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M. Maryan

Les rêves de Marthe


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324896

Table des matières

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

XVI.

XVII.

XVIII.

XIX.

XX.

XXI.

XXII.

XXIII.

XXIV.

XXV.

XXVI.

I.

Table des matières

Le soleil se couchait derrière les grands arbres du couvent de…, et la sainte maison retombait peu à peu dans le silence qu’avaient troublé, ce jour-là, la distribution des prix et le départ bruyant et joyeux des pensionnaires. Il n’était resté qu’un très petit nombre de jeunes filles, orphelines, ou trop éloignées de leur famille pour aller en vacances; et, bien qu’elles sussent par expérience que les bonnes religieuses mettraient autant de zèle à les amuser et à les distraire qu’elles en avaient mis à les instruire pendant l’année, elles ne pouvaient se défendre d’un sentiment de regret et d’envie en voyant leurs compagnes plus privilégiées franchir le seuil, pourtant aimé, et aller se retremper dans cette délicieuse vie de famille dont elles décrivaient les charmes sans songer à celles qui en étaient privées momentanément–ou pour toujours.

La cloche du souper tinta comme à l’ordinaire, et le petit noyau de pensionnaires se groupa au bout de la longue table du réfectoire. La sœur cuisinière avait, ce jour-là, servi un gâteau doré et des beignets, friandises fort appréciées des élèves. Le silence fut rompu, et la lecture qu’on faisait d’habitude remplacée par le babillage des jeunes convives. Leur tristesse ne put tenir devant tous ces extra, et bientôt la vaste salle s’anima d’une gaieté bien franche. Seule, une jeune fille d’environ dix-huit ans resta sérieuse, et mêla à peine quelques mots aux causeries de ses compagnes. Quand on se leva de table pour faire une promenade dans le jardin, chose aussi inusitée qu’agréable par cette chaude soirée, elle se dirigea vers la chapelle, et alla s’agenouiller contre la balustrade du chœur.

Une obscurité presque complète s’était répandue dans l’élégant petit édifice; à la lueur des trois lampes qui brûlaient devant l’autel et des cierges allumés deux heures auparavant par les pensionnaires qui partaient, on distinguait cependant les grandes statues sur leurs piédestaux entourés de fleurs, et, dans les stalles, les longues robes blanches de deux ou trois religieuses. Il y avait dans cette pieuse retraite un parfum de recueillement et de tranquillité suprême qui pénétrait immédiatement le cœur. La jeune fille était pieuse, un peu poète comme on l’est à cet âge, et, sous le charme de cette heure bénie, ses yeux se mouillaient de larmes tandis que, à la fois confiante et effrayée, elle recommandait à la Vierge Marie sa jeune existence, prématurément isolée, car elle avait perdu ses parents dès son enfance, et elle allait entrer dans le vaste monde, sans ressources, et à peu près sans affections.

Elle tressaillit en entendant près d’elle une voix douce et basse; se retournant aussitôt, elle reconnut le calme visage d’une novice, qui, l’année précédente, avait quitté le pensionnat pour la cellule étroite de la religieuse.

«La mère supérieure vous demande, Marthe,» répéta-t-elle.

La jeune fille se leva, et, s’étant profondément inclinée devant l’autel, elle suivit sa compagne hors de la chapelle, puis dans un long corridor de chaque côté duquel s’ouvraient les chambres des religieuses. Çà et là, une petite lampe accrochée au mur laissait entrevoir les pieuses images qui décoraient chacune des portes. Marthe ouvrit la bouche pour parler, mais la novice mit en souriant un doigt sur ses lèvres.

«Chut!» murmura-t-elle; «quelques-unes de nos mères prient, il ne faut point les troubler.»

Arrivées au bout du corridor, elles s’arrêtèrent, et frappèrent à une porte.

«Entrez!» dit une voix harmonieuse.

La novice souleva le loquet grossier, et, laissant passer Marthe, elle se tint en silence sur le seuil.

«Vous pouvez nous laisser, sœur Rose,» dit avec douceur la même voix pure et grave.

Et la jeune fille se trouva seule avec la supérieure.

Elle était rarement entrée dans les cellules des religieuses, et son regard parcourut avec une certaine curiosité l’humble réduit, éclairé par une lampe.

Le couvent de…, l’un des plus célèbres pensionnats de Paris, comptait parmi ses élèves un grand nombre de jeunes filles riches. Mais, si les bâtiments destinés aux pensionnaires étaient vastes et beaux malgré leur simplicité, si les jardins étaient renommés pour leur étendue, leurs fleurs magnifiques et leurs plantes rares destinées à l’autel, si la chapelle était une merveille d’architecture et de goût, et enfin si, chaque jour, d’abondantes aumônes étaient distribuées aux indigents, les religieuses, fidèles à leur vœu de pauvreté, ne retenaient pour elles aucune part de la richesse, du luxe ou du confort qui pouvaient régner dans la maison. Elles avaient choisi pour leurs cellules les plus humbles mansardes; leur nourriture était simple, leur vêtement grossier. Il y avait parmi elles de grandes dames; mais toutes s’étaient courbées sous le niveau de cette sainte égalité, qui ne peut réaliser son mystérieux problème que dans la religion du Christ. Elles avaient renoncé à tout, jusqu’à leur nom, et, dépouillées de ce qui dissipe l’esprit, de ce qui obscurcit le jugement, détachées d’elles-mêmes comme du monde extérieur, elles s’entouraient de ces privations, de cette austérité qui, enrichissant l’esprit de ce qu’elles ôtent à la chair, développent la vie surnaturelle, rendent les lumières plus vives, et augmentent le dévouement à autrui de toute la part enlevée à l’égoïsme.

La supérieure du couvent de. appartenait à l’une des premières familles de France. Sa jeunesse s’était passée au sein du monde le plus brillant, jusqu’au jour où, dédaignant les joies humaines, elle avait aspiré au bonheur divin qui est seulement, sur cette terre, le partage du petit nombre.

Jeune encore, et toujours belle sous ses bandeaux et son voile noir, elle avait été choisie d’un commun accord pour diriger la nombreuse famille dont elle était tant aimée; mais cette dignité ne lui avait conféré d’autre privilège qu’un surcroit de soucis, de travaux et de prières. Sa cellule était aussi pauvre que les autres; un lit grossier, où nul oreiller moelleux n’invitait à la paresse, une table, une chaise, un prie-Dieu, et, sur les murs blanchis à la chaux, les images saintes des modèles qu’elle s’efforçait d’imiter, voilà tout ce qui s’offrait aux yeux de Marthe.

La supérieure prit la parole la première.

«Je viens de lire une lettre que m’écrit votre oncle, ma chère petite,» dit-elle; «il désire que vous partiez demain soir, et c’est pour cela que j’ai tenu à vous parler aujourd’hui, malgré l’heure avancée.»

Une espèce d’effroi se peignit sur les traits de Marthe.

«Est-ce qu’il viendra me chercher, ma mère?» demanda-t-elle vivement.

«Non,» répondit doucement la religieuse; «il me dit franchement que sa situation ne lui permet pas une double dépense. Il m’envoie l’argent nécessaire pour votre voyage; mais, ma pauvre enfant, je n’ai pas le temps, d’ici à demain, de vous trouver une occasion: il vous faudra partir seule. Notre bonne tourière vous accompagnera à la gare, et vous recommandera aux employés qui doivent suivre le train.»

Marthe ne répondit rien; sa gorge était serrée, et elle cherchait avec peine à retenir ses larmes.

Certes, elle n’éprouvait aucune crainte puérile; mais quelque chose la choquait et la blessait douloureusement à l’idée de faire toute seule un long voyage. Des pleurs silencieux mouillèrent bientôt ses joues. La supérieure, qui épiait l’expression de sa physionomie, lui prit la main et l’attira à elle.

«Voyons,» dit-elle avec une affectueuse douceur, «ne soyez pas déraisonnable. Je comprends le sentiment que vous éprouvez, mais il faut le vaincre. Hélas! mon enfant, nous avons essayé de vous préparer aux difficultés de la vie, car nous avons toujours craint que l’existence qui vous est destinée ne soit un peu pénible. Votre pauvre cousine (que Dieu ait son âme, c’était une sainte religieuse!) ne nous avait pas dissimulé qu’en obtenant votre admission dans notre maison, elle avait pour but, non seulement de protéger les premières années d’une orpheline sans ressources, mais encore de vous donner une éducation pieuse et forte, et une instruction qui, plus tard, vous permit de gagner votre vie. Nous avons cru longtemps que vous étiez destinée à être institutrice. Le mariage de votre oncle a changé votre situation, puisque, depuis quelques années, il est convenu que lui et sa femme vous recevront chez eux à votre sortie de pension.

–Mais eux-mêmes sont des étrangers pour moi!» s’écria douloureusement la jeune fille, l’interrompant. «Je connais à peine mon oncle, et je n’ai jamais vu ma tante!

–C’est une des nécessités de votre situation, ma pauvre enfant, de vous accommoder de toute chose. Songez, d’ailleurs, que vos parents sont disposés à vous aimer, puisqu’ils vous ouvrent leur maison avec tant d’empressement.

–J’aurais mieux aimé être institutrice!» murmura Marthe avec une douleur contenue. «Il est si dur d’être à la charge d’autrui!

–Ah! voilà un grand mot,» dit en souriant la religieuse, «et je retrouve ici votre ancien défaut; vous êtes donc encore orgueilleuse, ma chère fille? Allons, soyez mieux disposée à tous les sacrifices; ce n’est pas pour vous que la reconnaissance sera jamais un fardeau trop lourd; les petites âmes seules répugnent à recevoir un bienfait, parce qu’elles ne comprennent pas qu’il y a de la grandeur dans la gratitude. D’ailleurs, consolez-vous; pour un cœur généreux comme le vôtre il y a mille manières de s’acquitter d’une dette, et je n’ai pas besoin de vous les indiquer. Je suis sûre qu’avant peu on vous aimera là-bas autant qu’ici.»

