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John Habberton
Récits d'un humoriste

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318253
Table des matières
MON COTTAGE
I.
II.
L’ÉCOLE DE BOTTLE FLAT
CODAGO
LE SHÉRIF DE BUNKERVILLE.
I.
II.
III.
IV.
FAIRE SON CHEMIN
L’AMI DU MAJOR PRATT
BUFFLE
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
LE CAPITAINE SAM
LA VILLA MARKSON
I.
II.
III.
IV.
LE COQUILLAGE
LE FILS DE M. WARDELOW
LES RIVAUX
I.
II.
III.
NUMÉRO32
LA FEMME DE BLIZZER
RETIRÉ DES AFFAIRES
LE PETIT GUZZY
MON COTTAGE
Table des matières
I.
Table des matières
Il y avait six mois que nous étions mariés. Nous habitions, à New-York, la pension bourgeoise la plus confortable qu’il soit possible d’imaginer, et ma femme paraissait fort heureuse de son sort, lorsqu’un soir elle m’annonça qu’elle désirait avoir une maison à elle. Pour ma part, le genre d’existence que je menais, et qui avait pour avantage de me débarrasser jusqu’à un certain point des tracas du ménage, me plaisait beaucoup. Mais, si courte qu’eût été mon expérience de la vie conjugale, elle m’avait appris que, quand Wilhelmine, exprimait un vœu quelconque, toute résistance devenait inutile. Madame me prévint en outre qu’elle avait résolu de s’établir à la campagne; et cette seconde déclaration me charma encore moins que la première. Ce n’est pas que je fusse incapable d’apprécier les beautés de la nature. Au contraire, la vue d’un joli paysage me ravit, et, durant les chaleurs de l’été, j’aimais à me reposer sur un tapis de gazon, à l’ombre d’un arbre touffu, au fond d’un de ces nids de verdure que certains de mes amis avaient découverts. Seulement je me rappelais une chose: ceux qui habitaient ces nids ne semblaient pas aussi enchantés que moi du refuge qu’ils venaient d’acheter ou de louer, après un mois de recherches en moyenne. Ils maigrissaient, devenaient maussades, nerveux, et affirmaient que les gens dont les affaires les obligent à monter deux fois par jour en wagon ne doivent pas s’éloigner de la ville où se trouve leur bureau. D’ailleurs, je frémissais à l’idée qu’il me faudrait peut-être visiter les environs de New-York, à neuf milles à la ronde, avant de découvrir une habitation à notre convenance. Mais Wilhelmine avait parlé: il ne me restait plus qu’à obéir.
Cependant la Providence m’épargna une partie des épreuves fatigantes que je redoutais. La nature a doué ma femme d’une imagination des plus vives, qu’une lecture assidue des poètes modernes contribue à tenir en éveil. Aussi, lorsque j’eus acheté un indicateur des chemins de fer et rédigé une liste des stations situées à une distance raisonnable de New-York, elle jugea du mérite de chaque localité d’après la valeur poétique du nom dont on l’avait baptisée. Communipaw ne pouvait convenir qu’à des Iroquois. Ewenville ne valait pas mieux. Patterson rappelait le dicton vulgaire: «Qui a tué Billy Patterson?» Troie réveillait le souvenir de la Belle Hélène, et l’opérette était un genre de littérature qui lui inspirait un profond mépris. Yonkers? Morristown? Trop plébéiens! Rutherford Park? Oui, Rutherford Park ne lui déplaisait pas trop… La Vallée des Villas.
–Arrête! s’écria Wilhelmine, levant avec un geste expressif sa main blanche, celle qu’ornait une bague enrichie de diamants. Arrête! nous avons trouvé l’endroit, Pedro (mon acte de naissance porte le nom de Pierre, et je n’en rougis pas, quoique ma femme se montre plus difficile). J’ai un pressentiment que nous habiterons désormais la Vallée des Villas. Comme ces mots résonnent mélodieusement à l’oreille! Et puis il y a toujours un lac ou un cours d’eau dans les vallées.
Mes études géographiques ne me permettaient d’accepter que sous toute réserve le renseignement que l’on me fournissait. Néanmoins je connaissais trop bien l’effet que la plus légère contradiction produirait sur Wilhelmine pour exprimer le moindre doute sur ce point. Par un heureux hasard, le journal du matin contenait l’annonce d’un agent de location qui s’occupait spécialement de la Vallée des Villas, et chez lequel ma femme m’entraîna, bon gré, mal gré, sans presque me laisser le temps de déjeuner. Ce monsieur confirma l’assertion que je m’étais permis de trouver hasardée; il fit même plus que la confirmer, car il assura que sa charmante vallée possédait un lac et deux cours d’eau, sans compter d’autres attraits qui décidèrent Wilhelmine à visiter les lieux dès le lendemain.
–Vous avez raison de vous dépêcher, dit l’homme d’affaires; car on loue beaucoup cette année. Je regrette de ne pouvoir vous accompagner, mais je vous donnerai une lettre pour mon associé.
Ce fut par une belle matinée du mois d’avril que nous nous mîmes en route, dans la voiture dudit associé, afin de visiter diverses maisons dont le loyer ne dépassait pas deux mille francs.
–Menez–nous d’abord à la Mésangerie, dit Wilhelmine. Ce nom seul est une recommandation.
La Mésangerie ne se recommandait certes pas par elle-même. C’était un vaste bâtiment délabré, isolé au bord de la route, à un quart de mille de tout arbre ou de tout buisson qui aurait pu attirer un oiseau. Grâce à l’humidité, le papier ne tenait plus aux murs; la peinture des boiseries s’écaillait; on avait de la peine à ouvrir les portes ou les fenêtres, et encore plus à les refermer. Notre guide déclara que cette propriété avait servi de quartier général à l’illustre fondateur de la république américaine, Georges Washington. Rien ne m’autorisait à lui donner un démenti; je me bornai à lui demander si la tradition ne constatait pas que le grand homme avait souffert d’une attaque de rhumatisme durant son séjour à la Mésangerie.
Le logis que les annonces qualifiaient d’adorable maisonnette méritait peut-être cette désignation, quoique le manque d’espace et de ventilation donnât plutôt à croire que l’architecte avait voulu construire une cage à poules.
L’aspect du «ravissant chalet suisse» aurait sans doute ravi un compatriote de Guillaume Tell; mais son attitude inclinée, aussi menaçante que celle de la fameuse tour de Pise, ne me sembla pas offrir toutes les garanties de solidité désirables.
Pour gagner le «joli cottage au milieu des bois», nous dûmes nous engager sur une route marécageuse, où les roues de notre voiture s’enfonçaient presque jusqu’au moyeu; on s’arrêta à mi-chemin, au grand regret de Wilhelmine, qui venait d’emprunter à Zimmermann deux ou trois belles phrases sur les joies de la solitude:
–Je n’y comprends rien, dit l’associé de l’agent de location; il y a six mois que le conseil municipal a voté une forte somme pour l’entretien de cette route.
–C’est tout simple, répliquai-je, si votre joli cottage n’appartient pas à un conseiller municipal.
–Soyez tranquille: le propriétaire sera élu l’année prochaine, et.
–D’ici là, je ne veux pas risquer de m’embourber tous les soirs en revenant de mon bureau. Cherchons ailleurs.
–Voyons la maison qui se trouve au bord du «lac d’Argent», dit ma femme après avoir consulté son agenda. Je suis sûre que cela nous conviendra. Ne te rappelles-tu pas mon pressentiment, Pedro?
Je me le rappelai en y mettant un peu de bonne volonté.
Hélas! les prévisions humaines sont souvent trompeuses. Le lac de la Vallée des Villas n’était qu’une mare qui pouvait mesurer vingt pieds de diamètre. Une vieille botte, une demi-douzaine de bouteilles cassées, un chat mort et un pot d’étain défoncé reposaient sur les rives de cette eau croupie. Plusieurs grenouilles, dont notre approche avait troublé la quiétude, disparurent avec un plouf, laissant un trou noir sur la nappe verdâtre du lac d’Argent.
–Emmenez-moi! s’écria ma femme. J’ai fait un rêve, il s’est voilé!
Notre guide n’était pas homme à se décourager aisément. Doué d’un esprit observateur, il avait déjà compris que Wilhelmine m’imposait ses volontés, et ce fut à elle qu’il s’adressa en s’arrêtant devant une maison qui m’aurait séduit sans le voisinage de la mare.
–Les dernières chaleurs ont desséché notre lac avec une rapidité déplorable, dit-il. Laissez venir la saison des pluies, et vous ne le reconnaîtrez plus; vous serez tentée d’y établir un canot. D’ailleurs, vous ne trouverez mieux nulle part pour le même prix. Si vous désirez descendre…
–Non, répliqua Wilhelmine d’un ton résolu. Je n’en voudrais pas pour rien.
–Eh bien, reprit l’agent, qui donna un coup de fouet à son cheval, nous avons, à dix minutes d’ici, une villa construite par un jeune architecte plein d’avenir, qui se vante de connaître toutes les améliorations modernes.
Arrivée en face de la villa, Wilhelmine refusa de nouveau de mettre pied à terre.
–Je ne pourrais vivre heureuse dans cette maison-là, Pedro; elle paraît n’avoir pas été habitée, me dit-elle.
–En effet, elle est neuve, dit l’agent; la dernière couche de peinture n’a pas un mois de date.
–C’est ce que je devinais, répondit ma femme. Un amas de poutres et de moellons! Aucun cœur n’a battu entre ces murs. Jamais une voix émue n’a chanté sous ce toit: «Bonheur de se revoir après des jours d’absence!» Jamais l’angoisse de la séparation.
–Pardon si je vous interromps, madame, dit l’agent. Je me trompe fort, ou je tiens ce que vous cherchez. Que pensez-vous d’un petit manoir d’une irrégularité pittoresque, bâti il y a cent ans, avec de larges cheminées à l’antique, un toit qui surplombe, du lierre grimpant le long de tous les murs?
–Exquis! divin! le paradis de mes rêves! s’écria Wilhelmine. Pourquoi ne m’en avoir point parlé plus tôt?
–Parce que j’attends demain une personne qui semble bien décidée à louer. Le loyer n’est que de quinze cents francs.
Ce dernier renseignement m’intéressa plus que le reste, car je ne roule pas sur l’or, et je priai notre guide de nous montrer le paradis en question.
La route qui y conduisait, à travers un bois de sapins, était certes charmante. Ce fut en sortant d’un fouillis de verdure que nous nous trouvâmes soudain en face d’un cottage dont l’aspect manquait en effet de régularité et qui n’appartenait à aucun ordre d’architecture connu. Wilhelmine contempla l’édifice et l’expression extatique de son visage m’annonça que son choix était fait. Sa tête gracieuse rejetée en arrière, elle murmura:
–Mon idéal!
Puis ma compagne bien-aimée, qui a la prétention d’être à la fois une femme de cœur et une femme de tête, sentit que l’heure de l’action avait sonné. Levant le bras avec un geste plein de dignité, qu’une Siddons ou une Rachel aurait admiré, elle dit:
–Assez. Nous louons! Demain il serait peut-être trop tard.
–Comme coup d’œil, cela ne laisse rien à désirer; cependant ne faudrait-il pas examiner l’intérieur avant de nous décider? lui demandai-je.
–Je crois à la divine harmonie des choses, répliqua-t-elle: l’intérieur doit correspondre à l’extérieur.
–C’est possible, ma chère; mais la divine harmonie des choses ne saurait rendre le contenant plus grand que le contenu, et la maison me semble petite.
–Il y a huit chambres, dit l’agent.
–Voyons-les.
–Comme je ne songeais pas à louer le cottage. ou plutôt, comme je le croyais à peu près loué, je n’ai pas les clefs. N’importe, la croisée de la cuisine ne ferme pas très bien, nous entrerons tout de même.
L’agent attacha son cheval à un arbre et disparut derrière la maison. Les bras de Wilhelmine s’enroulèrent autour de mon cou.
–Quelle délicieuse retraite, Pedro! me dit-elle.
–Hum!… C’est un peu loin de la station.
Cette réponse triviale indigna Wilhelmine, qui coupa court à sa démonstration affectueuse.
–Voilà bien les hommes! s’écria-t-elle. Le côté pratique, toujours! l’idéal, jamais! Un peu loin de la station! Moi, pour regagner chaque jour un pareil Eden, je franchirais volontiers cinq lieues.
–Et tu couvrirais tes jolies bottines d’une boue prosaïque, pensai-je, tandis que l’agent ouvrait une des croisées de la façade et nous invitait à entrer dans le salon, où nous l’eûmes bientôt rej oint.
–Vois donc, Pedro, s’écria ma femme, à qui il ne fallut que quelques minutes pour achever son inspection: des fenêtres françaises, au lieu de nos horribles fenêtres à guillotine! Et ces jolies petites chambres! Une vraie bonbonnière! Oui, c’est entendu, nous louons. Retournons tout de suite à la ville–quoique l’idée de parcourir de nouveau les rues bruyantes de New-York me répugne–et commandons les meubles.
–Ne crains-tu pas de te trouver bien seule ici? lui demandai-je. La maison est isolée et les voisins –n’abondent pas.
–Une femme ne se sent jamais seule lorsqu’elle peut causer avec la grande nature, répliqua Wilhelmine. D’ailleurs, continua-t-elle d’un ton moins
exalté, je compte bien inviter Hélène Smith et Mathilde Bishop à passer un mois ou deux avec nous.
