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Henri de La Blanchère

Histoire d'une ménagerie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317744

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

FLEUR-DE-MAI

— La ménagerie!..... ohé ! la ménagerie!..... criait une bande de gamins courant en avant de trois grandes et longues voitures, aux panneaux bleus passés, qui cahotaient lentement et péniblement le long de la grand’rue dans la petite ville que j’habite. Vers les dernières maisons, les véhicules firent halte.

— La ménagerie!...

Et, sur l’air des lampions, voilà les joyeux gamins parcourant la ville et faisant des mains, des pieds, des joues, un bruyant simulacre des instruments de la troupe encore inconnue.

Pendant ce temps-là, les trois voitures avaient pris position sur le côté d’un triangle de gazon ras, entouré de hauts peupliers frissonnants, auquel on donne pompeusement, dans le pays, le nom de Champ de foire, parce qu’une fois par an il s’y rassemble six échoppes de savetiers de campagne et autant de boutiques de merciers ambulants. Bientôt les chevaux, dételés et abandonnés à eux-mêmes sur la pelouse, se mirent à tondre avec résignation l’herbe pelée qui s’étendait autour d’eux. Maigre souper, maigre pitance, hélas! aussi maigres convives!...

Quatre personnes étaient sorties des voitures et vaquaient aux diverses occupations d’un véritable campement du soir.

Il est absolument indispensable que nous les présentions au lecteur.

Cet homme de haute taille, à l’énorme barbe noire tombant sur une poitrine d’athlète, aux bras nus, qui roule des yeux féroces autour de lui, c’est le seigneur Scipion l’Africain, dit le Farouche, ou l’Hercule de la Réole. Ne vous y trompez pas! c’est le maître de céans. Ancien tambour-major des zouaves, vingt-cinq ans d’Afrique, plusieurs combats mémorables, cinq blessures, une citation à l’ordre du jour de l’armée... Bref, un brave et digne homme, un mouton sous la peau d’un lion.

Auprès de l’ex-zouave, se meut une grande et longue figure blême, blonde, aux yeux demi fermés, éraillés, au teint de papier mâché, aux joues et aux lèvres sans barbe. Cet être, le premier et l’unique aide de camp du seigneur Scipion l’Africain, répond au nom charmant de Fadasse. En fouillant dans son passé, nous avons découvert qu’il avait été, pendant de longues années, garçon boulanger, et que l’amour de la farine seule lui avait fait embrasser la profession de pitre ou paillasse, la seule, avec son ancienne, dans laquelle il fût permis d’en faire, pour sa toilette, une ample consommation.

Scipion l’Africain.


Sauf un goût assez prononcé pour les liqueurs fortes, le Fadasse paisible est un excellent et placide garçon, incapable de donner une chiquenaude à une mouche, et que ses bêtes aiment autant qu’une bête féroce peut aimer un homme... sans en manger.

Fadasse.


Au premier plan du bivouac, voici qu’apparaît, dans son rôle important, la maîtresse de céans, madame Scipion l’Africaine, autrement la Perle de la Dordogne... pour vous servir. Brune, petite, haute en couleur, toujours en mouvement, la main et le pied lestes, la langue jamais en retard, un accent du cru... et sentant l’ail à vingt pas: voilà madame Scipion! Bonne femme au fond et, pour son plus beau titre de gloire, la mère de Fleur-de-mai.

Fleur-de-mai joue déjà sur le gazon avec Boule-de-neige, son chat favori, un angora blanc aux yeux rouges, aux lèvres roses, ressemblant à un gros mouton à longue queue. Blonde autant que Boule-de-neige est blanc, rose des lèvres et des joues comme lui, ses beaux cheveux épars en bandes rutilantes sur ses petites épaules à peine cachées par les bretelles d’un sarreau bleu, les bras et les jambes nus, ses yeux interrogateurs tournés vers les curieux, son chat entre les bras: Fleur-de-mai est charmante.

La Perle de la Dordogne.


Je fus saisi, attiré, charmé par cette adorable enfant, car je me trouvais — vous vous en doutez bien, lecteur — au nombre des curieux de la petite ville que l’arrivée de la ménagerie avait attirés sur la place.

M’approcher de Fleur-de-mai et caresser Boule-de-neige fut l’affaire d’un moment. La nature m’a doué, à ce qu’il paraît, d’une honnête et sympathique figure, car la fillette et son chat ne firent pas trop de résistance: c’est à peine si, à la première caresse que je hasardai, M. Boule-de-neige, s’étirant, me montra, par mesure de précaution sans doute, qu’il possédait une collection de griffes d’un ou deux centimètres de longueur. Satisfait de cette exhibition comminatoire, il se roula en boule sur les genoux de sa petite maîtresse et ronfla tout à son aise sous la pression de ma main qui le caressait.

Fleur-de-mai ne me montra aucune griffe: la chère enfant me regarda dans les yeux de ce regard limpide, profond, tranquille, de certaines organisations qui semblent voir dans notre âme; puis, secouant sa tête mutine, elle répondit à mes questions.

Il faut avouer que j’employai toutes les roueries possibles pour devenir l’ami de Fleur-de-mai. Le premier jour, je demeurai dans les généralités; mais, dès le lendemain matin, je retrouvai la fillette sur la pelouse, et, cette fois, j’avais mes poches bourrées de friandises et de joujoux...

Fleur-de-mai.


Je perdis mon temps...

Fleur-de-mai n’était point gourmande. A peine goûta-t-elle, pour me faire plaisir, à quelques bonbons: elle m’avoua qu’elle acceptait ce que je lui apportais plus pour ses chers animaux que pour elle.

Quant aux joujoux, elle ne savait point s’en servir... Fleur-de-mai ne jouait pas!...

