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Lucien Biart

Les ailes brûlées


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066323325

Table des matières

SIMON

LA TACHE D’HUILE

SÉBASTIEN LOYNEL

TANTE ANNETTE

PREMIER AMOUR

POURQUOI JE SUIS RESTÉ GARÇON

I

Quatre heures! le jour baisse, on est en décembre1868. Le lieutenant-colonel Georges de Lansac, assis depuis son déjeuner devant sa table de travail, se lève et recule d’un pas. La tête inclinée, il contemple avec satisfaction la carte topographique sur laquelle il vient de tracer une dernière ligne.

–Décidément, murmure-t-il, cette bataille d’Austerlitz avec ses marches, ses contre-marches, son coup de tonnerre final, est une merveille de stratégie, et ceux qui discutent le génie de Napoléon sont des sots.

Cet hommage rendu au capitaine dont, en sa qualité de soldat, il est l’admirateur passionné, le colonel gagne sa chambre pour s’habiller. L’entresol qu’il habite révèle par son arrangement les mœurs studieuses de son locataire. Partout des cartes, des plans, des armes. Peu d’objets futiles en dehors de boîtes de laque et de coffrets d’ivoire, peut-être rapportés de Chine.

Orphelin, célibataire, riche, le lieutenant-colonel de Lansac a trente-sept ans. Ancien élève de l’Ecole polytechnique, il a donné maintes preuves de ses capacités militaires sur le champ de bataille où il a conquis son dernier grade. Par ses relations de famille, Georges de Lansac a ses entrées partout. Cependant il fréquente peu les salons, et n’assiste aux fêtes officielles que lorsqu’il doit y accompagner le général André, qu’il seconde dans ses travaux de fortifications.

Avec ses yeux bleus, son nez droit, sa moustache blonde, son front uni, sa taille élégante, M. de Lansac paraît moins âgé qu’il ne l’est. Sérieux, réservé, il a néanmoins l’abord sympathique; on ne le fréquente guère sans l’aimer, surtout sans l’estimer. Lorsque par hasard il paraît dans le monde, il recherche la société des femmes, bien qu’il se montre avec elles plutôt poli que galant. Les anciens amis du colonel ne lui ont jamais connu de liaison et le tiennent pour un homme exempt de faiblesses. La vérité, c’est qu’une passion malheureuse a troublé autrefois sa vie, que de cruelles déceptions ont déchiré son cœur et empreint son caractère d’une vague tristesse. Résolu à ne plus aimer, il se livre corps et âme aux études qu’exige son métier; il est ambitieux.

Quand M. de Lansac fut prêt à sortir, Louis, son frère de lait et son ordonnance, vint passer une inspection de sa tenue. Louis, bien qu’ancien soldat, possède encore toute sa naïveté bretonne, il aime son maître à la façon sublime du chien. Avant de franchir le seuil de sa demeure, le colonel subit un dernier coup de brosse, donne l’ordre d’entretenir le feu de son cabinet, et gagne à petits pas les grands boulevards.

Parvenu pour la seconde fois à la hauteur du faubourg Montmartre, frontière que ne franchit jamais un flâneur parisien, M. de Lansac se dirige vers son cercle et passe devant les magasins de Klein, dont la porte s’ouvre. Une jeune femme sort, s’arrête pour relever sa traîne, et salue un cavalier qui vient de lui offrir son aide. La jeune femme semble toute rose sous son voile blanc; sa main droite, finement gantée, se pose à peine sur le bras de son conducteur, tandis que de la main gauche elle soutient sa robe d’où débordent de larges dentelles, puis des pieds menus chaussés de bottines mordorées. La grâce avec laquelle elle marche fait que chacun s’arrête pour la voir traverser le boulevard et se rapprocher d’un coupé attelé de deux bêtes de race. A la montée en voiture, se montre le bas d’une jambe, une fine jambe de Parisienne. La jeune femme échange une poignée de main avec son cavalier; puis disparaît. Sans flatterie, ce n’est qu’à Paris que l’on peut voir une femme chaussée de cette façon et sachant marcher comme l’hirondelle vole, en effleurant la terre. Telle est, du moins, la réflexion de M. de Lansac. Le cavalier de la jeune femme l’aperçoit, s’approche et emboîte son pas.

–Peste, Mauret, lui dit le colonel, si la dame que vous venez de mettre en voiture a le visage aussi joli que les pieds, je lui en fais mon compliment.

–Mme de Lesrel est une merveille des pieds à la tête, mon colonel.

–Vous en savez long, mon cher.

–En général, rien en particulier. Mme de Lesrel, c’est de notoriété publique, a sur beaucoup de ses contemporaines l’avantage de posséder des cheveux et des dents à elle, une taille qu’elle n’a pas besoin de comprimer, et un esprit unique. Mais ne la connaissez-vous pas?

–Avant cette rencontre, je ne la connaissais que de nom.

–Au fait, vous vivez en ermite.

–Pas précisément, Mauret, vous en savez quelque chose.

–Hum, les ermites ne jouent pas au billard et vous y jouez; hors de là, je maintiens mon assertion. Il faut vivre en ermite pour ne pas connaître Mme de Lesrel, qui est partout où l’on va.

–Je puis vous assurer, Mauret, qu’elle n’a jamais fréquenté l’Ecole polytechnique ni visité l’Italie, du moins aux heures où j’y étais. Vous dînez au cercle?

–Oui.

–Alors nous dînerons ensemble, et je vous donnerai votre revanche au billard.

–Et que ferez-vous ensuite?

–Je retournerai chez moi; j’ai un travail à terminer.

–Ne préférez-vous pas venir rendre visite aux jolis pieds de Mme de Lesrel?

–Ma foi, non.

–Vous avez tort. Elle a le salon le mieux composé de Paris. La femme est divine et le mari est un excellent garçon.

–Dans quel sens l’entendez-vous? demanda le colonel avec un sourire malicieux.

–Oh! dans le vrai sens du mot. M. de Lesrel est un galant homme et, à toutes ses qualités physiques, Mme de Lesrel joint celle d’être une très coquette et très honnête femme.

–Ces deux choses peuvent donc se concilier?

–A merveille. Du reste, si elle n’était pas coquette, Mme de Lesrel ne serait pas la délicieuse femme qu’elle est, et, si elle n’était pas… Il y a là un cercle vicieux.

Les deux officiers, car le capitaine d’état-major Mauret était aide de camp du général André, dînèrent gaiement. On parla stratégie, campagnes, chevaux; on joua plusieurs parties de billard, et, vers dix heures, le colonel endossa son pardessus.

–Vous ne voulez pas venir chez Mme de Lesrel? demanda de nouveau son ami.

–Non, répondit M. de Lansac.

–Peut-être avez-vous raison, un futur triomphateur, comme vous le serez, ne doit pas aimer les Fourches Caudines.

–Qu’appelez-vous les Fourches Caudines?

–Le joug de Mme de Lesrel. Si vous lui rendiez visite, vous subiriez l’irrésistible fascination qu’elle exerce sur tous ceux qui l’approchent; vous l’aimeriez.

–Me croyez-vous si inflammable?

–Je vous sais de diamant, au contraire; seulement, j’ai vu Mme de Lesrel émousser de si fines pointes d’acier, que je voudrais voir si elle rayerait le diamant.

–Merci pour la bonne opinion que vous avez de ma vertu, répondit M. de Lansac; mais si beaux, si brillants que soient les yeux de Mme de Lesrel, je ne tiens pas à leur servir de papillon, à m’y brûler les. ailes. Bonsoir.

Rentré chez lui, M. de Lansac rêva un moment, envoya coucher Louis, puis se plaça devant la carte stratégique qu’il dressait. Pour essayer le crayon dont il allait se servir, il ébaucha deux pieds mignons émergeant d’un flot de dentelles. A minuit, il travaillait encore et marquait d’une ligne rouge le chemin aveuglément suivi par les Russes pour aboutir au fameux lac de Telnitz.

II

Une après-midi que M. de Lansac dessinait, Louis parut portant une lettre sur un plateau.

–Pose ça là, dit le colonel, occupé à prendre une mesure.

Louis fit glisser la lettre sur la table; puis, sa large face épanouie par un sourire, il se retira en disant:

–Ça sent joliment bon!

M. de Lansac continua son travail. Peu à peu, un doux parfum caressa son odorat et monta jusqu’à son cerveau. Il regarda la lettre et lâcha son compas pour la saisir. La suscription était d’une écriture longue, rapide, un peu étrange.

–Qu’est-ce que cela? se dit le colonel en rompant l’enveloppe.

Il en tira une carte d’invitation pour la soirée que devaient donner, le24courant, M. et Mme de Lesrel.

Le colonel tourna et retourna la carte.

–Qui me vaut cet honneur? se demanda-t-il. Ah! j’y suis, ce fou de Mauret, sans doute.

Cette énigme résolue, M. de Lansac jeta la carte dans une coupe placée sur la cheminée, roula une cigarette et reprit ses calculs. Mais, à travers l’âcre fumée du tabac, le suave parfum lui arrivait par bouffées. Il reprit soudain la carte, la sentit, réfléchit, et cela à plusieurs reprises; doux, pénétrant, le parfum qui s’en dégageait était difficile à définir.

–Roses et violettes, dit-il enfin; oui, roses et violettes, voilà le fond.

Cette nouvelle énigme résolue, le colonel se remit à l’œuvre jusqu’au soir. Le24courant, il dîna au cercle où il comptait voir Mauret, qui ne vint pas, et il retourna chez lui pour se plonger dans l’étude d’un passage de Jomini.

Trois jours plus tard, Mauret entra dans le cabinet de son ami.

–Eh bien, dit-il, vous donnez aux dames une singulière idée de la galanterie de l’armée française.

–C’est donc à vous, mon cher, que je dois l’invitation que j’ai reçue?

–Un peu à moi et beaucoup à notre général, qui a fait de vous, l’autre soir, un éloge… mérité. Il y a eu fatalité; je m’étais promis de vous voir le23, puis de venir vous prendre le24, afin de vous présenter. On m’a envoyé inspecter à l’improviste les travaux de Langres, d’où j’arrive. Savez-vous que Mme de Lesrel n’invite pas tout le monde? Vous lui devez, réglementairement, une visite d’excuse. Elle reçoit à partir de cinq heures, dans vingt minutes vous m’accompagnerez chez elle.