L’agent nous ramena à son bureau, et il fit si bon usage de son fouet, que le trajet n’exigea guère plus de dix minutes. Néanmoins cet intervalle suffit pour permettre à Wilhelmine de me donner en détail son opinion sur le genre de tapis, de meubles, de tableaux, et cætera, qui s’harmoniserait avec le style de notre futur séjour. Soudain son amour de la grande nature reprit le dessus, et elle adressa cette question à l’agent:
–Votre associé nous a dit qu’il existe deux cours d’eau dans la Vallée des Villas. Pourriez-vous nous les montrer?
–Certainement, madame, répliqua-t-il.
Il fallut fort peu de temps pour préparer le bail. On le signa séance tenante, grâce à l’insistance de ma femme, qui redoutait que le concurrent dont on lui avait parlé ne s’avisât de revenir avant la fin de la journée. Tandis que l’homme d’affaires remplissait d’un griffonnage presque illisible deux pages de papier timbré, je crus devoir lui demander si la maison n’était pas humide, si les moustiques ne troubleraient pas notre sommeil, si l’eau était bonne et abondante, si la cave s’étendait sous toute la maison. Le caractère par trop pratique de mon interrogatoire produisit une impression si désagréable sur Wilhelmine, que je me contentai des réponses un peu vagues que l’on me fit.
Lorsque nous remontâmes en voiture, notre guide nous prévint qu’il allait nous mener à l’autre station.
–Il y en a donc deux? demandai-je.
–Oui, et aussi éloignées… je veux dire aussi rapprochées l’une que l’autre de votre maison.
–Ta maison! me dit ma femme à voix basse, en insérant, avec plus de force qu’il n’aurait fallu, son coude délicat entre deux de mes côtes. Ta maison! Pedro, ton orgueil d’homme libre n’est-il pas flatté? Désormais tu seras le maître chez toi.
J’étais en train de chercher une réplique convenable, car il m’arrive parfois de froisser Wilhelmine sans le vouloir, lorsqu’une odeur désagréable vint frapper mes nerfs olfactifs. Une espèce de reniflement–s’il est permis d’employer ce mot en parlant d’une dame-m’annonça que l’état de l’atmosphère avait attiré l’attention de ma compagne.
Un détour de la route nous amena en face d’une fabrique qui s’élevait près d’un cours d’eau dont le contenu ressemblait à celui d’un égout.
–Pouah! m’écriai-je.
–C’est une de nos petites rivières, dit l’agent du ton d’un cicerone qui désigne à un étranger un monument digne d’être admiré. Ce moulin à papier fait vivre beaucoup de monde. Drôle d’odeur, n’est-ce pas? Mais on assure qu’il n’y a rien de plus sain.
Il mit son cheval au trot, et nous eûmes bientôt atteint un pont de bois, sous lequel coulait un liquide rougeâtre.
–Et ce ruisseau rouge représente votre seconde petite rivière? demandai-je.
–Un ruisseau? elle a souvent six pieds de large. Quant à la couleur, elle varie d’un jour à l’autre. Il existe plus haut une très belle teinturerie.
Wilhelmine ne parut pas enchantée de cette explication. L’idée d’une rivière qui changeait sans cesse de nuance la déconcertait. Son optimisme habituel ne tarda pas à prendre le dessus, et elle me dit, en portant à son nez un mouchoir parfumé:
–En somme, toutes les couleurs sont dans la nature.
II.
Table des matières
Pendant les quinze jours qui suivirent, nous passâmes bien des heures à visiter les marchands de meubles, de tapis, de tableaux et de bric-à-brac. Ai-je besoin de dire que ces expéditions ruineuses, qui faisaient la joie de Wilhelmine, m’amusaient beaucoup moins? Je ne chercherai pas à vous apitoyer sur mon sort; je sais trop que les dames surtout ne me plaindraient guère. Comme l’aimable agent, après la signature du bail, avait eu la bonté de me prévenir que les prix, en général, étaient plus élevés dans la Vallée des Villas qu’à New-York, j’avais eu soin d’expédier d’avance une quantité raisonnable de provisions. Enfin le tapissier, ayant annoncé que les parquets étaient couverts et les rideaux posés, nous partîmes en compagnie d’une servante irlandaise que nous venions d’engager. Trois voitures de déménagement nous avaient précédés, de façon à nous rejoindre à heure fixe, car ma femme désirait présider elle-même à l’installation des meubles. Arrivés à la station, nous montâmes dans un fiacre pour nous rendre à notre nouvelle demeure.
Le cheval qui nous traînait semblait poussif; le cocher était ivre et son équipage malpropre, trois choses qui ne sont pas de nature à inspirer des idées poétiques. Néanmoins, chemin faisant, Wilhelmine, pour employer sa propre expression, éprouva la joie ineffable que dut ressentir Junon le jour où elle se vit accueillie en maîtresse sur les hauteurs de l’Empyrée. Quant à moi, trop modeste pour me comparer à Jupiter, je ne songeais pas sans orgueil que j’allais posséder un foyer à moi. C’est là, on le sait, le rêve de tout véritable Anglo-Saxon.
Le soleil inondait le cottage de ses rayons. Les stores et les rideaux neufs, entourés d’un cadre de verdure, produisaient un joli effet. Les oiseaux nichés dans le lierre gazouillaient comme pour nous souhaiter la bienvenue. Je finis presque par partager l’enthousiasme de ma compagne. J’ouvris la porte, et Wilhelmine entra la première dans notre salon.
–Bonté du ciel! s’écria-t-elle.
Le juron qui s’échappa de mes lèvres ne doit point figurer sur cette page; mais, si je fis preuve de vivacité, cette vivacité me semble excusable.
Un tonneau de farine, des pains de sucre et de savon, un barillet de mélasse, une caisse de chandelles, une jarre d’huile à brûler, des fruits secs, un baquet de beurre et diverses autres denrées couvraient le parquet, émettant une odeur d’épiceries aussi complexe que désagréable. La farine et la mélasse avaient coulé à travers les douves mal jointes; la caisse qui contenait le savon s’était ouverte, et plusieurs briques de cet utile objet de ménage avaient été collées au tapis par un talon de botte d’une dimension peu commune.
Wilhelmine s’avança avec tant de précipitation, qu’elle marcha dans une mare de mélasse, de sorte que la semelle de ses petites bottines parut vouloir rester attachée au sol.
–Ah, notre pauvre tapis! Quel horrible gâchis! s’écria Wilhelmine, qui, dans certaines circonstances, ne reculait pas devant une locution triviale.
–Pour combler la mesure, ajoutai-je en regardant par la croisée, les voitures arrivent, et celle où se trouvent les meubles du salon ouvre la marche.
Fort heureusement, nos commissionnaires étaient obligeants, ou du moins ils le devinrent. Dès que je leur eus promis un bon pourboire, ils transportèrent les provisions dans la cuisine. Puis leur chef consentit à nous céder une vieille pièce de toile cirée, sans exiger plus du triple de ce qu’elle valait étant neuve. Cette toile fut étendue sur le parquet afin d’éviter de nouveaux dégâts pendant que l’on viderait la première voiture. Les hommes étaient trop pressés pour laisser à la servante le temps de nettoyer le tapis. Wilhelmine se chargea de donner les ordres nécessaires; mais bientôt elle se montra très embarrassée.
–Cela ne tiendra jamais ici, dit-elle.
Et elle disait vrai. Une salle vide paraît toujours plus grande qu’elle ne l’est en réalité. Faute d’expérience, j’avais négligé de prendre la mesure des chambres. Une table ronde, une table à jeu, un piano, deux étagères, une causeuse, quelques fauteuils, une demi-douzaine de chaises et autant de tableaux, ce n’est certes pas trop pour un salon d’une dimension ordinaire. Par malheur, le nôtre était beaucoup plus petit que nous ne l’avions cru avant d’essayer d’y faire entrer nos emplettes.
–Le seul moyen d’en venir à bout, dit un des déménageurs, c’est d’entasser les meubles comme dans la boutique d’où ils sortent.
En effet, il n’y avait pas d’autre alternative. Wilhelmine se résigna donc à cet arrangement provisoire. Elle insista toutefois pour que la causeuse fût roulée en face de la fenêtre, et, à force de patience, on réussit à la contenter.
–De cette façon, me dit-elle, nous pourrons au moins nous asseoir là, afin d’admirer le coucher du soleil lorsqu’il répandra sur ces collines ses derniers rayons empourprés. Miséricorde, Pedro! où allons-nous fourrer le piano?
Le piano était déjà à la porte. Le chef des déménageurs, après avoir jeté un coup d’œil professionnel sur l’espace resté vide entre la fenêtre et la causeuse, prononça cet arrêt:
–Il y a juste assez de place, madame. Par exemple, il faudra glisser le tabouret sous la table; mais, si l’on tourne le clavier du côté de la croisée, il sera facile de faire de la musique en vous tenant dehors.
Wilhelmine crut d’abord que l’orateur se permettait de railler, et elle lui lança un regard sévère. Comme l’attitude du brave homme était fort respectueuse et qu’il gardait un sérieux imperturbable, elle demeura convaincue qu’il n’avait pas voulu lui manquer d’égards.
–Mettez le piano là en attendant, dit-elle, nous disposerons plus tard les meubles à notre convenance.
Au même instant, on se mit à jurer dans l’escalier; je gagnai non sans peine la porte du salon, et j’aperçus deux des déménageurs qui, bien que le chevet de lit dont ils étaient chargés ne fût pas très lourd, restaient immobiles sur les marches.
–Eh bien, pourquoi vous arrêtez-vous? demandai-je.
Je n’oublierai jamais le coup d’œil expressif dont me gratifia un de ceux que j’interrogeais. Son compagnon s’expliqua encore plus clairement. Il déclara qu’un … (j’omets un adjectif)… imbécile qui s’avisait de meubler une (deux adjectifs à supprimer) … maison, devrait au moins avoir assez d’esprit pour se servir d’un mètre ou pour consulter le tapissier.
Le reproche, bien que présenté sous une forme peu polie, semblait mérité. D’ailleurs, la situation était critique, et le coupable n’avait pas eu l’air de s’adresser directement à moi; aussi imposai-je silence à ma colère.
–Essayez de redescendre ce bois de lit, dis-je, puisqu’il n’y a pas moyen de le monter.
Ils essayèrent, et, grâce au vigoureux coup de main que je leur donnai, nous y parvînmes. Par malheur, nos efforts firent tomber une quantité de plâtras et une partie de la rampe.
–Ça ne passera pas dans l’escalier, ajoutai-je, c’est évident. Je doute même que ça tienne debout dans la chambre à coucher.
Je m’armai un peu tard d’un mètre, et je reconnus qu’il existait une différence de dix-huit pouces en faveur du bois de lit. J’appelai Wilhelmine, qui avait choisi ce bel échantillon de palissandre dont les ornementations devenaient si gênantes. Le meuble coûtait cher; mais les déménageurs déclaraient que leur temps aussi était précieux. L’un d’eux opina que l’on pourrait gagner environ deux pieds en enlevant la bordure sculptée qui décorait le haut de cette couche encombrante. Ma femme se montra plus raisonnable que je ne m’y attendais.
–Soit, dit-elle. Qu’importe, après tout? Un roi découronné n’en est pas moins un roi!
Il paraît que la couronne n’était pas trop solidement attachée, car il suffit de deux ou trois coups de maillet pour l’abattre. Le bois de lit fut installé. D’autres meubles suivirent sans qu’aucune fracture devînt nécessaire. Nous renonçâmes bien vite à les faire entrer tous dans la maison. Le bûcher était spacieux et d’un accès facile; on y déposa provisoirement un admirable buffet, une armoire à glace, un superbe bureau, une douzaine de sièges et diverses caisses contenant des tableaux.
Enfin les trois voitures se trouvèrent vides, et le chef des emballeurs m’adressa un gracieux sourire lorsque je lui remis le pourboire stipulé; puis il contempla d’un air inquiet le toit du cottage et me dit:
–La chose ne me regarde pas, je le sais; mais je n’aime pas à voir gâter de jolis meubles. A votre place, je surveillerais ce toit-là quand il tombera une averse.
Je le remerciai, et il s’éloigna. Je m’empressai de rejoindre Wilhelmine, qui cherchait à mettre un peu d’ordre dans la salle à manger, où, malgré l’absence du buffet, il restait fort peu d’espace disponible.
–Pedro, s’écria-t-elle, nous voici enfin chez nous! Nous ne sommes plus entourés de ces étrangers dont la conversation banale nous importunait! Loin des bruits de la ville, nous pourrons, sans que personne vienne troubler notre admiration pour la sainte nature, écouter le chant de l’oiseau et le murmure du feuillage, nous enivrer du parfum des fleurs, nous …
Tout à coup une tête ébouriffée se montra dans l’embrasure de la porte, et une voix hargneuse demanda:
–Est-ce que vous ne voulez pas dîner, madame?
Wilhelmine m’adressa un regard interrogateur; pour rien au monde elle n’eût avoué qu’elle avait faim.
–Certainement, répliquai-je.
–Où voulez-vous que je fasse la cuisine alors? reprit la bonne.
–Sur le fourneau, parbleu! répondis-je.
–Est-ce que vous croyez que je serais embarrassée s’il y avait l’ombre d’un fourneau dans la cuisine? Pas si bête.
