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Gustave Aimard

Cardenio: Scènes de la Vie Mexicaine


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066077372

Table des matières

CARDENIO

Un profil de bandit Mexicain

Frédérique Milher

UN CONCERT EXCENTRIQUE

Carmen

CARDENIO

Table des matières

I

Où le lecteur fait connaissance avec l'abbé Paul-Michel Lamy, curé de Castroville, et avec son sacristain Frasquito d'Assis.

Le Texas, qui fait aujourd'hui partie de la Confédération des États-Unis du Nord, auxquels il s'est librement donné après s'être, en 1845, séparé du Mexique, est encore, à l'heure où nous écrivons ces pages, une des contrées les moins connues de l'Amérique.

Son nom est indien; il signifie, dans la langue aztèque, lieu abondant en gibier. Hâtons-nous de constater que ce nom est mérité; peu de pays possèdent des chasses aussi riches.

Le Texas a environ 160.000 kilomètres carrés. Sa population est loin de répondre à son étendue, bien que; après son annexion au Mexique et les divers événements qui, depuis quelques années, ont fixé l'attention sur ce pays, le nombre de ses habitants, sans parler, bien entendu, des Indiens comanches, apaches et autres nations indépendantes, qui ne se sont jamais laissé compter par personne, ne s'élève pas à plus de 600.000 âmes, si même elle atteint ce chiffre.

Voici la position exacte du Texas: il est borné au sud par le golfe du Mexique; à l'est par la rivière Sabina, qui le sépare de la Louisiane; au nord par la rivière Rouge, l'Arkansas et le territoire indien; au nord-ouest par le nouveau Mexique et à l'ouest par le Río Grande, autrement nommé également Río Bravo Del Norte.

Si l'on s'en rapporte aux noms innombrables qui émaillent comme à plaisir les cartes géographiques, ce pays posséderait une quantité considérable de villes riches et paissantes. Malheureusement la fiction, lorsqu'on visite ce pays, ne tarde pas à faire place à une triste réalité, et l'on s'aperçoit promptement que, à part cinq ou six villes réellement dignes de ce nom, et appelées dans un avenir prochain à prendre un grand développement, toutes les autres ne sont que des misérables agglomérations de chaumières branlantes, construites sans ordre, sans goût, dans des positions souvent très mal choisies, sans communications entre elles, et qui, en France, ne passeraient même pas pour de gros bourgs.

En somme, et quoi qu'il en soit, ce pays est un des plus beaux de l'Amérique. La fertilité de son sol est extraordinaire, sa végétation d'une puissance incroyable; il est couvert de forêts admirables, composées des essences les plus remarquables, et lorsque ce pays sera assaini par les défrichements et une canalisation bien entendue, on y jouira d'un climat excessivement sain et presque tempéré sur les côtes, à cause des brises de mer.

Le 5 septembre 1846, c'est-à-dire un an environ après l'annexion du Texas aux États-Unis, pendant toute la journée la chaleur avait été étouffante, l'atmosphère pesante et chargée d'électricité. Vers le soir, le ciel avait pris une teinte cuivrée, et, bien qu'il n'y eût pas un souffle dans l'air, les arbres et les plantes semblaient agités de frissonnements incompréhensibles pour tout autre que pour un homme né dans le pays. Tout faisait prévoir un de ces ouragans soudains nommés cordonazos, qui s'élancent à l'improviste des montagnes Rocheuses et, en quelques heures, bouleversent, totalement la zone sur laquelle ils ont étendu leurs ravages.

Il était huit heures du soir. Dans une misérable hutte construite en torchis, disjointe et ouverte à tous les vents, composée de deux pièces et surmontée d'un grenier, un homme était assis sur un escabeau devant une table boiteuse, dont un des pieds, le plus court, était calé par une pierre, et mangeait une maigre pitance composée d'un cuissot de daim séché et de salade sauvage, à défaut d'huile, assaisonnée avec du lait.

Cette masure, qui était cependant la plus belle de la ville de Castroville, était le presbytère; l'homme qui mangeait, le curé.

La ville de Castroville, puisque tel est son titre, est une misérable bourgade composée d'une soixantaine de maisons plus délabrées et plus mal entretenues les unes que les autres, et d'une centaine environ de jacales et de ranchos indiens.

Depuis nombre d'années déjà, les Missions étrangères françaises, avec un dévouement et une modestie que l'on ignore et que l'on ne saurait trop honorer, entretiennent dans ce pays et dans bien d'autres encore un nombre considérable de prêtres qui, avec une abnégation, une patience et une charité à toute épreuve, s'appliquent à enseigner aux pauvres et déshérités habitants de ces contrées les principes de notre sainte religion et à développer leur intelligence en leur apprenant à lire, à écrire et même à coudre, tisser, labourer, etc., etc.

La maison dans laquelle nous avons introduit le lecteur avait été construite à grand'peine par deux prêtres français qui, pour cette occasion, s'étaient improvisés architectes, pionniers, maçons, serruriers, menuisiers et même peintres, tout cela presque sans outils ou en se servant de ceux qu'eux-mêmes avaient fabriqués.

L'un de ces deux prêtres, trop faible pour un si rude labeur, était mort à la peine; il avait été enterré par son compagnon, presque aussi malade que lui, dans le jardinet attenant à la maisonnette, où sa tombe, surmontée d'une modeste croix de bois, disparaissait déjà presque tout entière sous un fouillis de roses, de jasmins d'Espagne et de résédas odorants. Le survivant avait été transporté mourant à Galveston, où il avait rendu, deux mois après, le dernier soupir.

De ces prêtres, l'un avait vingt-cinq ans, l'autre vingt-trois à peine.

Nous nous abstiendrons de tout commentaire. L'histoire des Missions françaises fourmille de ces douloureux épisodes.

Le curé de Castroville, que nous avons laissé occupé à manger son maigre souper, et qui, depuis deux mois, avait succédé aux deux missionnaires morts si malheureusement, était un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, mais auquel on aurait pu en donner plus de trente. Sa taille était haute, ses épaules larges, son apparence vigoureuse; son visage avait une grande pureté de lignes; son front était vaste, échancré aux tempes; ses yeux bleus, bien ouverts, regardaient en face, avec une expression de douceur ineffable mêlée d'une indomptable énergie. Son nez droit aux ailes mobiles, ses pommettes un peu saillantes, sa bouche garnie de dents magnifiques et entr'ouverte par un sourire rempli de bonté; son menton séparé par une fossette, mais carré, lui composaient une des physionomies les plus sympathiques qui se puisse imaginer, à laquelle ses longs et soyeux cheveux blonds séparés sur le front, et tombant en boucles épaisses sur ses épaules, l'émaciation de ses traits et la pâleur d'ivoire de son visage, donnaient un cachet étrange de résignation et de dévouement.

Son costume ne se composait que d'une soutane en serge noire, luisante de vétusté, rapiécée en mille endroits, qui recouvrait sans doute des vêtements bien plus misérables encore. Un rabat de mousseline, légèrement empesé, et d'une blancheur éclatante, complétait ce costume d'une simplicité primitive, réellement apostolique.

Ce jeune prêtre était connu à Castroville, dont tous les habitants l'adoraient, sous le nom de l'abbé Paul-Michel Lamy; les Espagnols le nommaient indifféremment Don Pablo ou el señor cura Miguel.

En ce moment l'abbé Michel soupait tranquillement tout en lisant son bréviaire ouvert sur la table à côté de lui, sans se préoccuper de l'orage qui se rapprochait rapidement; le vent commençait à pousser ses plaintes lugubres à travers les ais mal joints des portes; l'on entendait par intervalles les grondements sourds d'un tonnerre lointain.

La porte de la chambre dans laquelle se tenait le prêtre s'ouvrit doucement et comme poussée par une main timide. Un homme parut, passant avec hésitation sa tête dans l'entrebâillement de cette porte. Cet homme jeta autour de lui un regard furtif, puis il pénétra dans la chambre.

Il tenait à la main une de ces lampes fumeuses nommées candiles, dont se servent exclusivement les pauvres en ce pays. Il posa ce candil sur la table, à côté du prêtre, et demeura immobile, silencieux, les bras croisés sur la poitrine et les yeux baissés, attendant sans doute les ordres de son supérieur.

Cet individu, vêtu d'une misérable serpillière de grosse toile, tachée de graisse et rapiécée en maints endroits, les cheveux courts, les pieds nus dans des alpargatas usés et trop larges, appartenait évidemment à la race indienne. Il avait une de ces figures douces, craintives, auxquelles l'habitude d'une longue sujétion a enlevé toute expression, excepté celle d'une obéissance passive et d'un dévouement presque inconscient, s'il nous est permis de nous servir de cette expression, un peu risquée peut-être, mais qui rend parfaitement notre pensée; et pourtant, dans le rayonnement de cet œil mort qui s'éveillait à certaines heures, dans les commissures de ces lèvres décolorées et pincées, il y avait ce sentiment de ruse native et d'astuce sournoise que l'on rencontre presque toujours sur les masques railleurs des esclaves, des courtisans ou des bouffons.

Petit et contrefait, presque bossu, il avait les bras beaucoup trop longs pour sa taille; cependant il était leste, ingambe, paraissait doué d'une force presque herculéenne, et, par une bizarrerie étrange de la nature, qui ne se plaît que dans les contrastes, sa voix était douce, musicale et parcourait tous les tons de la gamme chromatique avec des sons d'une harmonie étrange et saisissante; ressemblant plutôt à un chant d'oiseau qu'à une voix humaine. C'était un pauvre enfant trouvé, recueilli par pitié et élevé par l'archevêque français de Galveston; il se nommait François d'Assise et était sacristain de l'abbé Michel. Les gens qui le connaissaient ne l'appelaient jamais autrement que Frasquito.

Le jeune prêtre releva la tête, remercia son serviteur par un sourire et lui dit en fermant son bréviaire:

—Il n'y a rien de nouveau dans la ville, Frasquito?

—Pardonnez-moi, mon père, répondit le sacristain; il y a beaucoup de nouveau, au contraire.

—Vraiment! Prends une chaise, Frasquito; assieds-toi près de moi, et ouvre ton sac aux nouvelles.

—Mon père... murmura le sacristain avec humilité.

—Assieds-toi, je le veux, reprit le prêtre avec une douce insistance.

—Je m'assiérai donc pour vous obéir, mon père.

Il prit alors une chaise, l'approcha de la table et se posa humblement sur le bord.

—Pauvre et excellente créature, dit l'abbé Michel, se parlant plutôt à lui-même que s'adressant à son interlocuteur, dans cette contrée presque sauvage où tous deux nous sommes appelés à vivre et peut-être à mourir, ne devons-nous pas nous considérer comme deux amis, comme deux frères? Est-ce que tout, joie, misère et douleur n'est pas commun entre nous? Est-ce que nous ne sommes pas seuls à nous comprendre? Est-ce que l'humilité chrétienne n'exige pas l'égalité lorsqu'il y a parité de sentiments, communauté de dévouements? Laisse donc là, mon pauvre enfant, ce respect servile dont on t'a si longtemps fait une loi; ne vois en moi qu'un frère, c'est-à-dire un égal, puisque nous sommes tous deux associés pour accomplir la même tâche; dis les grâces avec moi, mon enfant.

—Voulez-vous savoir la vérité vraie, mon père?

—Certes, car je n'en connais pas d'autre.

—Votre visite d'hier aux nouveaux colons allemands, mon père, et celle que vous avez faite aujourd'hui aux soldats du bataillon irlandais arrivés depuis deux jours de San Antonio, et campés hors de la ville, ont, à ce qu'il paraît, très gravement indisposé contre vous le commandant Edward's Strum. Vous n'ignorez pas, mon père, ajouta-t-il avec un accent de finesse cauteleuse, que ce n'est pas pour rien que le commandant Edward's a été surnommé la Tempête; il est vif comme la poudre, et s'il m'était permis de dire toute ma pensée, j'ajouterais...

Il hésita.

—Parle sans crainte, mon enfant, dit le prêtre d'un air placide.

—Eh bien, mon père, puisque vous m'y autorisez, j'ajouterai qu'il est méchant comme un âne rouge. C'est un Yankee dans toute la force du terme; un protestant féroce, intolérant, vaniteux; vous ne sauriez vous imaginer, mon père, les tracasseries et les humiliations dont il a accablé les révérends pères Didier et Urbain, vos prédécesseurs.

—Je sais tout ce qui s'est passé, mon enfant, dit tristement le père Michel.

—S'ils sont morts, c'est lui seul qui les a tués; il est terrible, surtout après son dîner, lorsqu'il a absorbé trois ou quatre mesures de whisky et qu'il s'est gorgé de viandes saignantes. Le commandant a juré, en blasphémant comme un païen, selon sa coutume, qu'il viendrait en personne vous intimer l'ordre de cesser votre propagande catholique, qu'il saurait vous contraindre à lui obéir, ainsi qu'il y a contraint tous ceux qui sont venus avant vous à Castroville.

—Est-ce tout ce que tu as à me dire, mon enfant?

—Oui, mon père, mais je tremble à la pensée du danger qui vous menace.