Les sourcils de M. de Lansac se froncèrent.

–Soit, dit-il néanmoins.

Vers cinq heures et demie, les deux officiers se dirigeaient à pied vers la rue de Courcelles. Le long du chemin, Mauret parla de nouveau avec tant de chaleur de la beauté, de la grâce, de l’esprit de Mme de Lesrel que M. de Lansac s’arrêta.

–Me voilà tenté de retourner à mon travail, dit-il. Je suis timide, et mon peu d’esprit à moi s’évaporera devant celui que vous prêtez à Mme de Lesrel. Je ne connais guère le monde, je n’entends rien à la mode, et la vue des très jolies femmes me fait toujours peur.

–Vous pouvez causer stratégie, mon cher, Mme de Lesrel sait tout ou devine tout.

–Diable! Mauret, vous parlez d’elle en amoureux.

–Je le suis, répondit le jeune homme d’un ton tragique, comme tous ceux qui l’approchent, comme vous le serez vous-même demain.

–Rebroussons vite chemin, répliqua M. de Lansac avec vivacité; je n’ai ni l’envie ni le loisir d’être amoureux.

–Trop tard, dit Mauret, qui venait de sonner à la porte d’un hôtel.

Aussitôt dans l’antichambre, M. de Lansac se sentit enveloppé d’un air tiède, parfumé d’une senteur qu’il connaissait déjà. On l’introduisit dans un salon où quatre lampes tamisaient une discrète lumière à travers des abat-jour en dentelles, tandis que la flamme d’un grand feu de bois éclairait crûment un magnifique tapis de Perse. Un peu en arrière de la cheminée, faisant face à ceux qui entraient dans son salon, Mme de Lesrel, assise sur une chaise longue, un écran à la main, se tenait à l’abri d’un bouquet de roses qui couronnait un cornet de cristal. Elle leva la tête au nom de M. de Lansac; le regard pénétrant de ses grands yeux l’enveloppa, et, souriante, elle répondit à son salut en lui tendant la main.

–Le général André et mon ami Mauret m’ont si souvent parlé de vous, monsieur, dit-elle d’une voix au timbre harmonieux, que vous me permettrez de ne pas vous recevoir en étranger.

M. de Lansac remercia, s’excusa de n’avoir pas profité de l’invitation dont il avait été honoré, et s’aperçut au moment de s’asseoir qu’une belle personne, debout près de la cheminée, rajustait son voile.

–Vous voulez donc partir? dit Mme de Lesrel à son amie.

–Oui; je vous ai vue, je n’ai pas aujourd’hui le temps d’autre chose.

–Vous permettez, monsieur? dit Mme de Lesrel en passant près du colonel, qui s’inclina.

Appuyée sur le bras de son amie pour la reconduire, Mme de Lesrel traversa le salon avec lenteur. Elle était vêtue d’une robe de cachemire blanc agrémentée de petits nœuds bleus, robe assez échancrée pour montrer la naissance de son cou rond. Elle retira un de ses gants et, de ses larges manches, sortit un bras magnifique. Mme de Lesrel, fière de son opulente chevelure, aux tresses d’un blond fauve, avait des façons à elle de se coiffer. En ce moment, ses cheveux étaient tordus et soutenus par une guirlande de perles. Elle marchait à petits pas, comme un peu lasse, avec des allures de créole. Elle regagna sa place. Tandis qu’elle remerciait Mauret de lui avoir amené M. de Lansac, celui-ci admira le visage ovale, le front pur, le nez fin, les sourcils bien arqués de Mme de Lesrel. Ses prunelles, vertes ou bleues, selon le jeu de la lumière, donnaient à son regard la profondeur transparente de ces eaux de source dans lesquelles se reflètent des bouquets de verdure. Des yeux d’ondine, pensa tout d’abord M. de Lansac. En somme, l’officier se sentit un peu troublé devant cette jolie femme qui n’avait rien cependant de l’imposante beauté de Junon, mais toutes les grâces harmonieuses d’une Parisienne.

La tournure que Mme de Lesrel sut donner à la conversation rendit vite son calme au colonel; elle interrogea, et l’officier n’eut qu’à répondre. Par quel hasard, après quelques propos sur le dernier opéra, en vint-on à parler de Napoléon, de ses manœuvres à la bataille d’Austerlitz? M. de Lansac ne s’en rendit pas compte; mais, comme il possédait à fond ce sujet, il expliqua, s’enthousiasma, fut intéressant. Tantôt Mme de Lesrel, qui avait saisi une broderie, faisait distraitement un point, tantôt penchée en arrière, la bouche animée par un sourire qui laissait entrevoir ses dents nacrées, elle contemplait son interlocuteur de son regard profond. M. de Lansac, contre son habitude, risqua un compliment. La jeune femme hocha doucement la tête, et, par une habile question, ramena le causeur à la marche des Russes vers les lacs glacés où ils devaient s’engloutir.

Cette conversation durait depuis un quart d’heure quand le valet de chambre annonça de nouveaux visiteurs. Le colonel, recueilli, put alors juger du charme avec lequel Mme de Lesrel recevait ses amis. Elle trouvait, pour chacun d’eux, un mot expressif, délicat. La conversation devint générale, et, à tour de rôle, la jolie femme amena jusqu’aux plus réservés à donner leur avis.

M. de Lansac fit un léger signe à Mauret et se leva.

–Viendrez-vous quelquefois m’instruire, monsieur? dit Mme de Lesrel de sa voix pénétrante et en arrêtant sur lui ses prunelles d’une profondeur bleue. Je suis tous les jours chez moi dès cinq heures, et vous me procurerez, je l’espère, le plaisir de vous présenter à M. de Lesrel.

Les deux officiers sortirent.

–Eh bien? demanda Mauret aussitôt que la porte de l’hôtel fut refermée.

–Eh bien! mon cher, vous m’avez certainement présenté à la plus aimable femme de Paris. A-t-elle toujours cet esprit, ou l’ai-je vue aujourd’hui sous des dehors exceptionnels?

–Vous en êtes à l’A, mon bon, et cet A a tant de modulations, que moi, qui connais Mme de Lesrel depuis quatre ans, j’en suis à peine au C ou au D.

–Une jolie femme sérieuse! car elle est sérieuse; je me préparais à parler chiffons,–cela m’a dérouté.

–Vous avez au contraire parlé en maître, lui dit son ami, et vous aurez certainement à m’expliquer sur la carte ce que vous avez ébauché devant Mme de Lesrel.

M. de Lansac alla dîner, et rentra chez lui de bonne heure, selon sa coutume inflexible. Il découvrit la carte à laquelle il travaillait, l’examina avec complaisance, et repassa, stratégiquement, tout ce qu’il avait expliqué à Mme de Lesrel. Vers minuit, ayant posé son compas, il fuma une dernière cigarette et vit danser dans les flammes de son feu les petits pieds sortant de chez Klein.

III

Une semaine plus tard, vers une heure de l’après-midi, Mauret se présenta chez M. de Lansac. Les deux officiers se mirent aussitôt à l’étude et travaillèrent sans désemparer jusqu’à cinq heures.

–Vous m’émerveillez, Lansac, dit Mauret; lorsque vous commanderez en chef, la France, j’en suis sûr, comptera quelques victoires de plus. Comme vous avez raison de vivre retiré! votre supériorité m’écrase, vrai, et je compte suivre votre exemple. En attendant, habillez-vous; avant de dîner, nous rendrons visite à Mme de Lesrel.

M. de Lansac ne fit aucune objection et suivit son ami rue de Courcelles. C’était un lundi, le grand jour de réception; aussi de nombreux visiteurs se succédaient. La jolie femme, vêtue d’une robe de velours vert-bronze garnie de malines, reposait sur la chaise longue qu’elle affectionnait. Après l’avoir saluée, l’officier se plaça en arrière, se faisant nommer quelques-uns des hommes qui se trouvaient là, et qui tous portaient un nom connu dans la littérature, les arts, la politique ou la diplomatie. M. de Lansac se croyait oublié; Mme de Lesrel, par une interrogation directe, l’obligea soudain à prendre part à l’entretien. S’il lui fut reconnaissant de s’être souvenue qu’il était là, il n’admira pas moins le tact avec lequel elle réussissait, le plus naturellement du monde, à couper la verve des causeurs par trop envahissants. En la voyant écouter tout, répondre à tout et à tous, modérer celui-ci, exciter celui-là, il la compara, in petto, à un habile général, qui, à l’heure voulue, sait se servir de sa cavalerie légère, de son artillerie ou de ses fantassins.

Chaque fois que la porte s’ouvrait, retentissait un nom célèbre. M. de Lansac se sentait un peu noyé dans ce milieu, lui dont le nom n’était encore connu que dans l’armée. Il se disposait à se retirer lorsqu’un regard de Mme de Lesrel l’appela près d’elle.

–Nous ne pouvons causer aujourd’hui, lui dit-elle à mi-voix, et moi qui ai tant de choses à vous demander! N’allez pas croire que ce soit tous les jours ainsi chez moi.

–On est si bien près de vous, madame, dit le colonel, que j’en suis surpris.

–Seriez-vous complimenteur? lui demanda-t-elle, les prunelles à demi voilées.

–Franc, madame, rien de plus.

Elle lui frappa la main de la feuille de l’écran avec lequel elle jouait, et fit une objection à ce que disait la personne qui tenait la parole, comme si elle n’eût cessé de l’écouter avec attention.

A peine dehors, M. de Lansac, appuyé sur le bras de son ami, entama l’éloge de la jeune femme avec chaleur.

–Etes-vous pris? lui demanda Mauret.

–Non pas, répliqua M. de Lansac; j’en suis toujours à l’admiration.

–Vous êtes un homme très fort, Lansac; moi, il m’a suffi de voir une fois Mme de Lesrel pour perdre la tête; le coup de foudre de Corneille, vous savez.