–Sois tranquille, ma chère, dis-je à ma femme, qui me regardait d’un air consterné. Je n’ai pas été soldat pour rien. Je vais allumer un feu de bivouac dans la cour, et je te ferai une bonne tasse de thé. Heureusement, nous avons là des biscuits et de la viande conservée, de sorte que nous ne risquons pas de mourir de faim. Demain matin je commanderai un fourneau.
Le visage de Wilhelmine se rasséréna et la servante se calma. J’envoyai cette dernière chercher de l’eau, tandis que j’allumerais le feu. Son absence dura assez longtemps, et lorsqu’elle revint, ce fut pour nous annoncer d’un ton irrité qu’il n’y avait ni puits ni citerne dans le jardin.
Je me fâchai et je déclarai tout haut que nous avions été bien sots de signer un bail sans nous être d’abord assurés que l’agent n’avait pas menti. Wilhelmine, toujours optimiste, me reprocha mon manque de confiance.
–Pedro, dit-elle, il est indigne d’accuser un de ses semblables de mensonge sur le simple témoignage d’une mercenaire. Je suis convaincue que l’agent a dit vrai; car il a des yeux bleus dont la profondeur annonce la franchise, et d’ailleurs il demeure à côté de l’église presbytérienne.
L’un ou l’autre de ces arguments aurait suffi pour m’imposer silence. Je pris donc le seau, et je me mis moi-même en quête d’un puits ou d’une fontaine. Mes recherches furent vaines;–s’il existait sur les lieux un réservoir quelconque, il était si bien caché, que je ne pus en découvrir la moindre trace. Pour être sûr de mon fait, je parcourus le jardin dans tous les sens; puis je fis le tour des haies qui clôturaient mon domaine. Je venais de terminer mon examen, lorsque je vis s’avancer de mon côté un vieux monsieur qui se promenait la canne à la main, et dont le costume campagnard annonçait un indigène.
–Holàlà! criai-je.
–Holà vous-même! répliqua d’un ton jovial le passant, qui s’arrêta court. Bonjour, voisin. C’est vous qui avez loué le cottage?
–Oui. Connaissez-vous la propriété? L’agent m’a déclaré que l’eau est excellente; seulement, je ne sais pas où la trouver.
–Il parlait sans doute de mon puits, où ses locataires prennent de quoi s’abreuver. Le vôtre a été comblé, il y a plusieurs années, quand on a ouvert la nouvelle route, et maître Hubbell... allons, je ne veux pas médire du prochain, mais on prétend qu’il est trop avare pour en creuser un autre… Bah ! l’eau coule pour tout le monde, et vous êtes libre de remplir vos seaux chez moi. Arrivez!
J’ouvris la porte du jardin, et je suivis mon aimable guide, non sans maugréer contre les yeux bleus de l’agent. Tandis que je revenais, le cœur aussi plein de colère que mon seau était plein d’eau, j’aperçus le visage de Wilhelmine, qui me contemplait avec une admiration bien faite pour dissiper ma mauvaise humeur. Cependant l’effet que son gracieux sourire produisit sur moi fut de courte durée, car elle s’écria aussitôt:
–OPedro, quel joli sujet de tableau pastoral, toi et ton baquet, avec cette pelouse verdoyante au second plan! Si tu avais des rubans à ton chapeau, on te prendrait pour un vrai berger d’Arcadie.
J’eus presque envie de riposter que je devais plutôt avoir l’air d’un rossignol d’Arcadie–c’est ainsi, si je ne me trompe, que certains anciens nommaient les ânes–mais je m’abstins.
Fatigués de notre pénible journée, nous nous retirâmes de bonne heure. Le calme délicieux de notre retraite inspira à ma compagne une foule de réflexions poétiques. Elle parlait, je crois, de la lune dont les pâles reflets allaient bientôt éclairer les croisées de notre cottage, lorsque je devins trop oublieux des soucis terrestres pour garder rancune même à l’agent qui m’avait condamné à remplir le rôle de porteur d’eau. Ce furent les rayons du soleil, tamisés à travers les arbres plantés en face de notre demeure, qui nous réveillèrent. Cela ressemblait si peu à l’appel brutal de la cloche qui annonçait l’heure du lever à la pension bourgeoise, que Wilhelmine, mise en veine d’éloquence, salua l’astre du jour en récitant quelques vers de je ne sais plus quel grand poète américain. En ma qualité d’homme pratique, je songeai d’abord au bureau où ma présence était indispensable, et au déjeuner que j’avais promis d’apprêter, notre bonne nous ayant annoncé qu’elle ne s’abaisserait pas jusqu’à cuisiner en plein air. Ma toilette terminée, j’allumai le feu au même endroit que la veille; je préparai du café, une omelette, des tranches de jambon frit que Wilhelmine déclara exquis–elle ne regrettait qu’une seule chose, l’absence d’un costume de bohémienne approprié au paysage. Après avoir fait amplement honneur à ce repas champêtre, je me mis en route pour la station.
–Songe au fourneau, mon ami, me dit Wilhelmine en m’embrassant. Tu n’oublieras pas non plus d’envoyer le boucher, le boulanger, l’épicier, le…
–Et vous ferez bien aussi d’envoyer une autre bonne, ajouta notre servante, qui se présenta à l’improviste et se chargea de compléter la phrase commencée. S’il faut aller chercher de l’eau au diable deux ou trois fois par jour, ça ne me va pas.
Wilhelmine ne témoigna pas la moindre colère; loin de là, elle haussa les épaules avec un geste plein de compassion et murmura à mi-voix:
–Pauvre fille, elle est dépourvue de tout instinct poétique!
Lorsque je regagnai le cottage à l’heure du dîner, on n’avait pas encore achevé de monter le fourneau, de sorte que ma femme s’était contentée de biscuits pour son second déjeuner, et elle s’en plaignit en termes fort prosaïques. La servante interrompit les doléances de sa maîtresse en venant nous avertir que le fourneau était prêt, mais qu’elle ne pouvait se procurer ni bois ni charbon.
–Comment! m’écriai-je. Il y en a plein la cave.
–Ce n’est toujours pas dans la cave que l’eau manque, répliqua-t-elle. Venez un peu voir.
Me rendant à cette invitation, je descendis cinq des marches qui menaient à la cave; mais je dus m’arrêter à la sixième, le reste de l’escalier étant invisible. Sur l’espace liquide qui s’étendait devant moi flottaient un grand nombre de bûches dont le marchand m’avait garanti la sécheresse. A l’extrémité opposée du cellier, sous un soupirail à travers lequel on avait déchargé le combustible, s’élevait une masse noire qui ressemblait au sommet rugueux d’une roche basaltique. Je sondai le terrain à l’aide d’un manche à balai et je reconnus que l’eau n’avait guère plus de deux pieds de profondeur. Je possédais encore, entre autres souvenirs de mes campagnes, une paire de bottes aussi longues que les jambes de leur propriétaire; je les chaussai, puis je descendis dans la cave, armé d’une pelle et d’un seau à charbon. Comme les bottes n’avaient pas été huilées depuis cinq ans, elles accordèrent l’hospitalité à un ou deux litres d’eau. Lorsque mon pas lourd résonna sur les dalles de la cuisine et que je me débarrassai du seau avec une brusquerie qui fit trembler les casseroles, Wilhelmine battit des mains avec enthousiasme.
–Pedro! s’écria-t-elle, on le prendrait pour un robuste chevalier des temps féodaux. Tu devrais te faire photographier avec ces bottes-là.
Je m’aperçus bientôt qu’en dépit de la faim dont elle avait souffert, Wilhelmine n’était pas demeurée inactive. Elle avait décidé le garçon boulangera ouvrir les caisses qui contenaient les tableaux, et, avec le concours de la bonne, elle les avait transportés dans les chambres qu’ils devaient orner. Le plafond de la salle la plus élevée de notre futur domicile ne se trouvait qu’à six pieds et demi au-dessus du plancher, tandis que le moins grand des tableaux mesurait trois pieds et demi de haut. Wilhelmine, douée d’un esprit inventif, ne s’était pas découragée. Elle avait tout simplement fait poser à terre, appuyées contre le mur, les toiles dont la dimension ne permettait pas de les accrocher.
–Cela donne à l’œuvre du peintre un aspect tout nouveau. Ne trouves-tu pas? me demanda-t-elle.
Je trouvai qu’elle avait mille fois raison, bien que la franchise m’empêchât d’affirmer que le nouvel aspect présentât l’œuvre sous un jour avantageux. A cette époque, comme la mode obligeait les New-Yorkais à encourager les beaux-arts, nos magasins regorgeaient de toiles de rebut achetées à l’hôtel des ventes de Paris, et dont l’unique mérite, à mes yeux, consistait à ne pas coûter cher. Au fond, je ne me désolai pas trop de voir que les paysages choisis par ma femme couraient risque d’être bientôt crevés.
La soirée se passa en vains efforts pour rendre nos chambres moins semblables à un garde-meuble. Nous convînmes qu’il faudrait remplacer les papiers de tenture, dont les couleurs ternies juraient avec l’éclat de nos tapis neufs. J’avoue aussi que les taches que je remarquai sur le plafond me firent songer à certaines douleurs rhumatismales qui ne m’autorisent que trop à redouter l’humidité.
Ce soir-là, je me fus à peine endormi, que je rêvai que j’étais à l’Opéra. Une cacophonie merveilleuse, exécutée par un orchestre invisible, résonnait à mon oreille. Wagner avait dû composer ce morceau, où le bruit du trombone et du tambour dominait. Tout à coup la scène changea. Je me trouvai en pleine mer, à bord d’un navire ballotté par les flots en courroux. Le vent agitait mes cheveux; il pleuvait, et les gouttes d’eau que je recevais en plein visage me causaient une sensation qui n’avait rien de désagréable. Wilhelmine se tenait à mon côté; mais, chose étrange, au lieu de s’extasier devant l’immensité de l’Océan, au lieu d’admirer le murmure de la rafale, elle se plaignait amèrement. Surpris de cette absence de tout instinct poétique, que le matin même elle reprochait à notre pauvre servante, je lui adressai des remontrances si vives qu’elles me réveillèrent. Les plaintes qui m’avaient irrité n’en continuèrent pas moins. Je venais à peine de reconnaître que je n’étais pas à bord d’un navire, lorsque ma femme me mit au courant de la situation.
–Mon ami, me dit-elle, on doit avoir installé une douche au-dessus de notre lit, car il me tombe de temps à autre une goutte d’eau sur le nez.
–Et moi, j’ai la figure toute mouillée! m’écriai-je. Je ne rêvais donc pas? Non, parbleu! Est-ce que tu n’entends pas la pluie résonner sur le toit?
J’allumai une bougie et j’examinai le plafond. Juste au-dessus de nos têtes, il y avait deux taches brunes au milieu desquelles brillait une goutte d’eau qui ne tarda guère à nous arroser.
–Cela nous apprendra à nous fier à ce gredin aux yeux bleus, dis-je en grommelant, après avoir roulé le lit au milieu de la chambre et posé à terre deux cuvettes destinées à protéger le tapis.
–Que tu es injuste, Pedro! répliqua Wilhelmine, tandis que j’éteignais la lumière. Il ne pouvait pas grimper sur le toit pour examiner chaque tuile. Bonté du ciel! ça tombe encore ici!
Je rallumai la bougie et je changeai une seconde fois le lit de place. Avant que j’eusse eu le temps de me recoucher, Wilhelmine déclara qu’une rigole lui courait maintenant sur les pieds. Le lit fut déplacé de nouveau et alors l’eau ne tomba plus que sur mon oreiller à moi. Comme il paraissait impossible de nous abriter contre tous les robinets ouverts dans le plafond, nous nous réfugiâmes dans la chambre voisine, où Wilhelmine comptait loger Hélène Smith ou Mathilde Bishop. En ce moment, cette chambre était encore moins habitable que celle que nous venions de quitter.
Soudain, je me souvins d’une autre relique de mes campagnes. Courant à une vieille malle qui contenait mes effets personnels, j’en tirai une couverture de caoutchouc. L’étoffe n’avait rien perdu de son imperméabilité. Je l’attachai aux quatre coins du lit et elle nous eût permis de braver l’averse la plus formidable; seulement, si elle nous défendait contre l’eau, elle empêchait la libre circulation de l’air et menaçait de nous étouffer. Wilhelmine, cependant, ne se plaignit pas tout d’abord.
–Pedro, me dit-elle, cette couverture me rappelle les histoires que tu m’as racontées sur ta vie de soldat, alors que tu reposais sous cet abri, qui protégeait contre la pluie un brave officier fédéré.
–Moi, je ne songe pas à la guerre, bien que je ne puisse me vanter d’être dans des dispositions pacifiques. Si je tenais cet infernal agent, je t’assure qu’il passerait un vilain quart d’heure, en dépit de ses yeux bleus.
–Décidément, tu en veux à ce pauvre homme. Tu as tort. Il m’a assuré avoir loué plus de trois cents propriétés depuis le mois de janvier. On ne saurait exiger qu’il aille passer la nuit dans chacune de ces maisons lorsqu’il tombe par hasard une pluie d’orage.,
–En effet, ce serait pousser l’exigence un peu loin. D’ailleurs, puisque tu es satisfaite, je n’ai plus rien à dire.
–Non, je ne suis pas satisfaite. Je n’aime pas à entendre accuser un innocent, voilà tout.
Les es projets de vengeance que j’étais en train de former contre l’innocent en question m’absorbaient et je demeurai silencieux.
