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Helen Hunt Jackson

Ramona

Roman historique - La conquête américaine au Mexique


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300920

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

C’était le moment de la tonte des moutons, dans la Californie du Sud, mais le travail avait été retardé chez la senora Moreno. Le mauvais sort s’en était mêlé. Senor Felipe, le fils ainé et le chef de la maison depuis la mort de son père, avait été malade. La senora ne croyait pouvoir rien faire sur sa propriété, sur le rancho, comme on l’appelait, sans ce fils chéri. Il n’avait pas encore de barbe au menton qu’elle disait déjà: «Demandez à senor Felipe; senor Felipe verra à cela.»

Et cependant, par le fait, la senora décidait elle-même de toutes choses, depuis l’époque de la tonte des moutons jusqu’à la place du plant d’artichauts; mais personne ne s’en doutait dans la maison. C’était une personne très capable que la senora, et l’histoire de sa vie depuis soixante ans aurait fourni le roman le plus intéressant. Elle avait goûté des grandeurs de la vieille Espagne pour tomber ensuite dans les sauvages régions de l’Espagne nouvelle; les vagues du golfe de Biscaye, du golfe du Mexique et de l’océan Pacifique avaient tour à tour agité sa barque. Les bras de la sainte Église catholique ne l’avaient jamais laissé échapper, et c’était là ce qui l’avait sauvée, aurait-elle dit, si elle avait parlé d’elle-même: ce qu’elle ne faisait jamais. C’était l’un des traits distinctifs de cette nature si ardente et si passionnée, si impérieuse sous l’apparence d’une douceur et d’un calme imperturbables, que nul n’avait jamais lutté contre sa volonté sans le payer par la suite; aussi était-elle alternativement adorée et haïe, toujours avec la même vivacité d’impressions. Elle glissait dans sa maison d’un pas silencieux, vêtue d’une simple robe noire, son rosaire à son côté, les yeux baissés, n’élevant jamais la voix, semblant même parfois hésiter, si bien que ceux qui ne la connaissaient pas pouvaient la croire indécise dans ses résolutions, tandis que sa volonté était si forte et si précise, qu’elle cherchait seulement l’expression la plus propre pour l’imposer aux autres.

La tonte des moutons avait précisément été l’occasion d’une discussion entre la senora et son berger en chef, Juan Canito, qui voulait faire commencer le travail en dépit de la maladie de senor Felipe. On se passerait bien de lui pour compter et emballer les toisons. N’avait il pas fait la besogne, lui, Juan, quand senor Felipe n’était qu’un enfant? Ne pourrait-il pas s’en charger de nouveau? La senora ne se rendait pas compte que le temps passait. On ne trouverait plus de tondeurs, puisqu’elle voulait employer des Indiens, au lieu de prendre des Mexicains, comme tous les autres ranchos de la vallée. Des Indiens, pourquoi faire? bon Dieu!

«Répétez-moi cela, Juan, dit la senora de sa voix douce; j’ai peur de devenir sourde dans ma vieillesse. Je ne comprends pas bien ce que vous dites....!»

Mais Juan ne se souciait pas de répéter ses paroles, et il se borna à murmurer:

«Pardon, senora!

–Oh! il n’y a pas de quoi, Juan, reprit-elle avec le même calme; je deviens vieille, voilà tout; ce n’est pas votre faute; mais, pour en revenir à nos moutons, ne savez-vous que senor Felipe a retenu la même troupe de tondeurs que nous avons eue l’automne dernier, Alessandro, de Temecula? Ils attendent nos ordres pour venir ici. Senor Felipe dit que ce sont les meilleurs tondeurs du pays. Et qu’est-ce que vous dites de l’état du troupeau, Juan? La tonte sera-t-elle bonne? Personne ne s’en rend si bien compte que vous. Le général Moreno disait que vous saviez apprécier la laine sur le dos d’un mouton à une livre près.

–Eh bien, senora, repartit Juan, fort adouci, les pauvres bêtes ne sont pas mal, eu égard à la mauvaise nourriture qu’elles ont eue tout l’hiver. Nous ne serons pas loin du rendement de l’année dernière; seulement on ne peut pas savoir dans quel état Luigo ramènera le troupeau qu’il a emmené au bord de la mer.»

La senora souriait; elle savait bien que Juan n’aimait pas Luigo; mais le vieux serviteur continua sans faire attention à la sévérité qui commençait à se peindre sur son visage:

«Senor Felipe croit tout le bien possible de Luigo, parce qu’il est de son âge; mais il regrettera sa confiance le jour où il se trouvera en face d’un troupeau à demi mort, et cela grâce à Luigo. Tant que je l’ai sous la main, ici dans la vallée, cela va bien; mais il n’est pas plus en état de diriger un troupeau que les agneaux eux-mêmes. Il les pousse un jour à la marche, le lendemain il les laisse mourir de faim, et je l’ai vu oublier de les mener à l’abreuvoir. Quand il est dans ses rêveries, Notre-Dame seule sait à quoi il pense!»

La senora ne répondait pas. Juan repoussa le chien qui jouait à ses pieds en aboyant joyeusement.

«A bas, Capitan, à bas! Tu fais tant de bruit que la senora n’entend que toi.

–Je n’ai que trop bien entendu, Juan Canito, reprit la senora d’un ton glacial. Il n’est pas bon pour un serviteur de médire d’un autre. Je suis fâchée de ce que vous avez dit, et j’espère que vous confesserez ce péché au père Salviederra quand il viendra le mois prochain. Si senor Felipe vous écoutait, ce pauvre Luigo se trouverait sans pain et sans asile, et je vous demande, Juan, si ce serait là une conduite digne de chrétiens! J’ai bien peur que le Père ne vous fasse faire pénitence de vos paroles d’aujourd’hui.

–Senora, je ne voulais pas faire de tort à Luigo», commença Juan, qui ressentait profondément l’injustice du reproche.

La senora ne l’écoutait plus: elle se retirait lentement, égrenant son rosaire entre ses doigts et murmurant ses prières.

«Des prières! toujours des prières! pensait Juan en la suivant des yeux; la senora est bien sûre d’aller tout droit au paradis, si c’est là le chemin; mais qu’est-ce que je peux faire, moi, qui ai à cœur les intérêts de mes maîtres, quand je vois des imbéciles qui gâchent tout? Ah! c’est un grand malheur pour la propriété que le général soit mort quand le senor Felipe n’était encore qu’un enfant! On peut me gronder tant qu’on voudra, et m’envoyer à confesse; mais c’est heureux que je sois là pour voir à leurs affaires!» et le vieillard frappait du pied dans son irritation, quand une pensée traversa tout à coup son esprit. «Voyons, dit-il à demi-voix: le père Salviederra vient le mois prochain; nous sommes au25; la tonte ne commencera pas avant que le père soit arrivé. Il y aura la messe tous les matins dans la chapelle, et les vêpres le soir; avec le temps des confessions, cela fera bien deux jours de plus à nourrir toute cette bande. Mais la senora aime à voir les Indiens prosternés dans la chapelle: il lui semble qu’ils sont encore tous à la maison comme autrefois; d’ailleurs cela fait du bien à ces pauvres gens d’entendre un petit mot de religion quand cela se trouve; c’est bien à quoi pense senor Felipe: il est pieux comme sa mère; tout cela ne sera pas avant dix ou quinze jours, je vois! je vois! Je commencerai demain à m’occuper des huttes; si ce malheureux Luigo était au moins revenu! Il s’entend mieux que personne à choisir les branches pour les baraques!»

Juan était si content d’être arrivé à une certitude quelconque sur le moment de la tonte et il était de si bonne humeur, que toutes les servantes de la maison se réunirent autour de lui, plaisantant et riant comme elles n’osaient jamais le faire lorsque le vieux berger était plongé dans ses idées moroses: Marda, la cuisinière, et sa fille Margherita, les deux sœurs Anita et Maria, qui étaient dans la maison depuis leur naissance, avec leurs deux filles, Rosa et la petite Anita, plus grande et plus grosse que sa mère; enfin la vieille Juanita, en enfance depuis dix ans, mais qui écossait encore les haricots plus vite et mieux que toutes les autres femmes de la maison. Heureusement pour elle, une propriété au Mexique ne manque jamais d’un grand champ de haricots, et il y avait toujours dans la maison des Moreno assez de sacs de gousses pour nourrir une petite armée; c’était en effet une petite armée que les gens employés au service de la senora; personne ne savait exactement combien il y avait de femmes dans la cuisine et combien d’hommes dans les champs; il se trouvait toujours des cousines ou des belles-sœurs qui venaient en visite pour voir les domestiques, puis des cousins, des beaux-frères ou des neveux qui s’arrêtaient en traversant la vallée; quand on en venait au jour de paye, senor Felipe savait combien il avait de serviteurs, mais on ne comptait pas les gens qui étaient logés ou nourris sous son toit; de pareils soins étaient au-dessous d’un gentilhomme mexicain.

La senora pensait souvent qu’il n’y avait plus personne dans la maison; une poignée de gens qui suffisaient à peine à l’ouvrage, toute diminuée que fût la propriété. Du temps du général, il n’y avait jamais moins de cinquante personnes occupées sur la terre et nourries à sa table. Il ne s’inquiétait pas de savoir ce qu’il pouvait y avoir de plus. Maintenant, en traversant la galerie, la senora se disait: «Je suis sûre que cette pauvre Marda se tue d’ouvrage; il faut que Margherita lui vienne en aide», et elle soupirait en serrant son rosaire de plus près contre son cœur. Lorsqu’elle entra dans la chambre de son fils, en s’arrêtant une seconde sur le seuil, Felipe Moreno eût été bien étonné s’il avait pu lire dans la pensée de sa mère. Au moment où elle disait d’une voix calme: «Bonjour, mon fils, j’espère que vous avez bien dormi», une voix s’élevait de son âme avec une ardeur passionnée: «Omon fils! mon cher fils! Dieu m’a rendu en lui le visage de son père! Il est digne d’un royaume!»