La voix de l’excellente femme tremblait légèrement en prononçant ces dernières paroles, et la pauvre fille éclata en sanglots.

«Oh!» dit-elle, «si j’avais pu toujours rester enfant! ou bien s’il m’avait été donné de me consacrer à Dieu dans cette chère maison! Ma mère, ne pouvez-vous pas me garder ici?

–A chacun sa voie, ma chère petite. La vôtre n’est point tracée au milieu de nous. Je vous ai étudiée dès votre enfance, et j’ai acquis la conviction que Dieu ne vous appelle pas à la vie religieuse. La discipline facile et le joug léger du pensionnat ne vous pesaient guère, il est vrai; mais vous ne sauriez soutenir le poids de nos obligations. Ce qui vous séduit dans notre saint état, c’est ce que je pourrais appeler le côté poétique: les prières psalmodiées à la première heure du jour, quand le soleil levant inonde la chapelle, ou la méditation du soir, à l’heure paisible où le recueillement semble naitre de lui-même; c’est encore le calme de notre retraite, l’absence de lutte extérieure, l’éloignement d’un monde auquel la pauvreté est en horreur; c’est. Mais peu importe: vous verriez bien vite que, dans notre vie de recluses, il y a plus de sévères réalités que de saints enthousiasmes; et ce repos de l’esprit (remarquez que je ne parle pas du repos de l’âme), ce repos de l’esprit, après lequel vous soupirez parce que vous avez peur de la vie, vous ne le trouveriez pas chez nous. Non, il faut lutter partout et toujours; tout en nous doit souffrir, ici comme dans le monde, et les joies qui nous sont données, à nous autres, filles du cloitre, n’excluent pas les épreuves auxquelles vous ne sauriez nulle part vous soustraire. N’y pensons donc plus, ma chère fille, et parlons de vos nouveaux devoirs. J’éprouve toujours une émotion profonde en laissant aller une de mes enfants. Que deviendrez-vous?… Je suis trop votre mère pour ne pas vous souhaiter ardemment une part de ce bonheur terrestre qui s’accorde avec les saints devoirs de la piété. Mais, triste ou joyeuse, soyez chrétienne, et n’essayez point de vous soustraire à la tâche qui vous sera montrée. Sachez accepter la pauvreté; ne vous faites jamais une idée exagérée des biens et des plaisirs de ce monde; ils sont si creux!… Pauvre enfant! combien je vais prier pour vous!…»

Une cloche retentit à ce moment. La religieuse se leva, et, pour cacher ses larmes, se tourna vers la petite fenêtre ouverte, cadre modeste où apparaisait un ciel constellé d’étoiles. Elle domina rapidement son émotion, et sa main traça sur le front de la jeune fille le signe de la croix.

«Allez en paix,» dit-elle, «et que votre dernière nuit sous ce toit soit bénie. Je vous reverrai demain.»

Marthe embrassa d’un regard d’adieu l’humble cellule, la forme imposante de la religieuse, le ciel étoilé, et cette vision de paix se grava au fond de son âme, comme un calmant suprême pour les agitations de la vie.

Une demi-heure après, elle était couchée dans son blanc petit lit de pensionnaire, ne pouvant cependant s’endormir, et cherchant avec angoisse à se représenter les visages inconnus en face desquels elle allait vivre. Ce ne fut que bien avant dans la nuit que ses yeux fatigués se fermèrent enfin, et qu’elle tomba dans un profond sommeil.

Quand la cloche matinale l’éveilla, le soleil entrait à flots dans le long dortoir, des figures roses et encore endormies se montraient derrière les rideaux soulevés, et l’influence réconfortante du matin dissipa dans l’esprit de la jeune fille les terreurs de la veille.

Après tout, si faible que soit le jeune oiseau prêt à s’élancer dans le monde immense, l’espace et l’inconnu l’attirent, et ses ailes palpitent de joie autant que de peur.

II.

Table des matières

Marthe avait perdu sa mère quand elle était encore trop petite pour comprendre l’étendue de ce malheur. Elle gardait un souvenir aussi doux qu’il était vague des yeux noirs qui se mouillaient de larmes en la regardant, et du visage pâle depuis si longtemps appuyé contre de grands oreillers.

Son père était peintre. Il avait fait un mariage d’amour, et sa jeune femme l’avait vaillamment soutenu dans ses luttes et ses efforts. Quand elle mourut, la réputation commençait à naître; mais, privé de son plus cher appui, le pauvre artiste céda au découragement. La beauté enfantine de sa petite Marthe n’était pour lui qu’une torture de plus, car elle lui rappelait sa mère; et sa naïve gaieté, son insouciance heureuse lui faisaient mal. Un an ne s’était pas écoulé qu’il succombait à une maladie de cœur dont ses douloureuses émotions avaient hâté le développement. La vente des tableaux dont il n’avait pu se défaire pendant sa vie paya les dettes contractées dans ses années de gène et d’insuccès; mais il ne resta à sa fille qu’une somme complètement insignifiante.

Marthe fut recueillie par une cousine, religieuse au couvent de. Celle-ci mourut peu après, recommandant à ses sœurs la pauvre petite orpheline. Mais point n’était besoin de ce vœu suprême: Marthe était déjà l’enfant de la maison, et tout le monde l’aimait,–les vieilles religieuses dont le visage ridé s’éclairait devant son sourire, comme les belles novices gaies et ferventes auxquelles elle rappelait les petites sœurs restées au logis.

C’était vraiment une séduisante créature. Sa mère lui avait légué sa beauté brune, son teint mat, ses yeux brillants, et aussi sa douceur et son caractère égal et facile. A son père, elle avait emprunté cette sensibilité ardente, cet enthousiasme, cette sorte de seconde vue qui perçoit des beautés cachées dansles choses d’ici-bas, et qui fait l’artiste et le poète. Peut-être, même était-elle trop portée à aimer ce qui est beau, doux et facile; ses compagnes disaient en riant qu’elle était née duchesse.

Douée d’une vive intelligence, les labeurs de l’esprit avaient pour elle un charme extrême. Elle s’oubliait devant ses livres; ses yeux se mouillaient de pleurs en lisant les vers suaves et touchants de Racine, ou s’animaient d’une expression profonde aux pensées merveilleuses de Bossuet ou de Pascal. Mais, si l’ardeur de cette nature d’élite inquiétait parfois ses sages maîtresses, elles se sentaient rassurées en constatant chaque jour le développement d’une qualité précieuse entre toutes, l’énergie. Marthe était courageuse, déterminée, et la grande idée du devoir avait été trop profondément incrustée dans son cœur pour ne pas triompher tôt ou tard des entraînements de son imagination, pour ne pas dominer les voix contraires qui pourraient s’élever en elle. L’éducation qu’elle avait reçue en avait fait, en un mot, une chrétienne,–une femme, non pas parfaite, mais travaillant à le devenir, non pas impeccable, mais plus en état qu’une autre d’éviter les erreurs ou du moins de les réparer.

Elle passa vite, la dernière journée de Marthe au couvent.

Dès le matin, elle revêtit sa robe noire des dimanches; mais elle plia et serra avec un soupir le ruban blanc de la première classe, qui, d’ordinaire, décorait son uniforme.

La coiffure enfantine imposée aux pensionnaires dut êtreégalement abandonnée. Elle tordit ses épais cheveux noirs en un nœud opulent retenu par un petit peigne de buffle; cet arrangement presque sévère et d’un genre classique lui seyait pourtant à merveille. Elle avait un type aquilin, d’une grande distinction et d’une extrême finesse, auquel eussent moins convenu les recherches modernes, les frisures ou les ondulations.

Elle suivit tout le jour, quoiqu’on l’en eût dispensée, les exercices de ses compagnes, et, les yeux en larmes, parcourut toute la maison, disant un triste adieu à tant de lieux chéris.

Quand le soir arriva, elle reçut les témoignages d’affection et les vœux sincères de toutes celles qu’elle laissait derrière elle.

«C’est une de nos peines les plus vives de quitter des enfants si chères,» disait avec émotion la bonne supérieure. «Nous les élevons, nous leur prodiguons nos soins, notre tendresse; puis, quand nous sommes sur le poin de recueillir le fruit de nos efforts, il faut, hélas! nous en séparer...»

Au milieu des pleurs, des embrassements, des promesses échangées, Marthe mit son chapeau orné d’un ruban blanc et d’une branche d’aubépine, puis elle passa le seuil chéri.

C’en était fait: le monde s’ouvrait devant elle, «la grande bataille de la vie» allait commencer, et, comme début, elle partait pour une province lointaine, la Bretagne, le pays de son père, où elle-même était née, mais dont sa mémoire enfantine n’avait gardé nul souvenir.

La tourière l’attendait à la porte, et l’on hissa sur un fiacre sa modeste petite malle.

Marthe était très jeune, elle avait l’esprit mobile, et, bien que ses larmes continuassent à couler par intervalles, elle ne put s’empêcher de regarder par la portière ce Paris si mouvant et si remuant dont elle s’éloignait peut-être pour toujours.

La voiture traversa une partie du quartier Saint-Honoré, puis le Palais-Royal et la place du Carrousel. On passa la Seine, et bientôt ce fut un autre tableau, un autre Paris, les rues étroites de la rive gauche, Saint-Germain-des-Prés, si vénérable dans son austère antiquité, la rue de Rennes, et enfin la gare Montparnasse, où Marthe se sentit tout à fait dépaysée et effrayée.

