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Maria S. Cummins
Mabel Vaughan

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323219
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX.
CHAPITRE XL.
CHAPITRE XLI.
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
Par une belle après-midi d’été, une femme au visage loux et pensif, ayant environ trente-cinq ans, était assise dans un modeste parloir où elle se trouvait seule, et cousait ivec activité. Elle habitait la campagne, et la fenêtre basse auprès de laquelle elle était alors ouvrait sur un verger ’inclinant au midi, et tout parfumé de l’odeur du foin nouveau que la brise répandait en passant.
Cette femme avait beaucoup de soucis et peu de loisirs, et il y avait plus d’une heure qu’elle n’avait quitté son ouvrage des yeux, lorsque son attention fut attirée tout à coup par des voix enfantines; elle s’arrêta au milieu d’une reprise, et, son aiguille entre le pouce et l’index, elle s’appuya sur le rebord de la fenêtre et regarda pendant quelques minutes avec une sérieuse attention un groupe d’enfants qui étaient rassemblés sous un arbre situé en face d’elle. Ils étaient trop loin pour qu’elle pût distinguer leurs paroles; mais le bonheur rayonnait sur leurs figures, la gaieté éclatait dans leurs cris insouciants, et la joie se reflétait dans leurs mouvements légers. Soit qu’ils courussent après un papillon, soit qu’ils se poursuivissent en se jetant des poignées de foin à la tête, ou que, dans leur exubérante ardeur, ils se missent à courir et à sauter sans but. soit même qu’iis se reposassent au soleil, ils offraient le tableau le plus achevé de l’allégresse enfantine, dont la vue est si consolante et si douce pour une mère. Bien que suuriant de temps en temps à leurs jeux, la femme au doux visage, qui les regardait de sa fenêtre, les observait d’un air plus attentif que la circonstance ne paraissait l’exiger: c’est qu’elle discernait au milieu de leurs plaisirs ce qu’un regard moins vigilant que le sien n’aurait pas aperçu, et elle y voyait de sérieux motifs de réflexion.
Trois des membres qui composaient ce petit groupe étaient ses propres enfants; mais, bien que par intervalles ceux-ci attirassent son attention et fissent battre son cœur par leur joie innocente, ce n’étaient pas eux qui préoccupaient son esprit d’une façon aussi particulière. Une petite fille dont elle pouvait passer pour la mère adoptive, et qui depuis trois ans habitait sa maison en qualité d’élève, était elle qui fixait ainsi son regard et sa pensée.
Agée de onze ans et l’aînée de la bande joyeuse, cette enfant aux joues roses, au caractère vif, enjoué, à l’esprit aventureux et brillant, était invariablement la directrice de tous les jeux où elle se trouvait mêlée. Toutefois, dans l’occasion présente, elle ne semblait partager qu’incomplètement les plaisirs de ses petits compagnons; après chacun de ces accès de gaisté où elle les surpassait en folle expansion et les excitait à de nouveaux rires, elle courait bien vite se rasseoir au pied d’un vieux pommier, ramassait un livre usé dans l’herbe où elle l’avait jeté quelques instants auparavant, et semblait absorbée par l’étude pendant quelques minutes. Mais cette ardeur studieuse n’était pas de longue durée. Au premier appel de ses petits camarades, elle jetait de côté le pauvre volume et bondissait avec eux à l’autre bout du verger, d’où elle revenait en nage et tout essoufflée reprendre encore une fois son livre; c’était alors un malicieux enfant qui lui emportait son chapeau et la défiait de venir le chercher; puis un lapin favori qui s’échappait de sa cabane et qu’il fallait poursuivre. En vain, après chacune de ces interruptions, essayait-elle d’apprendre ce malencontreux verbe qu’elle aurait dû savoir, et s’efforçait-elle en se bouchant les oreilles de ne pas écouter les voix séductrices de ses petits camarades: sa pensée était ailleurs que dans son livre; et une main invisible ayant à la fin saisi la malheureuse grammaire qui reposait sur ses genoux, et l’ayant lancée par-dessus le mur, elle se sentit soulagée en la voyant disparaître, et fut la première à saluer d’un cri de triomphe cette action audacieuse.
Au même instant la cloche se fit entendre; la petite fille tourna vers la maison un regard de surprise et d’alarme, et se hâtant d’aller rechercher son livre elle se disposa à venir répéter sa leçon, travail dont la cloche avait donné le signal.
Ce fut avec un visage où l’embarras et la contrariété remplaçaient les joyeux rires de tout à l’heure qu’elle se présenta devant son institutrice.
La maîtresse prit le livre que lui donnait l’élève, et sans commentaire écouta la leçon, qui, on peut le supposer, s’arrêta aux premiers mots.
«Je ne peux pas apprendre cette leçon-là, mistress Herbert, elle est trop difficile, dit l’enfant après quelques instants de silence; et des larmes s’échappèrent de ses yeux.
–Vous n’avez pas essayé, Mabel, répondit mistress Herbert avec douceur.
–Si, bonne amie, j’ai essayé, j’ai fait tout mon possible, et je n’ai pas pu y réussir; je voudrais bien ne pas apprendre le latin.
–Faisiez-vous tout votre possible quand vous étiez cachée dans le foin où les enfants ne parvenaient pas à vous trouver? ou lorsque vous étiez sur la plus haute branche du cerisier, ouvrant de grands yeux pour regarder au fond du nid d’un rouge-gorge?»
Mabel jeta un coup d’œil rapide vers la fenêtre d’où elle avait été si fidèlement observée, et reporta ses yeux sur la figure affectueuse de mistress Herbert; y voyant un sourire qui appelait la confiance et qui désarmait sa timidité, elle s’écria avec une franchise enfantine:
«Comment pouvais-je étudier ma leçon quand tout le monde s’amusait autour de moi?
–Ah! voilà le secret de votre ignorance, répondit mistress Herbert en attirant Mabel dans ses bras et en essuyant les gouttes de sueur qui perlaient au front de l’enfant. Je vous observe depuis une demi-heure, et je savais très-bien à quoi m’en tenir sur la manière dont vous réciteriez votre leçon. Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit ce matin?
–Vous m’avez dit que c’était ce qu’il y avait de plus difficile dans toute la grammaire.
–Pas tout à fait, mon enfant; j’ai reconnu que c’était plus difficile que ce que vous avez étudié jusqu’à présent; mais je vous ai assuré en même temps qu’avec un peu de patience vous en viendriez à bout, et qu’une fois en possession de ce verbe, tous les autres vous sembleraient faciles. Je n’ai pas dit non plus que le verger était un bon endroit pour apprendre votre leçon, ni que le bruit des enfants vous aiderait à la fixer dans votre esprit. Vous auriez dû vous enfermer dans votre chambre et vous appliquer résolûment à votre tâche pendant une heure au moins; voulez-vous essayer?»
Mabel jeta un coup d’œil de regret sur le lieu de ses plaisirs et baissa les yeux, qui s’emplirent de grosses larmes.
Après avoir attendu vainement une réponse, mistress Herbert entoura de ses bras la taille de sa pupille; elle fixa sur le visage de l’enfant un regard plein de douceur qui attira l’attention de la chère petite, et se servit de tous les arguments qui pouvaient exciter son émulation et la pousser à l’effort qu’elle sollicitait d’elle. L’enfant avait de brillantes qualités, mais ne s’était pas encore pliée à l’étude et avait besoin de puissants motifs pour se résoudre à un travail difficile. Mistress Herbert était parfaitement capable de suppléer à ce qui manquait chez son élève, et bientôt elle eut la satisfaction de voir Mabel se redresser peu à peu, s’arracher de ses bras d’un air déterminé, et s’écrier d’un ton résolu: «Je vais étudier ma leçon, bonne amie, et vous verrez que je peux l’apprendre.
–N’oubliez pas ce que je vous disais ce matin, répondit mistress Herbert en laissant tomber sur son élève un regard d’encouragement et d’affectueux intérêt; n’oubliez pas que, mieux vous saurez cette leçon, et plus les autres vous sembleront faciles.»
C’était le verbe amare qui formait aux yeux de Mabel une si effroyable tâche; elle avait cependant une excellente mémoire et toutes les qualités requises pour étudier fructueusement: aussi, dès qu’elle apporta toute son attention à ce qu’elle devait apprendre, elle surmonta toutes les difficultés en moins de temps qu’on ne lui en avait accordé pour le faire.
L’heure n’était pas expirée qu’elle revenait avec sa grammaire, et la figure rayonnante, demander à son institutrice de lui faire répéter sa leçon, lui assurant qu’elle se l’était dite plusieurs fois d’un bout à l’autre sans en manquer un mot. C’était vrai; et l’élève triomphante arriva sans faute jusqu’à la fin du verbe.
«Et voyez donc! sécria-t-elle après avoir reçu les éloges qu’elle avait mérités et en reprenant la grammaire des mains de l’institutrice; voyez donc! c’est comme vous l’avez dit; j’ai regardé le verbe suivant; il ressemble tant à celui-ci, qu’il ne sera pas du tout difficile.» Et Mabel s’empressa de montrer les points de similitude dont elle avait été frappée.
Mistress Herbert, souriant de l’ardeur que témoignait la petite fille, lui indiqua entre les deux verbes d’autres rapports qui lui avaient échappé, la félicita de l’avantage qu’elle venait d’acquérir, et, posant la main sur l’épaule de l’enfant, lui dit d’une voix émue: «Il en est ainsi dans la vie, chère Mabel; la grande leçon d’aimer une fois apprise, non pas en folâtrant avec insouciance, mais étudiée patiemment et gravée pour toujours au fond du cœur, aplanit toutes les difficultés de l’existence et en éclaircit tous les mystères; mais croyez-moi, mon enfant, il est rare qu’on l’apprenne au milieu des plaisirs d’une vie brillante, tout inondée de soleil. C’est dans le silence et le recueillement de la pensée que nous acquérons la science divine, loin du bruit et des voix joyeuses qui nous entraînent. Ce n’est pas en courant après les folles joies du monde, en jetant au hasard les heures de nos beaux jours, que nous pouvons apprendre par cœur ce grand précepte de la vie; mais recueilli dans l’amertume, fécondé par nos larmes, il nous donne un jour des fruits pleins de douceur, que nous savourons au milieu d’une joie paisible. Apprenez donc à aimer, chère enfant; apportez-y toute votre âme, toutes vos forces; mettez-y la résolution qui vous a rendue victorieuse aujourd’hui, et je serai sans crainte pour votre avenir.»
Mabel ne comprit pas alors toute la portée de ces paroles qui, dictées par un sentiment profond, jaillissaient plutôt sous forme de monologue qu’elles ne s’adressaient à l’enfant trop jeune pour en saisir la signification; elles ne furent cependant pas perdues pour l’élève de mistress Herbert; semences fécondes, elles se trouvèrent déposées dans son cœur, où, conservées par la mémoire et mûries par le temps, elles portèrent plus tard les fruits que son institutrice en avait espérés.
Une fois encore, au moment où Mabel, ayant atteint sa dix-huitième année, fut rappelée par son père, ces paroles revinrent aux lèvres de la généreuse amie qui avait été pour la jeune fille moins une institutrice qu’une mère; et ce fut le de-rnier conseil qui, de la bouche de cette femme révérée, tomba dans l’oreille attentive de l’élève qui avait passé près d’elle plus de la moitié de son existence.
«Chère enfant, lui dit mistress Herbert en causant avec elle la veille de son départ, ayez soin, par-dessus toute chose, de vous prémunir contre l’amour de vous-même et de vous exciter sans cesse à la charité universelle; il n’est pas de moyen plus sûr pour arriver au bonheur, et c’est le meilleur avis que je puisse vous donner pour votre propre salut.
–Pensez-vous donc que je sois égoïste? Il y a tant de personnes au contraire que j’aime bien mieux que moi-même! s’écria Mabel, à demi blessée des paroles de son institutrice.
–Votre générosité a toujours été proverbiale parmi nous, et je ne vous accuse d’aucun défaut, chère enfant. Comprenez-moi bien lorsque je vous engage à cultiver l’amour des autres et à le pousser jusqu’à l’oubli de vous-même. C’est parce qu’il vous est naturel d’aimer tout le monde, chère fille, que je vous avertis d’une époque où, au lieu d’être un bonheur et de n’exiger aucun sacrifice, cette disposition affectueuse peut devenir pour vous une cause de chagrin, et vous faire bien souffrir, mon enfant; c’est lors que je vous recommande d’aimer comme une femme eut et doit le faire. 0Mabel! rien n’est plus perfide que l’attachement pour soi-même; rien n’est aussi noble, aussi digne de la femme, que ce divin amour qui trouve son bonheur dans le devoir accompli.»
L’émotion faisait trembler la voix de mistress Herbert; et, si Mabel avait eu besoin d’autre chose que de ces paroles pour être vivement impressionnée, elle l’aurait trouvé sur le visage de son amie, où il était facile de lire que ces conseils qu’elle donnait avec tant de chaleur lui avaient été enseignés par l’expérience, et qu’elle les avait toujours fidèlement pratiqués.
Le regret de quitter d’anciens amis, et d’autre part la joie et l’espérance qu’éveillait chez Mabel la pensée de revenir chez son père, chassèrent pendant quelque temps de sa mémoire le dernier conseil de son institutrice, mais sans l’effacer complétement. Il y a de ces paroles qui, semblables à un murmure venu du ciel, pénètrent jusqu’au fond du cœur; paroles simplement dites, à peine écoutées au moment où elles sont prononcées, et dont l’influence durable et profonde est une preuve qu’elles ont été puisées à la source de l’éternelle vérité.
Il en fut ainsi des conseils de cette femme au cœur loyal; ce n’était pas seulement la force du langage, l’émotion de la voix, ni l’effet des circonstances, qui les gravèrent d’une façon indélébile dans le cœur de la jeune fille, et qui, après de longues années d’oubli, lui rappelèrent la leçon divine dont son âme avait besoin pour sortir victorieuse de ses épreuves.
Bien des mois s’écoulèrent avant que la page où la leçon d’amour était écrite se déroulât complétement aux yeux de Mabel, et ce ne fut qu’après des années de patients efforts qu’elle en surmonta toutes les difficultés; mais combien ne lui arriva-t-il pas, au milieu de la lutte qu’elle avait à soutenir, de se rappeler cette assurance encourageante, qu’une fois cette leçon bien apprise, le sentier de la vie s’aplanirait devant elle!
N’en est-il pas toujours ainsi? La femme, dont la véritable mission est d’aimer, ne trouve-t-elle pas dans l’accomplissement de tous ses devoirs un allégement à ses douleurs? Ne puise-t-elle pas une force infinie dans cet esprit de charité que nous a si magnifiquement enseigné celui dont la vie sur la terre fut une glorieuse manifestation de l’amour dans ce qu’il a de plus parfait.
CHAPITRE II.
Table des matières
Mabel Vaughan était la fille d’un riche négociant de New-York, d’une probité sans tache et d’une capacité remarquable pour les affaires. Bien qu’issu d’une famille éminemment respectable, et jouissant de tous les avantages qui résultent d’une bonne éducation, M. Vaughan n’en était pas moins l’artisan de sa propre fortune, et avait passé par toutes les phases qui conduisent à la position où il était arrivé.
Ayant donc sacrifié ses plus belles années, et avec elles ses plus nobles facultés, à l’acquisition des richesses, il n’avait pas eu le temps de se créer un intérieur; et ce ne fut qu’au moment où il arrivait à l’âge mûr qu’il songea au mariage. L’influence qu’il possédait alors, jointe à la distinction de ses manières et à sa tournure de gentleman, le tirent accueillir d’une jeune femme brillante dont le charmant visage avait captivé son imagination, et dont la famille était assez bien posée pour que sa vanité fût satisfaite. Mais il n’y avait entre eux aucun rapport de goûts et d’habitudes; et l’union qui suivit rapidement leur première entrevue n’apporta que peu de bonheur à l’un et à l’autre des deux contractants. M. Vaughan avait espéré trouver au coin de son feu le repos et la tranquillité d’esprit dont il ressentait vivement le besoin: lorsqu’il reconnut qu’il s’était trompé, il chercha dans l’entraînement des affaires l’oubli de la déception qu’il éprouvait dans son intérieur; tandis que sa femme, après avoir joui pendant quelque temps des plaisirs que son mari refusait de partager, devint la victime de souffrances d’abord imaginaires, et plus tard d’une santé réellement déplorable. Quelque fatale que fût cette absence de sympathie au bonheur des deux époux, ses conséquences furent encore plus funestes pour leurs enfants, surtout pour leur fille aînée, qui leur resta soumise depuis le jour où elle vint au monde jusqu’à l’époque de son mariage. A la naissance de cette fille, M. Vaughan s’était de nouveau détourné des affaires pour concentrer toutes ses affections sur le foyer domestique, où il comptait bien, cette fois, trouver les joies intimes qu’il avait rêvées en se mariant; mais sa femme ne partageait pas ces tendres aspirations, et un enfant n’était point à ses yeux un motif suffisant pour renoncer à la vie dissipée qu’elle aimait. La petite Louise fut bientôt abandonnée aux soins d’une nourrice et aux gâteries que son père lui prodiguait de temps en temps pour faire compensation à la négligence maternelle. Pendant les six premières années de sa vie, le pauvre ange occupa seul la chambre d’enfants, et demeura la seule victime de la mauvaise direction qui lui était donnée. Au bout de ce temps-là, un petit garçon, et, quelques années après, une seconde fille, vinrent augmenter la famille de M. Vaughan. Louise fut alors promue à la dignité de compagne de sa mère, qui commençait à souffrir d’une maladie nerveuse, et qui pour se désennuyer entreprit de diriger l’éducation de sa fille aînée. Il en résulta qu’à seize ans Louise dansait à merveille, jouait passablement du piano et excellait dans l’art de la toilette et de la coquetterie féminine. La nature lui avait donné de jolis traits et une taille élégante, dont les préceptes maternels, mis de bonne heure en pratique, lui apprirent à faire valoir les moindres avantages. Elle avait, en dépit de sa jeunesse, acquis, par une étude suivie, ces manières convenues dont la séduction est si puissante auprès de ceux qui ne souffrent pas de ce qu’elles ont d’affecté; et tout ce qui lui manquait au moral était remplacé avantageusement, aux yeux des personnes qui composaient le cercle de sa mère, par une vivacité d’esprit naturelle et par un caractère dont l’enjouement était devenu proverbial. Quant à son cœur et à son intelligence, ils avaient été complétement oubliés dans son éducation.
Il était donc peu regrettable qu’Henry et Mabel n’eussent presque jamais l’honneur d’être admis en présence de leur mère. Le premier était trop bruyant, la seconde avait trop des manières de son frère pour qu’on pût les introduire dans la chambre de mistress Vaughan, alors même qu’elle les eût trouvés d’âge à profiter de ses conseils; et les pauvres petits furent livrés entièrement aux soins d’une nouvelle bonne.
Il se trouva par bonheur que cette femme, malgré son ignorance, était à la fois sévère et juste, pleine de droiture et dépourvue d’imagination: il était rare qu’elle pût répondre d’une manière satisfaisante aux questions que lui adressaient les enfants; mais il est certain qu’elle ne leur apprenait rien de mauvais. Il lui arrivait souvent de contrarier leurs fantaisies, mais jamais de les punir ou de les gronder sans raison; et, s’il lui était impossible de développer leur intelligence et de les intéresser par des récits instructifs, elle ne leur enseignait du moins aucune erreur et les élevait à l’abri des commérages. Bref, si leurs facultés ne mûrissaient pas aussi vite qu’elles auraient pu le faire sous une autre tutelle, la fâcheuse influence qui avait corrompu l’esprit de la pauvre Louise leur était épargnée; et, si leur âme était arrêtée dans son expansion enfantine, les sentiments qu’elle renfermait n’étaient pas flétris dans leur germe.
Henri n’avait pas atteint sa neuvième année que son esprit impatient se révolta contre l’autorité de sa bonne, et qu’ayant obtenu de son père la permission d’aller à l’école, il quitta la maison paternelle, trouva de nombreux camarades, et laissa sa petite sœur privée du compagnon de ses jeux et de sa captivité.
Ce fut bien triste pour la pauvre Mabel, qui se rappela pendant longtemps ces mois interminables où, condamnée à jouer toute seule, elle n’avait d’autres plaisirs, pour varier la monotonie de son existence, qu’une promenade quotidienne avec sa bonne, une courte visite à son père souvent préoccupé d’autre chose que d’elle-même, ou une apparition dans la chambre de sa mère d’où elle ne tardait pas à être bannie pour quelque peccadille enfantine.
Puis arriva la délivrance. Chose douloureuse, hélas! que la mort d’une mère ait pu être pour sa fille un véritable bonheur; pourtant il en fut ainsi dans cette occasion, bien que l’œil des anges fût peut-être le seul qui suivît l’œuvre d’amour par lequel une mère indigne fut rappelée de cette terre, pour que la main du père céleste pût choisir à son enfant une meilleure tutelle que la sienne. Les gens du monde qui s’assemblèrent pour rendre les derniers honneurs à celle qui avait été l’ornement de leurs salons, et qui prodiguaient à l’enfant vêtue de deuil et saisie d’effroi les épithètes de: «Pauvre Mabel! pauvre petite orpheline!» ces gens à courte vue auraient reculé d’épouvante, si la vérité avait murmuré à leur oreille que la sainte mission confiée aux parents leur est quelquefois retirée par pitié pour leurs enfants.
Mabel venait d’entrer dans sa huitième année lorsqu’elle perdit sa mère; comme à cette époque elle était seule à la maison, elle devint nécessairement l’objet le plus immédiat des pensées de M. Vaughan. Louise avait été placée depuis peu dans une pension à la mode; Henry continuait ses études au collége: il ne restait plus qu’à s’occuper de Mabel. M. Vaughan songeait à voyager; ses affaires se réunissaient à son propre désir pour l’engager à une absence dont personne ne pouvait prévoir la durée: c’était une raison de plus pour chercher à sa fille un asile qui lui offrît toutes les garanties désirables.
Un soir que l’enfant était assise sur ses genoux et qu’ii pensait plus que jamais à l’éducation de Mabel, à son avenir et aux moyens d’assurer son bonheur, il lui vint à l’esprit une de ces idées que le ciel nous envoie, et dont les résultats féconds semblent prouver la céleste origine.
Il avait reçu un mois auparavant la nouvelle de la mort d’un de ses anciens amis, un camarade d’enfance pour lequel il avait toujours eu des sentiments de haute estime et de profonde affection. Il le lui avait prouvé récemment par le prêt d’une somme assez faible aux yeux du riche négociant, mais d’une extrême importance pour son ami, qui, chargé de famille et suivant la carrière des lettres, où il était peu payé, se fût trouvé dans un grand embarras faute de la somme en question.
L’écrivain était mort avant d’avoir pu s’acquitter; et la lettre que sa veuve avait écrite à M. Vaughan était moins pour informer celui-ci de la perte qu’elle avait faite, que pour lui dire l’impossibilité où elle se trouvait de lui rendre son argent, et pour lui demander de vouloir bien lui accorder du temps. M. Vaughan s’empressa de souscrire à cette requête, donna un soupir de regret à son ami et ne songea plus à cette affaire.
Mais tandis qu’il contemplait la figure de sa fille, et que, réfléchissant à la déception que lui avait fait éprouver Louise, il se promettait de faire élever Mabel tout différemment de sa sœur, il conçut le projet de la placer chez mistress Herbert, la veuve de son ami; de confier à cette femme instruite et dévouée la mission dont il se trouvait indigne, et de lui déléguer une autorité dont il était incapable de faire un bon usage.
Mistress Herbert était pauvre; elle avait trois enfants dont elle était le seul soutien, et désirait vivement s’employer d’une manière profitable: elle accepta donc avec joie la proposition que M. Vaughan lui fit sans retard, et qu’il accompagna d’offres pécuniaires extrêmement généreuses. C’est ainsi que Mabel était devenue l’élève de mistress Herbert, comme nous l’avons vu dans le chapitre précé dent.
Nous ne parlerons pas des avantages qui résultèrent de cet événement pour la famille de la veuve. Non-seulement l’arrivée de Mabel réveilla l’espérance chez inistress Herbert et soutint son courage, mais encore elle lui donna l’idée de fonder un pensionnat qui ne tarda pas à prospérer et longtemps après, lorsque, ayant acquis un revenu qui lui permit de se reposer, l’institutrice vit avec joie ses enfants réussir à leur tour, elle ne manqua jamais de rattacher son bonheur à l’époque où Mabel était entrée dans sa maison. Souvent ainsi les bontés de la Providence se cormbinent entre elles, et ses plans ont toujours une portée qui dépasse nos prévisions; mais c’est de leur influence sur Mabel que désormais nous devons nous occuper.
Elle resta dix ans auprès de mistress Herbert, passant la plupart de ses vacances dans cette maison qui était pour elle l’intérieur le plus heureux qu’elle eût jamais connu; elle ne revint qu’une fois à New-York pendant ces dix années: ce fut à l’occasion du mariage de sa sœur avec un riche banquier; mariage qui eut lieu à l’époque où Mabel était encore enfant. La maison de M. Vaughan était louée; et la noce s’était faite chez mistress Vannecker, parente éloignée du côté maternel, qui avait été flattée de chaperonner Louise dans le monde, et qui se vantait maintenant d’être l’auteur de son mariage.
Toute la famille se trouvait rassemblée pour participer aux fêtes nuptiales, dont Mabel profita avec ardeur, et qu’elle se rappela dans la suite comme un rêve brillant nlutôt que comme une réalité. A l’exception de cette circonstance, elle ne quitta jamais la pension que pour aller faire une visite annuelle à sa grand’mère, qui demeurait à une journée de l’endroit qu’habitait son institutrice; cette visite durait plus ou moins longtemps, suivant l’état de la santé de la vieille dame ou la convenance de miss Sabiah, la sœur du père de Mabel, qui vivait avec sa mère et qui en dirigeait le ménage. Toutefois, quelle que fût la durée de ces absences, qui, pour une cause ou pour une autre, n’étaient jamais bien longues, la jeune fille retrouvait toujours avec bonheur sa maîtresse chérie et ses compagnes bien-aimées, qui de leur côté lui faisaient un acceuil chaleureux, car Mabel était la joie et la vie de la maison
Au milieu d’un air pur et sous la direction judicieuse de l’une des femmes les plus éclairées et les meilleures qu’on ait jamais connues, Mabel développa rapidement ces facultés puissantes qui avaient trouvé dans sa première enfance peu de moyens d’expansion.
Mistress Herbert était pieuse et n’épargna aucun effort pour donner à son élève la connaissance et l’amour de la vertu. Douée d’un jugement très-sain et d’une intelligence profondément cultivée, elle s’attacha surtout à guider l’esprit de son élève, à le fortifier et à l’enrichir de trésors impérissables. Elle possédait en outre ces qualités gracieuses qui font le charme de la vie et le bonheur du foyer domestique; et son exemple encourageait les jeunes filles qui vivaient auprès d’elle à cultiver toutes les qualités et toutes les grâces de leur sexe. Femme de ménage accomplie, s’entendant à merveille à conduire une maison, connaissant tous les genres d’ouvrages à l’aiguille, pliée au travail et à l’économie par de longues années de pratique, elle faisait participer ses élèves aux bénéfices de son expérience; et chacune d’elles y acquit, à un degré plus ou moins grand, ces qualités indispensables.
Après avoir passé dix ans dans cet intérieur à la fois simple et bien ordonné, où se joignait à l’enseignement le. plus élevé l’étude des devoirs les plus humbles, Mabel possédait un fond de connaissances sérieuses, d’excellents principes, un caractère enjoué et l’habitude du travail. Le développement de ses qualités physiques ne le cédait en rien à celui de son intelligence; le grand air, l’exercice, une nourriture saine, avaient fortifié son corps, tandis qu’elle avait grandi chaque année en grâce et en beauté; si bien que mistress Herbert contemplait avec une joie mêlée d’orgueil cette belle fleur qui s’était épanouie sous ses yeux.
Lorsque, à l’âge de huit ans, Mabel lui avait été confiée, c’était une enfant timide, aux manières brusques, au langage peu aimable, et complétement étrangère à un travail quelconque. Dix ans plus tard, ce n’était pas seulement une ravissante personne, instruite, spirituelle et d’un caractère affectueux; à ces brillantes qualités elle joignait encore une franchise, une cordialité de manières qui, prenant leur source dans un cœur ardent et loyal, lui avaient attiré l’amour de ses compagnes.