C’était justement ce dont Felipe n’était pas digne; s’il eût eu l’instinct du gouvernement, il ne se serait pas laissé diriger par sa mère, comme il faisait sans s’en apercevoir; mais sa beauté physique égalait ou surpassait celle de tous les héritiers du trône et rappelait en effet d’une manière frappante celle de son père. Un jour, dans une grande procession, Felipe s’était paré du manteau brodé d’or, des culottes courtes à nœuds rouges et du sombrero garni d’argent que son père portait vingt-cinq ans auparavant: en le voyant, sa mère s’était trouvée mal deux fois de suite, et Felipe, effrayé, voulut changer de vêtements; mais la senora s’y était opposée. «Non, non, Felipe, avait-elle dit d’une voix faible, je veux que vous les portiez»; et elle baisait la boucle du ceinturon qu’elle avait tant de fois attaché autour de la taille de son mari quand il la quittait pour courir la fortune incertaine de la guerre. «Je veux que vous les portiez, continua-t-elle en se relevant, pendant que ses yeux reprenaient leur éclat. Vous montrerez à ces Américains ce qu’était un gentilhomme mexicain avant qu’ils fussent venus nous fouler sous leurs pieds!» et elle l’accompagna jusqu’à la grille, ferme et fière, agitant son mouchoir tant que le jeune homme fut en vue. Lorsqu’il eut disparu, elle se traîna lentement jusqu’à sa chambre, la tête baissée, et se laissa tomber aux pieds de la madone pour passer en prières le reste du jour, en demandant à Dieu de lui pardonner ses péchés et de détruire tous les hérétiques. Il n’est pas difficile de deviner sur quelle partie de sa prière se portait le plus sa ferveur.

Juan Canito ne s’était pas trompé en pensant que la tonte des moutons était subordonnée à l’arrivée du père Salviederra, et il eût été plus fier que jamais de sa perspicacité s’il avait pu entendre la conversation de la senora avec son fils, qui souriait tendrement en l’écoutant. «Vous êtes toujours décidé à attendre le Père? disait-elle doucement. Juan commence à s’impatienter; il ne peut pas oublier qu’il vous a tenu tout petit sur ses genoux, tandis que moi, au contraire, j’oublierais facilement que vous n’avez pas toujours été l’homme sur lequel je m’appuie.»

Felipe avait pris entre ses deux mains robustes les doigts amaigris de sa mère, les portant à ses lèvres comme un amoureux.

«Vous me gâtez, ma mère; vous me rendez trop fier.

–Non, Felipe, reprit la senora; c’est moi qui suis fière ou plutôt reconnaissante d’avoir un fils sur lequel je puis compter pour me guider et me protéger pendant les années qui me restent encore à vivre; je mourrai en paix, sachant que vous vivrez comme doit le faire un vrai gentilhomme mexicain dans ses terres, autant que cela se peut encore dans ce malheureux pays. Mais pour en revenir à la tonte des moutons, Felipe, est-ce que vous voudriez commencer avant que le père Salviederra fût arrivé? Il est vieux et faible; il viendra à pied comme de coutume, et il lui faut maintenant six grandes journées; il part de Santa-Barbara le samedi; il s’arrêtera le dimanche à Ventura et un jour chez les Ortega, autant chez les Lopez: il y a un baptême; il ne peut pas être ici avant le10, au plus tôt dans quinze jours; vous serez remis avant cette époque.

–J’y compte bien, dit Felipe en riant et en repoussant ses couvertures d’un tel élan que les colonnes et le dais à franges du lit grincèrent bruyamment; je se rais bien dès aujourd’hui sans cette odieuse faiblesse qui ne me permet pas de me tenir debout; je suis sûr que cela me ferait du bien de sortir.»

Par le fait, Felipe était pressé de voir arriver le moment de la tonte, qui l’amusait toujours beaucoup. Mais il fut irrité et offensé en entendant dire à sa mère:

«C’est, la faiblesse qui reste toujours après la fièvre, cela dure souvent bien des semaines; je ne sais si vous serez de force à vous charger de tout l’emballage; mais, comme le disait ce matin Juan Canito, il a été habitué à ce soin quand nous n’étiez encore qu’un enfant, et il peut bien le reprendre cette année.

–Il a dit cela, le vieil insolent! s’écria Felipe; je lui dis que personne n’emballera si ce n’est moi, et que la tonte viendra quand il me conviendra et pas un jour avant!

–Je suppose qu’il ne serait pas bon de dire que nous voulons attendre le Père, reprit la senora d’un ton d’hésitation; il n’a pas sur l’esprit des hommes jeunes l’influence qu’il avait autrefois, et il me semble même que Juan tombe un peu dans la tiédeur; l’incrédulité se répand dans le pays depuis que les Américains le parcourent en tous sens à la recherche de l’argent comme un chien en quête! Juan serait peut-être fâché de penser que nous attendons le Père, qu’en pensez-vous?

–Je pense qu’il n’a pas besoin d’en savoir si long, repartit Felipe, encore fâché; la tonte attend mon bon plaisir, et voilà tout.»

Les choses furent donc ainsi réglées, exactement comme la senora l’avait arrêté dans son esprit, et sans que Felipe ou Juan Canito lui-même pussent se douter qu’elle seule avait décidé la question. C’est le comble de l’art politique de gouverner sans paraître y toucher, et ce talent appartenait par excellence à la senora Moreno.

II

La maison de la senora présentait le type le plus parfait de la vie à demi élégante, à demi barbare, généreuse et libérale, que menaient dans leurs terres les gentilshommes mexicains sous le gouvernement des vice-rois espagnols et mexicains, lorsque les lois des Indes régissaient encore le pays et que son nom de Nouvelle-Espagne le rattachait tendrement à la vieille patrie par les liens d’un patriotisme ardent; le souvenir du temps passé subsiste encore dans la basse Californie et ne périra jamais complètement tant que subsistera une seule maison ressemblant à celle de la senora Moreno.

Quand le général avait bâti sa demeure, il était possesseur de toute la terre à quarante milles à la ronde. Il n’eût peut-être pas été facile de déterminer d’où lui était venue cette immense propriété, concédée en grande partie par son ami le gouverneur Pico Pio. Aussi les commissaires des États-Unis ne se montrèrent-ils pas satisfaits de la validité des titres lorsqu’ils en vinrent à vérifier les droits de propriété après la cession de la Californie, si bien que, l’une après l’autre, la plus grande partie des terres de la senora Moreno lui furent enlevées, en sorte qu’elle se tenait pour une personne ruinée; en particulier, presque tous ses pâturages lui furent repris. Ces terres avaient appartenu jadis à la mission de Bonaventura, et la senora les avait souvent traversées à cheval avec son mari, suivant pendant quarante milles les routes qui sillonnaient leurs propriétés jusqu’aux rives de la mer qui leur appartenaient également; maintenant qu’elle ne pouvait plus s’enorgueillir de ce grand pouvoir, elle regardait naturellement les Américains comme de misérables voleurs. Le Mexique avait sauvé son existence par le traité qui terminait la guerre; mais la Californie avait tout perdu, car le triomphe des États-Unis la séparait du Mexique.

Par bonheur pour la senora Moreno, ses titres aux propriétés de la vallée étaient mieux établis que ses droits sur les terres de l’orient et de l’occident, et, lorsque toutes les réclamations et toutes les prétentions furent enfin réglées, elle resta en possession indisputable d’une belle terre qui lui paraissait un misérable lambeau de sa fortune passée; encore ne voulait-elle pas admettre qu’elle possédât un pouce de terrain en sécurité; ceux qui l’avaient dépouillée pouvaient revenir à la charge, pensait-elle, et chaque jour les rides creusées par l’inquiétude et le mécontentement allaient s’accentuant sur le visage vieilli de la senora.

Ce fut cependant pour elle une source de grande satisfaction lorsque la nouvelle route décidée par les commissaires des États-Unis vint à passer derrière la maison d’habitation au lieu de s’étaler par devant. «C’est leur place, disait-elle avec mépris, d’arriver par les cuisines, tandis que nos amis, ceux qui viennent nous voir, suivent la vieille route et arrivent devant la maison, qui tourne le dos à ses ennemis.» La senora aurait bien voulu pouvoir en faire autant.

Elle s’était donné un autre plaisir, et le plus subtil des directeurs aurait eu de la peine à deviner si elle avait été animée par un sentiment de piété ou par cet antagonisme de race si puissant dans son cœur. Dès que la nouvelle route avait été ouverte, elle avait fait placer sur chacune des collines qui s’élevaient au flanc de la vallée une grande croix de bois, emblème sacré de sa foi religieuse. «Les hérétiques qui passeront par là sauront du moins qu’ils sont sur les terres d’une bonne catholique, disait-elle, et peut-être quelque conversion sera-t-elle amenée par la vue de la bienheureuse croix; on a vu plus d’un miracle de ce genre.»

Elles étaient là, ces grandes croix, en hiver et en été, sous le soleil et sous la pluie, étendant leurs longs bras noirâtres et servant de guide à plus d’un voyageur qui se dirigeait d’après les croix de la senora Moreno; et qui sait en effet à combien de cœurs tristes ou égarés le message de miséricorde n’arriva peut-être pas à la vue de ces témoins silencieux de l’amour de Dieu! Toujours est-il que tout bon catholique s’arrêtait pour se signer lorsqu’il apercevait la première des croix se détachant sur le ciel bleu, et murmurait tous bas une courte prière pour le bien de son âme.

La maison était construite en bois; elle était basse et entourée sur les deux faces de la cour intérieure et de la façade par une large véranda: c’était là que se concentrait la véritable vie de la famille; personne ne restait à l’intérieur de la maison, sauf en cas de nécessité absolue: l’ouvrage de la cuisine se faisait dans la véranda, en face des fenêtres; les enfants y dormaient, ils y jouaient, on les lavait dans la véranda; les femmes y faisaient leurs prières ou leur sieste, et elles y fabriquaient leur dentelle; la vieille Juanita écossait des haricots et jetait ses gousses par terre jusqu’à ce qu’elle fût à demi ensevelie sous les débris; les bergers et les gardiens de troupeaux dormaient, fumaient, ou exercaient leurs chiens sous la véranda, tandis que les jeunes gens y faisaient l’amour et que les vieux sommeillaient; les chats, les chiens et les poulets circulaient de banc en banc, s’arrêtant devant les petites flaques d’eau qui se remplissaient les jours de pluie et qui fournissaient aux enfants une source inépuisable d’amusements.

La longue véranda arrondie sur la façade de la maison était réservée à la Senora et à sa famille: c’était là qu’elle cultivait ses fleurs, des touffes d’œillets rouges et des plants de musc à fleurs jaunes, à côté des grandes jarres rouges remplies d’eau qui bordaient la terrasse. La senora avait hérité de la passion de sa mère pour l’odeur du muse, si bien qu’ elle disait un jour au père Salviederra, en lui donnant un bouquet de ces petites fleurs:

«Je ne sais pas, mais il me semble que, si j’étais morte, on me ferait revenir à la vie avec une touffe de musc.