–Mon cher, répondit M. de Lansac avec gravité, j’ai sept ou huit ans de plus que vous; j’ai donc, par bonheur, passé l’âge des coups de foudre. Je songerai à aimer dans trois ou quatre ans, pour me marier; car l’amour, qui, pour nombre de gens, semble un jeu ou un passe-temps, est pour moi chose douloureuse et tragique, j’en ai fait l’expérience. En tout cas, ce n’est jamais à une femme comme Mme de Lesrel que je m’attaquerai, surtout quand je sais que les qualités physiques et morales qu’elle possède ont un maître, puisque vous m’affirmez que M. de Lesrel existe.

–Il existe, dit Mauret, c’est même presque un savant avec lequel il ne vous déplaira pas de causer.

–Sa femme l’aime?

–Hum! un mariage de convenance. Vous avez un gros atout dans votre jeu, Lansac; vous préoccupez Mme de Lesrel; elle a entendu dire que vous n’avez jamais aimé.

–On l’a trompée, répondit le colonel, dont le front se plissa; j’ai aimé et j’ai trop souffert pour être tenté de repasser par les mêmes épreuves. J’oublie et me gare, voilà le secret de ma vie retirée.

–Alors vous me ferez perdre ma gageure avec notre général; il a prétendu que si je réussissais à vous entraîner chez Mme de Lesrel, vous ne vous apercevriez même pas qu’elle est belle.

–Vous avez gagné, Mauret; je trouve Mme de Lesrel parfaite. Mais ne parlons-nous pas un peu trop d’elle?

–Pas moi, puisque je l’aime.

–Sans espoir?

–Oui, comme tous ceux qui, avant et depuis moi, se sont du premier coup laissé brûler les ailes, selon votre expression.

–Fuyez la flamme.

–Vous oubliez que j’ai les ailes brûlées.

–Pour ma part, dit M. de Lansac, je romprais vite une chaîne qui ne lierait que moi.

–C’est facile à dire. Puis, avec Mme de Lesrel, on croit tout perdu le matin, et, le soir, un mot, un sourire vous rattachent à l’espérance. Tenez, Lansac, elle doit connaître les philtres qu’employaient Circé, Cléopâtre, Diane de Poitiers, et elle vous les fera boire quelque jour.

–Grand merci, s’écria le colonel; par bonheur, je suis trop bien averti pour succomber.

M. de Lansac, chaque semaine environ, rendit visite à Mme de Lesrel, et sa sympathie pour les séduisantes qualités de la jolie femme ne fit que croître. En dépit de son esprit, elle ne se permettait ni malices ni méchancetés à l’adresse de ses amies, et elle savait toujours maintenir la conversation à des hauteurs qui en excluaient la médisance. Mauret avait dit vrai: tous ceux qui approchaient la jeune femme étaient des adorateurs, maintenus dans les bornes du respect le plus strict par l’effet d’une dignité pleine de grâce. Les hommages que lui attirait sa beauté, Mme de Lesrel les rapportait si naturellement à l’amitié, que chacun, bon gré, mal gré, courbait la tête sous ce titre d’ami, et n’osait déclarer tout haut combien il le trouvait insuffisant.

M. de Lesrel, qui ne paraissait que de temps à autre, était, au moral comme au physique, un homme correct. Sûr de sa femme, il voyait sans ombrage l’essaim d’adorateurs dont elle vivait entourée chez elle; car, fière de sa réputation intacte, alors que la mode soufflait aux mœurs de la régence, Mme de Lesrel n’allait nulle part sans son mari.

A la longue, prenant goût à ce salon, surtout à l’intimité courtoise qui y régnait, M. de Lansac se fit une habitude de le traverser deux fois par semaine. Ses opinions en politique et en littérature étaient nettes et saines, il s’animait lorsqu’il s’agissait de les défendre, et lui, le taciturne, devenait soudain éloquent. Dans ces occasions, il voyait le doux regard de Mme de Lesrel s’arrêter sur lui avec curiosité; souvent la jolie femme le mettait aux prises avec un contradicteur, comme si elle eût été heureuse de l’entendre discuter.

Trois mois s’écoulèrent, et ce ne fut plus chaque semaine, mais chaque jour que M. de Lansac fit le pèlerinage de la rue de Courcelles. Il fréquentait les théâtres et ne dédaignait plus les fêtes officielles, heureux d’y voir briller sa belle amie. Un soir, son fidèle Louis, pénétrant dans sa chambre à l’heure où il s’habillait, leva les bras vers le ciel à la vue des fauteuils et du lit couverts de chemises dépliées. de cravates chiffonnées. Son maître, depuis quelque temps, se plaignait avec amertume du peu de soin des blanchisseuses, de l’infériorité de son tailleur sur celui de Mauret, et il recommença ses plaintes.

–Ce n’est pas ça, dit Louis avec le large sourire qui lui fendait la bouche jusqu’aux oreilles, et en secouant la tête d’un air entendu: le tailleur de monsieur l’habille toujours bien, il n’y a rien à lui reprocher; ce n’est pas ça.

–Et qu’est-ce donc, s’il te plaît?

–Oh! dit Louis, toujours souriant, monsieur a fait une connaissance; voilà tout.

M. de Lansac allait répliquer, il se contint et acheva lentement de s’habiller. Le soir, contre les prévisions de Louis, il rentra vers neuf heures, s’installa près de son feu et se perdit dans une longue rêverie.

IV

Ainsi qu’il l’avait dit à Mauret, M. de Lansac se croyait loin des coups de foudre et des folles passions. Depuis cinq ans, toutes ses facultés étaient concentrées sur un seul point, l’étude approfondie des écrivains militaires. Il rêvait une guerre qui, en le mettant à même d’utiliser le savoir qu’il aurait acquis, lui ferait conquérir les hauts grades qu’il ambitionnait.

Le mot trivial de son domestique le réveilla brusquement et l’amena à réfléchir.

Il sonda son cœur, vit la place énorme prise insensiblement dans sa vie par Mme de Lesrel, et reconnut que l’aimant qui l’attirait rue de Courcelles était quelque chose de plus que de l’amitié.

Un peu effrayé de sa découverte, il sonda plus avant. D’un scrupuleux examen de son âme il tira au clair cette vérité, c’est que le commerce de la jeune femme devenait pour lui un danger. De même que les Russes marchant aveuglément vers Austerlitz, il se laissait attirer par le regard de la charmeuse dont tout l’être respirait la séduction. M. de Lansac appela à son aide sa volonté, son amour-propre, sa raison. La vertu de Mme de Lesrel était incontestable; se donnerait-il, à son âge, le ridicule d’apparaître en amoureux transi! S’exposerait-il, dans une minute d’enivrement, à risquer une déclaration repoussée d’avance?

A trois heures du matin l’officier se débattait encore contre lui-même, essayant de se persuader de la vanité de ses craintes. S’éloigner, renoncer à visiter Mme de Lesrel! A cette idée quelque chose saignait en lui. Cette souffrance eut raison de ses hésitations.

–Il est temps de fuir, se dit-il.

Et, à la grande joie de Louis, il se mit en route le lendemain pour la Bretagne.

Quand M. de Lansac, arrivé durant la nuit, ouvrit les yeux vers neuf heures du matin, il ressentit un bien-être, un sentiment de sécurité semblable à celui qui envahit le cœur des marins, lorsqu’ils découvrent le port après une périlleuse traversée. Il reposait dans la chambre où ses années d’enfance s’étaient écoulées, dans la vieille demeure à l’ombre de laquelle dormaient nombre de ses aïeux. Il se leva, et sa première journée s’écoula à parcourir le parc à peine entretenu, à visiter les coins qui, pour lui, gardaient de chers souvenirs. Il ne s’amusa pas à rêver, acheta un cheval, et, du matin au soir, chevaucha d’un village à l’autre, brisant son corps de fatigue. Il se rendait le plus souvent sur le bord de la mer, distante de vingt kilomètres de son habitation, et dont le grand murmure exerçait sur son esprit une action calmante. Un soir, voyant passer une locomotive qui courait vers Paris, il fut pris d’une violente envie de se rendre à la prochaine gare. Cette révolte de sa volonté valut à son innocente monture un temps prolongé de galop. Deux mois plus tard, assis sur un talus, M. de Lansac regardait défiler avec calme les wagons emportés vers Paris. Il travaillait, et ne songeait plus à Mme de Lesrel que pour voir en elle une amie charmante.

A l’automne, une inspection des travaux exécutés sur la frontière de l’Est, faite en compagnie de son général, absorba si bien M. de Lansac, qu’elle acheva sa guérison, et le mois de novembre le trouva dans son logis, ayant repris sa vie régulière et studieuse.

Un beau matin, son ami Mauret, venu maintes fois demander de ses nouvelles, entra dans son cabinet.

–Vous voilà donc enfin, s’écria le jeune homme; d’où venez-vous, bon Dieu! et que vous est-il arrivé? Pourquoi êtes-vous parti avant le printemps? Pourquoi ne vous a-t-on pas aperçu de tout l’été? Comment se fait-il que vous soyez ici incognito? car on ne vous voit ni au cercle, ni chez le général, ni…

–Des affaires de famille, répondit M. de Lansac, m’ont appelé dans mon pays; j’ai ensuite voyagé dans l’Est, vous savez cela. Depuis mon retour, je suis absorbé par un travail qui ne me laisse aucun loisir.

–Est-ce là tout? demanda Mauret d’un air malicieux.

–Que supposez-vous donc? répliqua M. de Lansac avec une légère brusquerie.

–Rien. Vous avez annoncé votre départ à Mme de Lesrel, mais non votre retour. Elle s’informe sans cesse de vous; elle est attristée, je répète ses paroles, de ne plus vous voir. Dans son salon, on prétend que… vous comprenez… les ailes, ajouta Mauret en laissant retomber ses bras le long de son corps. Si c’est vrai, Lansac, vous êtes encore plus fort que je ne le croyais.

–Par bonheur, ce n’est pas vrai.

–Alors pourquoi ne vous voit-on plus rue de Courcelles?

–Mon travail…

–De cinq à sept heures? Mme de Lesrel, mon cher, a pour vous une véritable amitié, et vous ne devriez pas la négliger ainsi, ne fût-ce que pour faire taire les médisants.

–Je compte lui rendre bientôt visite.

–A la bonne heure! Je vous préviens que vous trouverez les rangs augmentés de trois soupirants: d’un blond pianiste, entre autres, qui me cause quelques inquiétudes; ces pékins-là ont l’air d’avoir inventé les airs qu’ils jouent, et les femmes, vice d’organisation, aiment l’idéal jusque dans la prose.