Toutefois, mistress Herbert n’était pas infaillible, et Mabel n’était pas sans faiblesses. L’excellente femme avait, il est vrai, travaillé de tout son pouvoir à rendre meilleure celle qui, avec ses propres enfants, était le principal objet de ses prières et de ses efforts; elle était arrivée sans aucun doute à un résultat dont elle pouvait être fière: mais il y avait chez Mabel de ces défauts que le temps et la vigilance n’avaient pu néanmoins déraciner; défauts dont mistress Herbert soupçonnait à peine l’étendue, et que les circonstances avaient développés en dépit de tous ses soins. La popularité même dont Mabel jouissait au milieu de ses compagnes avait été pour elle un danger. Elle n’avait pas su échapper aux influences pernicieuses de certains caractères avec lesquels elle s’était trouvée journellement en contact, surtout pendant les dernières années, où le nombre des élèves de mistress Herbert s’était considérablement accru.
Cependant mistress Herbert avait trop de sens et connaissait trop bien la perversité du cœur humain pour croire que Mabel était désormais à l’abri de la tentation et à l’épreuve des assauts de l’esprit du mal. Aussi, lorsque M. Vaughan rappela sa fille auprès de lui, afin de la placer à la tête de sa maison et de lui faire goûter les plaisirs de la ville, l’excellente femme trembla-t-elle en pensant aux dangers qui attendaient son élève au milieu d’un monde où elle n’aurait plus personne pour la guider et la soutenir.
Il n’était pas nécessaire en effet d’être prophète pour prévoir à quel péril Mabel allait être exposée. Déjà mistress Herbert avait observé avec quel orgueil M. Vaughan contemplait la beauté croissante de sa fille; et plus d’une fois elle avait cru devoir s’opposer à la prodigalité avec laquelle il satisfaisaitles moindres caprices de la charmante enfant; elle connaissait la société légère où mistress Yaughan avait dissipé sa jeunesse, où Louise brillait dans tout l’éclat du triomphe, et où il était sûr que Mabel serait follement encensée.
Elle savait que dans le monde on n’épargnerait rien pour exalter l’orgueil de la jeune fille et pour l’enivrer d’elle-même; et c’est là ce qui la faisait trembler pour la pureté du cœur de son élève et pour la droiture et le désintéressement de sa conduite.
Elle craignait qu’aux jours d’épreuve, lorsque le devoir serait d’un côté et le plaisir de l’autre, Mabel ne succom bât dans la lutte; elle avait peur que l’égoïsme, la vanité, l’amour du monde, ne finissent par triompher des vertus chrétiennes qu’elle avait mis tant de soin à développer dans le cœur de la jeune fille; et ne pouvant plus désormais la protéger que par ses prières, elle lui donna pour égide ce précepte si simple et néanmoins si efficace, ce précepte de l’amour chrétien, charme puissant qui triomphe de l’esprit du mal et qui est l’arme la plus sûre de la femme, soit qu’elle veuille combattre ou simplement se défendre.
Mistress Herbert ne revit plus la jeune fille: non pas qu’elle fût arrachée avant l’heure aux devoirs qu’elle remplissait ici-bas; mais elles suivaient chacune un sentier opposé. Plus d’une fois Mabel sentit qu’elle serait heureuse de recourir à cette amie éprouvée et de lui demander l’appui de ses conseils et de sa tendresse; mille choses s’y opposaient toujours. De nouveaux intérêts, complétement étrangers à mistress Herbert, absorbaient la vie de Mabel; et ce ne fut qu’à de longs intervalles que, même par écrit, elle put confier à l’amie de son enfance les inquiétudes et les douleurs secrètes qui oppressaient son cœur.
Mais il existait entre ces deux âmes un lien spirituel dont le temps et l’adversité ne firent qu’augmenter la force, et qui consistait dans les dernières paroles que mistress Herbert avait dites à Mabel; paroles suprêmes dont le souvenir, étouffé pendant quelques années, se réveilla peu à peu, d’abord comme un faible murmure, qui, grandissant tout à coup, devint la voix entrainante qui la conduisit à la victoire.
CHAPITRE III.
Table des matières
Les émotions que Mabel éprouva en disant adieu à la demeure de mistress Herbert furent un mélange de peine et de plaisir, suivant la nature des pensées qui agitaient son esprit: tristes lorsqu’elle songeait au passé, joyeuses lorsqu’elle envisageait l’avenir. Certes, si elle avait pu prévoir combien de temps s’écoulerait avant qu’elle remît le pied dans cet endroit que des milliers de souvenirs lui rendaient si cher; si elle avait pu se figurer combien les années changeraient les personnes qu’elle laissait derrière elle, combien elles la changeraient elle-même, l’espérance aurait tu son doux murmure, et le regret aurait seul préoccupé son cœur; mais, naturellement confiante, elle oubliait, en projetant des parties de campagne qui la ramèneraient chez mistress Herbert, et en pensant aux vacances qui permettraient à la veuveet à sa famille de venir la voir, que leur séparation était définitive.
Le moment du départ fut néanmoins une rude épreuve pour sa nature affectueuse. Les collines que franchissait la route lui cachaient depuis longtemps la pointe du clocher de la paroisse, qu’elle croyait toujours voir ses compagnes groupées sur le seuil de la porte où elles s’étaient rassemblées pour lui dire un adieu plein de tristesse. Mais, bien qu’elle fit en un jour ce voyage qui en prend deux ordinairement, elle eut tout le temps nécessaire pour surmonter son chagrin avant d’arriver à New-York; et, bien longtemps avant qu’elle aperçût la ville, son imagination lui retraçait pour la centième fois les plaisirs qui l’attendaient dans sa nouvelle demeure.
Elle se figurait la réception que lui ferait son père, qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps et qu’elle ne connaissait que par de courtes visites ayant parfois entre elles des années d’intervalle. Tous ses souvenirs à cet égard se bornaient à lui représenter un gentleman de grande taille, à cheveux gris, qui, huit ou dix fois depuis qu’elle était en pension, l’avait fait demander au parloir de mistress Herbert; circonstance qui s’associait dans sa mémoire à un jour de congé, à un présent de grande valeur, et à une promenade en voiture jusqu’à la station du chemin de fer, où elle accompagnait le gentleman au moment de son départ.
Elle ne doutait pas qu’il ne fût le meilleur et le plus indulgent de tous les hommes, car elle n’avait point d’exemple qu’il lui eût refusé quelque chose; sa montre d’or, ses bagues ornées de pierres précieuses, sa garde-robe amplement fournie, la somme importante qui lui était allouée pour ses menus plaisirs, lui avaient prouvé depuis longtemps combien il était généreux. Elle savait fort bien aussi, malgré le silence qu’il gardait à cet égard, qu’il suivait avec autant d’amour que d’orgueil le développement de son intelligence et de sa beauté, et qu’il se réjouissait à chacune des grâces nouvelles qu’il découvrait chez sa fille. Toutefois, les rapports qu’elle avait avec lui manquaient de cette familiarité qui produit la confiance. Totalement étrangère à ses habitudes et à sa manière de voir, elle éprouvait une certaine contrainte en présence de son père. Il était encore plus difficile de juger du caractère de M. Vaughan par ses lettres que par ses visites; bref, il inspirait plutôt à Mabel le respect et la reconnaissance que l’on a pour un tuteur rempli de sollicitude, que l’amour plein d’abandon qui existe ordinairement entre le père et la fille.
Elle sentait néanmoins que cette réserve n’était pas naturelle; et, aujourd’hui que la maison de son père allait devenir la sienne, son imagination lui disait qu’en la pressant sur son cœur, M. Vaughan renverserait la barrière qui les séparait tous les deux.
Elle connaissait encore moins sa sœur aînée, mistress Leroy, qu’elle n’avait vue que deux fois depuis le mariage de celle-ci, et quelques heures seulement. Un jour elle avait été informée, par un billet écrit à la hâte, qu’une société dont faisaient partie M. et Mme Leroy voyageait dans les environs du pensionnat, et dînerait le jour suivant à la ville voisine, où elle était priée de venir les voir. C’était huit ou dix mois après le mariage, de Louise; Mabel, encore enfant, obtint de mistress Herbert la permission de se rendre à cette invitation, et revint émerveillée de l’extrême beauté de sa sœur. Cette impression fut loin d’être affaiblie parla visite que Louise fit en grande toilette à Mabel quelques années après, un jour que M. Vaughan était venu voir sa fille; visite qui exalta encore l’enthousiasme de la jeune pensionnaire pour les charmes de mistress Leroy, et qui fit sur ses compagnes une impression non moins vive. Il en résulta qu’aux yeux de Mabel des relations intimes et quotidiennes avec une femme aussi distinguée étaient à la fois un honneur et une source de félicité.
Elle n’oubliait pas, dans l’accueil joyeux et tendre qu’elle rêvait à son arrivée, de donner l’un des premiers rôles à ses neveux; deux beaux petits anges qu’elle n’avait jamais vus et qu’elle adorait d’avance. Aimante par nature, passionnée pour les enfants, et possédant au plus haut degré les qualités qui les attirent, ce n’était pas l’un des moindres bonheurs que lui représentait son imagination que de se figurer ces petits êtres accourant pour embrasser leur tante, car elle ne doutait pas qu’on ne leur eût appris à la chérir.
Mais, bien que son père, sa sœur et ses neveux figurassent dans le tableau qu’elle se formait de sa vie future, pas un d’eux n’y occupait le premier plan; rien dans sa mémoire ne les rattachait au passé, et, quelle que fût l’espérance qu’elle fondât sur ces êtres qui devaient occuper une si grande place dans sa vie, aucune des pensées qu’ils lui inspiraient n’éveillait dans son cœur un de ces souvenirs attendris qui sont l’écho du foyer paternel. A vrai dire, ils lui étaient plus ou moins étrangers, et les conjectures qu’elle formait à leur égard, quelque agréables qu’elle fussent, étaient nécessairement confuses.
Mais il y avait dans sa famille une personne qu’il suffisait de nommer devant Mabel pour qu’elle songeât au bonheur et ne se sentît plus isolée; un être qu’elle connaissait depuis le berceau et qui avait toujours partagé ses joies et ses chagrins, qui avait été le compagnon de son enfance et le confident de sa jeunesse. L’affection respectueuse qu’elle avait pour son père, l’admiration que lui inspirait sa sœur, étaient pour elle des sentiments nouveaux; mais, aussi loin que remontât sa mémoire, il lui était impossible de se rappeler une époque où elle n’avait pas aimé son frère. A lui se rattachaient tous les souvenirs de ce premier âge où, délaissés par le reste de la famille, ils se tenaient lieu de tout l’un à l’autre. Mabel avait oublié depuis longtemps l’indifférence de sa mère et de sa sœur, et les salons brillants d’où sa vivacité l’avait toujours fait bannir. Mais la chambre d’enfants était restée dans sa mémoire; cette chambre où elle jouait autrefois avec Henry, où ils avaient partagé leurs espérances enfantines, et pleuré ensemble sur leurs désappointements communs. Leur affection d’ailleurs ne reposait pas seulement sur ces tendres souvenirs; tandis que l’absence avait complètement séparé les autres membres de la famille, Henry et Mabel avaient passé tous les ans plusieurs semaines ensemble. Non-seulement Henry ne manquait pas de faire coïncider sa visite à sa grand’mère avec celle de Mabel, mais encore il allait s’établir pendant tout le temps des vacances, sinon chez mistress Herbert, du moins dans le voisinage, regardant comme sienne la maison qui abritait sa sœur. Il ne l’avait pas vue, il est vrai, pendant les deux ans qu’il avait passés à West-Point1; mais Mabel avait été dédommagée de cette longue séparation par le bonheur qu’elle avait eu à revoir le jeune cadet en uniforme, et par la joie mêlée d’orgueil que lui avaient causée les éloges chuchotés par ses compagnes à propos du charmant officier.
Lorsqu’ensuite, quelques mois après, Henry fut chassé de l’École militaire pour avoir pris part à une folle équipée, Mabel admit complétement ses excuses, demeura persuadée qu’il était victime de la plus odieuse injustice, et ne l’en aima que davantage.
Après cette escapade, M. Vaughan avait envoyé son fils passer deux ans dans une université d’Allemagne, et lui avait permis ensuite de visiter l’Europe, visite qui s’était prolongée au delà des intentions du père, et qui venait de se terminer par le retour imprévu du jeune homme.
Cette absence avait encore augmenté dans le cœur de Mabel l’intérêt qu’elle portait à son frère; elle avait entretenu avec lui une correspondance suivie, qui ne se bornait pas à la simple relation des faits, mais qu’alimentaient l’échange des idées et l’épanchement continuel d’une tendresse partagée.
Il n’y avait pas un coin de l’ancien monde où son frère eût mis le pied que l’esprit de Mabel n’eût visité avec Henry; pas une ville, pas une rivière ou une montagne dont elle n’eût gardé le souvenir comme ayant inspiré au voyageur quelque récit animé, quelque réminiscence historique ou quelque rêve de gloire; pas un des compagnons du jeune homme qu’elle n’eût en grande estime, par cela seul qu’il avait été l’ami ou le camarade de son frère.
Ils s’étaient donc toujours aimés depuis leur enfance, et chaque année avait resserré les liens qui les unissaient étroitement. Isolés en quelque sorte du reste de la famille, ils avaient reporté l’un sur l’autre toute la puissance de leurs facultés aimantes; et, quelle que fût l’affection que Mabel accordât à ses autres parents, elle sentait, en approchant de la maison de son père, que la présence d’Henry était la seule chose qui fît pour elle de cette demeure le foyer de la famille.
La nouvelle de l’arrivée d’Henry lui avait été annoncée par la lettre où son père la rappelait à New-York; c’était même à cette occasion qu’il la faisait revenir, afin de présider les fêtes qui devaient célébrer le retour du jeune homme et réunir la famille si longtemps dispersée.
«Il m’est impossible, lui disait M. Vaughan, d’aller au-devant de toi comme je l’aurais désiré; mais Louise, les enfants et moi, nous serons là pour te recevoir; et ton frère est à bord du steamer qui était hier en vue d’Halifax, et qui arrivera demain matin au plus tard.»
Ce fut par une triste après-dînée d’automne que Mabel fit son entrée à New-York. Elle avait fait le voyage avec des amis de M. Vaughan qui avaient offert de la ramener; et, malheureusement pour l’accueil qu’elle avait rêvé si brillant et si doux, elle arrivait un jour plus tôt que son père ne l’attendait. Un esprit moins joyeux que le sien aurait été certainement assombri par l’aspect morne et glacé qu’avait la maison paternelle au moment où elle en franchit le seuil, par le silence profond qui régnait entre ses murs et par le froid cérémonial avec lequel un vieux domestique l’introduisit gravement dans cette demeure qui était la sienne. D’abord un peu interdite, elle regarda autour d’elle, pensant qu’elle avait pu se tromper de maison, surtout lorsque, en traversant le vestibule, elle entre vit une grande femme habillée de noir, qui franchissait furtivement le palier du premier étage, comme une personne qui désire échapper à une visite.
«C’est bien ici que demeure mon père, M. Vaughan? demanda Mabel au domestique.
–Certainement, miss, répondit celui-ci; maison ne vous attendait que demain dans la soirée.»
Une jeune et jolie femme de chambre vint alors offrir ses services à sa nouvelle maîtresse; et la grande femme vêtue de noir, qui s’était penchée au-dessus de la rampe pour écouter les paroles qu’on échangeait en bas, commença à descendre lentement l’escalier. Mabel leva les yeux, et, à sa grande surprise, elle reconnut sa tante Sabiah, la dernière personne qu’elle s’attendît à rencontrer. Enchantée néanmoins de retrouver une figure de connaissance, elle courut au-devant de la vieille fille, et l’embrassa plus chaleureusement qu’à l’ordinaire, en s’écriant de tout son cœur: «Chère tante Sabiah! que je suis heureuse de vous voir!»
Miss Vaughan répondit à sa nièce, en faisant un effort sur elle-même, car elle n’était pas accoutumée à de pareilles démonstrations d’amitié; et d’une main tremblante elle rajusta son col noir, que Mabel, dans sa joie, avait quelque peu dérangé. Toutefois, malgré la réserve de ses manières, il était facile de découvrir sur les traits de la vieille miss tous les symptômes d’une satisfaction évidente. Mabel, qui savait que le tremblement nerveux dont miss Sabiah était saisie résultait d’une émotion agréable, prit sa tante par la main et lui fit remonter l’escalier, précédée de la femme de chambre, qui la conduisit à l’appartement qu’elle devait occuper.
«Mais où sont-ils donc, où est Henry? demanda la jeune fille avec vivacité, lorsqu’elle eut enfin persuadé à sa tante de s’asseoir dans sa chambre.
–On ne t’attendait que demain, mon enfant, répondit la vieille miss; Henry est allé avec d’autres jeunes gens faire une partie sur la rivière, et ne reviendra que ce soir, probablement fort tard.
–Il est donc arrivé? a-t-il fait bon voyage? est-il en bonne santé?
–Oui, très-bonne; mais il est tellement changé qu’on le reconnaît à peine.
–Oh! que j’ai envie de le voir!» s’écria Mabel, dont les questions roulèrent ensuite sur les autres membres de la famille. Tout le monde était dehors, et M. Vaughan ne devait pas rentrer avant le dîner, c’est-à-dire avant six heures. Mabel, après être arrivée non sans peine à calmer son exaltation, résolut, pour tuer le temps, de faire une toilette que d’ailleurs la poussière et la fumée du voyage avaient rendue indispensable. Elle exigea toutefois que sa tante restât auprès d’elle et voulût bien satisfaire sa curiosité relativement à mille choses qu’elle désirait savoir.
Et d’abord elle était fort étonnée de trouver miss Vaughan chez son père: comment se faisait-il qu’on ne lui eût pas dit un mot de la présence de sa tante? A cette question, miss Sabiah répondit qu’elle était arrivée le jour précédent et qu’elle avait été occupée toute la matinée à défaire ses malles dans une petite pièce du second étage, qui, se trouvant à l’écart, lui avait semblé préférable à la chambre qu on lui avait destinée. Depuis un an que sa mère était morte, Sabiah s’était mise en pension dans une famille de son village, et venait aujourd’hui passer quelques mois chez son frère, sur l’invitation spéciale que lui en avait faite celui-ci. Elle parut profondément– blessée de ce qu’on n’avait pas jugé ce fait assez important pour le communiquer à sa nièce. La pauvre fille, hélas! aurait dû être habituée à l’indifférence et à l’oubli des autres; mais tout ce qu’elle avait souffert à cet égard ne l’avait rendue qu’un peu plus susceptible; son air mécontent et le véritable malaise qu’elle ressentait ne contribuaient pas à égayer la maison, et sa présence répandait autour de Mabel un voile plus épais que celui dont l’approche de la nuit assombrissait la chambre. Le cœur de la jeune fille comprit bientôt la situation d’esprit de sa pauvre tante; et, quoique désappointée elle-même par l’absence de son frère et de son père, elle fit un effort pour repousser les tristes pressentiments qui l’assiégeaient, et pour consoler une parente qu’en définitive elle avait grand plaisir à retrouver dans sa famille. Elle se dépêcha de terminer sa toilette, et proposa à miss Sabiah de venir avec elle visiter la maison, qu’elle brûlait d’envie de connaître. Tout y était nouveau pour Mabel; M. Vaughan avait depuis peu fait réparer, agrandir, transformer tout l’intérieur de son hôtel. La dimension des anciennes pièces avait été changée aussi bien que leur destination primitive, et la chambre d’enfants, où Mabel croyait pouvoir se rendre les yeux fermés, était remplacée par une pièce octogone éclairée par le haut et destinée évidemment à faire un atelier de peinture. Miss Sabiah, encore plus étrangère que sa nièce au luxe qu’elle rencontrait partout dans cette maison, et qui, en face de tant d’éclat et de richesse, était frappée d’une sorte d’anxiété respectueuse, éprouvait un certain soulagement à voir de quel pas léger et facile Mabel foulait ces tapis moelleux; avec quel air d’aisance elle traversait toutes ces pièces magnifiquement meublées, relevait les stores, écartait les rideaux, changeait de place des ornements fragiles que la pauvre créature osait à peine regarder. L’ombre et le silence paraissaient fuir devant la jeune fille, et le poids qui pesait sur le cœur de miss Sabiah se dissipant enfin, celle-ci ne put s’empêcher d’exprimer le bien-être qu’elle éprouvait: Je suis contente, lui dit-elle, que tu sois venue pour apprécier toutes ces belles choses. Tout cela est certainement superbe; mais jusqu’à présent ces beaux meubles, ces riches tentures, me semblaient ennuyeux à voir; j’imagine que mon frère partage cette opinion, car il se tient toujours dans la bibliothèque, et il me disait hier qu’il ne s’était pas assis une seule fois dans le salon depuis qu’on l’avait remeublé. Quant à Henry, il a toujours été dehors depuis mon arrivée; son père lui a demandé ce matin, à déjeuner, comment il trouvait la maison; j’ai été très-choquée de la réponse qu’il lui a faite, bien qu’à vrai dire elle ne m’ait pas surprise.
–Qu’a-t-il donc répondu? demanda Mabel.
–Qu’elle lui paraissait aussi bien que pouvait l’être une vieille tombe admirablement restaurée. Mon frère s’est mis à rire et lui a dit: «Sois tranquille, lorsque Ma«bel va être ici, elle agira de façon à égayer tout cela.»
M. Vaughan avait été bon prophète. Déjà, sous l’influence magique de la jeune fille, sa lugubre maison prenait cet air de vie et de gaieté que la jeunesse et l’élégance savent répandre autour d’elles. Des éclats de rire pleins de fraîcheur et d’abandon retentissaient dans les vastes pièces, et les traits rigides de miss Sabiah, perdant peu à peu leur roideur habituelle, commençaient à sourire et à refléter quelque chose de l’animation qui étincelait dans le regard de Mabel. Les serviteurs, aux sons joyeux de la voix argentine de la jeune fille, semblaient s’inspirer de sa présence; la femme de chambre glissait d’un pas plus libre dans les corridors, et, le cœur plus léger, expédiait la besogne qu’elle avait à finir. Jusqu’au vieux domestique à l’air grave et solennel, qui, en prenant l’argenterie dans le buffet pour la mettre sur la table, se surprit à fredonner le vieil air qu’il n’avait pas entendu depuis l’époque de son enfance.
Il n’est pas de clarté aussi vivifiante que celle qui rayonne d’un cœur plein de jeunesse et de gaieté.
«Allons, tante Sabiah, écoutez votre romance favorite, s’écria Mabel en ouvrant le grand piano qui garnissait l’un des côtés du salon, personne ne sait comme vous apprécier mon talent.»
Et la jeune fille se prit à dire un air simple qu’elle avait trouvé jadis dans un cahier de musique appartenant à sa grand’mère, et qu’elle avait souvent répété en s’accompagnant sur l’épinette de l’aïeule, dans le seul but de plaire à sa vieille tante. Pour Mabel, chanter était aussi naturel que de rire, et il n’y avait rien de bien étonnant à ce qu’elle eût choisi la romance favorite de son unique auditeur. Cet appel à la sensibilité de miss Sabiah n’en fut pas moins irrésistible, et, si l’instant d’avant les saillies pleines de verve qui s’échappaient de la bouche de sa nièce avaient fait naître un sourire sur ses lèvres pâlies, cette légère attention amena au bord de sa paupière une larme qu’elle essuya bien vite et que personne ne put voir. Quelle merveilleuse puissance avait donc cette jeune fille pour faire jaillir ainsi les sourires et les larmes du fond de ce cœur flétri, qui paraissait fermé depuis si longtemps à toute émotion vive?
Mabel, sans se douter de l’effet produit par sa romance, en avait à peine chanté quelques phrases, lorsqu’elle bondit en s’écriant: «J’entends la voix de mon père!» L’instant d’après, elle était au bas de l’escalier. M. Vaughan n’était pas dans le vestibule, mais on l’entendait parler dans la bibliothèque, dont la porte se trouvait précisément ouverte. Un mot plein de tendresse s’échappa des lèvres de Mabel, qui, au moment de franchir le seuil de la bibliothèque, fut arrêtée par la vue d’un étranger qui se tenait près de la cheminée, tandis que M. Vaughan ouvrait un secré< taire à l’autre extrémité de la pièce. Celui-ci, en entendant la voix de Mabel, se retourna immédiatement, et jetant sur la table un rouleau de papiers qu’il venait de prendre dans un tiroir, il s’avança vers sa fille d’un air surpris, releva ses lunettes comme pour s’assurer qu’il n’était pas le jouet d’une illusion, et s’écria en lui tendant la main:
«C’est toi, mon enfant? est-il possible! mais d’où viens-tu?»
Mabel ne répondit que par un sourire, et lut immédiatement sur la figure de son père l’embarras qu’il éprouvait tout à coup en se rappelant la présence d’un tiers, que le premier moment de surprise lui avait fait oublier. Elle-même partageait cet embarras, car M. Vaughan ne lui avait pas présenté l’étranger, qui semblait être un agent d’affaires, et qui étudiait avec attention les plans et les cartes qu’il avait déroulés sur la table.
«Vous êtes occupé, je retourne auprès de ma tante, dit Mabel à demi-voix en s’adressant à son père.
M. Vaughan, retenant toujours la main de sa fille entre les siennes, lança un regard du côté de l’étranger; celui-ci, qui remuait les papiers avec précipitation et semblait être pressé, adressa tout à coup au riche négociant une question relative à la valeur d’un certain domaine; et, tandis que son père se retournait pour répondre, Mabel s’esquiva sans bruit et rencontra sa tante, qui s’était enfin décidée à venir la rejoindre.
«Mon père est occupé, dit Mabel, retournons au piano et finissons la romance.»
La romance terminée, Mabel, qui s’arrêtait souvent pour écouter si l’étranger ne s’en allait pas, et qui avait chanté successivement plusieurs chansonnettes, déclara enfin que ce monsieur était parti, et persuada à sa tante de revenir avec elle dans la bibliothèque; mais cette fois elle eut encore le chagrin de se trouver importune: les plans étaien toujours étendus sur la table, et son père les examinait soigneusement avec une autre personne dont Mabel ne voyait pas le visage, et qu’elle prit d’abord pour l’individu qu’elle croyait avoir entendu sortir quelques instants avant. C’était M. Leroy, son beau-frère, qui, se retournant vers elle, lui ad-ressa quelques paroles cordiales, bien que d’un air préoccupé; si préoccupé même qu’il ne s’aperçut de la présence de miss Sabiah que lorsque M. Vaughan lui eut présenté deux fois la vieille fille, en lui disant que c’était sa sœur, et qu’il ne vit pas la roideur glaciale avec laquelle la pauvre miss lui rendit son salut indifférent. Il paraissait agité, mal à son aise, et désirait évidemment reprendre la conversation qu’il avait avec son beau-père avant l’arrivée de Mabel, conversation qui paraissait avoir pour M. Vaughan un intérêt au moins égal.
Celui-ci pourtant refusa de continuer à s’occuper d’affaires, à la grande joie de Mabel, qui commençait à voir d’un œil jaloux ces maudits papiers se placer entre elle et son père et lui dérober l’attention qu’elle voulait attirer.
«Assez pour aujourd’hui, Leroy, dit enfin M. Vaughan, qui ôta ses lunettes; Mabel vient d’arriver, je l’ai à peine entrevue; j’aurai demain tout le temps nécessaire, et nous prendrons un parti définitif. Quant à ces fonds d’Orient. . . . » Suivirent quelques paroles à voix basse auxquelles M. Leroy répondit par un signe affirmatif, après quoi il prit son chapeau et se disposa à partir.
Mabel lui demanda comment allait sa sœur.
«Elle est probablement en train de se faire coiffer, répondit-il; je crois me rappeler qu’elle va ce soir au bal de mistress D.»
Mabel exprima l’espoir d’embrasser Louise le lendemain, si toutefois celle-ci n’était pas trop fatiguée; et M. Leroy, ayant refusé l’invitation à dîner qui lui était adressée, prit congé de son beau-père.
M. Vaughan rassembla les papiers qui se trouvaient sur la table, les replaça dans le tiroir, dont il mit la clef dans sa poche; et cette opération terminée, son visage prit un air satisfait qui semblait dire: «Me voilà enfin délivré des affaires; je puis maintenant jouir en toute liberté de la société de ma fille.» Il était naturellement peu causeur, et Mabel avait remarqué plus d’une fois que son père était incapable de soutenir une conversation brillante; il appar tenait à cette classe nombreuse d’individus qui ne s’épanchent que dans l’intimité, et qui ne jouissent de tous leurs avantages que dans le cercle restreint de la famille. Il avait en outre maintes questions à faire à Mabel sur son voyage, sur les personnes qui l’avaient accompagnée, sur l’heure à laquelle elle était arrivée; et lorsque, approchant son fauteuil de la cheminée, il jeta sur sa fille un coup d’œil plein de tendresse, elle comprit qu’elle pouvait lui répondre avec l’abandon et la familiarité d’un enfant préféré. Peu à peu elle entraîna sa tante à se mêler à la conversation, qui ne tarda pas à s’animer; et ce petit groupe, réuni depuis quelques instants à peine, eut bientôt l’air d’être formé par des gens qu’une longue habitude de vivre ensemble rapprochait naturellement.