–C’est dans le sang, senora, repartit le vieux moine; la dernière fois que j’ai été dans la maison de votre père à Séville, votre mère était dans sa chambre à côté d’un balcon couvert de plantes de musc, et elle disait que cette odeur était nécessaire à sa santé, tandis que pour mon compte j’étais sur le point de me trouver mal, par la force du parfum; vous étiez bien petite alors.

–Oui, oui, s’écria la senora; je me souviens de ces fleurs jaunes, mais je ne savais pas ce que c’était; j’ai sucé avec le lait de ma mère le goût des fleurs de musc. et je ne le savais même pas! C’est une chose étrange!

Pas si étrange, murmurait le vieux moine; mais c’est la preuve de l’influence des mères sur leurs enfants; elles ne devraient jamais l’oublier!»

Au milieu des fleurs étaient suspendues les cages des canaris et des chardonnerets, qui chantaient du matin au soir; la senora élevait couvée après couvée de ces jolis oiseaux, et sur la route de Bonaventura à Monterey on regardait comme une bonne fortune de posséder un canari ou un chardonneret venant de la senora Moreno.

Le jardin s’étendait au-dessous de la véranda jusqu’aux prairies baignantes, parsemé d’orangers et d’amandiers, au milieu desquels croissaient d’autres arbres fruitiers, en sorte que les fleurs et les fruits embaumaient en toute saison la galerie de la senora; dans un ruisseau qui coulait au bas du verger, les servantes de la maison lavaient le linge sous les yeux de la maîtresse, que le froid de l’hiver ou la chaleur excessive de l’été confinaient rarement entre les murailles. A côté de son fauteuil de paille se trouvaient trois chaises de bois et un banc sculpté, que le vieux sacristain de San-Luis-Rey avait mis en sûreté chez elle au moment où les troupes des États-Unis avaient pris possession de la Californie. Par crainte du sacrilège, il avait aussi peu à peu enlevé de l’église les statues des saints, sur lesquelles les soldats s’amusaient à tirer, et il les avait apportées successivement pendant la nuit chez la senora, en sorte que toutes les chambres de la maison comme la petite chapelle du jardin en étaient précieusement décorées. La senora entretenait avec soin les couronnes de fleurs qui entouraient la tête des saints, et elle était déjà occupée à parer le sanctuaire qui lui était si cher pour l’arrivée du père Salviederra, l’un des rares moines franciscains restant encore dans le pays, et si tendrement aimé de tous ceux qui l’approchaient, que bien des Indiens ou des membres des anciennes familles mexicaines aimaient mieux se priver des secours de l’Église que de les chercher auprès des prêtres séculiers nouvellement venus dans la contrée et naturellement assez jaloux de cette influence des moines. On racontait même que les Franciscains recevraient l’ordre de rester renfermés dans leurs collèges de Santa-Barbara et de Santa-Inez au lieu d’exercer leur ministère à distance. La senora s’était écriée lorsque le bruit était arrivé jusqu’à elle: «S’il en est ainsi, je brûlerai ma chapelle.»

L’attachement de la senora pour les Franciscains était naturel et traditionnel. La robe et le capuchon gris se trouvaient mêlés à ses plus anciens et ses plus chers souvenirs. Le père Salviederra était venu de Mexico à Monterey sur le navire qui amenait son père comme commandant de la province de Santa-Barbara, et son oncle était supérieur du collège. Sa jeunesse s’était partagée entre les amusements mondains de la région où elle tenait le sceptre de la beauté, et les cérémonies religieuses de la mission. Elle avait été mariée dans l’église nouvellement réparée, et tous les néophytes des missions lointaines s’étaient joints à ceux de Santa-Barbara pour la combler de présents et pour semer sous ses pas des semences et des fleurs. Pendant le voyage de noce, le général Moreno et sa jeune épouse s’étaient arrêtés de station en station, partout cordialement accueillis; le général avait rendu de grands services à l’Église comme à l’armée, et son mariage resserrait encore les liens qui l’unissaient à ces deux influences dominantes du pays.

En arrivant à San-Luis-Obespo, toute la population indienne était venue à leur rencontre, le Père en tète. Comme ils approchaient de la mission, les Indiens, entourant le général, l’avaient saisi presque de force, l’obligeant à se laisser placer dans une couverture portée par une vingtaine d’hommes robustes qui lui firent monter ainsi les degrés et l’amenèrent dans la chambre du Père. Le général riait en se soumettant de bonne grâce à cette tyrannie amicale.

«Laissez-les faire, si cela les amuse!» disait-il au père Martinez qui cherchait à modérer l’enthousiasme des Indiens. Toutes les richesses des basses-cours de la mission avaient été rassemblées pour défiler solennellement devant la senora Moreno, qui avait bien de la peine à réprimer la gaieté de ses vingt ans à la vue des coqs et des poules, des canards et des oies que les Indiens avaient réunis à grand’peine pour leur grande exposition. Ainsi fêtée de station en station, la jeune femme commençait sa vie conjugale comme elle devait la continuer, à travers les guerres, les insurrections et les révolutions, passionnément Espagnole et catholique, et ardemment dévouée aux missionnaires franciscains.

Lorsque l’acte de sécularisation vint dépouiller les établissements de la mission, la senora Moreno parut quelque temps hors d’elle-même. Elle se rendit plusieurs fois à ses risques et périls jusqu’à Monterey, afin de pousser le chef de la mission à une résistance plus efficace, ou pour conjurer le gouvernement de protéger les biens de l’Église. Ce fut sur ses instances que le gouverneur Michel Toreno ordonna vainement de restituer à l’Église tous les terrains appartenant aux missions au sud de San-Luis-Obespo. Cette ordonnance coûta le pouvoir à Michel Toreno; il souleva une insurrection dans laquelle le général Moreno fut grièvement blessé.

La senora était triste et humiliée à côté du lit de son mari malade, et elle se promettait bien de ne plus se mêler des affaires de son malheureux pays ni de l’Église, que Dieu voulait éprouver. Mais, lorsque la guerre éclata avec l’étranger, toute l’ardeur naturelle de la senora reparut violemment. D’un œil sec, elle arma son mari pour la défense de sa terre natale contre l’agression odieuse des hérétiques Américains. «Plût à Dieu que tu fusses d’âge à marcher avec ton père, Felipe!» disait-elle. Elle ne doutait pas un seul instant de la victoire des Mexicains.

«Gomment, nous, qui avons arraché notre indépendance à l’Espagne, nous serions vaincus par ces marchands?» disait-elle.

Son mari lui fut rapporté; il avait été tué dans le dernier combat qui signala la résistance des Mexicains. «Il eût lui-même choisi de mourir plutôt que de voir son pays entre les mains de l’ennemi!» dit-elle froidement, et elle se demandait parfois si l’indignation ne le saisissait pas au sein du paradis à la vue de ce qui se passait dans la patrie pour laquelle il avait sacrifié sa vie.

C’était à ces amertumes comprimées que la senora Moreno avait dû la transformation qui avait fait d’une jeune fille gaie, aimée, sentimentale, dansant et riant tour à tour, la femme silencieuse, réservée, austère, implacable que connaissaient seuls les amis de son âge mûr. Elle restait dominante par nature, et, sans bruit, elle manœuvrait sans relâche au service de l’Église catholique comme elle venait de le faire à l’occasion de la tonte de ses moutons pour amener une poignée d’Indiens à faire leurs dévotions sous la direction d’un moine franciscain dans la chapelle du jardin.

III

Juan Canito et le senor Felipe n’étaient pas seuls à soupirer après l’époque de la tonte. Ramona pensait comme eux, Ramona adorée par tous les habitants de la station, la senora Moreno exceptée. Elle avait promis de lui servir de mère, et elle tenait sa parole avec la fidélité inflexible de sa nature. Elle n’avait pas promis la tendresse, qu’elle ne pouvait pas donner.

Personne maintenant ne savait l’histoire de Ramona, la jeune fille moins que tout autre. Elle avait été élevée dans la maison de la senora en compagnie du fils unique du général Moreno, et cependant elle ne portait pas le nom du général; çà et là dans le pays quelques vieillards se rappelaient encore une tragédie dont le bruit avait couru de bouche en bouche dans le temps passé, mais on n’en parlait plus. Qu’importait l’histoire des générations antérieures à la jeunesse qui apprenait aujourd’hui à aimer?

La senora avait eu une sœur aînée beaucoup plus âgée qu’elle et qui était promise en mariage à un jeune négociant écossais passionnément épris d’elle. Il l’avait quittée pour un voyage de commerce qui devait être le dernier; mais, à son retour, après huit mois d’absence, il avait appris que sa fiancée avait violé sa foi et venait d’épouser un officier de la présidence de Monterey.

Le garde du palais qui rencontra le premier le jeune Écossais après qu’on lui eut jeté cette nouvelle à la face comme il mettait le pied sur le quai à Santa-Barbara, ne put jamais oublier le terrible regard d’Angus; mais ce fut la dernière fois qu’on le vit en complète possession de son bon sens, et, à partir de ce jour, il établit sa résidence dans les plus misérables cabarets, ivre mort presque tous les soirs. Il vendit l’un après l’autre à vil prix tous ses navires de commerce, jusqu’à ce qu’il eût dissipé toute sa grande fortune, pour disparaître pendant plusieurs années sans avoir jamais revu l’infidèle, qui était retournée avec son mari à Monterey.

Il y avait vingt-cinq ans qu’elle était mariée, lorsque Ramona Gonzagua vit un jour apparaître devant elle Angus Pheil. Il portait dans ses bras une petite fille endormie, et le souvenir revint à la pensée de la senora Ortegua qu’elle avait entendu parler de son mariage avec une squaw indienne, mère de plusieurs enfants. L’Écossais avait redressé sa grande taille, et il dit abruptement: «Senora, vous m’avez fait beaucoup de mal, et Dieu vous a punie, en vous refusant des enfants. J’ai péché aussi et j’ai été puni. J’ai cependant une enfant, une seule. Puis-je vous demander une faveur? Voulez-vous élever ma fille comme votre enfant ou la mienne doit être élevée?»

