plus, une existence honteuse, désavoués par l’Eglise, méprisés de ses ennemis, et ce qui est plus redoutable encore, rongés par un ver qui ne meurt pas et victimes d’un remords inexorable?

–Arrêtez; oh! par pitié! arrêtez, jeune homme, qui que vous soyez, s’écria Tranquillinus, le père des deux condamnés; ne traitez pas mes fils si sévèrement; ils n’ont commencé à fléchir, je vous l’assure, qu’à la vue des larmes de leur mère et à mes supplications, et non point aux tortures qu’ils ont endurées avec tant de courage. Pourquoi abandonneraient-ils leurs malheureux parents à la misère, à la douleur? Si votre religion commande cela, pouvez-vous l’appeler sainte?

–Soyez patient, bon vieillard, dit Sébastien avec un regard et un accent bienveillants; laissez-moi entretenir vos fils. Ils me comprennent, ce que vous ne sauriez faire encore, mais cela viendra bientôt, Dieu aidant.– Oui, votre père a raison de l’affirmer, c’est par amour pour lui et pour votre mère que vous avez demandé à réfléchir si vous ne les préféreriez point à Celui qui a dit: «Quiconque aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi.» Vous devez renoncer à procurer la vie éternelle à vos vieux parents si vous y renoncez pour vous-mêmes. Les gagnerez-vous à la foi en abandonnant le christianisme? En ferez-vous des soldats de la croix en désertant son étendard? Leur enseignerez-vous que nos doctrines sont plus précieuses que cette existence que vous aurez mise au-dessus d’elles? Si vous tenez à obtenir pour ceux qui vous sont chers, non le salut de ce corps périssable, mais la vie éternelle de l’âme, hâtez-vous de l’acquérir les premiers. Alors vous déposerez aux pieds de votre Sauveur, pour la rédemption de vos parents, les couronnes que vous aurez reçues.

–Assez, assez, Sébastien, s’écrièrent à la fois les deux frères, nous sommes résolus.

–Claudius, dit l’un, remettez-moi les chaînes que vous m’avez ôtées.

–Nicostrate, ajouta l’autre, ordonnez l’exécution de la sentence.

Nicostrate ni Claudius ne bougèrent.

–Adieu, cher père, adieu très-chère mère, firent les deux jeunes gens en embrassant successivement leurs parents.

–Non, déclara Tranquillinus, nous ne nous séparerons plus. Nicostrate, annoncez à Chromatius que, dès ce moment, je suis chrétien comme mes fils. Je mourrai avec eux pour une religion qui transforme en héros des enfants mêmes.

–Et moi, dit la mère, je m’associe à mon mari, à mes enfants.

Il estimpossible de décrire la scène qui suivit. Tous étaient émus, tous pleuraient; les prisonniers partageaient ces impressions nouvelles: Sébastien se vit entouré d’un groupe d’hommes et de femmes touchés par la grâce, adoucis pas son influence, vaincus parsa puissance. Cependant tout était perdu si un seul résistait. Le tribun comprit le danger imminent, non pour lui, mais pour l’Eglise et pour ces âmes arrivées aux portes de la vie, si le fait se découvrait soudainement. Quelques-uns s’étaient emparés de ses bras, d’autres pressaient ses genoux ou embrassaient ses pieds, comme s’il eût été un ange de la délivrance semblable à celui qui visita Pierre dans sa prison à Jérusalem.

Deux seulement d’entre les assistants n’avaientexpri mé aucune pensée. Nicostrate, ému, à la vérité, n’était nullementconvaincu. Ses sentiments étaient agités, mais ses convictions inébranlables. Sa femme Zoé, prosternée devant Sébastien, lui tendait les bras et lui adressait des regards suppliants, mais sans prononcer un mot.

–Allons, Sébastien, , dit le gardien des archives,– car telle était la fonction de Nicostrate,–il est temps que tu te retires. Je ne puis, m’empêcher d’admirer la sincérité de ta foi et la générosité de ton cœur dans la démarche que tu viens de faire pour exhorter ces jeunes gens à mourir; mais mon devoir est impérieux et doit triompher de nos sentiments personnels.

–Ne crois-tu donc pas comme les autres?

–Non, Sébastien, je ne me rends point si facilement: il me faut des preuves plus fortes que ta vertu même.

–Oh! alors, parle-lui donc, toi, dit le tribun à Zoé; parle, épouse fidèle, parle au cœur de ton mari; car, je serais bien trompé si tes regards ne m’apprenaient que toi, du moins, tu crois.

Zoé se couvrit le visage de ses mains et éclata en sanglots.

–Tu l’as profondément affligée, Sébastien, dit l’archiviste; ne sais-tu pas qu’elle est muette?

–Je l’ignorais, noble Nicostrate; car la dernière fois que je la vis en Asie, elle pouvait parler.

