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M. Maryan
La faute du père

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317621
Table des matières
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.

I.
Table des matières
Les allées d’Étigny étaient dans toute leur animation lorsque les omnibus, les landaus et les victorias arrivèrent de la gare, amenant les voyageurs du train de dix heures cinquante-six.
Les excursionnistes sérieux étaient partis au point du jour pour le lac d’Oo, le port de Vénasque ou les Quinze-Lacs; mais les loueurs n’avaient pas encore perdu l’espoir de promenades moins lointaines, et se tenaient prêts à offrir leurs voitures, ou les petits chevaux et les ânes qui secouaient bruyamment leurs grelots à l’ombre des vieux arbres.
Les cloches des hôtels attendaient justement l’arrivée du train pour se mettre en branle, et les baigneurs flânaient devant les boutiques, ou lisaient nonchalamment les écriteaux suspendus aux troncs des arbres.
La saison étant très brillante, et les journaux de Luchon se constellant chaque jour de noms célèbres, — ministres ou députés, avocats ou orateurs, princes, banquiers ou comédiens, — l’arrivée du train constituait naturellement une distraction fort appréciée, et par ceux qui étaient à même de reconnaître les visages des nouveaux venus, et par ceux qui, ne les connaissant que par ouï-dire, en étaient par là même d’autant plus curieux.
M. Reuben Haags, devenu du jour au lendemain célèbre dans le monde financier, ne possédait pas une notoriété d’assez vieille date pour que sa figure fût familière aux reporters et aux boulevardiers qui fumaient leur cigare dans les allées d’Étigny. Son nom, à la vérité, leur était connu; mais c’était, pour ainsi dire, la veille qu’il avait acquis cette célébrité, si fort prisée de nos jours, qui s’identifie avec les millions. Une société vaste et puissante venait de crouler, ensevelissant sous ses ruines des milliers de victimes. Mais une entreprise financière s’effondre toujours au profit de quelqu’un, et la chute de celle-ci avait été trop habilement préparée pour qu’un certain nombre d’autres entreprises ne se fussent pas enrichies de sa ruine. La Bourse s’était trouvée un instant affolée, et beaucoup de gens réputés sagaces avaient perdu la tête. Cependant il est des hommes doués d’un flair merveilleux et d’un non moins merveilleux sang-froid, sans compter un certain dédain des scrupules gênants, et il se trouva, quand un calme relatif vint à renaître, que des maisons jusque-là classées dans un ordre inférieur s’étaient tout d’un coup élevées et forçaient le public à compter avec elles.
Quelque fréquents que soient à notre époque ces coups de la fortune, ils ne passent point inaperçus. Si les naufrages sont vite oubliés, si le remous soulevé un instant par le navire qui sombre s’efface promptement sur la grande mer mouvante, les prospérités subites sont saluées avec enthousiasme ou avec sympathie, et elles ne tardent pas à s’imposer même à des gens auxquels elles causaient tout d’abord un étonnement mêlé de répugnance.
Les journaux avaient donc parlé du banquier Haags; ils avaient discuté son origine, — prussienne, disaient les jaloux, alsacienne, assuraient les amis, israélite, en tout cas; — ils avaient raconté ses débuts, à propos desquels circulaient maintes légendes, tantôt le faisant sortir d’une banque de province ou d’un comptoir de joaillerie, tantôt lui faisant porter la balle du colporteur, mais s’accordant à célébrer l’incomparable activité, le merveilleux esprit des affaires qui, ayant triomphé d’obstacles sans nombre, le plaçaient aujourd’hui parmi les plus riches banquiers de Paris. On racontait encore que, l’installation du grand homme étant désormais trop modeste en raison de l’accroissement énorme et subit de sa fortune, il venait d’acheter un hôtel princier dans le quartier Malesherbes, hôtel qu’il s’occupait de meubler avec un luxe éclairé et une entente rare de l’art et de l’harmonie.
Mais comme aucune fête n’avait encore inauguré les salons du banquier, et comme celui-ci était un homme de travail, fort peu mondain et fuyant en général les lieux de plaisir, peu de personnes le connaissaient, et il fit ce jour-là à Luchon une entrée singulièrement tranquille.
Le landau de louage qui l’amenait produisit cependant une certaine sensation, non à cause de lui: si sa figure énergique, maigre et fine pouvait retenir l’attention, elle ne la provoquait point. Mais à son côté était assise une jeune et charmante fille, dont le visage reproduisait ses traits avec un éclat de fraîcheur et de gaieté que, naturellement, le banquier ne possédait pas. Une mante de voyage d’un ton moyen, coulissée au cou et ornée de quelques nœuds de rubans, enveloppait discrètement sa toilette; mais elle avait relevé le voile de gaze blanche qui s’entortillait autour de sa toque et entourait son cou, et, si rapide que fût le passage de la voiture, les flâneurs eurent le temps d’admirer un teint pâle et mat, et cependant charmant de jeunesse, avec un profil aquilin qui décelait l’origine hébraïque, ainsi que les yeux noirs, admirables de forme et d’éclat, dont l’étrangeté s’alliait avec une extrême douceur et un charme pénétrant.
Le landau s’arrêta devant l’un des grands hôtels situés sur les allées, au moment où le premier coup de cloche du déjeuner tintait bruyamment.
Le père sauta à terre, tendit la main à sa fille, et tous deux, abordés au même instant par l’hôte dont, l’œil exercé avait reconnu des clients sérieux, pénétrèrent dans le vestibule de l’hôtel.
Le banquier demanda brièvement deux chambres et un salon au premier étage, et, ayant annoncé que ses malles le suivaient sur l’un des omnibus de l’hôtel, il se dirigea avec sa fille vers les chambres qu’on leur assignait.
Séparées par un salon assez richement meublé, elles donnaient toutes deux sur les allées d’Étigny.
Le domestique demanda respectueusement les ordres des voyageurs.
«Il faut déjeuner... As-tu toujours la fantaisie de prendre tes repas à la table d’hôte, Lia?»
La jeune fille, qui ôtait en ce moment son chapeau, se retourna avec un sourire qui laissait voir de véritables perles.
«Oh! certes, cher père! c’est ce qui m’amuse le plus!
— Veux-tu qu’on t’envoie une femme de chambre?» Elle se mit à rire.
«Non, non, c’est bien inutile.
— Alors laissez-nous,» dit M. Haags, s’adressant au domestique; «nous descendrons pour le déjeuner.»
Lia allait et venait dans la chambre, versant de l’eau dans la grande cuvette de cristal, et cherchant dans son sac un flacon d’eau de Cologne.
«Je t’assure, cher père,» dit-elle, riant de nouveau, «que je n’ai nul besoin d’une femme de chambre, et que je m’applaudis bien fort de n’avoir pas emmené l’élégante personne que tu as placée à mon service... Songe que je suis encore presque une pensionnaire, et que je n’ai pas eu le temps de perdre mes bonnes habitudes!»
Le père sourit; — son sourire était doux, et atténuait ce que pouvaient avoir de dur le profil trop accentué et les sourcils noirs contrastant avec une chevelure grisonnante sur un front légèrement dégarni.
«Soit; tu as agi à ton gré, et, si tu changes d’avis, nous ferons venir ta femme de chambre... Le second coup de cloche va sonner, hâte-toi... Tu es très bien avec cette robe, et d’ailleurs les malles ne sont pas encore arrivées...»
Il ferma la porte de la chambre, et Lia, souriante et ravie, se hâta de rafraîchir son visage et de lisser la magnifique chevelure aux reflets bleuâtres qui formait à sa tête fine une triple couronne de nattes.
Comme elle remettait sur ses mains étroites et un peu longues, toutes chargées de bagues, des gants de Suède destinés à recouvrir en partie ses manches, la cloche sonna de nouveau, bruyante, pressante, et Lia, ouvrant sa porte, se trouva en face de son père qui l’attendait pour descendre.
L’immense salle à manger se remplissait lentement, et Lia, placée à l’un des bouts de la table, s’amusait à voir entrer tant de personnages divers, et surtout à analyser les toilettes des femmes. Il y en avait de très simples et de très excentriques, — des robes qu’on n’eût pas osé mettre à Paris, mais qui étaient tolérées en voyage, à la condition d’être portées avec une distinction capable de racheter ce qu’elles avaient d’audacieux. Beaucoup de personnes semblaient se connaître; elles avaient noué sans doute un de ces liens éphémères particuliers aux villes d’eaux, et qui ajoutent du piquant à la vie anormale qu’on y vient mener.
Lia, qui s’était attendue à voir au moins quelques malades, fut surprise de n’apercevoir qu’une seule personne paraissant vraiment chercher à Luchon un remède salutaire; c’était un vieillard à l’air morose, dont les mouvements étaient à demi paralysés par les rhumatismes.
Les places qui avoisinaient celles du père et de la fille restèrent vides, ce qui permit à cette dernière de se livrer gaiement à ses innocentes observations, et de dire tout bas à M. Haags combien le déjeuner lui semblait excellent.
Mais, en dépit de son parfait oubli d’elle-même et de l’insouciance dans laquelle elle était au sujet de sa beauté, elle s’aperçut bientôt, non sans rougir, que tous les yeux s’attachaient sur elle et qu’on parlait bas en la regardant.
Dans sa naïveté de pensionnaire, elle attribua tout d’abord à sa toilette cette attention très marquée... Elle n’avait rien d’excentrique pourtant; c’était une robe de tussor au souple tissu, dont la pâle couleur écrue, relevée de quelques nœuds ponceau, s’harmonisait à merveille avec le teint mat de la jeune fille. Lia se tourna vers son père avec un peu d’inquiétude; il rencontra aussitôt son regard et sourit.
«Ma petite sauvage s’étonne qu’on la remarque? C’est un apprentissage à faire, Lia,» dit-il à voix basse et d’un ton tranquille. «Tu es jolie, et tu possèdes de plus le type le plus pur des femmes de ta race.»
Une profonde rougeur couvrit, à ces mots, le visage de la jeune fille; mais son père lui adressa une remarque qui réussit aussitôt à la distraire de l’attention dont elle était l’objet. D’ailleurs, bien qu’abondant, le repas ne dura guère. L’une après l’autre, les dames quittaient la table, sans doute pour se préparer à quelque promenade, et Lia, se levant comme elles, traversa lentement la longue salle à manger.
Son père, qui la suivait, admirait secrètement la grâce de cette taille souple et svelte, et la naïve simplicité qui tenait lieu à cette pensionnaire de la veille de l’aplomb ou de l’assurance que donne l’habitude du monde.
Elle s’arrêta au bas de l’escalier.
«Que faisons-nous, père? Es-tu fatigué ?
— Très peu; mais je dois songer à ta santé, et notre promenade d’aujourd’hui consistera à visiter Luchon et ses thermes.
— Pas d’excursion?» dit-elle, souriant à demi.
«Non, pas aujourd’hui... Mais va mettre ton chapeau; nous irons nous asseoir dans les allées pour assister au départ des excursionnistes... Tu auras bien aussi quelques emplettes à faire dans ces boutiques remplies d’objets en marbre et de lainages pyrénéens.»
Lia s’élança dans le large escalier, et, ayant trouvé ses malles dans sa chambre, elle les ouvrit avec empressement.
Si simple qu’elle fût (c’était une véritable enfant), le choix de sa toilette lui causa quelque inquiétude. Le couturier en renom chez lequel son père l’avait conduite dès sa sortie de pension, peu de jours auparavant, lui avait composé de si ravissantes robes, et avec un si grand art! Foulards soyeux, lainages souples et légers, batistes fraîches et idéales, ayant emprunté à la flore du printemps ce qu’elle a de plus délicat, tout cela expliquait bien l’embarras de la jeune fille sans mère, qui se défiait un peu de son propre goût et surtout de son inexpérience.
Elle se décida enfin pour une toilette bleu pâle, en laine légère comme un souffle, et qu’accompagnait un chapeau chargé de bluets, lequel, malgré son apparente simplicité, avait coûté une somme folle.
On s’est accoutumé à proclamer le bleu la couleur des blondes. Les brunes savent, elles, combien la pâle nuance azurée relève leur teint et contraste heureusement avec leur chevelure. Lia était merveilleusement jolie lorsque, ouvrant son ombrelle chargée de dentelles blanches, elle parut au bras de son père sur les allées.
II.
Table des matières
Il n’était point dans le caractère de M. Haags de goûter très vivement les beautés de la nature. C’est là, en effet, un don qui ne survit à la jeunesse que chez un petit nombre d’hommes. A la vérité, ceux qu’un labeur intellectuel ou sédentaire enchaîne dans les villes pendant la grande partie de l’année sont avides de l’air des champs; mais ne vous y trompez pas: ils y cherchent plutôt le bien-être physique, le repos et la fraîcheur, que les jouissances plus raffinées du poète et de l’artiste. Certains travaux sont par eux-mêmes de nature à paralyser en nous la fibre poétique, et surtout certaines passions dessèchent absolument dans notre esprit la source des jouissances champêtres. Dans la jeunesse, la plus simple campagne nous transporte, et chaque arbre, chaque fleur, chaque brise printanière emprunte un langage aisément compris de notre imagination. Plus tard cette imagination blasée a besoin de sensations plus vives, et le plus souvent la nature ne lui parle qu’à la condition de l’étonner.