Les larmes coulaient sur les joues de la senora Ortegua. Elle avait été punie de son infidélité à l’égard d’Angus bien plus sévèrement que ne savait celui-ci. Elle tendit les bras en silence, et il y plaça l’enfant endormie; mais elle murmurait:

«Je ne sais pas si je pourrai... Mon mari...»

–Le père Salviederra le commandera. Je l’ai vu», dit Angus.

Le visage de la senora s’éclaircit, mais tout à coup elle rougit; «Et la mère de l’enfant?» dit-elle.

Angus avait rougi aussi. «Elle a d’autres enfants, de son sang, dit-il brièvement. Celle-ci est à moi seul. Si vous ne la recevez pas, je la donnerai à l’Église. Elle s’appelle... je ne savais pas, quand je l’ai fait baptiser... Ne pouvez-vous pas deviner son nom, senora?

–Le mien? suggéra-t-elle.

–Le seul nom de femme que mes lèvres aient jamais prononcé avec tendresse», répliqua-t-il. Puis, étendant vers elle ses deux bras avec un geste de désespoir, il baisa l’une après l’autre les mains qui tenaient son enfant. «Elle dormira longtemps, murmura-t-il. Elle a pris une potion qui ne lui fera pas de mal... Vous ne me reverrez plus», et il sortit, incapable de supporter plus longtemps la présence de celle qu’il avait adorée. Elle ne l’avait jamais aimé, mais à cette heure le sentiment de l’amour qu’elle avait méprisé envahit son âme; sans le savoir, Angus Pheil était vengé.

Lorsque François Ortegua, à moitié ivre, entra le soir dans la chambre de sa femme, il la trouva agenouillée auprès du berceau où souriait une belle petite fille tout endormie.

«Le diable m’emporte, qu’est-ce que c’est que ça?» cria-t-il, puis, un souvenir lui revenant à l’esprit: «Ah! le poupon de la squaw! Je vous fais mon compliment de votre premier enfant, senora Ortegua!» et il donna un coup de pied en passant au berceau. Son humeur et ses insultes ne blessaient plus sa femme, qui y était accoutumée; mais elle prit soin de dérober à sa vue la petite Ramona, qui grandissait dans l’ombre des appartements intérieurs de la maison, pendant que la santé de sa mère adoptive allait chaque jour s’affaiblissant.

Ramona Ortegua n’avait jamais révélé à personne le secret de ses infortunes conjugales, mais elle se vit obligée de prendre sa sœur dans sa confidence lorsqu’elle sentit que sa vie ne pouvait plus se prolonger longtemps. L’enfant ne pouvait être abandonnée à la merci d’Ortegua; Angus Pheil était mort lorsque Ramona n’avait pas encore un an.

Il avait envoyé secrètement à la senora Ortegua les joyaux précieux qu’il avait jadis achetés pour elle. Dans le dernier degré de son abaissement, il avait toujours respecté ces pierreries comme un trésor sacré. Maintenant il écrivait: «Je vous remets tout ce que je puis laisser à ma fille. Je comptais vous apporter ces bijoux cette année, et baiser encore une fois vos mains, mais je me meurs. Adieu!»

La senora Ortegua n’eut pas de repos qu’elle n’eût attiré sa sœur à Monterey pour recevoir le précieux dépôt. Elle avait obtenu en même temps la promesse que la senora Moreno se chargerait de l’enfant à sa mort. Sans l’intervention du père Salviederra, la senora n’aurait jamais consenti. Elle n’avait pas de goût pour le mélange des races. «Si l’enfant était purement Indienne, cela vaudrait mieux, disait-elle. Dans ces croisements, ce qu’il y a de meilleur dans les deux natures disparaît, et ce sont les mauvais éléments qui subsistent.

Pendant quelques années encore, la petite Ramona fut la seule joie de sa mère adoptive. La conduite d’Ortegua était devenue si scandaleuse, que sa femme ne sortait plus de son appartement et ne lui adressait plus la parole. Elle fit demander sa sœur lorsqu’ elle se trouva sur son lit de mort, lui confiant les trésors précieux de sa garde-robe, qu’elle ne voulait pas abandonner à celles qui n’attendaient que son dernier souffle pour prendre sa place. Elle était à peine déposée dans son tombeau, que la senora Moreno, tenant par la main la petite Ramona, âgée alors de quatre ans, franchissait le seuil de la maison de son beau-frère pour n’y jamais rentrer.

Lorsque Ortegua découvrit que tous les joyaux et les riches parures de sa femme avaient complètement disparu, il tomba dans un accès de fureur et il écrivit à la senora Moreno pour réclamer qu’on les lui rendît. Il reçut en réponse, avec une copie des instructions de sa femme concernant Ramona, une lettre du père Salviederra qui le plongea pendant quelques jours dans un état d’accablement et de terreur d’où ses compagnons de débauche eurent quelque peine à le tirer pour l’entraîner de nouveau à leur suite. Lorsqu’il reprit sa marche vers l’abîme, le Père comprit qu’il pouvait l’effrayer, mais non le sauver.

Telle était la mystérieuse histoire de Ramona, et l’explication du peu de goût qu’elle avait inspiré à la senora. Personne ne savait ce que la petite Ramona avait pu deviner de cet héritage d’amertume et de honte. Le sang indien qui coulait dans ses veines était aussi pur que le sang des Gonzagua eux-mêmes.

Un jour, dans sa petite enfance, Ramona avait dit à la senora: «Pourquoi ma mère m’a-t-elle donnée à la senora Ortegua?

–Ce n’est pas votre mère, c’est votre père,» répondit précipitamment la senora, qui s’aperçut bientôt de sa faute quand l’enfant reprit: «Ma mère était donc morte?

Je n’en sais rien, repartit la senora. Je n’ai jamais vu votre mère.

Et la senora Ortegua, l’avait-elle vue? persista l’enfant.

Non, jamais,» repartit la senora, dont toutes les blessures se rouvraient à ces innocentes questions.

Ramona se sentit glacée. «J’aurais voulu savoir si ma mère est morte! murmurait-elle.

–Et pourquoi?

Parce que, si elle n’est pas morte, je lui demanderais pourquoi elle ne veut pas de moi.»

La douceur triste des paroles de l’enfant frappa la senora. «Qui t’a parlé de tes parents, Ramona? dit-elle.

–Juan Can.

–Et qu’a-t-il dit?

–Ce n’était pas à moi qu’il parlait... c’était à Luigo...» Et Ramona cherchait à rassembler ses souvenirs. «Il a dit que ma mère ne valait pas grand’chose..., ni mon père non plus...» Et les larmes coulaient le long des joues de l’enfant.

Chez la senora, la justice tenait quelquefois lieu de tendresse; elle attira l’enfant vers elle et dit: «Il ne faut pas que Ramona croie tout ce qu’elle entend dire. Juan Can a eu tort de parler comme il a fait. Il n’a connu ni le père ni la mère de Ramona. Votre père n’était pas méchant; il était notre ami, et il vous a donnée à la senora Ortegua parce qu’elle n’avait pas d’enfant.

–Ah! dit Ramona. Et le senor Ortegua avait envie d’avoir une petite fille?

–Oui, dit la senora, et je crois que votre mère avait beaucoup d’autres enfants.

–Et pourquoi mon père ne m’a-t-il pas amenée d’abord chez vous? Est-ce que vous n’aviez pas envie d’avoir une petite fille, parce que vous aviez Felipe? Un garçon vaut mieux qu’une fille; je vois bien ça, mais on peut avoir les deux...»

La senora était embarrassée. «Votre père était lié avec la senora Ortegua plus qu’avec moi, dit-elle; je n’étais alors qu’une enfant. Je vous dirai plus tard tout ce que je sais de votre père et de votre mère. Ce n’est pas grand’chose; en attendant, n’en parlez à personne; le père Salviederra ne serait pas content.»

Ramona avait alors dix ans; elle en avait maintenant dix-neuf, et le moment n’était pas encore venu pour la senora de parler de ses parents à la jeune fille, qui n’avait jamais renouvelé les questions de son enfance, acceptant doucement et sans aigreur la conviction croissante qui lui avait autrefois inspiré sa demande: «Vous n’aviez pas envie d’avoir une petite fille?»

Personne n’eût pu soupçonner dans la conduite journalière de Ramona l’ombre d’un souci ou d’un regret; elle avait été élevée au couvent du Sacré-Cœur à los Angeles, et les sœurs l’appelaient encore l’enfant de bénédiction. Elles lui avaient enseigné tous leurs talents familiers et elle avait acquis une inépuisable passion pour la poésie romanesque, mais elle n’était pas instruite et n’en avait pas le goût. C’était une nature simple, joyeuse, dévouée, absolument opposée à celle de la senora, sous ses dehors sombres et ses mystérieuses profondeurs. L’antagonisme allait tous les jours s’accentuant, en dépit des efforts de Ramona pour satisfaire toujours et à tout prix les exigences de la senora.

Felipe, au contraire, ne laissait passer inaperçu ni un sourire ni une action tendre de Ramona. Il ne pouvait pas se faire illusion sur l’absence de tendresse de sa mère à l’égard de la jeune fille. Personne ne savait mieux ce qu’était l’affection de la senora Moreno, mais il avait appris dès longtemps le danger de paraître remarquer la différence qui existait entre sa petite compagne et lui, et, tout en s’étonnant chaque jour davantage, il avait pris l’habitude de garder pour lui ses pensées au sujet de Ramona, pratique qui menaçait certainement le repos des dernières années de la senora.

IV

Le père Salviederra tarda plus longtemps sur la route que la senora elle-même n’avait prévu. Il était vieux, 14était triste; les espérances qu’il avait conservées, les visions qu’il avait eues d’un retour définitif de prospérité pour les missions de son ordre en Californie s’évanouissaient de plus en plus à ses yeux; les Indiens convertis retournaient à leur sauvagerie primitive; les bâtiments des stations s’écroulaient; les terrains cultivés sous la direction des Pères franciscains avaient été vendus et morcelés par d’avides spéculateurs; toutes les traces de la grande œuvre du passé allaient bientôt disparaître, et le vieux père Salviederra voyait également avec douleur se modifier journellement, au sein même de l’ordre, la tradition de saint François sur laquelle il s’était formé. Il avait non seulement survécu à son temps, mais à l’idéal de son temps, et il ressentait profondément toutes les amertumes de cet exil moral.