Lorsqu’elle n’était pas de représentation, elle demeurait songeuse, la tête dans sa petite main, les yeux levés vers le ciel, regardant les hirondelles tracer leurs grands ronds au milieu des arbres, suivant le martin-pêcheur rouge et bleu qui passe comme un trait le long de la rivière, ou écoutant ce que les oiseaux chantaient dans les haies touffues.

Perdue dans cette contemplation vague de la nature, la fillette comprenait l’harmonie des êtres sauvages qui l’entouraient et les voix mystérieuses de la création.

Le domaine qu’affectionnait surtout cette petite fée blondinette, c’était la ménagerie elle-même. Là, elle était reine, souveraine absolue!... Tous les animaux non seulement la connaissaient, mais l’aimaient et, par conséquent, la respectaient. Pas un n’aurait osé lui faire le moindre mal. Il est vrai qu’elle savait trouver pour eux de si douces paroles; qu’elle leur faisait de si charmants petits yeux fascinateurs en coulisse; qu’elle les grondait si gentiment; qu’elle les gâtait de si bon cœur, en leur apportant tout ce qui devait flatter leur gourmandise, qu’on ne pouvait douter un seul instant qu’il n’existât entre elle et eux un langage parfaitement clair et compréhensible, inconnu au reste des humains.

Si son père — car le papa La Réole était fier de sa fille, et qui ne l’eût pas été ? — si son père lui disait en riant:

— Holà ! Fleur-de-mai, parle donc un peu au tigre... va voir aussi au lion... et dis-leur de se tenir plus tranquilles!

Fleur-de-mai y allait toute souriante, toute dorée de ses longs cheveux blonds qui ruisselaient autour d’elle. Elle leur tendait la main et leur parlait en son petit langage, leur faisant de grands reproches auxquels les grosses bêtes répondaient en bruissant, en miaulant, chacun dans sa manière, et caressaient, en se couchant, la main de la mignonne fée.

Les mauvaises langues prétendaient que la lourde cravache de l’hercule n’était point étrangère à l’amour forcé de ses bêtes pour Fleur-de-mai: on parlait même de choses horribles... on ajoutait que, dans les grands conflits, le maître se servait de la barre rougie au feu!...

N’en croyez rien.

Fleur-de-mai possédait des talismans plus sûrs et plus puissants que ces barbares instruments. Elle avait sa douceur, sa gentillesse, son innocence et ce je ne sais quoi d’inexprimable qu’on pourrait appeler le don de la fascination d’en haut.

Si vous parliez de ces choses-là à Fadasse, comme je le fis plus tard, jamais vous ne parveniez à le faire varier de thème:

— Mademoiselle Fleur-de-mai, Monsieur, elle comprend ce que disent tous les animaux...

— Vous plaisantez, Fadasse.

— Non, non, Monsieur; je parle sérieusement. Cette enfant-là, voyez-vous, ce n’est pas une créature naturelle. Oh! non. C’est un ange descendu du ciel!... Et puis, voyez-vous, elle comprend tout...

— Vous en êtes sûr?

— Pardi! Monsieur. Voyez-la quand elle s’approche seulement d’une des bêtes en fureur, — car ces bêtes-là, c’est si bête que ça se met en colère on ne sait pas pourquoi!... — eh bien! Fleur-de-mai s’approche, son petit œil brille... et l’animal se couche, rampe à ses pieds, la lèche et la caresse de toutes ses forces!

Est-ce donc vrai?

— Si c’est vrai....!

Enfin la bonté est contagieuse. Je ne suis pas méchant, et bientôt je devins l’ami de Fleur-de-mai, peu de temps après celui de toute la famille, y compris le blême Fadasse.

Ce qui demanda le plus de temps, ce fut de faire connaissance avec les héros du logis. Je conquis cependant leurs bonnes grâces; pour la plupart, j’employai le bifteck redoublé, en vertu de ce principe à mon usage, que la partie la plus sensible de tout être vivant est le palais, et le viscère le plus reconnaissant, non le cœur, mais l’estomac.

On a prétendu qu’il existait à cette loi une exception en faveur de l’homme... moi, je vous l’avoue, je n’en crois rien.

Ne me désabusez pas!

Ce fut ainsi, en devenant de plus en plus familier dans l’honnête intérieur de l’Hercule de la Réole, que j’acquis la certitude de l’admirable don que possédait ma chère petite amie — car je l’aimai bientôt autant que l’aimaient ses bêtes... — et que je pensai à écrire les merveilleuses aventures qu’elle me racontait volontiers avec sa grâce enfantine et sa naïveté charmante.

Nous avions une place de prédilection. Assis côte à côte au bord de la rivière murmurant parmi les cailloux, moi, je regardais l’eau faire ses petits remous cotonneux: elle, les yeux au ciel, semblait quitter la terre.

Voici ce que j’appris:

Née dans la ménagerie, ayant grandi au milieu des animaux que son père promenait de foire en foire, Fleur-de-mai s’était si bien familiarisée, si bien identifiée avec eux, que non seulement elle n’en éprouvait aucune frayeur, mais, pour elle, leur langage, leurs rugissements, leurs grognements, leurs glapissements qui amusaient ou effrayaient les badauds des environs, avaient un sens parfaitement intelligible. Insensiblement elle en était venue à aimer ces compagnons singuliers et à vivre familièrement avec eux, caressant le tigre, tirant la moustache du lion ou la queue des singes. C’était un touchant échange de caresses. Jamais ces singuliers amis ne se fâchaient. Hâtons-nous d’ajouter que la fillette partageait fraternellement avec eux tout ce qu’elle possédait, donnant aux uns une partie de la viande de ses repas, du pain à l’ours, des fruits aux singes et aux perroquets! Depuis l’âge d’or, on n’avait vu rien de semblable!