M. Haags n’avait jamais été un poète, bien qu’il eût eu, naturellement, son heure de jeunesse. Il possédait aux environs de Paris une villa où il allait parfois se reposer de ses travaux; mais il n’avait cédé, en s’en rendant acquéreur, qu’à la nécessité impérieuse de détendre ses nerfs, et peut-être aussi au besoin de suivre une routine et de posséder, comme ceux qui l’entouraient, un coin de terre où il pût rassembler ses amis. Mais la fraîche vallée de la Seine n’avait jamais rien eu qui le séduisît. Son regard s’était presque tout de suite blasé sur les coteaux ombreux semés de maisons blanches, et, même aux heures de solitude, il ne s’était jamais oublié à suivre dans ses méandres le fleuve aux eaux claires réfléchissant ses îles vertes, ou miroitant le soir sous la lumière argentée de la lune.
Il n’avait jamais aimé les voyages, bien qu’il en eût fait chaque année pour ses affaires ou pour sa santé. Les régions montagneuses lui étaient familières et avaient, par conséquent, cessé de produire chez lui cette sensation de surprise, la seule qui pût amener l’admiration. Mais il lui sembla tout à coup qu’il ressaisissait la trace de sa jeunesse disparue lorsque, après un léger cri d’enthousiasme, sa fille s’oublia dans une contemplation ravie, et que sur son visage se reflétèrent les plus fraîches émotions qui puissent transfigurer une jeune et belle fille.
Un brillant soleil, se glissant à travers le feuillage épais des vieux tilleuls, traçait sur le sol des arabesques d’or. A l’extrémité des allées se dressaient. les montagnes aux cimes arrondies qui enserrent la riante vallée, et au loin, servant de perspective et fermant l’horizon, des masses rocheuses, couvertes de neige, s’encadraient entre les monts couverts de forêts.
On a décrit mille fois ces contrastes splendides; mais rien n’en saurait donner l’idée à qui ne les a pas vus, et Lia, qui se trouvait pour la première fois de sa vie au milieu des montagnes, demeurait silencieuse à force d’émotion devant ces masses gigantesques revêtues ici d’une sombre et fraîche verdure, là de nappes glacées tranchant crûment sur le bleu foncé du ciel, et tout irisées en ce moment par les feux ardents du soleil. Il lui semblait que des sensations inconnues s’éveillaient en elle avec une surabondance de jeunesse, un instinct d’activité, un besoin irraisonné de mouvement. Elle eût voulu gravir toutes ces cimes, s’enivrer de leur solitude solennelle, et, au milieu des émotions qu’elle éprouvait, elle fut presque confuse de ressentir une impression puérile, absurde: le désir enfantin de plonger ses mains dans la neige sans tache qui étincelait là-haut sous le ciel d’été...
Elle parcourut au bras de son père le quinconce, désert en ce moment, et l’allée des Bains, où les boutiques l’amusèrent un instant. Puis M. Haags, se trouvant fatigué, lui offrit de s’asseoir à l’ombre, tandis qu’il parcourait les journaux mis en réserve dans les poches de son léger pardessus.
Lia prit d’abord plaisir à voir passer les voitures qui roulaient vers la vallée du Lis avec leurs attelages à quatre et leurs joyeux grelots. Nombre de petits chevaux et d’ânes suivaient, et elle se souvint tout à coup qu’elle avait pris des leçons d’équitation aux dernières vacances, mais que, dans la précipitation de son départ, elle n’avait pas songé à emporter son habit de cheval.
«Père,» s’écria-t-elle, «nous monterons à cheval, n’est-ce pas?»
M. Haags interrompit sa lecture et sourit. Un des seuls goûts très vifs qu’il possédât était celui de l’équitation, et il faisait chaque matin, à une heure solitaire, une promenade dont le charme enivrant l’arrachait un instant à ses soucis et à ses ambitions.
«Cela te fatiguerait, Lia, tu n’en as pas l’habitude... Saurais-tu monter seulement?
— Oh! cher père, tu me donneras des leçons!.. D’ailleurs ces petits chevaux ont l’air si doux, et leur pied est si sûr!
— Soit, je vais m’occuper de chercher deux chevaux... Tu devras demander une amazone à Paris.
— Ce serait bien long,» dit Lia, faisant une moue légère. «Ne crois-tu pas qu’on puisse m’en faire une ici?
— Peut-être... Allons demander à l’hôtel s’il existe un tailleur passable.»
Et, repliant complaisamment ses journaux, il offrit le bras à sa fille ravie.
Deux heures après ils avaient commandé un habit de cheval, visité la ville et les thermes, et Lia, munie d’un ouvrage au crochet, retournait s’asseoir au quinconce, où un orchestre se faisait maintenant entendre, rassemblant un certain nombre de flâneurs et d’élégantes.
La jeune fille croyait rêver. Depuis une semaine, il se produisait de tels changements dans sa vie! Oui, quelques jours auparavant, elle se trouvait encore derrière les murailles tranquilles qui avaient abrité son enfance, dans une ville si paisible, si endormie, qu’on l’eût crue à cent lieues du bruyant Paris, dont elle était pourtant voisine. Puis elle s’était vue transportée, comme en un conte de fées, dans ce petit palais de la place Malesherbes, où elle n’avait pas retrouvé son ancienne petite chambre des vacances, mais un réduit éblouissant de fraîcheur dans sa coûteuse simplicité, — une chambre toute tendue de soie Pompadour, avec des meubles blancs tout unis, laqués par un procédé admirable que l’inventeur savait faire valoir à son prix. Les quatre jours qu’elle avait passés à Paris n’avaient pas suffi à la rendre familière avec les merveilles de cette chambre et de l’hôtel. Elle avait à peine fait l’inventaire des statuettes de marbre, des porcelaines de Saxe, des japonneries anciennes qui étaient son trésor particulier; comment eût-elle regardé à loisir les tableaux, les tapisseries, les meubles sculptés ou incrustés qui faisaient de la maison de son père un véritable musée? D’ailleurs son temps avait été pris par les promenades en voiture, les séances chez le couturier, les heures consacrées à recevoir des dames de compagnie, sans que cette dernière affaire eût pu se régler à la satisfaction du banquier.
«Nous ferons seuls notre voyage de Luchon,» avait dit celui-ci, qui, bien que ne prenant pas les eaux, voulait montrer à sa fille le spectacle animé d’une station balnéaire à la mode, «et à notre retour à Saint-Germain nous chercherons plus à loisir une personne qui te plaise, Lia, et qui puisse t’aider à faire les honneurs de notre maison.»
Et ce voyage en tête à tête avec son père avait pour la jeune fille un charme infini.
Elle l’aimait tendrement, bien qu’elle le connût à peine. Elle avait perdu sa mère alors qu’elle était encore trop jeune pour conserver même le souvenir de ses traits. Son père l’avait gardée quelques années près de lui; puis, lorsque les soins tout matériels de sa nourrice, restée près d’elle, étaient devenus insuffisants, il l’avait placée, non dans une pension en renom, quoique sa fortune lui eût permis dès lors cette dépense, mais dans un couvent de province qui, bien que formant des femmes sérieuses et instruites, était inconnu en dehors d’une sphère très restreinte. Ç’avait été un vœu de la mère de Lia; son amie la plus intime s’était consacrée à Dieu dans cette maison, et elle avait demandé à son mari de lui confier leur enfant.
Si elle avait vécu, peut-être n’y eût-il pas consenti; mais il regarda comme sacré ce désir d’une morte qu’il avait d’autant plus aimée qu’il l’avait vue souvent souffrir. D’ailleurs il chercha dès lors des distractions dans un travail acharné, dans une recherche à la fois avide, patiente et tenace de la fortune, et, bien qu’il aimât sincèrement sa fille, il n’était pas de ces hommes qui rattachent leur existence et leur bonheur à la présence d’un petit enfant.
Cependant il songeait à elle en donnant carrière à son ambition; il faisait d’elle le but de sa vie et de ses labeurs. Il avait ressenti une sorte d’ivresse mêlée d’orgueil en la ramenant enfin sous son toit, en reprenant possession d’elle, en recevant les tendres et charmants témoignages de son affection. Il avait vécu trop longtemps isolé, accoutumé à concentrer ses idées vers un but palpable et positif, il s’était trop complètement rompu à la solitude matérielle et morale de son foyer, pour songer à se faire une amie de cette vive et jolie créature. D’ailleurs il eût, pour ainsi dire, craint de s’habituer à un bonheur que le mariage de Lia ferait bientôt évanouir. Mais elle était pour lui un souffle rafraîchissant et pur, et l’amour silencieux de son cœur s’épanouissait doucement tandis que, jetant de temps à autre un regard sur elle, il songeait à la jeune femme, à la mère qui ne l’avait pas vue grandir.
III.
Table des matières
Le lendemain de ce jour, Lia s’éveilla de bonne heure. Le repos auquel son père l’avait condamnée lui avait rendu les légères couleurs qu’avait pâlies le voyage. Ayant consulté son Guide; elle décida qu’on se rendrait après le déjeuner à la vallée du Lis. Elle fit rapidement sa toilette, but le chocolat qu’on avait déposé dans le salon voisin de sa chambre, et, n’entendant aucun bruit chez son père, elle supposa qu’il reposait encore, et ouvrit la fenêtre pour se distraire en attendant son réveil.
Il régnait au dehors une si agréable fraîcheur, les allées offraient un coup d’œil si pittoresque, qu’elle regretta vivement de ne pouvoir sortir seule, et de perdre ainsi l’occasion d’une amusante flânerie.
On amenait de tous côtés des montures aux joyeux grelots; les baigneurs se rendaient aux thermes, et des Espagnols au costume pittoresque circulaient sous les arbres, vendant de menus objets de fantaisie et des couteaux catalans. Enfin les marchands arrangeaient leurs étalages, disposaient avec goût les jupons, les châles, les capulets, les boîtes sculptées, les poupées habillées en montagnardes, les coupes, les vases, les bijoux de marbre pyrénéen.
Mais, si nouveau et si animé que fût pour elle ce spectacle, la jeune fille s’en lassa enfin, et, comme elle regardait pour la dixième fois la montre lilliputienne pendue à sa ceinture, sa porte s’ouvrit et M. Haags entra. Le chapeau qu’il tenait à la main et la légère moiteur qui couvrait son front annonçaient qu’il venait du dehors.
«Quoi!» s’écria Lia avec surprise, «es-tu donc déjà sorti? Pourquoi ne m’avoir pas emmenée?... Je déplorais de rester ainsi enfermée, quand le temps est si engageant... Ne pourrais-je sortir seule le matin?
— Non, Lia, c’est impossible. Et pourtant le télégraphe m’apporte des nouvelles qui exigent de ma part un travail pressé... Nous avons agi en étourneaux, mon enfant, lorsque nous sommes partis ainsi tout seuls, sans songer que je serai parfois empêché de me prêter à tous tes désirs... Je viens de demander à notre hôtesse si elle ne connaît pas une personne sûre et respectable à qui je puisse te confier, au moins le matin. Mais elle ne réside à Luchon que pendant la saison thermale, et n’est pas à même de me fournir les renseignements que je désire...»
Lia fit une petite moue en embrassant son père.
«Cela m’ennuierait tant d’avoir une étrangère!
— Ce ne sera que le matin, mon enfant... Nous serons ainsi beaucoup plus indépendants l’un de l’autre, et il est à présumer que mon courrier quotidien me prendra quelques heures... L’hôtesse m’a suggéré une idée que je crois heureuse: elle m’a indiqué un couvent où elle pensait qu’on me procurerait un chaperon convenable... Tout était si tranquille chez toi, que, moi aussi, je t’ai crue endormie, et je suis allé seul à ce couvent.
— Eh bien?» dit la jeune fille d’un ton mélangé de curiosité et d’ennui.
«Eh bien! on va nous envoyer d’ici à une heure une personne qui, m’a-t-on dit, acceptera volontiers ces faciles fonctions.
— Vieille?...» demanda Lia avec une petite moue et une inflexion qui, à son insu, étaient légèrement dédaigneuses.
«Non, je crains qu’elle ne soit trop jeune, au contraire.
— Ah! tant mieux. Pourvu qu’elle ne soit ni bavarde ni prétentieuse, et qu’elle ne me gâte point mes enthousiasmes! »
M. Haags sourit, et, se dirigeant vers sa chambre:
«Tu m’appelleras,» dit-il, «lorsque cette personne sera ici. J’ai quelques lettres à écrire, et d’ici là je voudrais n’être pas dérangé.»
Lia fit un signe d’assentiment, et, restée seule, demeura un instant indécise quant à la manière d’employer son temps. Un petit piano placé dans un angle du salon attira son regard et mit fin à son embarras. Elle l’ouvrit vivement, et, posant le pied sur la pédale sourde, elle se mit à chanter d’une voix basse et contenue, pour ne pas déranger son père. Mais elle oublia bientôt ces précautions. Elle possédait une voix qui, encore privée de méthode, était d’une puissance merveilleuse. Évoquant ses souvenirs, elle ferma à demi les yeux et s’abandonna au plaisir de redire pour elle-même les hymnes et les cantiques qu’elle avait entendus au couvent. Avec la mobilité extrême d’imagination qui la caractérisait, elle avait oublié le lieu où elle se trouvait et revoyait les grandes salles tranquilles, le petit cloître bordé de fleurs et la chapelle à demi obscure de la pieuse maison, lorsque, entendant frapper à la porte, elle tressaillit, revint à elle-même, et quitta le piano précipitamment, comme une enfant prise en faute.
«Entrez!» dit-elle d’une voix émue.
Et, la porte s’ouvrant, elle aperçut d’abord la maîtresse de l’hôtel en personne, qui s’inclina avec son plus gracieux sourire.
«C’est la personne qu’on envoie du couvent à M. votre père, Mademoiselle... Dois-je la faire entrer maintenant?