Moins cependant chez la senora Moreno que partout ailleurs, car elle avait conservé un attachement passionné pour toutes les traditions de sa jeunesse qui avaient présidé à la maturité du vieux Franciscain. C’était ce qu’il pensait en s’approchant de sa demeure par une de ces journées d’été que la Californie méridionale possède si souvent au printemps. Aux premières fleurs des arbres fruitiers succédait déjà une verdure légère comme un nuage flottant, tandis que le sol était couvert de plantes fleuries, entrelacées les unes dans les autres comme les plumes changeantes d’un oiseau des tropiques.

Le père Salviederra s’arrêtait souvent pour contempler ce charmant spectacle, mais il reprenait sa marche avec un soupir. Plus le pays qu’il traversait était beau, plus il était douloureux de le voir tombé entre les mains profanes de ces Américains, qu’il voyait partout empressés à s’emparer de leurs nouvelles possessions. Il quitta la grande route pour s’engager dans un chemin de traverse envahi par la moutarde sauvage, semblable à celle de l’Évangile, car les oiseaux du ciel faisaient leurs nids dans ses branches.

«Personne n’a passé par là cette année-ci», pensa le Père en se voyant emprisonné de toutes parts au milieu d’une forêt de tiges élevées, rattachées les unes aux autres par des rameaux plus légers encore, parsemés d’une pluie de fleurs dorées qui ravissent les yeux du voyageur si elles attristent le cultivateur, auquel elles promettent, pour l’année suivante, une recrudescence terrible de ses ennuis.

En avant du vieux Franciscain cependant on entendait craquer les tiges des plantes de moutarde, comme si quelqu’un cherchait à s’ouvrir un passage. Bientôt une voix douce et pure fit retentir une strophe du beau cantique de saint François sur le soleil:

«Gloire soit à toi, Seigneur, pour toutes tes créations, et surtout pour notre frère le soleil, qui illumine le jour et qui, par son éclat et sa beauté, nous révèle ta splendeur!»

«Ramonât» s’écria le Père, en rougissant de plaisir. Comme il parlait, le visage d’un olive clair de la jeune fille, encadré dans les cheveux épais et noirs de sa mère Indienne, éclairé par les yeux bleus de son père, apparut au milieu des tiges et des branches de moutarde qu’elle rompait de ses mains délicates. Elle avait également aperçu le vieillard et bondissait joyeusement comme un jeune faon. Elle s’écria: «Ah! mon Père, je savais bien que vous viendriez enfin; quelque chose m’avertissait de votre présence»; puis elle s’agenouilla devant lui pour recevoir sa bénédiction, que le Père lui donna en silence. Il semblait en ce moment au vieux moine que l’enfant qu’il avait portée dans ses bras était tout à coup devenue un de ces anges glorieux qui apparaissaient aux fidèles dans une auréole de fleurs d’or.

«Nous vous attendons depuis si longtemps, mon Père! dit-elle. Nous commencions à craindre que vous ne fassiez malade. Les tondeurs arrivent ce soir; aussi j’étais bien sûre que la sainte Vierge vous amènerait à temps pour le premier matin!»

Le moine sourit tristement: «Plût au ciel que votre foi fût moins rare! dit-il. Tour le monde va bien?

–Oui, mon Père. Felipe a été malade, mais il se lève maintenant, et il vous attend impatiemment depuis dix jours.»

Elle allait dire qu’il était impatient de commencer la tonte, mais elle se reprit à temps.

«Et la senora? demanda le Père.

–Elle est bien, dit Ramona, dont la voix changeait toujours légèrement en parlant de la senora Moreno. Et vous, comment êtes-vous, mon Père? demanda-t-elle affectueusement, frappée par la faiblesse de la démarche du vieillard et par le gros bâton qu’il portait pour la première fois à la main. Vous êtes fatigué de ce long voyage à pied.

–Oui, Ramona, je suis fatigué, dit-il; la vieillesse me gagne. Je ne reviendrai pas bien des fois ici.

–Oh! ne dites pas cela, s’écria Ramona; vous viendrez à cheval quand vous ne pourrez plus marcher; nous avons des centaines de chevaux! Vous ne pourrez pas refuser cela à la senora.

–Non, dit-il en hochant la tête; mais c’est la règle de notre ordre de voyager à pied. Quand le père Junipero, notre maître à tous dans ce pays-ci, avait quatre-vingts ans, il est venu de San-Diego à Monterey avec un ulcère à la jambe qui aurait retenu dans leur lit la plupart des hommes. C’est une mauvaise habitude à prendre pour les moines que de faire l’œuvre de Dieu à leur aise. Si je marche lentement, je dois marcher d’autant plus résolument.»

Tout en parlant, ils avançaient tous deux à travers les branches des moutardiers, que Ramona entr’ouvrait devant le vieux moine. Elle aperçut bientôt Felipe à l’ombre des saules. «Ah! voilà Felipe, s’écria-t-elle. Je lui ai bien dit que j’allais au-devant de vous, mais il s’est moqué de moi!»

Felipe avait fléchi le genou devant le père Salviederra comme avait fait Ramona, et, en se relevant de son humble posture, il rencontra les yeux de la jeune fille attachés sur les siens. Elle se disait: «Comme Felipe est beau! comme sa physionomie est séduisante! j’aime bien mieux les yeux bruns que les yeux bleus! Iln’y a personne comme lui.» Depuis deux ans les regards pénétrants de Ramona empêchaient le jeune homme de répéter à la jeune fille les déclarations de tendresse qu’il avait prodiguées à l’enfant. Il ne comprenait pas bien qu’elle ne l’eût pas ainsi contemplé si elle avait eu du goût pour lui, mais il en devinait assez pour garder le silence par un grand effort.

En se rapprochant de la maison, Ramona aperçut Margherita qui pleurait amèrement, un linge blanc à la main. A la vue de sa jeune maîtresse, Margherita fit des signes de détresse, et Ramona courut vers elle. Margherita était de son âge et avait été élevée avec elle dans la maison.

«Pardon, mon Père, dit-elle au vieux moine, je vous rejoins dans un moment; mais je vois que Margherita a du chagrin.» Celle-ci s’était maintenant affaissée par terre, le visage cachée dans ses mains.

«Qu’est-ce qui t’arrive, Margherita mia?» demanda Ramona d’une voix caressante; et, comme la jeune fille lui indiquait du geste l’amas de linge froissé et sali à ses pieds, Ramona en ramassa un coin avec un cri de surprise.

«Oui, senorita, il est perdu, abîmé, détruit; il n’y a pas moyen de le raccommoder, et ille faut pour la messe demain! Quand je vous ai vue revenir avec le Père, j’ai prié la sainte Vierge de me laisser mourir! La senora ne me pardonnera jamais!»

Le spectacle était en effet lamentable. La belle nappe d’autel en dentelle mexicaine qu’avait faite la senora Moreno dans la plus tendre enfance et jeune fille, était déchirée et salie comme si on l’avait traînée à travers des épines chargées de boue.

«Comment cela est-il arrivé? demanda Ramona.

–Oh! je lui ai désobéi», et les larmes de Margherita redoublaient. «Elle m’avait défendu de jamais mettre le linge à sécher dans le carré d’artichauts, et Capitan, le vieux chien, a dû traîner la broderie à travers les plantes desséchées de l’an passé!

–Le carré d’artichauts? répéta Ramona.

–Oui, la senorita sait comme le soleil est fort à cet endroit, et j’étais en retard; je n’avais pas lavé la nappe d’autel, comme elle m’avait dit: alors j’ai étendu un linge sur la haie, je pensais qu’il n’arriverait pas de mal, et maintenant... maintenant, le Père dira la messe demain dans la chapelle, et la Senora ne me pardonnera jamais. Il n’y a pas le temps de rien faire! Adèle et Rose sont malades dans leur lit, et Maria a un congé de huit jours!»

Ramona examinait soigneusement la nappe d’autel.

«Le mal paraît plus grand qu’il n’est, dit-elle, et je crois que je peux la raccommoder. Mettez les fers au feu pour repasser le linge tout mouillé. Je crois que les jours durent assez longtemps pour en venir à bout!»

Margherita releva la tête pour la première fois.

«Ah! senorita! s’écria-t-elle, si vous pouvez la raccommoder à temps, je vous servirai à genoux tous les jours de ma vie!

–Ce serait plus commode si tu me servais sur tes pieds!» dit Ramona en riant, et elle ajouta: «Je parlerai à la senora moi-même, quand le mal sera réparé!»

Margherita rougit violemment: «Pourquoi le saurait-elle? marmotta-t-elle. Vous savez bien ce qu’est la senora quand elle est fâchée...» Mais Ramona reprit résolument: «Ce qu’il y a de pis, c’est d’être fâché contre soi-même», et elle emporta dans sa chambre la nappe d’autel en criant à Felipe de s’arranger pour lui éviter la nécessité de paraître au souper. Il fallait profiter des dernières heures du jour.

Toute la maison était absorbée par l’arrivée du père Salviederra et par les préparatifs de la tonte des moutons le lendemain. Margherita se sauvait parfois dans sa chambre, où elle avait allumé un cierge au pied de la statue de saint François de Paule, puis elle allait guetter les progrès du travail de Ramona. Les dégâts étaient moins graves qu’on n’avait cru d’abord, et le jour baissait seulement lorsque la jeune fille, toute rouge de la hâte qu’elle avait apportée à son travail, ses cheveux en désordre échappés à son peigne, descendit en courant dans le ruisseau pour laver la précieuse broderie qu’elle venait de réparer. Elle tirait son linge de l’eau, l’examinant aux dernières lueurs du soir, puis le replongeant de nouveau dans l’eau, lorsqu’elle aperçut des formes noirâtres qui descendaient la vallée se détachant sur le ciel. C’était la troupe des Indiens qui venaient tondre les moutons. Ils tournèrent sur la gauche et se dirigèrent dans les parcs et les étables. Mais Ramona ne les avait pas tous vus. Leur chef, Alessandro Assis, derrière le tronc d’un arbre, avait vu resplendir dans l’eau les rayons du soleil couchant comme dans un miroir, et il avait distingué Ramona penchée vers l’onde.

S’éloignant de ses hommes, qui ne s’aperçurent pas de sa disparition, il suivait des yeux la charmante vision en se dissimulant d’arbre en arbre et en répétant tout haut comme s’il sentait ses sens prêts à s’égarer: «Jésus, mon Dieu! que ferai-je?»