Sa compagne prit un billet de seconde, le lui remit avec son bulletin de bagages, en lui faisant mille recommandations qui, vraiment, n’étaient pas superflues, puis, voyant deux Petites Sœurs des pauvres se disposer à entrer dans le wagon des dames seules, elle les pria de se charger de Marthe, ce à quoi les excellentes filles consentirent de bon cœur.

Il était temps de monter en voiture. Les larmes de la jeune fille coulèrent de nouveau en se séparant de la bonne tourière, dont la présence lui semblait le dernier lien qui la rattachât au passé; le coup de sifflet retentit, le train se mit en marche, et, après avoir fait quelques efforts pour la distraire et la faire causer, les deux bonnes sœurs comprirent que ce pauvre cœur avait surtout besoin de silence et de repos.

Appuyée contre la portière, Marthe avait relevé son voile, et une douce brise rafraîchissait son front brûlant. Le ciel était pur; des nuages d’or et de pourpre flottaient vers le couchant; et, sous ce chaud reflet, la campagne coquette et gracieuse étalait ses blanches maisons, ses riants jardinets et ses parcs en miniature. Puis, le paysage devint moins artificiel; de vrais bois passèrent rapidement sous le regard de la jeune voyageuse, et l’horizon qui se déploya devant elle lui parut encore agrandi par l’effet de la brume légère du crépuscule, qui, au loin, rendait les contours vagues et adoucis.

Ses compagnes se préparèrent bientôt à goûter du repos; mais Marthe n’avait pas sommeil, et elle tint ses yeux fixés sur la campagne qu’envahissaient peu à peu les ombres du soir, jusqu’à ce que régnât une obscurité complète, sur laquelle se détachèrent seules les noires silhouettes des grands arbres ou des maisons isolées.

La nuit s’écoula lentement, ramenant avec elle toutes les terreurs d’un avenir inconnu. Enfin, après de longues heures d’insomnie et d’anxiété, l’aurore parut, puis un jour terne et pâle. Mais bientôt une vapeur légère, se dégageant de tous les cours d’eau, plana sur a campagne encore endormie, le ciel se teignit richement, et tout à coup un rayon de soleil pénétra dans le wagon comme une flèche d’or, réchauffant aussi bien le cœur attristé de la jeune fille que ses membres engourdis par la fraîcheur de la nuit.

Elle regardait avidement cette nature bretonne, si riche et si belle aux environs de Vitré, de Rennes, de Montfort. Voici Lamballe avec sa vieille église de Notre-Dame, dont la tour massive s’encadre si bien dans la verdure; puis le paysage se dénude sans devenir moins fertile; les collines arrondies, privées de bois, offrent l’apparence d’une heureuse moisson. On approche de Saint-Brieuc; voilà le Légué, dans sa vallée pittoresque, et là-bas. c’est la mer!

Le cœur de Marthe se met à battre bien fort. Elle regarde, sans se lasser, cette mer lointaine, ces plages étendues. Que n’y est-elle! Ce doit être si bon, la brise saline et le bruit des vagues!

Encore un changement de tableau: des champs fertiles, des cours d’eau bordés de hauts peupliers, et, gracieusement assise au milieu de cette campagne fertile, une ville à l’aspect coquet et riant présente son amas de maisons et de jardins, surmontés d’un clocher grisâtre. C’est Guingamp, le terme du voyage de Marthe.

Peu à peu les autres voyageuses se sont disséminées; les Petites Sœurs elles-mêmes l’ont quittée à Saint-Brieuc, et maintenant la jeune fille voudrait presque reculer le moment de son arrivée, tant telle est effrayée et tremblante.

Mais le train s’arrête, il faut descendre.

Elle cherche la figure de son oncle, deux ou trois fois entrevue au couvent. Personne ne semble l’attendre, et, toute désolée, elle s’assied près de la petite malle sur laquelle elle a écrit en grandes lettres bien lisibles:

Mademoiselle

Marthe Desbarres, chez Monsieur Desbarres, juge de paix (Guingamp).

III.

Table des matières

Quelques minutes s’écoulèrent, longues comme un siècle pour la pauvre Marthe.

Depuis longtemps elle s’était retracé le moment de l’arrivée, groupant en imagination autour de son oncle ses jeunes enfants, qu’elle aimait d’avance, et qu’elle se figurait sautant joyeusement au cou de la grande cousine de Paris. Elle avait si bien compté voir venir au-devant d’elle la famille au complet, qu’elle avait gardé dans son sac les bonbons qu’elle leur destinait, et dont elle était redevable à une attention de l’excellente supérieure. Était-elle donc si indifférente à ces parents inconnus, qu’ils oubliassent l’heure de son arrivée? Qui sait?… Peut-être la voyaient-ils à regret s’implanter dans leur intérieur, et ajouter à leur budget une nouvelle charge!…

Une foule de pensées cruelles traversèrent l’esprit de la pauvre enfant. Pour la première fois, elle sentait l’amertume de la pauvreté, de l’isolement; et les voyageurs qui en sortant regardaient avec étonnement son costume de pensionnaire, ou échangeaient entre eux quelques paroles sur son attitude désolée, ne se doutaient pas du mal que lui causait leur curiosité, si innocente ou même si bienveillante qu’elle fût.

La gare fut bientôt vide. Seules, deux personnes s’attardaient devant une affiche jaune annonçant un voyage à Londres à prix réduit.

L’une d’elles était une dame âgée, d’un extérieur distingué, quoique vêtue avec une simplicité presque austère. L’autre était un homme d’un peu plus de trente ans, que Marthe avait vu par hasard descendre du même train qu’elle, et dont le costume de voyage dessinait la haute taille et les formes vigoureuses. Une forêt de cheveux châtains, courts et légèrement frisés, couvrait sa tête, fière et bien posée; son teint, un peu hâlé, témoignait d’une santé parfaite et d’une vie passée en partie au grand air; ses traits, sans être beaux, étaient d’un dessin énergique; mais son regard, qui possédait une singulière attraction, eût suffi à le faire remarquer partout: il avait de grands yeux gris, extraordinairement clairs, qui dénotaient, non seulement la profondeur de la pensée, mais encore une extrême puissance de pénétration.

«Comme les voyages deviennent abordables!» dit la dame, ôtant en souriant le lorgnon qu’elle avait porté à ses yeux.

«Ne me parlez pas de ces voyages-là!» répondit son compagnon d’une voix joyeuse, dont le timbre était ferme, sonore, presque métallique, sans cependant aucune inflexion de dureté. «Je ne comprends aucun plaisir sans la fantaisie. La pensée que ma curiosité, mon intérêt, mon enthousiasme sont mesurés à l’heure, glacerait en moi tout désir de profiter de cet avantage pécuniaire.

–Vous trouvez le temps assigné à ces excursions trop limité?

–Ce n’est pas précisément cela; ce que j’ai en horreur, c’est de voir fixé d’avance le nom bre d’heures consacré à chacune des villes que l’on visite. Vous savez que je suis flâneur. Jadis, parti pour Vienne, je n’ai jamais pu aller au delà de Strasbourg. J’aime à céder à l’attraction du moment.

–Quoi! vous, si méthodiquue!» remarqua sa compagne en riant.

«C’est peut-être parce que le genre de mes occupations et la nature de ma profession m’obligent à être ponctuel, ordonné et réglé en tout, que je n’entends le repos et le plaisir, ainsi que je vous le disais, que dans la fantaisie.

–Mais peu de gens peuvent voyager en touristes, sans avoir égard au temps et à l’argent.

–Aussi préféré-je beaucoup une de ces excursions pédestres, comme j’en ai souvent entreprises; nos environs mêmes peuvent offrir de vives jouissances, qu’on soit peintre, archéologue ou poète.

–Mon cher Raymond!» s’écria la vieille dame en riant, «il y a vraiment deux hommes en vous. Qui se douterait, en vous voyant dans votre étude, que vous êtes, après tout, un rêveur?»

Le jeune homme passa sa main gantée sur son front, et détourna la conversation..

«Nous oublions mon oncle,» dit-il; «allons, partons, nous causerons aussi bien chez vous.

–Sans doute, et je vais être grondée par M. de Kerfaun, car c’est moi qui serai accusée de votre retard, et nous vous voyons si rarement!»

Elle prit son bras, et elle l’entraînait déjà vers la porte de sortie, lorsque, se penchant vers elle, il lui dit quelques mots à voix basse en désignant Marthe, qui, se levant et s’asseyant tour à tour, jetait au dehors des regards anxieux.

La vieille dame s’avança vers elle, et lui toucha doucement l’épaule.

Marthe tressaillit, et rougit d’émotion.

«Puis-je demander si vous attendez quelqu’un, mademoiselle? Le dernier omnibus vient de partir.

–J’attends un parent, madame,» répondit la jeune fille, dont les yeux se remplirent de larmes de reconnaissance, car elle était dans un de ces moments où un témoignage d’intérêt, même banal, semble doublement précieux. «Il était prévenu du jour de mon arrivée, et je ne sais à quelle cause attribuer son absence.

–Il vaudrait peut-être mieux vous rendre chez lui. Vous ne connaissez pas Guingamp? Si vous vouliez me dire le nom de votre parent?…

–M. Desbarres, madame.

–Le juge de paix? Oh! je le connais très bien; il y a audience aujourd’hui, et il aura été retardé.»

Elle reprit son lorgnon, fit quelques pas du côté de la porte, puis se retourna en souriant vers Marthe.

«Le voilà qui accourt,» dit-elle; «voyez-vous? Ce monsieur en pardessus gris.»

Et tandis que la jeune fille la remerciait avec effusion, elle reprit le bras de son parent, qui s’était tenu à l’écart pendant cette petite scène, et s’éloigna avec lui, en adressant à Marthe un salut bienveillant.