Quinze jours s’écoulèrent encore et M. de Lansac n’alla pas rue de Courcelles. Une après-midi, Louis, d’un air de mauvaise humeur, déposa une lettre sur la table de son maître. Celui-ci releva aussitôt la tête, un parfum bien connu lui révélait d’où venait cette lettre. Mme de Lesrel, en trois lignes, le priait de passer à l’hôtel, elle voulait lui demander un service.

M. de Lansac laissa tomber le billet et secoua d’abord la tête négativement. Mais comment justifier ce manque de politesse envers une femme qui, en résumé, n’était coupable que de grâce et de beauté? M. de Lansac sonda son cœur.

–Allons, se dit-il, le danger est passé, bien passé, puis une fois n’est pas coutume.

A cinq heures, il se présenta rue de Courcelles.

–Eh bien, monsieur mon ami, s’écria la jolie femme en lui tendant la main, que signifie cette désertion, et que vous ai-je donc fait pour que vous me délaissiez ainsi?

La voix de Mme de Lesrel tremblait un peu; son regard doux, azuré, interrogeait aussi le coupable. Souffrante, la jeune femme se drapait dans un peignoir d’une étoffe bleue, bordé de chinchilla. La tête couverte d’une fanchon qui encadrait son fin visage à la façon des mantilles, elle se pelotonnait entre les bras d’un grand fauteuil sur lequel elle était assise. Ainsi renversée, son corps se modelait sous les plis de la légère étoffe et ses petits pieds, chaussés de bas gris-perle et de souliers découverts, se croisaient et s’agitaient. Elle sonna, défendit sa porte, se posa de côté, la tête appuyée sur sa main, la hanche saillante et ronde. Ses prunelles bleues –elles étaient bleues ce soir-là–caressaient le colonel de leur regard languissant.

–Combien je suis heureuse de vous revoir, dit-elle en lui tendant pour la seconde fois la main d’un geste spontané; les amis de votre caractère sont rares, et les hommes sont si capricieux, que je craignais de vous avoir perdu. Je vous ai appelé, continua-t-elle sans laisser à M. de Lansac le temps de répondre, pour vous demander conseil sur un sujet si délicat, si intime, que j’ose à peine l’aborder, maintenant que voilà l’heure venue. Vous êtes cependant le seul de mes amis à qui je puisse confier un pareil secret, car vous êtes le seul à voir en moi autre chose qu’une jolie femme. Ecoutez donc. On m’a mariée, il y a six ans, à M. de Lesrel, sans trop me consulter, bien entendu; je ne me plains pas, mais.

La jeune femme se tut.

–M. de Lesrel vous adore, hasarda M. de Lansac.

–Il est mon mari, répliqua aussitôt Mme de Lesrel; il m’aime comme je l’aime, d’une affection bien calme; j’ai pu, jadis, rêver autre chose, et…

Elle se tut de nouveau, redressa un peu la tête, et son regard demeura fixé sur un paysage d’Hobbéma placé en face d’elle. Dans l’horizon lointain que représentait le tableau, dans son ciel semé de légers nuages dorés par le soleil, elle semblait chercher le rêve non réalisé de sa jeunesse, un rêve d’hier.

Le pouls de M. de Lansac s’accéléra. Une satisfaction intérieure l’envahit à la pensée que M. de Lesrel n’occupait pas dans l’âme de sa femme la place que chacun croyait. En somme, il apprit que M. de Lesrel, engagé dans des spéculations, réclamait de sa femme une signature qu’elle n’osait ni lui refuser ni lui accorder, faute d’en connaître les conséquences. M. de Lansac ne se demanda pas une seule minute pourquoi la jeune femme s’adressait à lui, assez ignorant en affaires, alors que son salon renfermait tant de légistes, d’avocats et de financiers célèbres. Il ne vit dans son action qu’une preuve de confiance, qui le transporta. Du reste, la question fut aussitôt écartée que posée. On avait le temps de réfléchir, ce n’était que dans un mois que Mme de Lesrel aurait à signer. Pendant plus d’une heure, M. de Lansac demeura sous le charme de l’enchanteresse qu’il avait si vaillamment fuie, et qui, au nom de l’amitié–ce nom revenait souvent sur ses lèvres–réclamait son appui. Il fallait la traiter en sœur, disait-elle, la bien voir comme elle était, une femme délicate, indécise, faible, qui, à défaut d’amour dans le mariage, à défaut d’enfant, dépensait son âme en affections choisies, ce qui la sauvait de passions plus dangereuses. Il fallait l’aimer, la protéger. Comme elle se faisait humble, adorable, débile, pelotonnée au fond de son fauteuil! Quelle candeur dans son regard qui implorait!

M. de Lansac, troublé, protestait de son dévouement pour le doux être qui se plaçait en quelque sorte sous sa protection. Il sortit de cet entretien enivré, vaincu. Il venait de rapprendre à jamais le chemin de la rue de Courcelles, et, quoi qu’il arrivât, il ne partirait plus. Il avait l’oreille pleine de cette voix de sirène, les yeux pleins des troublants rayons de ce regard qu’il revoyait suivre un rêve intérieur; il ne pouvait distraire son esprit de l’image des poses lasses de ce corps voluptueux. La jolie femme, par ses confidences, par ses demi-mots, avait entr’ouvert les portes de l’espérance; Eve triomphait une fois de plus.

La nuit ne dégrisa pas M. de Lansac, au contraire. Il revit Mme de Lesrel, elle lui lança deux ou trois regards qui achevèrent de le captiver. Avoir été distingué, choisi par cette adorable femme dans la foule d’hommes supérieurs au milieu desquels elle vivait, quelle victoire! L’officier, si expérimenté en stratégie, se laissait prendre aux pièges de l’ennemi avec une naïveté qu’un seul mot suffit à expliquer: il aimait.

Louis, à sa grande surprise, trouva de nouveau chaque soir la chambre de son maître jonchée de linge déplié. Toutefois, il le voyait de si belle humeur, qu’il en prit son parti. L’encre de Chine sécha dans les godets, les crayons restèrent émoussés, et M. de Lansac, qui résumait la campagne d’Autriche de1805, la délaissa complètement. Ce n’étaient plus les manœuvres dont le résultat fut la capitulation d’Ulm qui le préoccupaient, mais la tactique d’un général vieux comme le monde: Eros.

Sans se souvenir qu’il l’avait fui, il redevint l’assidu visiteur du salon de la rue de Courcelles. Deux ou trois fois, les jours de migraine, il fut invité à venir causer au coin du feu. Il voyait alors l’idole en soi-disant négligé, les cheveux dénoués, les épaules couvertes d’une pelisse de cachemire brodée d’or qui s’obstinait à glisser, qu’il fallait sans cesse remettre en place. Peu à peu M. de Lansac sortit de sa réserve et risqua de loin en loin un compliment.

–Oh, oh! disait alors la jolie femme avec une moue délicieuse, voilà, ce me semble, qui dépasse les justes bornes de l’amitié.

En même temps, son regard semblait remercier, encourager le complimenteur; elle lui souriait, ses paupières s’abaissaient palpitantes. Elle se taisait, écoutait, rêvait.

Les allures de Mme de Lesrel ne ressemblaient en rien aux manœuvres ordinaires des coquettes; elle séduisait sans provocation apparente, par le charme de sa beauté, par la vive sympathie qu’inspirait son caractère. Bien que le colonel ne péchât ni par excès d’audace ni par fatuité, il fut frappé, certain soir, des inflexions caressantes que prenait la voix de la jeune femme lorsqu’elle s’adressait à lui, et il se dit avec conviction:

–Elle m’aime.

Il n’en devint pas plus entreprenant, mais, à dater de cette heure, qui eût dû le rendre heureux, il souffrit.

Il souffrit de voir Mme de Lesrel s’appuyer sur le bras de son mari, il souffrit de la voir distribuer à chacun des amis qui la visitaient des poignées de main, des sourires, une part de cette grâce qu’il eût voulu tout entière. Ildevint jaloux et, à plusieurs reprises, se montra maussade en face de la jolie femme, dont les grands yeux profonds le regardaient alors avec une candeur à le rendre fou.

En dépit de cette jalousie, l’amour du colonel, comme il devait arriver étant donné son caractère loyal et droit, se maintenait dans les hauteurs les plus éthérées. Certes il souhaitait voir sa passion devenir contagieuse; mais il estimait trop la jeune femme pour admettre qu’elle pût jamais faillir. L’aimer, en être aimé, ses rêves n’allaient pas au delà.

Tout à coup, à l’abandon familier de Mme de Lesrel avec lui, succéda une sorte de contrainte, d’embarras qui n’échappa pas au colonel. Elle se montra capricieuse, fébrile, et parut prendre à tâche de le contredire. Elle si bonne, d’une égalité d’humeur si parfaite, eut pour lui des railleries et des mots cruels. Il ne répliquait pas; mais, en le voyant sombre, attristé, la jeune femme pansait la blessure qu’elle venait de lui infliger par une caresse de son regard, et le remède était peut-être plus troublant encore que le mal.

Lorsqu’elle devait dîner en ville, Mme de Lesrel, afin de ne perdre aucun des instants que lui consacraient ses amis, apparaissait souvent dès six heures en grande toilette. Un soir qu’admirablement parée elle semblait plus belle encore que de coutume, M. de Lansac demeura le dernier dans le salon. Il mordillait la pomme de sa badine et, l’œil ardent, il regardait la jolie femme marcher, tourner autour de lui, cambrer sa taille, rajuster une dentelle de sa jupe, une fleur de son corsage, un diamant dans ses cheveux. La discrète lumière filtrée par les abat-jour teintait de rose ses épaules satinées. L’air, doucement agité par ses mouvements félins, arrivait parfumé aux narines dilatées de M. de Lansac et l’enivrait. Avant de se draper dans un riche burnous, l’irrésistible charmeuse se posa devant l’officier.

–Suis-je à votre goût? lui demanda-t-elle.

M. de Lansac se leva brusquement.

–Qu’avez-vous donc? dit la jeune femme en l’inondant des rayons de son regard azuré.