–Depuis six ans, reprit le magistrat d’une voix altérée, sa langue, jadis éloquente, est paralysée, et n’a plus articulé une seule parole.

Sébastien demeura un instant silencieux. Puis, tout-à-coup, dégageant ses bras, il les étendit comme le faisaient toujours les chrétiens pour prier, et levant les yeux au ciel, il dit avec ferveur:

–0Dieu, père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est vous qui avez commencé cette œuvre, achevez-la donc vous-même. Manifestez votre puissance, car il le faut; confiez-la en ce moment au plus faible et au plus misérable de vos instruments. Permettez-moi, malgré mon indignité, d’employer l’arme victorieuse de la croix, afin que les esprits de ténèbres s’enfuient, et que la Rédemption puisse nous réunir tous. Zoé, regarde-moi encore.

Le Silence régnait parmi les assistants. Sébastien continua quelques minutes intérieurement sa prière; puis, traçant de la main droite le signe de la croix sur la bouche de la matrone, il dit:

–Zoé, parle; crois-tu?

–Je crois en Notre-Seigneur Jésus-Christ, répondit-elle d’une voix calme et ferme.

Et elle tomba aux pieds du tribun. Nicostraste poussa un cri, se précipita à genoux, et baigna de ses larmes la main droite de Sébastien.

Le triomphe était complet: tous étaient convertis. On prit immédiatement des mesures pour cacher le fait. Le Magistrat responsable des prisonniers pouvait les transférer où il voulait. Et Nicostrate mit sa maison à leur disposition ainsi qu’à celle de Tranquillinus et de sa femme. Sébastien, sans perdre de temps, les confia aux soins du saint prêtre Polycarpe du titre de Saint-Pastor. Ce cas si extraordinaire exigeait beaucoup de précautions, car les temps étaient tellement menaçants qu’il fallait éviter tout nouveau sujet d’irritation. Aussi on pressa jour et nuit l’instruction des catéchumènes, afin que le baptême leur fût promptement administré.

Un second miracle fortifia et consola le troupeau des nouveaux chrétiens. Tranquillinus, qui souffrait cruellement de la goutte, recouvra entièrement et instantanément la santé en recevant le baptême. Nicostrate, qui devait compte de ses prisonniers à Chromatius, le préfet de la ville, ne put lui dissimuler long-temps les événements. C’était certainement pour eux tous un cas de vie ou de mort; mais, fortifiés maintenant par la foi, ils étaient prêts également à l’une comme à l’autre. Chromatius, homme loyal et ennemi de la persécution, écouta avec intérêt le récit du magistrat. Mais lorsqu’il apprit lagué rison de Tranquillinus, il en fut vivement impressionné, car, victime de la même maladie, il souffrait d’intolérables douleurs.

–Si ce que vous me racontez est vrai, dit-il, et si je puis expérimenter personnellement la vertu du puissant remède, je ne résisterai certainement point à l’évidence.

Sébastien fut mandé. Mais faire administrer le baptême sans qu’il fût précédé de la foi, afin de constater son efficacité curative, c’eût été une superstition. Le tribun employa un autre moyen que nous rapporterons plus tard, et Chromatius guérit Il reçut bientôt le baptême avec son fils Tiburtius.

Hors d’état, désormais, de remplir sa charge, il envoya sa démission à l’empereur. Le père de Corvinus, de ce jeune homme aux grandes espérances, Tertullus, préfet du prétoire, le remplaça. Le lecteur devine, sans doute, que les faits exposés précédemment, et consignés dans les Actes de saint Sébastien, s’étaient accomplis un peu avant ceux par où débute notre histoire; car, dans un autre chapitre, nous avons parlé du père de Corvinus comme étant déjà préfet de la ville.