Celle-ci sentit son cœur battre bien fort, car elle reconnaissait son oncle qui lui adressait de loin des signes empressés. Il était à peu près le même qu’à son dernier voyage à Paris,– un peu plus courbé, un peu amaigri seulement; mais elle tressaillit de joie en voyant le bon sourire qui animait ses traits.

Elle s’avança rapidement au-devant de lui, et lui rendit chaleureusement son étreinte.

«Là, recule-toi un peu que je te voie! Tu ressembles à ta mère, mon enfant; mais tu as la bouche et le sourire de mon pauvre frère. Qu’as-tu pensé de moi en me trouvant si peu exact? J’espérais être libre plus tôt. Quant à ta tante, elle n’a pu venir; le baby n’est pas très bien, et d’ailleurs notre bonne ne peut guère se passer d’elle. Allons, rentrons vite. Quoi! les omnibus sont déjà partis? Eh bien! nous laisserons ta malle en gare, on te l’apportera dans une heure.»

Il passa le bras de Marthe sous le sien, et ils descendirent la large voie qui donne accès à la gare, s’engageant ensuite dans une rue étroite, dont la laideur était toutefois rachetée en partie par un certain aspect pittoresque. Plusieurs vieilles maisons présentaient aux yeux leur pignon traversé de poutrelles et leurs étages se surpomblant d’une manière assez inexplicable quant aux lois de l’équilibre.

Marthe jetait autour d’elle des regards étonnés, et, de leur côté, les passants, après avoir salué le juge, l’examinaient curieusement. Enfin, l’on s’arrêta devant une petite maison assez sombre, dont la façade était irrégulièrement percée de fenêtres étroites, et dont l’ancienneté évidente n’offrait que de la laideur sans aucune originalité.

M. Desbarres tira une clef de sa poche.

«Nous voici arrivés, mon enfant,» dit-il. «Tu es chez toi.»

Un regard de reconnaissance le paya de cette parole affectueuse.

Cependant la porte s’était ouverte, et Marthe se trouva dans un large corridor donnant, à l’autre extrémité, sur une petite cour, où quelques poules gloussaient en se promenant gravement.

A droite, il y avait une vaste cuisine, et ce fut de ce côté que se dirigea M. Desbarres.

«Fanny!» s’écria-t-il. «Voici Marthe!»

La jeune fille, interdite et n’osant avancer, restait dans le corridor: le cœur lui battait bien vite en attendant l’apparition de ce nouveau visage.

«Reprenez ce tablier, Marie-Jeanne, et tournez doucement, jusqu’à ce que la crème soit épaissie; surtout, ne la laissez pas bouillir!»

Ces mots furent prononcés par une voix fortement empreinte de l’accent traînant du pays, un peu choquant, il faut l’avouer, pour des oreilles parisiennes.

Au même instant une femme de taille moyenne, beaucoup plus jeune que ne s’y était attendue Marthe, apparut à la porte de la cuisine, la main tendue vers la voyageuse, qu’elle embrassa cordialement.

Sans être jolie, elle avait le charme inséparable d’un beau teint, d’une abondante chevelure blonde, et d’un air de santé et de force. Une expression de franchise et de bienveillance était répandue sur son visage, ses yeux bleus avaient un regard clair; on sentait à première vue qu’elle était bonne, et qu’elle était vraie,–vraie dans chacune de sesparoles, qui étaient l’écho de son cœur, vraie et solide dans ses affections, dans ses sentiments. Il n’y avait en elle, en revanche, rien de raffiné, rien d’élégant. Sa robe grise, faite sans art et sans goût, sa coiffure peu seyante, ses mains elles-mêmes, blanches, mais rudes, tout témoignait de ses habitudes de simplicité poussée jusqu’à l’extrême, et du rôle qu’elle remplissait dans son intérieur, rôle évidemment laborieux, et l’absorbant aux dépens de soins et de recherches considérés par elle comme bien secondaires.

Marthe n’eut pas tout d’abord le temps de l’étudier, ni même de regarder en détail sa physionomie, car Mme Desbarres la serra dans ses bras à plusieurs reprises.

«Nous sommes heureux de te voir,» dit-elle, employant le tutoiement amical d’une proche parenté; «viens te reposer dans le salon, tu dois être fatiguée.»

Elle entraîna la jeune fille dans une pièce un peu sombre, un peu nue, meublée de quelques tables anciennes et de sièges de paille ou de velours d’Utrecht, mais dont la propreté eût pu rivaliser avec celle d’un parloir de couvent, dont elle rappelait le style.

Elle la fit asseoir près d’elle, et la regarda quelque temps sans parler; puis, se tournant vers son mari, qui épiait d’un air triomphant l’impression produite sur elle par cette nièce inconnue:

«Elle ressemble au portrait de sa mère,» dit-elle; «seulement, Dieu merci! elle a plus de couleurs sur les joues.

–Et elle a le sourire de son père, Fanny; je t’assure qu’elle me rappelle aussi le pauvre Édouard.

–Bien! bien! J’espère bientôt voir ton sourire, Marthe; malheureusement je ne pourrai pas, comme ton oncle, rappeler avec toi le souvenir de tes parents. Il les aimait bien, et je voudrais les avoir connus.

–Que vous êtes bonne!» s’écria la jeune fille, émue. «Je suis si reconnaissante de votre accueil, si heureuse d’être reçue chez vous!

–Entre parents on ne se doit pas de reconnaissance,» dit M. Desbarres en riant, «mais seulement de l’affection. C’était notre devoir de te prendre chez nous.

–Et comment eût-il pu en être autrement?» interrompit sa femme. «Nous étions, je t’assure, bien pressés de te voir.»

Marthe l’embrassa, puis demanda où étaient les enfants.

«Le petit Paul dort, et les autres sont dans le jardin. Veux-tu les appeler, Émile?»

M. Desbarres sortit aussitôt, et Marthe, tout en répondant aux questions de sa tante sur son voyage, put l’examiner à son aise.

Bien que portée naturellement vers ce qui est beau, poétique, idéal, la jeune fille était dans une de ces dispositions où la bonté, de toutes les qualités, nous paraît la plus douce, la plus inappréciable; l’accueil dont elle était l’objet de la part de cette parente, hier encore inconnue, lui fit presque oublier ce qu’il y avait de vulgaire dans ses manières et de désagréable dans son accent. En ce moment elle avait surtout besoin de sympathie, et tout, dans cette maison, semblait lui promettre la tendresse dont son jeune cœur était avide.

M. Desbarres rentra bientôt, amenant, un peu contre leur gré, deux beaux enfants joufflus, de quatre à six ans. Avec leurs yeux étonnés, leur petit air sauvage et timide, leur mine fraîche et rose et leur simple blouse de cotonnade, ils différaient étrangement des babies que Marthe avait vus au parloir du couvent. Ceux-ci étaient plus frêles, plus distingués, et plus développés sous le rapport des manières et du langage. A Paris, les enfants sont précoces; à la campagne, au contraire, on les laisse librement vivre au grand air, et les jeux prolongés, l’exercice, tout ce qui, en un mot, fortifie le corps, nuit peut-être provisoirement à la croissance intellectuelle. Le temps perdu se rattrape plus tard, si l’on peut toutefois appeler du temps perdu la liberté qu’on laisse à l’enfance d’être elle-même, et de ne pas s’immiscer trop tôt dans les préoccupations d’un autre âge.

Les enfants de M. Desbarres n’étaient point, à coup sûr, de hâtives plantes de serre, mais de vraies fleurs des champs. Ils faisaient l’orgueil de leur père, qui entreprit de les faire causer et de les montrer à leur cousine sous leur meilleur jour; ses efforts furent enfin couronnés de succès, grâce, peut-être, au sac de bonbons apporté à leur intention.

«Allons,» dit enfin la mère en souriant, «nous nous occupons des enfants quand il ne faudrait penser qu’à notre voyageuse… Viens dans ta chambre, Marthe; on va t’y apporter un peu de café, car nous ne dînons qu’à midi, et tu pourras te reposer à ton aise.»

Tout en causant joyeusement, la famille entière s’achemina vers la chambre destinée à la jeune fille, au premier étage. C’était une petite pièce proprette, tapissée d’un papier commun, blanc et bleu, avec de simples rideaux de calicot à la fenêtre et au lit. Une vieille commode à poignées de cuivre servait de toilette; un étroit tapis devant le lit, deux chaises de paille et un petit miroir accroché au-dessus de la commode complétaient l’ameublement.

«Te trouveras-tu bien ici?» demanda M. Desbarres avec une affectueuse sollicitude.

«Oh! très bien!…»

Marthe s’interrompit tout à coup, et poussa une exclamation. Elle venait d’apercevoir, de chaque côté de la cheminée, deux petites peintures à l’huile simplement encadrées dans des médaillons de bois noir. L’une représentait un homme dont le visage reproduisait, plus jeunes et idéalisés, les traits de M. Desbarres; l’autre, une délicieuse figure, fine, pâle et brune, empreinte de ce sourire mélancolique qu’on remarque chez les personnes souffrantes et destinées à mourir jeunes. Une rose du Bengale, placée dans ses cheveux, contrastait par ses délicates couleurs avec la nuance foncée des larges bandeaux.

Marthe resta absorbée dans une contemplation silencieuse. Quand elle se retourna, des larmes brillaient dans ses yeux, et elle tendit la main à son oncle.

«Je n’avais d’eux que quelques esquisses au crayon,» dit-elle. «Comme ils étaient beaux!…

–Oui, quoique mon pauvre frère rappelât surtout notre père, sa mère, qui était Italienne, lui avait donné quelque chose de sa beauté idéale. Je me rappelle l’admiration enfantine que j’éprouvai quand mon père amena chez nous sa seconde femme; et je me souviens aussi de mon orgueil le jour où, m’appelant près de son lit, elle me montra le cher petit qu’elle venait de mettre au monde et dont elle me demandait d’être l’ami. J’étais bien jeune; mais je promis sérieusement de remplir mon rôle de frère aîné, et j’aime à penser que j’ai tenu parole. Pauvre Édouard! Oui, Marthe, ton père était beau.