Il fit un effort et dit d’une voix étranglée:

–Je vous aime.

–Je le sais, répliqua Mme de Lesrel, et votre amitié est un de mes bonheurs.

–Je vous aime d’amour.

Elle recula comme un oiseau effarouché.

–Bon, une plaisanterie, n’est-ce pas? dit-elle d’un air inquiet.

–Une plaisanterie! répéta douloureusement M. de Lansac. Je vous aime, madame, et depuis longtemps; vous le savez!

–Vous vous trompez, monsieur, répondit-elle; je l’apprends à l’instant, parce que vous me le dites. Mais reprenez vos paroles, et je l’oublierai.

Il répéta:

–Je vous aime.

–Quoi! vous aussi, dit la jeune femme, vous que… ? Adieu, monsieur de Lansac, votre indiscrétion me navre, car elle me prive d’un ami. Dans trois mois, dans six…

–Vous me chassez? s’écria le colonel.

–Non; je vous exile. Je ne veux pas entendre une seconde fois ce que vous venez de dire.

La voix de Mme de Lesrel, devenue soudain sèche, brève, frappa M. de Lansac de stupeur. La jeune femme sortit sans se retourner, sans prendre garde au geste suppliant qu’il lui adressa. Il arpenta un instant le salon, fou de rage et de douleur, décidé à saisir la coquette entre ses bras et à l’étouffer, si elle reparaissait.

Vers onze heures du soir, lorsque Louis pénétra dans la chambre de son maître, il le vit le front appuyé sur une console, le visage caché. Le premier mouvement du brave garçon fut de s’élancer vers son frère de lait; mais il avait ses heures de tact: il se retint et sortit sans bruit.

–Tonnerre de femmes! s’écria-t-il aussitôt dehors et en homme qui le sait par expérience, avec elles, ça finit toujours comme ça!

V

M. de Lansac passa la nuit sur son balcon, las, inerte, ressassant malgré lui les mêmes idées. Il vit le gaz s’éteindre, le ciel blanchir, les travailleurs matineux passer sous ses fenêtres. Quelques-uns fredonnaient, et il s’étonna qu’il y eût au monde des hommes assez insouciants pour chanter. Il faisait grand jour lorsqu’il rentra dans sa chambre; le lendemain et le surlendemain il eut la fièvre; puis, l’épuisement amena le sommeil.

A son réveil, ses idées, moins tumultueuses, lui permirent la réflexion; il aimait une coquette, une coquette dont le jeu savant l’avait séduit tout entier.

Surprise probablement de trouver un rebelle à son joug, Mme de Lesrel avait voulu savoir si le fort contre lequel elle venait de se heurter était véritablement imprenable. Il ne l’était pas, et l’épreuve qui le démontrait le laissait démantelé, ouvert à tous les vents du désespoir.

Il aimait sans être aimé! Et pourtant, en rassemblant ses souvenirs, M. de Lansac se prenait à douter. Un éclair de satisfaction brillait certainement dans les yeux de Mme de Lesrel lorsqu’il apparaissait: elle avait pour lui des préférences remarquées. Avait-elle reculé soudain devant une vérité qu’elle n’osait s’avouer? Pourquoi, au lieu de lui imposer doucement silence, de le laisser vivre près d’elle, comme tant d’autres aussi coupables que lui, l’avait-elle durement repoussé, chassé? Que signifiait cette conduite brutale?

Une souffrance amère tortura l’âme de cet homme énergique, trop fier pour prendre un confident. Il ne se proposa pas d’oublier; la blessure était trop profonde pour qu’il pût espérer en guérir. Il venait de perdre une bataille; il se promit une revanche, une vengeance, et ce qu’il voulait, il le voulait bien.

Se venger! Comment? Il eut l’idée de s’attacher aux pas de la jeune femme, d’aller partout où elle irait, de se faire son persécuteur. Elle était orgueilleuse à l’excès de sa réputation, il rêva de la compromettre. Il chercha celui qu’elle préférait parmi ses adorateurs, résolu à le provoquer. Aveuglé par la douleur, il rendit M. de Lesrel responsable de l’humiliation qu’il venait de subir; il eût voulu le savoir aimé pour le tuer, et frapper ainsi plus cruellement la coupable. Il avait tort, il n’était pas seul à souffrir.

Aussitôt après sa terrible scène avec M. de Lansac, Mme de Lesrel, impitoyable en apparence, était rentrée dans sa chambre pour se jeter sur un fauteuil. Le regard fixe, elle demeura longtemps immobile. Soudain elle appela ses femmes, se dépouilla fébrilement de sa parure, puis, sous prétexte de migraine, déclara qu’elle voulait être seule. Elle s’établit alors près de son feu, le front appuyé sur sa main. Parfois, elle se levait d’un bond, marchait, se tordait et revenait s’asseoir en pressant son mouchoir sur sa bouche pour étouffer des sanglots.

Durant cette entrevue où M. de Lansac s’était brûlé les ailes, Mme de Lesrel ne lui avait pas menti. Comme tant d’autres, on l’avait mariée sans qu’elle soupçonnât les conséquences de l’acte qu’elle accomplissait. L’amour, qui couronne parfois ces unions consacrées sans lui, mais qui s’en venge le plus souvent, n’était pas venu pour la jeune femme. Dans l’homme dont elle portait le nom, Mme de Lesrel–elle le disait en riant, et c’était vrai– n’avait jamais pu voir qu’un ami plus familier, par conséquent plus importun que les autres. Avant tout femme de luxe, esprit absorbé par les plaisirs superficiels, elle ignorait la passion, et tenait ingénument pour des exagérations ce qu’elle en entendait raconter ou en voyait.

Dès son entrée dans le monde, sa beauté, sa position, sa fortune, avaient attiré vers la brillante jeune femme les galanteries de tous ceux qui l’approchaient. Coquette par désœuvrement, par éducation, par malice, elle se faisait un jeu de prendre le cœur des braconniers qui lui demandaient le sien. Aucun de ses adorateurs, élevés comme elle dans la richesse et pour la richesse, n’était mort, en somme, des coups qu’il prétendait avoir reçus. La jeune femme malmenait des fats, froissait des amours-propres, et ne voyait là qu’une vengeance légitime. N’avait-elle pas le droit de désespérer un peu les galants qui, avec les formules les plus respectueuses, la suppliaient de leur livrer son honneur?

Il n’était que trop vrai que M. de Lansac, par son insensibilité apparente, avait excité la curiosité de la jolie femme. Etonnée de rencontrer un rebelle au joug qu’elle imposait d’ordinaire sans effort, elle voulut avoir raison de ce récalcitrant, et alla plus loin qu’elle n’avait coutume. La victoire lui était restée, mais non sans dommage pour elle. Le commerce de cet homme droit, sérieux, qui ne jouait avec aucun sentiment, qui ressemblait si peu aux Parisiens blasés dont elle vivait entourée, fit sentir à Mme de Lesrel tout le vide, toute la frivolité de sa vie mondaine. Elle se trouvait en face d’un caractère nouveau, d’un homme énergique, résolu, dont les timidités amoureuses l’intéressaient à un haut degré. Elle l’estima, se plut à le voir s’enthousiasmer, et fut bientôt surprise de se sentir inquiète, préoccupée, lorsque par hasard il ne se montrait pas à son heure accoutumée. Elle se sentait attirée vers lui par une force dont elle ignorait encore la puissance, et, le jour où le colonel avait cru découvrir qu’elle l’aimait, elle venait en effet de se brûler les ailes à la flamme qu’elle avait allumée.

Ce sentiment qu’elle éprouvait pour la première fois, dont elle ne chercha pas à s’expliquer la nature, ravit d’abord Mme de Lesrel. Elle se voyait aimée, sincèrement aimée, cette fois, et la vie lui apparut sous un aspect nouveau. Quoi! l’amour existait réellement? Ces comédies, ces drames, ces romans où il jouait un si grand rôle, n’étaient pas de pures conventions, de simples rêves de l’imagination? Le bandeau qui couvrait les yeux de l’ingénue coquette tomba soudain, elle apprit qu’elle avait une âme. Le trouble qu’elle ressentait en face de M. de Lansac, la joie qu’elle éprouvait de l’entendre vanter, les heures qu’elle passait à songer à lui, autant de sensations étranges, délicieuses. Mais bientôt ce bonheur eut ses amertumes. Les familiarités de son mari devinrent un supplice pour la jeune femme. Un jour, l’idée de fuir avec M. de Lansac traversa son esprit. Elle savait enfin ce que la passion renferme d’orages, à quels abîmes aboutissent ses sentiers d’abord fleuris.

Elle ne s’illusionna qu’un instant. Quelle que fût sa réserve présente, M. de Lansac, tôt ou tard, avouerait son amour. Cette déclaration, selon l’heure où elle serait faite, pouvait devenir un danger. La jeune femme eut peur d’elle-même! Toutes les délicatesses de sa fine nature se révoltaient à cette pensée. Souffrir, soit; se souiller, jamais. Sachant comment on se fait aimer, elle crut plus facile encore de se faire haïr, et se montra fébrile, capricieuse avec M. de Lansac, qui supporta ces épreuves en homme sincèrement épris, c’est-à-dire en baisant la main qui le torturait. Cette soumission rendit le danger plus grand pour Mme de Lesrel, toujours tentée de crier: je vous aime! à celui qu’elle venait de blesser.

Dans un moment d’énergie, elle provoqua l’aveu qu’elle redoutait, et brisa héroïquement son cœur en même temps que celui de l’homme qu’elle aimait.

La fièvre qui dévorait M. de Lansac n’épargna pas Mme de Lesrel, et, quinze jours après son sacrifice, la jeune femme savait déjà que, si tout danger de chute était désormais écarté, c’était au prix de son bonheur et de son repos. M. de Lansac devait la haïr, elle ressentait une mortelle douleur en songeant qu’il l’accusait, faute de comprendre qu’elle avait voulu rester digne de lui. Vingt fois elle fut tentée de lui écrire la vérité, il lui semblait que cette action soulagerait sa propre peine. Bientôt elle l’accusa à son tour; pourquoi, puisqu’il l’aimait, ne forçait-il pas sa porte? Peu à peu, comme il arrive aux âmes capables de nobles actions, elle s’exalta dans son sacrifice et goûta une joie amère de se sentir méconnue.