Revenons maintenant à la soirée dans laquelle Sébastien et Pancratius trouvèrent assemblés dans la chambre de l’officier la plupart des personnages mentionnés plus haut. Beaucoup d’entre eux résidaient au palais ou aux environs. On y voyait en outre Castulus, qui occupaitune position considérable à la cour, et sa femme Irène. Des réunions avaient eu lieu déjà pour déterminer les mesures à prendre afin d’assurer la complète instruction des nouveaux convertis, et soustraire à l’attention publique tant de gens dont le changement de vie et la renonciation à tout emploi devaient exciter l’étonnement ou provo quer les questions. Sébastien avait obtenu de l’empereur, pour Chromatius, la permission de se retirer dans une villa de la Campanie où il avait été convenu qu’un grand nombre de néophytes, le rejoindraient pour ne former qu’une même famille, poursuivre leur instruction religieuse, et s’unir dans de communs exercices de piété. D’ailleurs la saison était arrivée où; tout le monde se rend à la campagne. L’empereur lui-même partait pour les côtes de Naples, se proposantde faire ensuite un voyage dans le Midi de l’Italie; Le moment était donc venu de réaliser le plan arrêté. Le Pape, est-il rapporté, célébra les divins mystères dans la maison de Nicostrate, le dimanche qui suivit cette conversion, et conseilla lui-même le départ de la ville. A cette réunion, toutes les dispositions furent prises: différentes troupes devaient s’éloigner les jours suivants par des routes diverses: les uns en suivant la voie Appienne, les autres lavoie Latine; d’autres enfin, en contournant Tibur et en prenant le chemin des montagnes, avaient à traverser Arpinum; mais tous avaient rendez-vous à la villa non loin de Capoue. Pendant la délibération quelque peu fatigante où ces détails furent réglés, un des prisonniers convertis par la visite de Sébastien, Torquatus, manifesta de la vivacité, de l’impatience, de la témérité même: désapprouvant chacun des plans proposés, il parut mécontent des instructions qu’on lui donna, parla presque avec mépris de cette fuite du danger, comme il l’appelait, et se vanta d’être prêt, pour son compte, à aller dès le lendemain, en plein Forum, y renverser les autels et affronter les juges en se déclarant chrétien. On fit et on dit tout ce qu’on put pour l’adoucir et le modérer, car on comprenait combien il était important qu’il suivît les autres à la campagne, mais il persista dans sa manière de voir.

Il restait un seul point à décider: qui présiderait la petite colonie et dirigerait ses opérations. Ici se renouvela une affectueuse contestation entre le saint prêtre Polycarpe et Sébastien: chacun d’eux désirant demeurer à Rome pour y courir le premier la chance du martyre. Mais une lettre du Pape, adressée à son «bien-aimé fils Polycarpe, prêtre du titre de Saint-Pastor, trancha le débat; elle lui ordonnait d’accompagner les convertis et de laisser à Sébastien la périlleuse mission de soutenir les confesseurs et de protéger les chrétiens de Rome. Entendre, c’était obéir, et l’assemblée se termina par la prière d’action de grâces.

Après avoir salué amicalement ses amis, Sébastien insista pour reconduire Pancratius jusque chez lui. Au sortir de la chambre, ce dernier dit:

–Sébastien, je n’aime pas ceTorquatus. Je crains qu’il ne nous cause beaucoup de peine.

—De fait, répondit l’officier, je préférerais qu’il fût autrement; mais rappelons-nous qu’il est néophyte: le temps et la grâce le perfectionneront.

En traversant la cour d’entrée du palais, ils entendirent des cris sauvages et confus, de grossiers éclats de rire et des hurlements s’élevant de la cour adjacente, occupée par les archers mores. Au centre on avait évidemment allumé du feu, car la famée et les étincelles tourbillonnaient au-dessus des portiques environnants.

Sébastien, accostant la sentinelle de la cour où il se trouvait, lui demanda:

–Ami, que se passe-t-il donc chez nos voisins?

–Leur prêtresse, l’esclave noire, qui doit épouser leur capitaine si elle réussit à se racheter, célèbre avec eux les rites nocturnes; et cet affreux tumulte se produit chaque fois qu’elle vient.

–Vraiment! fit Pancratius. Et pourriez-vous me dire quelle est la religion de ces Africains?

–Je l’ignore, répliqua le légionnaire, à moins qu’ils ne soient de ceux qu’on nomme chrétiens.

–Pourquoi cette supposition?

–Parce que j’ai entendu raconter que les chrétiens se réunissent la nuit pour chanter des hymnes abominables, commettre toutes sortes de crimes, apprêter et manger la chair d’un enfant égorgé dans ce but, exactement ce qui semble se passer ici en ce moment.

–Bonne nuit, camarade! souhaita Sébastien.

Puis, quand il fut hors du vestibule, il s’écria:

–N’est-il point étrange, Pancratius, qu’en dépit de tous nos efforts, nous qui avons conscience de n’adorer que le seul Dieu vivant, en esprit et en vérité, qui savons quel soin nous prenons de nous garder purs de tout péché, et qui aimerions mieux mourir que de prononcer une parole déshonnête, nous soyons encore, après trois cents ans, confondus par le peuple avec les sectateurs des plus infâmes superstitions, et que notre culte soit comparé à cette idolâtrie que nous abhorrons souverainement? Jusques à quand, Seigneur, en sera-t-il ainsi?

–Aussi long-temps, répondit Pancratius qui s’arrêta sur les degrés extérieurs du vestibule et fixa son regard sur la lune en ce moment à son déclin, aussi long-temps que nous marcherons aux pales clartés de cet astre, et tant que le Soleil de justice ne sera point levé sur notre pays, dans sa divine beauté, pour l’inonder de ses splendeurs. Sébastien, de quel endroit préfèreriez-vous assister au lever du soleil?