–Vous lui ressemblez,» dit-elle.

«Peut-être, mais comme une pâle copie à un splendide original. Il était la poésie, et moi la prose. Ce qui rayonnait en lui, c’était son génie. Ces portraits sont à toi, mon enfant; il me les avait donnés, mais ils doivent être ton héritage.»

Marthe, qui s’était remise à regarder ces chères images, s’arracha enfin à cet examen prolongé, si triste et si doux.

«Montrez-moi le petit Paul avant de me quitter,» dit-elle à sa tante.

Celle-ci, souriant, fit signe à son mari et aux enfants de ne pas l’accompagner; et, marchant sans bruit, elle conduisit Marthe à une chambre voisine, où un enfant de quelques mois dormait d’un calme sommeil.

La jeune fille paya à sa beauté un sincère tribut d’admiration, et acheva ainsi de se gagner le cœur de la mère.

Ayant fait connaissance avec tous les membres de la famille, elle fut enfin laissée seule. Sa malle avait été apportée, et une tasse de café au lait fumait sur la cheminée.

IV.

Table des matières

S’il est des circonstances où la solitude nous semble désirable, nous n’en éprouvons jamais plus vivement le besoin qu’au moment où, un grand changement s’étant produit dans notre vie, nous nous trouvons transplantés dans un milieu nouveau, en face de personnages qui, étrangers hier, sont destinés à se mêler intimement à notre existence.

Marthe croyait avoir vécu un siècle depuis la veille. Tant d’émotions et d’événements en vingt-quatre heures, était-ce donc possible?

Elle ouvrit sa fenêtre et s’y accouda, aussitôt qu’elle eut réparé le désordre de sa toilette, et achevé de dissiper la fatigue du voyage par de fraîches ablutions.

Une impression de satisfaction s’empara d’elle, en constatant que sa chambre ne donnait pas sur la rue étroite et sombre, mais sur la petite cour et le jardin situé au delà. La vue qu’on découvrait de la fenêtre n’était pourtant pas brillante; les poules grises ou blanches parcouraient d’un air ennuyé les quelques pieds carrés qui composaient leur domaine, et le jardin, entièrement sacrifié aux besoins domestiques, n’offrait au regard que des pommiers et des poiriers au feuillage terne et poussiéreux, et des carrés de légumes soigneusement entretenus. Quelques capucines et des touffes de thym et de lavande avaient seules été tolérées dans ce milieu essentiellement productif, et ces plantes modestes ne s’y trouvaient sans doute qu’en vertu de leur utilité incontestable. N’importe, c’était de la verdure; le ciel de Dieu s’étendait librement au-dessus, sans que de hautes cheminées et des pans de mur vinssent l’emprisonner dans leur sombre cadre, et Marthe se réjouit à la pensée que, ainsi qu’au couvent, elle entendrait le chant matinal des oiseaux.

Les yeux vaguement fixés sur les allées droites et régulières du jardin, elle chercha à définir, d’une manière plus précise, le caractère, les dispositions, les manières de son oncle et de sa tante, et rêva longtemps au genre de vie qui l’attendait.

La vision du passé, de la maison paternelle, vint la hanter, au milieu de ce chaos d’impressions et de pensées confuses. Dans sa mémoire enfantine s’était incrusté le souvenir doux et riant de cette chère demeure.

C’était un vieux pavillon, situé dans la rue de Babylone, qui comptait alors plus de jardins que de maisons. Cette petite construction humble, exiguë, silencieuse et si éloignée du centre bruyant de Paris, avait dû naître de la fantaisie d’un grand seigneur artiste, car elle faisait partie des dépendances d’un vaste hôtel. Le rez-de-chaussée avait été divisé en quatre petites pièces que rendait encore plus sombres l’épais feuillage des arbres voisins. Mais l’atelier, qui occupait la totalité du premier et unique étage, était élevé, joyeux, éclairé par trois larges fenêtres qui ouvraient à l’est, au midi et au couchant. Un lierre vivace voilait la fenêtre du midi, et, à l’intérieur, de belles plantes de serre, des aloès, des cactus aux fleurs éclatantes et diverses variétés de palmiers étaient cultivés avec amour par la jeune femme du peintre.

C’était là qu’elle passait ses journées presque entières, car elle frissonnait dans les petites chambres sombres du rez-de-chaussée.

Marthe, qui était douce et paisible, comme le sont généralement les enfants élevés seuls, recevait fréquemment aussi la permission de se tenir dans l’atelier, et d’y installer le berceau de sa poupée dans son petit coin favori, derrière une vieille tenture de cuir gaufré.

L’atelier offrait alors un aspect qu’elle n’avait jamais oublié. Quand elle revenait du Luxembourg avec sa bonne, c’était là qu’elle accourait; et quelles douces caresses, quelles tendres paroles l’y accueillaient! Le soleil éclairait les fleurs, les tableaux, les plâtres, les draperies de couleurs vives, les armes anciennes et les vieilles amphores qui constituaient un désordre original et pittoresque; il colorait et animait les esquisses indécises tracées sur les grandes toiles; il réchauffait la pauvre jeune femme malade, et ramenait des teintes délicates sur ses joues.

Plus tard, un voile de tristesse s’était répandu sur ce lieu chéri. La chaise longue était restée là, mais privée de la forme gracieuse qui s’y affaissait; les fleurs s’étaient fanées une à une; la poussière avait terni le vieux bouclier gaulois et les faïences de Rouen; et Marthe, immobile dans son petit coin, avait pleuré tout bas en voyant des larmes amères brûler les yeux de son père, tandis que, pâle, sombre, découragé, il essayait d’achever son dernier tableau, pour lequel elle avait posé sur les genoux de sa mère.

Enfin, le jeune peintre avait succombé au chagrin morne et silencieux qui le dévorait. L’atelier avait été fermé; Marthe avait erré comme une étrangère dans le petit rez-de-chaussée où agonisait son unique protecteur. Un jour, on l’avait emmenée, lui disant que son père était au ciel, et sa douleur enfantine s’était vite adoucie parmi les petites compagnes de son âge. Cependant, le cher vieux pavillon n’était pas sorti de sa mémoire. Lors d’une de ses rares sorties chez la mère d’une pensionnaire, elle recueillit tout son courage, et demanda à être conduite rue de Babylone, pour revoir les murs qui avaient abrité son enfance, et les grandes fenêtres de l’atelier. Hélas! elle les chercha en vain. On parcourut la rue dans son entier: le pavillon avait disparu. A sa place s’élevait un petit hôtel, dont les constructions et l’élégante cour sablée avaient aussi englobé une partie du jardin voisin. Tout avait fui; les traces de son enfance joyeuse et de la maison paternelle n’existaient plus que dans son souvenir.

Marthe songeait à tout cela, tandis que son regard flottait vaguement sur le petit jardin de son oncle. Que sa vie eût été différente si ses parents eussent vécu! Au lieu de la pauvreté et de la dépendance qui étaient devenues son lot, elle eût joui de la célébrité de son père et partagé la fortune à laquelle il n’eût pas manqué d’atteindre. N’avait-elle pas pleuré d’orgueil, un jour, au musée du Luxembourg, en voyant un groupe nombreux rassemblé devant un tableau de chevalet signé Desbarres?–Mais surtout, oh! surtout comme elle eût été fêtée, chérie, en retournant dans la maison paternelle! Avoir un chez soi! Être aimée! Vivre d’une vie lumineuse, idéal du cœur et de l’esprit, composé de tendresse, d’art et de poésie!… Oh! pourquoi le passé a-t-il été si impitoyablement, si irrévocablement détruit? Pourquoi, s’éveillant de ce terrible rêve qui s’appelle la vie réelle, ne se retrouve-t-elle pas dans le petit pavillon de la rue de Babylone, entre son père, le grand artiste, et cette créature pétrie de douceur et d’énergie qui le soutenait dans ses défaillances, apaisait ses révoltes et inspirait son génie?

Pourquoi?… Ah! pauvre Marthe! Elle éprouvait cette surprise douloureuse qu’inspire la souffrance à toute âme jeune et avide de bonheur; elle n’avait pas encore compris le mot de la vie; ses aspirations tendaient à faire de ce monde, non le Calvaire, degré mystérieux et sanglant d’une existence meilleure, mais le Thabor, où il ferait bon dresser sa tente. Profondément chrétienne, elle se résignait à la part qui lui était faite ici-bas; mais de sourds frémissements agitaient son cœur, et elle frissonnait à l’idée de poursuivre la voie aride et austère qui s’ouvrait devant elle,–la voie de la pauvreté, la vie chez les autres, l’éloignement du milieu artistique vers lequel l’entraînaient ses aspirations.

Par des pentes insensibles, sa pensée revint au présent et à la nouvelle famille qu’elle avait trouvée. Son imagination avait naturellement, longtemps avant ce jour, cherché à pressentir les types qui venaient de lui apparaître; mais, ainsi qu’il arrive presque toujours, la réalité se montrait toute différente de ce à quoi elle s’attendait. Elle s’était figuré son oncle comme devant retracer l’idée qu’elle se faisait de son père, et elle le trouvait aussi .bon qu’elle l’espérait, mais beaucoup plus calme, plus terre-à-terre. Sa tante… Ici elle soupira involontairement. Tout d’abord, la bienveillance qui rayonnait en elle et son accueil affectueux avaient conquis le cœur de Marthe, et atténué ce que ses manières offraient de vulgaire. Mais, maintenant que le charme de la première impression s’était dissipé devant les souvenirs poignants et les pensées amères que la jeune fille venait d’évoquer, la vulgarité de Mme Desbarres l’emportait, et prenait à ses yeux les proportions d’un défaut impardonnable.