–Pedro, s’écria soudain ma femme, nous finirons par étouffer si nous restons ici. Il ne tombe pas d’eau dans le salon et là du moins nous pourrons respirer.
Je m’empressai de profiter de cette idée lumineuse. Nous descendîmes au rez-de-chaussée, où Wilhelmine s’installa sur la causeuse, tandis que je m’allongeais sur le tapis, entre deux rangées de sièges entassés les uns sur les autres. Je dormis fort mal–je crois même que je ne dormis pas– et je maugréai plus qu’il ne convient à un ancien soldat contre la dureté de la surface plane qui me servait de lit. Il ne me fallut pas longtemps pour reconnaître que le parquet du salon n’était pas une surface plane; il présentait un grand nombre de petites aspérités qui contribuèrent à me tenir éveillé. Je passai une partie de la nuit à me demander d’où provenaient ces rugosités. Dès l’aube, n’étant point parvenu à résoudre l’énigme, je soulevai un coin du tapis et je sus à quoi m’en tenir. Tout le monde connaît l’expression américaine: Dur comme un nœud de pin. Or, à l’époque où les citoyens des Etats-Unis dédaignaient le luxe des tapis, un frottement continuel avait peu à peu usé les planches, laissant en relief les nœuds, qui offrent plus de résistance. Vous me rappellerez peut-être que je possédais plusieurs fauteuils. A cela je répondrai que si vous aviez essayé de dormir dans un de mes fauteuils, vous auriez bien vite préféré le parquet.
A l’heure du déjeuner notre bonne se présenta, les yeux rouges, et déclara d’une voix enrouée qu’elle donnait sa démission. Elle ne nous reprochait rien; elle croyait que nous étions de braves gens; mais elle avait en Irlande une vieille mère qui comptait sur elle, et elle ne voulait pas risquer sa vie en restant dans une maison aussi humide.
–Qu’elle s’en aille, dit Wilhelmine dès que nous nous trouvâmes seuls. Un proverbe affirme que la variété fait le charme de l’existence.
–Le proverbe a peut-être raison, ma chère, répliquai-je. Pourtant, s’il faut payer souvent un mois de gages pour deux ou trois jours de service, le plaisir de la variété nous coûtera cher.
Mon premier soin, avant de me rendre à mon bureau, fut de passer chez l’agent. Je m’imaginais qu’il m’accueillerait les yeux baissés et en détournant la tête. Il n’en fit rien; il me serra cordialement la main et se déclara enchanté de me voir. Indigné de son effronterie, j’abordai sans autre préambule le sujet de ma visite:
–Ce toit, lui dis-je, ce toit est… Eh bien! c’est tout simplement un tamis. Vous m’aviez assuré que la maison n’était pas humide.
–Le propriétaire me l’avait affirmé, mon cher monsieur. Je ne suis que l’intermédiaire, et je ne gagnerais pas ma vie s’il me fallait inspecter en personne les centaines d’habitations que l’on me charge de louer dans le courant d’une année.
–En tout cas, le propriétaire se trompe. Vous voudrez donc bien le sommer de mettre le toit en bon état dans le plus court délai possible. Il devra aussi installer une pompe dans la cave, qui est inondée.
L’agent prit un air réfléchi.
–Lorsqu’on désire que le propriétaire se charge des réparations, on doit le stipuler dans le bail. Le contrat que vous avez signé porte que toutes les réparations devront être exécutées aux frais du preneur.
–Est-ce le propriétaire qui a rédigé le bail? demandai-je en fixant un regard sévère sur les yeux bleus de mon interlocuteur.
L’agent, loin de se laisser décontenancer, répondit avec une expression de dignité offensée:
–Je vous ai demandé si vous vouliez que le bail fût rédigé dans la forme ordinaire, et vous m’avez répondu: «Certainement.»
Je quittai brusquement cet honnête homme, que je me dispensai de saluer, et j’entrai dans un chantier voisin, où je m’informai de l’adresse du meilleur charpentier de la ville. On m’indiqua un gros gentleman qui se trouvait justement sur les lieux, en train de marchander un lot de bois de démolition. Je lui fis part de mon embarras et le priai de venir à mon aide. Il connaissait très bien le cottage qui avait captivé ma femme. Il tira un carnet de sa poche et me dit, tout en alignant des chiffres:
–Franchement, je vous engage à laisser ce toit tranquille. Tous les entrepreneurs des environs y ont travaillé et n’ont réussi qu’à le rendre moins solide. Le seul moyen de le mettre en état serait d’établir partout des bardeaux neufs. Cela vous coûtera337francs50centimes, à moins que les voliges ne soient trop pourries pour tenir les clous, et, dans ce dernier cas, vous pouvez compter 68francs75centimes de plus, ce qui donne un total de447francs25centimes.
J’inventai quelque prétexte pour échapper au charpentier et à ses odieux chiffres. Il accepta très courtoisement mes excuses. La rapidité de ses calculs et la politesse avec laquelle il accueillit mon refus tacite étaient sans doute le résultat de fréquentes entrevues avec d’autres infortunés assez sots pour avoir loué avant moi la maison que j’étais condamné à habiter. Je résolus de m’adresser au propriétaire, dont je connaissais le nom, et je demandai à un ami qui se rendait à New-York par le même train que moi, s’il pouvait me dire où je trouverais mon homme.
–Vous n’aurez pas loin à aller, me dit-il. Le voilà qui monte en wagon. Selon son habitude, il tient à la main un journal religieux.
Je jetai un coup d’œil sur l’individu que l’on venait de m’indiquer, et je jugeai qu’il serait inutile de faire la moindre démarche auprès de lui. Son regard dur et froid, son visage en lame de couteau, annonçaient aux moins clairvoyants que le pauvre le plus éloquent n’obtiendrait jamais un centime de ce monsieur-là. A quoi bon tenter de lui persuader de dépenser une forte somme pour une réparation que mon bail mettait à ma charge? Cependant, il fallait agir. Je perdis donc une partie de la journée à consulter divers entrepreneurs de New-York. Finalement, je consacrai environ150francs à l’achat d’une quantité de toile goudronnée provenant d’une tente d’hôpital mise au rebut, et je la fis tendre au-dessus du toit de ma demeure. Lorsque la besogne fut achevée, l’aspect de la maison était si grotesque, que j’aurais témoigné de la reconnaissance à un incendiaire qui serait venu m’obliger de changer de séjour. Mais, quand Wilhelmine contempla la toiture, elle battit des mains et s’écria:
–Nous pourrons nous croire dans une tente!
Faible consolation! Néanmoins, je me résignai. Dans la Vallée des Villas, nous ne serions pas obligés d’écouter, comme à la pension bourgeoise, des histoires que nous savions par cœur et dont on s’obstinait à nous régaler du matin au soir. Ceux de nos voisins dont nous fîmes la connaissance étaient des gens fort aimables; mais chacun d’eux trouvait quelque chose de terrible à nous dire. Le vieux pasteur de l’église paroissiale me confia que quelques-uns de ses souvenirs les plus doux, et aussi les plus pénibles, se rattachaient à notre habitation, dont divers locataires avaient été conduits par lui à leur dernière demeure terrestre. Un jeune médecin s’empressa de nous rendre visite, assurant que, depuis qu’il exerçait sa profession, tous les locataires de notre cottage avaient eu besoin de lui. Miss Blaythe, la fille du maire, apprit à ma femme que les fièvres intermittentes et d’autres maladies produites par l’humidité avaient causé de cruelles souffrances aux membres des deux familles qui nous avaient précédés. Puis les six marchands de charbon de la localité se disputèrent ma pratique avec une ardeur qui ne laissa pas de me flatter. Lorsque je parlai de cette concurrence au docteur, il ne témoigna pas la moindre surprise.
–Ils savent quelles sont les maisons les plus difficiles à chauffer en hiver, me dit-il, et ils travaillent en conséquence.
Par bonheur, l’hiver était encore loin. A mesure que la saison avançait, l’air devenait trop sec pour que nous eussions à craindre les rhumatismes. La brise nous apportait les parfums des centaines de rosiers qui poussaient un peu à la diable dans notre jardin; le chèvrefeuille et la vigne formèrent le long des murs un tapis plus épais. Wilhelmine passait des heures entières dans un fauteuil à bascule, admirant ce qu’elle appelait «notre nid de verdure». Pour ma part, je finis par m’attacher sincèrement à mon cottage, malgré la coiffure de toile cirée qui lui donnait un aspect étrange.
La cave, cependant, résista à tous nos efforts. On fit jouer une pompe à plusieurs reprises; mais il fallut renoncer à la dessécher complètement, et au mois d’août la maison fut envahie par une nuée de moustiques qui semblaient sortir des flaques d’eau dont le cellier restait émaillé, grâce aux inégalités du sol. Ces visiteurs incommodes couvraient les plafonds et les murs. Ils déjeunaient, dînaient, soupaient à nos dépens. Nous avions beau ouvrir les croisées, le jardin ne les attirait pas. C’est surtout Wilhelmine qui les attirait. Le visage de ma femme commença bientôt à ressembler à celui d’une malade atteinte de la petite vérole. Néanmoins, cette héroïne incomparable ne se plaignait pas. Je me souviens même qu’une après-midi, un peu avant l’heure du crépuscule, elle me dit, en fermant à moitié les yeux:
–Pedro, quand on contemple ainsi les murs, les moustiques leur donnent l’air d’être tendus de ce papier japonais semé de petits points noirs qui produisent un si drôle d’effet. S’ils avaient des goûts moins sanguinaires, je les trouverais jolis.
Enfin, le mois de septembre arriva, et avec lui les tempêtes équinoxiales. Nous venions de nous retirer un soir, fatigués d’écouter le vent qui mugissait au dehors, et Wilhelmine me récitait quelques vers de Longfellow appropriés à la circonstance, lorsque nous entendîmes un fracas effroyable, causé par la chute d’un corps lourd qui semblait s’être abattu en face de la maison. Ma femme, si courageuse en face des moustiques, se mit à trembler et se cramponna à moi.
Je me dégageai de son étreinte, et, à peine arrivé au bas de l’escalier, je découvris la cause de son effroi. Le souffle furieux d’Eole (pour parler comme le poète favori de Wilhelmine) avait renversé la porte d’entrée et abattu en même temps les montants, ainsi qu’une quantité considérable de plâtras.
Je promis à ma femme de veiller toute la nuit dans le salon, le pistolet au poing, afin de la protéger contre les voleurs qui pourraient se présenter. Elle insista pour me tenir compagnie, assurant qu’elle saurait au besoin m’aider à défendre notre foyer, et elle s’endormit sur la causeuse, avec un revolver à portée de sa main. Quant à moi, j’employai si bien mes loisirs, que je remis le lendemain à un imprimeur un manuscrit peu volumineux, mais dont les pages indignées ne manquaient pas d’une certaine verve. Le manuscrit avait pour titre: la Maison que j’habite. Le soir même, je reçus une épreuve que je remis au propriétaire du cottage, en lui annonçant que mon intention était d’offrir un exemplaire de cette brochure à tous les voyageurs qui descendraient aux deux stations de la Vallée des Villas. Après avoir pris connaissance de mon œuvre, il me proposa de résilier le bail, à la condition que je renoncerais à mon projet peu charitable. Son offre fut acceptée avec empressement. Deux jours plus tard, nous partîmes pour nous installer dans un logis d’un extérieur moins pittoresque, où tous nos meubles pouvaient tenir, et dont la toiture était en bon état. Cette fois, nous n’avions pas consulté l’agent aux yeux bleus, et j’avais tout examiné avec autant de soin que si j’eusse compté terminer mes jours dans notre nouveau domicile. Wilhelmine paraissait satisfaite. Cependant, tandis que nous suivions la dernière voiture de déménagement, elle se retourna pour contempler l’humide demeure que nous quittions, et s’écria, les yeux pleins de larmes:
–Malgré tout, Pedro, c’est un amour de cottage!
L’ÉCOLE DE BOTTLE FLAT
Table des matières
C’était bien dur, personne n’osera le nier. C’était même intolérable pour des Californiens habitués à n’admettre d’autre loi que leur propre volonté. Peut-on se vanter d’être libre dans un pays où les fondateurs d’une ville ne sont pas maîtres chez eux? Et les quarante anciens de Bottle Flat n’avaient-ils pas créé la ville en acquérant les premiers lots de terrain? N’avaient-ils pas, sous prétexte de fournir des moyens d’existence à un mineur qu’un accident laissait manchot, souscrit trois onces d’or chacun pour installer la victime derrière le comptoir de cette buvette dont Bottle Flat se montrait si fier, et qui assurait pour ainsi dire la stabilité du camp? N’avaient-ils pas tué ou mis en fuite tout Chinois assez audacieux pour montrer dans les environs son museau céleste? N’avaient-ils pas tracé un sentier jusqu’à Placerville, de façon à pouvoir se procurer des distractions quand Bottle Flat devenait trop tranquille? Lorsqu’un lâche aventurier osait ouvrir un débit de boisson à quelques milles de distance, au risque de disperser le camp, hésitaient-ils à incendier sa maison et à lui indiquer avec un revolver la meilleure route à suivre?
Oui, ils avaient fait, ils faisaient tout cela, mus par le sentiment du devoir, sans rechercher d’autre profit que la satisfaction qui accompagne l’exercice d’un patriotisme éclairé. Et aujourd’hui–ô ingratitude des républiques!–en dépit des plaintes réitérées des plus vieux citoyens, on veut les obliger à envoyer leurs enfants à l’école.