—Tu as tort, Frasquito; le maître que je sers saura me protéger et me défendre; j'ignore ce qui résultera de la visite que veut me faire le commandant Edward's Strum, mais je puis t'affirmer d'avance qu'il ne me tuera pas, comme il a fait de nos malheureux frères et qu'il ne me contraindra pas à lui obéir. Ainsi, rassure-toi, mon enfant.

En ce moment le galop rapide de plusieurs chevaux se fit entendre en dehors, et plusieurs coups précipités, furent frappés contre la porte de la maison.

—Va ouvrir, Frasquito. Hâte-toi, c'est sans doute quelque malheureux qui réclame du secours; il ne faut pas le faire attendre, dit le prêtre.

Le sacristain se leva et sortit.

II

Quelle fut la visite que reçut le missionnaire, et ce qui s'ensuivit.

L'absence du sacristain ne fut pas longue; elle ne dura que quelques minutes à peine.

—Eh bien! lui demanda le missionnaire en le voyant paraître, qu'y a-t-il?

—Mon père, répondit Frasquito, c'est Cardenio Bartas, le fils aîné du vieux Bartas, le colon de l'Étang-aux-Coyotes.

—Il faut qu'il soit arrivé un bien grand événement chez lui pour que le vieux Melchior se soit décidé à laisser faire à son fils une si longue route par un temps pareil.

—L'enfant n'a pas sur tout son corps un fil qui soit sec; il est dans un état épouvantable.

—Pourquoi ne l'as-tu pas fait entrer tout de suite, le pauvre enfant?

—Parce qu'il attache ses chevaux, mon père.

—Comment ses chevaux?

—Oui, il en a deux: un qu'il monte, l'autre qu'il conduit en bride.

—Ah! Très bien, je comprends; tu les as fait mettre dans le corral?

—Oui, mon père.

—Maintenant, va chercher l'enfant; hâte-toi.

Frasquito sortit presque en courant.

Dès qu'il fut seul, le missionnaire se leva, ouvrit une armoire; il sortit de cette armoire une assiette, un verre, un couteau, une bouteille cachetée de rouge, un pain dont il coupa un large chanteau, et qu'il replaça ensuite où il l'avait pris, un morceau de venaison rôtie, une assiette pleine de lait et un morceau de fromage de chèvre; il étendit ensuite une serviette blanche sur la table, et, en moins de deux ou trois minutes, il eut dressé le couvert d'un repas, certes plus succulent cent fois que ceux qu'il se permettait à lui-même; puis il referma l'armoire, enleva l'escabeau placé devant la table et qui lui servait de siège, et le remplaça par une chaise.

A peine ces préparatifs, si simples en apparence, mais en réalité si luxueux pour le pauvre missionnaire, furent-ils achevés, que la porte s'ouvrit, et le jeune homme entra, suivi du sacristain.

Frasquito avait dit vrai.

Le pauvre enfant semblait littéralement sortir d'une rivière quelconque; ses vêtements ruisselaient d'eau; chacun de ses pas laissait derrière lui une large plaque humide.

—Pardon, señor padre... dit-il avec embarras.

Mais le missionnaire ne le laissa pas achever.

—Avant tout, mon enfant, lui dit-il affectueusement, débarrasse-toi de tes habits, et mets ceux que Frasquito tient sous son bras.

—Mais, señor padre... répondit le jeune homme en essayant de se défendre.

—Je n'écouterai rien, avant que tu ne m'aies obéi. Ainsi, pas un mot, cher enfant.

En un tour de main, tant les deux hommes y mirent d'ardeur, les vêtements du jeune garçon furent remplacés par d'autres, parfaitement secs.

—Là! Voilà qui est fait, dit gaiement le missionnaire; toi, Frasquito, sèche tout cela devant un grand feu, de façon à ce que Cardenio puisse le reprendre avant de retourner chez lui.

Le sacristain ramassa toutes les hardes mouillées et quitta la chambre.

—A quelle heure es-tu parti de chez ton père, mon cher enfant? demanda le missionnaire dès qu'il fut seul avec son jeune visiteur.

—Une heure avant le coucher du soleil, señor padre.

—Très bien; alors, comme tu n'as pu assister au dîner de ta famille, tu dois avoir faim; à ton âge on a bon appétit; assieds-toi là, à cette table, et soupe. Tout en mangeant, tu me diras quels sont les motifs si graves qui t'ont contraint, par un temps comme celui-ci, à faire près de quatre lieues à travers des chemins impraticables.

—Mais, señor cura, vous êtes réellement trop bon; je ne sais comment...

—Ta, ta, ta, ta! Assieds-toi, te dis-je; je n'écouterai rien tant que tu ne te sera pas mis à l'œuvre.

Force fut au jeune garçon d'obéir; il avait réellement grand appétit; de plus il savait que le père Michel lui aurait tenu parole et n'aurait rien écouté de ce qu'il aurait voulu lui dire.

Nous profiterons de ce moment de répit, que nous donne l'insistance mise par le missionnaire à faire souper son jeune visiteur, pour esquisser le portrait de Cardenio, qui n'est rien moins que notre principal personnage.

Cardenio Bartas était âgé de dix-sept ans à peine; il était grand, bien fait, solidement charpenté, et paraissait au moins trois ou quatre ans de plus que son âge. Ses traits fins, aux lignes nobles et fortement accentuées, bien que brunis par le soleil, le faisaient à l'instant reconnaître pour un Espagnol de vieille race andalouse, peut-être un peu mêlée de sang maure, mais sans aucun autre alliage de sang américain. Son front bombé, un peu bas; ses yeux noirs bien fendus, pleins d'éclairs; sa bouche un peu grande, ourlée de lèvres d'un rouge sanglant; son nez légèrement aquilin; son menton bien dessiné; ses cheveux d'un noir de jais, frisés et frisottés, qui tombaient en désordre sur son cou musculeux, tous ces traits réunis formaient à ce jeune homme une physionomie à la fois douce, énergique et rêveuse, qui lui donnait une certaine ressemblance avec l'Antinoüs ou le Méléagre antiques.

Les Bartas se prétendaient Cristianos-viejos, c'est-à-dire Espagnols de race pure. Un Melchior de Bartas avait fait partie, comme officier, de l'audacieuse et aventureuse expédition de Fernand Cortes.

Par suite de quels événements étranges ou plutôt de quelle fatalité cette famille, jadis si puissante, si colossalement riche, alliée à toutes les grandes maisons du Mexique et même de l'Espagne, s'était-elle vue réduite presque à la misère et contrainte de s'exiler ou plutôt de se réfugier sur les frontières sauvages du Texas?

C'est ce que nul n'aurait su dire, car tout le monde l'ignorait dans le pays.

S'il y avait un secret de honte ou de malheur dans l'histoire de cette famille, ce secret était si religieusement gardé par chacun de ses membres, que rien n'en avait jamais transpiré au dehors.

Douze ans auparavant, don Melchior de Bartas avait débarqué à Galveston, d'un brick anglais dont le capitaine prétendait avoir recueilli en mer, à la suite d'une tempête, sur un navire abandonné de son équipage, et dont il n'avait pu connaître ni le nom, ni la provenance, ni la destination, les dix personnes composant la famille et la suite de son étrange passager.

Le capitaine anglais disait-il la vérité? Débitait-il une fable, avec ce flegme britannique que rien ne saurait émouvoir.

Ceci fut un second mystère qu'il fut aussi impossible d'éclaircir que le premier.

Don Melchior de Bartas, à peine débarqué, se rendit chez le gouverneur mexicain de la ville. Il eut avec lui un long entretien qui demeura secret, mais à la suite duquel le nouveau venu, sa famille et sa suite s'installèrent dans la maison même du gouverneur, où, pendant les dix jours qu'ils y demeurèrent, ils furent constamment traités avec le plus profond respect et les plus grands égards.

Cette famille se composait alors de don Melchior de Bartas, âgé de quarante-deux ans environ; de sa femme, doña Juana, douce et charmante femme de vingt-huit ans, à l'air mélancolique et maladif; de son fils Cardenio, alors âgé de cinq ans, et d'une fillette de six ou huit mois au plus, que sa mère nourrissait. Les six autres personnes qui formaient la suite de la famille étaient des serviteurs mexicains, jeunes encore, et qui paraissaient entièrement dévoués à leurs maîtres.

Dix ou douze jours après son arrivée à Galveston, don Melchior se mit en route pour l'intérieur du Texas, emmenant avec lui une douzaine de peones qu'il avait engagés, des bœufs, des chevaux, des moutons et quatre chariots ou wagons chargés de tous les instruments nécessaires à l'établissement d'une plantation; de plus, une recua d'une quinzaine de mules conduites par des arrieros et portant une foule d'objets dont il était impossible de savoir l'espèce ou la qualité.

La caravane marchait à petites journées; elle se dirigeait vers la frontière, et il lui fallut plus d'un mois pour accomplir son trajet. Arrivée à deux lieues en deçà du territoire indien, elle campa.

Don Melchior commença aussitôt un défrichement dans toutes les règles.

Plusieurs années s'écoulèrent; l'émotion causée par l'arrivée de don Melchior au Texas se calma; il fut oublié. Nul ne s'occupa plus de lui.

Cardenio grandit; il devint un jeune homme; son père, qui vieillissait, lui donna, sous sa surveillance, la direction de la plantation, qui avait pris un assez grand accroissement et semblait prospérer.

Par son activité, son intelligence précoce, Cardenio justifiait pleinement la confiance que son père avait mise en lui.

Le vieux colon, d'un naturel morose, bourru et surtout taciturne, ne frayait avec aucun de ses voisins; nous entendons par voisins ce que l'on entend en Amérique, c'est-à-dire les colons dont les plantations ou les défrichements se trouvaient situés dans un réseau de six ou huit lieues autour de la sienne.

Voilà où en étaient les choses au moment où, pour une cause que nous ignorons encore, le hasard nous met à l'improviste en rapport avec le jeune homme.

Le missionnaire s'était assis auprès du jeune garçon; il le surveillait d'un œil affectueux; chaque fois que par politesse celui-ci essayait d'interrompre son repas, il l'obligeait à continuer.

Lorsque, enfin, l'appétit de Cardenio fut calmé, le missionnaire lui versa un verre de vin en lui disant du ton le plus amical:

—Voyons, enfant, ce dernier verre; cela te fera du bien après les fatigues que tu as éprouvées; maintenant dis tes grâces, et nous causerons.

Le jeune homme but, fit une courte prière, et saluant gracieusement le prêtre:

—Vous êtes réellement un homme de Dieu, mon père, lui dit-il d'une voix remplie d'un charme indéfinissable. Pourquoi faut-il que les autres prêtres de ce pays vous ressemblent si peu?

—Chut, mon enfant! lui dit le prêtre avec un doux sourire, ne parlons pas mal des serviteurs de Dieu; plaignons ceux qui n'accomplissent point leurs devoirs, mais ne les accusons pas; au Seigneur seul appartient de les juger.

Le jeune homme s'inclina respectueusement sous le poids de cette douce réprimande.

—Maintenant, reprit doucement le prêtre, dis-moi quelle est la cause de ta venue ici.

—Mon père, reprit le jeune homme, un événement bien grave et surtout bien malheureux s'est passé à la colonie: ce matin ma sœur Flora jouait dans la huerta, lorsqu'elle fut piquée à l'improviste, en voulant cueillir une fleur, par une víbora-ciega qui dormait sous les feuilles.

—Mon Dieu! s'écria le missionnaire avec douleur, pauvre chère enfant, serait-elle réellement en danger?

—Nous le craignons, mon père. A mon arrivée de la savane, où j'avais été surveiller nos peones, c'est-à-dire vers quatre heures et demie, ma pauvre petite sœur, malgré tous les soins qui lui avaient été prodigués, me parut dans un état alarmant. Mon père, tant sa douleur était grande, semblait frappé de la foudre. Il se tenait immobile devant la chère petite créature, les bras pendants, les regards mornes, obstinément fixés sur elle, sans songer à essuyer les larmes qui, de ses yeux, coulaient sur ses joues pâlies, et murmurant sans cesse d'une voix sourde ces deux seuls mots:

—Mon Dieu! Mon Dieu!

—Ma mère embrassait convulsivement sa fille et semblait presque folle de douleur.

—Lorsque Flora m'aperçut, pauvre chère mignonne, un sourire éclaira soudain son visage pâle.

—Cardenio, mon frère chéri, me dit-elle de sa voix douce comme le soupir de la harpe éolienne, va chercher le bon padre Miguel; il est aimé du Seigneur, il me sauvera; mon père et ma mère seront consolés, car il leur aura rendu leur fille.

—Je m'élançai hors de la maison, mon père. Ces paroles me semblaient un ordre du ciel. Malgré les prières et les recommandations de nos serviteurs, car l'ouragan commençait et menaçait d'être terrible, je sautai sur mon cheval, qui était encore sellé; j'en pris un autre en bride, et je partis, me répétant tout le long de mon chemin, pour raffermir mon courage et me donner la force de braver le danger qui, à chaque pas, surgissait devant moi: «Oui, Flora a raison: le padre Miguel la sauvera; Dieu fera un miracle.» Me voici, mon père; comment suis-je arrivé dans la nuit et malgré la tempête, je l'ignore; et maintenant, ajouta-t-il en s'agenouillant et prenant dans les siennes une des mains du missionnaire et la baisant avec ferveur en l'inondant de larmes, au nom du Seigneur, sauvez mon père et ma mère du désespoir, sauvez ma sœur!