V

La chambre qu’occupait toujours le père Salviederra chez la senora Moreno était située à un coin de la maison, et elle donnait à l’orient et au couchant. Au soleil levant, la fenêtre semblait embrasée par ses premiers rayons. Le Père, qui était depuis longtemps en prière, les guettait toujours. Car on n’avait jamais abandonné chez la senora la vieille coutume de saluer l’apparition de l’aurore par un cantique pieux. A la première lueur du jour, le Père ouvrait la fenêtre et entonnait le cantique, auquel chacun répondait dans toute la maison, qui se trouvait remplie du chant des hymnes comme les oiseaux chantaient dans la vallée. En l’absence du père Salviederra, ce soin appartenait à la personne la plus âgée de la famille, sinon à la senora elle-même

Ce jour-là, l’Indien Alessandro Assis se trouvait sous la fenêtre du père Salviederra avant le lever du jour, rêvant à la vision qu’il avait aperçue la veille. «Les saints n’ont jamais aperçu une créature si adorable! pensait-il. Qui est-ce? Elle n’était pas ici l’année dernière? Quelle peut être la fenêtre de sa chambre?» Il attendait impatiemment l’hymne du matin, car il n’avait pas oublié depuis l’an dernier la pieuse coutume de la maison.

Enfin une lueur rouge frappa en plein la fenêtre du père Salviederra; Alessandro bondit sur ses pieds, et le Père ouvrit les battants, son capuchon rejeté en arrière et les mèches de ses cheveux blancs flottant à la brise du matin. Il entonna d’une voix cassée, mais encore harmonieuse, le cantique:

Obelle reine,

Princesse du ciel.

Et, avant qu’il eût achevé la première strophe, la voix de la senora s’était unie à la sienne du bout occidental de la véranda, comme celles de Felipe et de Ramona, de leurs chambres respectives, et des servantes déjà en mouvement dans les ailes de la maison.

A mesure que de nouvelles voix grossissaient le volume de l’harmonie, les oiseaux se réveillaient dans les cages de la véranda comme sous les tuiles du toit, où les linottes nichaient au milieu des jonchées de roseaux. Les bergers arrivaient au milieu des parcs de moutons et joignaient leurs accents au concert improvisé, Juan et Luigo et plusieurs autres; mais une voix nouvelle, forte, étendue et pure, retentissait par-dessus toutes les autres, Ramona s’arrêta pour l’écouter; mais elle avait ouvert sa fenêtre; Alessandro l’avait aperçue, il ne chantait plus. «Me serais-je trompée?» pensa Ramona, et elle entonna de nouveau le cantique, auquel le baryton ne tarda pas à prendre part.

Ramona espérait que le père Salviederra commencerait un nouveau cantique, mais on était trop pressé ce matin-là; le soleil était levé; chacun courait à son ouvrage. Margherita ouvrit la porte de la chapelle, remerciant dans son cœur saint François et la senorita, lorsqu’elle aperçut la nappe d’autel à sa place, aussi belle que jamais. Les Indiens, les bergers, les ouvriers de toute nature se dirigeaient déjà vers le sanctuaire. La senora, la tête enveloppée du mouchoir de soie noire qui lui serrait le front comme à une prêtresse orientale, descendait les degrés de la maison; Felipe était à ses côtés. Derrière elle Ramona apportait sur l’autel un grand vase d’argent rempli de fougères rares qu’elle avait recueillies à grand’peine dans les environs depuis bien des semaines. En l’apercevant qui s’agenouillait devant l’autel tout près de Felipe, Alessandro sentit son cœur se glacer sans savoir pourquoi. «Ah! pensa-t-il, senor Felipe s’est marié; c’est sa femme.» Ramona pensait en même temps: «C’est l’Indien qui a chanté!»

Pourquoi Alessandro pensait-il à Ramona? Il n’en savait rien lui-même. Il n’avait que vingt et un ans. Il était froid et hautain, à ce que disaient les filles de sa race dans le petit campement de Temecula. Son père, le chef Pablo Assis, ne lui avait pas rendu un grand service en lui faisant apprendre à lire et à écrire comme à un blanc. Si les Pères avaient continué de gouverner le territoire de la mission, Alessandro aurait pu, comme son père, devenir leur homme de confiance, tenir compte des troupeaux, et recevoir tous les mois de grosses sommes. Mais cela était bon dans le temps du roi. Maintenant les Américains ne laissaient plus de places pareilles aux Indiens. Point n’était besoin de savoir lire pour labourer et garder les moutons.

Pablo Assis lui-même était préoccupé de l’avenir de son fils comme de celui de sa race; avant de quitter la mission, le père Peyri, dont il était le bras droit, lui avait dit: «Pablo, votre peuple va être mené à la tuerie comme des agneaux si vous ne les tenez pas rassemblés. Formez entre eux tous les liens possibles, réunissez-les en villages et restez en paix avec les blancs; c’est votre seule chance.» Tout l’effort de Pablo tendait à obéir au bon Père, mais il voyait chaque jour diminuer les forces de ses compatriotes, et, pour comble de malheur, le possesseur mexicain de la vallée de Temecula paraissait sur le point de mourir. C’était sur la promesse de laisser les Indiens librement habiter la vallée que reposaient tous les titres de Pablo et de sa peuplade. Jamais un propriétaire mexicain n’avait manqué de foi aux Indiens établis sur ses terres. En serait-il de même pour les Américains? La renommée disait déjà le contraire.

Il n’était pas étonnant qu’Alessandro parût froid et grave aux ignorants de son peuple. Il portait des soucis trop pesants pour son âge en partageant les inquiétudes de son père. Pablo portait ses regards au delà de l’année prospère, de la récolte abondante, de la gaieté des jours prochains, et Alessandro avait appris à penser comme son père. Sans le savoir aussi, ce qu’il avait appris contribuait à creuser un abîme entre lui et les jeunes filles de sa race. Si une danse, un regard, une course dans la montagne semblait attirer son attention sur l’une d’elles, il se sentait bientôt guéri sans y penser. Pour la première fois de sa vie tout son être se trouva transformé lorsqu’il eut aperçu Ramona. Il la croyait femme de senor Felipe, mais il n’avait qu’une pensée, celle de la revoir encore.

La messe lui semblait interminable; il était agenouillé à la porte de la chapelle avec sa bande, et il n’avait pas pensé à chanter jusqu’à la fin de l’office. Tout à coup sa voix retentit dans le saint édifice comme le roulement d’une vague puissante sur la côte; Ramona tressaillit; elle était née musicienne comme Alessandro lui-même, et en sortant de la chapelle elle dit à Felipe:

«Je voudrais bien savoir lequel des Indiens possède cette voix magnifique. Je n’ai jamais rien entendu de pareil!

–Ah! dit Felipe, c’est Alessandro, le fils du vieux Pablo. C’est un excellent garçon. Est-ce que vous ne vous rappelez pas de l’avoir entendu chanter, il y a deux ans?

–Je n’étais pas ici, dit Ramona.

–Ah! c’est vrai; eh bien! tout jeune qu’il était, on l’avait pris pour chef des tondeurs, et il les avait si bien gouvernés qu’ils avaient rapporté à Temecula presque tout leur argent. Je n’avais rien vu de pareil. Je suis content qu’il soit revenu cette année. Il joue admirablement du violon, toute la vieille musique de San-Luis-Rey. Son père était chef de musique. Nous le ferons venir ce soir sous la véranda.» Et les yeux de Ramona étincelaient de plaisir.

Juan Canito n’avait pas laissé à Alessandro le loisir de s’attarder à la porte de la chapelle, comme il eût aimé le faire. «Allons, dit-il, on a déjà assez attendu pour commencer cette tonte; au moins faut-il aller le plus vite qu’on pourra. Avez-vous vos meilleurs tondeurs?

–Oui, certes, dit Alessandro; il n’y en a pas un qui ne puisse tondre cent moutons par jour, et sans une écorchure encore.

–Hum! dit Juan; c’est un pauvre tondeur que celui qui tire le sang des bêtes. J’ai tondu des milliers de moutons sans teindre une fois mes cisailles. Mais les Mexicains ont toujours été favorisés pour leur adresse.»

L’emphase de Juan sur le mot de Mexicain n’échappa pas à Alessandro, qui se mit à rire. «C’est comme nous autres Indiens, dit-il; mais les Américains ne sont pas si adroits; j’ai vu l’autre jour ce Lomax à l’œuvre au milieu de son troupeau, et je me suis cru dans un abattoir!»

Juan ne pouvait cependant pas défendre les Américains, qu’il avait en horreur; mais il était vexé de voir Alessandro comparer les Indiens aux Mexicains, et, grommelant de nouveau entre ses dents, il se dirigea à la hâte vers le hangar où l’on amenait les moutons pour les tondre.

Un toit léger soutenu par quelques poutres encore revêtues de leur écorce était flanqué des parcs où l’on faisait entrer les moutons par bandes; à l’entour, les cabanes de branchages qui servaient à faire la cuisine pour les Indiens, et, dans le voisinage, le campement qu’ils venaient d’établir avec des rameaux verts au milieu de leurs couvertures aux vives couleurs.

Un échafaudage formé de quatre poteaux soutenait, attaché par les quatre coins, l’un des grands sacs de grosse toile qui servaient à emballer la laine. Un amas de ces sacs était entassé au pied des poteaux. «Nous remplirons mieux que cela avant ce soir, senor Felipe», dit Juan Canito en riant. Le moment de la tonte des moutons était son triomphe et le dédommageait du monotone travail de toute l’année. Lorsque la provision était belle, le berger s’en vantait six mois durant.

De petits échelons étaient creusés dans l’un des poteaux de l’échafaudage, et Felipe y grimpa, léger comme un danseur de corde, afin de recevoir les toisons l’une après l’autre pour les entasser dans les grands sacs. En face de lui, armé d’un grand sac de cuir rempli de monnaie, Luigo payait à mesure le travail des trente tondeurs, qui s’élançaient chacun sur un mouton, le saisissaient entre leurs genoux et le débarrassaient de sa toison en un clin d’œil. Le travail continuait ainsi sans interruption, sauf pour le repas de midi, du lever au coucher du soleil, jusqu’à ce que les huit mille moutons de la senora Moreno fussent tondus. La toison, lancée à Luigo, échangée contre une pièce de monnaie, était jetée à Felipe, tandis que le tondeur courait à un autre mouton et que les patientes victimes de tout à l’heure, débarrassées du poids de leur toison, bondissaient dans la prairie comme pour s’assurer de leur liberté reconquise.