Marthe était encore dans cette phase de la jeunesse où les sentiments sont exclusifs, et où il semble que l’amitié même ne puisse se soutenir si elle n’est étayée d’admiration et d’enthousiasme.

Autant qu’elle pouvait le constater à prèmière vue, les facultés intellectuelles de Mme Desbarres manquaient de culture, comme sa personne de distinction. Elle n’en éprouvait pas moins pour sa tante une vive reconnaissance et même une certaine tendresse; mais, faute d’un écho qui lui semblait impossible, son jeune cœur exigeant se fermait à l’amitié, ce sentiment fait de confiance et d’épanchement.

Elle secoua avec peine les pensées qui envahissaient ainsi son imagination, et qui déjà couvraient d’un voile de tristesse ou tout au moins d’ennui les murailles de sa petite chambre, et, ouvrant précipitamment sa malle, qu’on lui avait apportée, elle rangea dans les tiroirs de la commode les objets qui la remplissaient, sans laisser à sa mémoire le loisir de s’appesantir sur le passé, qu’elle regrettait instinctivement, et de ranimer les souvenirs attachés aux livres, aux cahiers, aux vêtements même qu’elle déballait.

L’avoir de Marthe, presque uniquement représenté par le contenu de sa malle, était fort peu de chose, et tout eut bientôt pris place dans le meuble antique. Comme elle restait immobile, hésitante, ne sachant si elle devait descendre ou attendre dans sa chambre l’heure du dîner, un bruit de vaisselle retentit à l’étage inférieur, et, d’après les paroles qu’elle entendit sa tante échanger avec la servante, elle comprit qu’on mettait le couvert, et que c’était Mme Desbarres qui se chargeait de ce soin.

Pressée par le désir de se rendre utile aussi bien que par le besoin de se familiariser avec les habitudes de la maison, elle descendit, et trouva, en effet, sa tante dans la salle à manger, portant d’un bras le baby, qui s’était réveillé, et disposant de l’autre main les assiettes sur la table.

Marthe courut à elle, et lui enleva, en souriant, son cher fardeau. C’était une joyeuse petite créature que ce baby; et il fit preuve, en cette circonstance, d’une pénétration fort remarquable, car, après avoir attaché sur sa nouvelle connaissance un regard sérieux et prolongé, il éclata de rire, et lui fit une caresse, devinant avec ce mystérieux instinct, si sûr chez les enfants, que le joli visage qui lui souriait était un visage ami. En effet, Marthe, comme toutes les âmes expansives, aimait passionnément les babies, et, tout en amusant son petit cousin, elle sut rendre tant de services à la mère, que celle-ci, la remerciant avec effusion, déclara qu’elle n’avait jamais rencontré un plus aimable caractère, ni une telle promptitude à se mettre au fait des habitudes d’un ménage.

V.

Table des matières

Comme les cloches de l’église sonnaient l’ Angelus de midi, la servante déposa sur la table une soupière fumante, et M. Desbarres entra en même temps par la porte du jardin, tenant ses deux enfants par la main. Le baby fut installé sur sa grande chaise, et sa mère, après lui avoir taillé une longue croûte dont il s’empara joyeusement, commença à servir le potage.

Le repas était simple, bien qu’on eût fait quelques extra en l’honneur de la nouvelle arrivée; le service se faisait imparfaitement, et la petite bonne était fort inexpérimentée. Mais Marthe éprouva, en face de ces bons visages souriants, une impression d’un grand charme, le sentiment, plein de douceur, qu’elle était vraiment chez elle. Il y avait là un homme aux traits doux et intelligents, qui lui offrait une protection toute paternelle, une femme bonne et dévouée, qui l’accueillait en sœur, de joyeux enfants, encore un peu timides, mais qui, à la dérobée, répondaient à ses sourires; enfin, c’était la famille, et les liens du sang lui faisaient, pour la première fois, sentir leur force mystérieuse.

Son oncle la mit tout d’abord sur un terrain familier; il lui parla du couvent, de ses études, et Marthe, voyant dans son regard un reflet sympathique, entama avec lui une conversation où l’un et l’autre trouvèrent un vif plaisir.

Ce fut M. Desbarres qui, au bout de quelque temps, laissa doucement tomber l’entretien, puis aborda des sujets moins élevés, et arriva peu à peu à la discussion d’événements locaux et de principes minuscules d’économie domestique, que sa femme se mit aussitôt à développer avec autant de volubilité que de bon sens.

La jeune fille se rendit compte, alors, que sa tante était restée étrangère à la première partie de leur conversation. Bien qu’elle semblât écouter attentivement, elle avait gardé un silence complet, qui prouvait évidemment son incompétence.

Marthe se sentit tout d’abord disposée à s’enthousiasmer de l’affection délicate et clairvoyante de M. Desbarres, et à le plaindre d’être uni à une femme incapable de le suivre dans les choses de l’esprit; mais elle dut s’interdire toute compassion en constatant, avec toute la surprise d’une âme jeune et pour ainsi dire tout d’une pièce, que si son oncle avait fait de fines remarques sur la méthode du couvent, et avait causé littérature avec un goût exquis, il ne prenait pas un moindre intérêt aux petites nouvelles de diverses sortes que lui annonçait sa femme.

Comment pouvait-il discuter avec tant de feu la probabilité du mariage de M.X. avec Mlle Z…, et le chiffre de la dot de la petite mercière d’en face? Comment ses beaux yeux sérieux, à la nouvelle de la diminution du beurre, ou de l’achat fait par la jeune ménagère d’une douzaine de serviettes, s’animaient-ils de la même vivacité qu’elle y avait vue lorsque, cinq minutes auparavant, il soutenait en termes éloquents et originaux sa préférence pour Racine, ou développait le caractère de sombre et injuste misanthropie des Maximes de la Rochefoucauld?

Cependant les anomalies qu’offrait le caractère de M. Desbarres n’étaient ni rares ni extraordinaires. Possédant des dispositions calmes et douces, il avait dépassé l’âge de l’enthousiasme aussi bien que celui de l’exclusivisme. Après avoir essayé de plusieurs carrières où son peu d’entente des affaires l’avait empêché de réussir, il avait obtenu une place de juge de paix, et avait accepté, avec une sensation de repos, la vie monotone d’une petite ville. La femme qu’il épousa était beaucoup plus jeune que lui; il la choisit pour les qualités pratiques qui lui manquaient, à lui, aussi bien que pour les vertus qu’elle avait montrées dans l’intérieur de sa famille. Leur union fut vraiment bénie. Mme Desbarres n’avait sur le mariage et l’amour aucune théorie fantaisiste ou romanesque, et elle se trouva heureuse de l’affection dévouée et profonde de cet homme déjà mûr, qui lui savait gré de sa jeunesse, de sa gaieté, de l’activité bien entendue qu’elle déployait dans la maison Elle lui avait donné un foyer;–il l’aima encore davantage quand il vit autour de lui de beaux enfants pour lesquels s’ouvraient dans son cœur des sources de tendresse inconnues jusque-là. Rien ne lui manquait, et ne songeait nullement à déplorer que le niveau de l’instruction de sa femme ne fût point en proportion avec le sien. C’est une erreur de croire que les hommes considèrent comme essentiel le besoin d’avoir à leurs côtés une compagne très spirituelle ou très savante. L’homme et la femme sont faits pour se compléter mutuellement, et ils cherchent l’un en l’autre les qualités qu’ils possèdent personnellement à un moindre degré. La femme, plus faible, demande à son mari la protection, la force, l’esprit de décision, tandis que l’homme aspire surtout à se retremper dans la tendresse d’un cœur féminin. Cette loi mystérieuse et indéniable ne doit point empêcher la femme de cultiver son esprit; heureux le mari dont l’intelligence, aussi bien que le cœur, trouve un sûr écho chez celle qui lui est unie, et dont toutes les aspirations peuvent être pleinement satisfaites sans sortir des limites intimes et sacrées de son foyer! Mais il n’en est pas moins vrai que l’empire des femmes s’exerce surtout par la tendresse, l’abnégation, le bon sens, les vertus domestiques et féminines.

M. Desbarres avait continué à donner à son esprit la pâture quotidienne d’études toujours chères, de lectures toujours intéressantes. Mais il faisait pour ainsi dire deux parts de sa vie; et cette nature souple et douce, subissant l’influence du milieu dans lequel elle se trouvait, et ramenée au niveau de sa compagne par cette affection profonde qui confond tous les plaisirs, toutes les contrariétés, tous les intérêts, en était arrivée, sans rien perdre de sa délicatesse ni de sa culture, à s’identifier à tout ce qui occupait l’active Fanny, et à prendre part à chacun des événements qui se déroulaient dans son entourage modeste.

Faut-il s’en étonner? Blàmerons-nous cet excellent homme? Ah! chère lectrice, avez-vous taxé votre mari de petitesse dans les idées parce qu’il s’est intéressé aux combinaisons de toilette qui devaient vous rendre plus jolie, ou qu’il a choisi pour vous la nuance d’une fleur ou d’un ruban? Qui donc, parmi les plus sérieux, n’a ses moments de préoccupations futiles ou d’amusements mesquins? Après tout, le cœur humain est toujours le même, et la vie, dans un cadre plus ou moins restreint, plus ou moins brillant, se ressemble partout. Dans ce Paris superbe, même dans cette villereine des choses de l’intelligence et de l’art, les hommes sur lesquels la société européenne a les yeux fixés comme sur des types de science, d’esprit, d’élégance, d’élévation dans leurs goûts, n’ont-ils pas, dans un coin de leur pensée, des soucis, des désirs, des curiosités qu’on pourrait qualifier de petitesses? Les uns accorderont aux courses de chevaux un intérêt plein d’une inexplicable passion; les autres seront à l’affût des on-dit, des grandes et des petites intrigues, et tiendront à honneur d’être les premiers informés du nouvel engagement d’une actrice en vogue, ou des démêlés de tel ménage aussi brillant que mal assorti; mais, après tout, que le commérage (car il faut lui donner son nom) s’exerce sur une échelle plus ou moins élevée, et qu’il concerne des gens plus ou moins célèbres, il n’en reste pas moins le commérage; heureux quand il est aussi innocent que celui qui occupe notre ami M. Desbarres!