—Pauvre chère enfant, répondit le prêtre en proie à une émotion qu'il n'essayait même pas de cacher, que puis-je faire, moi infime créature? Dieu seul peut, s'il lui plaît, accomplir le miracle que tu me demandes; mais je ne faillirai pas à mon devoir; je répondrai à l'appel de la pauvre et chère mourante. Lève-toi, Cardenio, mon brave enfant; je suis prêt à te suivre.

—Hélas, mon père! que faire à cette heure? Comment oser se mettre en route lorsque l'ouragan est dans toute sa fureur?

—Qu'importe, mon fils!

—Mon père, ce n'est qu'avec des difficultés presque insurmontables que je suis parvenu à franchir l'espace qui sépare la plantation de Castroville; partout, sur mon passage, j'ai trouvé les rivières débordées, les torrents furieux inondant les ravins et roulant dans leurs eaux fangeuses les arbres que le vent déracinait ou brisait, comme des fétus de paille, dans sa rage désordonnée.

—Tu doutes, enfant; la foi te manque?

—Non, je ne doute pas, mon père; mon cœur est rempli de foi; mais prétendre à cette heure accomplir ce voyage, c'est vouloir marcher à une mort certaine, affreuse, sans espoir d'y échapper.

Le missionnaire se leva; il sembla soudain transfiguré: de ses yeux jaillirent deux traits de flamme; son pâle visage sembla subitement éclairé d'une auréole divine.

—Que viens-tu donc faire ici, dit-il d'une voix éclatante, enfant sans foi, sans courage et sans croyance? Oses-tu méconnaître la puissance de Dieu? De ton aveu même c'est un miracle que tu demandes au Seigneur. Lui est-il donc plus difficile d'en faire deux que d'accomplir celui que tu implores? Dieu peut tout; ses voies sont inconnues; s'il a permis que tu réussisses à parvenir jusqu'ici, c'est qu'il veut que ta sœur soit sauvée. Si elle meurt, sache-le bien, Cardenio, c'est toi, toi seul qui l'auras tuée!

—Oh mon père! s'écria le jeune homme avec désespoir, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure. Tuer ma sœur! Ma Flora chérie, moi? Oh! Ne dites pas cela, mon père, vous me rendriez fou! Ayez pitié de moi; je ne suis qu'un enfant qui ne connaît pas la portée des paroles qu'il prononce. Tuer ma sœur! Non, non! Venez, mon père, venez; partons, je suis prêt à vous suivre. Oui, c'est vrai, Dieu sauvera ma sœur. Il nous conduira sains et saufs auprès d'elle. Qu'importe la tempête? Que nous fait l'ouragan, puisque le Seigneur est avec nous!

—Bien, mon enfant, dit doucement le prêtre; tu parles maintenant en homme et en chrétien. Écoute, ajouta-t-il en prêtant l'oreille: l'orage se calme, les roulements du tonnerre deviennent de plus en plus sourds; les sifflements du vent sont moins aigus, la pluie ne tombe plus avec autant de force. Dieu a entendu ta prière; nous arriverons, mon fils. Il ne nous faut plus pour cela que du courage, puisque nous avons la foi.

—Que le Seigneur soit béni, mon père! Que sa sainte volonté soit faite!

—Amen! murmura doucement le missionnaire.

Il y eut un court silence.

—Tes habits, maintenant, doivent être secs; va les revêtir; pendant ce temps, je préparerai tout pour notre voyage.

—Oui, mon père, j'y cours.

—Attends. Tu as deux chevaux?

—Deux, oui, mon père. N'est-ce donc pas assez?

—Ils suffiront si ton cheval est vigoureux.

—C'est un mustang des prairies que moi-même j'ai dressé, mon père; il est jeune, plein de feu; il pourrait facilement, à l'occasion, porter deux hommes.

—C'est précisément ce dont nous avons besoin dans la circonstance présente, surtout s'il a le pied sûr.

—Il peut galoper, sans trébucher, sur la glace. Mais pourquoi ces questions, mon père, si vous me permettez de vous interroger?

—Parce que, cher enfant, répondit doucement le prêtre, nous nous rendons, de ton avis même, auprès d'une mourante. Peut-être nous faudra-t-il, hélas, lui administrer les derniers sacrements. La présence de Frasquito, mon sacristain, nous devient, dans cette circonstance, indispensable.

—C'est vrai, mon père, murmura tristement le jeune homme; mais vous pouvez avoir toute confiance en mon cheval. Il nous portera tous les deux sans qu'il y ait de crainte à avoir, à moins de circonstances impossibles à prévoir.

—Bien, mon enfant. Va donc reprendre tes vêtements; prépare les chevaux de manière à ce que, dans dix minutes, au plus tard, nous puissions nous mettre en route. Chaque minute que nous perdons, hélas, est peut-être une heure d'existence que nous enlevons à ta pauvre chère sœur.

—O mon père! s'écria le jeune homme en fondant en larmes, que vous êtes bon et que je vous remercie de vos chères et douces paroles! Avant dix minutes, je serai prêt à vous suivre.

—Va, mon enfant.

Le jeune homme lui baisa la main et s'élança hors de la chambre en étouffant un sanglot.

Les apprêts du missionnaire n'étaient pas longs à faire; il n'avait qu'à se charger de quelques menus objets, prendre une boîte de médicaments et pas autre chose.

S'il avait congédié le jeune homme, c'est qu'il avait désiré rester quelques instants; afin de remettre un peu d'ordre dans ses idées et réfléchir à la mission difficile qu'il lui fallait remplir. Bien que depuis peu de temps à Castroville, le père Paul-Michel était assez lié avec don Melchior de Bartas. Par un hasard singulier, qui les avait mis tous deux face à face à l'improviste, le colon était devenu l'obligé du missionnaire. Tous deux s'étaient liés, et cet homme, qui jusqu'alors était obstiné à vivre seul, renfermé dans sa plantation, s'était senti pris d'une vive amitié et d'une confiance sans bornes pour ce prêtre aux manières si franches, aux paroles si loyales, au cœur si simple et si bon. A la suite de plusieurs conversations intimes avec le vieux Mexicain, l'abbé Paul-Michel avait, pour ainsi dire, pressenti que son nouvel ami, si triste et si sombre, avait au cœur une blessure cachée, mais toujours saignante; poussé, non par la curiosité, mais par le désir de faire le bien, le missionnaire s'était senti entraîné, pour ainsi dire malgré lui, vers cet homme, dont il comprenait que la douleur devait être d'autant plus forte qu'elle était muette.

Cette douleur, il voulait en connaître les causes, afin de les combattre, et ramener, s'il était possible, la paix dans cette âme presque désespérée.

Aussi, fut-ce presque avec un sentiment de joie, s'il est permis en pareil cas de se servir de cette expression, que le prêtre résolut de profiter de l'occasion que Dieu lui offrait si à l'improviste, de tarir des larmes qui coulaient, hélas, depuis si longtemps.

Soudain, la porte s'ouvrit, et Cardenio parut. Il avait repris son costume; il était frais, dispos, presque joyeux, et semblait, tant son œil brillait, prêt à aller jusqu'au bout du monde.

—Me voici, mon père, dit-il; si vous êtes prêt, nous pouvons partir.

—Qu'à cela ne tienne, mon enfant, dit doucement le prêtre; ce ne sera pas moi qui te ferai attendre. Où est mon sacristain?

—Me voici, mon père, dit Frasquito en paraissant; j'achevais de préparer tout ce qui nous est nécessaire.

—Voyez, mon père, s'écria joyeusement le jeune homme, la pluie a cessé, le vent ne souffle plus que par rafales, l'ouragan semble s'être évaporé dans l'air.

—Tu le vois bien, enfant, dit le missionnaire avec un charmant sourire, tu le vois bien que Dieu nous protège. Partons, Cardenio, et ne doute plus de la puissance du Seigneur.

—Partons, mon père.

A ces mots, ils quittèrent la chambre, éclairés par Frasquito, qui marchait devant eux, un candil à la main.

III

De quelle façon l'abbé Paul-Michel domptait les bêtes féroces.

Au moment où Frasquito se préparait à ouvrir la porte, un assez grand bruit se fit entendre au dehors.

Il y avait de tout dans ce bruit: des rires, des jurons, des pas lourds et pesants, jusqu'à des aboiements de chiens.

Les sourcils du missionnaire se froncèrent imperceptiblement.

—Chut! dit-il à Frasquito en lui posant la main sur l'épaule; retournons!

Ils rentrèrent dans la chambre.

Au même instant on frappa à coups redoublés à la porte du dehors.

—Où sont les chevaux? demanda le prêtre.

—Padre, ils sont dans le corral; je n'ai pas voulu faire sortir les bêtes à l'avance, répondit Cardenio.

—C'est bien, mon enfant; retire-toi dans le corral, toi aussi, et ne bouge sous aucun prétexte, quel que soit le bruit que tu entendes, avant que je t'appelle.

—Est-ce que vous craindriez quelque danger, padre? s'écria le fier jeune homme, dont l'œil s'éclaira.

—Je ne crains rien, mon enfant, répondit doucement le prêtre. Va, obéis-moi.

—C'est bien padre, je ferai ce que vous désirez; mais si quelque insulte vous était...

Le missionnaire l'interrompit:

—Silence, enfant! dit-il. Le soin de mon honneur me regarde seul. Va!

Cependant les coups redoublaient d'intensité au dehors; il s'y mêlait des cris et des menaces.

Cardenio fit un mouvement de colère; mais, sur un geste péremptoire du prêtre, il se contint, baissa la tête et sortit sans prononcer une parole.

—Aide-moi à remettre un peu d'ordre ici, Frasquito, dit le prêtre.

En quelques instants le couvert fut enlevé: plats, assiettes, bouteilles, etc., renfermés dans l'armoire, et chaque chose reprit sa place.

Cependant les gens, quels qu'ils fussent, qui se trouvaient au dehors, s'acharnaient contre la porte comme s'ils eussent voulu la briser.

—Va ouvrir, Frasquito, dit le missionnaire.

—Mon Dieu! que va-t-il arriver? répondit avec tristesse le sacristain.

—Rien, mon fils. Supposes-tu donc ces gens capables de nous égorger?

—Je ne dis pas cela, mon père; cependant, vous ne savez pas...

—Qu'est-ce que je ne sais pas, mon fils?

—C'est le commandant Strum qui frappe à la porte; j'ai parfaitement reconnu sa voix.

—Et moi aussi, je l'ai reconnue; qu'est-ce que cela prouve?

—Mon père, je crains...

—Ne crains rien, mon enfant; Dieu me donnera la patience. Va, Frasquito, introduis le commandant Strum. Il s'escrime de si bon cœur contre notre malheureuse porte que, si tu tardais plus longtemps à l'ouvrir, il la jetterait bas, ce qui serait très désagréable pour lui.

Tout ce qui précède avait été dit avec un si grand calme, un sang-froid si complet, que le pauvre sacristain n'y comprenait rien du tout; il regardait le prêtre avec des yeux effarés, sans savoir à quoi se résoudre. Cependant, sur un dernier geste que lui fit celui-ci, il se décida à obéir.

—A la grâce de Dieu! murmura-t-il. Que va-t-il arriver?

Et il sortit en levant les bras au ciel.

—Il faut en finir une fois pour toutes, murmura le prêtre à voix basse.

Il s'assit sur son escabeau, raviva la clarté du candil, et attendit, calme, froid, mais ferme et résolu.

Presque au même instant la porte s'ouvrit avec fracas, et un homme entra.

Ou plutôt, pour dire plus vrai, un énergumène fit irruption dans la pièce en criant, hurlant et gesticulant comme un fou.

Derrière celui-là, un second entra; lentement, posément, les ailes du feutre rabattues sur les yeux et enveloppé dans les plis d'un épais manteau.

Cet homme s'inclina respectueusement devant le prêtre, puis il se retira dans un angle de la pièce, où il demeura debout, immobile et silencieux.

Le premier des arrivants était, en effet, comme l'avait dit Frasquito, le commandant Edward's Strum, gouverneur de la ville, ou plutôt de la misérable bourgade de Castroville.

Avant de rapporter ce qui se passa entre ce personnage et le missionnaire, nous ferons, en quelques mots, le portrait de ce singulier fonctionnaire.

Le commandant Edward's Strum était un gros petit homme, le cou enfoncé dans des épaules très large, râblé comme un portefaix, qui devait être doué d'une vigueur extraordinaire. Il avait les jambes trop courtes, les bras trop longs, terminés par des mains nerveuses, velues et larges comme des épaules de mouton. Ficelé et sanglé dans son uniforme, il ne ressemblait pas mal, avec sa grosse face aux traits heurtés et contractés par une ivresse presque continuelle; ses petits yeux gris, brillants comme des charbons ardents sous ses sourcils en broussailles; son énorme bouche railleuse, aux lèvres lippues; son nez gros, court et bubeletté de rubis et sa face au teint violacé, vineux et presque apoplectique, en ce moment surtout qu'il était en proie à une violente colère; le digne commandant, disons-nous, ne ressemblait pas mal à un de ces pots à tabac gouailleurs, de fabrique allemande, auquel on aurait mis des pieds, ou, si on le préfère, à un baril de bière dans lequel on aurait enfermé le roi Gambrinus, en ne laissant dépasser que sa tête, ses bras et ses jambes.