— Oui, oui, s’il vous plaît,» dit Lia, toute rougissante.
Et une jeune fille de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, de petite taille et vêtue de noir, parut sur le seuil.
Il y eut de part et d’autre un moment d’embarras. La nouvelle venue éprouvait une impression d’étonnement et d’admiration dont Lia n’imaginait pas être cause, et elle-même se trouvait interdite devant l’aspect plein de dignité et de distinction de la jeune fille qui venait d’apparaître.
Elle avait, à défaut d’expérience et d’habitude du monde, ce tact qui naît de la délicatesse des sentiments; elle éprouva une impression confuse de pitié et de respect en face de celle qui venait remplir près d’elle des fonctions salariées, et elle comprit que c’était à elle à parler la première; aussi, s’abandonnant à l’impulsion de son bon cœur, qui lui révélait l’embarras de l’étrangère, elle la prit par la main et l’attira dans la chambre.
«Asseyez-vous, je vous prie,» dit-elle avec un gracieux sourire. «Mon père termine une lettre pressée, mais il ne vous fera pas attendre... Habitez-vous Luchon?
— Non, Mademoiselle, j’y suis venue accompagner ma mère, qui souffre de violentes douleurs rhumatismales. Nous sommes logées au couvent, et la supérieure a bien voulu penser à moi lorsque M. votre père est venu la trouver...»
Ces paroles, dites avec une douceur timide, décidèrent tout à fait de la sympathie de Lia.
«Et Mme votre mère peut donc se passer de vous?» demanda-t-elle un peu étourdiment.
Elle regretta aussitôt ce qu’elle venait de dire, en voyant se couvrir de rougeur les joues de la jeune fille.
Celle-ci, après un instant d’hésitation, répondit avec une dignité très simple:
«La saison d’eaux que fait ma mère est coûteuse... Bien qu’elle ait quelque peine à se priver de ma présence, elle a compris que nous ne pouvons dédaigner l’avantage qui s’offrira à nous si M. votre père et vous acceptez mes services.»
En prononçant ces mots, elle avait rougi, comme une personne qui n’est point encore accoutumée à tirer de son temps un profit pécuniaire; mais les joues de Lia s’étaient empourprées d’une teinte encore plus foncée, et elle fut bien aise à ce moment de voir entrer son père, dont la présence atténuait son embarras.
M. Haags s’inclina, et, attachant sur la nouvelle venue un regard très pénétrant:
«C’est vous, Mademoiselle, qui m’êtes adressée par la supérieure?» demanda-t-il d’un ton un peu bref.
Elle s’inclina en signe d’affirmation.
«Je vous désirais un peu plus âgée, ou, du moins, d’aspect moins jeune...»
Lia jeta à son père un regard suppliant, tandis que la jeune fille répondait, non sans rougir:
«Il me semble, à moi, que je suis bien vieille... Depuis quelques mois, je sors sans être accompagnée, et je crois pouvoir dire que ni à Paris, que j’habite d’ordinaire, ni à Luchon, nul ne m’a remarquée ni même regardée...»
M. Haags, les yeux toujours attachés sur elle, semblait réfléchir. Il se tourna enfin vers Lia:
«As-tu causé avec cette jeune fille, ma chère enfant? Je vous demande pardon, Mademoiselle, mais dans une affaire du genre de celle qui nous occupe la sympathie doit entrer en ligne de compte...»
Lia fronça légèrement les sourcils. Elle pensait que son père aurait pu lui adresser une telle question hors de la présence de celle qui en était l’objet.
«J’ai tout de suite été prévenue en faveur de ma future compagne,» répondit-elle, adressant à celle-ci un sourire encourageant.
«Alors il nous reste à déterminer vos fonctions, Mademoiselle, et à en fixer le salaire...»
Le froncement de sourcils de Lia s’accentua encore, et, rougissant de nouveau, elle marcha vers un guéridon, près duquel elle parut s’absorber dans la recherche d’un livre.
«En général,» reprit le banquier, «ma fille n’aura besoin de vous que le matin; cependant je me réserve le droit de réclamer vos après-midi... Êtes-vous tout à fait libre?
— Les sœurs m’ont promis de me suppléer près de ma mère.
— Ah! vous êtes avec votre mère?... Pouvez-vous être ici à huit heures chaque matin?... C’est bien... Notre séjour à Luchon ne doit pas dépasser une quinzaine... Quelle est la rétribution que vous jugez convenable?»
Lia laissa tomber avec fracas un album de vues placé sur la table, tandis que la jeune fille, pâlissant cette fois, répondait d’une voix un peu tremblante:
«Je n’ai pas l’idée de ce que peuvent être estimés des services de ce genre... J’accepterai ce que vous croirez devoir m’allouer...»
M. Haags passa machinalement la main sur son front par un geste qui lui était familier, et dit, après une pause que Lia essaya en vain d’abréger par une toux significative:
«Quinze jours, à environ quatre heures par jour... Un sacrifice de temps, mais une occupation sans fatigue... Vous déjeunerez ici... Cent cinquante francs vous semblent-ils suffisants?»
La toux de Lia dégénéra en une sorte d’accès furieux; mais la jeune fille s’inclina tranquillement.
«Monsieur, je m’en remets absolument à vous... Dois-je venir demain?» ajouta-t-elle, se tournant vers Lia.
Celle-ci se rapprocha.
«Oui, demain, s’il vous plaît... Je serai charmée de vous voir, et je suis sûre que nous serons bonnes amies!»
Un sourire charmant accompagnait ces paroles, un sourire un peu suppliant qui, dans l’intention de Lia, demandait grâce pour la manière un peu brutale dont son père venait de traiter une question délicate. Et en même temps une main étroite et fine, une blanche main tout étincelante de bagues (Lia aimait les bijoux avec passion), se tendait vers l’étrangère.
Celle-ci sentit comme un baume sur son pauvre cœur meurtri, et il y avait un sentiment d’espérance dans la manière dont elle prononça à son tour les mots: «A demain. »
La porte se referma, et Lia tourna vers son père ses yeux pleins d’étonnement et de reproche timide.
«Père!... Cent cinquante francs!... Elle a une mère malade!... Je croyais que tu allais lui donner une très grosse somme...»
M. Haags se mit à rire.
«Et qu’appelles-tu, je te prie, une très grosse somme? Depuis quand ma petite pensionnaire sait-elle quelque chose de l’argent?
— Cher père, il y a quinze jours, j’aurais cru que cent cinquante francs, c’était réellement beaucoup d’argent... Mais depuis que j’ai su le prix exorbitant de chacune de mes robes, depuis que tu m’as acheté tant de jolis bijoux, et... hier encore, oh! père, hier j’ai choisi en une heure pour plus de cent francs de châles de laine, de couteaux en bois sculpté et de bibelots en marbre!...
— Et qu’est-ce que cela prouve, Lia?» demanda son père avec un accent de belle humeur.
Elle entoura son cou de ses bras.
«D’abord, que tu es le meilleur de tous les pères, et que tu gâtes horriblement ta fille... Puis...
— Eh bien?
— Puis, que tu es très riche, et que, si tu donnes tant d’argent pour ma toilette ou mes caprices (car je ne saurai jamais que faire de tout ce que j’ai acheté ici hier), tu pourrais aussi être très généreux envers une pauvre fille.»
Le banquier boutonna machinalement sa redingote.
«Ma chère enfant, on ne serait pas très riche si l’on était prodigue. Je taxe les services de cette personne d’une manière assurément convenable. Pourquoi ceux qui possèdent seraient-ils dupes, après tout, — dupes de l’habileté d’autrui ou de leur propre générosité ? Je me donne le luxe de faire des folies pour toi; mais, ne l’oublie pas, je dois en partie ma fortune à la simplicité, à l’austérité de mes goûts, à l’absence de toute passion ruineuse, et à une sévère économie qui m’a soutenu jadis dans des circonstances difficiles.
— Mais tu n’es plus économe, père, tu n’as plus besoin de l’être.
— Aussi,» répondit-il en riant, «je donne à ta demoiselle de compagnie le double de la somme que valent réellement les heures qu’elle te consacre. Si elle est agréable et discrète, tu pourras lui faire un cadeau lorsque nous partirons... Mais en voilà assez là-dessus, Lia... Je retourne à mes lettres, car le déjeuner va sonner bientôt. »
Et Lia, laissée seule, demeura distraite et absorbée, faisant glisser machinalement sur ses doigts ses bagues ornées de perles, de turquoises et même de brillants.
«Cent cinquante francs!» se répétait-elle en secouant pensivement la tête.
La robe de batiste qu’elle portait en ce moment avait coûté bien davantage, et il n’était pas une des bagues qui étincelaient entre ses doigts qui ne valût plusieurs fois cette somme...
IV.
Table des matières
Lia et son père descendirent dans la salle à manger dès le second coup de cloche. Les journaux venaient d’arriver, et, comme la vaste salle était encore déserte, M. Haags prit le Figaro et, demeurant debout, commença à le parcourir. Lia s’approcha d’une fenêtre et s’amusa à regarder les promeneurs qui regagnaient leurs hôtels. Elle tournait le dos à la salle, et l’on ne voyait d’elle que sa taille élégante et la masse de ses cheveux noirs, tressés en couronne.
«Et qu’est-ce que ce Haags?» dit tout à coup une voix masculine, si près d’elle, qu’elle tressaillit en entendant ainsi prononcer le nom de son père.
«Un richissime d’hier,» répondit-on, «qui a su tirer profit des bouleversements effroyables de ces temps derniers.
— Allemand?
— Je ne sais, mais juif, à coup sûr...
— Oh! cela, c’est écrit sur l’admirable visage de sa fille aussi bien que sur le sien,» répliqua la voix qui avait parlé la première, d’un ton où Lia crut saisir une inflexion de regret.
Elle sentait ses joues en feu, et ne se retourna que lorsque les pas s’éloignèrent. Alors elle gagna sa chaise, cherchant à découvrir qui venait de parler ainsi de la fortune de son père et de sa propre beauté.
Les places restées inoccupées la veille à son côté étaient prises par deux jeunes gens qu’elle ne se rappelait pas avoir vus. L’un d’eux, celui qui se trouvait le plus près d’elle, avait environ vingt-cinq ans; il n’était pas précisément beau, mais il avait une figure expressive et douce; ses cheveux châtains étaient courts et frisés, sa barbe presque blonde, ses yeux d’un gris clair, très lumineux et très pénétrants, avec une expression frappante de sincérité et de loyauté. L’autre, plus âgé, plus robuste, avait un teint brun et des cheveux légèrement grisonnants, en dépit d’un air jeune; son regard possédait une extrême mobilité, et il y avait dans son sourire une causticité qui n’excluait pas toutefois une certaine bienveillance.
«Et quels sont vos projets pour aujourd’hui, mon cher de Cormeilles?» demanda-t-il, tout en cassant l’œuf à la coque qu’on venait de placer devant lui.
«Oh! je n’en ai guère! J’ai fait tant d’excursions que je ne sais laquelle recommencer.
— Bah! êtes-vous blasé sur ce délicieux pays?
— Non certes, il me semble toujours nouveau, comparé aux plaines monotones de ma région natale.
— Ces plaines monotones ont leurs avantages,» reprit en riant son compagnon, «surtout à l’époque où l’or de leurs moissons se transforme en une monnaie ayant cours... Vous seriez un moins riche propriétaire si votre domaine était perché sur quelqu’une de ces montagnes, et les mères de filles à marier se donneraient sans doute moins de peine pour conquérir vos suffrages.
— Oh! je ne serai pas d’une difficile conquête,» répondit en riant le jeune homme, «le jour où mon cœur aura parlé. Malheureusement,» ajouta-t-il d’une voix plus basse, «j’ai fait dans ma vie une large place au rêve.
— Le rêve en plein siècle des lumières! Je dois donc vous considérer comme un anachronisme,» répliqua gaiement son compagnon.
Lia n’en entendit pas davantage, car son père lui parlait en ce moment. Elle sentit à plusieurs reprises, pendant le déjeuner, le regard de son voisin attaché sur elle, et, en se levant de table, elle se décida, après un peu d’hésitation, à jeter à son tour un coup d’œil sur ce jeune homme qui rêvait encore à une époque si réaliste. Mais elle rencontra, attachés sur elle, ses yeux gris, clairs et pensifs, où elle crut lire, avec une admiration évidente, tempérée toutefois par le respect, la même nuance de regret qu’elle s’était imaginé surprendre quelque temps auparavant dans ses paroles.
En rentrant dans sa chambre, elle poussa un cri de joie en apercevant l’habit de cheval commandé la veille. Le tailleur avait dû faire passer toute la nuit pour satisfaire son caprice.
Elle revêtit aussitôt ce costume, dont la nuance d’un bleu très sombre lui seyait à ravir, et, ayant posé sur sa tête le petit chapeau d’homme entouré d’un voile de gaze, elle ouvrit la porte de son père et lui apparut souriante, plus ravissante que jamais, portant sur son bras sa longue jupe avec une aisance innée.
Le regard de M. Haags inspecta soigneusement tout le costume, et il fit un petit signe d’approbation.
«C’est très bien, Lia... Nous en userons au premier jour... En attendant, va t’apprêter pour notre promenade, la voiture ne tardera pas.
— Mais, père, si nous la faisions à cheval, cette promenade?
— Vingt kilomètres pour un début! Tu serais brisée, mon enfant.»
Lia jeta un regard de désappointement sur la glace qui réfléchissait sa taille gracieuse, si bien prise dans l’amazone, puis son front s’éclaircit.
«Eh bien, faisons-nous suivre par la voiture, où je monterai lorsque je serai fatiguée!»