Après plusieurs semaines de séquestration volontaire, la jeune femme, sollicitée par son mari, et ne pouvant justifier son caprice de solitude, dut reprendre sa vie mondaine. Elle revit M. de Lansac et fut douloureusement impressionnée par son visage amaigri et ses regards fiévreux. Il vint la saluer et lui adressa quelques mots; elle s’inclina, trop émue pour répondre; ce fut tout.

A dater de cet instant, elle le rencontra partout où elle alla: au bal, au théâtre, à la promenade. Elle partit pour la mer et l’y retrouva, elle rentra à Paris en plein été et l’y retrouva encore. Il la saluait avec courtoisie; puis, grave, solitaire, il errait sans la perdre de vue.

Un soir, dans une réunion, il vint se placer près d’un groupe de jeunes femmes dont Mme de Lesrel faisait partie et parla des coquettes. Ses paroles, amères, ironiques, devenaient plus mordantes encore par sa façon de les accentuer. Il se sentit soudain prendre le bras, se retourna brusquement et reconnut Mauret, revenu depuis quelques jours d’Algérie.

–Je vous tiens enfin, lui dit le jeune homme avec bonne humeur, et en l’interrompant sans façon; dites-moi donc à quelle heure on vous rencontre, mon cher; je me suis déjà présenté chez vous trois fois, et Louis m’a reçu avec une mine de dogue mécontent.

M. de Lansac, après une seconde d’hésitation, suivit son ami, qui l’attirait doucement.

–Avez-vous donc été malade? demanda le jeune officier, surpris de la pâleur de M. de Lansac.

–Très malade, répliqua le colonel; mais je commence à prendre le dessus.

Parvenu près d’un balcon en ce moment désert, Mauret saisit la main de son ami.

–Que se passe-t-il? lui demanda-t-il aussitôt. Par le ciel! Lansac, je viens de vous entendre parler devant Mme de Lesrel d’une façon si blessante pour elle, que je n’ai pu m’empêcher d’intervenir.

–Votre Mme de Lesrel, répondit le colonel, m’a, par manière de jeu et avec une cruelle préméditation, ravi ma raison, ma volonté, mon cœur. N’ai-je pas le droit de la féliciter de son triomphe?

–Je vous estime trop, mon cher de Lansac, repartit Mauret avec vivacité, pour ne pas vous dire crûment que le dépit vous aveugle, que votre manière de féliciter n’est pas celle d’un galant homme.

–Monsieur! répliqua le colonel les dents serrées, ne vous occupez pas de moi, je vous en prie, et ne me fournissez pas l’occasion que je cherche de tuer quelqu’un.

Mauret regarda son ami avec stupeur, fit mine de s’éloigner et se ravisa.

–Nous égorger vous et moi, dit-il, ce serait trop bête. Il faut que vous soyez bien malheureux, Lansac, pour agir comme vous le faites à l’égard d’une femme, pour me parler comme vous venez de le faire.

M. de Lansac se pressa contre la fenêtre, et Mauret demeura interdit en voyant cet homme de fer porter la main à ses yeux et tenter d’étouffer un sanglot.

–Lansac! s’écria-t-il en se rapprochant, quelle affreuse torture vous étreint donc pour que vous puissiez pleurer?

–Je l’aime, murmura l’officier.

Mauret lui saisit de nouveau le bras et l’entraîna dehors. Redevenu maître de lui, M. de Lansac raconta brièvement sa lutte, sa fuite, sa chute et la conduite de Mme de Lesrel.

–Vous devez me comprendre, dit-il à Mauret, puisque, vous aussi, vous avez le malheur de l’aimer.

–Certes, je l’aime, répliqua le jeune homme; mais faut-il que, dans cette occasion, je sois le raisonnable et vous le fou? Vous retardez d’un demi-siècle, mon cher; vous êtes de la race des Werther et des René, héros dont les femmes de notre époque ne savent plus la langue. Voilà le résultat de votre vie d’ermite. Ce qui effleure la peau des autres entame votre chair, ce qui leur chatouille le cœur broie le vôtre. Vous faites comme le lierre qui embrasse le tronc et meurt où il s’attache. Moi, je prends exemple sur le volubilis, je me raccroche aux branches–il y en a de fort jolies–et je vis par l’amour, ce qui est plus rationnel que d’en mourir. Mme de Lesrel est une coquette,–vous voyez que je ne lui marchande pas la vérité. Il faut accepter le peu qu’elle donne, ne lui livrer en échange qu’une part de son être, non son être entier. Sa conduite envers vous est étrange, en dehors de ses allures habituelles, j’en conviens; mais les femmes seront toujours des énigmes. Ne parlons pas d’elle, du reste, parlons de vous. La guerre semble prochaine, mon ami, et, au train dont vont les choses, nous nous battrons avec les Prussiens avant un mois; c’est à cela qu’il faut songer. Etudions ensemble les pays où nous aurons à lutter, voulez-vous? C’est par les diversions, vous me l’avez souvent répété, que l’on réussit à battre l’ennemi; occupons-nous des diversions.

L’entrain, la cordiale sympathie de son jeune collègue détendirent un peu les nerfs de M. de Lansac. Il était près de trois heures du matin lorsque le jeune homme, qui devait aller passer une huitaine dans sa famille, prit congé du colonel. Il restait convenu qu’aussitôt son retour, on se mettrait résolument à l’étude.

Cinq jours plus tard, entraîné par son général, M. de Lansac dut assister à une fête donnée pour l’inauguration de l’hôtel du comte de L… Il aperçut Mme de Lesrel, et se réfugia dans un salon où l’on jouait. Pour échapper à la tentation de se rapprocher de la jeune femme, il s’établit à une table d’écarté. Il perdait avec entrain lorsque le hasard lui donna pour adversaire M. de Lesrel, et sa veine devint plus mauvaise encore. En ce moment, Mme de Lesrel parut dans le salon. Elle hésita une seconde, se rapprocha de son mari et, s’appuyant sur son épaule, lui dit un mot à l’oreille. Cette familiarité si naturelle fit monter le sang à la tête du colonel; ses ressentiments se réveillèrent d’autant plus implacables qu’il crut à une préméditation, à une bravade. Il n’en était rien, la jeune femme venait simplement déclarer qu’elle voulait partir, sans soupçonner qu’elle allait se trouver en face de M. de Lansac, qui ne jouait jamais. Elle sortait à peine du salon, que son mari gagna, et cita en riant le vulgaire proverbe: «Malheureux au jeu, heureux en amour.» Le colonel devint rouge, il releva le propos avec aigreur; deux mots blessants furent échangés. Alors qu’il ne la cherchait plus, M. de Lansac venait de trouver l’occasion de tuer quelqu’un.

En ramenant sa femme, M. de Lesrel lui dit:

–Je ne vois plus guère le colonel de Lansac chez vous, ma chère; mais c’est encore trop. Vous ferez bien de lui fermer votre porte: c’est un malotru.

Mme de Lesrel, troublée, n’osa demander une explication; elle craignait que le son tremblant de sa voix ne frappât son mari. Le lendemain, deux amis de M. de Lansac, se présentèrent chez M. de Lesrel. Une rencontre à l’épée fut décidée pour le soir même.

C’est chose grave qu’un duel, et l’alternative de tuer ou d’être tué est toujours poignante. Aucun motif de haine personnelle n’animait M. de Lansac contre M. de Lesrel, et peu à peu l’âme si droite de l’officier se révolta à l’idée de frapper un innocent. Puis, si la chance le favorisait, une barrière sanglante allait se dresser entre lui et celle qu’il aimait; tout était perdu cette fois, même l’espérance.

–Allons, pensa-t-il, mon adversaire sera bien assez habile pour me passer son épée à travers le corps; au besoin je l’y aiderai.

Cette sombre résolution prise, M. de Lansac se sentit plus calme; lasse de luttes énervantes, son âme aspirait au repos. La vie lui apparaissait noire, triste, misérable; la mort comme un asile de paix. Si la chair se révoltait et demandait à vivre encore, l’esprit répondait aussitôt: sans espérance, à quoi bon?

M. de Lansac mit ordre à ses affaires, écrivit à Mme de Lesrel, afin de lui expliquer son sacrifice. Puis, ayant réfléchi, et ne voulant lui laisser ni regrets ni remords, il déchira sa lettre.

Il sortit vers midi pour rejoindre ses témoins.

–Je rentrerai à cinq heures, dit-il à Louis, qui ne se doutait pas des événements, ne t’éloigne pas, j’aurai peut-être besoin de toi.

A quatre heures, une femme voilée se présenta; elle voulait parler à M. de Lansac. Le colonel ne recevait jamais de visites de ce genre; mais Louis, loin de s’en étonner, comprit pourquoi on lui avait ordonné de ne pas s’absenter. Il fit pénétrer la visiteuse dans le salon, l’assurant que M. de Lansac ne tarderait pas à rentrer. La porte refermée, il aspira l’air parfumé par le passage de la jeune femme et se frotta les mains avec vigueur.

–Ah! murmura-t-il, nous allons nous réconcilier. La princesse est jolie, si elle est capricieuse, et mon maître a bon goût.

Il était près de six heures lorsque le colonel descendit de voiture devant sa demeure. Louis, qui l’épiait et s’étonnait de ne pas le voir plus exact à un rendez-vous qu’il croyait convenu, se hâta de lui ouvrir.

–Elle est là, monsieur, dit-il d’un air à la fois malicieux et mystérieux.

–Qui? demanda le colonel.

–La dame, celle qui sent bon.

M. de Lansac était très pâle, ses traits se crispèrent. Il n’eut pas le temps d’empêcher Louis d’ouvrir la porte du salon, et il se trouva en face de Mme de Lesrel.

–Vous! vous! s’écria-t-il.

Elle s’avança vers lui, ne pouvant parler.

–Vous! répéta de nouveau le colonel, comme épouvanté.

–Moi, dit-elle enfin, qui viens vous demander une grâce.