Son entrée fut significative.

—By God! s'écria-t-il en frappant du pied avec rage, cette misérable bicoque est-elle donc une forteresse, qu'il soit si difficile d'y pénétrer?

—Commandant Strum, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, dit paisiblement le prêtre. A quel hasard dois-je l'honneur de votre visite?

—L'honneur de ma visite, hum! Pouh! By God! Est-ce que vous vous moquez de moi, mon petit monsieur?

—Nullement, répondit froidement le missionnaire; je vous demande seulement la cause de votre venue au presbytère.

—Le presbytère! Hum! Pouh! Mille tonnerres, by God! Joli presbytère, sur ma foi! Une misérable masure, dans laquelle je ne voudrais pas loger mes chevaux; hum! Pouh! ajouta-t-il en soufflant comme un bœuf.

—Quel qu'il soit, commandant, reprit le missionnaire sans rien perdre de son calme, je vous serai obligé de le respecter.

—Hein? Quoi? Qu'est-ce? Hum! Pouh! Qu'est-ce qu'il a dit? By God! Je suppose qu'il se moque de moi. Qu'avez-vous dit, l'homme? Hum! Pouh!

—Vous supposez mal, commandant; je vous demande pourquoi vous êtes venu ici, voilà tout.

—Je suis venu... je suis venu, by God, parce que cela m'a fait plaisir! Je calcule, hum! Pouh! Mille tonnerres, que moi, gouverneur de la ville de Castroville, j'ai bien le droit d'aller où il me plaît. Au nom du diable, hum! Pouh! Ne me débitez pas de sottises, by God! Je suis très mal disposé en ce moment, et je suppose que si vous n'y prenez garde, hum, pouh, les choses pourront mal tourner pour vous avant qu'il soit longtemps, hum!

—Une menace n'est pas une réponse, commandant; j'attends toujours qu'il vous plaise de vous expliquer.

—Il se moque de moi, by God! Cet homme est fou, mille diables! Hum, pouh! Je suis bon protestant, moi. Hum, hum! Je me soucie peu de toutes vos singeries catholiques... hum, pouh, spuff, spuff! Je ne veux pas que vous débauchiez mes soldats irlandais avec vos mêmeries, by God! Qu'avez-vous à faire avec ces brutes ivrognes? Hum, pouh! Pourquoi allez-vous faire vos singeries avec ces idiots de Mexicains? Hum, pouh! Au nom du diable! Si ces Indiens dégoûtants et ces idiots Irlandais, qui sont toujours ivres de whisky, ont besoin d'une religion, hum, pouh, je les ferai instruire par leur caporal, à coups de bâton, mille tonnerres! Mais vous, hum, pouh, spuff, spuff! Allez-vous-en à tous les diables, dans votre pays; je suppose, by God, que vous n'êtes pas ici chez vous. Ces diables de Français, hum, pouh, se mêlent toujours de ce qui ne les regarde pas! Que vous font les stupides Irlandais et ces abrutis d'Indiens? Hum, pouh! Je calcule que je saurai vous faire déguerpir, by God! Hum, hum, spuff, spuff, spuff, pouh!

Malheureusement pour le digne commandant, cette magnifique période fut nettement coupée au plus bel endroit par une toux tellement forte, qu'elle fit un instant craindre au missionnaire de voir son singulier visiteur frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

Les traits du commandant étaient enflammés; les yeux lui sortaient de la tête; une bave écumeuse suintait aux commissures de ses lèvres; une toux convulsive agitait tout son corps, et il trépignait sur place comme s'il eût été atteint d'épilepsie.

Le missionnaire sourit avec un mélange de tristesse et de pitié en considérant cet homme qui se laissait, par l'ivresse et la colère, ravaler presque au niveau de la brute; il se leva, remplit un verre d'eau, et, s'approchant de l'Américain, qui continuait à gesticuler, trépigner, souffler et tousser sans réussir à prononcer une seule parole.

—Buvez ce verre d'eau, master Edward's, lui dit-il doucement.

Cette offre philanthropique produisit sur l'irascible officier un effet tout contraire à celui que le missionnaire en attendait.

Le commandant, comme s'il eût été soudain frappé d'une commotion électrique, bondit littéralement sur lui-même: comme une balle élastique.

—De l'eau! s'écria-t-il en roulant des yeux furibonds, de l'eau à moi! Hum, pouh, pouh! Ah! Brigand de Français, tu veux m'empoisonner; attends, by God! Chien de Jeannie Crapaud! Misérable mangeur de grenouilles! Hum, pouh! Attends, by God! Attends! ajouta-t-il en brandissant sa canne; je calcule que je vais te casser les reins, brute de Français! Hum, pouh, spuff!

Le missionnaire, sans s'émouvoir, reposa lentement sur la table le verre qu'il tenait à la main; puis il marcha droit à l'officier, croisa ses bras sur la poitrine et, le regardant bien en face en le couvrant d'un rayonnant et clair regard:

—Essayez, lui dit-il.

Il y eut un moment de silence terrible.

Le commandant, frappé malgré lui de la contenance ferme et résolue du missionnaire, fit un ou deux pas de retraite, en proie à une violente émotion intérieure; il leva sa canne à plusieurs reprises, mais sans frapper.

—Essayez donc, monsieur; j'attends. C'est en effet un grand trait de bravoure que d'insulter un homme sans défense et de frapper un prêtre.

—Un prêtre catholique, by God! Qu'est-ce que cela me fait à moi?

—Assez d'insultes, commandant Edward's Strum; remerciez Dieu, qui me donne le courage et la patience d'entendre vos injures et de pardonner à votre ivresse.

—Ivre, moi! By God, hum, pouh! s'écria-t-il avec un frémissement de rage. Chien de Français...

Malgré lui l'officier s'arrêta...

Celui-ci ne recula pas d'un pouce, ne fit pas un geste pour éviter le coup qui le menaçait.

Et il bondit la canne haute sur le prêtre.

—Faites-moi des excuses, misérable brute, hum, pouh! s'écria le commandant. Faites-moi des excuses, sinon...

—Je ne vous ferai pas d'excuses, monsieur, car je ne vous ai pas insulté; c'est vous qui m'en ferez, au contraire.

—Moi, des excuses, by God! Hum, pouh!

—Oui, dit froidement le prêtre.

—Ah! s'écria l'officier avec fureur. Eh bien, by God, en attendant, attrape cela!

Cette fois l'Américain ne se connaissait plus; la canne allait retomber sur les épaules du missionnaire.

Celui-ci étendit le bras, saisit le poignet du commandant avec une vigueur que l'on aurait été loin de supposer dans un homme d'apparence si faible, et le lui tordit avec une telle force qu'il fut contraint de laisser échapper sa canne.

Puis le missionnaire repoussa dédaigneusement l'officier, qui jeta un hurlement de rage et recula, malgré lui, de quelques pas.

—Chien de Français! s'écria-t-il.

—Oui, monsieur, reprit froidement le jeune homme, je suis Français, et, en cette qualité, je saurai toujours faire respecter en moi la noble nation à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, et le Dieu que je sers et dont je suis un des plus humbles serviteurs. Un missionnaire est un soldat; si l'habit qu'il porte lui enseigne l'humilité, la patience, il l'oblige encore à faire respecter en lui le caractère sacré dont il est revêtu. Je puis supporter sans me plaindre, avec joie même, les tortures qui me seront infligées par de pauvres êtres ignorants plongés dans la barbarie, car, en me torturant, ils ne savent ce qu'ils font; mais sachez-le bien, commandant Edward's Strum, comme Français et comme prêtre, je ne me laisserai jamais insulter par un homme de ma condition, un officier qui devrait être instruit, intelligent, homme du monde, et qui, se laissant dominer et abrutir par l'excès des liqueurs fortes, pousse l'indignité jusqu'à commettre la lâcheté d'abreuver d'injures grossières un pauvre prêtre sans défense, méconnaît ses devoirs au point de persécuter et de se faire l'ennemi de celui dont il devrait, au contraire, être non seulement le protecteur, mais encore le défenseur-né.

—By...

—Silence, monsieur! Assez longtemps je vous ai écouté sans vous interrompre; laissez-moi terminer ce que j'ai à vous dire: je serai bref. Je suis ici avec l'autorisation expresse de votre gouvernement, pour y remplir une mission de paix et de charité. Cette mission, je m'en acquitte, Dieu m'en est témoin, avec tout le courage, l'abnégation et le dévouement que comportent la faiblesse et les défaillances de la nature humaine. Je secours les malheureux, je les console, je leur enseigne leurs devoirs envers leur Créateur et même envers vous; j'ai le droit à la protection générale, à la vôtre surtout, monsieur, puisque je suis le curé de la ville où vous commandez. Je n'adresserai de plaintes à personne contre les traitements indignes que vous avez prétendu me faire souffrir; mais sachez bien ceci, commandant Edward's Strum: si vous vous obstinez à me persécuter sans cause, à m'insulter sans raison, je vous jure, sur mon honneur de Français, sur ma foi de prêtre, que je saurai me faire respecter de vous; maintenant parlez, monsieur, je vous écoute; seulement hâtez-vous, je vous prie. Des devoirs impérieux, les derniers sacrements à administrer à un mourant, réclament ma présence à plusieurs lieues d'ici, et déjà depuis longtemps je devrais être au chevet de ce malheureux, dont l'âme n'attend peut-être qu'une consolation pour s'envoler vers le ciel.

Il y eut une pause de quelques secondes.

Une réaction étrange s'était opérée dans l'esprit de l'officier américain; l'émotion avait dominé l'ivresse; il comprenait maintenant toute l'indignité de sa conduite; il avait honte des épithètes grossières qu'il s'était laissé aller à prononcer.

—Eh quoi, murmura-t-il d'une voix rauque et entrecoupée, une marche de nuit, à travers la campagne, par ce temps horrible?

Le missionnaire sourit doucement de sa victoire.

—Oui, commandant, dit-il doucement, il le faut; un prêtre est l'esclave du devoir; pour lui la nuit n'a pas de ténèbres; l'ouragan, malgré sa fureur, n'est pas assez fort pour le retenir; lorsque Dieu lui dit: Marche! il va. Faites-moi donc, je vous prie, connaître les motifs de votre visite sans tarder davantage.

En ce moment l'inconnu qui, jusque-là, était demeuré spectateur silencieux et impassible de toute cette scène, fit quelques pas en avant, ôta son chapeau, écarta les plis de son manteau et, saluant le missionnaire:

—Señor padre, lui dit-il respectueusement, ces motifs, c'est moi qui vous les ferai connaître. Et d'abord je m'excuserai d'avoir, à mon insu, été cause d'une scène que je regrette, mais dans laquelle, bien qu'étranger, j'étais prêt à intervenir, s'il l'eût fallu, pour vous défendre.

—Vous voyez, monsieur, que toute intervention a été inutile et que le commandant Edward's a reconnu de lui-même les torts qu'il a eus envers moi.

—Oui, oui, by! grommela le commandant du ton d'un dogue qui se révolte contre la muselière, je les reconnais, hum! Je me suis conduit comme une brute d'Irlandais et non comme un loyal Américain.

Nous devons dire à la louange du digne commandant que, s'il était Yankee de pied en cape, c'est-à-dire ignare, grossier, brutal, intolérant et ivrogne, il possédait cependant quelques bonnes qualités; son cœur était bon, il était loyal, et, en demeurant, lorsqu'on savait le prendre, il devenait le meilleur fils du monde.

—Je vous écoute, monsieur, continua le missionnaire.

—Señor padre, reprit l'étranger, je suis arrivé, il y a deux heures, de Galveston; je suis chargé pour vous de lettres importantes que je désirais vous remettre en vous priant en même temps de m'accorder un entretien; je désire causer avec vous d'affaires excessivement sérieuses qui me regardent seul, et pour lesquelles je vous demanderai votre aide et votre conseil; voilà pourquoi señor padre, malgré l'heure avancée, je me suis hasardé à prier le commandant Edward's Strum de me conduire ici et d'être mon introducteur auprès de vous. Je regrette vivement, soyez-en convaincu, ce qui s'est passé, et, si j'avais supposé un instant devoir être témoin d'une scène aussi scandaleuse, j'aurais attendu à demain, et je me serais présenté moi-même, et seul.

—Hum, hum, pouh, pouh! grommela le commandant, on ne frappe pas un homme à terre: j'ai eu tort, j'en suis convenu; j'ai avoué que je m'étais conduit comme une brute d'Irlandais; monsieur l'abbé ne peut pas en exiger davantage.

—C'est bien, commandant, c'est bien! dit doucement le missionnaire; ne parlons plus de cela, c'est une affaire terminée.

—J'attends, señor padre, reprit l'inconnu, que vous me fassiez l'honneur de me répondre.

—Je regrette vivement, monsieur, de ne pouvoir à l'instant même satisfaire le désir que vous me manifestez d'avoir un entretien avec moi; mais, je vous le répète, j'allais partir au moment où vous êtes entré, et si vous me le permettez, je me mettrai en route sans tarder davantage.