–Le plus merveilleux lever de soleil que j’aie vu, déclara le tribun en se prêtant à l’étrange question de son compagnon, c’était sur le sommet de la montagne Latiale, près du temple de Jupiter. Son globe lumineux parut derrière le mont, dont l’ombre se projetait comme une immense pyramide sur la plaine et au loin sur la mer. A mesure qu’il montait, l’ombre diminuait et finit par s’évanouir. A chaque instant un nouvel objet s’éclairait: ce furent d’abord les galères et les chaloupes sur les flots, puis le rivage avec les vagues mobiles; ensuite les blancs édifices étincelèrent successivement sous de nouveaux rayons; enfin Rome elle-même apparut avec ses toits élevés, et se baigna tout entière dans les clartés du jour. En vérité, le spectacle était splendide, et tel que n’auraient pu le contempler ni l’imaginer ceux qui étaient au pied de la montagne.

–C’est bien cela, Sébastien. Voilà ce qui arrivera quand un autre soleil plus brillant planera sur cette contrée encore dans les ténèbres. Quel sublime tableau, lorsque les ombres, s’effaçant par degrés, laisseront éclater les magnificences encore voilées de notre foi et de notre culte révéré, et que la cité-reine elle-même brillera comme le type de la cité de Dieu. Ceux qui vivront à cette époque remarqueront-ils ces beautés, et les apprécieront-ils à leur juste valeur? ou bien, se bornant à leur étroit horizon, se mettront-ils les mains devant les yeux, pour se dérober à cette éblouissante lumière? Je l’ignore, cher Sébastien, mais je l’espère, vous et moi nous contemplerons ce grand spectacle du seul lieu où il peut être dignement apprécié, du haut d’une montagne plus élevée que celle du Jupiter d’Albe ou d’Olympie, celle-là sur laquelle se tient l’Agneau et d’où jaillissent les sources de la vie.

Ils continuèrent leur marche en silence, à travers les rues brillamment éclairées. Arrivés à la maison de Lucina, ils se souhaitèrent affectueusement une bonne nuit, et Pancratius ajouta avec quelque hésitation:

–Sébastien, vous avez dit une chose, ce soir, dont je désirerais avoir beaucoup l’explication.

–Qu’est-ce donc?

–Lors de votre discussion avec Polycarpe, pour savoir qui de vous irait en Campanie ou demeurerait à Rome, vous promîtes, si vous restiez, d’être très-prudent et de ne point vous exposer inutilement au danger; ensuite vous ajoutâtes que vous nourrissiez un projet qui vous retiendrait effectivement, lequel, cependant, une fois réalisé, il vous serait difficile de ne point céder à votre ardent désir de mourir pour le Christ.

–Pourquoi, Pancratius, souhaitez-vous tant de connaître mon bizarre dessein?

–Parce que, je l’avouerai, je suis réellement curieux de savoir quel peut être ce motif assez puissant pour modérer votre empressement à courir vers le but que vous regardez, je le sais, comme le plus sublime qu’il soit proposé au chrétien.

–Je regrette, cher enfant, qu’il ne me soit point permis de vous le révéler maintenant. Mais vous le connaîtrez dans quelque temps.

–Vous me le promettez?

–Oui, très-solennellement. Que Dieu vous bénisse!

XI
UN MOT AU LECTEUR.

Table des matières

Nous profiterons des vacances dont jouit la ville de Rome, pendant les excursions de ses habitants parmi les montagnes voisines ou sur les bords de la mer, depuis Gênes jusqu’à Pœstum, pour s’y livrer aux plaisirs qu’offrent la terre et l’eau, et nous essayerons, sous une forme purement didactique, de communiquer à notre lecteur des renseignements qui pourront jeter quelque lumière sur ce que nous avons déjà écrit, et le préparer à ce qui doit suivre.

La manièresuccinctedont on étudie généralement l’histoire des premiers temps de l’Eglise, et le peu d’ordre chronologique existant dans les biographies des saints, telles que nous les lisons habituellement, sont de nature à faire naître des idées très-inexactes sur les premiers chrétiens nos ancêtres. Cela peut arriver de différentes manières.

Peut-être croit-on que durant les trois premiers siècles l’Eglise a souffert sans relâche d’ardentes persécutions, que les fidèles accomplissaient les cérémonies de leur culte avec crainte et tremblement et vivaient toujours dans les catacombes; que la religion n’ayant que de rares occasions de se développer extérieurement ou de s’organiser à l’intérieur et de manifester ses pompes, se bornait à exister; enfin que c’était une époque de luttes et de tribulations, sans intervalles de repos. D’autre part, on suppose peut-être que ces trois siècles ont été divisés en périodes par des persécutions distinctes, plus ou moins longues, mais séparées l’une de l’autre par des années de repos complet.

Ces deux sentiments sont erronés, et nous désirons expliquer exactement la véritable condition de l’Eglise chrétienne dans les diverses circonstances de cette portion la plus féconde de son histoire.