M. Haags hésita un instant, mais il n’avait pas encore pris l’habitude de résister à sa fille.
«Soit,» dit-il, «je vais commander les chevaux.»
Les joues de Lia s’empourprèrent de plaisir, et, ayant mille fois embrassé son père, elle se mit en devoir de faire entrer ses petits doigts dans des gants de peau de daim.
Peu après, à son ravissement infini, elle se trouvait en selle sur un petit cheval alezan dont elle caressait complaisamment la crinière.
«Laissez-le vous conduire, surtout, Mademoiselle,» répéta le guide, montant à côté du cocher sur le siège du landau.
«Es-tu prête, Lia?» demanda M. Haags en souriant. «Sais-tu que tu as fort bon air, mon enfant?... Ne serre pas ainsi la bride... Là, c’est bien...»
Les petits chevaux partirent d’un trot vif, et le jeune homme qu’on avait appelé de Cormeilles, qui fumait son cigare devant l’hôtel, s’élança vers un domestique demeuré sur le perron.
«Où vont-ils?» demanda-t-il rapidement.
«A la cascade d’Enfer, Monsieur.»
Le jeune homme se tourna vers son ami.
«Venez-vous, Dervin?
— Oh! certes non! Je ne suis pas amoureux, moi!» répondit en riant celui-ci.
Le visage de Maxime de Cormeilles s’assombrit.
«Moi non plus,» dit-il à voix basse. «Est-ce que ma mère me permettrait d’épouser une juive?... Moi-même je ne saurais me résoudre à voir l’abîme d’une différence de croyances entre ma femme et moi... Mais, mon cher Antoine, tout peut arriver, et les rêves les plus invraisemblables se réalisent quelquefois... J’espère que je ne rêve pas à propos de cette charmante fille; mais ne serait-il pas délicieux de lier connaissance avec elle pendant notre séjour ici?...»
Et, sans écouter Antoine Dervin qui, haussant les épaules, murmurait quelque chose sur l’éternelle histoire du papillon qui va se brûler les ailes, Maxime se mit à examiner d’un œil connaisseur les chevaux rangés sous les tilleuls.
Bientôt, ayant fait son choix, il sauta en selle, toucha légèrement de sa cravache le flanc de sa monture, et s’élança dans la direction qu’avaient prise quelques minutes auparavant Lia et son père.
Il fit mener au petit cheval montagnard un train des plus vifs jusqu’au moment où il parvint à peu de distance de la combe de Bounéou; alors il ralentit son allure, car il savait que les touristes s’arrêtent à la chute d’eau appelée le trou de Bounéou. Ses prévisions ne furent point trompées; en approchant, il aperçut le landau arrêté sur le bord de la route, et le guide tenant en main les chevaux du banquier et de sa fille.
La silhouette sombre de cette dernière se détachait, immobile, sur les masses de rochers creusés, rongés, polis par l’eau écumeuse, et déchiquetés comme le squelette bizarre de quelque monstre antédiluvien... Et aux beautés sauvages de ce lieu, dominé de tous côtés par des monts couverts de forêts, s’ajoutait un spectacle émouvant autant que mélancolique: sur le ton gris des rochers, au bord des eaux furieuses et rapides bondissant dans le gouffre, ressortait la blancheur d’une croix de marbre qui évoquait un souvenir funèbre. Un homme avait péri en ce lieu, dans cette combe à la fois verdoyante et sauvage, péri, en venant chercher le plaisir, dans le torrent écumeux aux remous perfides, et la croix élevée en mémoire de lui jetait une note grave dans ce concert à la fois joyeux et solennel de la nature, en rappelant aux passants le peu qu’est la vie et l’incertitude du moment qui doit la terminer.
M. Haags saisit instinctivement le bras de sa fille. Un faux pas sur ce rocher glissant, et c’en serait fait de tant de bonheur, de grâce et de beauté... Cette eau écumeuse, blanche comme la neige, mais rapide et furieuse, aurait vite brisé ce corps délicat contre les parois déchiquetées de l’abîme...
Maxime de Cormeilles distinguait le visage légèrement pâli de la jeune fille. A ce moment il vit son bras se lever lentement; sa main fine, emprisonnée dans le long gant de peau de daim, toucha son front... Elle terminait une prière muette par le signe de croix le plus pieux qu’il eût jamais vu tracé par une jeune chrétienne...
Une impression de joie instinctive monta du cœur de Maxime et colora ses joues. Elle n’était donc pas juive, elle! Cet obstacle infranchissable n’existait donc pas entre eux?... Se tenant à son tour au bord du torrent, il la suivit des yeux tandis qu’elle se remettait en selle avec l’aide de son père... Il vit sa taille souple, amincie par la longue robe sombre, se détacher sur la verdure qui bordait le sentier, tandis que son voile flottait autour de son cou; et, comme elle disparaissait au premier détour de la route, il revint à lui-même et passa la main sur son front, non sans sourire malgré lui.
«Suis-je fou?» se demandait-il, «ou bien l’amour à première vue, que j’ai cru jusqu’ici une invention des romanciers, existe-t-il réellement? Je l’ai vue hier pour la première fois, j’ai à peine entendu le son de sa voix, et, sans savoir rien d’elle, je me surprends songeant à l’action la plus grave que puisse accomplir un homme, puisqu’elle engage à jamais toute sa vie! C’est une folie!»
Oui, c’était une folie; mais il se disait que cette folie était douce et charmante, tandis que son cheval l’entraînait sur cette route pittoresque à travers la vallée qui se resserrait entre ses murailles gigantesques.
Il était resté accessible aux émotions vives et promptes, — un peu trop prime-sautier peut-être: c’était l’effet de la jeunesse, et d’une jeunesse quasi solitaire. Maxime passait à la campagne, dans un riche domaine de la Beauce, les trois quarts de l’année. Son père était mort depuis longtemps, et il avait manqué à son enfance cette influence heureusement combinée de l’homme et de la femme. Mme de Cormeilles était active et énergique; elle s’était appliquée de bonne heure à diriger une vaste exploitation agricole. Ces occupations et ces soucis avaient ôté à ses habitudes un certain charme féminin dont son fils, sans s’en rendre compte, ressentit l’absence. Il était poète et rêveur, elle était virile et ne pouvait comprendre le songe, et cependant elle ne sut point réagir contre ce que les tendances de Maxime avaient d’excessif. Elle se montra tendre et indulgente pour son unique enfant; avec lui, sa nature se détendait soudain, et il était heureux que le jeune homme fût doué d’instincts élevés et de goûts délicats, car elle le gâtait et n’aurait peut-être pas su enrayer des défauts naissants.
Même maintenant elle lui épargnait les soins, antipathiques à sa nature, d’une vie consacrée à l’action et passée au grand air. Le père de Maxime l’eût sans doute contraint à quelque travail; elle ne songeait qu’à le rendre heureux. Du matin au soir, elle parcourait son domaine et visitait ses fermiers, conduisant elle-même son petit panier attelé d’un cheval gris; quand elle s’enfermait chez elle, c’était pour compulser ses livres et faire ses comptes. Cette existence lui plaisait, et il lui suffisait que son fils suivît ses penchants, qui, s’ils étaient quelque peu personnels, n’avaient du moins rien de vulgaire. Il lisait beaucoup, surtout les poètes; il rimait pour lui seul et dessinait avec goût. Il ne s’était jamais demandé si ce chemin étroit, mais si uni et si agréable à suivre, le mènerait jamais à un but élevé, ni s’il y rencontrerait l’occasion d’être utile. Il ne s’était jamais avisé de songer que faire des riens équivaut jusqu’à un certain point à ne rien faire, et que le travail, même noble, même délicat, ne doit pas servir à notre seule jouissance, mais préparer notre esprit et tremper notre âme pour le bien... Il s’occupait, et s’imaginait remplir une tâche... S’il avait pensé qu’il était inutile, il se serait efforcé de changer de vie, et de quitter son impasse fleurie pour la route qui mène à un but réel.
Maxime aimait sa mère, non seulement avec une tendresse passionnée, mais encore avec ce sentiment d’admiration qu’éprouvent instinctivement les rêveurs pour les natures actives et pratiques. Mais il avait l’intuition qu’elle ne parlait pas son langage, et, bien qu’il eût toute confiance en elle, il gardait dans le secret de son âme les songes encore vagues et les aspirations mal définies qu’il prenait lui-même pour autant d’anachronismes, et dont, tout en les chérissant comme un trésor, il était presque confus.
Tout cela explique peut-être comment cette nature délicate, vivant dans le rêve, à l’écart de toute voie pratique, et n’ayant pas dans sa tendresse filiale cette sorte de soupape de sûreté qui s’appelle l’épanchement, tout cela, dis-je, peut expliquer comment Maxime, frappé d’admiration la veille en voyant Lia descendre de voiture, et ayant passé la journée à la suivre dans les allées qui encadrent si pittoresquement Luchon, se trouvait aujourd’hui à sa suite dans la vallée du Lis, pénétré d’un sentiment tout nouveau d’enthousiasme, et se disant que ce regard brillant, si pur, si rêveur sous sa gaieté, devait déceler une nature à la fois profonde et étrange autant que belle.
La vallée s’élargissait, fermée à l’horizon par un cirque aux gigantesques gradins, revêtus d’un tapis de neige étincelante. Au premier plan, des montagnes couvertes de forêts entre-croisaient leurs contreforts et semblaient avancer leur pied pour fermer le passage, tandis que des cascades, semblables à des rubans d’argent, vues dans le lointain, rompaient l’uniformité de cette barrière de verdure. Un gave rapide serpentait dans la vallée; ses bords écumeux étaient jonchés de cailloux de marbre poli ou de roches grisâtres formant d’heureux contrastes avec les bouquets d’arbres qui croissaient çà et là et les prairies d’un vert d’émeraude qui tapissaient les pentes. Il eût été difficile d’encadrer dans une scène à la fois plus grandiose et plus riante le poème nouveau que célébrait l’âme de Maxime.
De temps à autre, il pressait son cheval et apercevait de loin, au détour du chemin, la robe flottante et le voile léger de Lia. Qu’espérait-il? Il n’eût guère su le dire, mais il comptait sur une circonstance favorable pour voir de près cette charmante fille, pour lui parler peut-être... Qui sait à quels rêves romanesques s’abandonnait son imagination!... On disait plaisamment d’une femme célèbre qu’elle eût volontiers mis ses amis dans l’embarras pour avoir le plaisir de les en tirer. Rendons cette justice à Maxime qu’il ne souhaitait nulle catastrophe, nulle aventure fâcheuse qui rendît son aide nécessaire à la jeune fille; mais il eût certes consenti à être lui-même victime d’un accident qui la rapprochât de lui, fallût-il payer son bonheur par des souffrances réelles et même par une reclusion prolongée.
Mais ni le cheval de Lia ni le sien ne s’avisèrent de compromettre l’existence précieuse de leur fardeau. En arrivant à la petite auberge du Lis, il vit que la jeune fille avait déjà mis pied à terre et que, sa longue jupe sur le bras, immobile devant la maison, elle s’absorbait dans la contemplation de la vallée.
Maxime sauta à terre et, demandant un verre de bière, il s’assit à une petite table, en plein air. Il regardait furtivement la jeune fille, et, quand son père vint la rejoindre, il put entendre les paroles qu’ils échangeaient.
«N’es-tu pas fatiguée, Lia?»
Elle se tourna en souriant, et Maxime pensa qu’il n’avait jamais rien vu de si brillant et de si singulier en même temps que ce sourire, presque pensif dans sa gaieté.
«Fatiguée! Oh! non, et j’espère bien que nous irons tout voir, et que nous admirerons de près ce gouffre écumeux qui porte un si vilain nom...»
M. Haags dirigea son regard vers le pont jeté au-dessus de la chute.
«Je ne sais si je dois te permettre cette excursion, Lia... Je me rappelle l’avoir faite jadis; le sentier est rapide, et tu n’es pas une écuyère assez consommée pour que je puisse tranquillement te voir gravir ces pentes et surtout les descendre... Mieux vaudrait marcher...
— Oh! ce serait impossible avec cette longue jupe! Mais mon cheval a le pied si sûr! Et je n’ai pas peur du tout! As-tu remarqué qu’il prenait toujours le bord du sentier, même sur les lisières déchirées par les éboulements? Les cailloux roulaient sous son sabot, et cependant j’éprouvais une singulière impression de sécurité.
— Oui, mais là-haut tu pourrais être prise de vertige... Il m’est permis d’être craintif pour toi, mon enfant!...»
Il y avait dans ces paroles une inflexion d’autant plus touchante dans sa tendresse, que le ton de M. Haags était d’ordinaire calme et froid.
Maxime sentit un petit frisson à l’idée que Lia pourrait décider son père à satisfaire son caprice. Il connaissait le sentier qui mène au pont d’Enfer, il l’avait vu suivre par maint cavalier, et même par des amazones; mais lui aussi devenait craintif, et un mouvement irrésistible le porta à intervenir dans ce petit dialogue. Se levant et ôtant son chapeau, il salua profondément le banquier, qui, regardant alternativement le visage suppliant de sa fille et l’arche de pierre jetée sur une déchirure de la montagne, semblait hésiter.
«Voulez-vous excuser un étranger, s’il prend la liberté de formuler un avis?... J’ai entendu, sans le vouloir, votre conversation... J’ai fait dix fois la très courte excursion dont il s’agit... Elle n’offre aucun danger pour un bon cavalier; mais si, comme j’ai cru le comprendre, Mlle votre fille n’a pas l’habitude du cheval, mieux vaudrait lui éviter cette fatigue, qui pourrait devenir l’occasion d’un danger...»