Un jour que la troupe était campée comme nous l’avons dit, Scipion le Farouche était allé à la mairie remplir les formalités nécessaires pour la représentation du lendemain. La Perle de la Dordogne et le blond Fadasse partirent de leur côté en quête de provisions, laissant à Fleur-de-mai et à Boule-de-neige la garde de la ménagerie.

Fleur-de-mai s’installa sur un méchant escabeau boiteux en face de la cage du lion, et, pour ne pas perdre son temps, elle se mit à pratiquer de savantes reprises aux accrocs des habits divers de grande représentation; rattachant ici un bouton récalcitrant, recousant là des paillettes fripées dont le lustre terni attestait les longs et loyaux services.

Le jour tirait à sa fin. Déjà le soleil disparaissait à demi sous l’horizon enflammé, et ses rayons obliques, glissant à travers les grands peupliers du champ de foire, doraient d’une lueur affaiblie les toits de la ménagerie roulante et les aspérités sableuses qui marquetaient la maigre pelouse.

A l’intérieur de la ménagerie, dans la cour que formaient les trois voitures placées en équerre, régnait déjà une demi-obscurité, fondant en un ton gris les contours des objets. Aussi Fleur-de-mai, malgré ses yeux aussi clairvoyants que jolis, fut-elle obligée d’abandonner son ouvrage, se promettant de le reprendre lorsque sa mère, de retour, aurait allumé la lampe pour le souper.

La jeune fillette croisa ses mains sur ses genoux, inclina sa tête sur l’épaule et, sans doute, se serait endormie si une subite agitation dans les cages des animaux, en rompant le silence, n’était venue la tirer de sa torpeur...

A cette heure, en effet, chacune des bêtes féroces semble se réveiller et naître à une vie nouvelle, comme si le départ du roi du jour leur donnait une liberté attendue. Sachant qu’elles allaient bavarder et échanger leurs impressions, la fillette se disposa, selon son habitude, à écouter leur conversation.

— Broum! fit le vieux lion en ouvrant un œil. Broum! Voici l’heure où, dans nos belles montagnes de l’Atlas, nous nous levons pour aller nous désaltérer à la source où viennent boire les gazelles!... O Malheur!... ô destinée!... moi, le roi du désert, réduit à tourner en rond dans une cage étroite!... Par ma barbe! que je m’ennuie!... ajouta-t-il dans un large bâillement qui montra le développement de ses canines formidables.

Hallo! ricana un jeune singe pendu par la queue, la tête en bas, aux barreaux de sa cage; voilà le vieux Dur-à-cuire qui commence à se plaindre. Hé ! là-bas, papa la Moustache, elle était donc bien belle la source aux Gazelles?

— Si elle était belle!... et bonne! fit le lion après un soupir qui ressemblait fort au bruit d’un soufflet de forge.

— Moi, si je regrette quelque chose, ce n’est pas l’eau, reprit Simius. Pour ma part, je trouve que c’est la seule chose que nous ayons en abondance ici... avec les coups de cravache.

— O ma source sous les palmiers!

— Hallo! compagnon; est-ce bien l’eau que vous regrettez dans votre source?... Ne serait-ce point les gazelles qui s’y désaltéraient?...

— Hélas!

— Et que vous étrangliez bel et bien pour assaisonner le liquide.

— Broum! fit le lion d’un air béat, en passant à plusieurs reprises sa langue rugueuse sur ses babines.

— Le sage a dit: Méfiez-vous des buveurs d’eau! Papa la Moustache, le sage a dit encore: Que les honnêtes gens mangent et boivent au grand jour, et que, la nuit venue, ils se couchent. C’est ainsi que nous agissons, nous, et à cette heure-ci, our rien au monde, je ne serais descendu du cocotier où ma mère avait jadis établi son domicile. Il eût été imprudent de se trouver nez à nez avec quelqu’un des vôtres... ou de vos cousins!

— Pauvre être pusillamine!... Bourgeois, va!... Un roi, par la barbe de mon père! ignore la peur.

— Et de quel pays étiez-vous roi?

— Du désert! répondit le lion se soulevant majestueusement sur une patte.

— Fameuse royauté, vraiment!... Moi aussi je serais roi dans le désert!... Tout le monde, jusqu’au crapaud qui chante sous sa pierre, ou au caméléon qui rêve sur sa branche, est roi dans le désert!... Dans un endroit où il n’y a personne, ce serait bien du guignon si on n’était pas roi tout seul.

— Jeune écervelé, apprenez que ce qu’on appelle le désert est très peuplé.

— Je le crois; mais je pense aussi que tous les habitants que vous pouviez y rencontrer étaient beaucoup moins forts que vous. C’étaient des gazelles, des chèvres, des bœufs égarés, des chevaux dévoyés; et encore, vous surpreniez tout cela à l’improviste!... Parbleu! si dans mon pays j’eusse été sûr de ne rencontrer que des souris et des écureuils, je n’aurais pas eu peur de me promener au clair de lune. Mais il rôde par là-bas certains jaguars et d’aimables serpents qui me conseillaient de ne pas bouger de dessus ma branche... Les honnêtes gens, vous dis-je, sont ceux qui dorment la nuit.

— Paix là ! sot animal! fit, en changeant de patte, le hibou Bel-Œil qui venait de s’éveiller: depuis quand la nuit est-elle faite pour dormir? N’est-ce pas plutôt le jour, avec son soleil aveuglant, sa chaleur brutale, qui vous engage à demeurer à l’abri et tranquille dans un coin? Ignorant! ne parlez donc point de ce que vous ne savez pas; c’est le propre des hommes... Quel bonheur! maintenant que les ombres s’étendent autour de nous, la douce lumière de la nuit se répand harmonieusement sur tous les objets et permet d’en distinguer les contours... C’est alors que les honnêtes gens s’éveillent et s’en vont à leurs affaires. Certes, mon ami, l’on a raison de boire pendant la nuit.