—Oui, oui, partez, l'abbé... hum, pouh! By! Du diable si c'est moi qui vous en empêche; vous êtes un brave homme, après tout, quoique vous ayez une rude poigne. Je suppose que vous allez encore faire quelque bonne action, et je calcule, hum, pouh, by, que vous valez mieux dans votre petit doigt que moi dans tout mon gros corps.

—Monsieur, reprit en souriant le missionnaire, je serai de retour, je l'espère, demain dans la matinée, et je me tiendrai à vos ordres.

—Je vous remercie mille fois, monsieur, reprit l'inconnu en saluant.

—Voilà qui est parfait; allons-nous-en, hum, pouh! dit le commandant; je le répète, vous êtes un brave homme; mais c'est égal, vous m'avez joué un tour... je ne vous croyais pas si fort. Hum, pouh! By! Du diable si je ne me venge pas!

—Vous voulez vous venger de moi, commandant? répondit en souriant le jeune prêtre.

—Oui, oui, vous verrez... Hum, hum! Bonsoir, l'abbé... Hum! By! Bonsoir! Hum, hum, pouh!

IV

Le Cœur-Bouillant entre en scène.

Le défrichement dont était propriétaire don Melchior de Bartas était, ainsi que nous l'avons dit, situé à deux lieues tout au plus de l'immense territoire, ou plutôt du vaste désert, propriété exclusive des Indiens comanches et apaches qui le parcouraient dans tous les sens, et y chassaient, et s'y battaient en toute liberté, sans craindre d'être inquiétés par d'autres blancs que les quelques chasseurs, Canadiens ou Américains du Nord, qui y tendaient leurs trappes, et avec lesquels parfois ils avaient maille à partir.

Le domaine du Mexicain était très vaste. Il s'étendait sur les bords du Río Nueces, sur une étendue de plusieurs lieues.

Cette plantation était coupée par plusieurs forêts, des chaparrales ou maquis mêlés à de verdoyantes prairies couvertes d'une herbe drue haute de six à huit pieds, arrosées par de nombreux cours d'eau, et dans lesquelles paissaient en liberté, sous la surveillance de quelques peones et vaqueros, une quantité innombrable de chevaux et de taureaux presque sauvages.

Çà et là s'élevaient, abrités par la pente des collines ou des chaos de rochers, quelques ranchos et jacales servant d'habitation aux serviteurs du planteur; puis on apercevait de grands défrichements de cafés, de cannes à sucre, de sandías ou melons d'eau, de patates douces, de longs bois de cotonniers, et au milieu de cette nature exubérante, de cette admirable végétation, on voyait incessamment bondir et se jouer, comme à plaisir, des assathas ou longues-cornes, des daims, des bigornes, des antilopes, puis aussi des bisons, des coyotes ou loups rouges des prairies, des jaguars, des panthères et même des ours; des myriades d'oiseaux aux plumes diaprées de mille couleurs voltigeaient et chantaient sur toutes les branches des arbres, au milieu des opossums, des écureuils gris et des singes de toute sorte et de toute espèce, qui sautaient et gambadaient gaiement en se poursuivant, du pied au sommet des arbres.

Sur les bords fangeux des marais et des rivières on voyait, vautrés dans la vase et étendus au soleil, de hideux caïmans, qui semblaient contempler, d'un air mélancolique, les magnifiques cygnes noirs qui se laissaient nonchalamment aller au courant de l'eau, tandis qu'au plus haut des airs les gypaètes, les urubus et les condors formaient d'immenses cercles, en poussant des cris saccadés et discordants.

Ce défrichement, plus grand qu'un de nos départements de France, était la propriété d'un homme qui, cependant, dans ce pays où les fortunes sont si considérables, ne passait pas pour riche.

La surveillance de tout ce territoire était confiée, ainsi que nous l'avons dit, malgré son jeune âge, à Cardenio, qui avait sous ses ordres deux majordomes, véritables jinetes, hombres de caballo s'il en fut, dont la vie se passait à cheval, qui mangeaient, buvaient et dormaient sur la selle; qu'il était presque impossible de voir à pied, et qui étaient presque aussi sauvages que les hommes et les animaux qu'ils étaient chargés de surveiller.

L'habitation principale, le domaine de la famille de Bartas, s'élevait à l'angle formé par le confluent du Río Nueces et d'une rivière dédaignée ou plutôt ignorée par les géographes, et à laquelle les habitants de ces contrées, à cause de la couleur de ses eaux, avaient donné le nom de Río Bermejo.

Cette habitation était grande, construite à la mode du pays, c'est-à-dire en double clayonnage en roseaux tressés très fin, recouvert à l'intérieur de toiles fortement tendues, de façon à laisser la libre circulation de l'air, tout en empêchant la vue et arrêtant les insectes, dont les myriades innombrables bourdonnaient sans cesse alentour.

Une partie des appartements, ceux dans lesquels on habitait pendant le jour, c'est-à-dire au moment de la plus grande chaleur, étaient construits en sous-sol; il fallait descendre vingt-cinq marches pour y parvenir. Les chambres à coucher se trouvaient, au contraire, à l'entresol. Le toit se terminait en terrasse à l'italienne; à droite et à gauche de l'habitation principale, et en formant pour ainsi dire, les ailes rentrantes, se trouvaient d'autres corps de bâtiment, construis à peu près sur le même modèle, mais plus simples et sans ornements. Ces bâtiments servaient, ceux de droite de logement aux serviteurs attachés plus particulièrement au service de la famille et de magasins pour les provisions d'hiver; ceux de gauche contenaient une raffinerie, des ateliers, des étables pour les vaches laitières et des corrales pour les chevaux et les mules, ainsi que des hangars renfermant les chariots et les wagons.

A l'angle même du confluent s'élevait une tour de vingt-cinq mètres de circonférence sur quarante de haut; cette tour était construite en troncs d'arbres équarris, empilés les uns sur les autres, retenus entre eux par des crampons de fer. Elle avait deux étages souterrains, dont le plus bas communiquait par un couloir à la rivière; trois étages au-dessus du sol, éclairés par des meurtrières et garnis de pierriers et d'espingoles de la force de huit balles à la livre. Sur la plate-forme crénelée, une caronade de quatre, montée sur affût à pivot, était en batterie.

Cette tour était la forteresse de l'habitation, et servait de refuge aux colons en cas d'attaque des Indiens; ses appartements étaient meublés; elle renfermait toutes les munitions de guerre et des vivres pour un mois.

A droite et à gauche de la tour, et appuyés contre elle, s'élevaient, sur le bord même de la rivière, des retranchements en troncs d'arbres, hauts de douze pieds, fortement retenus entre eux par des crampons de fer et assurés par un double revêtement en terre. Ces retranchements enclavaient complètement l'habitation et enfermaient même le jardin ou huerta, dans une circonférence de plus de huit mille mètres.

A trois portées de fusil de l'habitation, il n'y avait ni un arbre ni un buisson qui pût servir d'abri ou d'embuscade à l'ennemi.

Chaque nuit des sentinelles étaient placées aux retranchements, et un factionnaire veillait au sommet de la tour, prêt à sonner la cloche d'alarme à la première apparence de danger.

Telle était la propriété nommée on ne sait pourquoi, l'Étang-aux-Coyotes, et appartenant à don Melchior de Bartas.

Le jour où commence cette histoire, vers sept heures et demie du soir, au moment où l'orage commençait à se déchaîner avec sa plus grande fureur, trois personnes étaient réunies dans une chambre à coucher de cette habitation.

Ces trois personnes étaient: don Melchior de Bartas, sa femme et, étendue tout habillée sur un lit, une jeune enfant de treize ans, leur fille.

Don Melchior avait, à cette époque, un peu moins de soixante ans; c'était un homme encore vert, de haute talle, à la physionomie altière, aux traits ascétiques, pâles et émaciés par la souffrance morale plutôt que par l'âge et les privations; ses cheveux, et sa barbe qu'il portait entière, et tombant en éventail sur sa poitrine, étaient d'une blancheur de neige.

Il se promenait de long en large, avec agitation, dans la pièce; parfois il s'arrêtait, jetait un regard douloureux sur sa fille, puis il poussait un soupir, baissait la tête et reprenait sa marche saccadée.

Doña Juana de Bartas, beaucoup plus jeune que son mari, car elle atteignait à peine la quarantaine, conservait encore les restes d'une beauté qui quinze ans auparavant, avait dû être sans rivale. Assise au chevet de sa fille, dont elle tenait une des mains dans les siennes, son regard fixé sur le visage de la malade semblait épier chacune de ses souffrances; des larmes coulaient sur ses joues pâlies, sans qu'elle songeât à les essuyer.

Flora de Bartas avait treize ans à peine. En France ou dans n'importe lequel de nos pays du Nord, ce n'eût été qu'une enfant; dans ces contrées équatoriales, où la sève est si puissante, la nature si précoce, c'était une jeune fille.

Elle était grande, admirablement faite; chacune de ses formes était dessinée avec une perfection exquise; jamais le Titien, les Carrache, le divin Anzio lui-même, n'ont rêvé pour leurs madones un modèle aussi parfait. C'était la femme tout entière, avec ses lignes un peu heurtées, sévères et légères à la fois, droites, et cependant brisées, s'harmoniant pourtant pour compléter un tout presque idéal, diaphane pour ainsi dire, et d'une perfection telle que Dieu seul pouvait le concevoir et l'exécuter. On aurait dit un de ses anges oubliés sur la terre et qui se souviennent encore des ailes qu'ils ont laissées au ciel. Ses yeux alanguis par la douleur, demi-clos, se fixaient avec une expression d'affection rêveuse sur ceux de sa mère. Sa bouche, entr'ouverte, gardait les traces d'un dernier sourire.

Un silence de mort régnait dans cette salle.

Tout à coup le tintement lointain d'une cloche résonna deux fois.

—Qu'est-ce cela? murmura don Melchior en tressaillant.

Doña Juana ne fit pas un mouvement, ne leva pas les yeux; tout son être était concentré sur sa fille; hors d'elle, elle ne voyait, n'entendait rien.

Une porte s'entr'ouvrit doucement; une tête brune aux traits énergiques et profondément accentués, passa dans l'entrebâillement.

—Qu'y a-t-il, don Ramón? demanda le planteur.

—Venez, répondit à demi-voix l'homme auquel on avait donné ce nom, et qui était un des majordomes de l'habitation.

Don Melchior posa un baiser sur le front moite de Flora.

—Merci, père, répondit doucement l'enfant d'une voix suave et harmonieuse comme le chant du centzontle, le rossignol mexicain, tandis qu'un charmant sourire s'épanouissait sur ses lèvres pâlies.

Don Melchior quitta la chambre et referma sans bruit la porte derrière lui.

Don Ramón l'attendait dans une grande pièce à côté, servant de salon ou, comme disent les Américains, de parlour.

Don Ramón avait trente-deux ou trente-trois ans à peine; il était né dans la famille de Bartas, pour laquelle il professait un dévouement à toute épreuve. Bien que sa taille fût à peine au-dessus de la moyenne, ses formes trapues, la grosseur de ses membres, sur lesquels saillaient des muscles d'acier, la largeur presque difforme de ses épaules, dénotaient une vigueur extraordinaire; il avait les jambes arquées, comme tous les hommes dont la vie se passe à cheval; il portait suspendu au côté gauche un machette, dont la lame était passée nue dans un anneau de fer; le manche de corne d'un long couteau sortait de l'extrémité supérieure de sa botte droite.

—Qu'y a-t-il, don Ramón? Pourquoi ce double coup de cloche? demanda le planteur.

—Il y a, mi amo, répondit le majordome, que des étrangers demandent l'hospitalité à l'habitation; ils attendent votre réponse à la barrière.

—Pourquoi ne les a-t-on pas introduits aussitôt? Par un temps comme celui-ci, l'hospitalité me serait demandée par mon ennemi le plus cruel, que je ne me reconnaîtrais par le droit de la lui refuser.

—C'est que, mi amo... répondit le majordome avec embarras.

—C'est que... quoi? fît le planteur avec une nuance d'impatience.

—Eh bien, mi amo, ces voyageurs sont des Indiens.

—Qu'importe que ce soient des Indiens? Ne sont-ils pas des hommes? Doivent-ils plus que d'autres rester exposés aux fureurs de l'ouragan?

—C'est vrai, mi amo, vous avez raison; mais l'homme qui vous demande l'hospitalité est un de vos ennemis les plus acharnés, un chef apache; quatre guerriers l'accompagnent; en un mot, c'est le Cœur-Bouillant.

—Le Cœur-Bouillant! murmura le planteur d'une voix profonde.

Puis il reprit au bout d'un instant:

—Que vient-il faire ici? Qu'importe, après tout? Les lois de l'hospitalité ne sauraient être méconnues. Amenez ici le Cœur-Bouillant; faites conduire les quatre guerriers dans le logement des hôtes; que tout ce qu'ils demanderont leur soit donné. N'oubliez pas surtout d'user envers ces hommes, qui sont vos hôtes, de la plus grande courtoisie! Allez! J'attendrai dans cette pièce. Dites à Pedrillo d'apporter les rafraîchissements nécessaires.

Le majordome salua et quitta le parlour.

—Cette visite cache, sans doute, quelque projet hostile, murmura don Melchior dès qu'il fut seul; une trahison, peut-être; cependant le Cœur-Bouillant passe pour un homme loyal. Attendons!