Du moment que la persécution se fût déchaînée sur l’Eglise, on peut affirmer qu’elle ne lâcha jamais entièrement sa proie jusqu’à la pacification finale sous Constantin. Une fois qu’un édit de persécution était publié par un empereur; on le rapportait rarement; et bien que l’avènement d’un prince plus pacifique adoucit de temps à autre ou même suspendît les rigueurs de sa sanction, cependant cet édit ne devenait point une lettre morte: c’était une arme dangereuse aux mains des gouverneurs de cité ou de province, quand ils étaient cruels ou fanatiques. De la dans les intervalles des persécutions généra-les ordonnées par de nouveaux décrets, ce grand nombre de martyrs qui durent leurs couronnes à la fureur populaire où à la haine contre le christianisme des proconsuls locaux. Voilà pourquoi nous lisons qu’une persécution sévère atteignait une partie de l’empire, tandis que le reste jouissait d’une tranquillité complète.

Sans doute, quelques exemples pris dans les différentes phases des persécutions expliqueront mieux qu’une simple description les rapports de l’Eglise primitive avec l’Etat.

Trajan n’était nullement un empereur cruel; au contraire, il était habituellement juste et indulgent. Cependant, quoiqu’il n’eût publié aucun nouvel édit contre les chrétiens, un grand nombre d’illustres martyrs glorifièrent le Seigneur sous son règne, parmi lesquels, à Rome, saint Ignace, évêque d’Antioche, et saint Siméon à Jérusalem. De fait, lorsque Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, le consulta au sujet des chrétiens qu’on pourrait lui dénoncer, il lui traça cette règle de conduite peu équitable: «Ne les recherchez point; mais si on les accuse, punissez-les.» Adrien, qui ne décréta aucune persécution, donna une réponse semblable à Sérénianus Granianus, proconsul d’Asie, qui l’avait également consulté. Sous ce prince aussi, et même par ses ordres, l’héroïque Symphorosa souffrait le martyre avec ses petits-fils à Tibur ou Tivoli. Une magnifique inscription, trouvée dans les catacombes, mentionne encore un jeune officier, nommé Marius, qui souffrit pour le Christ, à cette époque. Et le martyr saint Justin, ce grand apologiste du Christianisme, nous apprend qu’il dut sa conversion à la constance des martyrs sous cet empereur.

De même, avant les édits persécuteurs de l’empereur Septime Sévère, beaucoup de chrétiens avaient enduré les tourments et la mort. Ainsi, les célèbres martyrs de Scillita en Afrique, sainte Perpétue et sainte Félicité avec leurs compagnes. Dans les Actes de celles-ci, on trouve le journal de la première, une patricienne âgée seulement de vingt ans, et écrit par elle-même la veille de sa mort. Il forme un des documents les plus touchants et les plus admirables que nous ait légués l’Eglise primitive.

Il est évident, d’après ces faits historiques, que si, de temps à autre, une persécution plus rigoureuse et plus générale embrassait tout l’empire, il y avait des suspensions partielles, locales, quelquefois même générales. Un événement de ce genre nous a procuré des informations très-intéressantes et se rapportant à notre sujet. Quand la persécution de Sévère se fut ralentie dans la plupart des provinces, il arriva que Scapula, proconsul d’Afrique, la prolongea dans la sienne avec une cruauté persévérante. Il avait condamné entre autres Mavilus d’Adrumetum à être dévoré par les bêtes, lorsqu’il fut atteint d’une maladie grave. Tertullien, le plus ancien des auteurs latins chrétiens, lui adresa une lettre, où il lui recommandait de considérer comme un avertissement cette visite de Dieu et de se repentir de ses crimes; il lui rappelait tous les châtiments infligés aux juges implacables des chrétiens dans les diverses parties du monde, et il ajoutait que, néanmoins, la charité de ces saints hommes était telle, qu’ils offraient au Ciel de ferventes prières pour la guérison de leur ennemi.

Il poursuivait en lui disant qu’il pouvait très-bien s’acquitter de ses devoirs sans se livrer à de semblables cruautés, ainsi que l’avaient fait d’autres magistrats. Il lui citait Cincius Severus, qui suggérait aux accusés les réponses nécessaires pour être absous; Vesproius Can didus, renvoyant un chrétien en alléguant que sa condamnation exciterait des troubles; Asper, qui, voyant un prêtre sur le point de céder à de légers tourments, refusa de le presser davantage, se plaignant qu’on eût appelé devant lui une pareille cause; Pudens, qui, ayant lu un acte d’accusation, le délclara irrégulier, calomnieux, et le déchira.

Ainsi, nous le voyons, tout dépendait en général du caractère ou même des inclinations des gouverneurs et des juges, dans l’application des édits impériaux. Saint Ambroise nous apprend que des gouverneurs se vantaient d’avoir rapporté de leurs provinces leurs glaives purs de sang chrétien.;

Il est également facile de comprendre comment, à une certaine époque, une persécution terrible pouvait éclater. en Gaule, en Afrique et en Asie, tandis que le reste de l’Eglise jouissait de la paix.