— Qui se ressemble s’assemble! glapit d’une voix aigre Gros-Pierre, un magnifique cacatoès qui se balançait à l’anneau de sa cage. Les brigands se soutiennent entre eux.

Maître hibou lança, de ses gros yeux flamboyants, un regard de travers à son blanc compagnon.

— Moi, brigand! ô ciel!

— Couah! couah!... oui, brigand! Vous ne valez pas mieux que les autres. Adressez-vous aux mulots et aux souris des bois que vous croquez sans pitié, nous verrons si ces pauvres bêtes diront que vous êtes le modèle de toutes les vertus.

— Hallo! mon ami et compatriote Gros-Pierre a raison, cria le singe. Hallo! vieux hibou, tant pis pour vous, vous faites partie de la grande bande des brigands; vous vivez de meurtres et de rapines... Osez soutenir que vous n’êtes pas, pour les mulots et les souris, ce que le lion, le tigre, le jaguar, le loup — ici présents — sont pour les bœufs, les chevaux, les moutons et autres mangeurs d’herbe!

— Seigneurs, murmura doucement Patte de velours, un grand tigre du Bengale, en étirant sournoisement ses griffes, permettez-moi de vous faire observer que cette sotte dispute menace de s’envenimer et que vous faites beaucoup trop de tapage, ce qui peut effrayer notre chère petite Fleur-de-mai, seule avec nous en ce moment. Veuillez donc être assez aimables pour abandonner cette discussion oiseuse et m’accorder la permission de vous soumettre une idée que je crois préférable.

— Couah, couah!... glapit le cacatoès.

— Hallo! allez-y! vieux sournois, fit le singe.

— Nous écoutons, dit le lion.

— Nous aussi, murmurèrent les autres.

— Mes chers amis et malheureux frères en captivité, il n’est personne parmi vous, même le plus insouciant et le moins perspicace, qui n’ait été à même d’apprécier toute l’étendue des biens que nous avons perdus! Nous qui, naguère, ne dépendant que de notre volonté, possédions l’espace pour domaine et la liberté pour richesse, hélas 1 nous sommes tombés au pouvoir d’un maître cruel et sans cœur qui nous mesure parcimonieusement l’air, l’espace, la lumière, et... surtout la nourriture; qui n’est prodigue, comme le faisait remarquer mon cher ami le singe, que d’eau claire et de coups de cravache...

Depuis l’arche de Noé, de glorieuse mémoire, je ne crois pas qu’il se soit trouvé au monde une collection d’animaux plus disparates, mais plus malheureux que nous. O les jungles de mon pays! merveilleux fourrés où je dormais si bien pendant les ardeurs du jour, qu’êtes-vous devenus? Où êtes-vous, rocher moussu qui me serviez d’abri et d’embuscade? Et vous, ruisseau limpide et murmurant qui couriez à travers les hautes herbes, courbant les roseaux et mêlant votre concert touchant à l’hymne de la terre pendant les nuits splendides d’un éternel été ?... Je vous ai perdus... perdus, hélas! et sans retour... Mais, au milieu de ma misère, pour calmer ma souffrance et adoucir mes tristesses, le ciel clément m’a du moins laissé votre souvenir. Je pense aux joies perdues, et, fermant les yeux, je me revois jeune, errant en liberté sous des ombrages ignorés de l’homme. Hélas! hélas! puisque le réveil est si pénible, que ne durez-vous toujours, ô songes du temps passé !...

Un bruit sec, comme celui d’un sac de noix que l’on caresse, interrompit l’orateur. C’était un des plus vieux crocodiles de la bande qui, trop vivement ému, passait la main sur ses yeux pour essuyer une larme.

— Hallo! père sournois, je pleure comme votre ruisseau, fit le singe en se mouchant bruyamment.

— Au fait! bougonna le lion.

— J’y arrive, mon frère. 0 mes amis! ô mes compagnons! gardons-nous d’aggraver nous-mêmes l’horreur de notre position par des disputes continuelles... Unissons-nous, aimons-nous, consolens-nous les uns les autres. Soyons frères!

— Ta, ta, ta!! murmura le cacatoès.

— Cela demande réflexion, dit à part lui maître Simius en se grattant le front.

— En vérité, je vous le dis, ô mes amis, continua l’orateur, mal partagé est à moitié passé !

— Hom, hom, grogna Martin l’ours, chaque jour amène du nouveau. Combien la captivité adoucit les caractères! Voilà un tigre, un vrai tigre, qui prêche la fraternité et la concorde!... Au profit de qui? C’est ce qu’il faudra voir.

— Soyons amis, soyons frères, continua le tigre. Que personne ici ne s’imagine qu’un de nous tirera profit de cette ligue du bien contre le mal. Honni soit qui mal y pense!...

— Merci, fit l’ours.

— Le temps est long, remplissons-le. Nous ne nous connaissons pas les uns les autres, apprenons à nous connaître. Que chacun raconte à la ronde, qui il est, d’où il vient, ce qu’il faisait, la manière dont il a été pris et conduit ici... Courage et véracité, ce sera notre devise!

— Fie-z’y-toi! murmura Cacatoès.

— Hallo! c’est charmant!

— Est-ce convenu, ô mes amis!

— Hou! hou! hou! dit le chat-huant en secouant ses plumes.

— Oui! firent toutes les voix.

— Eh bien! je propose que M. Simius, qui aime tant à parler, commence; nous l’écoutons.

— Hallo! seigneur; vous vous trompez. Moi... un bourgeois!... Non, non, s’il vous plaît! A tout seigneur, tout honneur!... Le vieux papa la Moustache, qui nous a déclaré qu’il était le roi de son désert, va vous raconter son histoire. Ce doit être attendrissant.