M. Haags, d’un regard rapide, avait reconnu un homme du monde dans celui qui parlait. Il avait fait trop de saisons d’eaux pour ignorer avec quelle facilité on noue dans ces villes des relations qu’il est également loisible de conserver ou de rompre. En outre, il se rendait parfaitement compte de la rare beauté de sa fille, et l’intervention de l’étranger n’avait rien qui pût l’étonner.
Il souleva son chapeau, remercia poliment, et, se tournant vers Lia:
«Tu vois,» dit-il en souriant, «que l’excursion doit se faire pédestrement, à moins que tu ne sois fatiguée toutefois, et que cette jupe embarrassante ne soit un obstacle à la marche.
— Oh! pas du tout! Veux-tu demander une tasse de lait pour moi, père? Ensuite je serai prête.»
Toutes les tables étaient occupées par des touristes, et la servante de l’auberge posa près du bock de Maxime la tasse de lait qu’avait demandée la jeune fille. Celle-ci but avec délices, car la chaleur était intense, pendant que son père échangeait avec le jeune homme quelques paroles banales.
«La demoiselle marche-t-elle bien?» demanda tout à coup une voix rude derrière eux.
Lia se retourna vivement et aperçut le guide, qui, les mains dans les poches de sa veste couverte de petits boutons, examinait le ciel.
«Pourquoi demandez-vous cela, mon ami?
— Parce que, si vous n’êtes pas de retour d’ici à une heure et demie, vous risquez d’être surpris par l’orage.
— Par l’orage!» s’écria la jeune fille étonnée, promenant un regard incrédule sur le ciel d’un bleu vif.
Le guide sourit, et étendit le bras vers l’ouest.
«Regardez là-bas ces vapeurs qui flottent si lentement, qu’on les dirait immobiles... Elles approchent cependant; elles vont s’épaissir insensiblement et envahir tout le ciel... Ne sentez-vous pas que l’air est lourd et brûlant?
— Alors vous croyez à un orage prochain?» demanda M. Haags.
«Il peut éclater dans une heure, Monsieur. Ah! dame, août, c’est le mois des orages, et il s’en forme avant qu’on ait pu les prévoir dans ces gorges et autour de ces sommets... Croyez-moi, Monsieur, n’exposez pas la demoiselle; qu’elle se promène ici, près de l’auberge, pendant quelques instants, la vallée est assez jolie à voir; et qu’elle retourne à Luchon avant que le tonnerre gronde là-bas.»
Le visage de Lia exprimait une vive contrariété.
«Lia, il n’y a pas à hésiter,» dit son père. «Je vais donner l’ordre d’atteler, afin que nous partions d’ici à un quart d’heure... Risquez-vous l’ascension, Monsieur?» de manda-t-il en souriant, se tournant vers Maxime.
Celui-ci était parfaitement décidé à profiter jusqu’au bout de son heureuse chance.
«Bah!» dit-il, après avoir jeté un coup d’œil sur l’horizon, où grandissait la nuée menaçante, «je connais par cœur la cascade d’Enfer, et je ne tiens pas à être mouillé jusqu’aux os sur la montagne...
— Au moins, allons au pied de la cascade,» dit Lia, se levant et prenant sa jupe sur son bras.
Maxime la suivit, ravi. Elle. oublia bien vite son désappointement, car elle avait un caractère doux et facile, et, s’extasiant devant le spectacle qui s’offrait à ses yeux, elle s’assit au bord du torrent, qui, jaillissant en cascade dans la déchirure béante de la montagne, ouvre un rapide passage à ses eaux bondissantes à travers les cailloux et les bouquets de bois qui parsèment la vallée. Un fracas épouvantable accompagnait la chute, et une poussière d’écume, brillante et légère, rafraîchissait le visage de la jeune fille. Elle ôta son chapeau et plongea ses doigts dans l’eau qui courait à ses pieds. Ses beaux yeux, dont Maxime trouvait le regard étrange parce qu’il était à la fois joyeux et pensif, erraient avidement sur les masses de verdure, les cascades et le glacier hérissé de pics qui dominait le paysage.
«Nous aurions dû amener la jeune fille que nous avons vue ce matin,» dit-elle tout à coup à son père. «Elle n’a peut-être pas fait d’excursions, sa mère étant malade...
— Il n’entre pas dans nos arrangements que tu te charges d’amuser cette personne, Lia,» répondit-il froidement. «Je trouve, moi, qu’une étrangère est le plus souvent gênante, et que moins nous aurons recours à sa présence, mieux cela vaudra.»
Elle ne répondit rien; mais elle était trop vive et trop expansive pour garder longtemps le silence. Son père restait froid devant ces beautés, et elle se tourna instinctivement vers Maxime... Dès lors la glace fut rompue entre eux. Il se trouvait que leurs regards erraient aux mêmes points, que les mêmes mots venaient sur leurs lèvres. Il sembla à Maxime qu’il pouvait sans crainte épancher quelques-unes de ces impressions profondes qui gonflaient son cœur. Elle comprit ce langage ému, un peu mystique, et, comme il disait des vers qui lui revenaient à la mémoire, elle se détourna pour cacher une larme d’enthousiasme.
Le banquier ne s’était point mêlé à cette sorte d’idylle. Les bras croisés, le regard vaguement fixé devant lui, à quoi pensait-il? Le site merveilleux dont le charme accélérait les battements du cœur de sa fille n’était pour rien dans sa rêverie... Songeait-il au passé ? Tandis que ces voix jeunes et enthousiastes s’élevaient près de lui, évoquait-il sa propre jeunesse (ah! qu’elle avait été courte!) et croyait-il entendre une autre voix, depuis longtemps éteinte, dont il avait parfois cherché les inflexions dans celle de sa fille? Se souvenait-il d’un autre paysage, plat et monotone dans sa richesse, d’un ruisseau paisible coulant lentement le long d’un rideau de peupliers, et revoyait-il, au bord de ce ruisseau, une femme au visage délicat, aux doux yeux tristes, une femme dont le regard avait des lueurs mystérieuses qu’il n’avait peut-être jamais été capable de comprendre, et qui cependant avaient conquis son cœur?... S’il songeait à tout ce passé, si loin de lui, si bien enseveli sous la poussière de la vie (et vraiment il y pensait parfois comme à un rêve lointain et presque effacé), ces réminiscences ne durèrent pas longtemps... Le regard atone jette une lueur soudaine, froide et comme métallique, la main maigre et blanche remue des papiers dans la poche de la légère jaquette, et en face de cette nature, de ce glacier, de ces forêts aux sombres profondeurs, de cette cascade mugissante, de ces eaux sinueuses sur lesquelles le nuage grandissant projette maintenant des ombres bizarres, le banquier trace rapidement sur son carnet des chiffres mystérieux qui, semblables à un talisman, feront peut-être affluer l’or dans ses coffres par une des combinaisons hardies et heureuses dont le grand homme a le secret...
V.
Table des matières
Le soleil brillait encore, quoique la grande masse nuageuse s’avançât à pas de géant, étendant ses contours déchiquetés et semblant s’abaisser sur la vallée. Tout à coup un pas vif fit crier le sentier pierreux, et le guide apparut au bord de l’eau.
«Il y a longtemps que la voiture est attelée, Monsieur,» dit-il, s’adressant au banquier. «Mais l’orage approche, et vous aurez tout juste le temps d’atteindre la ville. Hâtez-vous! »
M. Haags remit précipitamment son carnet dans sa poche et offrit le bras à sa fille. Maxime les suivait, et ils marchaient vite. Dans le sentier, des enfants erraient, tenant à la main des bouquets de délicates fleurs alpestres, qu’ils offraient aux passants en leur patois accompagné de gestes expressifs.
Lia sourit et voulut s’arrêter.
«Père, donne quelque chose à ces enfants. Regarde comme ils sont gentils, et quelles jolies dents blanches laisse voir leur sourire!
— Allons, Lia, hâtons-nous; nous n’avons pas le temps de nous attarder à faire l’aumône à ces petits vagabonds, dont il est honteux d’encourager la paresse.»
Il l’entraînait tout en parlant, et elle jeta un regard de regret sur les enfants, qui, ne se rebutant pas pour si peu, prenaient leur course après elle.
Comme elle arrivait à l’auberge, elle vit que Maxime, qui s’était arrêté, tenait un petit bouquet de fleurs sauvages.
«Avez-vous un herbier, Mademoiselle?» demanda-t-il en souriant,» et jugeriez-vous ces pétales dignes d’y figurer? »
Elle prit de sa main les fleurs déjà à demi flétries, et les regarda avec attention.
«Je vais les placer entre les feuilles de mon Guide... Comme elles sont jolies et délicates dans leur robe de gaze si pâle! Et celles-ci, quelles fines rayures s’y croisent comme un réseau de dentelle!»
Maxime regardait les fleurs, et il fit un signe d’assentiment. A ce moment M. Haags, qui venait de s’assurer que la selle de sa fille était bien attachée, jeta, lui aussi, les yeux sur le petit bouquet.
«C’est étrangement joli et tristement fragile,» dit-il en secouant la tête. «Je me demande à quoi servent tant de trésors champêtres prodigués loin du regard des humains... Ces fleurs que tient ma fille auront eu le privilège d’être admirées avant de mourir; mais il en est des milliers qui se fanent là-haut sur la montagne, et qui étalent en vain leur merveilleuse et frêle structure: elles naissent et meurent inconnues...
— De combien d’êtres humains peut-on dire la même chose!» dit Maxime avec un sourire pensif. «Combien d’intelligences exquises, de cœurs chaleureux, passent sur la terre sans qu’on les connaisse, sans qu’on les devine, sans qu’on les admire et sans qu’on les aime!»
Le beau regard de Lia brilla tout à coup, et cette lueur sembla jaillir d’une mystérieuse profondeur.
«Tout être a ici-bas sa destinée,» dit-elle; «une tâche lui est assignée, il a une raison d’exister, et il accomplit sa loi, il remplit son but, s’il est à sa place et concourt, selon sa nature, à l’œuvre de Dieu... La fleur ignorée fait partie de la grande œuvre de la création, où les trésors sont prodigués... Qui sait quelle tâche elle remplit, à quelle abeille elle donne son suc, quel insecte elle nourrit ou abrite? Qui sait quel coin de terre va embellir sa graine qui s’envole? Et, en mourant, ne féconde-t-elle pas la terre qui l’a produite?
— Vous parlez en poète et en philosophe, Mademoiselle,» répliqua Maxime, sans chercher à déguiser l’admiration que lui inspirait ce beau regard intelligent.» En effet, chaque être a sa tâche, bien que nous n’en découvrions pas toujours la raison d’être... Mais la fleur, être inanimé, ne souffre point d’être invisible, ignorée... Il en est autrement sans doute des créatures intelligentes qui se sentent emprisonnées dans les glaces, qui ne voient venir nulle autre âme à leurs sommets déserts, qui semblent destinées à vivre, à souffrir, à mourir seules peut-être, incomprises et ignorées.
— Incomprises! ignorées!» répéta Lia avec son sourire à la fois pensif et brillant. «Si les hommes ignorent leurs souffrances, leurs luttes, leurs aspirations, n’est-il pas un Être qui les enveloppe de sa lumière et de son amour?... Le soleil inonde là-haut chaque petite fleur alpestre... Dieu se donne tout entier à la plus humble des âmes qui le cherchent, et il nous suffit d’être où il veut, et de faire ce qu’il veut, pour le glorifier et accomplir notre tâche ici-bas...
— Tu es bien mystique, Lia,» dit M. Haags d’un ton un peu énigmatique, sans que Maxime pût deviner s’il approuvait ou non les paroles de sa fille. «Mais il est dans notre nature de désirer jouer un rôle sur la terre. Or ce rôle, que je veux bien accorder à ta plante inconnue, il est parfois dénié à l’homme.
— Jamais, père!» s’écria-t-elle vivement. «J’ai la foi consolante de pouvoir toujours remplir mon rôle, ma tâche, fussé-je clouée, immobile, sur un lit de douleurs, dussé-je mourir dans la fleur de ma jeunesse! Souffrir, c’est encore agir, car il peut y avoir dans la souffrance de l’amour, un sacrifice, et la mort même peut être un acte d’adoration envers le Créateur, et un holocauste béni pour ceux que nous aimons!»
Une légère pâleur couvrit les joues du banquier.
«Ne parle pas de ces choses funèbres, Lia, tu es folle!» dit-il d’un ton mécontent. «Voici les chevaux... Mais je crains que tu ne sois fatiguée... Si nous partions en voiture... en offrant à Monsieur,» ajouta-t-il, se tournant vers Maxime,» un abri pour le cas où la pluie viendrait à tomber...»
Le jeune homme n’eut pas le temps de répondre. Ils se tenaient tous trois à quelque distance de la petite auberge, lorsque tout d’un coup, avec une soudaineté saisissante, le soleil disparut. La vallée, tout à l’heure si riante, sembla envahie par une ombre froide et une indicible tristesse, et au même instant un roulement sourd, suivi d’une sorte de déchirement, se fit entendre dans le lointain.
Lia devint pâle et se cramponna d’un geste au bras de son père.
«As-tu peur, mon enfant?» demanda celui-ci avec inquiétude.
Elle essaya de sourire, mais un nouveau coup de tonnerre, plus rapproché cette fois, la fit tressaillir violemment.
«Je n’ai jamais eu peur de l’orage, et même en ce moment je n’éprouve aucune crainte raisonnée... Mais je me sens nerveuse, et ce roulement dans les gorges m’impressionne terriblement...