Il était impossible de se méprendre sur l’air de satisfaction mêlée d’orgueil avec lequel M. Vaughan présida le repas du soir. Il réalisait enfin le rêve de toute sa vie; il jouissait du confort, de la liberté, de la tranquillité pleine de charme du foyer domestique, que l’âge lui avait rend us de plus en plus désirables. Le calme et la dignité de ses manières ne parvenaient pas à dissimuler l’émotion qui lui prouvait une fois de plus qu’il était né pour les joies de la famille; son affection fraternelle s’apercevait facilement sous la stricte politesse qu’il gardait envers sa sœur; et, bien qu’il appuyât avec un plaisir non équivoque sur les mots de «ma fille,» ses yeux, en se reposant sur Mabel, révélaient plus d’amour que ses lèvres ne pouvaient en exprimer.
La joie qui se répandit sur les traits de miss Sabiah ne fut pas moins évidente lorsque Mabel insista pour lui faire prendre à table la place d’honneur vis-à-vis de M. Vaughan. La pauvre miss, dans son humilité, avait cru devoir la céder à sa nièce; et la déférence avec laquelle celle-ci reconnaissait les droits de sa tante flattait l’orgueil ombrageux de la vieille fille, et répandait un baume consolateur sur les blessures nombreuses que son amour-propre avait reçues dans le passé.
La présence d’Henry était la seule chose qui manquât au bonheur du petit cercle.
«Ne l’attends pas, Mabel, lui dit son père en se préparant à sortir; ni moi non plus, continua-t-il; j’ai un rendez-vous à neuf heures, et je rentrerai probablement fort tard; tu dois être fatiguée, chère enfant; demain tu auras beaucoup à faire; Louise viendra te prendre pour courir les magasins, et je ne doute pas qu’Henry n’ait une foule de projets.»
Livrées de nouveau à elles-mêmes, la tante et la nièce retournèrent dans la bibliothèque, où elles s’installèrent auprès d’un bon feu. Mabel prit une chaise basse et, venant s’asseoir à côté de sa tante, elle la pria de lui parler de son voyage, dont elle ignorait les détails.
Miss Sabiah, enchantée de pouvoir raconter les mésaventures qui lui étaient arrivées le jour précédent, commença la narration qui lui était demandée, et trouva dans Mabel un auditeur attentif.
Profitons des instants que miss Sabiah consacre au récit de ses voyages pour jeter un coup d’œil sur l’histoire de sa vie.
La vie d’une vieille fille! un désert, une page blanche pour l’esprit superficiel, distrait ou insouciant. Mais l’initié qui examine avec soin le passé d’une vieille fille, qui regarde son présent et qui envisage son avenir, ne peut-il pas y découvrir tout un drame poignant, où le conflit des devoirs et des affections profondes s’agite dans le vide, où le souci du lendemain s’unit à la tristesse des souvenirs, et dont l’action est cachée au fond d’un cœur silencieux et brisé?
Sabiah était la plus jeune des trois enfants d’un estimable négociant bien posé dans sa petite ville, et qui, pendant ses dernières années, avait été directeur de la banque de son canton. La mère de la pauvre miss, femme de ménage remarquable, avait un caractère impérieux et des vues ambitieuses qui furent à peu près satisfaites lorsqu’elle vit son fils réussir dans ses entreprises, et qu’elle eut marié sa fille aînée à un riche propriétaire du voisinage. Quant à Sabiah, elle était jeune à cette époque, et mistress Vaughan disait parfois à ses voisins: «Maintenant que John fait d’excellentes affaires et que Mar guerite est si bien établie, je suis parfaitement tranquille sur le sort de mes enfants. Je ne tiens pas du tout à ce que Sabiah se marie, et, si plus tard elle doit en arriver là, nous avons le temps de veiller à ce qu’elle fasse un mariage aussi avantageux que sa sœur.»
Malheureusement il existait un obstacle insurmontable à ce que Sabiah fît jamais ce que sa mère appelait un mariage avantageux. Tandis que mistress Vaughan était absorbée par l’établissement de son fils et de sa fille aînée, Sabiah avait donné son cœur à un jeune homme dont l’unique défaut était la pauvreté. C’était le fils d’un malheureux fermier, un garçon instruit, qui aspirait au saint ministère; et Sabiah, en rêvant de devenir la femme d’un ecclésiastique, ne croyait pas faire injure à la dignité de sa famille. Aussi lorsque, prenant sa mère pour confidente, la pauvre enfant lui avoua son amour, fut-elle surprise autant qu’attristée de la virulence des reproches qui accueillirent sa communication. Mistress Vaughan lui mit sous les yeux la fortune croissante de son frère, la position élevée de sa sœur, et lui demanda vertement si elle voulait apporter le déshonneur dans la maison de son père en s’unissant à une famille de mendiants. On la força de reconnaître qu’il faudrait des années avant qu’elle pût épouser l’indigne objet de ses vœux; et on finit par la contraindre à rompre un engagement que son père et sa mère ne ratifieraient jamais.
Sabiah était d’un caractère doux et timide; elle avait été habituée dès l’enfance à obéir aveuglément aux volontés de ses parents. Elle n’osa pas écouter la voix intérieure qui, dans cette circonstance, qualifiait leur conduite de tyrannie; et, après avoir persisté pendant quelques mois dans ce que sa famille appelait une folie opiniâtre, elle se soumit avec désespoir à la décision que ses parents avaient prise. Mais le chagrin qu’elle en conserva toute sa vie fut la preuve de l’étendue et de la profondeur du sacrifice.
Peu de temps après cette rupture, son amant quitta le village, entra dans le sacerdoce et prit une autre femme. Saabiah resta dans la maison paternelle, accomplissant sa tâche filiale avec patience, et luttant contre un regret qui devait durer jusqu’à sa mort.
Néanmoins le respect et l’obéissance qui l’avaient poussée à l’immolation d’elle-même ne se démentirent pas un instant, et lorsque son père fut atteint de l’affreuse maladie qui après plusieurs mois de souffrance le conduisit au tombeau, le visage pâle de Sabiah, son corps amaigri par l’inquiétude et les veilles, témoignèrent de son dévouement filial, que rien n’avait pu affaiblir.
Cette longue maladie avait porté un coup funeste aux affaires de M. Vaughan; et sa veuve et sa fille se trouvèrent à sa mort dépourvues de tous moyens d’existence, ne possédant plus que leur maison et quelques acres de terre improductive. «Elles n’en seront pas moins à leur aise, disaient tout haut les voisins; John fera une rente à sa mère, et Marguerite est riche." Et plus tard, lorsque la santé de Sabiah s’affaiblit avec l’âge, que ses cheveux grisonnèrent, et que son humeur devint aigre et morose, les commères du village répétaient à l’envi: «De quoi miss Vaughan peut-elle se plaindre? Elle a une bonne maison, une vie tranquille; rien ne lui manque. Ah! elle avait un mari qu’on ne peut jamais contenter, des enfants malades ou qui vous impatientent tout le long du jour ; si elle avait un train de maison comme lemien, une laiterie à soigner et le reste, on comprendrait qu’elle se fâchât de temps en temps et qu’elle parût plus vieille que de raison; mais telle qu’elle est, n’ayant personne qui la contrarie et pas la moindre peine, sa triste mine et se mauvaise humeur n’ont vraiment pas d’excuse,»
N’était-ce rien que ces dix années d’une insipide existence variée seulement par les soins minutieux, les économies puériles, les inquiétudes, les soucis qu’impose un faible revenu qu’il faut encore devoir à la générosité des autres? N’était-ce rien à supporter que les caprices de sa mère, dont l’humeur violente et impérieuse n’avait plus de frein depuis la mort de son mari? N’était-ce rien que de voir tous ses efforts passer inaperçus, tandis que la moin< dre omission lui était reprochée comme on l’eût fait à un en fant; de voir les présents faciles que son frère et sa sœur, fiers de leur fortune, faisaient avec ostentation, être accueillis avec une reconnaissance exagérée, tandis que le sacrifice de sa vie tout entière était reçu avec indifférence; enfin de n’entendre parler de soi et de son avenir que pour servir de contraste à la position brillante de ces enfanta privilégiés qui faisaient la joie et l’orgueil de leur mère?
Si encore, dans sa foi naïve et simple, ce cœur solitaire eût déposé sa douleur aux pieds de celui pour qui nulle souffrance n’est supportée en vain, toutes ces épreuves n’auraient pas eu le pouvoir de troubler la paix de son âme; mais si, dans son obéissance aveugle, Sabiah s’était privée de l’amour qui est la consolation et le charme de l’existence, si elle avait accepté sans murmure le sort qui lui était destiné, elle n’avait pas su y reconnaître la main du Père céleste qui l’attirait vers lui.
Était-ce donc une chose étrange que son cœur eût fini par se glacer? et pouvait-on s’étonner qu’après avoir été contrainte d’étouffer ses affections, sans cesse blessée dans son orgueil, froissée dans sa délicatesse, la pauvre créature fût devenue irascible, taciturne et défiante? Elle s’était abreuvée à une coupe trop amère pour que le fiel n’eût pas pénétré jusqu’à son cœur.
Et cependant la sensibilité n’était pas éteinte au fond de ce cœur aigri; la source de vie existait encore dans un coin de ce désert; source unique, mais profonde, et qui pouvait suffire à fertiliser cette nature stérile: car il y avait un être au monde pour qui Sabiah avait toujours éprouvé un tendre intérêt, et cette personne chérie était sa nièce Mabel.
Cette affection pour l’entant de son frère se liait étroitement chez la vieille fille au sentiment familial qui formait l’un des traits les plus frappants de sa nature, et que des années d’injustice n’avaient pu affaiblir. C’était parce que Mabel portait le nom de sa grand’mère Vaughan que tout d’abord elle avait eu des droits à l’amour de sa tante. Ce détail semblait la rattacher plus particulièrement aux Vaughan et l’éloigner de la famille fashionable de sa mère, pour qui Sabiah éprouvait une crainte respectueuse mêlée d’inimitié. En outre, la manière dont elle avait été élevée, son absence du toit paternel, qui avait dû laisser vacante sa tendresse filiale, permettaient à la pauvre tante d’espérer une plus grande part dans l’affection de sa nièce.
Cette partialité en faveur de Mabel s’était nécessairement accrue par les visites que la jeune pensionnaire avait faites chaque année à mistress Vaughan, et dont nous avons parlé plus haut. Elle était alors complétement abandonnée aux soins de sa tante et n’avait même pas d’autre société que celle de la vieille fille, depuis l’époque où Henry avait quitté le collége. Sabiah bénissait la peine qu’elle prenait pour sa nièce; c’était la seule œuvre d’amour qu’elle fît dans toute l’année; et la gaieté de l’enfant jetait sur son existence monotone un reflet luminenx dont elle gardait le souvenir.
Mabel de son côté appréciait les bontés de sa tante et répondait à sa tendresse. Elle se fatiguait bientôt, il est vrai, de la vie qu’elle menait chez sa grand’mère et attendait avec impatience le moment où elle retrouverait ses compagnes: car il faut avouer que la maison de mistress Vaughan offrait peu de distraction à une jeune fille; néanmoins, Sabiah avait acquis la certitude d’avoir une place dans le cœur de sa nièce. Mabel confirmait de plus en plus cette heureuse conviction par le plaisir croissant qu’elle paraissait trouver dans la société de la vieille miss, et par les expressions d’affectueuse gratitude qu’elle ne manquait pas de lui adresser dans chacune de ses lettres.
Mais elle ne savait pas combien ces paroles étaient douces au cœur de la vieille fille, combien ses lettres étaient relues avec bonheur. Elle ignorait avec quelle émotion ces trésors étaient recueillis et conservés; elle ne se doutait pas que le profond amour qu’elle inspirait à Sabiah était le seul sentiment vivace d’un cœur desséché qu’elle pouvait rappeler à la vie ou laisser complétement s’éteindre dans l’amertume et l’abandon.
Qu’elle était loin de penser à la responsabilité qui pesait sur sa tête! Et cependant, sans en avoir conscience, elle s’acquitte de la mission qui lui est dévolue, tandis qu’assise aux pieds de sa tante, les yeux fixés sur son visage, elle prête une oreille attentive aux mésaventures et aux alarmes que miss Sabiah lui raconte, et prouve par l’expression de ses traits, qu’éclaire la flamme du foyer, l’intérêt sincère qu’elle prend à la narration qu’elle écoute.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Deux ou trois heures s’étaient écoulées depuis le départ de M Vaughan; le dernier voyage de miss Sabiah avait été narré dans ses moindres détails et avait évoqué d’anciens souvenirs qui avaient été racontés avec la même complaisance; la vieille miss commençait à manifester de la fatigue. Mabel, qui n’éprouvait pas moins de lassitude, ne voulait pourtant pas "aller se coucher avant d’avoir vu son frère; mais prenant pitié de sa tante qu’elle soupçonnait d’avoir fait déjà deux ou trois sommes, elle lui proposa de demander si le gaz était allumé au premier étage et de monter ensuite dans leurs chambres, bien résolue, quant à elle, à revenir attendre Henry dans la bibliothèque. Cette proposition ayant été approuvée par miss Sabiah, Mabel s’était levée pour appeler un domestique, lorsqu’au même instant la sonnette de la rue se fit entendre. Des voix féminines entrecoupées d’éclats de rire résonnèrent bientôt dans l’antichambre; la porte s’ouvrit, et plusieurs femmes en toilette de bal se précipitèrent sans façon dans la bibliothèque, à la grande surprise de Mabel et au désappointement de sa tante, dont l’envie de dormir fut dissipée tout à coup par cette arrivée inattendue. L’étonnement de Mabel fut bientôt remplacé par une joie sincère, lorsqu’à la tête de ce groupe joyeux elle reconnut mistress Leroy, qui souriait de la confusion occasionnée par leur entrée bruyante, et qui lui adressa la parole d’une manière pleine de grâce et de tendresse. Après avoir souhaité la bienvenue à sa sœur, Louise se retourna du côté de sa tante qui se tenait dans toute sa roideur en face du divan, et dont elle toucha le bout des doigts avec indifférence, tout en regardant la toilette de la vieille fille d’un air quelque peu méprisant.
Pendant ce temps-là, Mabel examinait de son côté les compagnes de sa sœur; l’une d’elles était une femme de quarante et quelques années, vêtue d’une robe de brocart de toutes les couleurs et portant des plumes dans les cheveux. Après avoir déclaré qu’elle n’avait pas besoin d’être présentée à Mabel qu’elle aimait déjà en mémoire de sa mère et par amour pour Louise, son amie la plus intime, elle lui présenta sa fille, une sylphide habillée de tarlatane, qui serra la main de Mabel avec chaleur, en pressentiment de l’amitié que sa mère espérait bientôt voir exister entre elles deux. Mabel était aussi flattée que ravie; elle croyait que ces dames avaient quitté le bal de très-bonne heure tout exprès pour venir lui souhaiter la bienvenue, et elle répondait à leurs avances avec une effusion proportionnée à la gratitude qu’elle croyait leur devoir.
L’émotion qu’avait produite leur arrivée n’était pas complètement apaisée que la sonnette s’ébranla de nouveau; cette fois Mabel ne pouvait s’y méprendre: c’était bien le pas de son frère qui traversait la salle; au même instant la voix d’Henry vint frapper son oreille, et oubliant toute politesse, elle quitta ces dames sans plus de cérémonie et s’élança au dehors.
Les visiteuses se regardèrent avec surprise; mais leurs conjectures relativement à la conduite de la jeune fille ne furent pas de longue durée; Mabel rentra bientôt avec son frère, qui, sans s’apercevoir de la présence de ces dames, l’attira vers l’endroit le plus éclairé de la pièce, et, après avoir examiné ses traits avec une satisfaction évidente, scella son approbaloin de plusieurs baisers venus du cœur.
Mistress Vannecker, l’aînée de ces dames, crut devoir en ce moment révéler sa présence par un bruyant éclat de rire, que sa fille accompagna d’un léger ricanement, tandis que mistress Leroy s’écria d’un ton de reproche:
«Henry! mais vous êtes bien démonstratif!»
Le jeune homme, sans paraître troublé le moins du monde de ce qu’on avait surpris son affection pour sa sœur, salua ces dames et leur présenta ses hommages avec une aisance parfaite.
Mistress Vannecker se mit à le plaisanter sur son enthousiasme fraternel; Mabel, encore toute rouge, s’appliqua vainement à faire causer miss Victoria, qui n’avait d’yeux et d’oreilles que pour Henry, et la conversation devint bientôt générale.
Si Mabel avait eu la liberté du choix, elle aurait certainement mieux aimé être seule avec son frère que de le revoir ainsi au milieu d’une réunion bruyante: mais une fois son parti pris à cet égard, elle n’imaginait rien de plus charmant que ce bruit confus de voix amicales, dont l’arrivée d’Henry avait accru l’animation; rien de plus amusant que la discussion des plans qu’on formait autour d’elle; rien de plus flatteur pour son amour-propre que de se voir l’objet plus ou moins direct de ces parties de plaisir auxquelles on attachait une si grande importance.
Et tout heureuse qu’elle était, méchante enfant, elle ne voyait pas que sa pauvre tante Sabiah, le dos tourné à leur cercle joyeux, regardait les tisons d’un air embarrassé. Elle oubliait que sa sœur, aussi bien qu’elle-même, en négligeant de présenter leur tante à ces dames, l’avaient exclue, pour ainsi dire, de la conversation.
Henry, tout en exprimant ses regrets de ne pas s’être trouvé à l’arrivée du bateau à vapeur pour recevoir Mabel, paraissait enchanté de l’excursion qu’il avait faite dans la journée et qui lui avait fourni, disait-il, l’occasion de se procurer deux chevaux comme il n’y en avait pas dans tout New-York.
«Mon père m’avait donné plein pouvoir pour faire cette acquisition, poursuivit-il, et non-seulement je voulais que Mabel fît sa première sortie avec ses propres chevaux, mais encore j’avais décidé que ce serait le plus merveilleux attelage qu’on eût jamais vu dans Broadway.
–La première sortie de Mabel sera pour visiter les magasins et non pas pour Broadway, s’écria Louise; j’ai, moi aussi, plein pouvoir de mon père, et il s’agit d’emplettes d’une importance tout aussi grande que celle de votre attelage; si vous voulez remettre votre promenade au lendemain, je veillerai à ce que Mabel ait un chapeau qui soit digne de la circonstance, ajouta-t-elle en riant. Mais ne venez-vous pas au bal?»
Avant qu’Henry eût pu répondre à cette question, mistress Vannecker lui démontra qu’il lui était impossible de ne pas les accompagner, et sa fille ajouta d’une voix persuasive: «Oh! je suis bien sûre que mademoiselle votre sœur vous excusera; elle a voyagé toute la journée. Jamais on n’aura rien vu d’aussi splendide, et mademoiselle doit être trop fatiguée pour jouir de votre présence.»
Mabel eut quelque difficulté à comprendre que ces dames allaient au bal à cette heure avancée, au lieu d’en revenir, comme elle l’avait supposé; et, dans son ignorance des usages de la ville, trahissant les habitudes qu’elle avait prises à la campagne, elle fournit un nouvel argument à miss Victoria auprès d’Henry, qui, disait-elle, ferait un acte de charité en laissant Mabel se coucher à son heure ordinaire.
Mabel accompagna sa sœur et ses nouvelles amies jusqu’à la porte de l’antichambre, finissant d’écouter les projets que mistress Leroy formait pour le lendemain; et, tandis que son frère conduisait ces dames à leur voiture, elle revint dans la bibliothèque en s’écriant: «Oh! n’est-ce pas ma tante, comme ma sœur est jolie!
–Très-Jolie, répondit miss Sabiah d’un ton rempli d’aigreur; je voudrais seulement qu’elle le sût un peu moins. Elle et cette petite miss, qu’on appelle je ne sais comment, n’ont pas fait autre chose que de se regarder dans la glace pendant tout le temps qu’elles sont restées ici; je ne vois rien de plus ridicule, de plus impertinent.»
Et la vieille fille se leva, comme poussée par un ressort, d’un air qui semblait dire:
«A présent qu’elles sont parties, je suppose qu’on peut aller se coucher.
–Quelle bonté de leur part! dit Mabel en montant l’escalier avec sa tante; se déranger pour venir me voir, quand elles allaient au bal!
–C’est précisément pour cela qu’elles sont venues, répondit Sabiah toujours avec la même aigreur. Je déteste les gens qui font tant d’embarras; ils se trompent bien s’ils croient m’éblouir avec tout leur froufrou.»
Mabel ne pouvait néanmoins s’empêcher d’attribuer cette visite à l’amabilité de ces dames; et, se rappelant pour la première fois l’exclusion qu’on avait paru faire de sa tante, elle soupçonna que la négligence dont celle-ci avait été l’objet pouvait bien entrer pour beaucoup dans l’amertume de ses observations.
Désirant lui faire oublier ce qu’elle avait eu à souffrir dans cette circonstance, Mabel accompagna la vieille fille jusque dans sa chambre, lui montra la manière de lever les stores, de diriger le gaz, toutes choses inconnues à miss Sabiah, et lui fit pour le lendemain plusieurs propositions qui devaient ajouter à son bien-être et au confort de son appartement.
Sabiah parut très-satisfaite de ces petites attentions; sa figure s’adoucit peu à peu, et, lorsqu’elle souhaita le bonsoir à Mabel, le son de sa voix prouva suffisamment qu’elle ne trouvait rien à blâmer chez sa nièce favorite, quelle que fût d’ailleurs la cause de son mécontentement.
Comme elle descendait de chez sa tante, Mabel remarqua un vif rayon de lumière qui s’échappait d’une pièce attenante au salon et dont la porte, fermée jusqu’à présent, était légèrement entr’ouverte. Au même instant la voix d’Henry se fit entendre à l’intérieur de cette pièce et la pria d’entrer.
À sa grande surprise, elle le trouva en robe de chambre et en pantoufles, étendu nonchalamment sur un sofa et ne paraissant pas du tout disposé à se rendre au bal.
Elle lui en avait supposé l’intention, d’après l’intérêt avec lequel il avait écouté les instances de Victoria, et elle lui en fit la remarque. «Aller au bal le soir de ton arrivée! s’écria-t-il en réponse à l’étonnement qu’elle lui manifestait; aller au bal quand il y a quatre ans que je ne t’ai vue! Tu me supposes donc une bien grande passion pour la danse ou bien peu de tendresse pour ma sœur? Tu n’es pas fatiguée, du moins tu n’en as pas l’air,» poursuivit-il en attirant Mabel et en la faisant asseoir à côté de lui.
Non-seulement la joie de retrouver son frère tout aussi affectueux pour elle qu’il l’était autrefois avait chassé de l’esprit de Mabel jusqu’au souvenir de sa fatigue; mais encore les moindres objets dont elle était environnée la charmaient au point de lui faire oublier toute lassitude. La petite pièce où elle venait d’entrer, et qu’elle voyait pour la première fois, semblait à la jeune pensionnaire un abrégé de toutes les merveilles. La richesse des salons et de la bibliothèque, les vastes antichambres, le splendide escalier, les somptueux ameublements qu’elle avait vus dans le jour lui avaient plu par leur magnificence et lui avaient fait concevoir une haute idée de la fortune de son père; mais il y avait dans le boudoir où elle se trouvait actuellement quelque chose de plus, qui témoignait d’un goût éclairé dont Mabel savait apprécier le mérite, en dépit de son insouciante gaieté. Les draperies des murailles et des fenêtres donnaient à cette petite pièce un air de calme et de solitude que l’on ne trouvait pas dans le reste de la maison; des fleurs aux parfums exquis remplissaient une jardinière d’un travail délicat; pas de dorures, pas de luxe miroitant dont l’œil fût ébloui; mais quelques tableaux de maîtres dont Mabel fut vivement impressionnée, quelques vases d’une forme classique, des meubles incrustés d’un goût parfait, une table de Boule, une petite bibliothèque remplie d’ouvrages de choix, quelques statuettes charmantes, éclairées par la douce lumière que versait une lampe d’albâtre curieusement travaillée.
Henry examinait avec bonheur le visage de Mabel, où se reflétaient la joie et l’enthousiasme que lui faisait éprouver chacun des objets qu’elle découvrait successivement. « Oh! que tu as un délicieux cabinet! s’écria-t-elle enfin.
–Moi! répliqua Henry; tu ne penses pas que tous ces colifichets aient pu m’être destinés. Je neréclame ici qu’une petite place sur un coin du sofa; tout le reste est bien à toi.»
C’était trop d’émotions pour la jeune fille; elle s’était levée pour examiner de plus près les objets d’art qu’elle avait sous les yeux; mais, lorsqu’elle entendit son frère lui déclarer que tout cela lui appartenait, elle se glissa rapidement derrière lui pour cacher les larmes que la joie faisait jaillir de ses yeux; et, appuyant sa tête sur l’épaule d’Henry, elle essaya de lui exprimer par ses caresses combien elle était reconnaissante: car elle pensait avec raison que tous ces trésors avaient été recueillis par son frère pendant le cours de ses voyages.
«Tu es trop prodigue de remercîments, lui dit Henry d’un air enjoué. Il ne m’en a rien coûté de dépenser l’argent de mon père à toutes ces bagatelles; et, si j’en excepte quelques livres, je ne me suis pas même occupé du choix de toutes ces babioles. Mon seul mérite est d’avoir fait en sorte qu’elles arrivassent en bon état; j’ai eu toutes les peines du monde à les faire emballer convenablement et à les sauver de toutes les douanes dont j’ai eu à subir la visite. Je n’aurais fait cela pour personne, il fallait que ce fût pour toi; mais, puisque tu es satisfaite, je suis bien payé de toute la peine que j’ai prise. Parles-tu l’allemand? poursuivit-il en se dirigeant vers la bibliothèque.
–Non, mais je le lis un peu, répondit Mabel.
–Tu l’étudieras avec moi, et tu l’aimeras bientôt, répondit Henry; nous lirons ensemble toute cette belle poésie; je veux t’apprendre à jouir de Schiller et de Klopstock.
–Tu veux bien de moi pour élève? ah! quel honheur! s’écria Mabel. C’est ici que tu viendras me donner mes leçons.
Henry, qui tenait à la main l’un des livres allemands qu’il avait pris sur l’étagère et qu’il feuilletait avec l’intérêt d’un homme qui parcourt un auteur favori, replaça le volume sur la tablette, et, secouant la tête: «La seule difficulté que je voie à cela, dit-il, c’est l’avantage qu’auront sur moi notre sœur et mistress Vann et compagnie, qui absorberont tout le temps dont tu crois pouvoir disposer. Louise est une femme à la mode, comme tu le seras toi-même dans huit ou dix jours,» ajouta-t-il gaiement.
Mabel se défendit avec chaleur de cette accusation: une femme à la mode! jamais. Elle irait dans le monde, et y trouverait certainement du plaisir; mais elle n’en faisait pas moins le projet de se livrer à l’étude et d’entretenir une correspondance étendue avec ses amies de pension. Son frère sourit avec bonté, mais d’un air incrédule, et jeta sur levisagede Mabel un regard d’admiration qui semblait dire: «Le monde te réclame; et, que tu le veuilles ou non, il aura bientôt fait de t’entraîner.»
On ne répond pas à un sourire, si expressif qu’il puisse être; et Mabel, sans avoir l’air de comprendre celui de son frère, s’approcha d’une Terpsichore placée dans un retrait de la muraille. Après lui avoir dit combien il aurait été fâcheux qu’une aussi adorable chose eût été brisée dans le voyage, elle demanda quelle était la personne à qui elle était redevable du choix de cet objet délicieux, puisque Henry, disait-il, ne s’était occupé que des livres.
«Est-ce un artiste qui t’a signalé cette véritable perle?
–Non, j’ai eu mieux que cela; Dudley était avec moi en Italie et m’a accompagné dans la plupart des ateliers et des collections que j’ai visités. Non-seulement il a un goût parfait, mais encore il se vantait de connaître le tien. Il a insisté vraiment d’une manière ridicule pour me faire prendre ce génie de la musique, affirmant qu’il n’avait rien vu dans tous nos voyages qui dût te faire autant de plaisir. Comme cette Iris; il a fallu absolument l’acheter à n’importe quel prix: il m’assurait avec une confiance imperturbable qu’elle serait pour toi d’ùne valeur infinie; j’ai dû le croire sur parole. Je désire vivement que tu connaisses Dudley, Mabel; c’est un homme admirable.»