LA FAMILLE DE DUR-A-CUIRE.


CHAPITRE II

Table des matières

DUR-A-CUIRE

— Mes enfants...

— Ah! mais non! glapit le singe.

— Taisez-vous, fit l’ours.

— Paix là ! cria le cacatoès.

— Mes enfants, reprit le lion en posant sa grosse tête sur ses pattes étendues devant lui, taisez-vous d’abord, si vous voulez que je parle, et laissez-moi vous dire que je pourrais, pour donner plus d’intérêt à mon récit, me faire prier longtemps, ainsi que cela se pratique quelquefois; mais ma loyauté bien connue ignore ces moyens mesquins de captiver une attention à laquelle j’ai droit... Contre le droit pas de résistance! Or donc, écoutez-moi sans bouger. Chers compagnons d’infortune, j’ai ouï dire que mes ancêtres ont toujours habité sur la limite du grand désert africain qu’on appelle le Sahara. Je ne vous dépeindrai point les splendeurs de ma patrie, ni la tendresse de ma mère en mon jeune âge. Tous, nous avons passé par là, et je ne me refuse pas à croire que les mères des simples citoyens aiment autant leurs enfants que les mères des rois chérissent l’espoir de leur race.

Tout au plus vous décrirai-je mon berceau. Figurez-vous un amas de roches géantes et crevassées, enguirlandées et couronnées de broussailles tellement épaisses, que le soleil était impuissant à les traverser. Le lion seul s’en trouvait capable! Par suite de l’admirable position que mon honorée mère avait su choisir, notre demeure était à portée en même temps de la nature sauvage et des bienfaits de la civilisation.

Quand mes yeux se tournaient vers le midi je voyais le désert vaste, immense, s’étendant à mes pieds comme une mer sans limite, avec ses vagues de sable roulant devant le simoun. Au loin ondulaient les palmiers de quelques fraîches oasis, îlots de verdure semés sur ce sol calciné, tandis qu’aux alentours passaient, avec précaution, des troupes de gazelles, quelques girafes, des autruches et, de temps en temps, passaient de longues caravanes ondulant comme d’interminables serpents noirs au soleil. J’avais sous les yeux le désert, notre royaume à nous, lions. Là, nous commandons et nous régnons sans partage, car l’homme, notre ennemi et quelquefois notre maître, ne saurait vivre sur le sol aride, brûlé, infertile, où, même quand il se réunit en grand nombre, il ne peut passer qu’en courant.

Si je regardais vers le nord, au contraire, devant moi s’étendaient les terres habitées par l’homme. Je dominais des plaines et des collines verdoyantes où les tribus arabes campaient et laissaient paître leurs troupeaux.

Puisqu’il faut vous parler net, mes chers compagnons, je n’ai nul souvenir des premiers temps de ma vie; mais tout me fait croire qu’ils furent heureux. J’avais une sœur jumelle et nous demeurions constamment sous l’œil vigilant de notre mère, qui passait une partie de la journée à nous lécher avec amour. Vous me permettrez, mes amis, d’attribuer à ces soins constants la beauté de mon manteau; tout le monde l’admire.

— Vantard! dit tout bas le tigre en jetant un regard sur ses flancs fauves rayés de noir... Peuh!... Encore si tu parlais du mien!

— Le premier incident dont j’aie conservé la mémoire n’est point vulgaire et montre bien la vaillance du sang dont nous sommes issus. Mon noble père, désireux de partager les soins et les fatigues de la reine notre mère, avait, depuis notre tendre enfance, abandonné ses courses lointaines et s’était fait le pourvoyeur attentif de la famille. Infatigable, il partait chaque jour pour la chasse, seul, armé de son courage...

— Et de ses dents! sifflota Simius en gambadant.

— Chaque soir il rapportait une pièce choisie: antilope, mouton ou bœuf, qu’il déposait gravement aux pieds de ma mère pour notre souper commun.

Un jour cependant, obligé de nous quitter quelque temps afin de pousser une reconnaissance au fond du pays ennemi, mon père fut absent beaucoup plus que d’habitude, de sorte que la reine ma mère dut se déranger et pourvoir elle-même à notre subsistance commune, car nous mangions déjà la chair. La noble créature nous abandonnait donc chaque soir pendant quelques heures, confiante en l’obscurité et en l’isolement de son logis.

Une nuit, elle tardait à revenir; ma sœur et moi commencions à sentir les atteintes de la faim. Tout à coup un léger bruit s’élève au milieu des broussailles qui masquaient notre demeure.

— Mère, c’est vous? m’écriai-je en me levant joyeusement pour courir au-devant d’elle. Mais à peine eus-je fait quelques pas que je m’arrêtai pétrifié...

Ce n’était pas ma mère; c’était un animal presque aussi grand qu’elle, à la robe fauve couverte de taches noires, aux yeux brillants comme les nôtres, mais se glissant comme un serpent entre les lianes et me montrant des dents effroyables... Seigneurs, je l’ai appris, nous nous trouvions, ma sœur et moi, jeunes, isolés et sans armes, au pouvoir d’une panthère, notre plus mortel ennemi.

Sans comprendre la lâcheté qu’elle commettait en attaquant des innocents sans défense...

— Ah! joli! charmant! hurla Simius en se tordant au bout de sa corde.

— Paix là-haut! cria Gros-Pierre.

— Taisez-vous donc, gronda Martin l’ours, ou je monte...

— Montez, ô mon ami, répondit Simius; les chemins sont ouverts!

— Je reprends, continua le lion; sans défense...

— Hallo! papa la Moustache, et les agneaux que votre père apportait, où étaient leurs dents et leurs griffes?

— Ce n’est pas la même chose, pauvre ignorant. Les agneaux sont faits pour être mangés et les lions...

— Pour les manger!... Hallo! Tout est bien.