— Alors il ne faut pas partir!» s’écria Maxime.
«En effet, il est sage d’attendre,» dit le guide. «Cela ne durera pas, mais les coups se rapprochent, et nous aurons ensuite une pluie violente...»
L’air devenait horriblement lourd, et de temps en temps passait une bouffée de vent chaud qui agitait à peine les feuilles des arbres.
Le banquier regarda l’horizon et vit dans le lointain une lueur aveuglante et rapide.
«Dételez les chevaux,» dit-il, «et résignons-nous à attendre la fin de l’orage.»
Quelques gouttes de pluie, lourdes et larges, commençaient à tomber, et Lia, essayant de dominer le malaise nerveux qui l’envahissait, entra dans la salle de l’auberge. Elle était presque solitaire, car la plupart des touristes s’étaient rendus à la cascade; il n’y restait qu’une femme assez jeune, d’aspect vulgaire, avec un bébé et une servante. Les enfants de l’hôtesse, qui trottaient entre les tables, regardaient avec curiosité le petit étranger, dormant en ce moment du plus tranquille sommeil.
Lia s’assit d’abord dans un coin un peu sombre, et, ayant ôté son chapeau, elle appuya la tête contre la muraille blanchie à la chaux. Ses yeux étaient à demi fermés, et sa respiration pénible et inégale témoignait du malaise qu’elle éprouvait. Maxime, qui se tenait à l’écart, la regardait avec inquiétude, et son père, bien que ne la quittant pas des yeux, gardait le silence, comprenant que ses nerfs ébranlés avaient surtout besoin de repos. Mais un cri perçant la fit tressaillir. Un des enfants de l’hôtesse, une jolie petite fille dont les cheveux blonds et emmêlés formaient avec son teint bruni et ses yeux noirs le plus piquant contraste, venait de tomber rudement sur le sol et appelait en pleurant sa mère, qui vaquait à quelques soins domestiques à l’étage supérieur.
Ce petit accident arracha Lia à elle-même; elle oublia la souffrance nerveuse qu’elle ressentait pour courir à l’enfant, que Maxime avait déjà relevée, et dont les larmes se séchèreut, moitié de surprise, moitié de peur, en se trouvant assise sur les genoux de cette jeune et jolie dame, qui caressait doucement ses cheveux et lui demandait du ton le plus tendre si elle s’était fait bien mal. L’autre dame, qui tenait son bébé endormi, fit un signe à sa servante, et celle-ci apporta un flacon d’arnica. Lia versa la liqueur bienfaisante sur son petit mouchoir de batiste, qu’elle tint serré contre le front de l’enfant, un peu meurtri de la chute. Mais celle-ci, qui n’avait pas eu grand mal, s’ennuya bientôt de l’immobilité qu’on lui faisait garder; elle repoussa de sa petite main la compresse appliquée sur son front et, se glissant des genoux de la jeune fille, courut rejoindre ses frères.
«Décidément, ce n’est pas grave,» dit Lia, tordant son mouchoir mouillé.
Elle souriait franchement. L’espèce de commotion qu’elle avait ressentie avait disparu, car, entendant de nouveaux coups de tonnerre, elle s’avança jusqu’à la porte ouverte et tint son regard attaché sur la vallée, tout à l’heure riante et ensoleillée.
Que tout avait changé ! De sombres vapeurs flottaient autour des monts, dont les sommets étaient voilés par des nuages noirs et bas. Le glacier était enseveli sous un épais brouillard, déchiré de temps à autre par de rapides éclairs. Un vent brûlant soufflait maintenant autour de l’auberge, le tonnerre grondait sans cesse, tantôt semblant s’éloigner, tantôt éclatant avec fracas dans les gorges voisines.
Il était impossible de ne pas ressentir une impression mélangée d’admiration et de crainte. Ces mille voix de l’orage, dont la force était décuplée par les échos des alentours, avaient quelque chose de solennel et d’effrayant à la fois; c’était beau, c’était grandiose et c’était terrible.
Les deux femmes qui s’étaient réfugiées à l’autre bout de la chambre se signaient et fermaient les yeux. Maxime gardait le silence; le banquier lui-même, saisi d’une impression involontaire, ne songeait pas à s’arracher à ce spectacle. Mais un soupir de soulagement leur échappa à tous deux lorsqu’une pluie abondante, venant à tomber, mêla son clapotement au bruit du gave, et fit surgir de la terre desséchée cette sorte d’odeur humide qui a sur nos nerfs un mystérieux et salutaire pouvoir. Les roulement du tonnerre s’adoucirent et s’éloignèrent, le brouillard devint intense, ou plutôt la pluie noya le paysage.
«L’orage s’apaise,» dit le guide qui, lui aussi, s’était réfugié dans la salle commune. «Mais on ne peut encore songer à partir, il faut que cette pluie diminue de violence, elle aveuglerait les chevaux.
— Ainsi nous sommes confinés dans cette auberge pour un certain temps?» dit le banquier, cherchant dans sa poche quelque journal oublié.
Maxime, qui devina son désir, se hâta de lui offrir une feuille parisienne, que lui-même n’aurait pas songé à lire en ce moment, — oh non! il était trop heureux!
Cependant l’air s’était sensiblement rafraîchi, et l’hôtesse jeta un fagot dans la vaste cheminée. Ce fut un plaisir réel de voir cette flambée joyeuse et brillante. Lia s’amusa à l’attiser, puis elle fit le tour de la salle, causant avec l’hôtesse, l’interrogeant avec intérêt sur le genre de vie des montagnards, et partageant entre les enfants les petites pièces blanches que contenait son porte-monnaie. Maxime, craignant d’être indiscret, écoutait plus qu’il ne parlait; d’ailleurs il s’absorbait dans la contemplation de ce visage si pur et surtout de ce regard mobile, tantôt rieur, tantôt profond, qui s’imprégnait de gaieté et de tendresse en se reposant sur les marmots barbouillés de l’auberge, et d’enthousiasme en errant sur la vallée, plus verte que jamais avec ses bouquets de bois émergeant du brouillard.
M. Haags tira tout à coup sa montre, puis regarda le temps. La pluie tombait avec la même violence.
«Nous ne serons pas de retour à Luchon à l’heure habituelle du dîner,» dit-il, secouant la tête. «Pourrion-snous dîner ici?»
Maxime se précipita pour l’aider. (Page 49.)

L’hôtesse ouvrit de grands yeux. Les provisions dont elle disposait étaient aussi peu variées que mal choisies, et Lia, qui la suivit pour inspecter son garde-manger, revint en riant vers son père et Maxime, qui s’étaient rapprochés du feu.
«Il y a un peu de saucisson,» dit-elle, «du fromage, du beurre et des pommes de terre... C’est de quoi composer un menu fort passable, et je vais voir quel parti en tirera notre hôtesse... Mais toi, père, que pourrais-tu faire pour passer le temps?
— J’ai des cartes,» dit l’aubergiste, «et un jeu de dominos.»
M. Haags sourit en interrogeant Maxime du regard. Celui-ci eût préféré mille fois errer dans les profondeurs de la salle, là où allait s’élaborer leur repas, à la suite de la charmante fille du banquier; mais il fit contre fortune bon cœur, et accepta avec une grâce parfaite une partie de dominos.
Lia s’éloigna aussitôt. Il ne fut pas difficile à son père de gagner la partie, car son jeune partner était singulièrement distrait par le rire frais qu’il surprenait de temps à autre, sans qu’il pût distinguer à quoi s’occupait la jeune fille dans les recoins assombris de la chambre. Son pas léger, qui se rapprochait, lui fit tourner la tête. Accompagnée de l’hôtesse, elle venait servir le repas improvisé. Sa longue jupe incommode donnait à ses mouvements une sorte de gaucherie charmante.
Maxime se précipita pour l’aider; puis, ayant disposé sur la table la vaisselle de faïence commune, on s’assit gaiement pour partager le saucisson, le fromage dur, le beurre et le lait frais.
Maxime ne fit jamais de repas plus agréable. L’intimité s’accentuait; il parlait de sa mère, de ses riches campagnes beauceronnes, des loisirs qu’il savait rendre si doux. Lia n’avait à évoquer, elle, que des souvenirs de pension. Mais Maxime ne s’avisa pas de les trouver puérils; il s’intéressa franchement à la souris blanche gardée en cachette pendant trois longs jours au fond d’un pupitre, aux charades jouées avec un fol entrain et décrites avec complaisance. Peu s’en fallut qu’il ne sentît son œil humide en entendant parler de la jeune compagne enlevée par un mal subit, un soir de printemps, et ensevelie parmi les fleurs dans le petit cimetière du couvent...
Ce fut M. Haags qui s’aperçut que la pluie avait presque cessé et qui donna le signal du départ. Maxime revint avec ses nouveaux amis dans le landau de louage que suivaient les trois petits chevaux privés de leurs cavaliers. Le ciel encore gris se déchirait çà et là pour laisser voir un lambeau d’azur, et les vapeurs, qui voilaient les sommets des monts et entouraient leurs flancs comme d’une ceinture, devenaient légèrement transparentes. Le gave bondissait follement, plus écumeux que jamais, et la verdure des prairies et des bois avait un éclat merveilleux.
La route sembla à Maxime rapide comme l’éclair. Le soir tombait quand il fallut se séparer dans le vestibule de l’hôtel. Maxime déclina son nom après avoir chaleureusement remercié le banquier de l’hospitalité du landau. M. Haags lui tendit amicalement la main, et Lia, en lui rendant son salut, lui sourit comme à une vieille connaissance.
Il ne la revit pas ce soir-là, mais il s’en dédommagea en faisant à son ami un récit enthousiaste de sa promenade.
«Mais il me semble que cette promenade s’est accomplie d’une façon des plus tristes,» dit malicieusement M. Dervin, allumant son cigare. «Pas d’ascension, un orage non pas essuyé dans la montagne, ce qui eût été poétique, mais subi dans une affreuse auberge, un repas d’anachorète et une partie de dominos!... On ferait un vaudeville avec ces éléments-là, mon cher!
— Moi j’en fais un poème,» répliqua le jeune homme, moitié riant, moitié fâché.
VI.
Table des matières
Lia dormit plus tard que de coutume le lendemain de ce jour. Nul rayon de soleil ne filtrait à travers les persiennes closes et les rideaux abaissés, et neuf heures sonnaient lorsqu’elle ouvrit les yeux. Un reste de fatigue l’empêcha tout d’abord de soulever la tête de dessus l’oreiller, et elle demeura un instant à demi engourdie, revoyant comme la suite d’un songe les sites de la veille et les terribles splendeurs des éclairs illuminant les gorges. Tout à coup elle se souvint que son père avait prié la jeune fille qu’ils avaient vue la veille d’être à l’hôtel à huit heures, et, demi-honteuse de son sommeil prolongé, demi-fâchée d’avoir montré si peu d’exactitude à une étrangère, elle sauta vivement à bas de son lit. Ayant fait une toilette sommaire, elle ouvrit la porte du salon, et aperçut en effet la jeune fille, assise près de la fenêtre, feuilletant le Guide d’une main distraite, et attendant sans doute avec beaucoup d’angoisse les débuts de ses nouvelles fonctions.
«Que je suis désolée de vous avoir fait attendre! Vous devez me croire bien paresseuse, et je sens le besoin de m’excuser... Nous avons fait hier une excursion qui, bien que courte, a été troublée par un affreux orage; j’ai été énervée et fatiguée, mais c’est fini aujourd’hui...»
Certes, c’était encourageant de voir ce doux et brillant sourire, de serrer cette main tendue si cordialement, et de légères couleurs revinrent aux joues de la pauvre fille, qu’avait pâlies l’émotion de l’attente.
«Vous lisez mon Guide?» reprit Lia. «Ce n’est pas bien amusant... Voyons, que vais-je vous donner pendant que je termine ma toilette?... Savez-vous l’anglais? J’ai un ou deux ouvrages non encore coupés...
— Je le lis un peu... Mais ne puis-je vous être utile à quelque chose? Voulez-vous que je vous aide, ou que je travaille à ce crochet commencé, auquel je n’ai pas osé toucher ce matin?
— Faites ce qu’il vous plaira, je vous rejoindrai dans un quart d’heure... Mais j’y pense, avez-vous déjeuné ?
— Oh! oui.
— Désormais ce serait bien aimable à vous de partager mon chocolat; je déteste manger seule... Et, comme je suis accoutumée à me lever plus tôt qu’aujourd’hui, vous ne jeûnerez pas trop longtemps,» ajouta Lia avec un sourire.
Sa jeune compagne pensa qu’elle n’avait jamais rien vu de plus charmant et de plus étrange que cette beauté. Lia, en effet, était ravissante dans son long peignoir de laine blanche, sur lequel pendaient ses riches tresses noires.
Elle ne se fit pas attendre cette fois, et revint tout habillée pour sortir.
«Vous allez me guider,» dit-elle gaiement. «Vous devez très bien connaître Luchon?
— Très peu, au contraire; je n’y suis arrivée que la semaine dernière.
— Vous n’habitez pas ce pays? Votre accent n’a rien de méridional.
— Nous demeurons à Paris.
— A Paris! Ah! tant mieux!» s’écria Lia avec la naïveté d’une enfant. «Je sens déjà qu’il m’eût été pénible de vous dire adieu dans quinze jours... Nous nous reverrons cet hiver...»
Un sourire mélancolique effleura le visage de la jeune fille. Elle savait quelle distance existait entre sa vie laborieuse et obscure et la vie brillante qui attendait la fille du banquier.