Pedrillo entra en ce moment, portant sur un plateau des rafraîchissements de toutes sortes, liqueurs, fruits, quartiers de venaison, tortillas de maïs, qu'il disposa sur une table. Puis il alluma deux lampes et sortit.

Presque aussitôt la porte se rouvrit, et le majordome parut, précédant le chef apache.

Le planteur fit un signe; don Ramón se retira. Les deux hommes restèrent en présence.

Le Cœur-Bouillant était un homme d'une taille presque gigantesque; il avait plus de six pieds deux pouces anglais; ses formes étaient admirablement modelées et proportionnées; sa peau avait la teinte du bronze florentin; son front était large, découvert; ses yeux grands, noirs, perçants, relevés vers les tempes; son nez légèrement aquilin, ses pommettes saillantes; sa bouche, grande, aux lèvres charnues, d'un rouge vif, était garnie de dents larges, aigües, d'une blancheur de perle; son menton saillant était presque carré; le lobe de ses oreilles tombait presque sur ses épaules: dans un trou percé au milieu étaient passés des plumes et quelques menus objets; sa tête, excepté sur le milieu, était complètement rasée; les cheveux, qu'il conservait d'une longueur extraordinaire, pétris avec une terre rouge mêlée de graisse d'ours qui n'en laissait plus apercevoir la couleur primitive, étaient relevés en forme de chenille de casque sur son front; à droite était fichée une plume d'aigle, à gauche un couteau en bois teint en vert; son visage, peint de quatre couleurs: noir, blanc, bleu et rouge, avait une expression de hauteur, d'audace et de férocité singulières. Un colliers de griffes d'ours gris entourait son cou, au-dessus d'un double Wampum ou collier de verroteries auquel était attaché une médaille d'argent, sur laquelle se trouvait le portrait de Washington; sa poitrine nue portait, dessinés en bleu vif, les nombreux coups ou blessures qu'il avait reçus. Des mitasses ou pantalons, en deux parties, faites en peau de daim à demi-tannée, étaient serrées aux hanches par une large ceinture en cuir fauve, supportant une poire à poudre en corne de bison, un sac à balles, un couteau à scalper, une hache-calumet et, retenu par une chaîne, un iskotchotah ou sifflet de guerre, fait d'un tibia humain.

Les mitasses se perdaient dans des mocassins élégamment brodés et garnis de verroteries de toutes couleurs. Derrière ces mocassins étaient attachées de longues queues de loup, signes honorifiques que les grands braves seuls ont le droit de porter.

Une robe de bison blanc, le poil en dedans et historiée de hiéroglyphes de toutes sortes, était négligemment jetée sur son épaule gauche; une longue aigrette de plumes de toutes couleurs, attachée à la base de la nuque, retombait par derrière en forme de crinière.

Les bras du chef étaient entourés, au-dessus de la saignée et du poignet, de bracelets d'or et d'argent massifs. Une gibecière en parchemin, nommée sac à la médecine, était passée en bandoulière de son épaule droite à son flanc gauche. Il tenait un long fusil américain de la main droite, un fouet à manche court de la main gauche, et un éventail, fait d'une seule aile d'aigle, pendant au poignet de la même main.

Ainsi vêtu, le regard fier, la démarche imposante, ce chef apache, âgé de trente ans à peine, avait en lui quelque chose de redoutable et qui imprimait le respect.

En pénétrant dans le parlour, le chef plaça son fusil, son fouet et son éventail sur un meuble, puis il étendit le bras vers le planteur, la main ouverte et la paume en dehors, en s'inclinant avec courtoisie.

—Mon frère, le Cœur-Bouillant, voyageait avec ses jeunes hommes lorsqu'il a été surpris par l'orage; je le remercie de s'être souvenu que la hutte d'un ami était proche et d'être venu y frapper, dit le planteur.

—Mon père, la Tête-Blanche est un sage, répondit le sachem d'une voix gutturale. Beaucoup d'hivers ont neigé sur sa tête; il sait que le Cœur-Bouillant est son ennemi, et cependant il lui a ouvert la porte de sa demeure. Le Cœur-Bouillant dit merci; il se souviendra.

—Asseyez-vous et rafraîchissez-vous, sachem; voici à boire, voici à manger; l'hospitalité a des droits imprescriptibles: il y a trêve entre nous.

—Le Cœur-Bouillant n'a point la langue fourchue; les paroles que souffle sa poitrine sont franches et loyales. Il essaiera de reconnaître l'hospitalité de la Tête-Blanche. La trêve existera entre eux tout le temps que le même toit les abritera. Mais avant de quitter la demeure de la Tête-Blanche, le sachem apache laissera tomber derrière lui les flèches sanglantes enveloppées d'une peau de cascabelle.

—Je suis, vous le savez, chef, prêt à la guerre comme à la paix; vous prétendez, sans raison, que le territoire que j'occupe vous appartient; vous voulez la guerre; soit, je l'accepte; je saurai défendre ma propriété; mais, quant à présent, je ne me souviens que d'une chose: c'est que vous êtes mon hôte. Asseyez-vous, et mangez.

—Mon père a bien parlé; j'accepte son offre aussi franchement qu'elle m'est faite.

Les deux hommes s'assirent alors en face l'un de l'autre et attaquèrent les plats posés devant eux. Le chef mangeait parce qu'il avait faim, le planteur parce que la politesse le lui ordonnait.

Les Apaches sont grands mangeurs et surtout grands buveurs. Cependant le sachem mangeait, non gloutonnement comme le font généralement les Peaux-Rouges, mais avec une certaine retenue.

—J'espère, dit le sachem, que le Wacondah continue à protéger la famille de mon père. C'est un homme juste; la protection du Grand Esprit doit s'étendre sur lui.

—Hélas! murmura tristement le planteur, mon frère a pénétré à une mauvaise heure dans ma maison: un grand chagrin nous accable.

—Que veut dire mon père?

—Si vous voyez des larmes dans mes yeux, chef, c'est que mon enfant chéri, ma fille bien-aimée, va mourir.

—Mourir! la fleur de Súchil, la Gazelle de la savane! Que me dit donc là mon père? s'écria le sachem avec une expression de tristesse véritable.

—Je ne vous dis que la vérité, chef; la pauvre enfant va mourir.

—Mais comment cela lui est-il arrivé? Comment ce mal lui est-il venu?

—Bien fatalement, chef. Ce matin, la pauvre enfant était gaie, joyeuse, souriante; elle jouait et gambadait dans le jardin comme un jeune faon; soudain, elle poussa un cri déchirant et s'évanouit: elle avait été piquée à la cheville par une víbora-ciega.

—Ah! fit le chef d'un air rêveur. Quel remède avez-vous fait?

—La piqûre a été débridée par une forte incision cruciale; j'ai sucé le sang et j'ai recouvert la plaie avec un cataplasme de feuilles de huaco pilées dans un mortier, et dont le suc avait été d'abord exprimé sur la plaie vive.

—Mon père a bien agi. Qu'a-t-il fait ensuite?

—Rien.

—Depuis combien de temps la jeune fille pâle a-t-elle été piquée par la víbora-ciega?

—Depuis six heures environ, chef.

—Et depuis ce temps, comment est-elle?

—Elle ne souffre aucune douleur; mais elle est dans un état complet d'anéantissement et en proie à une somnolence invincible.

Le chef demeura pendant quelques instants plongé dans de profondes méditations; puis il redressa la tête, et regardant fixement le planteur.

—Que mon père me conduise à l'instant même auprès de la Gazelle, dit-il; les guerriers Peaux-Rouges sont aimés du Wacondah; ils possèdent des secrets que les visages pâles ignorent.

—Eh quoi! Vous voulez, chef? dit le planteur avec hésitation.

—C'est un ami qui parle; que la Tête-Blanche prenne garde; peut-être y va-t-il de la vie de sa fille.

—Oh! Venez, venez, chef! s'écria don Melchior en se levant précipitamment.

Ils entrèrent dans la chambre à coucher; rien n'était changé: la jeune fille était toujours pâle, immobile, les yeux demi-clos; la mère continuait à pleurer, silencieuse et désolée, comme la Niobé antique.

Le sachem considéra un instant ce touchant tableau avec émotion, puis un sourire pâle éclaira son visage. Il ouvrit sa gibecière, en retira deux pierres ressemblant à s'y méprendre à des cailloux nommés en France pierres à fusil; il les frotta vigoureusement pendant quelques minutes l'une contre l'autre; puis, se penchant vivement vers la jeune fille, il lui en plaça une sous les narines et l'autre devant la bouche.

L'anxiété de don Melchior et de doña Juana était inexprimable. Ils se tenaient immobiles, osant à peine respirer, les mains jointes et les yeux levés au ciel.

Tout à coup un frémissement convulsif agita tout le corps de la malade une rougeur fébrile envahit son visage; elle tressaillit à deux ou trois reprises, et, se redressant sur son séant comme frappée d'un choc électrique, elle joignit les mains et s'écria avec une expression de bonheur ineffable:

—Mon Dieu, soyez béni! Je ne mourrai pas; mon père, ma mère, je vous suis rendue!

Elle était sauvée.

—Chef, s'écria don Melchior avec effusion, chef, vous m'avez rendu mon enfant!

—Oh! Soyez béni, vous à qui je dois ma fille, dit doña Juana avec âme.

Le Cœur-Bouillant sourit.

—Remerciez le Wacondah. C'est lui seul qui a permis que je m'acquitte de la généreuse hospitalité que vous m'avez accordée, dit-il.

V

Quel fut l'entretien de deux anciens ennemis.

Les premiers instants furent tous donnés à la joie causée par la résurrection miraculeuse de la jeune fille, qui avait été littéralement rappelée des portes du tombeau à la vie par le chef apache.

La jeune fille, s'arrachant un instant aux embrassements affolés de sa mère, saisit avec effusion, entre ses deux mains mignonnes, la main calleuse et nerveuse du sachem, et lui dit avec une expression de reconnaissance impossible à rendre:

—Le Cœur-Bouillant est le premier sachem de sa tribu; il a sauvé la vie de Flora, qu'il nomme la Gazelle blanche des savanes; il est maintenant le frère de celle qu'il a rendue à la vie; le sachem ne veut-il pas embrasser sa sœur?

Le Cœur-Bouillant, malgré cette impassibilité de commande dont les Indiens se font une gloire, ne put réprimer l'émotion qu'il éprouvait; il la laissa éclater sur son visage.

Il se pencha sur la jeune fille, imprima un respectueux baiser sur son front, puis il se redressa, enleva un des bracelets d'or qui cerclaient son poignet, et, le présentant à la jeune fille:

—La Gazelle blanche est la sœur d'un chef, dit-il. Que nul ne l'attaque, car il saura la défendre. Que ma sœur garde le bracelet; il sera un signe entre elle et le Cœur-Bouillant; si quelque jour un ennemi attaque ma sœur, le Cœur-Bouillant viendra.

L'enfant détacha un collier de perles qu'elle portait au cou, et le présentant au guerrier:

—Frère, lui dit-elle, voici le signe de votre sœur.

—Vous n'avez ici que des amis, chef, lui dit doucement doña Juana.

—Pourrait-il en être autrement? répondit le chef avec courtoisie.

Il s'inclina alors et sortit de la chambre à coucher, suivi par don Melchior.

Avec son instinct inné des convenances, le sachem avait compris que la mère et la fille devaient rester seules, pour se livrer sans contrainte à leurs épanchements.

Dès qu'ils furent de retour dans le parlour, les deux hommes reprirent place en face l'un de l'autre. Il y eut entre eux quelques minutes de silence. Ce silence, ce fut le planteur qui le rompit:

—Écoutez, chef, dit-il à son hôte en remplissant son verre et le sien; ce qui s'est passé tout à l'heure entre nous a, vous le comprenez, complètement modifié nos positions respectives. La guerre n'est plus possible entre nous; j'ai contracté envers vous une dette de reconnaissance qu'il est de mon devoir d'acquitter. Je ne puis ni ne veux discuter ici les droits plus ou moins réels que vous prétendez avoir sur le territoire que j'occupe. Ces droits, je les admets maintenant, je les reconnais pour bons. Écoutez bien mes paroles, chef, afin qu'il n'existe plus à l'avenir aucun malentendu entre nous.

—Les paroles de mon père sont douces à mon oreille; qu'il parle; les oreilles d'un chef sont ouvertes.

En prononçant ces mots, il retira son calumet de sa ceinture, le bourra de moriché ou tabac sacré, l'alluma et commença à fumer gravement, preuve évidente des bonnes intentions qui l'animaient, car, s'il en eût été autrement, jamais il n'aurait consenti à fumer en présence d'un ennemi.

—J'ignore quelle peut être la valeur de ces terrains, reprit le planteur; fixez-la vous-même, chef; quel que soit le prix que vous fixiez, je vous engage ma parole d'honnête homme et de chrétien que ce prix je vous le donnerai, dussé-je, pour compléter la somme, demeurer aussi pauvre qu'un Indien chassé de sa tribu.

Il y eut une courte pause.

Enfin le chef releva la tête, et, prenant la parole à son tour:

—Mon père n'a-t-il rien à ajouter? demanda-t-il.