Mabel se retourna pour examiner le tableau dont il était question, et pour cacher sa rougeur, car ce n’était pas une chose peu flatteuse que d’avoir occupé l’attention d’un homme aussi éminent que Dudley.
Bien que ce dernier eût quelques années de plus qu’Henry, il l’avait accompagné pendant la plus grande partie de ses voyages ; il avait parcouru à pied avec lui la Suisse, l’Allemagne et presque toute l’Italie: d’où il résultait que Mabel, à qui son frère dans ses lettres parlait sans cesse de son ami, avait conçu l’intérêt le plus vif pour Dudley, et la plus haute estime pour les talents et l’esprit de ce gentleman. Elle sentait fort bien que sa correspondance hebdomadaire avec Henry l’avait fait également connaître à Dudley, et qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il eût deviné ses goûts; mais elle n’en était pas moins flattée de voir qu’il avait pris la peine d’étudier son caractère, dont l’enthousiasme pour les arts formait l’un des traits principaux.
«A quelle époque revient-il? demanda Mabel avec une apparente indifférence.
–Probablement dans trois semaines; nous devions revenir ensemble, mais il a été retenu à Paris. Toutes les femmes l’admirent; on se l’arrache; c’est à qui le recherchera; je voudrais savoir ce qu’il pensera des chevaux que j’ai achetés aujourd’hui.
–Il se connaît en chevaux? demanda Mabel avec surprise.
–Je n’en sais rien; je ne pense pas qu’il sache le premier mot de ce qui est relatif aux qualités et aux défaits d’un cheval ; mais il lui suffit d’un coup d’œil pour juger d’un attelage, comme de toute autre chose, et je m’en rapporterais à lui pour apprécier n’importe quelle acquisition.»
Henry s’arrêta au milieu de l’éloge qu’il faisait de son ami en entendant rentrer son père; il regarda à sa montre, et, se blâmant d’avoir fait veiller Mabel jusqu’à une heure aussi avancée, il la quitta, bien qu’elle fît tous ses efforts pour lui persuader qu’elle n’était pas fatiguée.
M. Vaughan, apercevant de la lumière et entendant la voix de ses enfants, entra dans le cabinet, gronda sa fille de ce qu’elle n’était pas encore couchée, lui dit un bonsoir affectueux; et, quelques minutes après, Mabel était livrée à ses propres pensées, dont la nature enivrante lui permit à peine de dormir quelques heures de cette nuit,– la première qu’elle passait depuis dix ans dans la maison de son père.
Combien chaque membre de la famille avait de bonté pour elle! que d’amour et d’orgueil ne leur inspirait-elle pas! Avec quelle intelligence et quelle délicatesse tous ses besoins, tous ses désirs, n’avaient-ils pas été prévus? La générosité de son père était au delà de tout ce qu’elle avait rêvé. Et son frère! quel accueil plein de chaleur et de tendresse! quels doux instants elle passerait avec lui! Sa sœur lui apparaissait ensuite comme un type gracieux des beautés de ce monde élégant et choisi, où elle-même allait bientôt paraître, et où elle prévoyait les triomphes qu’elle ne manquerait pas d’obtenir.
Mais elle ne songe pas aux paroles que mistress Herbert a pris tant de peine à graver dans sa mémoire. Elle ne pense plus à la dernière leçon que lui a donnée sa douce institutrice; elle oublie le devoir que chaque faveur du sort impose à celui qui en est l’objet; elle ne, se rappelle pas l’obligation qui ressort du privilége; et, voyant déborder pour elle la coupe du bonheur, elle ne songe point à se demander quelle est la main qui l’a remplie. Non pas que son cœur soit ingrat et que la satisfaction égoïste ait paralysé chez elle les émotions généreuses: l’amour rayonne dans son sourire, la gratitude étincelle dans son regard, et la foi profonde qu’elle a dans l’affection d’autrui prouve la sincérité de sa nature loyale et généreuse.
Mais, hélas! son amour ne s’adresse pas à celui dont la céleste bonté l’a comblée de tant de bienfaits. Son œil humide ne se lève pas avec reconnaissance vers la source divine d’où s’échappent toutes ces faveurs; sa foi ne repose pas dans celui qui seul ne trompe pas notre confiance. Elle n’a point encore appris la sainteté de sa mission; elle n’en connaît pas les devoirs et n’en pressent pas les douleurs. Pour l’instant, son unique affaire est d’être heureuse, et sa joie d’être aimée.
Bien encore si, lorsque l’autel du plaisir sera brisé, lorsque la vie aura cessé d’être une fête continuelle, lorsqu’enfin elle s’éveillera de son rêve, elle peut consacrer son âme au service de celui dont l’amour vous donne, au milieu d’une vie d’épreuves, un avant-goût des joies du ciel.
CHAPITRE V.
Table des matières
Mistress Leroy occupait le second étage d’un hôtel fashionable. La tenue d’une maison lui répugnait tellement, et d’ailleurs elle s’en acquittait si mal, que son mari avait fini par accéder à ses prières et par consentir à lui donner le luxe d’une vie complétement indépendante.
Depuis deux ans elle habitait donc, dans l’un des hôtels les plus riches de New-York, un splendide appartement voisin de celui de mistress Vannecker, dont l’exemple avait développé chez Louise l’insouciance et l’amour du plaisir qui étaient dans sa nature.
M. Leroy, d’abord très-opposé à ce nouvel arrangement, le préconisait aujourd’hui avec chaleur. Trop indolent pour exiger de sa femme une meilleure administration domestique, il avait été la principale victime du désordre qui régnait autrefois dans sa maison; et, si l’organisation actuelle n’avait pas augmenté son bien-être, elle l’avait au moins délivré d’une foule d’ennuis incessants, et produisait dans sa dépense une notable économie. Du reste il trouvait à son club, dont il était l’un des membres les plus assidus, une ample compensation à tout ce qui pouvait lui manquer dans son nouvel intérieur.
Quant à Louise, elle y puisait, comme partout, des sujets de plaintes continuelles, et regrettait vivement la perte de certains priviléges sociaux dont elle jouissait naguère dans sa propre maison: aussi avait-elle accueilli avec des transports de joie la nouvelle du retour de la jeune pensionnaire.
Il lui serait beaucoup plus agreable et infiniment moins onéreux de recevoir chez son père que chez elle. L’arrivée de sa sœur donnerait certainement lieu à des fêtes qui ne pouvaient manquer d’être brillantes; et pourquoi les magnifiques salons de M. Vaughan ne deviendraient-ils pas le rendez-vous de ces réunions fashionables que Louise se sentait si bien faite pour présider? son père n’y ferait assurément aucune opposition. Il avait trop de faiblesse et de bonté pour s’opposer à des projets qui avaient pour but le plaisir de ses enfants. De plus, il n’entrait ni dans sa nature ni dans ses habitudes d’apporter la plus légère restriction aux dépenses de sa famille, et mistress Leroy devait puiser dans le triple motif de s’amuser, de produire sa sœur dans le monde et d’accroître son influence dans la maison paternelle, l’énergie nécessaire pour parvenir à son but.
Elle n’avait à craindre aucun désappointement: les chefs de la fashion déclaraient d’une voix unanime que la maison de M. Vaughan, son mobilier et son équipage, étaient du meilleur goût; et les réceptions qui auraient lieu en l’honneur de Mabel, dirigées par Louise avec cette grâce qui lui était particulière, ne pouvaient manquer d’avoir un succès immense, de placer la jeune fille à la tête de toutes les beautés de la saison, et de conserver à sa sœur la situation qu’elle avait acquise dans le monde, dont elle était sans contredit l’un des plus beaux ornements.
Ainsi favorisée par la fortune et lancée au milieu des plaisirs sous les auspices les plus heureux, notre jeune pensionnaire s’empara sans effort de la position à laquelle la nature et les circonstances paraissaient l’avoir destinée.
«Je le savais bien! s’écria Henry, en posant sur la table le journal qu’il tenait à la main et en lançant à Mabel un regard malicieux. Il y a huit jours que tu es arrivée à New-York, huit jours seulement; et ma prédiction est déjà accomplie.
–Laquelle? demanda miss Sabiah en interrompant son tricot et en fixant des yeux inquiets sur son neveu, qui, prolongeant un déjeuner tardif, parcourait négligemment les journaux du matin.
–J’ai annoncé, par l’effet d’une pénétration peu commune, répondit le jeune homme, qu’il ne faudrait que sept jours et sept nuits pour la transformation d’une chrysalide en papillon.»
La tante Sabiah, pour qui les réponses ironiques et peu précises de son neveu étaient rarement intelligibles, ne poussa pas plus loin ses questions, et reporta ses yeux sur son ouvrage, de l’air vexé d’un plaideur qui est débouté de sa demande.
Mabel, qui avait parfaitement compris l’allusion, continua de donner au chien d’Henry les friandises qu’elle prenait sur la table et qu’elle tenait au-dessus de la tête de l’animal, en évitant avec soin de rencontrer le regard de son frère, qu’elle sentait fixé sur elle.
«Deux noces et un concert pour mardi, reprit le jeune homme en comptant sur ses doigts; mercredi, promenade fashionable, Opéra et grand bal…
–Laissez-moi débrouiller votre tricot, chère tante, s’écria Mabel, en feignant de ne pas entendre son frère et en allant s’asseoir à côté de miss Vaughan.
–Jeudi, trois parties magnifiques, poursuivit l’impitoyable Henry, et vendredi, le grand bal de la saison! Très-bien, Mabel, très-bien! J’ai dit qu’à la fin de la semaine vous seriez une élégante en vogue; je ne me suis pas trompé: quel dommage de n’avoir rien parié!
–Je repousse l’accusation, répondit la jeune fille avec chaleur; rien n’est plus faux, n’est-ce pas, Tartare? Une élégante ne joue pas avec les gros chiens, et ne sait pas tricoter.»
Mabel, en disant ces paroles, tira les aiguilles du tricot de miss Sabiah, en défit quelques rangs, et se mit patiemment à en relever les mailles.
«Voici la preuve de ce que j’avance, répliqua Henry, d’un air de triomphe et en quittant sa place, la preuve écrite; et l’on sait aue le journal dit toujours la vérité,» ajouta-t-il en mettant sous les yeux de sa sœur le paragraphe en question.
C’était le récit détaillé du bal qui avait eu lieu la nuit précédente, et où, parmi les noms des beautés qu’on y avait remarquées, celui de Mabel occupait le premier rang. La jeune fille rougit de colère en lisant la description que le journaliste faisait des charmes de sa personne.
«Une semblable impertinence ne prouve rien, s’écria-t-elle indignée.
–Elle confirme le fait que j’énonce, dit Henry, à savoir que la jeune fille qui n’était la semaine passée qu’une petite pensionnaire, est aujourd’hui une femme à la mode; vois plutôt l’en-tête de l’article: Revue du monde fasliionable.
–C’était donc Mabel que vous désigniez tout à l’heure, quand vous parliez de chrysalide et de papillon, dit à son tour miss Sabiah d’un ton sec; un langage bien convenable, en vérité! Peut-être avez-vous l’intention de lui faire un compliment en la comparant à un papillon; mais je n’ai pas connu l’époque où elle méritait qu’on l’appelât chrysalide. Quant à moi, je l’aimais tout autant la semaine dernière qu’aujourd’hui; vous la gâterez tous, au contraire, murmura la vieille fille à voix basse.
–Oh! tante Sabiah, reprit le jeune homme d’une voix animée, et dont l’ironie fut perdue pour miss Vaughan; tante Sabiah, vous ne dites pas ce que vous pensez: il est impossible que Mabel vous ait inspiré autant d’affection et d’orgueil au moment où elle est sortie des mains de mistress Herbert, qu’à présent où elle a pris la toilette et les manières du grand monde, et où elle a été comblée des hommages de toute la ville. C’était déjà une bonne personne, j’en conviens; elle faisait partie de la famille, et à ce titre nous avions quelque tendresse pour elle; mais pensez un peu à ce qu’elle est aujourd’hui! la beauté de la ville, la reine des bals, ayant à sa suite une douzaine d’écervelés obéissant au moindre appel, et des centaines d’amis intimes qui ne vivent que de ses sourires. Quelle transformation, quelle victoire! Pensez-y donc, tante Sabiah!
–Trêve d’absurdités, Henry! s’écria Mabel, à qui ce langage ne déplaisait nullement, mais qui avait peur que la vieille fille ne prît au sérieux les paroles de son frère, ou, ce qu’elle redoutait plus encore, ne fût blessée du ton plaisant qu’il avait pris pour lui répondre. Et papillons que nous sommes, car tu en es un aussi, cher frère, poursuivit la jeune fille, nous allons replier nos ailes, au moins pour quelques heures. Le temps est à la pluie; c’est la première fois qu’il pleuvra depuis que je suis à New-York, et nous resterons au logis à faire pénitence pour expier notre semaine de plaisir: comme nous allons nous amuser ensemble!
–De la pluie! s’écria le jeune homme en s’approchant de la fenêtre et en regardant les nuages; j’espère bien que non; j’ai pour aujourd’hui une grande excursion à Jersey; le beau temps nous est indispensable. Mais comment se fait-il que tu sois libre, Mabel? où donc est notre ennemie intime?
–Je ne sais pas ce que tu veux dire; tu donnes aux gens des noms si singuliers, qu’on ne peut jamais te comprendre.
–En tout cas, cette fois le nom est bien mérité. Quel est le principal ennemi de notre repos domestique? le chef de tous les complots fashionables, l’être odieux qui nous prive de ta présence et qui nous inflige la sienne suivant son bon plaisir? Si tu ne le devines pas, demande-le à ma tante; elle n’est guère plus partisane que moi de l’influence Vannecker.
–Comme tu es ingrat! dit Mabel en se mettant à rire; mistress Vannecker et sa fille qui ont pour toi une si grande admiration!» Henry haussa les épaules. «Mais sois tranquille, poursuivit Mabel, tu es à l’abri de l’invasion pour aujourd’hui: mistress Vannecker et Louise sont allées faire une visite à la campagne; heureusement que j’ai pu m’en dispenser. Quel dommage que tu aies cette partie de plaisir à Jersey! tu m’aurais donné une leçon d’allemand.
–L’entendez-vous? répliqua Henrv avec une feinte gravité. Quelle ardeur à l’étude! Excellente élève, qui ne trouve d’autre empêchement à sa leçon que l’absence du professeur!
–Je t’assure que j’ai regardé plus d’une fois mes livres avec des yeux d’envie, répondit Mabel; mais que veux-tu, Henry? c’est tout au plus si j’ai le temps de répondre à ce que mistress Vannecker appelle les exigences du monde.
–Que le diable l’emporte, ta mistress Vannecker! dit Henry avec feu.
–Elle et ses complices? demanda Mabel avec finesse.
–Non; épargnons l’innocence, reprit Henry en bâillant; accordons à Louise le bénéfice des circonstances atténuantes; elle a du moins le privilége de la jeunesse. Mais quel esprit languissant et vide!» Il s’arrêta en rencontrant le regard étonné de Mabel et ajouta en riant: «Je n’en dirai pas davantage; c’est notre sœur: bouche close à son égard.»
Un signe de tête vivement accentué manifesta l’approbation de miss Vaughan aux paroles de son neveu, et ce fut avec une certaine chaleur qu’elle dit à demi-voix: «Nous aurons donc enfin un jour de tranquillité!
–Oui, répondit Mabel; aussi vais-je en profiter pour lire les anciennes lettres de grand’maman et pour arranger la dentelle de votre bonnet; nous goûterons dans votre chambre, et nous y resterons jusqu’à l’heure du dîner.»
Le visage de miss Sabiah s’illumina tout à coup d’une vive satisfaction, et devint ensuite d’autant plus sombre qu’il avait été plus joyeux, lorsque la changeante Mabel s’écria l’instant d’après: «Henry, j’ai une idée.
–Cela ne m’étonne pas, dit celui-ci en s’arrêtant au milieu de la salle, où il était allé prendre son paletot; et quelle est cette idée?
–J’ai envie de sortir avec toi et d’aller jusqu’à l’hôtel.
–Je croyais que lady Brillante était allée faire une visite à la campagne? dit Henry d’un air étonné.
–Certainement, dit Mabel; mais je veux enfin voir les enfants, et ils doivent être à la maison.
–Très-bien, répondit Henry; je passe précisément devant leur porte, et je t’accompagnerai avec plaisir. Mais le temps n’est pas certain; pourquoi ne pas prendre la voiture?
— Parce que Louise l’a demandée pour aller faire sa visite.
–Notre voiture! C’est donc un complot? Qu’est-ce qu’elle a fait de la sienne?
— L’un de ses chevaux est boiteux, et M. Leroy les a envoyés tous les deux passer l’hiver à la campagne.»
Henry se mit à siffler d’une manière significative; mais Mabel déclara avec un empressement sincère qu’elle préférait aller à pied, qu’elle n’avait pas peur de la pluie et ne tenait pas du tout à devenir une plante de serre chaude
«Je désire que tu sois dédommagée de ta course, lui dit miss Vaughan d’un air piqué. Je sais bien, quant à moi, qu’il se passera du temps avant que je retrouve ces enfants-là sur mon chemin.
–Pourquoi cela, chère tante?» demanda Henry d’un air de vif intérêt.
Henry prenait un malin plaisir à provoquer les manifestations d’antipathie qui de temps en temps échappaient à la vieille fille. Mabel, qui venait de sortir pour mettre son châle et son chapeau, n’entendit pas la réponse de sa tante; mais, lorsqu’elle revint tout équipée pour la promenade, elle trouva son frère à demi suffoqué par une envie de rire qu’il cherchait vainement à réprimer.
«Ah! Mabel, s’écria-t-il en l’apercevant, prépare-toi à visiter des bêtes sauvages; je tiens de source certaine que tu vas te trouver face à face avec un singe et un ours, animaux dangereux, par ma foi: si l’un est ouvert et vous attaque franchement, l’autre se lèche les griffes en méditant ses coups plus redoutables encore; l’expérience l’a malheureusement prouvé. » Et n’y tenant plus, Henry éclata de rire.
La figure de miss Sabiah prit cet air à la fois confus et blessé que lui donnaient invariablement les sarcasmes d’Henry; et Mabel, qui était toujours inquiète lorsqu’elle voyait son frère aiguiser son esprit sur l’intelligence obtuse de la vieille fille, se hâta de l’ entraîner en disant gaiement qu’elle n’avait rien à craindre, puisqu’elle était avertie.
Miss Sabiah prit son ouvrage et se dirigeait vers sa chambre de l’air sombre qui lui était ordinaire, lorsque Mabel s’arrêta dans le vestibule pour l’assurer qu’elle rentrerait bientôt, et qu’en passant dans Broadway elle profiterait de l’occasion pour acheter le ruban qui était nécessaire à la confection du fameux bonnet. La vieille miss, touchée de l’attention de Mabel, tira sa bourse, y prit en menue monnaie la somme exacte qu’il fallait pour payer cette emplette importante, et donna à sa nièce les instructions les plus précises concernant la qualité et la quantité du ruban en question. Henry, pendant ce temps-là, tournait avec impatience le bouton de la porte; enfin, la commission donnée, les deux jeunes gens sortirent.
«Ainsi, tu ne connais pas ces merveilleux enfants?» dit Henry à sa sœur dès qu’ils furent dans la rue.
Mabel raconta les déceptions qu’elle avait eues à l’égard de ses neveux. Jusqu’à présent, il lui avait été impossible de les voir, malgré son envie de les connaître et l’affection qu’elle ressentait pour eux.
«Il paraît qu’ils ont fait hier une invasion désastreuse dans la chambre de tante Sabiah, dit Henry, qui se mit à rire de nouveau en se rappelant la description que miss Vaughan lui avait faite de la visite des bambins. Elle est furieuse contre eux; néanmoins, elle est injuste à l’égard de Murray: c’est un enfant superbe; quant à l’autre, il a l’air d’un mauvais chien.»
Quelque chose attira l’attention d’Henry; la conversation changea de sujet, passa d’un objet à un autre, et les deux jeunes gens ne pensèrent plus à leurs neveux. Mabel était même si animée par les saillies de son frère et par le plaisir de la promenade, qu’elle en avait oublié le but; et elle fut très-étonnée lorsque, arrivée à la porte de l’hôtel, son compagnon s’arrêta pour lui dire au revoir et lui souhaita bonne chance. L’exercice avait encore augmenté l’éclat habituel de son teint, et jamais son visage n’avait été plus radieux que lorsqu’elle demanda gaiement à son frère de revenir de bonne heure, pour participer à leur petit cercle de famille. Henry s’empressa de le lui promettre, et le regard qu’il arrêta sur elle, tandis qu’elle traversait la cour de l’hôtel, exprimait à la fois la tendresse et l’orgueil que lui inspirait sa sœur.
–Êtes-vous devenu astronome, Vaughan? lui demanda une voix bien connue qui résonna tout à coup à son oreille. Vous paraissez absorbé par la disparition d’une étoile de première grandeur.
–Dudley!» s’écria Henry en saisissant la main du nouvel arrivant, sans s’inquiéter de répondre à la remarque du gentleman.
Après avoir satisfait la curiosité de son jeune ami relativement à son arrivée subite, Dudley, jetant de nouveau un regard dans la direction qu’avait suivie Mabel, demanda avec un intérêt évident quel était l’astre brillant qu’il venait d’entrevoir.
«Une personne qui arrive également à New-York, où elle est presque étrangère, dit Henry avec une feinte indifférence; mais vous la verrez bientôt se mouvoir dans son orbite.
–Non pas, répliqua Dudley d’un air insouciant; je pars ce soir pour Washington, et je ne sais pas quand je reviendrai.»
Henry fut vivement désappointé, car il était impatient de présenter son ami à Mabel.
«J’ai une demi-heure à vous donner et mille choses à vous dire,» reprit Dudley en regardant à sa montre; et, prenant le bras d’Henry, il descendit Broadway avec le jeune Vaughan.
CHAPITRE VI.
Table des matières
En montant l’escalier qui conduisait à l’appartement de sa sœur, Mabel entendit un grand bruit, comme si quelqu’un frappait sur le parquet avec un bâton; l’instant d’après, elle se trouvait en face d’un petit garçon qui, à cheval sur une énorme canne, galopait de toutes ses forces et faisait bondir à chaque pas sa monture derrière lui, en criant après ce coursier imaginaire d’une voix qui attestait du moins l’excellence de ses poumons. C’était un bel enfant, dont les cheveux blonds retombaient sur les épaules, et dont les vêtements, d’une extrême élégance, étaient dans un état de désordre qui allait jusqu’à la malpropreté; une jeune fille au visage fatigué suivait tous les mouvements du petit bonhomme, et s’épuisait en remontrances complétement inutiles. Au moment où Mabel arrivait sur le palier, la pauvre bonne arrêta l’enfant dans sa course en le prenant par le bras; tandis que le bambin faisait retentir le corridor des cris violents que lui arrachait la fureur, une porte s’ouvrit, et un gentleman s’écria d’une voix sévère: «Si vous ne parvenez pas à contenir ce marmot, je me plaindrai au maître de l’hôtel; ma femme est très-malade, et ce maudit enfant n’a pas cessé de faire un affreux vacarme depuis qu’il est éveillé.» La pauvre fille parut d’autant plus désespérée, que le petit garçon était parvenu à lui échapper et continuait sa cavalcade, sans égard pour les menaces du gentleman, qui s’écriait d’une voix impatiente: «Finirez-vous, monsieur, finirez-vous!»
Pendant ce temps-là, Mabel, que cette scène avait fait sourire, se dirigeait vers l’appartement de sa sœur, qui était situé à l’autre bout du corridor, et traversant le vaste salon et la chambre à coucher de mistress Leroy, elle s’arrêta à la porte d’une pièce voisine qui servait de chambre d’enfants. Après avoir frappé un coup léger, elle s’aperçut que la porte n’était pas fermée; elle l’ouvrit tout à fait, et entra dans la chambre, où en face d’elle était assis devant une table, perché sur une chaise et les pieds ballottants, l’un des deux petits garçons qu’elle était venue visiter. Il y avait dans l’air sérieux et dans l’attitude de cet enfant dont les deux mains soutenaient la tête, et dont les yeux étaient fixés sur un livre, quelque chose de pénible à voir et de peu naturel chez un gamin de son âge: ses traits étaient inanimés, sa peau brune, son teint blême; ses doigts amaigris s’enfonçaient dans ses longs cheveux, dont les boucles épaisses retombaient sur son front large et élevé. Il ne changea pas de position à l’arrivée de sa tante; il lui jeta seulement un regard indifférent, lui dit d’un ton bref que sa mère n’y était pas, et continua sa lecture.
Avant que Mabel eût eu le temps de répondre à son neveu, elle fut rudement jetée de côté par le bambin qu’elle avait vu dans le corridor et qui, touj ours à cheval sur son bâton, se précipita dans la chambre, dont il fit le tour deux ou trois fois en avançant le menton et en ouvrant et fermant la bouche pour simuler un cheval qui mâche son mors avec impatience. A la fin, s’approchant de la table du jeune étudiant, qui jusqu’ici ne lui avait pas accordé la moindre attention, il commença une série de caracolades enn agitant la tête, comme s’il eût été irrité par la pression de la bride, s’efforça d’atteindre le livre qui, appuyé contre d’autres volumes, était presque droit sur la table, et parvint à le faire tomber sur le tapis. Son frère, car tous les deux étaient les enfants de mistress Leroy, accueillit cette plaisanterie par un subit accès de colère, étendit la jambe, et envoya par-dessous la table un violent coup de pied à l’auteur de ce méfait. Mabel, toujours debout auprès de la porte, suivait avec attention les incidents de cette petite scène. Alick, celui des deux enfants qui avait donné le cour de pied, sachant parfaitement bien qu’il était observé, jeta sur la jeune fille un regard où la défiance se mêlait à la contrariété et qui en même temps semblait dire: «Je me moque pas mal de ce que vous m’avez vu.» Puis, descendant de sa chaise, il ramassa son livre, le plaça exactement dans la position qu’il avait auparavant, et ne parut pas même entendre les cris de son petit frère, qui, sans avoir beaucoup de mal, se roulait sur le tapis en sanglotant et en criant de toutes ses forces.
Blessée de l’insensibilité d’Alick dont la figure triste et morose lui inspirait d’ailleurs de l’éloignement, Mabel se sentait complétement attirée par le plus jeune de ses neveux, qui, en dépit de son humeur turbulente, lui paraissait beaucoup plus aimable que son frère. Elle le prit sur ses genoux, calma ses cris et s’empressa de lui dire qui elle était, pour faire cesser l’étonnement de la bonne qui la regardait avec surprise. En entendant ces mots: «Je suis tantine Mabel,» Alick releva la tête, jeta sur sa tante un coup d’œil rapide et curieux, et reprit immédiatement sa lecture. Murray témoigna la plus profonde indifférence à l’égard de la parenté qui l’unissait à la jeune fille; mais il accepta les caresses de sa tante, se laissa consoler, oublia son chagrin et se montra rayonnant lorsque, ayant obtenu la permission de fouiller dans les poches de Mabel, il y trouva les bonbons qui lui étaient destinés.
Néanmoins il fut impossible à celle-ci de lui faire reconnaître les droits qu’elle avait à son amitié; il recevait les attentions et les faveurs de la jeune fille comme un hommage qui lui était dû en sa qualité d’enfant gâté, et secouait négativement la tête lorsqu’elle lui demandait s’il ne se rappelait pas les baisers que sa tante Mabel lui adressait dans les lettres qu’elle écrivait à sa maman et les charmants joujoux qu’elle lui envoyait aux étrennes. Convaincue par les manières de Murray que son nom n’éveillait en lui aucun souvenir, et n’ayant pas saisi l’expression d’avide curiosité avec laquelle l’aîné de ses neveux l’avait regardée, Mabel éprouva une déception douloureuse en songeant qu’elle n’était qu’une étrangère pour ces enfants qu’elle avait été si impatiente de voir. Mais sa nature aimante ne se décourageait pas si facilement; et, puisqu’il lui fallait conquérir l’amitié de ses petits neveux, elle résolut de ne rien épargner pour s’attirer leur affection. Elle fit donc tous ses efforts pour amuser le plus jeune des bambins, et s’appliqua en même temps à éveiller l’attention du silencieux Alick. L’intérêt croissant avec lequel Murray, toujours assis sur les genoux de Mabel; regardait la figure de sa tante, et l’ardeur qu’il mettait à écouter l’histoire qu’elle avait commencée, étaient une preuve du succès que Mabel était presque toujours sûre d’obtenir lorsqu’elle essayait de gagner le cœur des enfants. Quant au sérieux Alick, elle chercha vainement à le faire causer, et les quelques réponses qu’elle finit par en obtenir lui étaient faites d’un air si maussade qu’elle renonça, quant à présent à faire plus ample connaissance avec l’aîné de ses neveux.