Mais Rome était naturellement la ville la plus exposée aux explosions hostiles de l’esprit païen. Aussi, fut-ce comme le privilège de ses pontifes, pendant les trois premiers siècles, de rendre pour la foi le témoignage du sang. L’élection à la papauté était une promesse du martyre.

Le temps où se passe notre histoire était un de ces longs intervalles de paix qui donnaient occasion à l’Eglise de prendre un grand essor. Depuis la mort de Valérien, en268, il n’y avait pas eu de nouvelle persécution formelle, bien que plusieurs nobles martyrs eussent honoré cette période. Pendant ces époques, les chrétiens étaient à mêmede pratiquer complètement leur système religieux et cela avec splendeur. Rome était divisée en districts ou paroisses, ayant chacune son titre ou église desservie par des prêtres, des diacres et des ministres inférieurs. On assistait les pauvres, on visitait les malades, on instruisait les catéchumènes, on administrait les sacrements, on exerçait le culte quotidien, et le clergé de chaque église appliquait les canons pénitentiaires. Des collectes se faisaient à ces fins et à d’autres encore ayant pour but la charité religieuse et l’hospitalité qui en était la conséquence. On rapporte qu’en250, sous le Pontificat de Cornélius, il y avait dans la ville46prêtres et154ministres inférieurs, entretenus, ainsi que1500pauvres par les aumônes des fidèles. Le nombre des prêtres correspondait assez bien avec celui des églises que saint Optatus comptait à Rome.

Bien que les tombeaux des martyrs aux catacombes continuassent d’être honorés par les fidèles durant ces intervalles plus paisibles, et qu’on entretînt avec soin ces asiles des persécutés, ils ne servaient cependant point alors aux assemblées convoquées pour les cérémonies du culte. Les églises dont nous avons parlé étaient souvent publiques, vastes et même splendides. Les païens avaient l’habitude d’assister aux instructions qui s’y faisaient et à la partie de la liturgie où l’on admettait les catéchumènes. Mais, généralement, elles se trouvaient dans des maisons particulières, occupant probablement ces vastes salles ou triclinia qu’on voyait dans les nobles demeures. Nous savons que beaucoup de sanctuaires de Rome étaient de ce genre. Tertullien s’exprime sur les cimetières chrétiens de façon à nous indiquer qu’ils étaient au-dessus du sol, car il les compare à des aires, nécessairement exposées à la lumière.

Une coutume de la vie romaine antique résoudra l’objection qu’on pourrait faire sur les moyens qu’avaient ces multitudes considérables de s’assembler sans attirer l’attention, et par suite la persécution. Les riches, d’ordinaire, tenaient chaque matin ce que nous appellerions un lever, auquel assistaient leurs subalternes, leurs clients et les messagers, esclaves ou affranchis, de leurs amis; quelques-uns de ces visiteurs étaient admis dans la cour intérieure, auprès du maître, tandis que les autres étaient congédiés immédiatement après s’être présentés. Des centaines de personnes pouvaient ainsi entrer dans une grande maison et sortir, outre la foule d’esclaves domestiques, de marchands et autres, ayant accès par la porte principale ou celle de service, sans pour cela provoquer beaucoup l’attention.

Il est, dans la vie sociale des premiers chrétiens, un autre phénomène difficile à croire, s’il n’était démontré positivement par les Actes authentiques des martyrs et l’histoire ecclésiastique, c’est le secret qu’ils réussissaient à garder. Il n’est point permis de douter qu’il existait des chrétiens dans les premiers rangs de l’Etat et occupant des charges publiques éminentes, sans pourtant que leur foi fût soupçonnée par leurs meilleurs amis d’entre les païens. Et même en certains cas, les plus proches parents l’ignoraient. Néanmoins, le mensonge, la dissimulation, aucun acte imcompatible avec la morale chrétienne n’étaient tolérés pour assurer un pareil secret; mais on usait de toutes les précautions que la droiture ne répudie point pour cacher au public la profession du christianisme.