Il faisait chaud. La poussière était épaisse. Felipe, exposé au soleil sur le banc de l’échafaudage, s’aperçut bientôt qu’il n’avait pas repris toutes ses forces. Sans son amour-propre, il se serait fait remplacer par Juan Canito, mais il ne voulut pas céder, et il persista dans son travail, bien que son visage fût empourpré et qu’il sentît défaillir sa vigueur lorsqu’il fallait sauter dans le sac de laine à demi rempli pour tasser les toisons. Lorsque la poussière grasse vint à l’envelopper, sa vue se troubla et il murmura: «Juan, je suis malade!» en retombant évanoui sur l’amas de laines. L’émoi était grand; la tête du jeune homme pendait en dehors du sac. Juan cherchait en vain à s’appuyer pour avoir la force de l’attirer à lui. Tous s’élançaient vers le toit les uns après les autres, également impuissants. Luigo seul eut la présence d’esprit de courir à la maison pour appeler du secours.

La senora était allée faire une course dans les environs avec le père Salviederra; mais Ramona était là, et elle courut au hangar, apportant toutes les essences qu’elle put imaginer pour ranimer le malade.

«Oh! comment le tirer de là? s’écria-t-elle en apercevant le corps sans mouvement.

–Je m’en charge, senora, s’écria Alessandro; je suis très fort.» Et, courant au camp des Indiens, il en revint avec un amas de couvertures qu’il attacha autour de sa taille en tendant le bout à ses compagnons. Il leur donnait des ordres en indien, que Ramona n’entendait pas; mais elle voyait bien que cet homme, plus grand et plus fort que Felipe, se préparait à faire glisser le malade dans les couvertures pour l’emporter de poutre en poutre sur le toit. Ramona ne respirait plus; elle n’osait pas regarder, jusqu’au moment où un cri de joie des assistants lui fit lever les yeux. Felipe, toujours évanoui, était en sûreté sur la plate-forme du toit.

«Il est mort! s’écria Ramona.

–Non, il n’est pas mort, répondit Juan Canito, qui avait glissé la main sous la veste du jeune maître; son cœur bat; il est seulement évanoui!

–Si je pouvais monter là-haut!» et Ramona avançait le pied sur les échelons taillés dans la poutre. Je sûre que je pourrais!» Mais Juan Canito criait de toutes ses forces: «Non, non, senorita; vous vous casseriez le cou! Ce n’est pas déjà trop facile pour un homme! Le voilà qui revient à lui!»

Senorita ! Alessandro l’avait bien entendu! Ramona n’était pas la femme de Felipe! Elle n’était pas mariée! Il répéta tout haut: «Senorita!» d’un tel accent, que la jeune fille tressaillit. «Je vais descendre senor Felipe, disait-il. Ce n’est pas plus difficile que s’il s’agissait des agneaux dans le parc là-bas! Dès qu’il aura retrouvé connaissance, je l’emporterai dans mes bras.»

Puis, comme Ramona semblait encore inquiète: «La senorita ne peut-elle pas se fier à moi?» demanda-t-il.

Elle le regarda en souriant faiblement, à travers ses larmes. «Oui, dit-elle, je me fierai à vous. Vous êtes Alessandro, n’est-ce pas?

–Oui, répondit-il avec surprise, oui, senorita, je suis Alessandro.»

VI

La tonte des moutons avait mal débuté chez la senora Moreno, et la mauvaise chance n’était pas épuisée. Le surlendemain du jour où Felipe s’était trouvé mal en tassant la laine, Juan Canito, qui avait pris sa place avec un secret orgueil, tomba de l’une des poutres de l’échafaudage et se cassa la jambe au-dessus du genou. Il était trop âgé pour conserver l’espoir de retrouver jamais son agilité, et son désespoir se manisfestait par tant de blasphèmes contre les saints qui ne l’avaient pas protégé des attaques du démon, que ses camarades de service se voilaient la face et n’osaient plus approcher de son lit. Le médecin avait annoncé que le vieux berger serait retenu dans l’immobilité pendant trois mois au moins. «Trois mois! pensait Margherita, chargée de le soigner; je serais folle ou morte bien avant ce temps-là.»

La senora n’avait pas le temps de faire grande attention aux maux de Juan. La syncope de Felipe avait été le premier symptôme d’un violent retour de la fièvre, et il était plongé dans un constant délire, qui s’exerçait toujours sur le travail de l’emballage des laines.

«Plus vite! jetez-les plus vite! criait-il. Voilà une belle toison! cinq louis pour le moins! Juan! Ales sandro! Capitan!–Jésus! Comme ce soleil me brûle la tête!»

Il avait appelé plusieurs fois Alessandro; mais, lorsque le père Salviederra amena l’Indien, le malade ne parut pas le reconnaître et continua d’appeler Alessandro d’une voix lamentable.

«Si Alessandro pouvait jouer quelque chose sur son violon! sanglota Ramona. Felipe m’avait dit qu’il le faisait venir au soir sous la véranda et qu’il était si bon musicien!

–Par malheur, j’ai laissé mon violon à Temecula! dit Alessandro.

Chantez alors! dit Ramona. Il a aussi parlé de votre voix.

Oui, essayez, dit la senora, se tournant vers Alessandro. Quelque chose de bas et de doux, bien bas!»

Alessandro se rapprocha de la fenêtre ouverte et entonna doucement un air de cantique.

A la première note, Felipe devint calme: il écoutait; l’expression du repos gagnait ses traits enflammés; une de ses mains se glissa sous sa tête, ses yeux se fermèrent. Les trois spectateurs croyaient assister à un miracle.

«Il va s’endormir, dit le père Salviederra.

–C’était ce qu’il fallait», murmura Ramona.

La senora, agenouillée auprès du lit de son fils, contemplait Alessandro comme si elle implorait un saint. Sa voix s’affaiblissait peu à peu comme si elle s’éteignait dans la distance. Lorsqu’elle cessait tout à fait, Felipe rouvrait les yeux.

«Oh! continuez! continuez!» soupira la senora, et le jeune Indien reprit son chant, mais sa voix tremblait ; il était confondu en voyant les paupières de Felipe s’abaisser peu à peu. La vie qu’il menait en plein champ ne l’avait pas préparé à ces phénomènes nerveux. Felipe dormait enfin profondément. Alessandro ne chantait plus.

«Puis-je m’en aller?» murmura-t-il; mais la senora fit un signe négatif; elle contemplait la statue de la Madone, tout en disant son chapelet comme Ramona, dont les larmes coulaient toujours. Elle regardait Felipe. Le jeune Indien se mit aussi à prier. «C’est son fiancé, pensait-il; les saints ne le laisseront pas mourir!»

Le silence de la chambre l’oppressait d’une manière insupportable; il appuya la main sur le rebord de la fenêtre et bondit au dehors en disant à demi-voix à Ramona: «Je ne m’éloignerai pas, senorita; je serai là!» et il s’étendit sur le sol à côté de Capitan, qui lui léchait la figure et les mains. Le chien savait comme les humains que le danger et l’angoisse régnaient dans la maison.

Trois heures s’étaient écoulées, et aucun bruit ne se faisait entendre dans la chambre. Alessandro se leva et regarda par la fenêtre, en s’appuyant sur la balustrade. Le Père et la senora n’avaient pas changé de place: ils priaient toujours; mais Ramona avait succombé à la fatigue: elle avait glissé à terre, la tête contre le lit, et elle s’était endormie. Son visage était gonflé par les larmes; elle n’avait pas pris un instant de repos pendant trois jours et trois nuits. Et elle était si malheureuse! Comment vivre au rancho sans Felipe? «S’il meurt, je prierai le père Salviederra de m’emmener! pensait-elle. Je ne saurai rester ici toute seule!» Ramona se sentait toujours seule en la compagnie de la senora.

Alessandro contemplait Ramona endormie. A d’autres yeux que les siens elle n’eût pas paru belle en ce moment, mais il ne pensait qu’à une chose: «S’il meurt, elle mourra aussi!» Et il se laissa retomber à terre, le visage plongé dans l’herbe. Depuis combien de temps était-il étendu là? il l’ignorait, lorsqu’il entendit la voix du père Salviederra.

«Alessandro!» disait-il. Le vieux moine était debout près de la fenêtre, et les larmes coulaient sur ses joues.. Dieu soit loué! dit-il, senor Felipe guérira! Le voilà qui transpire; il dort encore; il sera dans son bon sens lorsqu’il se réveillera. La violence de la fièvre est passée; mais, Alessandro, nous ne pouvons pas nous passer de vous. Est-ce que votre bande ne pourrait pas partir sans vous, la tonte finie? La senora voudrait vous garder à la place de Juan Canito pendant qu’il est hors de service. Elle vous donnerait les mêmes gages. Ne serait-ce pas une bonne chose, Alessandro? Vous ne gagneriez pas autant ailleurs pendant ces trois mois!»

Pendant que le Père parlait, un grand combat, dont il ne comprenait bien ni l’origine ni la portée, s’élevait dans le cœur d’Alessandro. Il lui semblait qu’il ne pouvait ni partir ni rester.

«J’ai promis de tondre chez les Ortega dès que j’aurais fini ici, mon Père, dit-il. Je ne saurais manquer à cette promesse. Ils sont déjà assez fâchés du retard.»

Le père Salviederra prit un air grave. «Non certes, mon fils, dit-il; mais un autre ne pourrait-il pas conduire la bande?»

A ce moment, Ramona s’approcha de la fenêtre.

«Vous parlez à Alessandro du besoin que nous avons de lui? dit-elle. Laissez-moi lui dire qu’il ne peut pas partir!» Et, traversant rapidement les corridors et la véranda, elle se trouva bientôt à côté du jeune Indien.

«Nous ne pouvons pas nous passer de vous, Alessandro, dit-elle d’un ton suppliant. La senora payera quelqu’un pour prendre votre place parmi les tondeurs. Nous avons besoin de vous. Pensez! si Felipe voulait vous entendre chanter, et que vous ne fussiez pas là! Est-ce que vous ne pouvez pas rester?

–Oui, senorita, je resterai, dit Alessandro gravement. Je resterai tant que vous aurez besoin de moi!

–Oh! merci, Alessandro! s’écria Ramona. Comme vous êtes bon! La senora ne permettra pas que vous en puissiez souffrir!» Et elle bondit du côté de la maison.