Il y avait encore dans la chambre une quatrième personne qui regardait Mabel avec autant d’intérêt que d’admiration: c’était la jeune gouvernante qui était chargée des enfants, et dont la figure fatiguée avait excité la compassion de Mabel lorsqu’elle l’avait aperçue en montant l’escalier. La tâche que cette jeune fille avait à remplir, et qui aurait été partout pénible et fatigante pour une personne de son âge, devenait doublement difficile par les exigences de mistress Leroy, qu’il était à peu près impossible de satisfaire. De plus elle avait été délicatement élevée, et l’emploi qu’elle occupait à présent lui était aussi nouveau que pénible et fastidieux.
Elle appréciait d’autant plus le repos dont elle jouissait depuis une demi-heure, et le plaisir qu’elle avait à écouter les paroles enjouées de la tante du petit Murray, que c’était pour elle une chose bien rare et bien précieuse qu’un instant de calme et de distraction; et Mabel ne se doutait pas du regard satisfait que reposaient sur elle deux autres yeux que ceux qui brillaient de tant d’éclat entre les paupières largement ouvertes de Murray. Un coup de vent furieux et quelques gouttes de pluie qui vinrent tout à coup fouetter les vitres annoncèrent à Mabel que l’orage qui menaçait lorsqu’elle était sortie éclatait avec violence. Retenue ainsi à l’hôtel, sans savoir a quelle heure elle pourrait s’en aller, et craignant que sa tante ne fût inquiète en ne la voyant pas revenir, elle cherchait le moyen d’envoyer un messager à miss Sabiah, quand elle reconnut la voix de sa sœur et le bruyant éclat de rire de mistress Vannecker. Supposant que l’orage avait précipité leur retour, elle courut au-devant de mistress Leroy, espérant arriver assez à temps pour retenir la voiture; mais il était trop tard: le cocher venait de partir. Louise lui reprocha avec grâce de vouloir s’en aller au moment où elle rentrait pour la recevoir et lui demanda en riant à qui, dans ce cas-là, était destinée sa visite.
«Aux enfants, dit Mabel; j’ai enfin été assez heureuse pour les voir.
–Et comment les trouvez-vous? N’est-ce pas que mon petit Murray est un adorable chérubin? Quant à son frère, je suppose qu’il était d’aussi charmante humeur que d’habitude.»
Elle avait été sincère en parlant du petit Murray; mais, lorsqu’il s’était agi d’Alick, elle avait regardé mistress Vannecker, et le son de sa voix, aussi bien que le bref éclat de rire dont elle avait accompagné ses paroles, trahissait l’ironie qu’elle avait mise dans sa remarque.
Mabel comprit l’insinuation, et, tout en s’étonnant que sa sœur pût parler avec autant de légèreté d’une chose aussi grave que le mauvais caractère de son enfant, elle se dit en elle-même: «Il paraît que je l’ai vu dans son état normal; quel vilain petit garçon!»
Elles souhaitèrent le bonjour à mistress Vannecker; Louise se dirigea vers son appartement, où Mabel la suivit, tout en la priant d’envoyer quelqu’un redemander la voiture: car elle sentait que, pour sa tante, il était important qu’elle rentrât immédiatement chez elle.
Mais il lui fut impossible de résister aux instances de mistress Leroy, qui la pressait de rester au moins jusqu’après l’heure du goûter. Louise, d’autre part, lui assurait que c’était le comble de la folie que de se rendre ainsi l’esclave des caprices et des inquiétudes d’une vieille fille qui n’était que trop disposée à jouer le rôle de tyran.
Mabel se laissa persuader, et sa sœur l’entraîna dans le salon. Au même instant, Murray accourut au-devant de sa mère, qui le prit dans ses bras en lui prodiguant les noms les plus tendres, et qui, se laissant tomber sur le canapé avec une affectation pleine de langueur, permit à l’enfant de piétiner sur sa robe et de jouer avec les roses qui ornaient son chapeau.
Mabel les regardait avec attendrissement: jamais elle n’avait eu sous les yeux un pareil tableau d’amour maternel et de beauté enfantine; mais cette scène touchante ne fut pas de longue durée. Louise, une fois sa vanité satisfaite par cet épanchement de tendresse qui avait fait valoir sa grâce et la beauté de son enfant, ne put contenir davantage l’irritation qui lui rendait insupportable la société de son fils. La main audacieuse de Murray s’étant portée sur la riche dentelle qui ornait le corsage de sa robe, elle repoussa vivement le pauvre petit, qui s’enfuit à l’autre bout du salon, emportant le mantelet garni d’hermine que sa mère avait posé sur le sofa et qu’il se mit à traîner sur le tapis.
Louise, fort occupée en ce moment d’une représentation théâtrale qui devait avoir lieu le soir même chez l’un des membres les plus distingués de la fashion, ne vit pas tout d’abord ce qu’était devenu son mantelet; mais l’instant d’après, quittant sa place tout en continuant de parler avec chaleur, elle fit quelques pas vers Murray, saisit le bout de la fourrure qui balayait le tapis et s’efforça de l’arracher à l’enfant. Celui-ci, nullement intimidé par le visage sévère de Louise, bien loin d’abandonner le joujou qu’elle essayait de lui disputer, s’y attacha de toutes ses forces, et, réussissant à le dégager des mains qui voulaient le lui reprendre, il le roula dans ses bras et courut au bout du salon en jetant un regard de triomphe à sa mère, qui, au lieu de continuer la poursuite du petit rebelle et de le réprimander, parut au contraire jouir de la victoire du bambin; elle n’accorda pas même une pensée au péril que courait sa fourrure, et l’abandonnant au petit conquérant, elle vint se rasseoir surle sofa et continua la description qu’elle faisait à sa sœur des costumes, de la musique et des décorations de la pièce qui devait être jouée dans la soirée.
Mabel, tout entière au sujet dont l’entretenait mistress Leroy, sujet qui avait pour elle l’attrait de la nouveauté, fit à peine attention à la lutte qui se passait entre la mère et l’enfant, si ce n’est pour y voir la preuve de cette douceur et de cette bonté qui caractérisaient Louise et qui l’empêchaient d’être sévère. Toutefois, lorsqu’elle vit son neveu sur une chaise, où, reprenant son exercice favori et se servant du mantelet en guise de bride, il se livrait de nouveau à son penchant pour l’équitation, elle ne put s’empêcher de frémir et pour l’hermine et pour l’enfant. Le tressaillement qui lui échappa fit retourner sa sœur du côté du bambin; mais Louise, craignant une altercation orageuse avec le pétulant écuyer, ferma les yeux sur le résultat possible du divertissement que son fils avait choisi, et permit à l’enfant de continuer sa cavalcade. A la fin, une secousse violente du petit cavalier déchira le bout du mantelet qu’il tenait avec force; et, perdant tout à coup l’équilibre, Murray tomba par terre, ayant à la main le fragment de fourrure qu’il avait arraché.
Mabel se précipita vers lui: car, bien qu’il ne fût pas tombé de très-haut, les cris perçants qu’il jetait lui faisaient craindre qu’il ne fût sérieusement blessé. Louise avait également quitté sa place; mais Mabel avait déjà relevé Murray avant que sa mère fût arrivée près de lui. «T’es-tu fait bien mal, cher ange?» lui demanda la jeune fille; l’enfant ne répondit pas et continuait à sangloter, lorsque Louise aperçut le morceau d’hermine qu’il tenait toujours à la main, et qu’elle lui arracha vivement. Hélas! qu’était devenue cette douceur que Mabel avait souvent admirée? Des reproches violents s’échappaient de ces lèvres ordinairement souriantes; des expressions de colère avaient remplacé les accents pleins de langueur; et cette petite main aux contours si délicats, au geste si gracieux, venant ajouter l’action à la vigueur des paroles, frappa sans pitié la main coupable du pauvre Murray. Mais celui-ci n’était pas de nature à se soumettre sans résistance au mécontentement de sa mère; et Mabel fut témoin d’une lutte bruyante qui se termina par l’expulsion de l’enfant révolté, que mistress Leroy parvint à mettre à la porte, au milieu d’une succession de coups de pied et de menaces qui auraient alarmé toute la maison, si de pareilles scènes n’avaient eu lieu presque chaque jour.
Mabel, profondément attristée, s’attendait à voir sa sœur encore plus péniblement affectée qu’elle de ce conflit déplorable; mais Louise, au contraire, revint auprès d’elle en souriant et se mit à rire aux éclats en voyant la figure triste et embarrassée de la jeune fille.
«J’ai peur qu’il ne se soit fait mal en tombant, dit Mabel; il a crié si fort!
–Oh! que non; il crie toujours comme cela,» répondit Louise d’un ton plein d’insouciance; et procédant à l’examen de son mantelet, dont elle rapprocha le morceau déchiré: «Quel dommage! s’écria-t-elle avec un soupir; je ne sais pas si on pourra me raccommoder cela chez Lefarge."
Elle était si préoccupée du meilleur moyen de réparer cet accident, qu’elle ne songea plus à sa sœur. Mabel commençait à revenir de son étonnement et prenait d’autant mieux son parti des contradictions qu’elle venait d’apercevoir dans le caractère de Louise, que la gaieté de Murray ne paraissait pas en souffrir, car elle entendit bientôt le bambin se livrer, dans la chambre voisine, au jeu bruyant qui paraissait tant lui plaire.
Deux ou trois heures s’étaient écoulées depuis le retour de mistress Leroy; il y avait longtemps qu’on avait fini de goûter, et Mabel, à qui sa conscience reprochait d’avoir autant prolongé sa visite, persuada enfin à Louise d’envoyer chercher la voiture.
Les chevaux n’étaient pas encore arrivés, et Mabel commençait à s’impatienter, lorsque des cris furieux s’échappèrent de la chambre des enfants. Aussitôt Murray, tout en larmes, se précipita dans le salon; et, ayant oublié sa querelle à propos du mantelet, il courut vers sa mère, dont il réclamait à la fois l’assistance et la pitié. Mistress Leroy lui tendit les bras; elle lui demanda avec des expressions de sollicitude exagérée qui avait pu faire de la peine à son enfant chéri, et lui promit de punir avec sévérité la personne qui avait causé son chagrin.
«Alick m’a poussé et puis m’a dit des sottises; et puis Lydia qui m’en a dit aussi, répliqua l’enfant, dont les sanglots s’arrêtèrent.
–C’est complétement faux, madame,» s’écria la jeune gouvernante qui apparut à la porte, et dont la figure pâle se colora d’une vive rougeur lorsqu’elle eut aperçu Mabel.
Mistress Leroy lui imposa silence d’un ton impérieux; puis allant trouver Alick, elle lui demanda sévèrement quelle nouvelle injure il avait faite à son frère, en ajoutant d’une voix brève qu’elle savait combien il était méchant pour Murray.
«C’est lui qui est méchant pour moi,» répondit sèchement Alick.
Mistress Leroy, n’épargnant à ce dernier ni les paroles ni les menaces, continua de lui adresser de vifs reproches. Il les reçut avec indifférence, ne prit même pas la peine de se justifier, et ne daigna pas répondre aux questions que lui faisait Louise relativement à sa conduite. Il trouva toutefois un avocat dans la jeune bonne. «Alick n’est pas coupable, mistress Leroy, commença-t-elle.
–Ne me dites pas cela, répondit sa maîtresse; je sais quel est celui qui dans ces querelles est toujours à blâmer.
–Il m’a dit des sottises, balbutia Murray; il m’a appelé mendiant.
–Ce n’est pas vrai, répliqua brusquement Alick entre ses dents.
–Non, madame, s’écria Lydia avec vivacité. Je leur disais quelle bonne petite sœur j’avais à la maison; Alick me répondit qu’il voudrait bien la voir, et je lui promis de le conduire chez ma mère si vous vouliez le permettre; c’est Murray qui, à cette occasion, a proféré le nom de mendiants. Ma sœur Rose n’est certainement pas une mendiante; et, si ma famille n’est pas riche, elle est du moins très-respectable.
–J’ai dit que je n’avais pas besoin d’aller voir des mendiants, reprit Murray; alors mon frère a dit que je ne valais pas mieux qu’eux. N’est-ce pas, maman, que je ne suis pas un mendiant?
–Assurément non, cher ange; vous êtes un vilain enfant, Alick; c’est très-mal d’injurier ainsi votre frere; et vous, Lydia, que je n’entende plus parler de cela. Vous ne devez pas vous permettre de conduire l’un ou l’autre de mes enfants chez des pauvres; ceuxoue vous êtes habituée à fréquenter peuvent avoir des qualités aussi bien que des défauts, c’est possible; mais, dans tous les cas, leur société n’est point celle qui convient à mes enfants.
–Je voudrais bien, mistress Leroy, s’écria la jeune fille, dont le regard étincela de colère et dont la lèvre tremblante indiqua une émotion plus profonde que celle de l’orgueil blessé, je voudrais bien que vous pussiez voir les enfants que je suis habituée à fréquenter; il y en a parmi eux qui pourraient servir de modèle à une lady elle-même.»
Mabel ne s’aperçut pas de l’impolitesse qu’il y avait dans cette réponse, tant elle fut frappée du sentiment profond et de la chaleur avec laquelle elle avait été prononcée. Louise, au contraire, ne vit dans les paroles de Lydia qu’une monstrueuse impertinence, et chassa immédiatement la jeune fille. Il aurait été de sa dignité de le faire tout au moins avec calme et en employant un langage convenable; mais en reprochant avec violence à la jeune bonne d’oublier le respect qu’elle devait à ses supérieurs, et en lui donnant son congé en termes injurieux, elle fit plus que déroger à sa position de grande dame. Mabel ne fut pas moins choquée de la dureté avec laquelle mistress Leroy dit à la pauvre Lydia qu’elle ne lui payerait pas le mois courant, et lui défendit en même temps de quitter son service jusqu’à ce qu’elle eût trouvé quelqu’un qui pût la remplacer.
Heureusement que les accès de colère de la jeune femme avaient moins de durée que de violence. Louise, en fermant la porte sur Lydia, exhala en ces mots le reste de sa mauvaise humeur: «Il va me falloir maintenant chercher une autre bonne pour ces pestes d’enfants.» Puis, se retournant vers sa sœur, elle lui fit quelques légères observations à propos de la toilette qu’elle mettrait le soir, et ajouta gaiement: «Il faut que j’aille chercher les boucles d’oreilles de mistress Vannecker, pour voir si le corail me va bien.»
CHAPITRE VII.
Table des matières
Sous l’empire de cette pensée qui intéressait si vivement sa coquetterie, Louise courut chez mistress Vannecker, où elle resta si longtemps que la voiture de sa sœur était arrivée avant qu’elle fût de retour. Mabel, ne trouvant pas son châle et supposant qu’elle l’avait laissé dans la chambre des enfanis, alla pour l’y chercher; elle ouvrit la porte sans bruit, et le spectacle qu’elle eut sous les yeux excita à la fois son intérêt et sa pitié. La pauvre Lydia, brisée par le chagrin, s’était jetée sur le lit étroit des enfants et pleurait avec tant d’amertume que la violence de ses sanglots ébranlait tout son corps; elle avait le regard fixe et râlait d’une manière convulsive dont Mabel fut effrayée, car elle avait peur de voir la jeune fille suffoquée par l’émotion qu’évidemment elle ne pouvait contenir. Alick était près de sa bonne, et non-seulement sa figure avait perdu son apathie, mais encore elle exprimait la douleur et l’indignation. Il s’efforçait de calmer la jeune fille, et Mabel, en entrant dans la chambre, entendit qu’il disait à Lydia: «Il ne faut pas faire attention à elle, c’est une vieille méchante femme.» Quant à Murray, qu’elle n’avait pas d’abord aperçu, et qui, d’une nature réellement affectueuse, éprouvait un vif regret d’avoir été la cause du chagrin de la pauvre Lydia, sa tante le découvrit bientôt derrière sa bonne où il s’était glissé, et dont il entourait le cou de ses bras.
En entendant la voix de Mabel qui lui parlait avec douceur, Lydia tressaillit vivement, et la présence d’une étrangère lui rendit tout à coup la force de maîtriser son émotion. Mabel prit un verre d’eau sur la table et lui en jeta quelques gouttes à la figure, ainsi qu’elle l’avait vu faire en pareille circonstance; le saisissement qui en résulta rendit complétement à la jeune fille son empire sur elle-même; et, après avoir respiré plusieurs fois avec force, elle trouva dans ses larmes abondantes, mais paisibles, un soulagement réel.
Miss Vaughan, bien qu’étrangère à de pareilles scènes, prononça quelques paroles affectueuses qui provoquèrent l’explosion des sentiments de la pauvre Lydia: «Je ne voulais pas blesser madame, s’écria celle-ci à travers ses sanglots; mais j’ai tant souffert de ce qu’elle a dit relativement aux enfants! et vous n’en seriez pas étonnée miss, si vous saviez...» Les larmes étouffèrent sa voix; puis faisant un effort sur elle-même, elle ajouta bientôt: «Et maintenant que j’ai perdu ma place, je ne sais pas ce que je vais devenir.
–Je demanderai à maman de vous garder, soyez tranquille,» répondit Murray.
Lydia sourit à l’enfant, mais sans lui répondre. Alick, retiré à l’écart, avait les yeux fixés sur Mabel, qui éprouvait une vive sympathie pour la jeune bonne, mais qui était incertaine du parti qu’elle devait prendre; et comme, après avoir considéré Lydia quelques instants, elle se disposait à partir, elle fut arrêtée par ces paroles du sérieux enfant, qui s’écria, comme pour expliquer le désespoir de sa bonne: «Elle ne va pas avoir son argent, elle qui en avait tant besoin pour sa mère et pour Rose; maman a dit qu’elle ne la payerait pas, et elle le fera pour sûr, car elle est si méchante!»
Les traits de Mabel exprimèrent combien elle était choquée du langage peu respectueux de l’enfant; mais celui-ci n’en vit rien; ses yeux suivaient la main de sa tante qui venait de tirer sa bourse, tandis que l’humiliation s’ajoutait à la tristesse de la pauvre Lydia. Quelques mots qui parfois étaient échappés à celle-ci dans ses instants de découragement avaient révélé à l’esprit observateur d’Alick la pauvreté de ses parents; mais, en dépit de sa position dépendante, elle souffrait dans sa fierté de voir la misère de sa famille parvenir à la connaissance de la jeune miss.
Mabel, presque aussi embarrassée, car c’était la première fois qu’elle se trouvait en pareille occurrence, demanda néanmoins à Lydia à quel chiffre s’élevait la somme qui lui était due. «Six dollars, miss, balbutia la pauvre fille d’une voix tremblante; mais peu importe, miss…»
La somme lui était donnée avant qu’elle eût fini sa phrase.
«Non, gardez-les, dit Mabel avec bonté en repoussant la main qui voulait lui rendre les dollars; ne vous en inquiétez pas; j’arrangerai plus tard cette affaire avec ma sœur.» Et, voulant se dérober aux remercîments à peine intelligibles que lui exprimait Lydia, elle quitta rapidement la chambre, suivie du regard d’Alick, où l’admiration se joignait à la surprise, tandis que Murray manifestait sa joie d’une façon non moins expressive en faisant la culbute sur le lit où il était resté.
Une vive rougeur monta au front de Mabel, lorsqu’en entrant dans le salon elle aperçut Louise debout vers la porte de la chambre des enfants, d’où elle avait dû entendre nécessairement tout ce qui s’était pasé; elle examinait dans la glace l’effet des boucles d’oreilles de corail qu’elle avait été chercher, et ne tourna même pas la tête à l’arrivée de sa sœur. Mabel aurait été surprise au milieu d’une mauvaise action, qu’elle n’aurait pas été plus troublée qu’en ce moment. Louise pouvait trouver dans ce qu’elle venait de faire un blâme officieux de sa conduite envers Lydia. Elle gardait un silence embarrassé, qui augmentait encore sa confusion, lorsqu’à la fin mistress Leroy, ayant voulu fermer une de ses boucles d’oreilles dans un moment d’impatience, l’emmêla dans son bandeau, et s’écria d’une voix impérieuse: «Mabel, venez donc m’arranger cela, je ne peux pas en venir à bout.»
Mabel délivra l’ornement réfractaire des cheveux où il s’était engagé, en ferma l’anneau et resta auprès de l’irascible beauté qui, après s’être contemplée avec satisfaction pendant quelques minutes, lui dit en soupirant:
«Que ces boucles d’oreilles sont ravissantes! je voudrais bien qu’elles fussent à moi; si j’avais de l’argent de trop, comme certaines personnes, ajouta-t-elle d’un ton signi ficatif, j’en achèterais de pareilles aujourd’hui même.
–Elles sont charmantes effectivement, répondit Mabe d’un air distrait; et, craignant d’avoir piqué sa sœur dont elle comprenait l’allusion, elle crut devoir justifier sa conduite en s’appuyant sur la pauvreté de Lydia.
–Vous n’avez pas, j’espère, l’intention de mettre à ma charge vos prodigalités, répondit aigrement la belle Louise avec un rire de mépris; il faudra que votre bourse soit mieux garnie que la mienne, si vous voulez payer les gens pour faire des scènes et pour se donner les airs d’avoir des crises nerveuses.»
Mabel, étonnée de la mesquinerie de sa sœur et de son indifférence à la misère des autres, ne trouva rien à répondre à cette déclaration; mais Louise, ayant à la fois déchargé sa mauvaise humeur et désavoué une dette qu’elle n’avait jamais eu l’intention d’acquitter, retrouva tout à coup son enjouement ordinaire, et, chassant loin d’elle ce souvenir désagréable, elle se mit à parler avec entrain de la fête où elle devait aller.
Mabel ne put pas se délivrer aussi aisément de l’agitation et de l’embarras que lui avaient causés les paroles de sa sœur; mais soulagée par la tournure que l’affaire avait prise, et enchantée de la voir se terminer à l’amiable, elle prêta une oreille attentive aux nouveaux détails que lui racontait Louise et que celle-ci venait de puiser auprès de mistress Vannecker et de Victoria, qui jouaient dans la pièce qu’on devait représenter le soir. Rien ne serait plus délicieux; et c’était principalement au sujet de Mabel que Louise se félicitait de la circonstance: ce serait pour elle un plaisir si nouveau! Henry, également, serait enchanté d’y venir.
Mabel hésitait: la description que lui faisait sa sœur du théâtre, des décorations, des costumes, etc., la tentait vivement d’assister à cette fête exceptionnelle; mais, en entendant nommer son frère, elle se souvint de l’engagement qu’elle avait pris avec lui de passer tous les deux la soirée en famille; elle le dit à sa sœur pour motiver son refus. Le sourire disparut des lèvres de mistress Leroy, qui, reprenant un air courroucé, tourna le dos à Mabel en disant d’un ton sec: «Très-bien; dans ce cas-là je resterai chez moi; je n’ai pas envie d’aller là-bas toute seule.»
Mabel ne put s’empêcher de trahir son indécision en voyant le mécontentement de sa sœur; elle l’avait déjà blessée une fois dans la journée et ne pouvait pas se décider à passer aux yeux de Louise pour être désobligeante; mais que penserait Henry si elle allait à cette fête?
Elle fut interrompue dans ses réflexions par la voix irritée de Louise, qui, comprenant la cause de son silence, disait avec aigreur: «Cela n’a pas le sens commun de vouloir rester à la maison pour Henry, car il y a longtemps que lui-même se fait un plaisir d’assister à cette soirée; il a parmi les acteurs plusieurs de ses amis qui très-certainement vont lui parler de tout cela, et je suis sûre qu’il est dans l’enthousiasme, rien qu’en pensant à les voir dans leurs rôles.»
Cette dernière suggestion eut pour effet de détruire les scrupules de Mabel, qui promit, en partant, d’envoyer la voiture chercher sa sœur et de se trouver prête à l’heure désignée; concession qui lui valut un radieux sourire et un serrement de main affectueux de la part de Louise complétement réconciliée avec elle.
Toutefois Mabel était loin d’être satisfaite; et l’ombre qui voilait son visage, ordinairement si joyeux, venait des émotions diverses dont elle était agitée; émotions contradictoires, mais également pénibles.
Une jeune fille de dix-huit ans, douée d’un heureux caractère, d’une nature généreuse et d’un cœur affectueux, n’est pas ordinairement un juge bien sévère pour les faiblesses et les fautes que dissimule un extérieur séduisant. Mais, malgré la sensibilité de son âge et l’entraînement d’une imagination ardente, Mabel avait un profond amour de la justice, le sentiment du devoir et le mépris le plus vif pour la bassesse et la duplicité. Il lui était impossible de fermer les yeux sur les défauts que ks événements de la journée avaient révélés chez sa sœur, et elle souffrait d’autant plus de cette découverte inattendue, qu’elle avait jusqu’ici prêté à Louise plus de qualités d’esprit et de cœur. Néanmoins les émotions qui s’éveillaient dans son âme étaient confuses; elle n’essayait même pas d’en faire l’analyse, et il ne résultait de ses pensées indistinctes qu’un vague sentiment de tristesse.
Les doutes, les appréhensions et les regrets indéterminés qui se succédaient dans son âme, s’évanouirent subitement lorsque la voiture s’arrêta à la porte de son père, et une inquiétude plus immédiate vint frapper son esprit.
«Qu’est-ce que va dire tante Sabiah de mon absence prolongée?» se demanda-t-elle en entrant dans la maison.
Quatre heures sonnèrent à l’horloge de l’antichambre comme elle passait devant l’escalier.
«Déjà si tard!» se dit-elle en elle-même; et le souvenir du ruban qu’elle avait promis de rapporter se dressa tout à coup dans sa mémoire. «Vraiment, c’est un de ces jours où toutes les choses vont de travers,» pensa Mabel.
La pauvre enfant avait raison; miss Sabiah avait douloureusement passé la journée dans l’attente et l’abandon, et l’humeur de la vieille fille était au niveau de l’ennui qu’elle avait éprouvé. Elle avait refusé de goûter sans Mabel, sacrifice d’une certaine importance pour une personne habituée aux usages de la campagne; et ce ne fut pas sans difficulté que sa nièce parvint à lui faire accepter une tasse de chocolat et un biscuit qu’elle avait été chercher elle-même dans la salle à manger. Quant à l’oubli du ruban, la chose importait peu.
«Qu’est-ce que cela fait, dit-elle, que je mette un vieux bonnet au lieu d’en avoir un neuf?»
Une autre personne que Mabel aurait vainement essayé de la faire sortir de cet abattement désespéré; mais pour la pauvre tante, sa nièce favorite n’était jamais le principal auteur d’une faute quelconque. Après s’être élevée à plusieurs reprises contre l’influence croissante de mistress Leroy sur sa sœur, et avoir déclaré qu’elle était complétement résignée à la perte de la société de Mabel, miss Sabiah consentit à se laisser consoler par la lecture d’un paquet d’anciennes lettres que sa nièce était allée chercher, et par le vif intérêt que la jeune fille témoignait pour les détails de famille puérils et surannés qui faisaient battre le cœur de sa pauvre vieille tante.
Mabel avait soigneusement évité la plus légère allusion à la visite qu’elle venait de faire, ne voulant pas accroître les préventions de la vieille miss par le récit des scènes orageuses qu’elle avait vues à l’hôtel; de son côté, miss Sabiah avait dédaigné de faire la moindre question relativement à Louise et à son genre de vie, pour lequel elle professait une complète indifférence.
Mais les perplexités et les ennuis de ce malheureux jour étaient loin d’être finis. A dîner, Mabel attendit vainement que son frère, qui était fort content de son excursion, amenât l’entretien sur la comédie d’amateurs qui devait avoir lieu dans la soirée. Henry garda un silence obstiné à cet égard; et quand, ayant demandé ses pantoufles, il proposa à Mabel d’aller chercher sa flûte et de l’accompagner au piano, il fallut bien qu’elle lui avouât la promesse qu’elle avait faite à Louise, tout en lui disant la résistance qu’eile avait opposée à cette proposition, jusqu’au moment où sa sœur lui avait enfin persuadé qu’il se faisait lui-même une fête d’assister à cette représentation.