Quelque nécessaire que fût cette prudente conduite pour empêcher d’inutiles persécutions, elle retombait souvent lourdement sur ceux qui la tenaient; le monde païen, le monde de la puissance, de l’influence, des dignités, le monde qui faisait les lois et les exécutait à son gré, ce monde qui aimait les jouissances terrestres et haïssait la loi, se sentait enveloppé, rempli, pénétré par un mystérieux système qui se répandait, on ne savait comment, et conquérait un ascendant dont on ignorait la source. Les familles s’étonnaient en découvrant qu’un fils ou une fille avait embrassé cette loi nouvelle avec laquelle ils ne soupçonnaient pas qu’ils eussent été en contact, et que dans leurs préjugés grossiers ils regardaient comme absurde, dégradante, anti-sociale. Voilà pourquoi cette haine religieuse aussi bien que politique contre le christianisme, qui passait pour être anti-romain, voué à des intérêts opposés à l’extension et à la prospérité de l’empire, et soumis à une puissance spirituelle et occulte. On déclarait les fidèles déloyaux envers les Césars, et cela suffisait. Leur sûreté et leur tranquillité dépendaient donc beaucoup de l’état des sentiments populaires. Quand un démagogue fanatique réussissait à réveiller toutes les idées hostiles, ni leurs dénégations des crimes qu’on leur imputait ni leur conduite irréprochable, ni les droits de la vie civile ne pouvaient les soustraire aux persécutions qu’on leur suscitait en toute sécurité.

Ces observations faites, nous renouerons le fil interrompu de notre récit.

XII
LE LOUP ET LE RENARD.

Table des matières

Les insinuations de l’esclave africaine ne s’effacèrent point de l’âme basse de Corvinus. La haine qu’elle avait vouée au christianisme datait de l’époque où une de ses maîtresses, devenue chrétienne, l’avait cédée à un nouveau propriétaire, tout en affranchissant ses autres esclaves, dans la crainte, sans doute, du mal que pouvait faire dans le monde un caractère aussi dépravé que celui d’Afra, ou plutôt Jubala, car tel était son véritable nom.

Corvinus avait souvent rencontré Fulvius aux bains et dans les autres lieux publics de réunion; il avait envié et admiré son grand air, sa mise élégante et sa conversation. Avec son caractère morose et la conscience de sa gaucherie, il n’eût jamais osé lui adresser la parole s’il n’eût découvert que le jeune homme, quoique plus raffiné que lui, n’était pas moins profondément scélérat. Corvinus comprenait que l’habileté et l’esprit de Fulvius pouvaient suppléer ces qualités qui lui manquaient, tandis qu’il mettrait sa force brutale et son audace au service de ces dons plus élevés. Il tenait l’étranger en son pouvoir par la révélation qui lui avait été faite de son véritable emploi. Il résolut donc de tenter un effort pour s’allier avec un personnage qui, autrement, était capable de se poser en rival dangereux.

Dix jours, environ, après le rendez-vous précédemment raconté, Corvinus alla flâner dans les jardins de Pompée, enseignant le théâtre du même nom, dans le voisinage de la place Farnèse actuelle. Sous le règne de Carinus, un incendie avait détruit ce qu’on appelait la scène de l’édifice, que Dioclétien avait fait réparer avec une grande magnificence. Ces jardins se distinguaient par des avenues de platanes aux délicieux ombrages, par la quantité de statues de bêtes fauves, de fontaines et de ruisseaux artificiels qui les décoraient. Corvinus se promenait nonchalamment, quand il aperçut Fulvius, et il se dirigea vers lui.

–Que me voulez-vous? demanda l’étranger en jetant un regard surpris et railleur sur les vêtements négligés le Corvinus.

–Je désire avec vous un entretien qui pourra tourner à votre avantage. et au mien.

–Qu’avez-vous à me proposer qui justifie la première partie de votre phrase? Quant à la seconde, elle énonce une chose évidente.

–Fulvius, je parle avec franchise, sans prétendre égaler votre habileté ni votre élégance. Mais, exerçant tous deux le même métier, nos intérêts sont semblables. Fulvius tressaillit en rougissant; puis il reprit:

–Que voulez-vous dire, insolent?

–Si vous serrez les poings, répliqua Corvinus, pour me montrer les brillants anneaux qui parent vos doigts délicats, c’est fort bien. Si par là vous avez l’intention de me menacer, vous ferez mieux de remettre la main dans les plis de votre toge; ce sera plus gracieux.

–Cessez ce langage. Je le demande encore: que voulez-vous dire?

–Ceci simplement, Fulvius.

Et il lui murmura à l’oreille:

–Vous êtes un espion et un délateur.

Fulvius se troubla. Il se remit cependant et répondit:

–De quel droit m’imputez-vous une aussi odieuse conduite?

–Vous avez découvert, déclara Corvinus avec emphase, une conspiration en Orient, et Dioclétien.

Fulvius l’arrêtant:

–Votre nom, interrogea-t-il, et qui êtes-vous?

–Je suis Corvinus, le fils de Tertullus, préfet de la ville.

La réponse parut tout expliquer à l’étranger, qui reprit plus bas:

–N’ajoutez rien ici: je vois des amis qui s’approchent. Venez me trouver demain, à la pointe du jour et déguisé, dans la rue Patricienne, sous le portique des bains de Novatus. Nous causerons plus à loisir.