«Voulez-vous me conduire d’abord à l’église?... Oui, à l’église,» répéta Lia, voyant une surprise involontaire se peindre sur le visage de sa compagne. «Vous êtes-vous donc trompée à mon nom?... Je m’appelle Lia-Marie... Ma mère, qui était catholique, eût préféré ce dernier nom; mon père m’appelle Lia en souvenir de sa mère, à lui...»
Après une courte station dans la petite église paroissiale, elles prirent, un peu au hasard, la pittoresque allée des Veuves. Elle était absolument solitaire, et, si près d’une ville remplie de baigneurs, son silence et sa fraîcheur semblaient doublement agréables. Lia ne se lassait pas de suivre du regard le, cours du ruisseau qui, limpide et brillant sous l’abri des arbres, bondissait sur les cailloux, et formait de petites cascades partout où le niveau de son lit s’abaissait brusquement.
Elle était trop jeune et trop heureuse pour jouir silencieusement de ces impressions nouvelles. Valérie les partageait, bien qu’avec plus de réserve. Elle sentit pourtant se dissiper la timidité ou la crainte qu’elle avait d’abord ressentie, et quand, rejoignant l’allée de la Pique, puis remontant vers le quinconce, elles s’arrêtèrent en flânant devant les boutiques, elles étaient déjà arrivées à un certain degré d’intimité, et Lia entamait le chapitre inépuisable de ses souvenirs de couvent.
Elle s’interrompit soudain. Elles étaient arrêtées en ce moment devant un étalage de jupons et de fichus de cette laine chaude et légère dont l’industrie du pays tire un parti si heureux, et Lia, qui avait acheté la veille un monceau d’objets inutiles pour le seul plaisir de tirer son petit porte-monnaie bien garni, songea que sa compagne serait bien aise de posséder un châle, un fichu ou un capulet de montagnarde.
«Il faut que vous me permettiez de vous offrir un capulet, » s’écria-t-elle, «et aussi un de ces tricots pour Mme votre mère... Puisqu’elle a des rhumatismes, rien ne saurait être plus chaud, plus hygiénique que ces lainages... »
Valérie protesta en vain. Lia choisit un grand châle, un joli jupon, y joignit un capulet blanc garni de velours noir, et, ayant soldé son achat, donna au marchand le nom et l’adresse de Mme Leslay.
«Comment vous remercier?» dit Valérie, les larmes aux yeux.
«Chut! Je hais les remerciements... Vous me présenterez bientôt à votre mère, n’est-ce pas? Je serai charmée de la connaître...»
Quand elles rentrèrent, le déjeuner sonnait. Lia embrassa son père avec effusion, lui déclara qu’elle raffolait déjà de sa compagne, et le supplia de l’emmener le lendemain au lac d’Oo.
Maxime de Cormeilles, qui depuis longtemps avait pris sa place, s’empressa de renouer la connaissance éphémère de la veille en s’informant des nouvelles de M. Haags et de sa fille. Il leur présenta son ami Antoine Dervin, qu’il accompagnait dans un petit voyage d’artiste (M. Dervin était peintre, et son nom était d’ailleurs connu au banquier). La conversation devint fort animée dans ce petit coin de la table. Valérie seule gardait le silence, excepté quand Lia, toujours préoccupée du plaisir des autres, lui adressait directement la parole. Après le déjeuner, Maxime suggéra l’idée de prendre le café dans la cour de l’hôtel, et il demanda à M. Haags s’il mènerait sa fille au casino, où l’on devait danser le soir même.
«Le désires-tu, Lia?» demanda M. Haags en souriant.
«Oh! oui, père!» répliqua-t-elle, les yeux brillants de plaisir.
«Puis-je solliciter l’honneur d’un quadrille?» demanda Maxime avec empressement.
Elle inclina gaiement la tête, et Antoine, qui depuis quelques instants étudiait avec intérêt la figure calme et pensive de Valérie, rapprocha sa chaise de celle de la jeune fille.
«Et vous, Mademoiselle,» dit-il en souriant, «viendrez-vous au casino, et me ferez-vous l’honneur d’accepter pour partner un homme qui n’est plus jeune et qui n’a jamais été un habile danseur, je dois l’avouer?
— Mlle Haags n’a pas besoin de moi ce soir,» répondit-elle doucement, «et d’ailleurs je ne danse jamais. »
M. Haags se retourna vers sa fille:
«Lia,» dit-il à voix basse, «je pense que Mlle Leslay est libre de s’en retourner, n’est-ce pas?
— Oh! sans doute! Je comprends si bien que sa mère ait hâte de la revoir!» dit Lia avec son doux sourire.
Elle se leva, salua légèrement les deux hommes et remonta avec Valérie. M. Haags la suivit bientôt. Maxime et Antoine, restés seuls, demeurèrent un instant silencieux.
«N’est-elle pas ravissante?» s’écria enfin Maxime avec l’accent de l’enthousiasme.
«Très belle,» répliqua tranquillement son ami.
«Et si bonne!... Avez-vous remarqué qu’elle n’a pas un instant oublié cette jeune fille qui, m’a dit son père, remplit provisoirement auprès d’elle les fonctions de demoiselle de compagnie? Elle s’est efforcée de lui faire prendre part à la conversation, et n’a pas manqué une occasion de se montrer aimable et attentive!
— C’est vrai, elle semble tout à fait engouée de sa compagne.
— Engouée!» répéta Maxime scandalisé. «Voulez-vous dire que tant de bonté naît d’un caprice?
— C’est possible,» dit en souriant le peintre, «et peut-être est-il heureux pour Mlle Leslay que ses fonctions soient de courte durée.
— Je vous croyais assez jeune et assez généreux pour n’être pas sceptique, Dervin...
— Je ne suis pas sceptique, et j’admets volontiers que votre belle juive soit bonne.
— Elle n’est pas juive!» dit vivement Maxime.
«Comment le savez-vous?
— Je l’ai vue prier à la combe de Bounéou, et ce matin elle est entrée à l’église, où elle s’est comportée en tout comme une chrétienne... D’ailleurs elle a été élevée dans un couvent, et a parlé hier de sa première communion.
— Oh! oh!» fit le peintre, allumant un second cigare, «vous êtes, je le vois, tout à fait au courant de ses actes, de ses croyances, et même de ses promenades dans Luchon! »
Maxime rougit comme un enfant pris en faute; mais il fut dispensé de répondre: Lia traversait au bras de son père la cour de l’hôtel, et Valérie marchait à côté d’elle, se disposant à reprendre le chemin du couvent.
Il y avait entre ces deux jeunes filles un contraste tellement complet, tellement saisissant, qu’on ne pouvait s’empêcher de le remarquer en les voyant ainsi réunies. L’une, grande, belle et joyeuse, s’appuyait au bras d’un père; sa toilette était élégante, sa démarché, son regard, son sourire, tout en elle témoignait de sa confiance dans la vie... N’y entrait-elle pas sous les plus brillants auspices, comblée des dons les plus prisés: la beauté, le charme, l’esprit et la fortune?... L’autre travaillait pour vivre; — elle avait répondu à une question d’Antoine qu’elle donnait des leçons de piano. — Petite, mignonne, ses traits délicats, privés prématurément de fraîcheur par des fatigues excessives, n’attiraient pas plus l’attention que sa simple toilette noire n’appelait le regard. Elle n’était pas la première venue; on pouvait lire beaucoup de choses dans ses yeux gris, souvent baissés: — l’abnégation, une silencieuse énergie, une résignation à toute épreuve. Mais elle semblait redouter le contact des autres, comme si elle avait déjà maintes fois senti de la dureté ou de l’indifférence chez ceux qui l’entouraient... Elle était pauvre, et elle avait souffert.
Maxime secoua la tète.
«Voilà,» dit-il, «deux existences bien différentes. Sans être prophète, on peut prédire l’avenir qui est réservé à ces jeunes filles... N’est-il pas triste de voir ce contraste, et n’est-ce pas une chose anormale que cette figure grave de la maîtresse de piano?... Quel âge lui donnez-vous?
— Vingt-cinq ou vingt-six ans... On voit que la vie lui a été dure... Je sais ce que c’est de lutter pour son pain!
— Cher Antoine, vous m’avez dit bien des fois, en effet, que vos débuts ont été rudes... Mais n’est-ce pas oublié, ou plutôt ce souvenir ne devient-il pas presque doux, et certainement glorieux, quand on est arrivé ?
— Arrivé !...» répéta le peintre avec une sorte d’amertume. «Suis-je arrivé ?
— Qui en douterait?» s’écria chaleureusement Maxime. «Vos tableaux ne sont-ils pas prisés des délicats? N’attirent-ils pas la foule aux expositions? Ne vous les paye-t-on pas bien cher?
— Ah! voilà la mesure des succès d’aujourd’hui!» dit Dervin avec la même singulière amertume. «Rendent-ils un son de bon aloi?Se traduisent-ils par de bon et bel or?... Oui?... Alors tout est dit... Je suis arrivé là... Mais est-ce là que je voulais aller. Maxime?... Eh bien non, dix fois non!»
Maxime regarda son ami avec un étonnement qui n’était pas joué.
«J’ai l’amour passionné de l’art,» reprit le peintre, regardant vaguement devant lui, «j’ai peut-être du talent, je n’ai pas de génie... Ah! plût au ciel qu’on eût fait de moi un ouvrier ou un soldat, plutôt qu’un artiste impuissant à traduire le rêve idéal qui est en lui!... J’ai cherché cet idéal jusqu’à voir mes cheveux blanchir d’angoisse... Je me suis raidi contre les jugements des autres, je me suis cramponné à cette foi en moi-même qui m’a épuisé... Savez-vous ce qui m’a ouvert les yeux?... La faim! J’ai été pauvre au point de douter enfin de moi, et l’artiste qui doute est perdu... J’ai sollicité alors un avis sincère, dût la vérité me briser... J’ai suivi cet avis, j’ai pris ce que de nos jours on appelle une spécialité. Je peins des natures mortes, mon pinceau s’y est rompu, il est habile, il est correct; je réussis parce que je ne peins plus que des choses... moi qui poursuivais la pensée! Comprenez-vous, Maxime, et direz-vous encore que je suis arrivé !...»
Il essuya brusquement son front couvert de sueur, et, comme Maxime le regardait avec une compassion mêlée de respect, il fit un effort pour sourire.
«Voilà une confidence que je m’étais promis de renfermer au fond de mon âme... Elle vous prouvera qu’il n’y a guère de gens heureux... Et savez-vous ce qui m’a remis en mémoire ces vieilles douleurs? C’est la vue de cette maîtresse de piano... Elle aussi s’est peut-être crue artiste, et elle souffre peut-être de faire le métier de son art... Après tout, qui sait? Le bonheur, nous sommes d’accord vous et moi pour le croire, ne gît pas dans les dons extérieurs dont est comblée votre juive... On ne peut préjuger de l’avenir, et le lot le plus doux ne sera peut-être pas la part de la plus enviée de ces deux jeunes filles...»
Sur ces paroles philosophiques, que Maxime écouta avec un sourire d’incrédulité et une expression un peu mystérieuse, les deux jeunes gens quittèrent l’hôtel pour flâner quelques instants dans les allées d’Étigny.
VII.
Table des matières
Le soir, Lia fit au bras de son père son entrée au casino.
C’était pour elle un spectacle absolument nouveau, et tout d’abord elle se sentit prise d’une sorte de vertige en se, trouvant dans ces salons brillamment éclairés et remplis d’une foule nombreuse.
Sa toilette était une merveille d’élégance. Toutefois une mère l’eût choisie plus simple, et surtout eût supprimé la plupart des bijoux dont Lia avait orné avec trop de profusion son cou à demi découvert et les manchettes de ses longs gants.
Elle ne pouvait passer inaperçue nulle part, et dans cette réunion d’oisifs à l’affût de visages nouveaux et de nouveaux sujets de conversation, elle attira bientôt tous les regards. Les hommes s’exclamèrent sur sa merveilleuse beauté, les femmes analysèrent tout d’abord d’un coup d’œil savant la toilette blanche relevée de fleurs de grenade, et les innombrables bracelets qui représentaient pour Lia autant de gâteries de son père. Les hommes admiraient sans restriction; les femmes, s’étant informées du nom de la nouvelle venue, critiquèrent ce luxe de bijoux, qu’elles déclaraient contraire à tous les usages, et où elles voyaient l’indice d’une vanité vulgaire.
Lia ne s’apercevait qu’à peine de l’admiration des uns, et ne se doutait pas des critiques des autres. Le sourire aux lèvres, s’amusant de tout ce qu’elle voyait, elle cherchait des yeux Maxime de Cormeilles, craignant de manquer le quadrille convenu.
Mais l’orchestre ne se faisait pas encore entendre, et son père fut bientôt abordé par quelques hommes qu’elle n’avait jamais vus, qui lui furent présentés brièvement, et qui s’engagèrent bientôt avec M. Haags dans une conversation technique qui causa à la jeune fille un profond ennui. Elle ne comprenait rien, naturellement, à ces mots barbares de report, fin courant, couverture, consolidés, etc., etc., et elle ne dissimula pas si bien un bâillement timide derrière son éventail, que l’un des interlocuteurs de son père ne s’en aperçût.
«Nous devons profondément ennuyer Mlle Haags,» dit-il en souriant. «Voulez-vous, mon cher, me permettre de la conduire à ma femme et à ma fille, qui sont assises là-bas?»
Lia regarda son père avec un peu d’inquiétude.
«J’ai promis un quadrille à M. de Cormeilles, papa,» dit-elle naïvement.