Les citoyens–surtout ceux dont la liberté ne se trouvait nullement menacée, vu qu’ils n’avaient pas d’enfants–protestaient depuis plusieurs mois, c’est-à-dire depuis que l’école était construite. Néanmoins, l’agitation causée par cet abus d’autorité ne provoqua aucune rixe. Il est vrai que les gens mariés, les seuls intéressés, évitaient de paraître à la buvette aux heures où la question soulevait des débats animés, et comme les nombreux orateurs qui s’y réunissaient le soir se montraient du même avis, les motifs de querelle n’abondaient pas. Mais l’après-midi où s’ouvre ce récit, les travaux de la crique furent suspendus plus tôt que de coutume. La diligence qui s’arrêtait trois fois par semaine à Bottle Flat devait amener le maître d’école. Quoique toute résistance leur semblât inutile désormais, les mineurs voulaient voir le malencontreux pédagogue qu’ils exécraient sans le connaître. Donc, vers quatre heures, ils envahirent si subitement la grande salle du Lingot, que certains pères de famille, alors en train de déguster leur liqueur favorite, eurent à peine le temps de s’échapper par les croisées du fond. Ces derniers représentaient la majorité; aussi reculaient-ils, avec cette bravoure qui distingue les majorités, devant une minorité turbulente.
Les nouveaux venus eurent soin de vider à plusieurs reprises leur verre avant de s’installer sur leur siège ou dans leur coin habituel; mais l’hôte manchot affirma le lendemain qu’aucun d’eux ne demanda du sucre. Ils soumettaient leur dépit à un régime homéopathique en avalant dans toute sa pureté le liquide le plus capable d’irriter le gosier humain.
Ces préliminaires terminés, ils se mirent, selon la mode américaine, à déchiqueter un bout de bois, à fumer ou à cracher d’un air dolent. Un étranger les aurait pris pour des criminels condamnés à la déportation et qui attendent le navire chargé de les emmener.
Le silence fut enfin interrompu par un personnage à chevelure rouge, dont le couteau avait laissé plus d’une entaille sur le dormant de la porte, et qui parlait comme s’il eût voulu mordre en deux chacune des syllabes qu’il débitait.
–Je propose de lui souhaiter la bienvenue en mettant le feu à son école, dit-il. On finira alors par comprendre quelles sont nos idées sur l’éducation.
–Ça ne servirait à rien, Moss, répliqua le juge Barber, à qui l’on décernait ce titre honorifique parce qu’il avait passé une dizaine d’années dans un établissement pénitentiaire: on n’a pas le droit de nous imposer une dépense inutile, c’est vrai; mais les commissaires ont du nerf, sans quoi ils auraient renoncé à bâtir l’école le jour où nous nous sommes donné la peine de porter l’entrepreneur jusqu’à Placerville, attaché à une des planches de la toiture. S’ils se fâchaient, qui sait si l’idée ne leur viendrait pas de construire une prison?
–Est-ce qu’il ne serait pas facile, en nous cotisant, d’acheter tous les pères de famille de Bottle Flat? demanda un gaillard dont l’accent et les formes anguleuses annonçaient un indigène de l’Illinois. Il ne faudrait pas beaucoup d’onces d’or pour les engager à partir. Ce sont un tas de pauvres diables.
–Les pères, c’est possible, répondit le juge en hochant la tête. Mais vous oubliez la veuve Ginney. Elle garnirait à elle seule une école avec ses huit enfants, et il n’y a pas assez d’or dans toute la Californie pour la décider à s’éloigner, tant que le cercueil de Tom Ginney n’aura pas changé de place.
–Eh bien! répliqua Moss, que l’un de nous épouse la veuve et emmène les petits.
–Sans la moindre intention d’insulter l’honorable société, dit le juge d’un ton affable, après avoir invité ses amis à désigner leur boisson préférée, je déclare qu’il n’y a pas ici un chenapan que la veuve Ginney n’enverrait pas promener. Non, je veux être pendu s’il y en a un, ajouta-t-il avec la même affabilité en passant en revue les buveurs. Il s’agit pourtant d’aviser, car la malle-poste ne tardera guère à arriver. Voici mon idée, à moi. Tirons au sort, et celui que la chance favorisera se posera de façon à obliger cet infernal intrus à lui marcher sur le pied en descendant. Ce sera une piteuse affaire, après tout. Les maîtres d’école, ça n’a guère plus de courage qu’un coyote, et il y a dix à parier contre un que le nôtre n’aura pas de pistolet, de sorte qu’il faudra se mesurer à coups de poing.
–Approuvé! s’écria Moss. Buvons au succès de l’entreprise. Distribuez les cartes, juge. Celui qui aura le premier valet sera notre champion, et honte à qui recule… Pluie et tonnerre!
–Honte à qui recule! répéta le juge en ricanant, car le premier valet était échu à Moss. Alerte, mon brave; l’ennemi approche.
La malle-poste venait en effet de s’arrêter en face du Lingot. Les voyageurs de l’intérieur et de l’impériale s’empressèrent d’entrer dans la salle commune afin de se rafraîchir; mais aucun d’eux n’avait l’air d’un maître d’école et Moss put se dispenser d’allonger le pied. Les conspirateurs se demandaient s’ils devaient se réjouir ou manifester leur dépit par un juron énergique, lorsqu’une exclamation de Moss ramena leur attention vers la voiture. Sur la première marche s’appuyait un petit soulier surmonté d’un bas plus blanc et mieux tiré que ceux qui se montrent dans le voisinage des mines; un soulier semblable effleura la seconde marche, puis l’on vit apparaître l’extrémité d’une robe et un waterproof, une paire de mains gantées, un fichu rose, un visage agréable couronné de cheveux bruns et un chapeau d’une forme inconnue à Bottle Flat. Dès que le propriétaire de cette coiffure eut posé les deux pieds sur le sol, on entendit une voix claire et joyeuse qui disait:
–Je suis la maîtresse d’école, messieurs. Quelqu’un d’entre vous veut-il bien m’indiquer ma demeure?
L’infortuné Moss pâlit affreusement. Un mineur cligna de l’œil et un autre murmura:
–Honte à qui recule!
Sur ce, le défenseur des libertés de Bottle Flat tourna sur ses talons et s’enfuit par le sentier de Placerville.
Le vieux juge, qui, à une époque déjà lointaine, avait été père de famille, s’empressa de répondre:
–Je vous y conduirai, madame, lorsque vous m’aurez désigné vos bagages.
–Merci, répliqua la voyageuse; je n’ai que cette valise qui se trouve sous la banquette.
Le juge tira à lui une petite valise marquée «Huldah Brown», offrit le bras à la maîtresse d’école, et tous deux disparurent aux yeux de la foule ébahie. A la désinvolture avec laquelle le cavalier escortait sa protégée, on aurait pu croire que l’apparition dans ces parages d’une jeune fille au maintien modeste était la chose la plus ordinaire du monde.
La malle-poste se remplit de nouveau et s’éloigna avant que les spectateurs, muets de surprise, eussent échangé une parole. Le juge ne tarda pas à les rejoindre.
–Eh bien, garçons, dit-il, il vous faudra maintenant épouser deux femmes, pour peu que vous teniez à empêcher l’école de s’ouvrir, et j’ai idée que miss Brown sera encore plus difficile que la veuve Ginney. Mon opinion, c’est que l’école marchera en dépit des imbéciles qui tenteront de jeter des bâtons dans les roues. Si quelqu’un se croit offensé par ma remarque, je suis prêt à lui rendre raison.
–Personne ne veut jeter des bâtons dans les roues, vieux porc-épic, riposta Tolédo, jeune célibataire qui avait emprunté son nom à sa ville natale et qui, dès l’origine, s’était montré un des adversaires les plus acharnés de l’éducation obligatoire. Je propose de nommer trois délégués…
–Pour quoi faire? demanda le juge.
–Pour s’informer de ce qui manque à l’école. On ouvrira ensuite une souscription afin d’acheter le nécessaire et les délégués tomberont sur quiconque ne se dépêchera pas de mettre la main à la poche.
Les ci-devant membres du parti antiscolastique accueillirent cette proposition par un hourra sympathique. Le juge, qui, en raison de son âge, était le maître des cérémonies et l’arbitre du camp, nomma sans retard une députation, composée de Tolédo et de deux autres mineurs dont la tenue lui semblait la plus convenable. Leur mission consistait à se présenter chez l’institutrice, à s’enquérir de ses besoins et à lui promettre l’appui cordial des mineurs.
Le lendemain, les trois élus se rendirent de bonne heure à l’école, à laquelle attenaient deux petites chambres qui représentaient le logement de la maîtresse. Ils trouvèrent celle-ci en train de mettre sa demeure en ordre. Les jupes relevées jusqu’à la cheville, les manches roulées jusqu’au coude, le cou caché par un foulard, les cheveux flottant «à tous les diables»–pour employer l’expression dont Tolédo se servit plus tard–elle cherchait s’il ne restait pas quelques grains de poussière à chasser de son domaine. Grâce au travail auquel elle se livrait depuis deux ou trois heures, grâce à l’air salubre des collines de Bottle Flat et à l’espèce d’agitation causée par la nouveauté de tout ce qui l’entourait, l’agréable visage de miss Brown semblait presque joli.
–Bonjour, madame, dit Tolédo, soulevant un affreux chapeau mou, tandis que ses collègues se cachaient derrière lui.
–Bonjour, messieurs, répliqua miss Brown avec un gai sourire. Prenez un siège, je vous prie. Vous venez sans doute me parler de vos enfants?
Tolédo, qui n’avait guère plus de vingt-trois ans, se sentit rougir et les deux autres délégués éprouvèrent des inquiétudes dans les jambes, comme si leurs bottes eussent été semelées avec un cataplasme de moutarde. Enfin Tolédo répliqua:
–Pas précisément, madame, vu que nous n’avons pas d’enfants. Moi et ces messieurs, nous sommes les délégués des garçons du camp.
–Des garçons? répéta miss Brown.
On lui avait débité tant de choses merveilleuses à propos des Etats où l’on récolte l’or, qu’elle se demandait si, à Bottle Flat, des hommes ayant barbe au menton se qualifiaient de garçons et allaient à l’école.
–Je parle des laveurs d’or de la crique, reprit Tolédo; ils désirent savoir ce qu’ils peuvent faire pour vous.
–Je leur suis très reconnaissante, répliqua miss Brown; mais je pense que les autorités locales…
–Ne comptez pas sur ces gens-là, madame, interrompit Tolédo; ils demeurent à dix lieues d’ici. Pas un seul d’entre eux ne se montre au Lingot, excepté le docteur, qui ne se dérange pas à moins qu’on n’ait besoin de lui après une dispute. Quant au pasteur, j’ignore s’il gagnerait à être connu et, en tout cas, nous ne le voyons jamais. Mais les garçons sont là–ils ont de la poudre d’or et du bon vouloir. Un de nous viendra souvent demander en quoi on peut vous être utile. Bonjour, madame.
Tolédo souleva de nouveau son chapeau, qu’il s’était dispensé d’ôter, et ses compagnons prirent congé en adressant de profonds saluts à toutes les croisées et à tous les sièges, laissant miss Brown fort surprise.
–Eh bien? demanda-t-on aux délégués, lorsqu’ils eurent rejoint les travailleurs déjà à l’œuvre dans la crique.
–Eh bien, répliqua Tolédo, cette petite-là est un lingot de cent trente livres, tout bonnement. Pas vrai, vous autres? ajouta-t-il en s’adressant à ses deux collègues d’ambassade.
–De deux cents! riposta l’aîné de ces messieurs.
–De trois cents! répondit le moins âgé.
–Bon! dit le juge; mais de quoi a-t-elle besoin?
Tolédo demeura tout décontenancé.
–Tête de linotte! s’écria-t-il. Nous sommes partis sans lui donner le temps de nous l’apprendre
Le juge contempla le délégué d’un œil scrutateur et se mit à rire.
Il paraît que miss Brown, malgré sa jeunesse, savait son métier, car il ne lui fallut que quelques jours pour rendre dociles la plupart des petits sauvages de Bottle Flat. Elle commença par se faire aimer, et c’est là, je crois, qu’il faut chercher la cause de son rapide succès. Mais je ne veux pas entrer dans des détails sur les difficultés qu’elle eut à vaincre et qui ne la découragèrent pas. Je me contente de dire qu’un beau matin il y eut un grand émoi parmi les mineurs lorsque l’on apprit à l’improviste que la maîtresse d’école se dirigeait vers la crique. Tolédo, averti un des premiers, se montra à la hauteur des circonstances. Grimpant sur un rocher, il cria:
–Que ceux qui sont en costume de boulanger filent! Que ceux qui ont retiré leurs chaussures fourrent leurs pattes dans leurs bottes! Que ceux dont les mollets prennent l’air déroulent leur pantalon! Que tout le monde soir en tenue quand la dame se montreraa!
Les travailleurs dont la toilette rappelait le plus celle d’un mitron gagnèrent les buissons voisins; les autres abattirent leurs manches de chemise, et quelques-uns poussèrent le respect des convenances jusqu’à renouer leur cravate.
Tandis que ce changement à vue s’opérait, miss Brown s’était approchée.
–Il n’est rien arrivé de fâcheux à l’école? lui demanda Tolédo.