M. de Lansac, droit, livide, ne répondit pas, ne s’inclina pas. Il s’appuya sur le dossier d’un fauteuil, respirant avec effort, regardant Mme de Lesrel avec dureté. Les tortures qu’il devait à cette femme, l’abîme au fond duquel ses coquetteries l’avaient plongé faisaient bouillonner dans son âme les sentiments les plus contradictoires; il ne savait plus s’il l’adorait ou la haïssait; s’il devait l’écouter, la fuir ou l’écraser.

–Monsieur, dit-elle enfin, vous allez vous battre avec M. de Lesrel, je l’ai appris. Mon mari est innocent de mes coquetteries, de votre amour; sa vie, j’en appelle à votre loyauté, doit-elle payer nos erreurs?

Le colonel ne bougea pas, ne répondit pas. La jeune femme étouffa un sanglot, et, les mains jointes, se rapprocha de lui. Ses regards bleus, navrés, plongeaient au fond des siens. Qu’elle était belle ainsi, suppliante!

–Monsieur, reprit-elle avec véhémence, je viens vous supplier de ne pas vous battre avec M. de Lesrel.

–Ainsi, dit le colonel d’une voix lente, après m’avoir pris ma vie, vous venez me demander mon honneur?

–Un jour, répondit-elle, vous m’avez demandé le mien, et comme je…

Elle s’arrêta et fondit en larmes.

La vue de cette femme tant aimée, qui pleurait chez lui, à cause de lui, bouleversa M. de Lansac; il fit un pas, mais recula aussitôt.

–Monsieur, dit avec énergie Mme de Lesrel, je vous ai blessé, cruellement blessé; vous avez cru… vous croyez…

Elle s’arrêta de nouveau, puis reprit d’une voix saccadée:

–J’ai voulu vous fuir… j’ai… aidez-moi donc, s’écria-t-elle; vous ne devez pas, vous ne pouvez pas vous battre avec M. de Lesrel, je vous aime!

Le colonel bondit, ses traits perdirent de leur rigidité, ses lèvres s’agitèrent. Il se pencha vers la jeune femme, étendit les bras pour la saisir et se rejeta soudain en arrière, tandis que Mme de Lesrel, rougissante, se rapprochait, au contraire, et le regardait comme à cette heure fatale qui lui avait arraché l’aveu de son amour. Elle s’écria:

–Non, je n’ai pas été l’indigne comédienne que vous avez cru, je vous le jure. J’ai déchiré votre cœur; mais c’était avec l’espoir de dégager le mien, je ne voulais pas, je ne veux pas faillir. Si j’ai précipité un dénouement qui se faisait attendre, c’était afin de recouvrer ma liberté perdue. Vos douleurs, vos angoisses, je les connais; je vous aime.

–Taisez-vous, taisez-vous, murmura le colonel avec désespoir.

Elle répéta bravement:

–Je vous aime.

La jeune femme, palpitante, s’attendait à voir M. de Lansac se précipiter vers elle, tomber à ses pieds; elle le vit avec stupeur se reculer, pétrissant de ses doigts crispés le fauteuil sur lequel il s’appuyait.

–Dieu m’est témoin, dit-il d’une voix rauque, que ce matin je voulais mourir, épargner le malheureux.

Sa voix s’éteignit. Frappée d’une idée subite, Mme de Lesrel poussa un cri:

–Je suis folle, dit-elle; mon mari?… Non, non, s’écria-t-elle d’une voix déchirante, pas ce châliment; je me trompe, dites-moi vite que je me trompe.

Elle se dirigea vers la porte. M. de Lansac la regarda s’éloigner sans prononcer un seul mot. La jeune femme s’élança dehors. Elle pénétra dans son hôtel en même temps que le corps de son mari qui, deux heures auparavant, s’était enferré sur l’épée de M. de Lansac pourtant résolu à mourir.

VI

Demeuré seul, M. de Lansac s’assit machinalement sur le fauteuil où Mme de Lesrel avait reposé. L’officier ne voyait qu’un seul dénouement possible à la tragédie dont sa destinée le faisait le héros, le suicide. Il eût mis sur l’heure à exécution ce sinistre projet, si sa vieille foi bretonne ne fût venue le combattre et retenir sa main. Soudain Louis pénétra dans le salon et posa devant son maître un large pli; la guerre avec la Prusse devenait à chaque heure plus probable, et le colonel recevait l’ordre de se rendre à Metz. Se tuer au moment de marcher à l’ennemi, c’eût été une lâcheté, M. de Lansac secoua donc sa torpeur et se mit en route dans la nuit.

Le désarroi dans lequel il trouva le quartier général ne tarda guère à l’épouvanter, et de patriotiques appréhensions vinrent encore oppresser son cœur malade. Il remua ciel et terre pour se faire écouter, et, n’ayant pu réussir à vaincre la folle confiance qui aveuglait tous ceux qui l’entouraient, il demanda un poste rapproché de l’ennemi. Deux mois après son départ de Paris, sous la tente qu’il occupait près de Reischoffen, il vit soudain paraître Mauret. Le jeune aide de camp apportait des ordres de Metz et devait repartir dans la nuit.

Les deux officiers ne s’étaient pas revus depuis leur résolution de travailler ensemble, ils se tinrent longtemps embrassés. Aucune allusion ne fut faite au passé, on ne parla que de la guerre. Le soir, alors qu’ils se promenaient en pleine campagne, le colonel dit tout à coup, presque à voix basse:

–Pouvez-vous, Mauret, me donner des nouvelles de Mme de Lesrel?

–Oui, répondit le jeune homme, dont le front s’assombrit, je l’ai vue il y a quinze jours et j’ai eu peine à reconnaître notre belle amie d’autrefois.

–Sait-elle, demanda M. de Lansac, après, un instant de silence, que j’exposais ma vie lorsque son mari, croyant à une feinte, s’est enferré sur mon épée?

–Elle le sait.

–Elle me maudit?

–Non, Lansac, elle ne vous maudit pas; elle… Sur mon honneur, s’écria le jeune officier, je ne crois pas qu’il y ait au monde un être plus malheureux qu’elle, si ce n’est vous.

–Elle prononce encore mon nom?

–Oui, comme celui d’un ami dont elle est à jamais séparée, dont elle espère de grandes choses.

Le colonel secoua la tête avec tristesse.

–Nous nous battrons en hommes, dit-il; mais rappelez-vous mes paroles, Mauret, nous serons vaincus.

Le jeune officier protesta, il voyait l’horizon moins noir que ne le voyait son ami, il avait confiance dans le soldat, dont le courage répare souvent les fautes de ses chefs. M. de Lansac l’écouta sans le contredire. Vers dix heures du soir, Mauret monta à cheval pour regagner Metz.

–Si vous écrivez à Mme de Lesrel, dit le colonel, si vous la revoyez… Mais non, rien.

Les deux officiers se séparèrent émus. Sait-on jamais, lorsque le canon se dispose à tonner, si l’on se reverra le lendemain? M. de Lansac ne rentra pas sous sa tente; il se promena longtemps solitaire. La nuit était tiède, les étoiles scintillantes, et, le regard levé vers ces mondes, le colonel songeait à la vie future, à ce lendemain de la mort dont nulle philosophie n’a pu soulever le voile. Il se demandait ce que pèsent nos actions dans la balance du Juge éternel, quel dédommagement attend ceux qui ont souffert ici-bas. Un peu avant le jour, il se jeta sur son lit, pour se réveiller en pleine bataille.

Vers le soir, après des prodiges d’énergie, d’audace désespérée, le colonel voyait tomber autour de lui la poignée de soldats que, par un dernier effort d’héroïsme, il venait de ramener au feu pour la troisième fois. Vaincu, un tronçon d’épée à la main, l’œil terrible, il regardait s’avancer les masses de l’ennemi. Il songea à l’armée maladroitement disséminée sur la frontière, et, derrière cette première bataille perdue, il vit la France, mal préparée pour la lutte, devenir la proie d’un implacable vainqueur. Tandis que les boulets pleuvaient, écrasant les blessés qui râlaient sur la terre rouge de sang, il entendit les cris lugubres de la défaite et envia le sort de ceux dont les cadavres l’entouraient. En ce moment l’image de Mme de Lesrel passa devant ses yeux. M. de Lansac, ne voulant pas fuir, marcha droit à l’ennemi et tomba bientôt foudroyé. C’était un véritable homme de guerre, destiné à faire parler de lui, et nul ne sait où est sa tombe.

Mme de Lesrel, atteinte d’une maladie de langueur, a vainement demandé à l’Italie l’influence de son doux climat. Elle s’est doucement endormie, il y a quelques années, entre les bras du général Mauret, dont Louis, depuis neuf ans, est le fidèle serviteur.

SIMON

Table des matières

I

Sur les confins de l’ancien duché de Champagne se dresse une petite ville autrefois capitale d’un comté, aujourd’hui simple chef-lieu d’arrondissement. Une vieille tour féodale, couvrant de son ombre le portail d’une abbaye en ruine, prouve que la petite ville a un passé.

Dans cette ville ont en effet vécu des nobles, des moines, des manants, et des serfs ont cultivé la fertile vallée qui l’entoure. Les ancêtres des corbeaux qui, matin et soir, tourbillonnent en croassant au-dessus de la vieille tour, manquaient alors rarement de pâture, grâce au gibet. Le peuple–il ne portait pas encore ce nom–était à cette époque matière vile et corvéable; par vice de naissance, disaient les nobles; par la volonté de Dieu, disaient les moines; quant au peuple lui-même, il ne savait pas pourquoi.

Ces temps barbares ne sont plus; il n’en reste d’autre trace, dans l’ancienne capitale du comté, que la tour, le portail et des murs crénelés; le tout en ruines. Quatre bâtiments d’architecture nouvelle, c’est-à-dire indéfinie, attirent les regards avec leurs toits d’ardoises surmontés de paratonnerres. Ces quatre bâtiments représentent en quelque sorte la haute civilisation à laquelle nous sommes parvenus: l’un est la caserne, l’autre la mairie, le troisième le palais de justice, et le quatrième la prison.

Je me trompe; du passé reste encore debout un édifice aux pierres noircies par le temps, aux sculptures mutilées par les hommes,–l’église.

Une grande route, qui descend des collines situées à l’ouest, traverse la petite ville, franchit un pont jeté sur la sinueuse rivière qui la baigne, puis, à l’est, gravit le flanc de nouvelles hauteurs couronnées de bois.