«Il saura sans peine te découvrir,» répondit M. Haags, riant et se dirigeant vers l’extrémité du salon.
Là se tenait un groupe de femmes d’une élégance extrême, que Lia n’aborda pas sans timidité. On lui fit un accueil empressé, et on la fit asseoir près d’une jeune fille au minois chiffonné, dont les joues étaient couvertes de poudre, les paupières légèrement noircies, et les cheveux coupés en franges et tombant sur des sourcils dont le pinceau avait prolongé l’arcade régulière.
Elle embrassa d’un regard la figure et la toilette de Lia.
«Vous venez d’arriver à Luchon, naturellement? Est-ce la première fois que vous venez au casino?
— Oui, et tout est nouveau et amusant pour moi.
— Oh! ce n’est agréable que parce qu’on y rencontre une partie de Paris... Luchon est tout à fait à la mode dans le moment... Êtes-vous allée dans les salles de jeu?
— Non.
— C’est cela qui est amusant! Antonia, des Bouffes, y était hier; elle a eu une main tout à fait inouïe... Elle a passé dix fois au baccarat, et les billets de banque circulaient sur le tapis vert avec un entrain délicieux!
— Antonia?» répéta Lia, ouvrant des yeux étonnés.
«Oui, cette petite actrice qui a les plus belles topazes de Paris... Naturellement, vous n’allez pas aux Bouffes, ni moi non plus; j’enrage de rester à la maison, par parenthèse, quand maman y va rire de tout son cœur. Mais je me dédommagerai quand je serai mariée... J’aime les petits théâtres, moi; papa m’a menée une fois aux Folies-Dramatiques, en baignoire... Ne trouvez-vous pas que l’opérette est un genre très français?»
Lia se sentait aussi confuse qu’embarrassée. Elle fut obligée d’avouer qu’elle ne savait pas qu’il existât à Paris des théâtres appelés les Bouffes et les Folies-Dramatiques, et qu’elle n’avait jamais entendu d’opérettes.
Sa nouvelle connaissance la regarda avec une surprise mêlée de pitié.
«N’avez-vous donc pas été élevée à Paris?
— Je sors du couvent, et le désir de ma mère, que j’ai perdue toute jeune, a été qu’on m’élevât en province.
— Ah! je vous plains! Je n’aurais jamais pu supporter la vie de pension, surtout dans un couvent.
— Nous y étions très heureuses,» dit vivement Lia.
«Cela dépend des goûts... Mais maintenant vous allez bien jouir de Paris... On dit que l’hôtel de M. votre père est splendide... Naturellement, il recevra cet hiver?
— Oh! oui.
— Ce doit être bien amusant d’être maîtresse de maison à votre âge... Il faut beaucoup nous amuser, n’est-ce pas?... Je suis sûre que vos réceptions deviendront célèbres; votre père a été si heureux lors du krach!
— Du... du quoi?» demanda Lia, qui croyait avoir mal entendu.
La jeune fille éclata de rire.
«Comment, vous êtes si ignorante des actualités et du langage moderne? Mais le krach, autrement dit la débâcle financière qui a fait crouler tant de fortunes, a été l’origine de celle de M. Haags, ou du moins l’a immensément augmentée!... Savez-vous que vous êtes délicieuse avec cette jolie ignorance de provinciale? Cependant vous savez fort bien vous habiller... De qui est cette robe?... De Worth ou de Laferrière?
— Mon père m’a conduite chez Worth.
— C’est extrêmement réussi... Et quelles perles ravissantes vous avez! On m’en a promis aussi... seulement je ne porterai pas de diamants... Tout à l’heure ce bracelet vous faisait prendre pour une jeune femme... On ne porte de diamants qu’après son mariage, du moins en France.
— Je ne le savais pas,» dit naïvement Lia. «Dois-je ôter ce bracelet?
— Oh! ce n’est pas la peine... Mais voici qu’on danse... Est-ce que vous connaissez des jeunes gens ici? Vous savez, les personnes comme il faut ne dansent qu’avec les hommes qui leur ont été présentés...»
A ce moment, Maxime s’inclinait devant Lia et réclamait le quadrille qu’elle lui avait promis.
Elle prit son bras, toute souriante, et ils traversèrent lentement le salon pour rejoindre leurs vis-à-vis.
«Avez-vous donc déjà des amies à Luchon?» demanda le jeune homme, en jetant un regard sur le groupe de femmes que Lia venait de quitter.
«Oh! ce n’est pas une amie!» répliqua-t-elle vivement.
«Mon père connaît sa famille, je pense, mais je me trouverais très embarrassée de définir le sentiment qu’elle m’inspire...
— Si vous essayiez?» dit Maxime en souriant.
«Eh bien, je suppose que je suis, comme elle me l’a laissé entendre, très provinciale, très naïve, et qu’elle est, elle, au courant de la mode, des usages, le type, en un mot, des jeunes filles élégantes de Paris.
— Cela dépend de quel Paris,» répondit-il, souriant de nouveau. «Vous vous apercevrez très vite qu’il existe dans Paris une multitude de mondes différents, qui se coudoient, se mêlent quelquefois, mais sans se confondre et sans perdre la note qui les distingue...
— Avez-vous déjà rencontré cette jeune fille?
— Ici, oui; à Paris, non. Je ne pense pas que M. votre père vous la donne pour amie; ce sera sans doute pour vous une simple connaissance... J’espère que vous aurez l’occasion de voir et d’apprécier d’autres Parisiennes, qui ne se parent, elles, que de leur jeunesse, et qui dédaignent les artifices de la poudre et du pinceau.
— Quoi! voulez-vous dire que Mlle Queslin est peinte?» s’écria Lia, au comble de la surprise.
«Ne l’avez-vous pas constaté ?» dit-il, très amusé. «Je me demande seulement comment une mère peut permettre à sa fille cette excentricité de mauvais aloi... Ainsi vous ne connaissez personne à Luchon? Mais vous avez à Paris des amis ou de la famille?
— Pas de famille... Ma mère était Flamande, mon père n’a plus de proches parents... Je ne connais pas encore les relations de mon père, mais je retrouverai cet hiver mes amies du couvent.
— La propriétaire de la souris blanche?
— Justement,» répondit-elle en riant. «C’est la fille du général Laumont, et je sais que son père est pour quelque temps à Paris... Puis il y a Amélie de Saint-Maur, la nièce de notre chère supérieure... Elle demeure bien loin de nous, rue Saint-Dominique... Mais mon père m’a promis un coupé pour moi toute seule, et je me réjouis en pensant aux bonnes journées que je passerai avec mes amies... Enfin je verrai souvent aussi Mlle Leslay, cette jeune fille si intéressante que vous avez vue avec nous ce matin... J’ai l’intention de lui procurer beaucoup d’élèves... Puis, quand mon père donnera des soirées de musique, elle jouera... Elle me plaît tant! Savez-vous ce que je compte faire? J’irai souvent la chercher en voiture, pour la conduire dans les pensionnats éloignés où elle donne ses leçons... Et, parmi les employés de mon père, il se trouvera bien quelque bon mari pour elle... Mais il faudra qu’il soit très bien, car elle est d’une bonne famille; son père était militaire, et ces dames doivent souffrir doublement d’avoir perdu leur plus chère affection et en même temps leur situation de fortune...»
Maxime écoutait avec ravissement toutes ces paroles, dites au milieu des interruptions du quadrille. Il y avait dans tout cela un peu d’enfantillage peut-être, et, en ce qui regardait la jeune maîtresse de piano, une ignorance absolue de la vie mondaine et des lois qui la régissent. Mais ces naïves confidences témoignaient de tant de bonté native, de sincérité, de chaleur de cœur, le bonheur de cette charmante fille paraissait si désireux de s’épancher sur les autres et de rayonner sur les déshérités, que Maxime se sentit plus que jamais sous le charme.
Quand, après une promenade aussi prolongée que le permettaient les convenances, il la reconduisit enfin à sa place, les dames auxquelles son père l’avait un instant confiée n’étaient plus là ; mais M. Haags s’avança vers sa fille, et, ayant salué en souriant Maxime, il offrit à Lia d’aller jeter un coup d’œil sur les tables à jeu.
Elles étaient encombrées, et la voix du croupier résonnait, sonore, sans que Lia comprît ce que signifiaient ces paroles mystérieuses.
Les hommes étaient en majorité autour du tapis vert. Cependant quelques femmes s’y trouvaient assises, et d’autres, en grand nombre, entouraient les tables, regardant et même pariant.
Tout d’abord Lia s’amusa de voir le petit râteau ramasser adroitement les piles de louis. Mais bientôt, un peu émue et effrayée des sommes considérables qu’on gagnait devant elle, elle promena son regard sur les joueurs.
Qui n’a vu ce spectacle inoubliable, ce mélange hétéroclite de classes si diverses, un instant confondues par la terrible passion? Il y avait là des hommes du monde, irréprochablement vêtus, et d’autres hommes, déclassés ou de basse origine, dont la mise était tout juste assez convenable pour leur permettre l’entrée de ces salons banals... Il y en avait de très jeunes, — presque des échappés de collège, que suivait sans doute la pensée inquiète et affectueuse d’une mère qu’ils quittaient pour la première fois, — il y avait des hommes mûrs, qui devaient avoir quelque part une famille à élever, des enfants à rendre dignes du nom d’homme; — il y avait aussi des vieillards à cheveux blancs, presque au seuil de la tombe... Et ces âges divers, ces fortunes dissemblables, ces situations dont le contraste était frappant, se trouvaient, pour ainsi dire, nivelés par la même passion fatale... La même inquiétude fiévreuse qui animait les traits vulgaires du chevalier d’industrie flétrissait la figure imberbe du jeune homme et le front ridé du vieillard; — la même avidité dégradante poussait vers le misérable argent gagné les mains blanches de l’homme du monde, les mains sales ou calleuses de l’aventurier de bas étage, les doigts débiles de celui qui aurait dû respecter ses cheveux blancs...
Maxime, qui avait suivi Lia et son père, vit un effroi mêlé de tristesse se peindre sur le visage de la jeune fille.
«C’est affreux,» murmura-t-elle, «je ne puis détacher mes yeux de ce spectacle, et cependant il m’épouvante... Partons, père...»
M. Haags sourit.
«Ainsi tu n’éprouves pas la moindre tentation de jeter ton enjeu sur cette table?» dit-il en plaisantant.
Lia eut un léger frisson.
«Oh! père, il y avait là des femmes aussi! Que c’est triste!
— Ce sont des émotions malsaines évidemment, mais puissantes,» dit M. Haags, secouant la tête.
«Elles ne m’ont jamais séduit!» s’écria énergiquement Maxime.
«Elles ont leur attrait cependant,» reprit le banquier, «l’attrait de calculs fatidiques, et aussi celui de l’imprévu... Je n’ai jamais risqué mille francs à une table de lansquenet; que faisons-nous cependant, nous autres, hommes d’affaires, sinon livrer notre vie tout entière aux enivrantes et terribles émotions de la Bourse, ce gigantesque tapis vert?
— Cela me ferait peur,» dit Lia, secouant la tête. «Ah! père, la Bourse me fait toujours peur! Est-ce donc que tout ce que tu possèdes dépend du hasard du jeu?»
M. Haags et Maxime ne purent s’empêcher de rire.
«Je ne suis pas si fou que de livrer à de telles chances l’avenir de mon unique enfant,» dit le père avec une lélère inflexion de tendresse.
«M. Haags est habile autant qu’heureux, et doit autant au travail qu’à la fortune,» ajouta Maxime.
On dansait encore dans les salons du casino. Mais Lia avait subi une impression assez pénible pour ne pouvoir plus jouir de ce spectacle animé et bruyant. Elle voulut retourner à l’hôtel, et le temps était si doux, la nuit si admirablement sereine, qu’elle refusa la voiture pour ce court trajet. Son père l’enveloppa avec sollicitude du vêtement de cachemire qu’elle avait emporté, et Maxime, à qui l’accueil aimable de M. Haags semblait un encouragement, les suivit encore dans l’allée solitaire dont le bruit du casino troublait seul la solennelle tranquillité.
Les étoiles scintillaient avec cet éclat qui semble particulier aux pays de montagnes; les masses sombres qui bornaient l’horizon rendaient encore plus clair et plus brillant, par le contraste, ce ciel semé d’innombrables points lumineux. Les grandes ombres des arbres s’étendaient sur le sol; à travers leur feuillage immobile on voyait çà et là le rayonnement du ciel, et, lorsque l’orchestre se taisait un instant, on entendait le bruit d’un ruisseau torrentueux, poursuivant son incessant murmure.
Lia respira avidement l’air frais, qui lui semblait doublement pur au sortir de l’atmosphère étouffante du casino.
«Eh bien! t’es-tu amusée?» lui demanda son père d’un ton affectueux.
«Oui, beaucoup... Mais comme cette nuit est belle! Là-bas j’étais étourdie; ici je me recueille et me retrouve...»
M. Haags se mit à rire.
«On est encore poète à ton âge,» dit-il. «Mais vous, Monsieur, ne pensez-vous pas qu’une jeune fille apprend vite à préférer le bruit du piano au chant du rossignol, et l’éclat des bougies à la lueur des étoiles?
— Je crois les goûts de Mlle votre fille assez élevés pour l’empêcher de tomber sous ce niveau banal,» répondit vivement Maxime.
M. Haags rit de nouveau, mais aucun d’eux ne parla plus jusqu’à la porte de l’hôtel. Ce qui occupait les pensées du banquier est assez problématique; mais on peut supposer que des impressions de même nature rapprochaient tacitement les jeunes esprits qui rêvaient près de lui.
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