— Je condescends à ne pas vous répondre et à continuer. Le monstre me saisit par le cou; je sentis son étreinte mortelle et fermai les yeux, poussant un miaulement plaintif... 0 bonheur! un rugissement épouvantable répond à quelques pas, puis un autre plus près encore. C’est mon père qui revient au logis.

A la vue de notre défenseur, la panthère me laisse tomber de sa gueule et s’aplatit sur le sol, les yeux inquiets, fixés sur mon père qui se dressait devant elle comme le symbole du Châtiment. Toute fuite était impossible: il fallait combattre!... Je me relevai et me glissai aussi loin du danger que mes meurtrissures me le permettaient.

Après quelques secondes d’attente, les adversaires bondirent en même temps, et le choc fut si violent qu’ils roulèrent tous deux parmi les broussailles; mais alors commença le duel le plus terrible qu’on ait jamais vu. Étroitement enlacés l’un à l’autre, mon noble père et la panthère ne formaient qu’un groupe informe qui se tordait et roulait comme un tourbillon... Des rugissements formidables, semblables à des roulements de tonnerre, ébranlaient la montagne et nous glaçaient d’épouvante. Retirés au fond de notre gîte, nous attendions, tremblants comme la feuille, la fin de cette lutte gigantesque. Mais la panthère pouvait-elle résister au lion, au roi des animaux? Deux minutes plus tard, mon père se relevait vainqueur, mais couvert de blessures nombreuses... La panthère gisait à ses pieds, étranglée, la tête écrasée et le ventre tout grand ouvert par les griffes terribles de son ennemi.

Ma mère, qui avait entendu de loin le tumulte du combat, arrivait au grand galop et vint féliciter mon noble père de sa victoire en l’aidant à lécher ses plaies; puis, pour que la vengeance fût complète, nous mangeâmes en commun le corps de l’ennemi qui avait manqué me faire subir le même sort.

— Touchante réciprocité !... soupira Simius.

— Déjà toutes nos dents étaient poussées et nous accomplissions de longues marches à travers les gorges des montagnes.

— Mes enfants, nous dit un jour ma mère, vous voilà grands; il est temps de songer à votre éducation. A partir de cette nuit, vous m’accompagnerez à la chasse et votre père vous instruira.

Vous comprenez notre joie! Nous allions donc apprendre quel coup de dent étrangle le bœuf, quel coup de griffe arrête le cheval au galop!

Combien la journée nous parut longue!

A la nuit noire, le corps léger, le cœur content, nous partions guidés par mon noble père, qui se dirigeait au nord vers un campement d’Arabes, à quatre ou cinq lieues de notre demeure. Cet espace fut rapidement franchi. Vers minuit nous arrivions en vue des barrières élevées qui entouraient le douar.

— Écoutez-moi, mes enfants, dit à voix basse le lion; à cette heure, les gens et les troupeaux dorment en toute confiance; donc rien à craindre de ce côté ; mais les chiens veillent... Ils vont nous sentir tout à l’heure, et je vois déjà, à une certaine agitation dans l’enclos, qu’ils ont connaissance de notre présence. Hâtons-nous donc avant qu’ils puissent donner l’alarme; non pas que je craigne leurs maîtres; mais ma leçon serait incomplète pour vous.

— Comment faire? m’écriai-je.

— Je vais prendre les devants et me porter près de la barrière pour attirer l’attention des chiens. Pendant que ceux-ci perdront leur temps à aboyer après moi, vous franchirez la clôture du côté opposé, sous la conduite de votre mère, et vous ferez ce qu’elle vous montrera... Prudence et décision! allez!

Ce qui était dit fut fait. Pendant que mon père attirait les chiens d’un côté, nous arrivions de l’autre au pied de la barrière, qui pouvait bien avoir deux mètres et demi de hauteur.

— Attention, nous dit ma mère d’une voix douce; voici un premier obstacle qu’il faut franchir. Ce n’est pas difficile. Regardez!... On se ramasse sur soi-même... bien! on roidit ses jarrets, très bien!... puis, comme des ressorts brusquement détendus, ils vous lanceront de l’autre côté. Une fois dans la place, chacun de vous se jettera sur un animal à sa portée, lui posera une patte sur le dos, l’autre sur la tête, en appuyant de manière à bien dégager le cou... Vous saisissez alors la gorge dans votre gueule et vous étranglez la proie d’un coup de dent!... C’est fait! Nous sortirons alors de la même manière que nous sommes entrés. Il n’est pas défendu à celui qui s’en sentira capable de rapporter la proie qu’il aura tuée. Cependant, si vous n’êtes pas encore assez forts, ne vous entêtez pas. Je saurai bien, moi, rapporter de quoi souper... En avant et du courage!

Joignant l’exemple à la théorie, ma mère franchit la barrière d’un seul bond comme en sejouant. Ma sœur la suivit sans balancer. Mais quand vint mon tour, l’émotion inséparable d’un premier début paralysant une partie de mes moyens, je heurtai du pied le haut de la clôture et retombai lourdement sur le sol.

Au moment où je me relevais, étourdi plus encore par la honte que par la commotion de la chute, je sentis la patte de ma mère s’appesantir sur ma joue, en même temps que sa voix murmurait: «Maladroit!» Le regard qui accompagna celle exclamation me fit comprendre que, si elle en avait eu le loisir, ma mère m’aurait administré une de ces corrections qui gravent les conseils dans l’esprit et sur la peau. Mais le temps pressait; les troupeaux, effrayés de notre présence, commençaient à se débander; il fallait agir.