Il est midi; un doux soleil de mai éclaire la pittoresque vallée. Les ormes qui bordent la route, tordus par le souffle des vents, commencent à verdir; les haies d’aubépine en fleur parfument l’air. Les oiseaux, actifs et bruyants, édifient des berceaux sous les feuilles naissantes. Dès février, le roitelet a ouvert le grand concours musical que l’alouette doit clore en septembre et dont le rossignol est l’éternel lauréat.

Sur les lacets de la route, que les piétons abrègent en suivant de roides sentiers, un âne vieillot, boiteux, traîne une charrette informe. Sur un essieu criard sont clouées quatre planches inégales, flanquées de quatre pieux. Les brancards de ce singulier véhicule sont des branches à peine dégrossies. Pour selle, l’âne porte un pan de couverture replié; pour harnais, des cordes aux nœuds multiples. La charrette grince, gémit, paraît vouloir se disloquer à chaque tour de roue; elle boite comme la bête qui la traîne, comme son propriétaire qui pousse en ce moment à l’arrière, et que sa jambe droite, déjetée en dehors, force à marcher à l’aide d’un bâton.

L’âne est pelé, la charrette sordide, et l’homme qui la pousse semble un gueux de Callot oublié dans notre âge. Un feutre mou, sans forme et sans couleur, lui couvre le front jusqu’aux yeux, de grands yeux aux prunelles noires. Sa barbe inculte, frisée, envahit son visage, et lui donne un aspect farouche auquel le débraillé de son costume ajoute encore. Ce costume, comment le décrire? Sur une chemise en loques, une veste de panne en lambeaux; une culotte, composée de morceaux de drap multicolores, arrive à mi-jambes et laisse à découvert deux grands pieds chaussés de sabots. Donc l’âne boite, la charrette boite, le conducteur boite; Ecureuil seul ne boite pas.

Ecureuil court sans cesse de droite à gauche, de gauche à droite, d’arrière en avant. Il saute parfois amicalement au nez de Simonet–l’âne–et revient lécher la main de Simon-le maître. Ecureuil est un barbet, aux poils en désordre, auquel une lanière de cuir sert de collier. Depuis trois ans, Simon, pour qui cette somme est une très grosse somme, paye dix francs au fisc afin qu’Ecureuil ait le droit de circuler sur la grande route. Ecureuil paye une cote personnelle et s’en montre fier. Leste, vigoureux, il parcourt, pour son plaisir particulier, trois fois plus de chemin que la charrette qu’il a mission d’escorter. Ecureuil passe toujours à distance des gens bien mis et des enfants; il les tient pour suspects. Du reste, c’est un vrai philosophe; il n’a honte ni des guenilles de son maître ni de l’aspect rogneux de l’âne; il les aime et en est aimé.

Simon, le maître d’Ecureuil, est un pauvre hère que la Providence n’a jamais gâté. Il ignore absolument sa généalogie, ne sait ni par qui ni pourquoi il a été mis au monde, et ne connaît pas même le nom de ceux qui l’ont élevé. Pour cacher une faute, sa mère a tenté de le faire disparaître avant qu’il fût né. Du plus loin qu’il se souvienne, Simon se voit travaillant du matin au soir dans une carrière à plâtre, en échange d’un nombre de sous à peine suffisants pour payer le pain nécessaire à son appétit. Un jour, par suite de la rupture d’un câble, sa jambe droite a été brisée. On l’a soigné tant bien que mal, on lui a remis vingt francs à titre d’indemnité; il s’est cru riche. Devenu incapable d’exercer le seul métier qu’il sût, Simon–on lui avait donné le nom du maître de la carrière–a cherché du travail, n’a pu en trouver et, ses vingt francs épuisés, a erré, mendié, souffert du froid, de la faim, des rebuffades; néanmoins il a vécu, tant sa constitution était robuste. La tête ébouriffée du pauvre Simon contient peu d’idées,–où les aurait-il prises? Il n’a jamais deviné pourquoi on le repousse toujours lorsqu’il demande à travailler; pourquoi on semble le redouter alors qu’il n’a jamais fait de mal. Chassé des villages, il s’est parfois réfugié dans les villes, mais il en est sorti bien vite par amour du grand air. Un soir, las, découragé, Simon, au sommet de la colline qu’il gravit en ce moment, a découvert une carrière de grès abandonnée. Il s’est logé sous une voûte qui menaçait de s’écrouler, et, personne n’étant venu l’en expulser, il y a élu domicile.

Une forêt s’étendait en arrière de l’ancienne exploitation de grès, une forêt où des bûcherons dressaient des fagots. Un d’eux, pressé d’ouvrage, accepta un jour l’aide de Simon et s’en trouva bien: le pauvre diable était fort et laborieux. De la ville, des femmes du peuple venaient souvent, par économie, acheter leur bois sur place. Simon s’offrit pour transporter les fagots et obtint la pratique de maintes ménagères. Le pauvre garçon peinait beaucoup, mais il gagnait son pain et n’en demandait pas davantage. Durant un été, il s’avisa de construire, près de l’entrée de la carrière, une cabane de bois, de pierres et de boue, du seuil de laquelle il découvrait toute la vallée, la vieille tour, la rivière et l’église. Sur le talus couvert de grès, qu’il considérait comme faisant partie de son domaine, il planta des pommes de terre et des choux, qui poussèrent à peu près. Certain alors de manger chaque jour, Simon se trouva heureux. Le matin, l’œil perdu sur l’immense horizon qu’il découvrait de sa hutte, il écoutait chanter les oiseaux et regardait courir les nuages; le soir, il regardait briller les étoiles et trouvait cela beau.

Après une année de labeur, Simon, ayant acheté d’occasion deux roues presque pareilles, s’ingénia à construire une charrette. Il réussit, et put ainsi porter à la ville une sextuple charge de fagots. Un peu plus tard, il fit la rencontre de Simonet, qui venait de se briser une jambe et qu’un équarrisseur emmenait pour l’abattre. Simon déboursa six francs pour la peau, les os et les sabots de Simonet, le reste de souffle qui animait la pauvre bête étant compté pour rien. Il la pansa, la soigna et la guérit assez pour qu’elle pût, clopin-clopant, traîner la charrette. Simon eut alors l’idée d’acheter un gros lot de fagots et de le vendre en détail à la ville, trait de génie commercial qui lui valut de dix à quinze sous par jour. Ce fut à cette époque qu’une de ses pratiques lui confia la mission de noyer Ecureuil, né quatrième d’une portée. Simon, au lieu de jeter le petit animal par-dessus le pont, l’éleva et n’eut point affaire à un ingrat. En somme, depuis six ans, les trois ex-condamnés à mort peinaient de compagnie, mais ne se trouvaient pas malheureux de vivre.

Trois heures de l’après-midi sonnaient dans la vallée quand Simonet atteignit le sommet de la côte et s’arrêta pour souffler, tandis qu’Ecureuil daignait s’asseoir. Au bout de dix minutes, l’âne reprit de lui-même sa marche, s’engageasur une route défoncée et pénétra dans la forêt, pour ne plus s’arrêter qu’en face d’un immense amas de fagots. Simon ne savait ni lire ni écrire; cependant il s’embrouillait rarement dans ses comptes, peu compliqués d’ailleurs. Le fermier, propriétaire des coupes, avait confiance en lui. Simon s’occupa de charger sa charrette, la ramena à deux ou trois cents mètres de la grande route, puis détela Simonet, qui, précédé d’Ecureuil et suivi de son maître, s’engagea sur un sentier.

En traversant un chemin, Simon aperçut deux femmes qui sarclaient de l’herbe.

–Eh! Simon, lui cria l’aînée, est-ce vrai que tu as demandé la fille du château en mariage?

–Pourquoi ne m’as-tu pas choisie? cria la plus jeune. Est-ce que je ne suis pas à ton goût?

Simon passa sans se retourner, sans répondre aux moqueuses dont les quolibets firent taire un instant les oiseaux. Filles et garçons, lorsqu’ils le rencontraient, interpellaient volontiers Simon, que son mutisme faisait considérer comme un simple d’esprit. Cependant, soit à cause de l’expression farouche que donnaient à son visage sa barbe inculte et son regard brillant, soit à cause de la vie solitaire qu’il menait, Simon inspirait une vague terreur à ses voisins, qui le tenaient pour un être redoutable, qu’il ne fallait point trop fâcher.

La voix des sarcleuses d’herbe résonnait encore dans le lointain, quand Simonet fit un bond et dressa ses longues oreilles; Ecureuil aboya aussitôt, et Simon, surpris, se retourna et s’arrêta. Un coup de feu venait de retentir dans la forêt; les échos des collines répétaient et se renvoyaient le bruit.

–C’est Jean le braconnier, murmura Simon. Comment ose-t-il se servir de son fusil en plein jour?

Simon reprit sa marche et, dix minutes plus tard, pénétra dans l’emplacement de l’ancienne carrière. Simonet, débarrassé de ses ficelles, se rendit sous la voûte autrefois habitée par son maître et y trouva de l’herbe fraîche, des débris de légumes, trois ou quatre beaux chardons et un peu d’avoine. Sur un feu de bois mort, Simon disposa un vieux pot contenant un morceau de viande, des carottes et des choux; tandis que cette pitance cuisait, il ajouta quelques nœuds aux harnais et s’occupa ensuite de ses semis. Ecureuil, accroupi près du feu, se relevait de temps à autre pour tourbillonner et aboyer autour de son maître ou de l’âne. Celui-ci feignait de vouloir mordre son compagnon de route, Simon feignait de le vouloir battre pour l’obliger à se taire, et, finalement, le saisissait pour l’embrasser.

Le soleil, en se couchant, vit Ecureuil et Simon assis face à face, dînant de compagnie. Les oiseaux modulèrent une dernière chanson, la vieille tour féodale se perdit peu à peu dans l’ombre, les chauves-souris apparurent, le grand silence de la nuit envahit la vallée. Avant de gagner sa couche de paille, Simon regarda les étoiles s’allumer. Sûr du lendemain, calme comme la nature qui l’entourait, le pauvre garçon eût certainement remercié Dieu, s’il eût connu Dieu.

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16 января 2025
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4064066323325
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