«Ce n’est, pas pour l’argent, senorita!» reprit Alessandra; mais elle avait disparu. Le jeune homme se sentait humilié.

«Il ne faut pas que la senorita croie que je reste à cause des gages, dit-il au père Salviederra. Je ne quitterais pas ma bande pour de l’argent; mais ils ont besoin de moi, ils sont dans l’embarras, mon Père!

–Oui, oui, je comprends, répliqua le moine, qui connaissait Alessandro depuis son enfance, lorsqu’il jouait dans les corridors de la Mission à San-Luis-Rey. Vous avez bien raison, et la senora ne l’oubliera pas. Elles sont dans un grand embarras, ces deux femmes toutes seules ici, car il faut que je m’en aille dans le Nord.

–Est-ce que don Felipe guérira? demanda Alessandro.

–Je le crois; les rechutes de la fièvre sont toujours plus dangereuses que la première atteinte, mais je n’ai jamais vu mourir ceux qui avaient transpiré naturellement, après un bon sommeil. Seulement il est dans son lit pour longtemps, et Juan Canito aussi. Il faut que j’aille le voir. On dit qu’il blasphème d’une façon épouvantable.

–Oui, et Alessandro ne pouvait s’empêcher de sourire,–il dit que les saints n’ont pas empêché les démons de le faire tomber de la poutre, et qu’il ne veut plus entendre parler d’eux. Je lui ai dit de prendre garde, et qu’il pourrait lui arriver encore pis s’il les offensait.

–Tout marche du même pas, soupira le vieux moine; les blasphémateurs sont sur la route comme les autres. Est-ce que votre père a maintenu le culte dans la chapelle du collège, Alessandro? voyez-vous souvent un prêtre? Je viendrais bien quelquefois, mais le clergé n’aime pas notre ordre!

–Oh! si vous pouviez, mon Père! s’écria Alessandro. Nous serions si contents! Le prêtre ne vient que deux fois par an, plus souvent s’il y a un enterrement et si les parents peuvent payer la messe. Mon père tient toujours la chapelle ouverte le dimanche; nous chantons ce que nous savons de la messe, et on va à l’église pour prier; mais ce n’est plus comme du temps de la mission, et mon père est si triste, si inquiet! On dit que les Américains veulent s’emparer de tout; ils nous hassent comme si nous étions des chiens, nous qui sommes là de tout temps!»

Le vieux moine réfléchissait profondément, comme s’il cherchait des paroles pour exprimer sa pensée; enfin il dit:

«Depuis que les Américains occupent le pays, votre père a-t-il jamais reçu avis de comparaître devant la cour, au sujet des terres?

–Non, mon Père, dit Alessandro.

–On m’assure, continua le moine, qu’il faut quelque loi, quelque document de ce genre avant qu’on puisse chasse les Indiens de leurs terres. Si vous n’avez rien reçu, vous n’êtes pas encore menacés.

–Mais, mon Père, dit Alessandro, comment la loi permettrait-elle de nous prendre les terres que senor Valdez nous a concédées pour toujours?

–Avez-vous un papier, un document quelconque constatant ce don?

–Non; mais les limites sont marquées en encre rouge sur la carte. José Ramirez, de los Angeles, l’a tracée lui-même quand toutes les bornes des propriétés du senor Valdez ont été indiquées. Tout le monde, le senor Valdez, José Ramirez et l’homme qui prenait les mesures ont couché dans la hutte de mon père, et je ne comprenais pas pourquoi l’on ne marquait pas les limites avec des pierres comme autrefois; mais mon père comprenait très bien, et senor Valdez lui a montré la ligne rouge sur la carte en disant: «Voilà «ce qui est à vous, Pablo, pour toujours.» Nous n’avons rien à craindre, n’est-ce pas, mon Père?

–J’espère que non, dit le père Salviederra en hésitant; mais, depuis que les terres de la Mission nous ont été enlevées, je n’ai pas grande confiance en l’honnêteté des Américains. L’Église a bien souffert de leur part.

–C’est ce que dit toujours mon père, repartit Alessandro; voyez San-Luis-Rey! Il ne reste que le jardin et les vergers, au lieu des pâturages pour trente mille moutons1Si l’Église et les Pères n’ont pas pu se dé fendre, que peuvent faire de pauvres Indiens?

–C’est vrai! c’est vrai! dit le moine en entrant dans la chambre de Juan Canito. Ils possèdent le pays, et ils peuvent faire ce que bon leur semble. Nous n’avons qu’à dire: La volonté de Dieu soit faite! La volonté de Dieu soit faite!» Et il se signa dévotement deux fois.

Alessandro en fit autant, mais il murmura à demi-voix: «Le mal ne peut pas être selon la volonté de Dieu; ce serait faire de Dieu un voleur. Mais comment ce qui n’est pas selon la volonté de Dieu peut-il s’accomplir?»

De plus savants qu’Alessandro ont souvent été arrêtés par cette difficulté-là.

En arrivant au hangar des tondeurs, Alessandro trouva toute sa bande irritée et mécontente. La tonte était finie depuis dix heures du matin, et Juan Canito, pensant que les Indiens se mettraient aussitôt en route pour le rancho des Ortega, n’avait pas donné d’ordres pour la nourriture des travailleurs. Ils se trouvaient donc affamés et sans direction, puisqu’ils n’avaient pas revu depuis le matin Alessandro, qu’ils saluèrent par leurs murmures lorsqu’il annonça l’intention de les quitter en les engageant à nommer un nouveau capitaine pour le reste de la saison.

«Très bien, très bien! dirent-ils avec humeur; mais alors c’est aussi pour la saison prochaine! Capitaine maintenant, capitaine après!

–Parfaitement! dit Alessandro; comme il vous conviendra! mais je reste ici pour le moment. Le père Salviederra le désire.

–Oh! si le Père le désire, cela change les affaires.»

Tous les hommes de Temecula étaient bons catholiques, et ils n’étaient pas disposés à contrarier le Père; mais les murmures recommencèrent lorsqu’on apprit qu’Alessandro devait rester chez la senora jusqu’à ce que Juan Canito fût guéri. Au moins fallait-il qu’Ales sandro fût à Temecula pour la Saint-Jean d’été, la grande fête où les Indiens s’assemblaient quelquefois par milliers. Pablo Assis ne pourrait jamais se tirer d’affaires sans son fils. Alessandro n’avait pas pensé à la Saint-Jean lorsque Ramona l’avait prié de rester. Il promit de s’arranger pour se trouver à Temecula ce jour-là, et Fernando fut élu capitaine. C’était le seul homme âgé de la bande, et il avait occupé pendant plusieurs années le poste, dont il s’était volontairement démis en faveur d’Alessandro. Il approuvait tout à fait la conduite d’Alessandro. La senora Moreno avait été très bonne pour eux, et on ne pouvait pas la laisser dans l’embarras. Les Indiens levaient déjà leur camp, lorsque Ramona et Margherita accoururent de la maison.

«Alessandro, criait Ramona hors d’haleine, je viens d’apprendre que les hommes n’ont pas eu à dîner aujourd’hui. Je serais honteuse si l’on ne savait pas ce que c’est que d’avoir des malades dans une maison. Ils ne peuvent pas partir ainsi. Faites-les attendre une heure. Le souper est déjà sur le feu.

–Ce sera deux heures de retard pour le moins, dit Alessandro, pendant que les Indiens qui avaient compris Ramona applaudissaient de toutes leurs forces, et que les autres imitaient de confiance, et il faut au moins six heures à cheval pour arriver chez Ortega; on arrivera bien tard.»

Il n’y avait cependant pas moyen de refuser; les hommes n’étaient plus pressés de partir, et la hâte était transférée à la cuisine. Juan Canito, dans son lit, flairait la bonne odeur des mets avec une humeur croissante. «Qui sait si Margherita pensera à me faire goûter à ce souper?» pensait-il. Mais le docteur avait défendu de donner au vieux berger une autre nourriture que les tasses de bouillon que Margherita lui avait déjà servies. D’ailleurs la jolie servante avait le cœur un peu pris par le bel Alessandro, et elle ne faisait attention qu’à lui, allant et venant comme une sentinelle devant la porte de la cuisine. Ramona avait dit: «Je vous appellerai quand tout sera prêt, Alessandro.»

Ce ne fut pas Ramona qui appela le jeune Indien, elle avait envoyé Margherita; mais ce fut elle qui remit entre les mains de son fidèle serviteur le grand plat chargé du ragoût savoureux, lui disant en riant: «Prenez garde, Alessandro, le plat déborde, la sauce va couler si vous ne faites pas bien attention.» Alessandro fut sur le point de tout laisser tomber à ses pieds, tant il était heureux et fier.

Les hommes dévoraient leur soupe en toute hâte, et il n’était pas tard lorsqu’ils montèrent à cheval, rassassiés et satisfaits, pour prendre le chemin du rancho des Ortega. Alessandro avait pris José à l’écart.

«José, demande-t-il, quel cheval va le plus vite? Est-ce le vôtre ou celui d’Antonio?

–Le mien de beaucoup,» réplique José, comme Alessandro le savait bien avant de poser sa diplomatique question. La rapidité réciproque de leurs chevaux était l’objet d’une rivalité constante entre José et Antonio.

Alessandro marmotta quelques mots à l’oreille de José. «Voulez-vous? Je vous payerai votre temps... Tout ce que vous gagneriez à tondre.

–Bien sûr, dit José ravi; je serai ici demain soir.

–Pas plus tôt? J’aurais cru que vous pouviez revenir à midi.

–A midi alors, le cheval peut le faire.» Et il partit en pressant son coursier du talon.

«J’ai donné à José une commission pour Temecula, dit Alessandro à Fernando; il vous rejoindra demain soir chez les Ortega.

–Demain soir?» et le nouveau capitaine, secouant la tête: «C’est impossible, à moins qu’il ne crève son cheval.

–Ah! bah! dit Antonio en s’approchant avec sa petite jument baie, ce n’est pas malin; j’aurais été plus vite que cela, Alessandro; pourquoi ne m’avez-vous pas envoyé à sa place?

–Plus vite? demanda Alessandro d’un ton nonchalant, vous auriez été plus vite? Je suis fâché alors de ne pas vous avoir envoyé, Antonio; ce sera pour la première fois!»

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16 января 2025
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250 стр. 1 иллюстрация
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4064066300920
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