Ma mère, songeant au souper prochain, s’élança sur un gros bœuf et l’étrangla d’un coup de dent Ma sœur choisit, je crois, un mouton sur lequel elle bondit; mais elle sauta trop loin, passa pardessus la bête, et celle-ci échappa... Quant à moi, furieux de ma première maladresse, je résolus de faire un coup de maître. M’aplatissant le mieux possible, sur le sol, je calculai ma distance, et au moment où un jeune veau passait en fuyant, je tombai sur lui comme la foudre et l’étranglai d’un seul coup!

MA MÈRE FRANCHIT LA BARRIÈRE D’UN SEUL COUP.


— En retraite!... dit alors ma mère, les Arabes approchent le fusil au poing; vous n’êtes pas encore assez forts pour résister 1 Sautez les premiers!

Ma sœur passa; j’en fis autant, mais en tenant toujours mon veau entre les dents, et fus assez heureux pour franchir l’obstacle sans lâcher ma ’proie.

— C’est bien, petit! me dit ma mère. Tu rapportes notre souper à tous! Je suis contente de toi!

Mon père nous rejoignit et nous soupâmes tous avec bon appétit. Après quoi, le cœur content et la conscience nette, je m’endormis du sommeil du juste qui a bien employé son temps.

Le lendemain nous recommençâmes, et de même les jours suivants, tantôt dans les douars des environs, tantôt au désert, où mes parents nous apprirent à nous embusquer près des sources et à bondir, à l’improviste, sur les gazelles qui venaient y boire. Temps heureux de ma jeunesse, qu’êtes-vous devenus?

Depuis quelques semaines chacun de nous chassait de son côté, afin de nous mieux dissimuler aux regards de l’homme; mais nous nous retrouvions toujours au logis. Un jour que mon père rôdait dans les montagnes voisines, il entendit tout à coup, non loin de lui, des voix. C’étaient, comme je l’ai su depuis, des soldats français servant d’éclaireurs à une cinquantaine d’hommes envoyés par là pour rétablir l’ordre dans une tribu arabe qui menaçait de se soulever.

— Corne de gazelle! se dit mon père; mes enfants ont chassé et mangé à peu près toutes les espèces de gibier qu’on rencontre dans ce pays... Si je leur faisais goûter de l’homme? Essayons!

Tout en causant, les soldats se rapprochaient et mon père entendait déjà distinctement les paroles qu’ils prononçaient.

— Eh bien! fusilier Coquil...liard, disait l’un d’eux en émaillant ses paroles des cuirs les plus chers aux gens de guerre, quoi que vous dites du payllis?

— Je n’en dis rien, chargent, nonobstant qu’il est-z-un peu abandonné-z-au rapport des routes, comme dit le capitaine.

— Il est de fait que ça ne peut pas subsidiairement se comparer-z-aux chemins vicinaux de la Champagne. Mais, quoi que vous voulez, fusilier Coquilliard, on est chez les sauvages, ou on n’y est pas...

— Faites excuse, chargent Beautreillis, que je vous disais que je ne disais rien, mais que je pensais tout de même à quelque chose... Tel que vous me voyez, je réfléchis, comme dit le capitaine.

— Pas possible! et à quoi donc que vous réfléchissez, fusilier Coquilliard?

— Chargent, je pense que si ces pierrailles et ces ronces qui nous font vis-à-vis ne sont pas très commodes pour voyager-z-à pied, elles sont-z-excellentes pour servir de cachettes aux Arabes... qui ne nous veulent pas du bien, comme dit le capitaine.

— Que vous n’avez pas substantivement raison, fusilier Coquilliard; comme dit le sieur Dumanet, l’Arabe, il n’attaque jamais le troupier français! Rien qu’en voyant l’ombre de son pompon-z-il tourne le dos... Fusilier Coquilliard, est-ce que vous aureriez peur?... subsidiairement et conséquemment...

— Peur, chargent! La peur est un sentiment-z-inconnu au soldat français natif de la Champagne... comme dit le capitaine... Oh! la, la, la!... Saint Crépin, mon patron, au secours!

Tout en causant ainsi, les deux soldats étaient demeurés un peu en arrière; et c’était la présence imprévue de mon père, sortant de sa cachette, qui avait arraché ces exclamations au brave Coquilliard.

Abasourdis par la rencontre d’un lion en cet endroit, les deux soldats firent machinalement le salut militaire, comme des conscrits devant un supérieur. Mon noble père les regarda fixement pendant quelques secondes; puis, Coquilliard lui paraissant le plus gras, il s’élança sur lui, le terrassa, mais sans le tuer, car il tenait à nous apporter un homme vivant; puis, le saisissant par la cuisse et le rejetant sur son épaule, il revint à grands pas vers nous...

Le premier moment de stupeur passé, Beautreillis reprit un peu de sang-froid. Il mit un genou à terre, épaula son fusil et, au risque de tuer son ami Coquilliard, il fit feu... Heureusement la balle n’atteignit mon père que dans l’arrière-train, lui faisant une blessure sans gravité, mais qui gênait beaucoup ses mouvements.

Cependant Coquilliard, la cuisse à moitié broyée par les canines de mon père, s’était évanoui de douleur: d’autant mieux que mon père, blessé, serrait plus fort... Mais le grand air, le mouvement, les chocs qu’il recevait contre les arbres et les pierres le rappelèrent à lui-même et lui permirent de se rendre compte de sa position...

Ah! l’affreux piou-piou champenois!

Il faut le dire à sa louange, il était brave!

Au lieu de se résigner, il chercha dans sa cervelle le moyen d’échapper à mon noble père. 11 se souvint qu’il portait une paire de pistolets chargés à sa ceinture; il en saisit un, et, après des efforts inouïs, il parvint à l’appuyer contre l’oreille de mon père, et paff!... Puis il s’évanouit de nouveau.

Hélas! mes chers amis, cette fois mon père était mortellement blessé ; la balle lui avait traversé la tête! Le héros fit encore deux ou trois pas et tomba sans lâcher son ennemi...