—Si, reprit vivement le planteur; j'ai à ajouter, chef, qu'après vous avoir compté cette somme je ne me reconnaîtrai pas encore libre envers vous. Un père ne s'acquitte jamais envers l'homme qui lui a rendu son enfant, sinon en demeurant pendant sa vie entière son ami dévoué, son père. Pour cette fois, chef, c'est bien tout ce que j'avais à vous dire.

Le sachem s'inclina gracieusement.

—Mon père a bien parlé, dit-il; les paroles que souffle sa poitrine sont nobles et belles; il ne reste maintenant aucune peau sur son cœur; le nuage qui s'étendait entre lui et le sachem a été emporté par le dernier souffle de l'ouragan, qui déjà s'enfuit dans d'autres régions lointaines. Le Cœur-Bouillant est le frère de la Gazelle; un frère ne dépouille pas sa sœur. Ce qu'il m'était permis d'exiger lorsque je n'étais qu'un étranger pour mon père, je n'ai plus le droit d'y prétendre maintenant que je fais partie de sa famille: la Tête-Blanche ne me doit rien.

—Un si noble langage ne m'étonne pas de votre part, sachem; depuis longtemps je vous connais; j'ai pu apprécier ce qu'il y a de grandeur dans votre caractère. Je ne vous dois rien, dites-vous, soit! Je ne vous ferai pas l'injure de discuter avec vous cette question; seulement, maintenant que vous m'avez dit quelles sont vos intentions, je vous ferai, moi, connaître les miennes; entre nous désormais toute question d'amour-propre doit être mise de côté: vous êtes le frère de ma fille; donc, et ceci est la conséquence de vos paroles, je suis, ou du moins je dois être pour vous un père adoptif. Si un père ne doit rien à ses enfants, il lui est permis, en revanche, sans qu'ils puissent s'y opposer, de leur faire des cadeaux.

—Mon père est le maître; tout cadeau fait par lui sera le bienvenu, et accepté avec reconnaissance par le sachem.

—J'ai ici plusieurs choses qui me sont inutiles, et seront d'une grande utilité à mon fils. Voici ce que le sachem emportera, et, je le répète, ce n'est rien en comparaison de ce que plus tard j'espère être à même de lui donner: cent cinquante fusils pour armer ses jeunes hommes; trente douzaines de couteaux à scalper; deux cents livres de poudre; cent livres de plomb pour faire des balles; quatre-vingts couvertures en laine. Mon fils fera charger ces objets par les jeunes hommes qui l'accompagnent sur des mules que je lui prêterai; il retournera dans sa tribu, et dira aux guerriers de sa nation que tous les visages pâles n'ont pas la langue fourchue, qu'ils savent être reconnaissants des services qui leur sont rendus.

—Mon père fera cela pour le Cœur-Bouillant? s'écria l'Apache avec un frémissement de joie.

—Enfant, murmura le planteur avec un sourire, n'ai-je pas promis?

Il frappa sur un gong.

Au bout d'un instant Pedrillo parut.

—Le majordome, dit don Melchior.

Presque aussitôt don Ramón se présenta.

Le planteur répéta mot pour mot au majordome les paroles qu'il avait dites au sachem, puis il termina en disant:

—Que tous ces objets soient immédiatement retirés des magasins et mis à la disposition de mon fils, le Cœur-Bouillant. Lorsqu'il lui plaira de quitter la demeure de son père, douze mules de charge lui seront prêtées pour conduire ces marchandises à son village. Maintenant, allez; que les ordres que je vous donne soient exécutés sans retard.

Le Cœur-Bouillant arrêta d'un geste don Ramón.

—Mon fils demande autre chose? lui dit don Melchior.

—Une seule, mon père.

—Que mon fils parle; quelle qu'elle soit, cette chose lui est d'avance accordée.

—Que mon père regarde: le ciel est d'un azur profond; il est plaqué d'un semis d'étoiles brillantes; la lune nage dans l'éther; l'ouragan a fui loin de nous. Les guerriers apaches ne sont pas des femmes qui craignent les pâles fantômes des nuits, ils voyagent aussi bien sur leurs chevaux indomptés à la blonde et rêveuse clarté qui tombe des étoiles qu'aux rayons brûlants et resplendissants du soleil. Si mon père le permet, le Cœur-Bouillant n'abusera point plus longtemps de son hospitalité; dans une heure il quittera l'habitation de son père. Que la Tête-Blanche donne donc l'ordre à son serviteur de faire charger les mules; que tout soit prêt pour le départ.

—Eh quoi, mon fils, vous voulez déjà partir?

—Je le désire répondit le sachem en posant l'index de sa main droite sur sa bouche.

—Soit, reprit don Melchior; ma porte est ouverte pour entrer comme pour sortir; mon fils est libre de partir quand cela lui plaira.

—Je partirai dans une heure.

—Vous entendez, don Ramón, que tout soit prêt; allez!

—Vos ordres seront exécutés, mi amo, répondit le majordome en s'inclinant respectueusement.

Puis il sortit.

—Je n'ai pas insisté pour vous retenir, reprit don Melchior, parce que j'ai compris, au signe que vous m'avez fait, que vous avez de sérieuses raisons pour presser votre départ.

—Mon père est sage; le Cœur-Bouillant lui donnera l'explication de sa conduite. La tribu des Sioux-Bisons est l'ennemie de mon père.

—C'est vrai, chef; je ne sais quelle fatalité attache après moi; mais, malgré tous mes efforts, il m'est impossible de vivre en bonne intelligence avec mes voisins Peaux-Rouges. Dieu sait, cependant, quelles concessions je leur ai faites pour qu'ils soient mes amis.

—Justice doit être rendue à mon père. Les Sioux-Bisons ont tort; mais mon père est riche en troupeaux, en couvertures, en armes; les Peaux-Rouges manquent de tout cela; ils en ont besoin. L'Oiseau-Noir, le sachem des Sioux-Bisons, est un grand brave; il est ambitieux; il déteste les visages pâles.

—J'ai souvent eu maille à partir avec l'Oiseau-Noir; je le connais, mon fils.

—J'enlèverai la peau de mon cœur pour parler à mon père; ma langue sera droite; les paroles que soufflera ma poitrine seront claires et loyales. Malgré les anciens dissentiments qui existaient entre mon père et moi, je n'en serais peut-être jamais venu à une rupture complète avec lui sans les suggestions et les insinuations de l'Oiseau-Noir. C'est lui qui m'a poussé, à déterrer la hache contre mon père et à tenter la démarche que j'ai faite aujourd'hui. Une alliance était presque conclue entre; l'Oiseau-Noir et moi. Cette nuit même, après le coucher de la lune, je devais assister, avec les principaux chefs de ma tribu, à un grand Conseil-médecine, où toutes les conditions de cette alliance auraient été débattues et finalement ratifiées. Je me rendrai cette nuit à ce Conseil-médecine; mais, après ce qui s'est passé entre mon père et moi, les conditions seront tout autres. Donc, que mon père fasse bien attention à ce qu'il va entendre.

—Je vous écoute, chef. Soyez tranquille, je ne perds pas une seule de vos paroles.

—Mon père a raison, car ce que j'ai à lui dire est de la plus haute importance. L'Oiseau-Noir se propose d'attaquer à improviste et de surprendre, s'il est possible, l'habitation de l'Étang-aux-Coyotes La tribu de l'Oiseau-Noir est nombreuse; elle compte plus de cinq cents guerriers, qui tous sont de grands braves, et dont la plupart sont armés d'erupahs—fusils—dont ils savent très bien se servir. Avec la tribu des Apaches-Antilopes, le nombre de ces guerriers serait monté à plus de mille; mais le Cœur-Bouillant ne joindra plus maintenant son totem à celui de l'Oiseau-Noir; il est rallié de mon père la Tête-Blanche; ses guerriers défendront les visages pâles.

—Je vous remercie, chef; j'ai reçu, il y a huit jours déjà, les flèches sanglantes de l'Oiseau-Noir; malheureusement, j'ignore quand je serai attaqué.

—Je ne puis renseigner positivement mon père à ce sujet; j'ignore moi-même le jour fixé par l'Oiseau-Noir pour franchir la frontière; seulement, ce que je puis affirmer à mon père, c'est que s'il n'est pas attaqué cette nuit, ce qui, à cause du Conseil-médecine, n'est pas probable, il le sera demain ou au plus tard la nuit prochaine. Que mon père se prépare donc à résister à ses ennemis, car l'Oiseau-Noir a fait serment sur le Wacondah de ne laisser que des ruines informes de l'habitation de la Tête-Blanche.

—Ces renseignements sont précieux; je remercie mon fils de me les avoir donnés; je ferai de mon mieux à la tête de mes serviteurs. Dieu, je l'espère, me viendra en aide.

—Mon père ne compte-t-il donc sur aucun autre secours?

—Hélas! mon fils, reprit le planteur en hochant tristement la tête, je suis trop isolé pour espérer que qui que ce soit puisse me venir en aide.

—Mon père se trompe, dit le sachem avec force.

—Moi! comment cela, mon fils? Ignorez-vous donc que je suis seul sur cette frontière? qu'à plus de vingt lieues à la ronde il n'y a pas un seul homme de ma couleur?

—Mon père se trompe, reprit le chef avec un redoublement d'énergie. Mon père a-t-il déjà oublié que le Cœur-Bouillant est son fils? Si le chef veut partir aussi promptement, renoncer à la généreuse hospitalité de la Tête-Blanche, c'est qu'il lui faut rejoindre au plus vite les guerriers de sa tribu, afin de frapper de la hache l'arbre de la guerre, et revenir avec la rapidité d'un vol de vautour au secours de mon père.

—Ah! s'écria le vieillard avec émotion, je pressentais qu'il en serait ainsi; mon cœur ne m'avait pas trompé; je vous remercie, chef, vous êtes une vaillante et loyale nature.

—Pourquoi me remercier? reprit le sachem avec simplicité; je ne fais que mon devoir. Un service engage autant celui qui le rend que celui qui le reçoit. Maintenant, je suis engagé envers vous. Si je ne vous secourais pas dans le danger qui vous menace, je commettrais une mauvaise action; d'ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire d'une douceur extrême, je ne veux pas qu'il arrive malheur à ma sœur la Gazelle blanche des savanes. Que mon père assemble donc ses serviteurs, qu'il veille bien attentivement; il ne tardera pas à voir arriver et se ranger près de lui les Apaches-Antilopes.

En ce moment la porte s'ouvrit.

Flora, la charmante enfant, pâle encore, mais déjà souriante, parut sur le seuil, soutenue par sa mère.

—J'ai entendu vos paroles, mon frère, dit-elle de sa voix harmonieuse; je n'ai pas voulu vous laisser partir de la demeure de mon père sans vous dire encore une fois merci. Vous êtes bon, chef; je vous confonds dans mon cœur dans la même amitié que j'éprouve pour mon autre frère Cardenio.

—Cardenio! s'écria don Melchior en se frappant le front; je l'avais oublié. Où est-il?

—Hélas! père chéri, répondit tristement la jeune fille, le pauvre cher mignon, en me voyant si terriblement malade, s'est lancé, fou de douleur, au milieu du tourbillon de l'ouragan qui faisait rage autour de lui, pour chercher des secours à Castroville, et amener ici le bon abbé Miguel.

—Mon Dieu! Que lui sera-t-il arrivé, seul dans la savane, au milieu de cette tempête horrible? Oh! me faut-il donc trembler maintenant pour mon autre enfant?

Et il laissa tomber avec désespoir sa tête dans ses mains.

Le chef apache s'était levé.

—Que mon père dise un mot, s'écria-t-il; le Cœur-Bouillant se mettra avec ses guerriers à la recherche de son frère Cardenio.

—Non, chef, dit la charmante enfant, avec un sourire de reconnaissance; ce serait vous engager inutilement dans de grands périls. Réservez-vous pour l'attaque dont nous sommes menacés; alors vous nous serez d'un grand secours; mais cette nuit, il suffira que mon père donne l'ordre à don Ramón et à quelques-uns de ses serviteurs de monter à cheval et de se répandre, armés de torches, dans la campagne; je ne doute pas que bientôt ils réussissent à retrouver mon frère, et à le ramener sain et sauf à l'habitation.

—Oui, c'est cela, s'écria don Melchior en se levant précipitamment; merci, mignonne, de ce que tu as dit: je vais à l'instant donner l'ordre à don Ramón.

—Je sors avec vous, mon père, dit le Cœur-Bouillant; l'heure de mon départ est venue.

—Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas, mon frère? lui demanda la jeune fille.

—Avant vingt-quatre heures je serai de retour, ma sœur.

Il s'approcha alors des deux dames, les salua avec courtoisie, et après avoir respectueusement baisé les mains qu'elles lui tendaient:

—Que le Wacondah veille sur vous! dit-il de sa voix pénétrante; qu'il vous protège pendant l'absence du Cœur-Bouillant. Au revoir! Le chef apache vous aime; il ne vous oubliera pas.

Après avoir prononcé ces paroles, il s'inclina une dernière fois, reprit ses armes qu'il avait, en arrivant, déposées sur un meuble, et sortit précédé de don Melchior.

Le sachem avait dit vrai: l'orage avait complètement balayé le ciel, la nuit était magnifique; l'atmosphère, d'une transparence inouïe, permettait de distinguer les objets à une grande distance; la lune, pâle et triste, déversait à profusion ses froids rayons sur les divers accidents du paysage qu'elle teintait de nuances fantastiques; d'acres senteurs s'élevaient de la terre et embaumaient l'air; un frisson mystérieux courait sur le sommet des arbres; tout était calme, reposé dans cette splendide nature, quelques heures auparavant bouleversée par les efforts d'un ouragan furieux.