Corvinus rentra chez lui, assez content de son début en diplomatie. S’étant procuré, parun esclave de son père, un vêtement plus malpropre que le sien, il arriva au rendez-vous dès les premières lueurs de l’aube. Il attendit long-temps, et commençait à perdre patience, quand son nouvel ami se présenta.

Fulvius, complètement enveloppé dans un vaste manteau, avait abaissé le capuchon sur son visage. Il salua Corvinus en ces termes:

–Bonjour, camarade; je regrette de vous avoir laissé ainsi à l’air frais du matin, d’autant plus que vous êtes vêtu à la légère.

–J’avoue, répondit Corvinus, queje me serais fatigué, si ce que je viens d’observer ne m’avaiténormémentamusé tout en m’intriguant passablement.

–Qu’avez-vous vu?

–Depuis une heure environ, peut-être dès avant mon arrivée, il est venu de tous côtés dans cette maison, par la porte de derrière ouvrant sur l’étroite rue, la plus rare collection de misérables que vous ayez jamais rencontrée: des aveugles, des boiteux, des estropiés, des vieillards, des êtres contrefaits de toutes lés espèces. En même temps, plusieurs personnes d’une condition différente pénétraient dans l’habitation par la grande porte.

— Connaissez-vous le maître de cette maison ? Elle paraît vaste et vieille, mais en mauvais état.

–C’est un patririen âgé très-riche et fort avare. Mais regardez: en voici d’autres qui viennent.

En effet, un homme courbé par les ans s’avançait, soutenu par une jeune fille causant gaiement et affectueuse-–ment avec lui.

–Nous sommes arrivés, dit-elle. Quelques pas encore, et vous pourrez vous asseoir et vous reposer.

–Merci, mon enfant, répondit le pauvre vieillard Quelle bonté de votre part d’être venue me chercher si matin!

–Je n’ignorais pas, reprit-elle, que vous auriez besoin d’aide, et comme je suis l’être le plus inutile du quartier, j’ai songé à vous conduire.

–J’ai toujours entendu répéter que les aveugles sont égoïstes, et cela semble naturel; pour vous, Cœcilia, vous faites exception.

–Nullement: mais c’est là ma manière de montrer mon égoïsme.

–Comment cela?

–Eh bien, d’abord je profite de vos yeux; ensuite j’éprouve la satisfaction de vous soutenir. J’étais «l’œil de l’aveugle.»–C’est vous. J’étais «le pied du boîteux.»

–C’est moi. (Job.)

Ils atteignirent la porte en s’entretenant ainsi.

–Ne voyez-vous pas, dit Fulvius à Corvinus, comme cette fille aveugle marche bien, sans regarder à droite ni à gauche?

–Effectivement. Pourtant ce n’est pas le lieu dont on parle si souvent, où les mendiants se rencontrent, où les aveugles voient, les boiteux marchent, et où tous s’ébattent ensemble. Mais j’ai remarqué que ces mendiants diffèrent de ceux du pont d’Arica; ils ont l’air respectable et joyeux, et aucun ne m’a demandé l’aumône en passant.

–C’est très-étrange, et j’aimerais à pénétrer ce mystère. Peut-être y a-t-il là une bonne aubaine. LE vieux patricien, dites-vous, est fort riche?

–Immensément.

–Hum! comment s’y prendre pour entrer?

–J’y suis, je retirerai mes chaussures, je traînerai ma jambe comme un estropié, je me joindrai au premier groupe de drôles qui viendra, et je me présenterai hardiment comme eux.

–Vous réussirez difficilement. Soyez sûr que chacun de ces gens est connu dans la maison.

–Je suis sûr du contraire, car plusieurs m’ont demandé si cette demeure était celle de la noble Agnès.

–De qui? interrogea Fulvius en tressaillant.

–Quel air vous avez! fit Corvinus. C’est le logis de ses parents; mais elle est plus connue qu’eux, car c’est une jeune héritière presque aussi riche que sa cousine Fabiola.

Fulvius garda un instant le silence; un violent soupçon, trop subtil et trop important pour qu’il le communiquât à son grossier compagnon, lui traversait l’esprit. Aussi il dit à Corvinus:

–Si vous êtes certain que ces gens ne sont pas des familiers de la maison, essayez de réaliser votre projet. J’ai déjà rencontré la jeune fille, et je me risquerai à franchir le seuil de la grande porte. Nous courrons ainsi double chance de succès.

–Savez-vous à quoi je pense, Fulvius?

–A quelque chose de superbe, sans doute.

–Je pense que si vous et moi nous concertions nos entreprises, nous aurions toujours deux chances.

–Lesquelles?

–Celles du loup et du renard quand ils conspirent pour voler un troupeau.

Fulvius lui jeta un regard de dédain, auquel Corvinus répondit par un autre empreint d’une expression hideuse, et ils se séparèrent pour se rendre à leurs postes respectifs.

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15 января 2025
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501 стр. 2 иллюстрации
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4064066324483
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