Tout cela se passait non loin de nous. En deux bonds, nous fûmes auprès du roi du désert — ma mère, ma sœur et moi.

— Enfants, eut-il la force de nous dire en nous voyant, je le sens, je vais mourir...

Et il nous raconta ce qui venait de lui arriver.

— Vengeance!... m’écriai-je en me précipitant vers Coquilliard.

—Arrête, enfant! dit mon père. Garde-toi d’agir avec précipitation. Laisse cet affreux soldat revenir à la vie; il ne peut vous échapper, et votre vengeance sera plus complète et plus douce... Maintenant, adieu, mes enfants!... Souvenez-vous des leçons de votre père, ne dérogez pas à vos ancêtres, et puisse le ciel vous protéger!... Adieu!...

Une dernière convulsion roidit ses membres: il était mort.

Ma mère, ma sœur et moi nous nous assîmes en cercle autour de l’affreux Coquilliard toujours étendu le nez contre terre, épiant le moment où il reprendrait ses sens pour le déchirer à notre aise.

Il y avait bien dix minutes que nous étions dans cette position, lorsque tout à coup nous entendîmes un certain cliquetis parmi les rochers qui nous entouraient.

Ma mère se leva d’un bond, aspirant l’air, et monta sur un rocher pour reconnaître la cause de ces bruits inquiétants.

— Mes enfants, dit-elle, voilà l’ennemi; apprêtez-vous à combattre!

C’était en effet la patrouille française qui, rappelée par Beautreillis, avait suivi la piste de mon père et revenait vers nous pour venger la mort du Coquilliard endiablé.

— Écoutez mes instructions, nous dit rapidement ma mère. Bien des fois déjà, j’ai été attaquée par des troupes d’Arabes plus nombreuses que celle-ci, et toujours je m’en suis tirée. Ne vous laissez donc pas effrayer par le nombre, et souvenez-vous qu’un homme seul bien armé et déterminé est plus terrible pour nous que vingt individus indisciplinés et capables de perdre la tête... Rasons-nous sur le sol, prêts à bondir, et aussitôt que vous verrez ces soldats épauler leurs armes, élancez-vous; pas un n’osera vous faire face!... Montrez que vous deviendrez un jour les rois du désert!!...

Ces paroles nous électrisèrent, et nous nous rasâmes sur la terre tout frémissants d’impatience...

Hélas! mes chers amis, nous devions apprendre à nos dépens que les Français ne sont pas des Arabes, et que, s’il est facile d’échapper à ceux-ci, les premiers ont une bien meilleure tactique.

La troupe, par une manœuvre habile du capitaine, nous avait cernés et attendait, l’arme au pied. les ordres des deux officiers qui la commandaient.

— Camarades! s’écria l’un d’eux après s’être consulté quelques instants avec son collègue, il ne sera pas dit que des Français se seront mis cinquante pour combattre trois ennemis, ces ennemis fussent-ils des lions!... Aussi, M. Lambert et moi allons les attaquer seuls... Soldats! restez fermes à vos postes et n’arrivez qu’à notre ordre!...

A ces mots, les deux officiers sortirent des rangs, le fusil à l’épaule. Ils étaient suivis des sergents Dumanet et Beautreillis, portant chacun un fusil de rechange.

— Monsieur Lambert, dit l’officier qui avait déjà parlé, vous tirez mieux que moi; chargez-vous de la mère.

Le capitaine Lambert répondit par un signe de tête, puis les deux officiers, coude à coude, marchèrent... graves, impassibles, l’œil grand ouvert sur le fusil, le doigt sur la détente. On sentait des hommes qui n’ont pas peur.

Arrivés à dix pas du groupe que nous formions, il y eut comme un éclair d’hésitation de part et d’autre... Nous nous élançâmes, comme un seul lion, pour les écraser; mais une double détonation fit retentir les échos de la montagne...

LES DEUX OFFICIERS SORTIRENT DES RANGS LE FUSIL A L’ÉPAULE ET FIRENT FEU.


Ma sœur retomba sur moi, roide morte...

Quant à ma mère, la balle du capitaine lui était entrée dans l’œil... Elle bondit néanmoins; mais, à mi-chemin, une seconde balle, l’atteignant au défaut de l’épaule, lui traversa le cœur et la laissa sans vie sur le sol...

Je n’avais pas été touché !...

Comprenant qu’avec des adversaires semblables la lutte était impossible, et qu’une seconde de retard pouvait me perdre, je pris la fuite, bousculant un soldat qui voulait s’opposer à mon élan. Malheureusement, pour prix du coup de griffe que je lui adressai au passage, il me rendit un coup de baïonnette au beau milieu du ventre...

Je passai néanmoins et, cinq minutes plus tard, j’étais sauvé, seul survivant au massacre de ma famille.

A partir de ce moment, le malheur sembla s’attacher à mes pas. Poursuivi par les Français, traqué comme un loup mourant de faim parce que les douars arabes faisaient très bonne garde et que ma blessure m’empêchait de poursuivre les animaux sauvages, je finis par tomber dans un piège.

Un jour que la faim me tiraillait plus que d’habitude, j’oubliai toute prudence et m’élançai sur une chèvre trouvée en mon chemin... Hélas! cette chèvre était un leurre!... A peine l’eus-je touchée, que je tombai dans une fosse perfide.

Malheur! trois fois malheur!

On me prit, on me musela, on me guérit, et on m’envoya en France, où je fus acheté par l’Hercule de la Réole...

Voilà, mes chers amis, comment, pour avoir voulu goûter de la chair française, trois nobles lions trouvèrent la mort et un quatrième perdit sa liberté ! Puisse mon malheur servir d’exemple à tous nos parents du désert. Si les Français en laissent échapper quelques-uns!

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
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164 стр. 25 иллюстраций
ISBN:
4064066317744
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