–Au contraire, je me flatte d’avoir encore apprivoisé trois ou quatre de mes élèves, répondit-elle. La curiosité seule m’amène ici. J’ai toujours désiré savoir comment on obtient l’or. il me semble qu’il doit être très facile de manier ces bassines. Pensez-vous qu’un des mineurs me prêterait la sienne, afin que j’essaye?
–Mais ils se mettraient en quatre rien que pour avoir la chance de vous obliger! s’écria Tolédo. Holà! qui a la sébile la plus propre? Miss Brown va nous donner une leçon.
Les mineurs les moins éloignés lavèrent à la hâte leurs bassines et accoururent. Tolédo, après s’être livré à un examen minutieux, accorda la préférence à un vase presque neuf que l’on remplit aux trois quarts d’une boue épaisse et qu’il présenta à la maîtresse d’école.
–Voilà votre affaire, miss, dit-il. Seulement, j’ai peur pour votre robe, gare les taches!
–Je suis moins maladroite que vous ne le croyez, répliqua miss Brown avec un petit éclat de rire qui charma un des auditeurs au point de lui faire exécuter une cabriole.
Miss Brown n’eut pas besoin d’un long apprentissage pour acquérir le tour de main des mineurs. Une pluie sale s’envola avec une rapidité merveilleuse des bords de la sébile, à la grande joie des experts rangés autour de la débutante. Tolédo délaya à plusieurs reprises le résidu boueux en y versant de l’eau; enfin, retirant quelques cailloux et des morceaux de terre durcie, il montra du doigt les paillettes qui brillaient au fond du vase.
–Bravo! dit-il laconiquement.
–Et c’est vraiment là de la poudre d’or?
–Pas autre chose, répondit Tolédo. Je vais la serrer pour que vous l’emportiez.
–Non, non, répliqua miss Brown; elle n’est pas à moi.
–Vous avez lavé cet or, et, d’après les lois du camp, il vous appartient.
Toute la probité traditionnelle de l’Amérique puritaine illumina le visage de la pauvre maîtresse d’école. Bien qu’elle appréciât en véritable Yankee la valeur de la poudre; quoiqu’elle songeât avec un soupir combien il faudrait de temps pour gagner la même quantité d’or en infiltrant des idées dans un tas de jeunes têtes plus ou moins dures, elle refusa avec fermeté d’user de son droit et s’éloigna après avoir adressé à la foule un adieu souriant.
–Avez-vous vu ses petits doigts empoigner ma bassine; les avez-vous vus? demanda avec exaltation l’heureux possesseur de l’ustensile dont miss Brown venait de se servir.
–Oui, et elle a fait danser la boue comme si elle était plus habituée à laver de l’or qu’à taper sur des mioches.
–Taper? répéta un vieux mineur. Je donnerais dix ans de ma vie passée pour redevenir assez jeune pour être tapé par ces mains de poupée.
–Et admirez-moi ça! ajouta un autre avec non moins d’enthousiasme, en soumettant à l’inspection de ses camarades une énorme chaussure couverte de boue. C’est elle qui a arrosé mes bottes; aussi, elles ne sont pas à vendre, je vous le garantis.
–Bah! garde-les, tes bottes! Je te conseille d’en parler! s’écria Tolédo d’un ton dédaigneux. Les miennes, à la bonne heure! Elle m’a marché sur le pied en partant.
Chacun contempla d’un œil jaloux le dernier orateur. Un mécontent l’accusa même d’avoir obtenu par fraude la faveur dont il se vantait, et opina que chacun des citoyens du camp devait lui demander raison. Par bonheur, le juge ne fut pas de cet avis; il déclara, au contraire, que tout mineur qui ne profiterait pas d’une pareille occasion, soit par fraude, soit autrement, mériterait d’être chassé de la crique.
Yankee Sam, le plus petit homme du camp, qui s’était retiré sans prendre part à la discussion, se promenait d’un air rêveur devant le Lingot. Dix minutes plus tard, l’unique maison de confection de la localité lui appartenait; il avait doublé le prix de divers objets de toilette et sextuplé au moins celui des chemises.
Le lendemain le soleil se leva sur Bottle Flat avec son impassibilité habituelle. Pour peu que le blond Phœbus eût respecté les convenances dramatiques, il aurait dû se montrer avec un visage surpris et les bras levés. En effet, jamais on n’a vu une communauté subir en vingt-quatre heures une transformation aussi complète.
L’oncle Hans, le seul Allemand de Bottle Flat, avait consacré l’après-midi de la veille à l’étude d’une de ces combinaisons peu dangereuses qui séduisent l’esprit germanique. Aussi le soleil levant éclairait-il de ses rayons une enseigne qui annonçait, en lettres tracées à la craie, que ledit Hans se chargeait de coiffer et de raser ses semblables. O pouvoir de l’annonce! Ce matin-là, les gens qui se rendaient à la crique étaient presque méconnaissables, grâce à l’aspect peu ébouriffé de leur barbe et de leur chevelure.
En outre, bien des mineurs qui n’avaient point paru au Lingot durant la soirée précédente, regagnèrent un à un leurs pénates sur des mules harassées et avec des costumes flambant neuf.
Carondelet Joe se montra vêtu d’un pantalon où de maigres serpents jaunes s’enroulaient autour d’une série de bâtons noirs; d’un habit vert, d’une chemise à raies bleues et d’une cravate qui resplendissait de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Flush, qui passait pour le plus habile joueur de cartes de Bottle Flat, revint le dernier. Peut-être avait-il exercé son talent aux dépens de ses amis de Placerville, car il rapportait une lourde chaîne de montre en or, et à chacun de ses doigts brillait au moins une bague.
Pour la première fois, un chapeau rond fit son apparition dans le camp, et le bruit courut qu’un mineur cachait une paire de gants au fond d’une de ses poches.
Yankee Sam n’avait plus rien à vendre. Il se félicitait même d’avoir empêché l’effusion de sang que menaçaitde provoquer son dernier pot de pommade en le mettant en loterie–quarante billets, à une once d’or le billet. Les dix chemises qu’il avait eues en magasin étalaient maintenant leurs plastrons sur des poitrines viriless; ses peignes et ses brosses se trouvaient en d’autres mains; les aiguilles, les boutons et le fil étaient en hausse. La plupart des mineurs fumaient dans des pipes neuves, et quelques-uns d’entre eux, espérant une répétition de la visite de la veille, avaient eu la prévoyance de récurer leurs sébiles.
Quant à la cause innocente de cette commotion, elle ne se sentait pas non plus très calme. Jusqu’au jour où elle s’était mise en route pour la Californie, elle n’avait pas quitté la petite ville de Middle Bethany. Tout dans ce voyage lui avait paru étrange, et l’endroit où elle s’était arrêtée, les gens qui l’entouraient lui semblaient plus étranges que le reste. Comme les moyens de faire fortune n’abondaient pas à Middle Bethany, la population s’y composait presque entièrement de vieillards et d’enfants. Mais à Bottle Flat, il y avait une foule d’hommes d’un âge raisonnable, et si drôles! Ils l’étonnaient tellement, qu’elle désirait les mieux connaître. Pourtant sa curiosité ne l’emportait pas sur sa prudence. Elle s’inquiétait en se rappelant la façon peu respectueuse dont Tolédo avait parlé du pasteur qui faisait partie du comité des écoles; elle craignit pieusement que ce jeune homme et ses amis ne fussent au bord même de l’abîme sans fond. Les entretiens qu’elle avait eus avec la veuve Ginney ne– contribuaient pas non plus à la rassurer. Néanmoins, elle était bien forcée de reconnaître que les mineurs se montraient très obligeants. Quelle joie ce serait pour elle si elle arrivait à exercer sur eux une influence salutaire! Mais comment s’y prendre? quel moyen employer?
Tout à coup elle se souvint du grand centre social de Middle Bethany–l’orphéon. Il ne fallait pas encore songer à fonder une institution de ce genre à Bottle Flat; mais le camp comptait divers amateurs. Ne pourrait-elle pas, sans trop d’hypocrisie, déclarer que les enfants ont besoin d’être dirigés afin d’apprendre à chanter en mesure? Ne pourrait-elle pas inviter ceux qui se sentaient des dispositions musicales à l’aider dans sa tâche? Qui sait si elle ne parviendrait pas ainsi à dissiper les préjugés dont on lui avait parlé?
Elle consulta Tolédo sur cette importante question, et, le lendemain, ce fidèle fonctionnaire amenait à l’école du soir presque tous les mineurs du camp. Le juge apporta son violon, l’oncle Hans sa chère flûte, et Sam son cornet à piston.
On fut d’abord un peu embarrassé lorsque l’orchestre déclara ignorer les deux airs que miss Brown désigna comme des plus faciles pour les débutants. Mais tout embarras disparut lorsque l’on découvrit que ces morceaux, sauf les paroles, étaient les mêmes que Sciez-moi la jambe et Trois Corbeaux noirs. Les mélodieux hurlements de l’assemblée produisirent assez d’effet pour attirer les rares buveurs réunis devant le comptoir du Lingot, et qui, conduits par leur hôte manchot, vinrent assister au premier concert.
Quelle est la nature exacte des rapports qui existent entre la musique et l’adoration? Ce problème n’a jamais été résolu, je crois, bien que les rapports se manifestent alors même que l’adoration s’adresse à un objet terrestre. Toujours est-il qu’à l’école de Bottle Flat les choristes restaient les yeux fixés sur le professeur, qui admira les efforts qu’ils faisaient pour chanter en mesure. Dès la seconde leçon ils mirent un empressement absurde à devancer l’heure du cours, afin de s’assurer une place au premier rang, et lancèrent exprès des notes fausses, parce qu’ils désiraient s’entendre interpeller par leur chef d’orchestre.
Miss Brown, jeune personne fort instruite, fort candide, aussi modeste que perspicace, vit tout cela et s’en amusa. Naturellement les choses ne pouvaient aller plus loin; car si l’aristocratie de l’argent était inconnue à Middle Bethany, nulle famille respectable de cette petite ville n’eût songé à s’allier à des gens qui s’enivraient, juraient et jouaient– sans compter la terrible accusation de meurtre qui, au dire de la veuve Ginney, pesait sur certains d’entre eux.
Cependant les citoyens de Bottle Flat, vu le profond mépris qu’ils avaient manifesté pour quiconque se chargeait de répandre l’instruction, firent preuve d’une charité vraiment chrétienne. Ils rivalisèrent de zèle afin de plaire à la nouvelle venue, et, si les moyens qu’ils employaient n’étaient pas toujours des mieux choisis, on ne pouvait douter de leurs bonnes intentions.
Peu à peu, sans qu’aucun conseiller officieux se fût donné la peine de les avertir, la plupart des artistes improvisés, après avoir espéré en silence, acquirent la certitude que miss Brown n’accepterait pas leurs hommages; ceux-là renoncèrent tristement à la lutte, et, afin de se consoler, ils se mirent à parier contre les coureurs qui tenaient la corde, ainsi que le disait un ex-jockey.
Pas un seul des prétendants déçus ne se plaignit. On ne qualifia pas miss Brown de «belle inhumaine»; car non seulement elle n’avait encouragé personne, mais personne n’avait eu le courage de lui proposer de changer de nom.
Les candidats se trouvèrent bientôt réduits au nombre de six, parmi lesquels Yankee Sam semblait réunir le plus de chances aux yeux de la galerie. C’est que Sam avait eu une idée lumineuse: il était revenu un beau jour de Placerville avec un cheval et un cabriolet. Le dimanche suivant, il avait triomphalement conduit miss Brown à l’église la plus voisine. On offrit de parier dix contre un pour Sam, lorsqu’on remarqua l’air grave et satisfait de miss Brown à son retour. Par malheur, le propriétaire du cabriolet vida tant de bouteilles en l’honneur de son succès, qu’il se perdit à tout jamais dans l’estime de celle dont il se flattait d’avoir gagné le cœur.
Alors Carondelet Joe, dont le merveilleux pantalon devait produire un effet irrésistible, devint le favori des parieurs. Mais, un soir qu’il s’était arrangé de manière à se placer sur la première ligne des chanteurs, juste en face de miss Brown, celle-ci détourna la tête à plusieurs reprises, en proie à un malaise visible. Sur ce, il vint tout à coup à l’esprit de Carondelet qu’il est des parfums que les dames préfèrent à ceux que donne à l’haleine d’un buveur un mélange de liqueurs alcooliques. Il quitta brusquement l’école, et le lendemain le camp comptait un mineur de moins.
Flush, qui était à la fois l’orgueil et la terreur de Bottle Flat, se permit de déclarer qu’il n’aurait qu’à se présenter pour obtenir la main de miss Brown. Une impudence que l’on admirait lorsqu’elle servait à intimider un joueur soupçonneux, sembla fort déplacée lorsqu’il s’agissait de l’institutrice. Le juge donna au vantard un démenti brutal, les revolvers sortirent des poches, et une heure après Flush reposait au fond de sa dernière demeure terrestre, dans un cercueil fabriqué à la hâte par un ébéniste amateur.
Une proposition inattendue, faite par un jeune Mexicain, proposition suivie d’un prompt refus, ne laissa plus que deux concurrents: Tolédo et un Français nommé Lecomte. L’offre de mariage qu’elle venait de repousser effraya un peu miss Brown, car jusqu’alors rien ne lui avait donné à supposer que l’on voudrait l’obliger à faire un choix parmi ses admirateurs. Peut-être un autre s’aviserait-il de demander sa main. La pauvre petite institutrice, désolée d’avoir causé de la peine à l’un d’entre eux, résolut de se montrer plus réservée que jamais et renonça à sa classe du soir.