«Et tu as donné là dedans? s’écria Henry d’un ton dont Mabel ne savait pas si elle devait rire ou se fâcher. Mais j’ai passé deux jours, continua son frère, à employer toutes les ruses imaginables pour me délivrer de ces misérables singes qui voulaient me faire participer à cette farce ridicule; je les ai fuis comme la peste; j’ai eu peur de mon ombre, craignant toujours qu’elle ne prît la forme du directeur de leur théâtre; et dans ton innocence, pauvre agneau, tu me ferais tomber dans le piège. Mais ils voulaient me condamner sans merci à remplir le rôle de Jules César; ou, chose bien pire encore, à jouer celui de l’amant de Victoria Vannecker. C’est une bande de harpies, et rien de plus, ma pauvre sœur!»
De son côté, miss Sabiah entama une série d’objections contre un genre de vie qui détruirait la santé de sa nièce en l’exposant au froid et en lui faisant subir des veilles infiniment trop prolongées. M. Vaughan, alarmé de ces insinuations, suspendit la lecture de son journal pour dire que la soirée était extrêmement humide, et qu’il espérait bien que Mabel ne pensait pas à sortir.
L’entretien fut néanmoins interrompu par l’arrivée de mistress Leroy, dont l’entêtement était à l’épreuve de toute opposition. Mabel aurait bien volontiers rétracté sa promesse; mais Louise en exigea l’accomplissement, et tout ce qu’il fut possible d’obtenir, c’est qu’elle consentirait à se retirer de bonne heure. A la prière de Mabel, secondée par les instances de son père, Henry se décida à les accompagner, toutefois en y mettant la condition expresse qu’il pourrait s’échapper si l’on faisait la moindre tentative pour l’enrôler dans la troupe dramatique. Arrivés à la portière de la voiture, ils furent salués par la voix de mistress Vannecker et par celle de sa fille, qui étaient confortablement installées sur la banquette de derrière.
Une exclamation d’impatience échappa aux lèvres d’Henry.
«Je n’en suis plus, murmura-t-il à l’oreille de Mabel. Je vois, reprit-il tout haut, que vous êtes en nombre suffisant pour veiller les unes sur les autres, et je vous souhaite le bonsoir.»
Les événements qui suivirent ce début de mauvais augure n’étaient pas faits pour diminuer la contrariété que Mabel en avait éprouvée. L’exécution de la pièce fut détestable; les rôles n’étaient pas sus; le théâtre était mal éclairé; les acteurs ne possédaient ni verve ni originalité. Louise alla dans les coulisses, où elle prit part à toutes les contestations que faisaient naître les rivalités des artistes, pendant que mislress Vannecker fatiguait Mabel du récit animé des torts dont sa fille avait eu à se plaindre, et de la revanche éclatante qu’elle avait prise sur les malheureux qui s’en étaient rendus coupables.
Longtemps avant l’heure où elle put décider miss Vannfcker et Louise à partir, Mabel, en dépit de la bienveillance qui était dans sa nature, en était arrivée à cette triste conclusion: que sa sœur et ses amies se servaient d’elle comme d’un moyen de satisfaire leur amour effréné du plaisir; et, cessant d’éprouver le moindre intérêt pour les disputes des acteurs et pour leur échec dramatique, son esprit se reporta douloureusement vers son frère et vers sa tante qui l’attendaient depuis longtemps; puis songeant à l’heure avancée, elle eut pitié de son cocher et de ses chevaux, qui, exposés à la pluie par cette nuit d’hiver, et fatigués des courses de la journée, étaient comme elle victimes d’une déception qu’on lui avait imposée.
Mais tous ses ennuis ne devaient pas se borner là; une contrariété plus vive encore l’attendait à la maison. L’air de triomphe dont Henry accueillit son retour lui fit tout d’abord pressentir quelque nouveau désappointement; et c’est avec un regret plus profond qu’elle ne voulut se l’avouer à elle-même, que Mabel apprit que son frère et sa tante avaient eu la visite de Dudley, et avaient joui pendant toute la soirée des trésors de verve et d’imagination qu’un esprit aussi vaste et aussi poétique devait nécessairement posséder. Il lui sembla qu’il y avait quelque chose de malicieux dans le plaisir que prenait son frère à lui citer les mots les plus heureux de son ami; quelque chose de véritablement provoquant dans l’insistance que miss Sabiah, ordinairement si peu impressionnable, mettait à la plaindre de la perte qu’elle avait faite: d’autant plus, ajoutait la vieille tante, qu’elle n’aurait probablement pas de tout l’hiver l’occasion de faire connaissance avec cet homme d’une amabilité peu commune. Ils n’avaient dû sa visite qu’au hasard qui lui avait fait manquer la voiture; car il avait dû quitter New-York ce soir même, et il partirait le lendemain pour se rendre à Philadelphie.
C’est ainsi que se termina pour Mabel cette journée remplie de contrariétés. Un sentiment confus de regret, de fatigue et de désappointement, couronnait cetie semaine de plaisir et d’agitation qui s’était écoulée depuis son arrivée chez son père.
«Qu’il est difficile de plaire à tout le monde!» se dit-elle lorsque, retirée dans sa chambre, elle passa en revue les événements de la journée, s’arrêtant avec une amertume particulière sur la perte de la visite de Dudley, contre-temps qui était pour elle un véritable malheur.
Puis tirant de nouveau cette conclusion qu’il était impossible de plaire à chacun, elle s’endormit presque déterminée à ne s’inquiéter désormais que de ses propres désirs.
Heureusement que ni cette résolution dangereuse, ni les émotions pénibles qui l’avaient fait naître, ne devaient persister après une nuit de repos; et le soleil du lendemain n’éclaira pas un visage qui fût plus radieux que celui de Mabel, et dont la physionomie exprimât plus de générosité.
Un nuage plus sombre pouvait un jour couvrir le sentier qu’elle avait à parcourir, et son âme ardente pouvait avoir à supporter une lutte plus difficile. Combien elle semrait teureuse alors si la lumière venait chasser les ténèbres, si la foi murmurait à son cœur oppressé que la terre n’a pas de nuit si épaisse, de désespoir si profond, que la droiture et l’amour ne puissent dissiper et guérir!
CHAPITRE VIII.
Table des matières
Laissons Mabel se livrer à la douce influence d’un sommeil réparateur, et suivons une jeune fille de son âge, mais d’une fortune bien différente, qui, le soir de cette malheureuse fête dramatique, se dirigeait seule et d’un pas rapide vers une petite rue des faubourgs
Lorsqu’elle eut rempli toutes ses obligations, que les enfants furent endormis et la toilette de mistress Leroy terminée, la pauvre Lydia courut, malgré sa tatigue, chez mistress Vannecker, pria la femme de chambre de cette dame de vouloir bien venir la remplacer auprès d’Alick et de Murray, mit à la hâte un vieux chapeau, un tartan usé, promit de rentrer dans une heure, descendit par l’escalier de service, et quitta l’hôtel d’un pas précipité.
La nuit était profonde, le pavé humide et glissant, Lydia, pourvue de chaussures trop minces, n’avait pas fait cent pas avant d’avoir les pieds complétement mouillés, et le froid faisait frissonner tout son corps. Elle tremblait également de se trouver seule dans les rues à cette heure avancée, et elle jeta des regards inquiets autour d’elle lorsqu’elle s’engagea dans les ruelles les plus étroites et les plus sombres de New-York. Une fois, dans sa précipitation, elle glissa, et elle serait assurément tombée, si une main, bienveillante malgré sa rudesse, ne l’avait saisie fort à propos. Avant qu’elle eût pu distinguer celui qui l’avait si obligeamment retenue, l’homme couvert de haillons qui lui avait prêté son appui avait déjà disparu; mais, plus effrayée que jamais par l’attention que ce léger incident avait attirée sur elle, et troublée de plus en plus par les regards que lui jetaient les quelques passants qu’elle rencontrait, elle se mit à courir. Elle avait fait ainsi quelques pas, les yeux fixés devant elle, lorsqu’au détour d’une rue elle sentit une main qui se posait tout à coup sur son épaule. Elle tressaillit vivement; mais, bientôt rassurée par le bruit d’un éclat de rire dont le timbre lui était familier, elle s’arrêta en s’écriant hors d’haleine, bien qu’évidemment soulagée:
«Est-ce toi, Jack? tu m’as joliment effrayée!
–Et pourquoi cela? demanda celui-ci d’un ton joyeux.
–Parce que tout me fait peur, répondit Lydia; je n’ai pas l’habitude de sortir le soir; tu ne devrais pas non plus être dehors à cette heure-ci. Avec qui es-tu donc? ajouta-t-elle à demi-voix en apercevant quelqu’un qui s’était arrêté derrière eux.
–C’est Bob Martin, répliqua l’enfant avec une certaine répugnance et après avoir hésité quelque temps à répondre.
–Oh! Jack!» dit seulement la pauvre Lydia, mais d’un ton de vif reproche.
Son frère, car telle était la parenté qui l’unissait au jeune homme, ou plutôt à l’enfant, baissa les yeux, traça du bout de son pied un cercle sur la neige et garda un profond silence.
«Viens, reprit Lydia; je vais à la maison et je suis pressée; il faut que je sois rentrée dans une heure. Viens avec moi, Jack. »
L’enfant se décida à l’accompagner, bien qu’avec répugnance, et se mit à siffler d’une manière significative pour avertir son camarade, un jeune homme d’une taille beaucoup plus élevée que la sienne, et qui, d’un air insouciant et dégagé, suivait la même direction que le frère et la sœur.
«Ne l’appelle pas, dit Lydia; nous n’avons que faire de lui.
–Dans ce cas-là, avançons,» répondit Jack d’un ton brusque; et il entraîna vivement la jeune fille. Mais à peine avaient-ils fait quelques pas, qu’ils aperçurent Bob Martin flânant devant eux à l’ombre d’une maison avancée. Il paraissait les attendre, et Jack lui jeta ces mots en passant auprès de lui: «Reste par ici, Bob; je serai de retour avant cinq minutes.» Il avait dit ces paroles à voix basse, mais néanmoins Lydia les avait entendues.
Ils marchèrent pendant quelque temps sans rien dire puis, rompant tout à coup le silence, Lydia s’écria d’une voix profondément irritée: «Je voudrais bien savoir ce que dirait notre mère, Jack, si elle savait que tu te promènes avec Bob, surtout à l’heure qu’il est.
–Elle n’aurait rien à dire contre lui, répondit l’enfant; et toi qui parles, tu serais bien embarrassée de lui reprocher quelque chose. Bob est un bon garçon.
–Comment peux-tu dire cela, Jack? tu sais bien que c’est l’être le plus paresseux, le plus impie du quartier; je croyais qu’on t’avait suffisamment averti de ne pas fréquenter ce vaurien.
–Je m’en moque pas mal, répondit Jack; c’est un brave camarade, malgré tout ce qu’on peut dire.
— Tu devrais rougir de défendre un pareil mauvais sujet, répliqua Lydia avec chaleur.
–. Est-ce qu’il ne m’a pas défendu, lui? reprit l’enfant avec colère.
–A ta place je ne parlerais pas de cela, répondit la jeune fille d’une voix pleine de mépris.
–Et pourquoi pas? demanda Jack en se retournant vers sa sœur d’un air presque furieux.
–Parce que, répondit-elle avec calme, c’est une chose qui me déplaît souverainement.
–Bah!» dit Jack en affectant l’insouciance, malgré la mortification évidente que lui faisaient éprouver les paroles de Lydia.
Cette discussion entre les deux jeunes gens fut suivie d’un long silence, que Jack interrompait seulement de temps à autre en sifflant quelques notes d’un air de fanfaronnade, tout en marchant à côté de sa sœur avec une feinte indifférence.
«Comment va Rosy?» lui demanda enfin Lydia.
Ces mots produisirent un effet magique sur l’enfant; il cessa tout à coup de siffler, et répondit d’une voix douce que l’émotion faisait trembler:
«Elle n’est pas mieux, Lyddy; j’ai bien peur qu’elle ne puisse jamais guérir.»
La jeune fille ne répondit rien, et ils arrivèrent à leur destination sans avoir échangé d’autres paroles. Une fois à la porte, Jack fit un pas en arrière, comme s’il avait eu l’intention de s’éloigner. Lydia vit ce mouvement de retraite, et fixant un regard pénétrant sur le visage de son frère:
«Tu ne vas pas l’aller retrouver? lui demanda-t-elle vivement.
–Pourquoi pas?» répondit Jack d’un ton de défi.
Lydia poursuivit ses remontrances avec chaleur; mais le bref dialogue qui s’ensuivit n’eut pour résultat que l’irritation réciproque des deux parties et la résolution bien arrêtée de la part de Jack de voir Bob Martin quand bon lui semblerait, en dépit de l’opposition bien intentionnée, mais complétement inutile, que lui faisait sa sœur.
Au fond, voici de quoi il s’agissait. La famille Hope, dont Jack et Lydia faisaient partie, avait appris quelques semaines auparavant qu’une bande de mauvais sujets, parmi lesquels se trouvait Jack, avaient, à la suite de queelles et de tapage nocturne, passé la nuit au corps de garde, et devaient être le lendemain écroués à la prison. Jack n’avait pu être tiré de cette situation fâcheuse que par e payement d’une amende considérable, qui avait absorbé toutes les épargnes de sa mère et forcé Lydia à chercher la place qu’elle occupait maintenant dans la maison de mistress Leroy.
La pauvre veuve, déjà accablée par le malheur, avait courbé la tête en silence sous le nouveau coup dont elle était frappée; elle avait accueilli le retour de son fils sans autres reproches que le morne désespoir exprimé par toutes les lignes de son visage, et avait poursuivi son labeur de chaque jour avec cette profonde apathie qui annonce un corps usé par le chagrin et la fatigue, un cœur vieilli et desséché par les soucis quotidiens d’une existence pénible.
Mais Lydia n’était pas encore parvenue à ce degré d’obéissance passive; elle n’avait pas eu le temps d’apprendre à l’école de la misère cette résignation qui prend sa source dans la foi chrétienne. Elle supportait difficilement l’humiliation à laquelle la mauvaise conduite de Jack l’avait récemment condamnée; et, dans l’impatience qu’elle en éprouvait, elle abusait de son privilége de sœur aînée pour adresser d’amers reproches au coupable et pour accabler de son mépris les mauvais sujets qui formaient la société de son frère, principalement Bob Martin, l’une des connaissances les plus dangereuses qu’il eût encore jamais faites.
Jack ne pouvait pas se dissimuler que Bob ne l’eût entraîné dans une fort mauvaise passe; mais il insistait avec chaleur sur la dette qu’il avait contractée envers cet excellent camarade, pour l’adresse avec laquelle celui-ci avait conduit leur mutuelle défense et obtenu leur élargissement après une seule nuit à la station de police.
A toutes les accusations que Lydia formulait contre son nouveau camarade, Jack répondait vivement, ainsi qu’on l’a vu plus haut, que c’était un bon garçon, en dépit de tout ce que l’on pouvait dire; un ami qui l’avait défendu chaudement, lorsque tous les autres ne songeaient qu’à se tirer du mauvais pas où ils étaient engagés.
Bref, cette malheureuse aventure, bien loin d’affaiblir l’influence de Bob, avait confirmé celle qu’il avait prise sur son jeune camarade, qui, depuis longtemps affranchi de l’autorité maternelle, ne paraissait plus reconnaître d’autre pouvoir que celui des magistrats de la ville, pour qui sa dernière affaire lui avait inspiré une certaine crainte respectueuse.
Mais bien que Jack ne fît pas la moindre attention au désespoir silencieux qu’exprimaient les traits de sa mère; bien qu’il fût sourd à tous les reproches de Lydia et cuirassé contre la mauvaise opinion de tous ses voisins, il y avait une douce influence que son esprit révolté subissait malgré lui; un regard qui le suivait alors même qu’il n’était plus en sa présence; une voix que son oreille avait toujours écoutée; une petite main dont la douce pression avait le. pouvoir de le retenir au milieu de sa course la plus folle. Ce charme s’était emparé de lui sans même qu’il s’en doutât; et sa rude nature s’attendrissait lorsqu’il écoutait les douces paroles de Rosy, sa jeune sœur, ou qu’il regardait le visage amaigri de la pauvre petite malade.
Elle seule, après sa faute, l’avait reçu dans cet esprit d’amour qui parle au cœur repentant de chagrin, de pardon et d’espérance. Elle lui avait tendu sa petite main tremblante, et, pendant qu’une larme coulait de ses grands yeux bleus, elle avait attiré la main de Jack et l’avait pressée contre sa joue brûlée par la fièvre, en disant d’une voix brisée: «Tu ne t’éloigneras plus de moi pendant la nuit, n’est-ce pas?» Et Jack, posant sa tête sur l’oreiller du pauvre ange, l’avait mouillé de larmes dont Rosy avait eu seule connaissance.
Il y avait dans le cœur de cet enfant rebelle une corde secrète que la pauvre petite malade avait seule le pouvoir de toucher. Souvent, au milieu des scènes les plus bruyantes, cette note plaintive et tendre venait vibrer tout à coup et dominer la colère de Jack; ainsi lorsque, le soir dont il est question dans ce chapitre, Lydia, excitée par la discussion, allait poser une main violente sur le loquet de la porte de sa mère, elle en fut empêchée par un signe de son frère qui, s’arrêtant soudain au milieu d’un torrent d’invectives, lui dit à voix basse:
«Chut, Lydia, ne fais pas de bruit; il est possible que Rosy dorme encore; elle reposait lorsque je suis sorti tout à l’heure.»
Cette porte, dont la partie supérieure était vitrée et servait de fenêtre, ouvrait directement dans une étroite boutique au plafond bas, aussi peu éclairée que mal assortie. Malgré les précautions de Lydia, la sonnette qui se trouvait à l’entrée résonna fortement lorsqu’elle poussa la porte. La jeune fille s’arrêta un instant sur le seuil, puis elle se dirigea vers l’arrière-boutique, où elle rencontra sa mère, qui, au son toujours bien accueilli de la sonnette, se hâtait de venir répondre à la pratique supposée.
«C’est toi, Lyddy?» s’écria la pauvre femme avec un sourire maladif, lorsque la déception de la pauvre marchande, qui avait compté sur un acheteur, eut fait place à la joie qu’éprouvait la mère en apercevant sa fille. Puis, jetant sur Lydia un regard plus attentif, elle ajouta d’un air d’inquiétude qui fit disparaître le sourire de son pâle visage: «Qu’est-ce qui t’amène, enfant? Comme te voilà mouillée! Viens dans la chambre; il y a un bon feu dans le poêle.»
Lydia suivit sa mère d’un pas languissant, et la figure tout émue. La chambre où elles entrèrent, tout au plus de la grandeur d’un cabinet, était à peine meublée; on y respirait un air épais et malsain; le feu venait seulement d’être allumé, car la mixtion qui se trouvait dans un vase placé sur le fourneau du poêle ne bouillait pas encore, et il faisait un froid glacial dans cette malheureuse pièce. Lydia jeta son chapeau sur la table, prit une chaise, et fixa tristement les yeux devant elle. Sa mère remuait la mixtiun qui était sur le feu; ni l’une ni l’autre ne prenait la parole; un soupir de la jeune fille interrompit le silence.
«Qu’est-ce qui est arrivé? dit mistress Hope; il y a quelque chose qui va mal; autant me l’apprendre tout de suite!» En disant cela, elle étendit la main et ferma doucement la porte qui conduisait à une petite chambre à coucher; puis, comme sa fille continuait à garder le silence: «Est-ce que tu es sortie de chez ta maîtresse? lui demanda-t-elle.
–Pas encore, s’écria Lydia, qui, ne pouvant plus retenir ses larmes, éclata en sanglots; j’aurais mieux fait de ne pas venir aujourd’hui.»
Elle se couvrit la figure de ses deux mains, et pleura si amèrement qu’elle ne put en dire davantage.
La pauvre mère continuait son opération, et regardait sa fille avec tristesse; sa nature quelque peu vulgaire et positive, jointe à l’habitude qu’elle avait de souffrir, l’empêchait de donner un témoignage plus sensible de son anxiété: toutefois l’émotion que lui causaient les larmes de Lydia n’en était pas moins vive, et de temps en temps elle laissait échapper quelques mots destinés à provoquer l’explication des pleurs de la jeune fille et à calmer son chagrin.
Celle-ci fut longtemps sans répondre aux paroles que sa mère lui adressait; mais à la fin, relevant la tête d’un air déterminé, elle essuya ses larmes s’approcha du poêle, défit ses souliers et posa ses pieds de manière à pouvoir Les sécher; mistress Hope, encouragée par ces symptômes favorables, s’assit en face de sa fille et eut bientôt la satisfaction d’apprendre que les pleurs et l’agitation de Lydia avaient une cause moins sérieuse qu’elle ne se l’était figuré.
Néanmoins la pauvre femme ne put écouter sans émotion le récit détaillé de l’inj ustice dont sa fille avait eu à souffrir, ni s’empêcher de partager les soupçons et l’effroi que faisaient naître dans l’esprit de Lydia la preuve récente que Jack venait de lui donner de son opiniâtreté.
Si Lydia avait eu plus d’énergie, si elle avait eu plus de cœur, elle ne serait pas venue dérouler à la pauvre veuve cette longue série d’inquiétudes et d’ennuis. Elle se serait éloignée de cette maison qu’habitaient la maladie et la misère, ou bien elle y aurait apporté une figure calme et joyeuse. Elle aurait dissimulé ses propres chagrins et longtemps pesé dans son esprit la disposition qui entraînait Jack vers la mauvaise société, avant d’attrister le cœur de sa mère et de lui causer peut-être une insomnie douloureuse par le récit de la violence et de l’entêtement de son frère.
Mais Lydia n’était pas une héroïne: ce n’était qu’une pauvre servante irritée, qui, sous l’impression de la fatigue et de la douleur, venait, ainsi que nous l’avons fait trop souvent, dire à sa mère ce qui la faisait souffrir, et déposer son chagrin dans un cœur déjà surchargé de ses propres peines.
«Eh bien, dit mistress Hope avec un profond gémissement, si tu es renvoyée, tu reviendras à la maison, voilà tout; nous ne serons pas plus malheureux que nous ne l’avons déjà été, la chose n’est guère possible. Quant à Jack, s’il veut se perdre, nous ne pouvons pas l’en empêcher; il est inutile de se tourmenter pour cela.»
Une pareille philosophie n’était pas très-consolante. Néanmoins Lydia trouva ses ennuis plus légers, maintenant que sa mère l’avait délivrée d’une partie de son fardeau; et se rappelant le seul rayon qui eût brillé au milieu des nuages de cette triste journée, elle se mit à raconter l’intervention de Mabel, et tira de sa poche la somme qui lui avait été donnée par la jeune fille. Mais quels ne furent pas son chagrin et sa surprise, lorsqu’elle vit sa mère refuser cet argent!
«Tu trouveras bien à l’employer toi-même en attendant que tu aies pu te replacer, dit la veuve, à qui il répugnait de s’approprier un argent qui était le prix de la liberté de sa fille; tu n’as pas même de souliers, ajouta-t-elle en regardant les vieilles savates qui séchaient sur le poêle.
–Oh! prenez ces quelques dollars, ma mère, prenez-les, s’écria la pauvre Lydia, repentante et humiliée en s’apercevant de l’effet qu’avaient produit ses murmures égoïstes.
–Chut! dit tout bas mistress Hope, sans paraitre faire attention à l’argent que sa fille lui présentait toujours. Les deux femmes écoutèrent; un son faible, mais distinct, s’échappait à travers la porte de la chambre à coucher; mistress Hope fit un mouvement pour se lever. Au même instant la sonnette de la porte extérieure se fit entendre; Lydia se leva précipitamment en disant à la veuve: «Allez à la boutique, ma mère, je vais voir si Rosy a besoin de quelque chose.»
Suivons la jeune fille dans la chambre où elle entre immédiatement: un cierge y brûle en jetant une faible lumière; c’est une concession accordée au vif désir de l’enfant malade qui, soutenue par des oreillers, est étendue sur le lit. On devinerait difficilement l’âge que peut avoir cette pauvre créature; ses petites mains et ses bras décharnés sont bien ceux d’un enfant, mais il n’y a pas de jeunesse sur son visage amaigri; ses cheveux blonds ont un reflet d’or; son front transparent est marqué de veines d’un bleu foncé; un cercle brun entoure ses yeux; ses traits sont minces et contractés, ses lèvres étroitement serrées l’une contre l’autre: on dirait qu’elles ont été scellées par un effort persévérant de la volonté, afin de ne pas trahir la souffrance dont l’empreinte est gravée néanmoins dans chaque ligne de cette figure expressive. Il n’y a nulle beauté, nulle promesse de grâce et de fraîcheur, sur ce visage crispé que la maladie semble avoir atrophié; seulement, dans ces yeux d’un bleu d’azur qui brillent comme des saphirs entre leurs paupières flétries, chacun peut voir rayonner l’espérance d’une âme qui, à travers la brume dont cette vie est enveloppée, regarde sans cesse une terre inconnue où la petite malade est certaine de se reposer un jour.
Lydia ouvrit la porte si doucement que Rosy ne l’enten. d pas entrer. Celle-ci, qui avait été réveillée par le gémissement qu’elle avait entendu dans la chambre voisine, chantait ou plutôt gazouillait à demi-voix quelques syllabes pleines de douceur, qu’elle répétait continuellement sur une phrase musicale de sa composition. Ses yeux étaient fixés sur le mur qui se trouvait en face d’elle, et ce ne fut que lorsque sa sœur eut approché de son lit qu’elle remarqua sa présence. Eile tourna légèrement la tête, décroisa ses petites mains, en posa une sur le bras de sa sœur, et prononça le nom de Lydia.
Qui aurait pu croire, en voyant l’une auprès de l’autre ette belle jeune fille et cette chétive enfant, qu’il n’y avait que cinq années de différence entre l’âge de chacune ’elles? La pauvre petite Rosy comptait déjà treize printemps.
«As-tu beaucoup souffert aujourd’hui? lui demanda sa sœur à voix basse.
–Oh! Lyddy, répliqua l’enfant, j’ai chanté pendant tout le temps que je suis restée éveillée.»
Lydia soupira, car Rose lui avait dit en confidence, lorsqu’elle avait quitté la maison, qu’elle ne chantait jamais que lorsqu’elle souffrait trop vivement.
«Pauvre Rosy! dit-elle avec une profonde compassion.
–Non, je ne suis pas à plaindre,» reprit la malade d’un air pensif; et, attachant sur le mur qui était en face d’elle ce regard plein d’ardeur qui semblait pénétrer dans l’avenir, elle ajouta: «Nous nous sommes tenu compagnie toute la journée, le petit pèlerin et moi. Le sentier est sombre, Lyddy; mais les anges du bon Dieu veillent sur nous du haut des nuages, et la route devient brillante à la fin.»
Les yeux de Lydia cherchèrent instinctivement l’objet qui fixait l’attention de la malade, afin d’y découvrir la source de cette extase qui prêtait un éclat momentané au visage de sa sœur. La faible clarté du cierge tombait directement sur une gravure excellente qui, richement encadrée, formait un singulier contraste avec le pauvre ameublement et les murailles dégradées de cette misérable chambre. Une partie de la gravure était dans l’obscurité; mais on distinguait au premier plan la tête d’un jeune voyageur au-dessus duquel roulaient d’épais nuages, et qui suivait un chemin étroit et sombre. Il marchait néanmoins d’un pas ferme, les yeux tournés vers un endroit éclairé du ciel, où trois chérubins surmontaient l’extrémité lumineuse des nuages dont la base était enveloppée de si profondes ténèbres.
Ce n’était pas la première fois que ce petit pèlerin excitait la sympathie de Rosy, ni le premier enseignement que la malade retirait de la vue des anges qui veillaient sur le jeune voyageur. Depuis plusieurs années cette gravure l’avait suivie dans toutes les chambres qu’elle avait occupées, toujours suspendue en face de son lit pendant les longues semaines où la maladie l’avait retenue sursa couche. Mais l’éloquence de ce tableau n’était pas encore épuisée: chaque jour, au contraire, l’esprit de la malade se pénétrait plus profondément de la leçon divine qu’elle savait y reconnaître, et acquérait une conviction plus profonde de la réalité des promesses qui, dans ses heures les plus douloureuses, venaient calmer ses souffrances.
Lydia, pour qui les arts n’avaient aucun langage, surtout orsqu’il était question d’un sujet purement spirituel, n’arrêta pas ses yeux sur la gravure, dont l’existence d’ailleurs lui était bien connue. Personne néanmoins ne pouvait douter que cette gravure ne fût l’expression de quelque vérité sainte, en voyant la sublime patience, le calme religieux qu’elle inspirait à la pauvre malade; et un profond sentiment de contrition et d’humilité pénétra dans l’âme de Lydia, lorsqu’elle compara ses murmures avec la résignation angélique de sa sœur.