Le repas s’acheva sans incidents; seulement, comme on se levait de table, l’alné des enfants ouvrit de grands yeux.

«Mais, maman,» s’écria-t-il, «Marie-Jeanne oublie le café de papa!»

M. Desbarres parut embarrassé. Sa femme se pencha, et embrassa l’enfant terrible.

«Papa ne veut plus en prendre,» murmura-t-elle.

«Mais hier il en avait!» dit à son tour la petite fille.

«Est-ce que le café vous fait mal, mon oncle?» demanda Marthe, éprouvant un vague malaise, et sentant le besoin de dire quelque chose.

–«N…, oui, j’ai reconnu qu’il excite mes nerfs.»

Et l’excellent homme, qui semblait bien l’être du monde le moins nerveux, se mit à jouer avec le baby, qui, à part quelques cris de joie intempestifs, s’était fort bien conduit pendant le repas.

«Que faisons-nous, Fanny?» demanda M. Desbarres, quand il eut replacé l’enfant sur un tapis.

Sa femme qui, aidée de Marthe, desservait la table, se retourna en souriant.

«Si notre voyageuse n’est pas fatiguée,» dit-elle, «il faut la promener un peu. Notre église vaut bien la peine d’être admirée; et puis, il y a la chapelle de Notre-Dame-de-Bon-Secours.

–Très volontiers!» s’écria joyeusement M. Desbarres. «Tu viendras avec nous, n’est-ce pas, mon amie?

–Oh! c’est impossible,» répondit-elle avec douceur. «Il faut que je termine pour dimanche quelques ouvrages pressés.

–Mais si vous vouliez sortir aujourd’hui, je vous aiderais demain, et le temps perdu serait réparé,» dit Marthe avec empressement.

«Non, ma chère, merci; je ne dis pas que je refuse tes bons offices pour demain, mais j’ai absolument affaire tantôt.»

Elle sourit à M. Desbarres, tout en secouant les miettes de pain restées sur la nappe, et Marthe fut touchée de l’union et de la sympathie que révélaient le regard clair et joyeux de la femme, et le coup d’œil plein de regret et d’admiration du mari.

«Eh bien, va mettre ton chapeau, ma chère,» dit ce dernier, «puisque nous ne pouvons décider ta tante à nous accompagner. J’ai toute l’après-midi à moi, et je vais te faire voir en détail notre petite ville. Où sont mes gants?» ajouta-t-il, après avoir vainement cherché dans ses poches.

Mme Desbarres se retourna, et les prit dans une corbeille à ouvrage placée sur la fenêtre.

«Les voilà,» dit-elle en souriant, «avec des boutons bien solides.

–Merci, ma chère!… Voilà comme est ta tante, Marthe; elle prévoit tout, elle veille à tout; je n’ai plus le temps de former un désir ni d’exprimer un besoin. Ah! comment ai-je pu rester garçon si longtemps?»

Et son beau regard aimant rencontra de nouveau celui de sa femme.

«Mais, mon oncle, c’est au contraire très heureux,» dit Marthe gaiement; ««si vous vous étiez marié plus tôt, ce n’eût certes pas été avec ma tante; il n’y a pas bien des années qu’elle n’était encore qu’une petite fille.»

Mme Desbarres rit, tandis qu’une belle couleur vive s’étendait sur ses joues fraîches, et le visage de son mari rayonna de satisfaction, car, sans le savoir, Marthe avait caressé une de ses innocentes faiblesses: il était fier de la jeunesse de sa femme.

«Allons, monte, ma chère,» dit Mme Desbarres; «il faut profiter de ce beau temps. A propos, tu as un placard dans ta chambre; l’as-tu vu?

–Oui, ma tante; j’y ai pendu ma robe de tous les jours,» dit Marthe en riant. «Elle est trop vaste pour moi, votre armoire; nous ne sommes pas élégantes au couvent, vous savez!»

Comme elle allait sortir, elle se ravisa.

«Si nous emmenions les enfants?» dit-elle à demi-voix, caressant tout en parlant la tête frisée de Charles, qui se trouvait près d’elle.

L’enfant avait de petites oreilles bien fines; il tressaillit, et courant se suspendre au cou de sa mère:

«Oh! oui, maman, oh! je t’en prie!» s’écria-t-il d’un air suppliant.

«Ils ne vous gêneront pas trop?» dit Mme Desbarres, dont le front semblait radieux.

«Oh! pas du tout, n’est-ce pas, mon oncle?

–Certes non, mon enfant! Ce sont mes compagnons ordinaires, et ils ont déjà de bonnes petites jambes, je t’en réponds!

–Laissez-moi vous aider à les habiller,» dit Marthe, suivant sa tante.

«C’est moi qui te donnerai la main, veux-tu?» balbutia Anna, toute rouge, se glissant près d’elle.

«Je veux bien. Tu m’aimes donc un peu déjà?»

Et la grande cousine, se baissant, enleva dans ses bras la petite fille, ravie d’être portée dans l’escalier, et défiant son frère de l’atteindre, avec ces joyeux éclats de rire de l’enfance, si frais et si purs qu’ils charment même l’oreille des indifférents.

Un quart d’heure après, Marthe s’éloignait au bras de son oncle, les enfants sautant gaiement autour d’elle et se disputant à qui lui tiendrait la main.

VI.

Table des matières

Guingamp n’offre aux étrangers rien de particulièrement remarquable; mais cette petite ville devait forcément intéresser notre amie, ne fût-ce que parce qu’on pouvait lui appliquer le double qualificatif de vieille et de bretonne.

Vous rappelez-vous votre premier voyage?

Peut-être rougiriez-vous aujourd’hui des transports d’enthousiasme qu’il fit naitre en vous. Peut-être ne s’agissait-il nullement de visiter une grande ville, ni une ville curieuse. Peut-être alliez-vous simplement à la campagne. Mais vos yeux ravis n’étaient-ils pas disposés à admirer tout ce qui vous offrait le plaisir de la nouveauté? Votre jeune imagination, non encore blasée par les enthousiasmes de convention et les impressions factices, ne prêtait-elle pas à chaque objet, fût-il vulgaire, le charme inénarrable de cet âge heureux vers lequel, hélas! nos pensées se reportent à travers l’abîme qui nous en sépare? La jeunesse est un fleuve merveilleux qui déborde largement et transforme en pays enchantés les rives qu’il parcourt. Ne pourrait-elle être représentée par la vieille allégorie de ce roi trop heureux qui changeait en or tout ce qu’il touchait?–A elle le pouvoir magique de peupler les déserts et de se faire une solitude idéale au milieu de la foule; à elle l’art mystérieux de rebâtir les ruines, châteaux ou chaumières, d’évoquer le passé sur un indice insaisissable, de rêver l’avenir, et,–ce qui est autrement précieux,–de jouir du présent. Pour elle, les arbres sont plus verts, le ciel plus bleu, les nuages plus légers, le soleil plus éclatant. Elle a cette intelligence de la nature, inconnue aux autres âges. Ses yeux peuvent encore, à la vue d’une fleur, d’une feuille qui tombe, d’un ruisseau qui coule, se mouiller de ces larmes si pures, si douces, qui ne viennent plus humecter les paupières brûlées par les pleurs amers de la déception et des douleurs humaines. Son esprit tout neuf trouve en tout un aliment pour sa naïve curiosité; elle sait rire, elle sait jouir. Oui, c’est dans la jeunesse qu’il faut voyager.

Marthe goûtait donc pleinement le plaisir d’être libre et de voir de nouveaux objets. Elle quittait Paris, la ville des merveilles; mais son esprit était plus que tout autre accessible au pittoresque, au charme des souvenirs, des traditions, et-au mystérieux attrait de ces vestiges du passé que la civilisation moderne, niveleuse impitoyable, tend trop, peut-être, à faire disparaître de la vieille Lutèce. Au grand amusement de son oncle, elle se passionnait pour chacune des maisons antiques qu’elle apercevait, et dont son imagination fertile recomposait l’histoire plus ou moins vraisemblable. Je ne jurerais point qu’elle ne portât envie à leurs habitants, malgré l’incommodité évidente de pareilles demeures, l’étroitesse de l’escalier enfermé dans une mince tourelle, l’humidité des vieux corridors dallés, et l’obscurité relative des chambres auxquelles les petits carreaux encadrés de grossiers châssis versaient un jour insuffisant, encore affaibli par le projettement de l’étage supérieur s’avançant en saillie. Puis, à chaque instant, au détour d’une rue, elle voyait des arbres, de la verdure, une route blanche et sinueuse,–la campagne, enfin; etqui ne sait la magie de ce mot pour tout Parisien? Elle admira tout ce que la ville pouvait offrir de pittoresque, surtout les vieux remparts en belles pierres larges et moussues, que couronnent aujourd’hui les jardins des Sœurs de la Sagesse, et la jolie église gothique dont les constructions, bien que de dates et de styles divers, offrent un ensemble élégant et des restaurations intelligentes. Elle s’arrêta longtemps sous le porche profond qui abrite la statue miraculeuse de Notre-Dame-de-Bon-Secours.