Grâce à un sentiment de patriotisme assez naturel, les parieurs se prononçaient en faveur de Tolédo, tout en admettant que le Français était un adversaire assez redoutable. Il se distinguait par cette politesse, cette bonne humeur qui semblent inhérentes au sang gaulois, et il possédait en outre une certaine instruction. Bien que Tolédo soutint bravement la– lutte et ne parût guère disposé à se retirer, ses partisans virent avec regret qu’au lieu de venir boire comme autrefois avec eux, il passait des heures entières à se promener autour de l’école. Enfin, le jour où l’on apprit qu’il avait jeté sa vieille pipe en jurant qu’il ne fumerait plus, ceux qui avaient parié pour lui commencèrent à regretter leur imprudence.
–C’est là un très mauvais signe, je lui croyais plus de résolution, dit un de ses plus chauds partisans. D’ailleurs, le Français bavarde comme une pie, ce qui plaît aux femmes, tandis que Tolédo garde sa langue dans sa poche.
Mais, si Tolédo parlait peu, il avait des yeux qui parlaient pour lui. Or, le langage des yeux est souvent plus intelligible et parfois plus grammatical que certaines autres façons de s’exprimer. Miss Brown fut tentée, à une ou deux reprises, de répondre à ce que lui disait Tolédo. Un soir elle s’adressait même des reproches à ce sujet, lorsqu’un coup frappé à sa porte la tira de ses réflexions.
Elle s’empressa d’ouvrir et vit apparaître le nez cramoisi du juge.
–Je viens causer avec vous d’une petite affaire qui me tracasse depuis quelque temps, dit le visiteur. Vous m’excuserez si je n’y vais pas par quatre chemins?
–Certainement, répliqua miss Brown.
–Merci, continua le juge en s’installant sur le siège qu’on lui offrait. Ça me met à mon aise. Voyez-vous, j’ai… je ne sais pas trop où, je dois l’avouer… deux filles qui doivent être aussi grandes que vous, et je veux vous parler comme je leur parlerais à elles.
Puis, après avoir hésité un instant, il ajouta d’un ton confidentiel:
–Nous n’avons guère ici que des vauriens, que je vous engage à congédier comme vous avez congédié le Mexicain. Ils n’auront pas de peine à se consoler. Mais cet animal de Tolédo s’y est laissé prendre plus sérieusement que les autres. Depuis votre arrivée il a cessé de boire, de fumer et de jurer. Il ne touche plus à une carte. Vous trouverez sans doute fort simple qu’un mineur renonce ainsi à tous les bonheurs de la vie; moi, je vous garantis que ce n’est pas facile. Il mérite donc d’être ménagé– d’autant plus que, pour peu que le désespoir s’en mêle, il deviendra peut-être pire que ceux dont la veuve Ginney n’aura pas manqué de vous faire l’éloge. Eh bien, si celui-là se présente, traitez-le doucement, par amitié pour moi. C’est tout ce que j’avais à vous demander. Encore un mot: plus tôt vous lui direz qu’il n’a rien à espérer, mieux cela vaudra. Traitez-le doucement!
Le vieux pilier de prison, après avoir donné ce conseil patriarcal, se leva et disparut sans ajouter une parole, laissant son hôtesse presque prête à pleurer. Mais, avant qu’elle fût tout à fait prête à fondre en larmes, on frappa de nouveau, et cette fois la porte livra passage à Tolédo.
–Bonsoir, miss, dit-il d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme. Je viens vous faire ma dernière visite officielle, attendu que je pars demain. Y a-t-il quelque chose que je puisse vous envoyer de Francisco pour l’école?
–Vous partez? s’écria miss Brown, qui ne prêta aucune attention à la dernière phrase.
–Oui, je pars pour de bon. Le fait est que je veux me régénérer, comme dit le juge, et pour cela j’ai besoin de fréquenter une autre société que celle que je rencontre ici. Peut-être, lorsque j’aurai appris à me rendre utile aux autres. En attendant, il faut que je parte. Il n’y a personne ici qui tienne à me faciliter ma tâche–personne!
Un des ancêtres des Brown de Middle Bethany se trouvait à Lexington dans la mémorable matinée de1775, et ce fut avec un courage digne de son aïeul que la petite institutrice murmura:
–Vous vous trompez, il y a quelqu’un.
–Qui donc? demanda Tolédo sans lever les yeux.
Mais, bien que la question demeurât sans réponse, il ne la répéta pas. A peine eut-il regardé miss Brown, qu’il ne crut pas nécessaire de l’interroger de nouveau. Du reste, on ne lui en laissa pas le temps. Il contemplait encore le visage de celle qui rougissait d’un innocent aveu lorsqu’un coup frappé à la porte annonça une autre visite.
Tolédo se laissa tomber sur une chaise; miss Brown cria:–Entrez! et ne put s’empêcher de rire en voyant le juge.
–J’avais oublié de vous rappeler… dit maître Barber.
Soudain il aperçut Tolédo, jeta un regard rapide sur miss Brown, et ce simple coup d’œil le mit au courant de la situation.
–Ah, ah! elle l’a traité plus doucement que je ne l’espérais, s’écria-t-il. Nous aurons un maître d’école, après tout.
Puis il repartit au pas de course, tant il avait hâte d’annoncer la nouvelle aux habitués du Lingot.
Un mois plus tard, le pasteur que l’on se plaignait de ne pas voir assez souvent se rendit à Bottle Flat afin de célébrer un mariage. Lecomte, avec une abnégation chevaleresque, voulut remplir le rôle de garçon d’honneur, et le juge remplaça pour la circonstance le père de la future. Vers la fin du repas de noce, préparé par la veuve Ginney et servi au Lingot, le doyen du camp prononça un discours qui aurait certes été imprimé tout au long s’il se fût trouvé là un reporter. L’éloge qu’il fit de Mme Tolédo n’était au fond qu’un hommage indirect rendu à la puissance civilisatrice de la femme en général.
–Depuis que Bottle Flat existe, dit-il en terminant, jamais nous n’avons assisté à une réunion pareille. Voilà au moins une heure que nous sommes à table, et pas un coup de pistolet, pas un juron, pas même un coup de poing! Pas un d’entre nous n’est assez ivre pour ne pas se lever afin de boire à la santé que je propose! A qui devons-nous cela?
–A notre vieux doyen! au juge Barber! s’écria une voix enrouée.
–Non, mes amis. Sans fausse modestie, je dois déclarer que l’honorable interrupteur est un imbécile. Je vous ai toujours prodigué les bons conseils, si je n’ai pas toujours prêché d’exemple, soit. A quoi cela a-t-il servi? A rien. Mais il a suffi de la présence d’une jeune personne douce et modeste pour. Allons, je la vois qui rougit, et je m’arrête… Je me tais d’autant plus volontiers que je ne suis pas habitué à parler aussi longtemps sans m’humecter le gosier. A la santé de celle qui est en train de tout transformer ici!
Les verres furent vidés en l’honneur de ce toast et de bien d’autres. Cependant, à la grande surprise de la veuve Ginney, on se dispersa sans que la moindre dispute eût troublé la fête. Le speech du juge l’avait tellement frappée, qu’elle lui déclara en confidence qu’ayant encore deux sœurs en âge de se marier, elle allait les inviter à la rejoindre, afin de poursuivre l’œuvre de réforme si bien commencée. Maître Barber, par pure galanterie, approuva hautement ce projet; mais il hocha la tête en s’éloignant et murmura:
–Hum! j’aimerais mieux les sœurs de la petite maîtresse d’école, si elle en avait.
J’allais oublier un détail. L’alliance que Tolédo avait passée au doigt de la mariée portait ces mots gravés à l’intérieur: «Faite avec de la poudre d’or lavée par Huldah Brown le17juin18…»
CODAGO
Table des matières
Le monde, en général, passe pour être endormi à deux heures du matin, et, comme Flatfoot fait partie de notre monde terrestre, on aurait eu le droit de supposer que les habitants de ce village californien suivaient l’exemple universel. Cependant, il y a une vingtaine d’années, bien qu’il n’y eût à Flatfoot ni malade à soigner, ni réunion fashionable qui pût servir de prétexte à des veilles aussi irrégulières, l’unique croisée de Charley Chagres était encore éclairée à cette heure indue. S’il nous eût été permis de pénétrer dans le domicile de Charley Chagres, nous y aurions même trouvé une demi-douzaine de mineurs engagés dans une conversation très animée.
Flatfoot n’avait jamais officiellement élu un conseil municipal; mais les individus que nous trouvons en train de causer acceptaient depuis longtemps les devoirs et les responsabilités qui incombent à des administrateurs civils. J’ajouterai qu’ils dirigeaient les affaires du village d’une façon si judicieuse, que personne ne manifestait le désir de renverser le gouvernement local.
Les six représentants de l’autorité se chauffaient, dans une demi-douzaine de poses différentes, devant le foyer de Charley Chagres. On aurait cru voir des Guèbres cherchant un oracle dans la flamme. Mais les vieux puritains du temps de Cromwell, sans cesser de compter sur la Providence, avaient soin de tenir leur poudre sèche, et, de nos jours, le musulman le plus dévot ne confie son cheval à Mahomet qu’après l’avoir attaché à un poteauu; il est donc assez naturel que les tuteurs de Flatfoot, qu’un problème difficile à résoudre semblait inquiéter, voulussent prendre des précautions avant d’agir.
–Si nous n’avons pas la loi pour nous, nous sommes les plus forts, dit un grand gaillard barbu en lançant un coup de pied amical à un tison qui s’éloignait par trop de la cheminée. Il est clair que ces Mexicains ne font pas honneur au camp.
–Mississipi a raison, répliqua l’hôte. Ils n’ont pas la moindre idée des devoirs d’un citoyen. Ils se montrent quelquefois à la buvette, et je ne me rappelle pas avoir vu un seul d’entre eux mettre une goutte d’eau dans son verre; mais c’est tout ce que l’on peut dire en leur faveur.
–Rien de plus vrai! s’écria Nappy Boney, le seul Français du camp, que l’on désignait par un sobriquet emprunté au nom du héros de Wagram et d’Austerlitz; comprend-on que des gens qui se prétendent civilisés ignorent l’histoire du petit caporal?
–Ça, on pourrait le leur pardonner, dit Texas en allumant sa pipe, car il paraît que les écoles n’abondent pas dans leur pays. Ce que je leur reproche, c’est de manquer aux égards dus à la société et auxquels l’usage du monde apprend à se conformer, sans qu’on ait mis le nez dans un livre. Pourquoi s’arrangent-ils de manière à ne jamais avoir de difficultés avec un gentleman à la buvette ou dans la crique? Ils ne se gênent guère pour donner un joli coup de couteau, je le reconnais. Seulement, la chose se passe toujours en famille. S’ils avaient la moindre notion des convenances, ils ne nous priveraient pas ainsi d’un de nos amusements constitutionnels. Moi qui vous parle, j’ai fait durer une dispute trois heures, rien que pour laisser aux autres le temps d’arriver et de jouir du spectacle final.
–Ils font souvent de meilleures journées que nous, et reviennent de la crique les poches pleines, ajouta Lynn Taps; pourtant, dès que l’on propose de risquer une once d’or sur une carte, ils filent, comme s’ils nous prenaient pour des escrocs.
–Oui, et ça ne les empêche pas de jouer toute la nuit entre eux, s’écria Menottes, un robuste Anglais dont les poignets portaient une marque qui annonçait des démêlés avec la justice, et qui lui avait valu son nom. Donnons-leur congé! Malgré son air endormi, je n’ose perdre de vue les doigts d’un Mexicain, quand ils se rapprochent trop de son couteau.
–Eh bien, que décidons-nous? demanda Lynn Taps. Parler n’avance à rien. Personne ne s’est jamais débarrassé d’un intrus en jouant de la mâchoire, excepté Samson, qui se servait d’une mâchoire à laquelle je ne veux comparer celle d’aucun membre de l’honorable société.
–Moi, je pense qu’il serait injuste de chasser ces pauvres diables sans les avoir prévenus, répondit Charley Chagres. Chaque pays a ses coutumes. Chez nous, il est permis à un citoyen, après avis préalable, de tirer à première vue sur tout gentleman dont il croit avoir à se plaindre; mais nous regardons un coup de couteau donné en traître comme un simple assassinat. Expliquons-leur nos principes, et à la première infraction… Bonté du ciel! qu’est-ce que c’est que cela?
Tous se redressèrent brusquement: un cri lugubre venait de retentir dans le silence de la nuit.
–C’est le coup de couteau demandé, ni plus ni moins, répliqua Mississipi. Il n’y a qu’un Mexicain pour hurler de la sorte; on dirait le dernier cri de désespoir d’une mule à l’agonie. A quoi bon hésiter davantage? Ils ne sont que huit ou neuf, et chacun de nous vaut au moins deux de ces fumeurs de cigarettes.
–Approuvé, dit Menottes. Nous pendrons l’assassin et nous prierons les autres de retourner chez eux.
–Voyons d’abord de quoi il s’agit, s’écria Charley Chagres.
Et il se précipita hors de la cabane, suivi de ses compagnons qui, comme lui, tenaient déjà leur pistolet à la main.