«Tu me rends honteuse de moi-même, Rosy, s’écria-,-elle avec une véhémence qui fit tressaillir la pauvre enfant. Je voudrais avoir la moitié de ton courage; mes peines ne sont rien comparées à tes douleurs, et je m’en tourmente au point de faire souffrir les autres de mes plaintes; tandis que toi, Rosy, tu supportes toutes choses avec tant de calme et de douceur!
–Oh! Lyddy, répliqua l’enfant en regardant la jeune fille avec un intérêt plein de bonté, la patience m’est une chose bien facile; tandis que toi, pauvre sœur, tu as tant de personnes à satisfaire, tant d’obligations à remplir, qu’il n’est pas étonnant que tu sois parfois découragée. J’ai bien pensé à toi depuis huit jours, et j’avais bien envie que tu vinsses pour savoir une foule de choses, si tu commences à t’habituer là-bas, si les enfants sont méchants, si mistress Leroy te fait toujours veiller aussi tard. Pauvre Lydie! tu es fatiguée, poursuivit-elle en remarquant l’air abattu de la jeune fille; viens auprès de moi et repose-toi pendant quelques minutes; parle-moi de ta maîtresse et des enfants; dis-moi bien tout.»
Et Rose attira sa sœur, dont elle entoura la taille de son petit bras amaigri.
«Que pourrais-je te dire? demanda Lydia.
–Tout ce que tu voudras, et surtout les choses qui te tourmentent,» répondit l’enfant.
Mais Lydia ne trouvait plus rien dans sa mémoire. Le souvenir des ennuis qu’elle avait éprouvés depuis huit jours s’était effacé devant la résignation de sa sœur; et elle ne pouvait pas lui raconter la scène qui avait eu lieu le matin, précisément à son sujet, et lui dire les fàcheuses conséquences qui en étaient résultées.
«Je vais te parler, dit-elle après un moment d’hésitation, d’une personne que j’ai vue aujourd’hui et qui est belle, mais belle.
–Autant que mistress Leroy? demanda Rosy.
–Oh! bien davantage, répondit Lydia comme si elle eût trouvé la comparaison injurieuse.
–Mais tu la trouvais si jolie!
–Moi! eh bien! plus à présent; mais cela ne fait rien, quoiqu’elles soient les deux sœurs, miss Mabel ne lui ressemble pas du tout.» Puis, s’animant peu à peu, Lydia releva la tête qu’elle avait posée sur l’oreiller de Rosy; elle s’appuya sur son coude, et, les yeux fixés sur le visage de la malade, elle fit un brillant panégyrique de sa jeune protectrice.
Rosy écoutait sa sœur avec un vif intérêt, et, partageant bientôt l’enthousiasme de la jeune fille, elle s’écria pendant une pause que Lydia avait faite: «Oh! je t’en prie, continue; raconte-moi ce qu’elle a dit aux enfants. Alick aime-t-il sa tante?»
Lydia, ayant une fois entamé ce sujet intéressant, fit le récit détaillé de la visite de Mabel, à l’exception néanmoins de ce qui était relatif à la dispute qu’elle avait eue avec mistress Leroy et au congé qui en avait été la suite.
«Belle, fraîche, élégante et arrivant de la campagne, dit Rosy d’un air pensif. Oh! que je voudrais la voir!»
Lydia soupira en pensant combien il était peu probable que ce désir fût satisfait.
«Tu la reverras? demanda Rosy.
–Peut-être.
–Tu te rappelleras bien tout ce qu’elle aura fait, tout ce qu’elle aura dit, afin de pouvoir me le raconter.
–J’essayerai.
–Elle arrive de la campagne! reprit Rosy en se parlant à elle-même; je voudrais bien voir une personne qui connaîtrait les champs.»
La pauvre enfant n’avait jamais de sa vie dépassé les faubourgs, et la campagne lui semblait être le Paradis terrestre.
«L’été prochain tu te porteras mieux, lui dit sa sœur et nous en profiterons pour aller à la vieille ferme.»
Elle secoua la tête; puis, comme si une pensée lui revenait tout à coup:
«Lydia, demanda-t-elle à voix basse, où est Jack?
–Parti avec Bob Martin, répondit la jeune fille, dont la voix retrouvait une certaine amertume; je ferai tout aussi bien de ne pas l’attendre, continua-t-elle en faisant un mouvement pour se lever, car il n’est pas probable qu’il revienne avant le jour.
–Oh! que si, répondit Rose avec confiance; il reviendra bien sûr à dix heures pour me donner mes gouttes de potion; il n’y a pas encore manqué depuis ton départ, et il ne doit pas être loin de dix heures.
–Je ne crois pas, répliqua Lydia; mais c’est égal, il faut que je parte; je vais aller mettre mon chapeau et voir si mes souliers ont séché.»
Au même instant, la voix de Jack se fit entendre dans la boutique, et le premier coup de dix heures sonnait à l’horloge de l’église voisine, comme il entrait dans la chambre de Rosy, tenant à la main une fiole et une tasse. Lydia n’était pas encore partie; elle se trouvait placée dans l’ombre de manière à ne pas être aperçue, et la surprise de Bob Martin n’aurait pas été plus grande que la sienne à la vue du spectacle qu’elle avait sous les yeux.
Était-ce bien Jack, ce garnement impie, qui, debout à côté de la lumière, comptait avec un soin religieux les gouttes qu’il laissait tomber de la fiole? Était-ce bien l’une de ses mains brutales qui soutenait doucement la tête de sa sœur, tandis que de l’autre il approchait des lèvres du pauvre ange la tasse qui contenait la potion; était-ce bien sa voix rude, surtout, qui demandait avec un accent plein de tendresse:
«Es-tu mieux, Rosy?»
Oui, c’était bien Jack; Lydia ne pouvait pas en douter: car lorsqu’elle le retrouva dans l’arrière-boutique, où il était allé après avoir accompli sa tâche de garde-malade, il lui prouva son identité en s’écriant du ton brusque et hardi qui lui était ordinaire:
«Tiens, te voilà encore ici, Lydia?
–Certainement, répondit la jeune fille, douloureusement blessée du ton qu’il prenait avec elle. Pensais-tu que j’étais partie toute seule?
–Jack!» appela Rosy de la chambre voisine.
Il courut immédiatement auprès de la petite malade.
«Tu vas reconduire Lydia chez elle.
–Oui, répondit-il avec douceur.
–Et tu reviendras tout de suite?
–Oui, Rosy.
–Tu es bien bon, Jack.
–Bonsoir, Rosy, dit Lydia en se penchant sur le lit pour embrasser sa sœur, pendant que Jack était allé prendre sa casquette. Je ne sais pas au juste quand je pourrai venir vous voir; donne ceci à maman lorsque je vais être partie. Adieu, mignonne.» Et la jeune fille s’éloigna en laissant aux mains de Rose l’argent que sa pauvre mère n’avait pas voulu prendre.
Il faisait un temps épouvantable, de la pluie, de la neige, et la course qu’il y avait à faire pour revenir à l’hôtel fut extrêmement pénible. Jack et Lydia marchaient rapidement et en silence; le premier, quelques pas devant sa sœur, tandis que celle-ci faisait de nombreux détours pour éviter les flaques d’eau qu’il y avait sur les trottoirs. Tous les deux étaient pensifs: peut-être se repentaient-ils de la mauvaise humeur qu’ils s’étaient réciproquement témoignée; quoi qu’il en fût, ni l’un ni l’autre ne se sentait disposé à la conversation; et un bonsoir assez bref de la part de Lydia, auquel son frère répondit à peine, fut tout ce qu’ils échangèrent au moment de se quitter.
Toutefois, il est probable que cette course nocturne, et les méditations qui en résultèrent, firent une impression profonde sur l’imagination de Lydia, car elle se vit en rêve sur un chemin effroyable où elle voyageait avec Jack. Mabel se trouvait quelquefois avec eux, tenant par la main les deux enfants de mistress Leroy; mais la route n’en était pas moins mauvaise et le ciel moins couvert et moins sombre. Il semblait cependant à la jeune fille qu’ils n’avaient rien à craindre, car chacun des nuages qui couvraient le ciel portait un ange, et chacun de ces anges avait la figure de Rosy.
CHAPITRE IX.
Table des matières
Mabel continua de jouir pendant plusieurs semaines des plaisirs qui se succédaient presque sans interruption. Mais, quels que soient les préservatifs dont le luxe moderne permette de s’entourer, il faudrait aux femmes du monde un tempérament spécial; et, malgré la bonne santé qu’elle avait toujours eue, Mabel n’était pas à l’épreuve des effets combinés du froid, de l’excitation et de la fatigue: un gros rhume, accompagné de symptômes de fièvre, vint enfin l’obliger à garder la maison, et lui faire comprendre pour la première fois l’étendue de la sollicitude dont elle était l’objet.
La tendresse inquiète de son père, les soins assidus de sa tante, les attentions et le dévouement d’Henry, lui donnèrent une satisfaction bien plus réelle et bien plus vive que les bouquets nombreux et les billets de condoléance dont sa table était couverte. Ces quelques jours de maladie et de convalescence lui fournirent une ample occasion d’apprécier la valeur des joies intimes et des priviléges de la vie de famille que, jusqu’alors, des plaisirs plus brillants avaient éclipsés à ses yeux.
Il est vrai qu’au moment où elle avait subi cet arrêt forcé, Mabel commençait à s’apercevoir de la monotonie de ces réunions, qui, pour sa sœur, constituaient le monde entier. Un certain goût pour les éloges, et la part d’admiration naturellement fort large que lui attiraient sa fortune et ses charmes, lui avaient dissimulé pendant quelque temps l’insipidité de la source où elle puisait ce plaisir factice; et la toilette, le luxe et le bruit des fêtes ne l’intéressèrent plus que très-médiocrement, dès qu’ils eurent perdu pour elle l’attrait de la nouveauté. Elle avait trop d’esprit et de cœur pour s’amuser longtemps des distractions, invariablement les mêmes, que lui présentait le monde, et pour ne pas se révolter contre les lieux communs et les niaiseries qui, revenant sans cesse, formaient toute la conversation de la société de mistress Leroy.
La puissance de l’habitude est néanmoins si grande, que Mabel n’aurait sans doute pas eu la force de sortir du cercle enchanté de la fashion, si la maladie n’était venue l’en arracher. Sa nature aimante et son heureux caractère lui permettaient à la fuis d’égayer son petit cercle de famille, et de jouir du bonheur qu’elle trouvait au milieu des siens; bonheur qui lui fit plus d’une fois se reprocher à elle-même d’avoir négligé le foyer paternel, où sa présence répandait évidemment la joie la plus sincère.
La tante Sabiah n’était plus la même, depuis qu’ayant à remplir auprès d’elle les fonctions de garde-malade, elle jouissait continuellement de la société de sa nièce. M. Vaughan partait plus tard pour aller à ses affaires, et passait toute la soirée en famille dans la bibliothèque, où les papiers, qui ordinairement occupaient son esprit, n’étaient pas même déroulés. Quant à Henry, son empressement à rechercher ses camarades parut s’être évanoui tout à coup. Il trouva le moyen de faire la lecture à sa sœur, de lui traduire quelques ballades allemandes, de causer longuement avec elle, et de tourmenter miss Sabiah au sujet des bas mal tournés qui constituaient l’ouvrage favori de la vieille fille, et qui, remplacés au salon par un tricot plus élégant, avaient été repris avec joie dans la chambre de la malade. Henry ne pouvait regarder les mollets contrefaits et les chevilles racornies de ces malheureux bas sans demander à quelle espèce d’animal ils étaient destinés; et, bien que la vieille miss lui répondît invariablement qu’une belle jambe formait toujours son bas, il n’en prenait pas moins un vif plaisir à continuer cette petite guerre, où il en était réduit à combattre tout seul. Bref, il se trouvait si heureux de ce nouvel ordre de choses, qu’il s’absentait rarement, si ce n’est lorsqu’il était averti de l’arrivée de mistress Leroy, qui venait chaque jour demander avec fracas des nouvelles de sa sœur, et qui, par le froufrou des nombreux volants de sa jupe immense, donnait à son frère le signal du départ.
Louise ne voyait pas sans impatience la manière dont Mabel supportait cette semaine de reclusion, d’autant plus qu’elle se croyait obligée de venir la distraire de temps en temps; sacrifice qui lui paraissait intolérable. Aussi trouvait-elle toujours d’excellentes raisons pour abréger sa visite; toutefois, elle faisait en arrivant tant de questions affectueuses, elle avait tant de compliments à faire de la part de tout le monde, elle partait surtout avec tant de grâce et d’aisance, que Mabel, touchée de ses attentions, était loin de mettre en doute la tendresse que lui portait sa sœur.
Mais, si l’indisposition de la jeune fille était pour mistress Leroy un sujet de plainte et d’ennui, elle devint au contraire une source de bonheur pour ses enfants, qui jusque-là ignoraient les avantages que renferme la maison d’un grand-père. Mabel les avait envoyés chercher pendant sa courte maladie; et, bien que son frère trouvât fort ennuyeux de voir Alick toujours le nez dans un livre, ou regarder par la fenêtre d’un air triste et maussade, et que miss Sabiah fût persuadée que la pétulance de Murray donnerait la fièvre à sa nièce, ces visites n’en servirent pas moins à établir des relations naturelles entre les enfants et les divers membres de la famille, et à semer les germes de cette influence que chacun d’entre eux devait un jour exercer sur les autres. Il est impossible de dire combien cette expérience des joies domestiques, et les réflexions qu’elle fit naître dans l’esprit de la jeune fille, concoururent plus tard à la détacher du monde, et la disposèrent à comprendre la responsabilité qui pesait sur elle, et l’importance des devoirs que lui imposaient les dons qu’elle avait reçus en partage. Quant à présent, dès qu’elle fut rendue à la santé, et par conséquent au plaisir, une nouvelle puissance vint s’ajouter à celle du monde pour l’entraîner au dehors, et un sentiment nouveau s’empara de son esprit et de son cœur, à l’exclusion de tout sentiment rival.
Dudley était revenu subitement à New-York sans y être annoncé, et les circonstances qui entourèrent sa première entrevue avec Mabel ne pouvaient qu’accroître le romanesque intérêt qu’inspirait depuis longtemps à la jeune fille le meilleur ami de son frère.
Un bal devait avoir lieu pour célébrer l’anniversaire de la naissance d’une des amies de Mabel. Non contente de prier celle-ci par un billet particulier d’assister à cette réunion, l’héroïne de la fête était venue elle-même protester contre un refus, quel que pût en être le motif. Mabel n’était pas encore sortie le soir depuis qu’elle avait été malade, et son père ne lui permit de répondre à cet engagement qu’à la condition qu’elle ne danserait pas de la soirée. Louise déclara qu’il vaudrait beaucoup mieux rester à la maison; mais Mabel, avec l’amabilité qui était dans sa nature, saisit avec joie le moyen qui lui était donné de faire plaisir à son amie.
Elle était entourée d’un groupe d’admirateurs, lorsqu’elle vit tout à coup un gentleman qui, appuyé avec aisance contre le manteau de la cheminée, paraissait examiner à loisir toutes les personnes qui composaient la réunion. Peut-être y avait-il une puissance magnétique dans ses yeux noirs et rêveurs: car, au moment où Mabel avait, sans motif apparent, tourné les siens vers l’inconnu, le regard de celui-ci était fixé sur elle avec autant de curiosité que d’admiration. Toutefois, lorsqu’elle regarda ce gentleman de nouveau, il causa t d’une manière fort animée avec une femme spirituelle et brillante, qui prenait évidemment grand plaisir à l’entend re.
N’eût-il pas d’abord examiné Mabel avec autant d’attention, qu’il n’en aurait pas moins excité l’intérêt de celle-ci, tant il ressemblait peu aux individus qu’elle avait rencontrés jusqu’à présent. D’une taille qui atteignait à peine la hauieur moyenne, mais gracieuse et bien proportionnée, ce gentleman avait dans ses manières et dans son attitude quelque chose d’indépendant et d’aisé qui le distinguait au milieu des autres hommes, et qui semblait annoncer qu’il ne se soumettait pas aux règles de l’étiquette. Il était néanmoins d’une extrême politesse, surtout envers les femmes, et possédait évidemment la faculté de se rendre généralement agréable: car Mabel, en continuant le cours de ses observations, fut frappée de l’empressement avec lequel ses moindres paroles étaient accueillies par des personnes de différents âges et de goûts fort opposés.
Il disparut bientôt dans la foule, et l’esprit de Mabel fut absorbé de nouveau par le cercle d’admirateurs qui se félicitaient de sa réapparition dans le monde, et qui le lui prouvaient en restant auprès d’elle, malgré l’orchestre qui se faisait entendre dans le salon voisin. Ce ne fut donc pas sans surprise que, s’étant retournée en sentant un éventail lui toucher légèrement l’épaule, Mabel se trouva en face de mistress Leroy, accompagnée de l’étranger, qui avait été prier Louise de le présenter à sa sœur.
Soit que mistress Leroy, dans son empressement à reoindre les danseurs, eût prononcé d’une manière peu intelligible le nom de ce gentleman, soit qu’un peu d’embarras eût empêché Mabel de le saisir, celle-ci ne se douta pas le moins du monde qu’elle faisait connaissance avec Lincoln Dudley.
La tranquillité du jeune homme et l’aisance de ses manières rendirent promptement à Mabel le sang-froid qui lui était habituer ; et, sans savoir elle-même comment cela s’était fait, elle se trouva, au bout de quelques minutes, engagée dans une conversation entièrement affranchie de la contrainte qui suit en général une présentation aussi brève et aussi imprévue. Elle ne s’expliqua pas davantage pourquoi tous ses adorateurs s’étaient éloignés les uns après les autres et s’étaient dispersés, laissant l’étranger maître absolu du terrain.
Elle ne savait qu’une chose: c’est qu’elle écoutait un être qui, par le charme du langage, l’originalité de la pensée, la fantaisie pleine de verve, semblait appartenir à une classe d’individus bien supérieurs aux fashionables qui l’entouraient ordinairement; et, flattée d’avoir fixé l’attention d’un esprit aussi élevé, peut-être inspirée par le regard éloquent de celui qu’elle écoutait, elle eut conscience, au fond de son âme, d’aspirations que les rapports qu’elle avait eus jusqu’à présent avec le monde n’avaient point éveillées.
Dudley, voyant qu’elle ne dansait pas, alla lui chercher un siège, et, s’adossant à l’angle d’une embrasure de fenêtre qui se trouvait à côté d’elle, il continua de déployer les facultés brillantes dont il savait faire usage dans la conversation; et Mabel, encouragée ou plutôt entraînée par l’abandon et l’apparente insouciance qu’il mettait dans ses paroles, finit par dévoiler à son tour l’esprit gracieux et la vive intelligence dont la nature l’avait richement dotée.
Ce ne fut qu’au moment où M. Leroy, qui, par hasard. était au bal, vint lui dire que la voiture les attendait, et lorsqu’elle vit sa sœur disposée à partir, qu’elle comprit combien il y avait de temps qu’elle causait avec ce gentleman; et, bien qu’elle le connût seulement depuis quelques heures, elle ne put se dissimuler la satisfaction qu’elle ressentit lorsque Dudley lui dit en la quittant qu’il espérait bientôt la revoir.
Henry, contre son attente, n’avait pas paru de la soirée; il avait été retenu par quelques-uns de ses amis qu’il avait rencontrés au club; et ce ne fut que le lendemain à dîner que Mabel trouva l’occasion de lui parler des événements du bal, ce qu’elle fit avec une certaine répugnance et pour répondre seulement aux vives questions que lui adressait Henry. Elle fut cependant obligée d’avouer qu’elle avait fait une nouvelle connaissance; et même, poussée dans ses derniers retranchements, elle finit par donner à son frère une description minutieuse du gentleman qui l’avait occupée toute la soirée. Après s’être amusé quelque temps des conjectures de Mabel, qui, à ses yeux noirs, à ses longs cheveux, à certaines excentricités dans sa toilette, et surtout à sa conversation brillante, soupçonnait l’inconnu d’être un poëte, Henry coupa tout à coup la parole à sa sœur en lui disant:
«Bref, c’est Dudley que tu as vu; et la satisfaction que tu éprouves d’avoir fait cette connaissance est partagée.»
Un sentiment de surprise délicieuse fit rougir Mabel en apprenant quel était celui qui l’avait charmée la veille; et les dernières paroles de son frère, en augmentant sa rougeur, montrèrent combien elle était sensible au suffrage de Dudley. Tante Sabiah voulut immédiatement savoir l’opinion de sa nièce chérie sur un homme qui lui avait laissé une impression aussi favorable. De son côté, M. Vaughan était curieux de connaître le meilleur ami de son fils; Henry lui-même se sentait disposé à questionner sa sœur: mais celle-ci évita de leur répondre et parvint à les faire changer de sujet de conversation. Toutefois, Dudley n’en continua pas moins d’occuper sa pensée.
Il n’y a peut-être Das de flatterie à laquelle une jeune fille soit plus sensible que d’inspirer de l’intérêt à un homme plus âgé qu’elle, d’un esprit supérieur et, l’un des membres les plus influents de la société qu’elle fréquente, surtout lorsqu’elle possède elle-même les qualités morales qui permettent d’apprécier des facultés intellectuelles d’un ordre plus élevé que celles que l’on rencontre ordinairement dans les salons à la mode. Louise elle-même et son entourage frivole sentaient l’honneur qu’il y avait à mériter les attentions de Dudley, et faisaient tous leurs efforts pour se les attirer, car la position de ce gentleman dans le monde était aussi bien établie que son rare mérite était généralement reconnu. Combien, dès lors, Mabel ne devait-elle pas apprécier un homme qui occupai .un rang distingué dans les réunions les plus choisies, et qui inspirait ce respect involontaire que la jeunesse est toujours si prompte à ressentir pour le talent!
l’intelligence de Dudley embrassait effectivement toutes les connaissances humaines, et ses aptitudes semblaient universelles. Il avait été élevé à l’étranger, et, passant successivement d’une école à une autre, il avait étudié tous les arts et toutes les sciences; il avait vu la société européenne sous toutes ses formes, et, profitant de circonstances exceptionnelles, il avait cultivé ses goûts artistiques, développé son esprit, acquis une parfaite connaissance du monde et donné le plus vif essor à toutes les fac-ultés qu’il avait reçues de la nature, et qui lui permettaient de briller en quelque lieu qu’il fût. Ceux qui le connaissaient le plus intimement déclaraient qu’il possédait tous les talents nécessaires pour réussir, quelque profession qu’il lui plût d’adopter; mais, bien qu’il approchât de la trentaine, le choix de la carrière qu’il voulait suivre n’était pas encore déterminé.
A l’époque où il fut présenté à Mabel, c’était donc un homme de loisirs, dont le revenu modéré suffisait à un individu qui, malgré la délicatesse de ses goûts et un genre de vie élégant, n’était disposé à aucune folie, et dont, chose singulière à dire, le poids et l’influence dans le monde étaient complétement étrangers à la fortune.
Nous verrons bientôt l’effet que devait produire cette puissante influence sur l’enthousiaste Mabel.
L’intimité qui régnait entre son frère et Dudley, l’accueil favorable que celui-ci était sûr de trouver dans la maison de M. Vaughan, auraient suffi pour favoriser les relations de Mabel avec le brillant gentleman; mais, bien qu’il partageât souvent leur diner de famille et qu’il fût reçu à toute heure chez son père avec la familiarité que l’on accorde à un hôte privilégié, ce ne fut pas là seulement ce qui fournit à Dudley l’occasion d’exciter l’intérêt de la jeune fille et de gagner sa confiance. Elle le rencontra partout dans le monde; et jamais la singulière puissance de fascination qu’il possédait sur son âme ne s’exerçait avec plus de force que lorsqu’au milieu d’une assemblée nombreuse il s’approchait d’elle, et pendant un temps plus ou moins long, suivant les circonstances, il captivait son esprit, enflammait son imagination, ou excitait sa gaieté en faisant briller à ses yeux les trésors de science, de poésie, de verve et de satire, qui chez lui semblaient inépuisables. Il ne dansait jamais, et, depuis qu’il lui avait été présenté, Mabel perdait peu à peu le goût de la danse, qu’elle avait tant aimée: non pas qu’il cherchât à la détourner de ce plaisir, ou qu’il s’efforçât d’accaparer tous ses instants; au contraire, il avait trop de délicatesse pour faire remarquer l’attention qu’il lui accordait, et la seule chose qui témoignât de sa préférence était l’ardeur qu’il mettait à profiter des moindres occasions que lui offrait le hasard de causer avec elle.
Mais si Mabel, poursuivant le cours de ses succès, faisait toujours l’ornement de la salle de bal dont elle était la reine, jamais son visage n’était plus radieux qu’au moment où, ramenée à sa place par son danseur, elle se retrouvait sous l’influence magique de la voix harmonieuse et du regard éloquent de Dudley.
Tous les autres événements de la soirée pouvaient flatter son amour-propre, satisfaire sa vanité; mais les moindres incidents qui se rattachaient à Dudley avaient pour elle une signification plus profonde, et produisaient sur son cœur un effet plus pénétrant et plus durable.
Cette influence avait éveillé chez Mabel une ambition inconnue, en même temps qu’un sentiment nouveau. Elle qui, un mois auparavant, pouvait à peine croire au triomphe qu’elle avait remporté sur toutes ses rivales, tressaillait d’orgueil en se reconnaissant les nobles facultés qui lui avaient valu la distinction flatteuse dont elle était l’objet de la part d’un homme qui avait le droit de se montrer si difficile.
Les côtés de son Intelligence qui jusqu’à présent avaient sommeillé reçurent une impulsion nouvelle, et, bien que son genre de vie eût éprouvé peu de changements, un observateur attentif aurait pu découvrir maint indice de la direction toute différente que suivaient ses pensées, et de l’intérêt inaccoutumé que prenaient à ses yeux les moindres événements, dès l’instant que Dudley y avait participé.
Mais, si le charme que sa présence répandait sur les lieux où elle le rencontrait, avait triomphé de l’hésitation que Mabel avait ressentie au moment de reprendre sa vie mondaine, l’empire qu’il exerçait sur son esprit n’était pas moins sensible pendant ses heures de solitude. Les sujets sur lesquels il avait attiré sa pensée devenaient alors le motif de longues méditations; les livres qu’il avait cités étaient ouverts sur sa table, et le cabinet si précieusement meublé par Henry recevait de fréquentes visites, afin d’étudier ces œuvres d’art qui possédaient le mérite suprême d’avoir été choisies par Dudley.
M. Vaughan, qui avait été fort inquiet de la santé de sa fille, éprouvait une satisfaction trop vive de la complète guérison de Mabel, pour songer à se plaindre en la voyant e nouveau déserter le coin du feu; et il se remit avec patience à feuilleter les papiers qu’il avait abandonnés un instant. Henry, d’abord très-satisfait de l’admiration évidente de son ami pour sa sœur, finit par se fatiguer du rôle secondaire qu’il remplissait maintenant auprès d’eux, et il disparaissait fréquemment soit des réunions nombreuses, soit du petit cercle intime où ils se trouvaient tous les trois, sans que son absence fût une véritable privation pour les deux jeunes gens, qui ne demandaient qu’à se trouver l’un avec l’autre. Miss Sabiah, qui avait toujours été prévenue en faveur de Dudley, non-seulement évitait de se plaindre de la négligence dont elle avait à souffrir, mais encore entretenait les sentiments de sa nièce, par les éloges inqualifiables qu’elle prodiguait à l’objet de sa préférence.
Doit-on s’étonner dès lors si Mabel, que personne ne croyait devoir interroger ou avertir, s’abandonnait avec confiance aux émotions qu’elle ressentait, et si celui que tout le monde admirait comme savant, comme artiste, comme gentleman et comme poëte, devenait à ses yeux l’homme généreux, sincère et désintéressé, qu’il était bien loin d’être?
Malgré toutes les connaissances qu’il avait acquises, malgré la délicatesse de ses goûts et la culture de son esprit, bien qu’il fût sensible à tout ce qui était beau dans la nature et dans les arts, et qu’il eût une réputation sans tache, il y avait au fond de son être un poison fatal et caché qui paralysait ses plus nobles intentions, et flétrissait ses désirs les plus purs.
Sans avoir aucun vice, il ne possédait cependant nul amour de la vertu; il s’inclinait devant la beauté, devant la grâce féminine, mais il n’avait pas foi dans la femme; et, tout en méprisant le monde au milieu duquel il vivait, il ne trouvait pas la force de s’élever au-dessus de lui.
Un dégoût précoce pour le bien avait paralysé les plus nobles dons de la nature, et fait avorter une existence qui aurait pu être un bienfait pour l’humanité tout entière.
le cœur si confiant de Mabel sera-t-il donc exposé à cette glaciale influence? Son esprit, avide de vérité, devra-t-il partager les sophismes d’une intelligence pervertie? les aspirations généreuses de son âme ardente devront-elles s’éteindre sous le raisonnement sceptique d’une fausse expérience?