De nombreux fidèles étaient agenouillés devant l’antique madone, des cierges brûlaient à ses pieds, et lorsque Marthe eut prié avec la ferveur et l’émotion qu’inspire toujours un lieu de pèlerinage consacré par tant de miracles, elle promena un regard recueilli sur les ex-volo qui, tapissant les murailles, racontaient l’histoire éloquente des faveurs obtenues dans ce lieu béni.

Ses yeux s’arrêtèrent tout à coup sur un homme de haute stature, qu’elle s’imaginait avoir vu quelque part. Il était debout contre le petit autel; une expression grave et émue était répandue sur ses traits, et il semblait absorbé par une prière fervente.

Bientôt la jeune fille sortit de la chapelle, passant la première avec les enfants. Comme elle répondait à une question de la petite Anna, elle entendit derrière elle la voix de son oncle.

«Quand donc êtes-vous arrivé, mon cher Raymond?» disait-il. «Il est si rare de vous voir ici!

–Vous savez combien je suis occupé; en outre de mes affaires personnelles, je suis très nécessaire à mon père et à ma tante.»

La voix qui prononçait ces mots avait un timbre si remarquable, si ferme et si clair, que Marthe se retourna instinctivement. Son oncle descendait les degrés de la chapelle, accompagné du jeune homme dont l’attitude respectueuse devant l’autel l’avait frappée un instant auparavant. Ses souvenirs lui revinrent aussitôt: elle avait voyagé dans le même train que lui, et à la gare il avait rejoint l’aimable vieille dame qui s’était émue de son embarras.

«Marthe, je te présente un cousin,» dit en riant M. Desbarres, «Raymond du Vaulquier; –mon cher ami, c’est ma nièce, la fille de mon pauvre frère.»

Le regard pénétrant de M. du Vaulquier enveloppa rapidement la jeune fille, puis il lui tendit la main avec une cordialité pleine de grâce.

«Notre parenté se perd dans la nuit des temps,» reprit en souriant M. Desbarres; «ni Raymond ni moi ne pourrions, je crois, la définir sans une longue recherche; mais en Bretagne, vois-tu, il suffit qu’on ait dans les veines une goutte du même sang pour perpétuer les vieilles traditions et la bonne amitié.

–Et j’aime beaucoup cet usage,» dit Marthe avec chaleur; «le mot de famille sonne si bien à l’oreille, surtout lorsque, comme moi, on n’est pas habitué à l’entendre!

–J’espère que toutes les coutumes de notre chère Bretagne vous paraîtront aussi louables,» dit à son tour M. du Vaulquier, «et que vous apprécierez vite notre pays, que vous ne connaissez pas encore, je crois?

–Non, mais je l’aimais d’instinct. J’ai toujours été fière d’être Bretonne; et, jusqu’ici, tout ce que j’ai vu a répondu, et au-delà, à ce que j’avais rêvé. Il est vrai,» ajouta-t-elle, se tournant vers son oncle, «que l’accueil que j’y reçois est bien fait pour me disposer favorablement.»

M. Desbarres lui sourit d’un air affectueux.

«Oui,» dit-il, «Marthe est ravie de notre campagne, de notre église, voire même de nos vieilles bicoques. Vous vous entendriez très bien à ce sujet, car je ne connais pas de Breton plus amoureux que vous ne l’êtes de notre sol natal.

–C’est vrai. Mais il ne faudra pas limiter à Guingamp les facultés admiratives de ma cousine. J’espère que vous lui montrerez la mer.

–Oh! la mer!» s’écria involontairement la jeune fille, «comme je voudrais la voir!

–Eh bien, eh bien, on la verra! Peut-être pourrai-je prendre un congé le mois prochain, et alors nous tâcherons de décider Fanny à venir à Saint-Quay.

–Est-ce loin d’ici?» demanda vivement Marthe.

«Non, mon enfant; mais, même dans nos petites villes, les moyens de locomotion ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Je n’ai pas à te le dissimuler, ma chère, car tu t’en apercevras toi-même, nous ne sommes pas riches, et ce n’est qu’à force d’ordre, d’économie, mais aussi, hélas! de privations, que ta tante, qui est l’habileté et le dévouement personnifiés, peut gérer nos finances.»

Un trait aigu s’enfonça dans le cœur de Marthe. Sans le vouloir et en toute naïveté, M. Desbarres lui avait fait voir sa propre situation sous un jour pénible: elle allait être pour lui et sa femme une charge onéreuse, c’était évident. L’incident qui avait terminé le dîner lui revint à la mémoire et prit à ses yeux des proportions gigantesques. C’était à cause d’elle que son oncle avait renoncé au café, une vieille habitude,–et une bien petite économie, dont la nature même prouvait la gêne qui existait dans la maison.

En proie à ces pensées douloureuses, elle ne prêta qu’une oreille distraite à la conversation. Bientôt M. du Vaulquier s’inclina devant elle.

«Je regrette profondément de ne pas faire votie connaissance d’une manière plus complète, ma cousine,» dit-il; «mais je repars ce soir; d’ici là, mon temps est pris par plusieurs affaires, et il me sera impossible de faire la moindre visite. J’espère, à mon prochain voyage à Guingamp, pouvoir consacrer quelques heures au plaisir de voir mes amis, plaisir,» ajouta-t-il en serrant la main d M. Desbarres, «que j’apprécie plus vivement à mesure que je prends des années.

–Oh!… des années!… Elles ne vous pèsent pas encore.

–Ni à vous,» répliqua en souriant M. du Vaulquier; «il est vrai que vous avez en partage le bonheur qui ne m’a pas encore été donné: vous avez une femme aimable et douce, de beaux enfants,–un foyer domestique enfin!» 1

Bien qu’il s’efforçàt de parler gaiement, il y avait dans ce mot: un foyer, une inflexion douloureuse qui frappa même M. Desbarres.

«Pourquoi ne suivez-vous pas mon exemple, mon cher Raymond?» demanda-t-il.» Ou plutôt, il n’est pas bon à suivre, en ce sens que je me suis marié trop tard, et que j’ai ainsi perdu des années de paisible bonheur.»

En ce moment, Marthe se retourna pour ramener près d’elle le petit Charles, qui donnait des signes d’impatience, et elle entendit imparfaitement cette réponse, faite à voix basse:

«Vous oubliez ma situation, mon ami; à quelle femme vraiment forte oserais-je offrir un intérieur aussi triste et des devoirs aussi laborieux?»

M. Desbarres ne répondit pas, et son jeune parent, ayant de nouveau salué Marthe, s’éloigna rapidement.

«Veux-tu mon bras, ma chère? Nous pourrions terminer la journée par une petite promenade en dehors de la ville, si toutefois tu n’es pas fatiguée.

–Oh! pas du tout!»

On prit une route fraîche et agréable, d’où l’on découvrait un horizon vaste et riant, et, après avoir marché quelque temps en silence, M. Desbarres murmura:

«Pauvre Raymond! Le bonheur n’est pas de ce monde; mais Dieu a réservé cependant à notre exil des joies véritablement pures, des consolations ineffables: celles de la famille; et je fais des vœux ardents pour qu’il les accorde à mon jeune ami, si bien fait pour les goûter!»

Les beaux yeux de Marthe se levèrent sur son oncle, comme pour l’interroger.

«L’homme que tu viens de voir est un noble cœur,» reprit-il d’une voix émue; «il n’a jamais vécu que pour les autres, et rien n’est beau ici-bas comme l’abnégation. Ses goûts, ses tendances, le portaient vers le barreau. A vingt-cinq ans, secrétaire d’un de nos grands avocats, tout lui présageait un brillant avenir. Mais le malheur fondit sur sa famille. Sa sœur et son beau-frère moururent presque en même temps, victimes d’une épidémie violente, et laissant deux jeunes garçons–et des affaires très embarrassées. Cette calamité arriva comme un coup de foudre dans le vieux manoir où le père de Raymond vivait avec sa sœur. Il fut frappé d’une attaque d’apoplexie qui le mit aux portes de la mort. Quand il revint à lui, ce fut pour traîner une existence languissante, car ses jambes restèrent paralysées. Sa sœur, d’une santé délicate, d’une intelligence un peu faible et timide, n’était guère en état de s’occuper de lui, et réclamait elle-même des soins continuels. Raymond apprit, à l’âge où la plupart des jeunes gens ne songent qu’au plaisir, à connaître les soucis et les responsabilités de la vie. A lui incombaient la charge de ses neveux, orphelins sans ressources, et le soin de son père infirme. Pouvait-il rester à Paris, loin des deux pauvres vieillards, et imposer à M. du Vaulquier, fort peu riche, le double fardeau de l’éducation des enfants et de son propre entretien à lui-même, dont la fortune était encore à l’état de germe et d’espérance? Il dut souffrir cruellement, je n’en doute pas; cependant il renonça sans hésiter à une carrière qu’il aimait. Un an plus tard, il était. notaire de campagne; les panonceaux dorés étaient posés sur la grille rouillée de la Herrandière, le vieux père avait un garde-malade attentif et dévoué, et, grâce à la position modeste mais sûre qu’il avait choisie, l’étude fut bientôt complètement payée et l’éducation des neveux assurée. Mais il n’est pas encore consolé du naufrage de ses espérances, et, de plus, sa situation particulière lui rend difficile le choix d’une femme. Oh! c’est un noble cœur!» répéta M. Desbarres avec énergie.

Marthe inclina la tête; ses yeux étaient humides, mais son cœur était serré. Il était dans sa nature d’éprouver un sentiment pénible au contact de chaque souffrance; et, il faut bien l’avouer, ce sentiment ne prenait pas uniquement sa source dans une généreuse sympathie, mais encore dans le froissement un peu égoïste que ce contact faisait subir à ses espérances, joyeuses malgré tout, et à la confiance imprudente qu’elle avait dans la vie.

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Дата выхода на Литрес:
11 октября 2024
Объем:
250 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066324896
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