Les Mexicains vivaient tous sous le même toit, ou plutôt sous une espèce de tente formée de peaux non apprêtées, dont l’une représentait la porte d’entrée.
Les amis de l’ordre eurent bientôt atteint la hutte. Texas écarta la peau mobile, et chacun se tint sur le seuil, le doigt sur la détente de son arme. Néanmoins, personne ne tira; au contraire, les justiciers abaissèrent lentement le bras.
On ne voyait aucun cadavre percé d’un coup de couteau; aucun des accusés ne brandissait un poignard ensanglanté; mais sur le sol gisait une jeune Mexicaine au-dessus de laquelle se penchaient sept ou huit de ses compatriotes, plus silencieux, plus impassibles que jamais. Nos conseillers se sentirent fort embarrassés; cependant, Charley Chagres finit par demander:
–Ah çà, d’où sort cette dame? Je ne la connais pas.
–C’est la femme de Codago, répondit un des Mexicains, sans témoigner la moindre surprise à l’aspect des visiteurs armés. Ils ont eu une querelle à Chihuahua: il est parti, elle l’a suivi. Elle vient d’arriver il y a un instant, elle s’est jetée dans les bras de Codago, elle lui a dit quelque chose que nous n’avons pas entendu; il a poussé un grand cri et s’est sauvé en courant.
–Votre Codago me fait l’effet d’une ignoble canaille, d’un sans-cœur, dit Charley Chagres. Si ma femme avait assez bonne opinion de moi pour me suivre jusqu’ici, je ne me sauverais pas. Il mériterait.
–Chut, dit Nappy Boney. La dame revient à elle, et elle a peut-être un cœur, si son mari n’en a pas.
–Maria, Madre purissima, murmura la femme, mi nino, mi nino perdido!
–Que dit-elle? demanda Lynn Taps à voix basse.
–Elle parle d’un enfant perdu, répondit un des Mexicains.
–Et son mari la plante là, par-dessus le marché. Pauvre femme! s’écria Charley Chagres du ton le plus sympathique que l’on eût jamais entendu à Flatfoot. Mais un médecin lui serait plus utile en ce moment que cinquante maris comme le sien. Où y a-t-il un médecin, garçons?
–Là-haut à Dutch-Hill, dit Texas, et il sera ici en moins de deux heures.
Sur ce, Texas lâcha la peau qui servait de porte et disparut en courant. Ses compagnons se dirigèrent vers la cabane de Charley Chagres.
–Ces Mexicains n’ont rien de ce qu’il faut, dit tout à coup Mississipi; la malheureuse passera la nuit sur le sol, sans qu’ils songent à l’installer confortablement. Qui a une couverture de trop?
–Moi! répliqua chacun des quatre conseillers. Et Nappy Boney exprima les sentiments de la société entière en s’écriant:
–Le ciel, qu’il soit gris ou bleu, suffit pour couvrir les hommes, quand une femme a besoin de leur sarapé.
Mississipi s’empressa donc de réquisitionner les quatre couvertures, que leurs propriétaires n’auraient certes pas trouvées trop lourdes par un froid pareil, et il y ajouta la sienne. Tandis qu’il regagnait la hutte, il s’arrêta à diverses reprises pour rendre une courte visite à des dormeurs, qu’il dépouilla sans troubler leur sommeil.
–Voilà, tas d’incapables que vous êtes! dit-il en jetant les couvertures sur le sol. Arrangez un lit pour la malade. Le médecin ne tardera pas à se montrer.
Sa brusque entrée effraya tellement les Mexicains, qu’ils firent le signe de la croix. Du reste, il ne leur laissa pas le temps de le remercier. A peine se fut-il éloigné, que l’on gratta discrètement à la porte. Celui qui alla ouvrir aperçut Nappy Boney, qui lui tendait une bouteille.
–C’est de l’eau-de-vie de France, dit-il. On n’en trouve pas .de meilleure au monde et personne ne l’apprécie autant que moi; mais les dames avant tout!
Ce sacrifice accompli, le Français alla rejoindre Lynn Taps, Menottes et Charley Chagres, qui fumaient devant le foyer ranimé.
Les conseillers ne paraissaient songer qu’à la mère si lâchement abandonnée et ne parlaient plus de chasser ceux qui déshonoraient le camp. Cela n’empêcha pas Lynn Taps de déclarer avec conviction que les compatriotes de Codago n’avaient pas d’âme. Tout à coup, la porte s’ouvrit et livra passage à un des Mexicains.
–Elle a retrouvé sa langue, dit-il. Elle a traversé la montagne avec son petit garçon. Elle n’avait pas mangé depuis longtemps, la neige tombait et ses forces s’épuisaient. Alors elle a enveloppé le muchacho dans son manteau et l’a mis à l’abri dans une crevasse des rochers; puis elle a couru jusqu’ici... Il y a des coyotes dans la montagne. Que faire?
–Que faire? répéta Lynn Taps d’une voix indignée. Il n’y a qu’à se mettre en campagne, parbleu! On suivra la piste de la mère et l’on retrouvera le petit; je m’userai les jambes plutôt que de laisser mourir un enfant dans la neige.
En moins de dix minutes, tous les dormeurs du camp étaient debout. Ils avaient commencé par injurier ceux qui les dérangeaient. Ils détestaient cordialement les Mexicains; néanmoins, dès qu’ils surent pourquoi on les réveillait, leurs malédictions ne s’adressèrent plus qu’à ceux qui ne se dépêchaient pas de se lever. Deux ou trois d’entre eux, trop impatients, partirent même sans attendre les ordres de Charley Chagres, qui, en sa qualité de chef, dirigeait l’expédition et qui arriva une lanterne sourde à la main.
–Garçons, dit-il, la lune nous aidera avoir clair, mais tout à l’heure il faudra peut-être aider la lune. Nous allons nous éparpiller et gravir la montagne jusqu’aux neiges. Lorsque je tirerai trois coups de pistolet, tournez à droite et continuez à monter en cherchant la trace des pas de la femme de Codago; la trace découverte, nous n’aurons qu’à la suivre pour arriver à l’enfant. Il n’y aura pas moyen de se tromper: ces senoras ont des pieds qui tiendraient dans ma main. Dès qu’un de nous sera sur la piste, il tirera et nous marcherons vers lui. Je souhaite qu’un de ces imbéciles qui ont pris les devants commencent par rencontrer Codago et lui logent une balle dans la tête! Penser qu’un homme abandonne ainsi sa femme et son enfant! Un homme? bah! il n’y a pas l’étoffe d’un homme dans dix Mexicainss!
–Ils n’ont pas d’âme, dit Lynn Taps. Ça explique tout.
–Assez causé. En route! s’écria Charley Chagres.
Les mineurs s’engagèrent courageusement sur la pente escarpée; des troncs d’arbres renversés, des inégalités de terrain que l’obscurité rendait dangereuses, retardaient çà et là leur marche, mais ne les arrêtaient pas. Un vent âpre, qui devenait de plu en plus vif à mesure qu’ils se rapprochaient des hauteurs couvertes de neige, leur coupait le visage; nul cependant ne se plaignait.
Enfin, le revolver de Charley Chagres donna le signal et l’on tourna à droite. Quelques minutes après, un autre coup de feu retentit et l’on se rallia autour de Nappy Boney, qui venait de tirer et que l’on trouva penché au-dessus d’une empreinte laissée dans la neige.
–Ma foi, s’écria-t-il, elles n’ont pas la grâce des Françaises, ces Mexicaines; mais la marque que voilà aurait pu être laissée par le pied mignon d’une adorable Parisienne.
–C’est possible, dit Mississipp; en tout cas, vous n’avez pas été le premier à la découvrir; car j’aperçois la trace d’un pied beaucoup moins mignon, qui a gravi la montagne avant nous.
Une piste bien indiquée guida les chercheurs, qui continuèrent leur ascension; elle les mena peu à peu sur un sentier où l’on ne s’aventurait pas volontiers à cette époque de l’année. Tandis qu’ils s’arrêtaient pour reprendre haleine, Mississipi, qui marchait en tête, s’écria:
–Nous y sommes!
Et, franchissant d’un bond une étroite crevasse, il courut vers un objet abrité contre la neige sous une saillie formée par un rocher.
–Eh bien non, ajouta-t-il presque aussitôt. Nous n’y sommes pas encore! C’est Codago– Codago mort de froid.
–Il n’a que ce qu’il mérite, le lâche! dit Lynn Taps. Il doit se trouver dans un endroit où l’on n’a pas à se plaindre du froid.
Mississipi déchira le bas de son pantalon, sur lequel il versa du whisky, et y mit le feu à l’aide d’un briquet.
–Que tient-il donc dans ses bras? demanda-t-il alors. Un paquet, qu’il serre comme s’il espérait l’emporter avec lui dans l’endroit dont Lynn Taps vient de parler.
–Tant pis, répliqua ce dernier. Ça prouve qu’il n’est pas en enfer–un homme ayant une âme n’aurait jamais songé à emballer ses effets, après avoir vu le visage de cette pauvre femme.
–Ce n’est pas tout, reprit Mississipi. Il a retiré sa chemise et il a reçu un vilain coup de couteau dans le bras. Je n’y comprends rien.
Les autres avaient sauté à leur tour par-dessus la crevasse; ils eurent beau ouvrir les yeux, ils n’y comprenaient rien non plus.
C’était bien Codago, et il serrait contre sa poitrine un paquet, enroulé dans son sarapé à la mode mexicaine. Tandis qu’ils regardaient, ils virent remuer le paquet. Lynn Taps, non sans un vigoureux effort, l’arracha des bras raidis du défunt. A peine eut-il défait les premiers plis, que l’on aperçut le visage d’un bébé dont la peau brune et les grands yeux noirs annonçaient une origine mexicaine. Le bébé poussa un beuglement tel que les auditeurs n’en avaient jamais entendu de ce côté des montagnes Rocheuses.
–Je commence à deviner, dit un des mineurs; pourtant je ne m’explique pas le coup de couteau.
–Et moi, je m’explique encore moins la chemise absente, ajouta son voisin, car elle n’a pas servi à envelopper le petit.
Charley Chagres, qui était resté en arrière et que l’on s’étonnait de ne pas voir, arriva en ce moment.
–C’est simple comme bonjour, dit-il l; nous l’avons accusé à tort. Il n’a songé qu’à sauver l’enfant. Il s’est fait une entaille au bras afin de tracer deux ou trois flèches rouges sur la piste, et sa chemise flotte, en guise de drapeau, au bout d’une branche d’arbre fichée dans la neige au bas de cette pente: c’était un homme de précaution. Codago, je vous adresse publiquement mes humbles excuses, poursuivit le chef du village en soulevant son chapeau. Messieurs, vous voudrez bien suivre mon exemple, puisqu’il est trop tard pour lui rendre raison.
Ce devoir rempli, Charley Chagres se débarrassa par une secousse de sa couverture et l’étendit sur la neige. Lynn Taps enleva dans ses bras robustes le cadavre de l’infortuné Mexicain, qu’il déposa sur ce brancard improvisé; puis il cacha dans sa propre couverture le bébé soigneusement emmaillotlé et descendit au pas de course la montagne, au risque de se casser le cou.
Une demi-heure plus tard, il s’arrêtait tout essoufflé devant la hutte des Mexicains et grattait à la porte. Ce fut le docteur qui le reçut. Cette fois, il n’y eut pas besoin d’explication, ou plutôt le bébé se chargea de la fournir.
La mère, qui gisait immobile et les yeux fermés, se redressa; son visage s’illumina; elle couvrit de baisers son enfant et se jeta en sanglotant dans les bras du Yankee étonné.
–Eh bien, eh bien! s’écria-t-il après s’être dégagé, je crois vraiment que celle-là a une âme.
–En tout cas, vous lui avez apporté la seule médecine capable de la guérir, dit le médecin, qui donna une petite tape amicale sur la joue du bébé et ramassa sa cravache. Adieu, les amis; votre malade n’a plus besoin de moi.
Lynn Taps profita du départ du docteur pour battre en retraite et gagna la buvette, que le propriétaire avait jugé à propos d’ouvrir plus tôt que de coutume.
Les quatre mineurs qui ramenaient le corps de Codago ne tardèrent pas à se montrer. Ils déposèrent doucement leur fardeau devant la porte et entrèrent.
Lynn Taps s’approcha du comptoir.
–Avancez à l’ordre, garçons, dit-il. Remplissez vos verres jusqu’au bord et chapeau bas! A Codago!
On fit honneur au toast avec un recueillement inusité; sans doute chacun regrettait de ne pouvoir donner au mort la satisfaction à laquelle a droit un gentleman soupçonné bien à tort de lâcheté. Enfin, quelqu’un opina que les Mexicains auraient dû être témoins de cette réhabilitation in extremis. Un messager se rendit donc à la hutte et le toast fut renouvelé.
Le lendemain on enterra Codago dans une tombe creusée sur une hauteur qui dominait la crique. Les compatriotes du défunt, présents à la cérémonie, parurent croire que le mutisme et une consommation incessante de cigarettes sont les seules convenances à observer en pareille circonstance. Lynn Taps, plus poli, crut devoir offrir son bras à la veuve, qui se montra si abattue, que son cavalier déclara qu’elle possédait une âme. Comme, peu de temps après, Mme Codago devint Mme Lynn Taps, j’aime à croire que son second mari ne se trompait pas.
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