L’ambition, l’amour-propre, l’ivresse du plaisir, l’entraînement d’une imagination égarée, la pousseront dans la voie fatale qu’elle semble condamnée à suivre; mais ils rencontreront sur leur route un enfant animé d’une foi vive, qui leur opposera la puissance d’un cœur simple, une vie pure et une prière murmurée à voix basse. La lutte au premier abord semble inégale; mais c’est Dieu qui ac corde la victoire.
CHAPITRE X.
Table des matières
Quinze jours environ après le retour de Dudley à New-York, la patience de miss Sabiah et la bonté de toute la famille furent soumises à une rude épreuve, que leur imposa l’hospitalité généreuse, mais inconsidérée, de Mabel.
Quelques enfants, qui habitaient l’hôtel où demeurait mistress Leroy, avaient été frappés d’une maladie contagieuse qui régnait dans la ville, et Mabel, entendant sa sœur exprimer l’inquiétude qu’elle en éprouvait pour ses enfants, insista pour que ses neveux fussent envoyés chez leur grand-père, et pour qu’ils y demeurassent jusqu’au moment où le danger serait passé. Les deux bambins étaient ravis d’échanger la pièce étroite qu’ils occupaient à l’hôtel contre la maison de leur grand-père, et Louise s’empressa d’accepter une proposition qui la déchargeait d’une responsabilité pénible. Elle envoya donc chez M. Vaughan ses deux fils accompagnés de Lydia Hope, qui, en dépit du congé qui lui avait été donné si brusquement, n’en restait pas moins au service de mistress Lercy. Louise, n’ayant jamais d’autre règle que ses propres convenances, s’était facilement laissé persuader de garder une bonne qui faisait parfaitement son affaire, et c’est à peine si les prières de Murray avaient été nécessaires pour la décider à cet acte de clémence. Lydia avait eu besoin de faire un violent effort sur elle-même pour recevoir le pardon de sa maîtresse avec le degré de reconnaissance et d’humilité convenable; mais elle se trouvait amplement dédommagée par l’occasion qui lui était donnée aujourd’hui de passer quelque temps chez sa jeune bienfaitrice.
Cette invasion fut d’abord supportée de fort bonne grâce par tout le personnel de la maison. Malheureusement, cet état de choses ne dura pas longtemps; le caractère indiscipliné de Murray et la muette obstination d’Alick firent bientôt naître le trouble et les difficultés. M. Vaughan échappait à ces ennuis en s’enfermant dans la bibliothèque; Henry, après avoir partagé pendant quelques instants les jeux bruyants de ses neveux, après les avoir excités au tapage, et souvent même engagés dans de vives querelles, se hâtait de fuir la maison, laissant aux autres à récolter les fruits qu’il avait semés. La tante Sabiah et les domestiques étaient les principales victimes de ces hôtes turbulents et insoumis. Quant à Mabel, lorsqu’elle n’était pas absorbée par autre chose, elle trouvait presque toujours du plaisir dans la société d’Alick et de son frère; on l’appelait souvent pour calmer les disputes qui arrivaient sans cesse; elle avait une certaine manière de trancher les questions et d’arranger les choses, qui satisfaisait tout le monde; et, sachant allier la douceur à la sévérité, elle avait fini par prendre un certain empire sur ses neveux, jusqu’à présent ingouvernables.
Cette heureuse influence était due en partie au respect que sa franchise et sa loyauté inspiraient à des enfants qui, jusqu’alors, n’avaient connu que l’artifice; à l’intérêt sincère qu’elle prenait à leurs projets, à l’entrain qu’elle m’ettait à partager leurs amusements: car, si préoccupée qu’elle fût, rien ne pouvait diminuer son amour pour les enfants, ni la sympathie qu’elle accordait à leurs plaisirs.
Ainsi, elle attendait avec autant d’impatience que ses neveux une promenade en traîneau dont il était question depuis le commencement de l’hiver, et elle salua la neige, qui en était le précurseur, avec une satisfaction aussi évidente que celle des deux bambins. La neige avait commencé à tomber dans la soirée; le lendemain matin, un riche vêtement, d’une blancheur immaculée, s’étendait sur la ville, et offrait une perspective attrayante aux amateurs de plaisirs. Avant midi, Broadway et ses avenues principales étaient encombrées de traîneaux de toutes les formes et de toutes les nuances, qui, avec leurs joyeux occupants et leurs fringants attelages, donnaient un air de carnaval à ce tableau animé. Parmi les plus riches et les plus brillants de ces équipages, aucun n’était plus gracieux et plus complet que celui qui renfermait l’heureuse Mabel, accompagnée de ses neveux. Ils glissaient rapidement au milieu d’énormes omnibus découverts, galamment décorés et chargés de passagers; de fashionables turn-out, richement drapés de fourrures et accompagnés de domestiques en livrée; de bateaux minuscules entraînés par des chevaux rapides et conduits par des jeunes gens; bref, au milieu d’une foule de véhicules de toute nature, subitement réunis, et rivalisant d’élégance et de beauté, de prétention et de vitesse.
«Voyez, ma tante, s’écria Murray en se levant tout à coup; voilà maman et miss Vannecker dans le traîneau tout neuf de M. Earle. Plus vite, Donald, plus vite! cria-t-il au cocher; il faut dépasser leurs chevaux gris.»
Et, tandis qu’ils laissaient bien loin derrière eux mistress Leroy et tous leurs compétiteurs les uns après les autres, Mabel fut obligée de saisir le bras de l’enfant, qui, dans son enthousiasme, aurait pu perdre l’équilibre et tomber du traîneau.
«Regardez, s’écria l’observateur Alick, tout aussi enchanté que son frère, mais infiniment plus calme, regardez, tante Mabel, cette jolie coquille blanche; la peau de loup qui couvre le gentleman, le cheval et jusqu’au harnais, tout est blanc comme la neige; oh! c’est le plus joli de tous les traîneaux; c’est M. Dudley qui le conduit, il nous a vus, bien sûr, il cherche à nous dépasser.
–Il ne pourra pas, s’écria Murray, dont l’attention fut attirée par ce nouveau rival; je parie tout ce qu’on veut qu’il ne rattrape pas nos chevaux bais; n’est-ce pas, tantine?
–Il y parviendra pourtant,» répondit son frère, qui pesait avec soin toutes les chances de la course.
La rougeur qui colora le visage de la jeune fille, et le rayon qui brilla dans ses yeux, trahirent l’intérêt qu’elle prenait à cette lutte; mais elle fut loin de partager le désappointement de Murray, en voyant le cheval blanc gagner peu à peu du terrain, et, si elle éprouva quelque mortification de la défaite prochaine de ses chevaux bais, il n’en parut certainement rien dans le brillant sourire dont elle salua Dudley au moment où la conque du gentleman s’approcha de son traîneau.
Dudley, de son côté, ne paraissait pas disposé à profiter de ses avantages; probablement satisfait d’avoir rejoint le traîneau de la jeune fille, il continua, en dépit des obstacles, à maintenir son cheval au niveau des siens pendant quelques minutes; espèce de compromis qui, si agréable et si flatteur qu’il pût être pour Mabel, le parut encore bien davantage à l’impétueux Murray. Celui-ci, dans son vif désir de remporter la victoire, persistait à crier au cocher: «Plus vite, Donald, plus vite encore.» Mais le cocher, voyant un ordre opposé dans la manière dont sa maitresse répondait aux félicitations du gentleman, ne crut pas devoir demander à ses chevaux toute la rapidité dont ils étaient capables; ce que Murray ne tarda pas à comprendre. «Tu vas voir, Alick, s’écria-t-il en faisant une énorme balle, dont un grand tas de neige lui fournit les matériaux, tu vas voir que je vais bien les faire marcher, moi!» Et, saisissant le moment où l’attention de Mabel était dirigée vers un objet que lui désignait Dudley, il monta sur la banquette et lança son projectile à la tête de l’un des chevaux. Le coup avait été bien dirigé, comme le prouva son effet immédiat; l’ardent animal se cabra, puis s’élança devant lui. Sa terreur gagna son camarade, et les deux chevaux se précipitèrent follement au milieu de la foule qui, tout effrayée, s’écarta sur leur passage.
Pendant ce temps-là, dans une autre partie de la ville, et surtout dans une situation bien différente, deux yeux pensifs examinaient avec une attention profonde les individus et les événements qui s’agitaient devant eux. Leur champ d’observation avait d’étroites limites, et n’offrait pas de tableaux d’une nature bien attrayante; mais si borné qu’il fût, Rosy Hope y trouvait depuis longtemps de nombreux sujets de méditation et d’étude. La boutique humide et sombre d’où sa mère tirait son principal moyen d’existence était située dans une rue étroite et fangeuse; il fallait descendre plusieurs marches pour entrer dans cette échoppe, dont le carreau était bien au-dessous du niveau de la rue; le soleil, qui se levait derrière la maison et qui se couchait derrière celle d’en face, ne pénétrait jamais dans l’espèce de cellier où mistress Hope vendait du fil, des aiguilles, du galon, et autres articles de pareille importance, y compris le sucre candi qu’elle fabriquait elle-même.
Cette boutique avait deux fenêtres qui donnaient sur la rue; l’une d’elles contenait les échantillons des marchandises que l’on trouvait à l’intérieur, et qui, changés de place mainte et mainte fois chaque année, dans le but d’exciter l’attention des pratiques, étaient rarement diminués par la vente ou augmentés par l’effet d’un accroissement de capital. Quelques cartes de boutons décolorés et tachés par le temps, quelques pipes dans un pot de terre auquel manquait une anse, quelques rangs d’épingles sur un papier jauni, un écheveau de gros fil et un almanach de l’année précédente, suffisaient à indiquer au public ce qu’on trouvait chez mistress Hope.
Outre ces articles, d’une signification positive, il y avait encore à la fenêtre quelques essais d’ornementation que nous ne devons pas omettre, car ils constituaient l’enseigne du magasin de la veuve. C’étaient deux figurines en bois, du travail le plus grossier: l’une représentait un perroquet jaune et vert, qui, dans son mépris aristocratique pour son vil entourage, semblait provoquer les passants et solliciter la faveur d’être emporté dans une sphère plus digne de ses mérites; l’autre, un vieux marin, aux larges épaules, qui, riant à gorge déployée, les mains sur les hanches, et commençant une hornpipe semblait déterminé à se divertir en dépit des circonstances. Mais, depuis bien des années, le perroquet jaune et vert conservait sa dignité, et le marin son humeur insouciante, sans que leur noble persistance leur eût procuré un acheteur.
Ces divers objets, symboles extérieurs du contenu de la boutique, s’adressaient à la généralité des passants; mais la fenêtre qui occupait l’autre côté de la devanture, et qui n’était garnie d’aucune décoration, était pour les gens du voisinage une source d’intérêt plus profond et plus vif. On y voyait invariablement le fauteuil de la petite malade, dont la figure amaigrie était aussi familière que le jour à tous les habitants du quartier. Bien peu de gens parmi eux étaient assez indifférents ou assez affairés pour passer auprès de la boutique de mistress Hope sans tourner des yeux remplis de bienveillance vers la pauvre créature, qui était l’objet de l’affection et de la pitié générales. Les petits enfants s’arrêtaient, en allant à l’école, pour regarder à la fenêtre bien connue, certains qu’ils étaient d’y voir un sourire qui répondrait au leur. Les vieilles femmes collaient leur figure à la vitre et disaient à Rosy quelques paroles d’encouragement, après s’être informées de sa santé; des hommes rudes, aux traits durs, prenaient un air plein de douceur pour échanger avec elle un signe de tête amical; et, lorsque parfois il arrivait que le fauteuil fût vacant, plus d’un œil attentif regardait avec inquiétude au fond de l’arrière-boutique, et l’on se demandait tout bas comment allait l’enfant.
Une douce intelligence s’était ainsi établie entre Rosy et son humble voisinage. Qui peut estimer à sa juste valeur cette chaîne d’amitiés si tendres, bien que silencieuses pour la plupart, qu’au milieu d’existences péniblement occupées, la sympathie pour un être souffrant était parvenue à former?
Jamais les témoignages d’affection qu’on donnait à Rosy n’avaient été plus nombreux et plus vifs que le matin de cette première neige, où Mabel et ses neveux faisaient leur course en traîneau. La pauvre enfant avait passé plusieurs jours dans son lit, et sa réapparition à la fenêtre, qui annonçait qu’elle allait mieux, était saluée avec joie par tous les habitants du quartier.
Les balayeurs, qui enlevaient la neige des côtés de la rue, s’appuyaient de temps en temps sur leur pelle et regardaient de son côté comme pour lui demander d’approuver leur besogne; les femmes qui sortaient de chez elles, un pot à la main, pour aller au-devant du laitier, lui disaient bonjour d’un signe de tête, en se félicitant de la revoir dans son fauteuil; le laitier lui-même, lorsqu’il s’arrêta devant la boutique, s’abstint, en dépit de son air bourru, du cri traditionnel qui appartient à sa profession, et attendit patiemment la veuve en sifflant un air populaire et en regardant Rosy avec bonne humeur, tout en se battant les côtes avec ses bras, pour essayer de se réchauffer.
A tous ces témoignages d’affection, Rosy répondait par le touchant sourire qui lui était habituel; mais de temps à autre quelque léger incident faisait naître sur son visage une expression plus marquée d’intérêt ou de plaisir: telle fut l’apparition d’un petit sourd-muet qui venait tous les jours frapper à la fenêtre pour attirer l’attention de la malade, et qui répondait par des gestes ravis à la feinte surprise que Rosy lui témoignait toutes les fois; ce matin-là son bonheur fut au comble, lorsqu’il se vit appeler dans la boutique pour recevoir un morceau de candi caramélisé que Rosy avait demandé pour lui à sa mère. Ce pauvre enfant était l’un des amis les plus dévoués de la petite malade, qui, parmi tous ceux auxquels elle n’avait jamais parlé, ne lui donnait qu’un rival dans son cœur. Ce rival était un grand jeune homme au teint couleur de rose, qui conduisait deux chevaux vigoureux, et qui tous les jours à la même heure débouchait d’un passage voûté qui se trouvait en face de la boutique.
Le matin dont il est question, l’entrée du passage était tellement remplie de neige, que Rosy se demandait avec une certaine anxiété si cela n’empêcherait pas son jeune ami de sortir; mais, comme huit heures sonnaient à l’horloge, l’ardent animal qui se trouvait à la tête de l’attelage conduit par le jeune homme parut sous la grande porte, faisant voler la neige sous ses pieds et secouant sa crinière flottante comme pour braver les obstacles. Le soleil, qui ne brillait jamais du côté de la rue où se trouvait la fenêtre de Rosy, reflétait ses rayons dans les ornements de cuivre qui décoraient la bride et les harnais du noble animal, et qui, nombreux et admirablement polis, étincelaient comme la chaîne de montre d’un gentleman. L’allure du limonier n’était pas moins fière: c’était une belle et vigoureuse bête, parfaitement appariée au cheval qui le précédait, et elle formait un contraste frappant avec les rosses affamées qui exécutaient la plupart des transports de la ville. Rose depuis si longtemps saluait chaque jour leur apparition, qu’elle se trouvait un certain droit de propriété sur ce magnifique attelage. Ce sentiment servait peut-être de lien entre la pauvre enfant et le jeune conducteur, assurément très-fier de la beauté de ses chevaux, de leur poil fin et lustré, et de leurs superbes harnais. Il y avait un air de joyeuse prospérité dans l’ensemble de l’équipage, surtout dans la figure vermeille du jeune charretier, qui, droit et ferme, paraissait chaque matin à la sortie du passage, véritable type du travailleur honnête se rendant où l’appelle son labeur quotidien.
Les chevaux franchissaient toujours le seuil de la grande porte d’un pas tranquille et majestueux; mais à peine étaient-ils dans la rue, que le conducteur faisait claquer son fouet, dont le bruit sonore, qui faisait tout vibrer dans le voisinage, avait pour but de prévenir Rosy de son arrivée. Du moins on pouvait le croire, à en juger d’après le salut et le sourire qu’il adressait en même temps à la fenêtre de la pauvrette, pendant que ses chevaux, qui ne sentaient jamais rien de ce coup de fouet, dressaient les oreilles comme au son d’une musique familière, et prenaient d’eux-mêmes un trot vif et soutenu.
Aux yeux de la pauvre enfant, qui n’avait jamais eu l’occasion de voir les saluts qu’on échange dans le monde élégant, ni celle d’admirer les somptueux équipages qui se pressent en foule dans certains quartiers de la ville, rien n’était plus imposant que l’allure de ces chevaux de trait vigoureux, ni plus bienveillant et plus courtois que les manières du jeune et robuste charretier qui les conduisait au travail.
Le passage de cette charrette et des nombreux véhicules du même genre qui avaient gardé leurs roues épaisses, malgré la circonstance, eut bientôt souillé la neige qui couvrait les rues de ce quartier populeux, dont l’aspect devint encore plus triste que les jours ordinaires. Il était environ midi, et Rosy, fatiguée par l’insomnie des nuits précédentes, venait de s’assoupir, lorsqu’elle fut réveillée en sursaut par un frottement rapide accompagné d’un bruit de clochettes vigoureusement ébranlées et de cris d’effroi. Au même instant, deux magnifiques chevaux descendirent la rue avec la rapidité de l’éclair, emportant dans leur course un léger traîneau, qui brillait à la fuis par ses ornements pleins d’élégance et par les riches vêtements des personnes qui l’occupaient. C’était en vain que l’habile cocher s’efforçait de guider les superbes animaux qui bondissaient avec fureur, menaçant de destruction le frêle équipage qu’ils traînaieut après eux. Au moment où ils approchèrent de la boutique de mistress Hope, leur conducteur fit un dernier effort pour les arrêter, essayant de les faire tourner subitement sous la grande porte qui se trouvait en face de la boutique; mais cette tentative fut infructueuse: les chevaux, en se jetant de côté, heurtèrent l’un des supports du traîneau contre un monceau de briques placé auprès du trottoir, et l’équipage fut renversé du coup. Heureusement pour ceux qui s’y trouvaient, ils furent tous, à l’exception du cocher qui tenait toujours ses rênes, jetés sur un tas de neige situé devant la porte de la boutique, et ne se firent aucun mal.
Aussitôt, la jeune fille qui avait été lancée du traîneau, c’est-à-dire Mabel, s’étant relevée immédiatement, se précipita vers Murray, qui, à demi enterré dans la neige, criait de toutes ses forces, mais n’essayait pas de se relever. Quant à son frère, qui depuis la première alarme avait montré ure fermeté au-dessus de son âge, il avait déjà secoué la neige qui recouvrait ses vêtements, rattrapé le manchon de sa tante, qui avait roulé à quelque distance, et courait après la plume qui s’était détachée du chapeau de Murray, et que le vent emportait rapidement vers l’autre bout de la rue.
«Quel’e jolie culbute nous avons faite!» s’écria Mabel avec gaieté en relevant Murray, qu’elle déposa sur le trottoir. Comme les cris violents que son neveu continuait à pousser ameutaient rapidement la foule autour d’eux, elle ouvrit avec vivacité la porte de la boutique, et elle regardait à l’intérieur en hésitant, lorsqu’elle aperçut Rosy dont les yeux étaient fixés sur elle et qui lui faisait signe d’entrer. Cette invitation l’ayant décidée, elle prit Murray par la main, appela Alick et entra vivement dans la boutique; trop vivement, car, dans sa précipitation, elle n’aperçut pas la marche qu’il lui fallait descendre, et elle serait tombée si elle n’avait encore tenu la porte. Murray, ahuri par sa chute dans la neige, étonné par la sonnette de la boutique et ne voyant pas plus que sa tante la marche qui était sous ses pieds, alla tomber la tête la première sur le carreau. La pauvre veuve, qui, malgré sa lenteur, était enfin arrivée sur les lieux, se hâta d’offrir son assistance, qui fut acceptée avec empressement. Les trois nouveaux venus, bien qu’ils eussent échappé fort heureusement au danger qu’ils venaient de courir, n’en étaient pas moins dans une position assez déplorable. Murray, qui n’avait reçu en réalité que de légères contusions, trouva le moyen de crier encore plus fort qu’il ne l’avait fait jusqu’à présent, et absorba toute l’attention de sa tante. Ce fut pour ainsi dire sans qu’elle en eût conscience que l’on débarrassa Mabel de son manteau imbibé de neige; et ce ne fut qu’après avoir calmé son neveu qu’elle pensa à défaire ses gants, qui collaient à ses doigts à moitié gelés. Son chapeau était complétement écrasé; Murray avait perdu un de ses souliers, et le pauvre Alick, bien qu’il ne se plaignît pas, s’était écorché le genou contre le pavé en tombant du traîneau.
Ces accidents, quelque légers qu’ils fussent, n’en caugèrent pas moins un certain mouvement dans la boutique de la veuve. On donna enfin à Mabel une chaise que l’on avait été chercher dans l’arrière-boutique; la jeune miss, débarrassée de son chapeau et de son manteau, prit sur ses genoux le petit Murray, qui commençait à se calmer; Alick refusa le tabouret qui lui était offert, se plaça en face de Rosy et la regarda avec autant de curiosité que de surprise.
La seule inquiétude de Mabel était pour son cocher, qui toutefois parut bientôt sain et sauf, mais triste et confus, et qui annonça d’un air piteux que le traîneau était complètement brisé.
«Cela ne fait rien, Donald, répondit la jeune fille; l’important, c’est que pas un de nous n’ait été blessé.
–Mais comment faire, miss Mabel? comment rentrerez-vous à la maison? demanda le pauvre homme.
–Où sont les chevaux? leur est-il arrivé quelque chose? dit Mabel, qui avait beaucoup de peine à s’empêcher de rire de la figure désespérée du cocher.
–Ils sont au bout de la rue, miss, dans une pauvre écurie où l’on met des chevaux de louage; ils n’ont pas une égratignure; mais on ne trouvera jamais dans ce quartier-ci un traîneau convenable où nous puissions monter. J’ai peur que M. Henry ne soit bien fâché, miss, quand il verra que le sien est en morceaux.
–Ne vous inquiétez pas de cela, Donald, répondit Mabel avec bonté; vous avez fait tout ce qu’il était possible de faire; M. Henry sera enchanté de nous revoir sains et saufs, et ne pensera pas à autre chose; mais, puisque les chevaux n’ont aucun mal et sont revenus de leur frayeur, retournez à la maison avec eux, informez la famille de ce qui est arrivé, et revenez ici avec la voiture nous chercher tous les trois.»
Donald hésitait: il avait peur que tout cela ne demandât beaucoup de temps; la neige empêchait d’aller vite lorsqu’on avait des roues. Le pauvre homme, en disant, cela, promenait ses regards autour de lui et avait l’air de trouver que cette misérable échoppe n’était pas digne de contenir sa jeune maîtresse. Mais Mabel, comprenant sa pensée, déclara qu’elle se trouvait fort bien dans cette maison, et qu’elle y resterait volontiers jusqu’à l’arrivée de la voiture: «Si toutefois, ajouta-t-elle en se tournant du côté de mistress Hope, cette excellente femme veut bien nous permettre de rester chez elle aussi longtemps.
Les traits pâles et rigides de la veuve se détendirent, et ce fut avec un accent sincère, sinon cordial, que mistress Hope mit sa pauvre demeure à la disposition de la jeune miss.
«Dans ce cas-là, partez vite,» dit Mabel au cocher. Puis le rappelant aussitôt: «Donald, ajouta-t-elle, dites à Lydia de venir avec la voiture, d’apporter mon manteau de drap et une paire de souliers pour Murray.
–Maman, s’écria Rosy dès que le cocher eut fermé la porte, maman, c’est elle, c’est miss Mabel.»
La jeune lady, tout étonnée de cette reconnaissance inattendue, regarda la petite malade avec surprise.
«Je suis sûr que c’est Rosy, tante Mabel, dit tout bas Alick en s’approchant de la jeune fille.
–Qu’est-ce qui te le fait penser? demanda tout haut Mabel en jetant un nouveau regard à la petite sœur de Lydia.
–Parce que je le sais, répondit l’enfant, qui accompagna sa réponse d’un signe de tête affirmatif. Elle est petite et malade, et puis si bonne, et puis toute la journée dans son fauteuil avec un oreiller derrière la tête.»
Mabel fit descendre Murray, qui était toujours sur ses genoux; elle alla s’asseoir auprès de Rosy, et posant une main sur le bras de son fauteuil: Alick suppose, lui dit-elle, que vous êtes Rosy Hope, la petite sœur de sa bonne; et je commence à le croire,» poursuivit-elle en voyant un rayon de joie briller sur la figure de la petite fille.
Le fait n’avait pas besoin d’autre confirmation que le bonheur de Rosy. «Auriez-vous jamais cru, disait-elle à sa mère qui regardait la jeune, miss d’un air incrédule, auriez-vous jamais pensé que je verrais miss Mabel? Qu’est-ce que dira Lyddy, quand elle va venir dans la voiture?»
Mabel, que l’enthousiasme de la petite malade amusait, se hâta d’exprimer la satisfaction qu’elle éprouvait elle-même du hasard qui l’avait amenée chez la mère de Lydia, et gagna bien vite le cœur de la veuve par l’intérêt affectueux avec lequel elle lui parla des qualités de sa fille.
Alick, pendant ce temps-là, contrairement aux habitudes sauvages qu’il avait surtout avec les étrangers, adressait à Rosy une série de questions nombreuses qui prouvaient une connaissance parfaite des goûts et du caractère de la malade, et qui étonnaient beaucoup sa tante: car elle ne savait pas l’intérêt qu’avaient éveillé chez cet enfant pensif les détails que Lydia lui avait racontés sur sa sœur.
«C’est la vôtre? dit-il à Rosy en jetant un regard sur une ardoise dont le cadre usé annonçait le fréquent usage; et c’est là tout ce qui a été vendu aujourd’hui? poursuivit Alick en désignant du doigt une série de chiffres tracés dans un coin. Puis voilà votre grosse bible, continua-t-il après avoir reçu une réponse affirmative à ses deux premières questions. Une bible pour de bon, celle-là, n’est-ce pas Rosy? Oh! le drôle de petit livre!»
Il saisit avidement un petit volume intitulé: Nourriture quotidienne, qui était toujours à côté de la petite fille, et qu’il rejeta bien vite dès qu’il en eut parcouru la première page, cherchant autour de lui auelque nouvel objet qui pût l’intéresser.
«Ne tourmente pas Rosy, lui dit sa tante, frappée de la faiblesse et de la pâleur de la pauvre petite; rappelle-toi qu’elle est malade et qu’il ne faut pas la fatiguer par tes indiscrétions.
–Non, non; il ne me fatiguera pas,» s’écria Rosy avec une ardeur qui semblait prier Mabel de ne pas réprimer la curiosité du cher petit.
Alick, au même instant, se précipita sur une petite caisse en bois avec une vivacité qui prouvait qu’il en connaissait le contenu. «Ce sont les onchets qui sont là dedans, n’est-ce pas? demanda-t-il à Rosy en essayant en vain de lever le couvercle de la boîte.
–Oui,» lui répondit Rosy, qui, prenant la petite caisse des mains de l’enfant, ouvrit le fermoir ingénieux qui en retenait le couvercle et vida la boîte sur le rebord de la fenêtre, pour que le petit garçon pût voir tout à son aise les objets qu’elle renfermait.
Alick possédait aussi des onchets, mais ils n’étaient pas comparables à ceux de Rosy pour le fini du travail et pour la variété. «Voici l’arc, s’écria-t-il, comme s’il se fût agi d’un objet qui lui était familier. Comme il est joli et bien fait! Mais où donc est la flèche? est-ce que Jack ne l’a pas encore faite?
–Il en avait fait une hier au soir, répondit Rosy; mais elle était trop mince, elle a cassé tout de suite; je suppose qu’il en fera une autre aujourd’hui.»
Murray, qui, jusqu’à présent, s’était tenu à distance, dédaigneux et toujours de mauvaise humeur, mais dont l’attention commençait à être vivement intéressée, s’approcha tout doucement et, s’appuyant sur les genoux de sa tante, s’éleva sur la pointe des pieds pour regarder les joujoux par-dessus l’épaule d’Alik. Rosy s’en aperçut; elle attira l’enfant, et lui fit une petite place entre son fauteuil et la fenêtre; Alick était disposé à éloigner son frère et à jouir tout seul des onchets; mais il céda tout à coup à cette douce remontrance que lui fit la petite fille: «Alick, il faut bien que Murray voie aussi les joujoux.»
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