Douze mules chargées étaient gardées dans la cour par les quatre guerriers du Cœur-Bouillant, déjà à cheval et n'attendant plus que leur sachem pour se mettre en marche.

Le chef prit une dernière fois affectueusement congé de don Melchior, puis il bondit en selle et se mit à la tête de sa troupe.

Sur un signe du planteur, une porte fut ouverte; les mules sortirent de l'habitation, franchirent à gué, la rivière, atteignirent l'autre bord. Bientôt la troupe voyageuse se confondit avec les ténèbres et s'effaça complètement dans la nuit.

Don Melchior appela alors don Ramón, qui était le majordome de l'habitation, don Seguro, le second majordome, résidant, lui, presque toujours au dehors, car il était plus particulièrement chargé du bétail.

Le planteur donna ses ordres à don Ramón en quelques mots.

Un quart d'heure plus tard, une vingtaine de serviteurs de don Melchior quittaient à leur tour l'habitation; armés de torches flamboyantes, ils s'élançaient à fond de train dans la campagne, et s'éparpillaient dans toutes les directions.

Ils allaient à la recherche de Cardenio et de l'abbé Paul-Michel.

De longues heures s'écoulèrent, heures d'angoisses et de désespoir pour le planteur, pendant lesquelles il demeura immobile, debout sur le seuil de la porte, explorant la savane d'un œil anxieux, cherchant, mais vainement, à percer les ténèbres.

Déjà l'aube commençait à rayer l'horizon de larges bandes nacrées; aucun serviteur n'était encore de retour.

Soudain, des lueurs éparses commencèrent à briller au loin comme des étoiles, devenant de plus en plus distinctes et se rapprochant rapidement de l'habitation.

Les serviteurs revenaient.

Avaient-ils retrouvé ceux à la recherche desquels ils s'étaient mis?

L'anxiété de don Melchior redoubla; un voile s'étendit sur ses yeux; il fut sur le point de s'évanouir.

—Mon Dieu! Mon Dieu! s'écria-t-il avec ferveur en levant les yeux vers le ciel, mon Dieu, rendez-moi mon fils!

En ce moment suprême, il fut contraint de s'appuyer contre le retranchement pour ne pas rouler sur le sol, tant il se sentait faible!

VI

Ce que peut être une course de nuit dans les savanes du Texas.

La distance de Castroville à l'habitation de don Melchior de Bartas était au plus de quatre lieues et demie à cinq lieues, distance qui, en toute autre circonstance que celle où se trouvait le missionnaire et son jeune guide, pouvait facilement être franchie en moins d'une heure et demie, surtout avec de bons chevaux, et ceux de Cardenio étaient excellents.

Mais ici ce n'était pas le cas.

Il était impossible de n'établir aucun calcul approximatif.

L'ouragan, qui, depuis une heure à peine, avait cessé, devait avoir causé des ravages énormes, fait déborder les rivières et les torrents, enlevé les troncs d'arbres servant de pont, effacé tous les vestiges de route.

Il fallait donc marcher lentement et avec précaution à travers des sentiers presque impraticables, en se fiant beaucoup plus à l'instinct des animaux que l'on montait, pour ne pas s'égarer, que sur des connaissances acquises et qui pouvaient être mises en défaut à chaque pas par des accidents imprévus.

Il était près de dix heures du soir lorsque le père Paul-Michel et Cardenio, en croupe duquel était monté Frasquito, quittèrent le presbytère et sortirent de Castroville.

A deux ou trois portées de fusil de la ville, après avoir traversé quelques prairies plus ou moins bien mises en culture par des Indiens civilisés ou «mansos» qui forment le plus clair de la population de Castroville et connaissent à peine les premières et plus grossières notions d'agriculture, s'étend une immense savane appelée la «Leona».

La «Leona», coupée par une foule de ruisseaux dont quelques-uns sont assez larges et assez profonds, dont le cours est généralement très accidenté et forme des méandres infinis, est de plus semée de bois taillis épais, couverte en partie par un immense chaparral, qui est, à juste titre, l'effroi des habitants.

Bien des colons, venus dans ce chaparral pour y ramasser de la «pacane» ou du bois mort, s'étaient égarés et n'avaient point reparu. Quelque temps après, leurs ossements blanchis avaient été trouvés au pied des arbres, auprès de leurs sacs encore pleins.

Les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Lipans, les Delawares sillonnaient la Leona dans tous les sens et massacraient sans pitié, avec des raffinements de cruautés inouïs, les malheureux blancs que leur mauvais destin ne jetait que trop souvent sur leur passage.

Nous ne parlons ici que pour mémoire de myriades de serpents horribles, aux morsures mortelles, des jaguars, des panthères et des coyotes qui semblaient y tenir un éternel sanhédrin.

C'était ce lieu de plaisance que nos trois voyageurs devaient traverser dans une partie de sa longueur, au milieu des ténèbres, en suivant en file indienne les courbes interminables d'une route texienne, c'est-à-dire un sentier primitivement tracé par le pied des bêtes fauves, indiqué à peine par des fortes entailles, faites à la hache, sur le tronc des arbres; où parfois, comme il eut été trop long sans doute d'enlever les arbres qui tout d'un coup venaient barrer le passage, on s'était contenté de les couper à un pied du sol, de façon à procurer des cahots sans nombre aux charrettes contraintes de s'engager dans ces effroyables sentiers, et qui souvent faisaient culbuter les chevaux des cavaliers imprudents qui se hasardaient à prendre une allure trop rapide.

Dans les premiers moments de leur voyage, à part quelques accidents sans importance, nos voyageurs se tirèrent assez bien des difficultés qu'ils rencontraient sur leurs pas.

Ils se trouvaient alors en rase campagne; la nuit était claire; la lune leur donnait une lueur suffisante pour se conduire.

Ils atteignirent ainsi une espèce de pont fait de deux pièces de bois à peine équarries, et de branches mal jointes, jeté entre deux monticules qui enserrent un cours d'eau assez large et profond nommé le Buffalo.

Derrière ce pont, qu'ils traversèrent au galop, au risque d'être renversés au fond d'un précipice de cinquante mètres si les chevaux avaient malheureusement butté, commençait la Leona, c'est-à-dire les véritables difficultés du long trajet que les trois hommes avaient à faire.

Cependant, sous la direction de Cardenio, ils s'engagèrent résolument dans le chaparral si funeste à tant d'hommes de leur couleur.

Il régnait sous le couvert une obscurité profonde; on ne pouvait s'y diriger qu'à tâtons, instinctivement, sans être aucunement sûr de la ligne qu'on suivait.

Depuis vingt minutes à peine, ils avaient pénétré dans le chaparral, lorsque tout à coup le cheval de Cardenio eut un frisson de terreur, poussa un hennissement sourd, et s'arcbouta des quatre pieds en couchant les oreilles et en tremblant de tous ses membres.

Le jeune homme, sans autrement s'émouvoir, jeta un long regard autour de lui; alors il aperçut, à vingt-cinq pas à peine en avant, deux lueurs sinistres qui brillaient comme un lugubre phare dans les ténèbres.

Cardenio arma son fusil, qu'il portait en travers sur le devant de la selle, l'épaula, et, après avoir visé pendant deux ou trois secondes, il lâcha la détente.

Un rugissement effroyable se fit entendre: il y eut un bruit terrible de branches froissées et brisées, et ce fut tout.

—La torche! dit Cardenio à Frasquito.

Le sacristain, dont les dents claquaient de terreur, ne se fit pas répéter l'injonction du jeune homme. Une torche fut aussitôt allumée.

Alors il fut possible de reconnaître sur quel gibier avait tiré le chasseur.

Ce n'était rien moins qu'un magnifique jaguar.

Cardenio lui avait, au jugé, envoyé une balle juste entre les deux yeux, et l'avait tué raide sur le coup.

Mais, à la flamme rougeâtre de la torche, les voyageurs découvrirent autre chose encore.

Ils se trouvaient littéralement entourés de bêtes fauves. Il y en avait partout, à droite, à gauche, devant, derrière.

Le missionnaire s'expliqua alors les bruits singuliers et mystérieux que, depuis quelque temps, il entendait dans les broussailles autour de lui.

La situation était critique.

Leurs ennemis étaient des loups rouges ou chacals des prairies, animaux ressemblant assez aux loups d'Europe, mais qui les dépassent de beaucoup en force et surtout en férocité.

Ils pouvaient être environ une quarantaine; mais comme leur nombre allait toujours croissant, il était à craindre qu'avant une demi-heure ils seraient au moins cent cinquante.

Il est vrai que jusqu'à ce moment, ils n'avaient fait aucune démonstration hostile contre les voyageurs, qu'ils s'étaient contentés d'escorter en trottinant à une légère distance d'eux.

Mais cette mansuétude, peu ordinaire chez ces animaux qui, de même que le lion de l'Ecriture, couraient «quaerentes quem dévorent», ou, pour parler plus clairement, étaient à la recherche de leur souper, ne devait point, selon toute probabilité, se prolonger bien longtemps.

Il fallait prendre un parti, mais lequel?

Là était la question.

Les coyotes, effrayés par le bruit du coup de feu, éblouis par la flamme de la torche, hésitaient et semblaient se consulter entre eux; avec cet instinct inné chez les animaux qui ont l'habitude de chasser en troupe, ils comprenaient vaguement que la proie qu'ils convoitaient, tout en étant presque à portée de leurs griffes et de leurs crocs acérés, ne serait peut-être pas aussi facile à saisir qu'ils se l'étaient imaginés d'abord.

L'accident malheureux dont le jaguar avait été victime était là comme une preuve à l'appui.

Cependant, l'odeur acre du sang commençait à leur monter aux narines; leurs lèvres se relevaient d'une manière menaçante; ils poussaient quelques hurlements sourds et saccadés qui ne présageaient rien de bon; de plus, ils avaient faim; depuis longtemps le proverbe l'a dit: «Loup affamé n'a pas d'oreilles».

Il n'y avait pas à hésiter.

Au Texas, à l'époque dont nous parlons, tout le monde, qu'il fût prêtre ou citadin, homme ou enfant, marchait armé pour sa défense personnelle. Les voyageurs avaient donc trois coups de feu à leur disposition.

Mais trois coups de feu, ce n'était pas grand-chose en face d'une masse compacte de loups affamés.

—Êtes-vous bon cavalier, padre? demanda le jeune homme.

—Pas beaucoup, répondit le missionnaire; mais ne t'inquiète pas de moi, enfant; ta vie est plus précieuse que la mienne.

—Padre, je ne vous abandonnerai pas; nous mourrons ou nous nous sauverons ensemble. Je ne vous demande qu'une chose: laissez faire votre cheval. Lorsque je donnerai le signal, croisez vos bras autour de son cou, et ne vous occupez de rien.

—Ces instructions sont faciles à suivre, répondit en souriant le prêtre.

—Vous me promettez de faire ce que je vous demande, padre?

—Je vous le promets, oui, mon enfant.

—Alors, vous allez voir, nous allons bien nous amuser, reprit gaiement le jeune homme. Ne tremble donc pas comme cela, Frasquito, poltron!

—Je ne suis pas poltron; seulement j'ai peur, répondit naïvement le sacristain, et je crois qu'il y a de quoi.

—Bah! Tu vas voir; surtout ne me lâche pas!

—Pour ça, il n'y a pas de danger.

Le jeune homme prit deux torches, les alluma, les agita un instant pour aviver la flamme, puis il les jeta une à droite, l'autre à gauche, dans les broussailles, brandit la troisième au-dessus de sa tête, et se penchant sur le col de sa monture:

—Ah! Santiago! cria-t-il; Adelante! Santiago!

A cet appel bien connu de tous les chevaux mexicains, les deux mustangs s'élancèrent à fond de train; ils passèrent, avec la rapidité de deux météores, au milieu des coyotes effarés et épouvantés dont les hurlements de terreur et de colère excitaient encore la vélocité des deux coureurs.

Les chevaux volaient dans l'espace avec une rapidité vertigineuse: fossés, ruisseaux, ravins semblaient fondre sous leurs pas; il y avait quelque chose de saisissant dans l'aspect de cette course affolée au milieu des ténèbres que rayait d'une longue ligne de feu la flamme rougeâtre de la torche tenue par le jeune homme.

—Hurrah! Les morts vont vite!

—Plus vite encore ceux qui veulent vivre.

La course effrénée du cheval, fantastique de la ballade de Burger était dépassée.

On voyait au loin, en arrière, une grande lueur à l'horizon: c'était le chaparral qui brûlait.

Les hurlements des loups éclataient comme des rires de démons, et l'on entendait au loin leurs pas pressés qui se rapprochaient rapidement.

—En avant, en avant! répétait sans cesse le jeune homme.

Et les chevaux, pressés sous l'aiguillon de la terreur redoublaient des efforts déjà prodigieux.

—Je ne puis plus me soutenir: la respiration me manque, les forces m'abandonnent, dit tout à coup le missionnaire.

—Courage, courage! répétait le jeune homme d'une voix stridente.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
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260 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066077372
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