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Franco Sacchetti
Nouvelles

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320454
Table des matières
AVERTISSEMENT
NOUVELLES CHOISIES DE FRANCO SACCHETTI
NOUVELLE II
NOUVELLE IV
NOUVELLE VIII
NOUVELLE XXII
NOUVELLE XXV
NOUVELLE XXVIII
NOUVELLE XXXIV
NOUVELLE XXXV
NOUVELLE XXXVIII
NOUVELLE XXXIX
NOUVELLE XL
NOUVELLE XLI
NOUVELLE XLII
NOUVELLE XLVIII
NOUVELLE XLIX
NOUVELLE LII
NOUVELLE LIII
NOUVELLE LX
NOUVELLE LXIII
NOUVELLE LXXVIII
NOUVELLE LXXXIV
NOUVELLE CI
NOUVELLE CIII
NOUVELLE CXI
NOUVELLE CXIII
NOUVELLE CXXI
NOUVELLE CXXIII
NOUVELLE CXXXI
NOUVELLE CXXXVI
NOUVELLE CXLIX
NOUVELLE CLI
NOUVELLE CLVII
NOUVELLE CLXV
NOUVELLE CLXXXIII
NOUVELLE CXCI
NOUVELLE CXCVI
NOUVELLE CXCVIII
NOUVELLE CCII
NOUVELLE CCVI
NOUVELLE CCVII
NOUVELLE CCXVI
NOUVELLE CCXXVI
NOUVELLE CCXXVII
SERMON XLIV
SERMON XLV

AVERTISSEMENT
Table des matières

ES Trecento Novelle de Franco Sacchetti sont un des monuments de la littérature Italienne: comme style, de pur Toscan, elles font autorité et se classent parmi les testi di lingua; comme fond, elles ont l’inappréciable avantage d’être des tableaux de mœurs d’une vérité, d’une précision et d’une couleur on ne peut plus rares. Il y a lieu de s’étonner qu’elles soient restées manuscrites près de cinq siècles; presque contemporaines de Boccace, elles n’ont vu le jour que du temps de Voltaire. Les Italiens de la Renaissance les connaissaient pourtant à merveille; Strapparola, Bandello, le Lasca, Pogge surtout, en ont largement profité, mais l’idée de s’en faire l’éditeur n’est venue à personne de ceux qui les mettaient si bien à contribution. Peut-être était-ce par remords et pour ne pas dévoiler leurs larcins: croyons plutôt qu’ils les trouvaient d’un style trop rude, trop archaïque, et qu’ils préféraient de bonne foi à ces vieilleries leurs amplifications ou rajeunissements. Bottari les imprima le premier en1724; Poggiali en donna une édition plus correcte et plus exacte (Livourne, sous la rubrique de Londres, 1795, 3vol. in-8); à cette époque, le temps avait déjà produit dans l’œuvre de Sacchetti des ravages irréparables. Les copies en étaient encore nombreuses; il y en avait à Florence, à Rome, dans les bibliothèques publiques et dans les collections particulières; mais la plupart étaient de date récente, du XVIIe siècle ou de la fin du XVIe, et les auteurs ne semblaient avoir eu qu’une préoccupation: rajeunir le texte et lui enlever toute saveur, raccourcir ou délayer les Nouvelles, substituer leurs propres réflexions à celles de Sacchetti; elles ne pouvaient être d’aucune utilité. Un manuscrit ancien de la Bibliothèque Laurentienne, à Florence (on le croit du XVe siècle), servit de base aux travaux de Bottari, de Poggiali et de tous ceux qui vinrent après eux; malheureusement, il était mangé des vers, perdu d’humidité, des feuillets avaient été arrachés, le commencement et la fin manquaient. Le commencement fut retrouvé, cousu à une copie plus récente, dans la Bibliothèque Magliabecchi; la fin n’a jamais été découverte, et, même en rejoignant les deux parties, séparées l’une de l’autre, nous ne savons à quelle occasion, on ne réussit pas à combler toutes les lacunes. Dans l’état où elles sont actuellement, après cinq ou six éditions dont la meilleure est celle de M. Ottavio Gigli (Firenze, Le Monnier, 1860, 2vol. grand in-18), les Trois cents Nouvelles se trouvent réduites à deux cent vingt-trois.
Placé entre Boccace, qui le précède d’une vingtaine d’années, et Pogge, qui le suit à un demi-siècle de distance, Sacchetti tient à la fois de l’un et de l’autre; il refait à sa manière certains contes du Décaméron, par exemple le Diable en enfer, comme pour montrer ce que l’on peut tenter, même après un chef-d’œuvre; et par courtoises représailles, Pogge traite à son tour en Latin, avec l’originalité qui lui est propre, un grand nombre de sujets tirés des Trecento Novelle. Mais Pogge a une préférence marquée pour les brèves anecdotes, les reparties spirituelles, surtout pour les contes gras; il vise au trait et va droit au mot de la fin en une page ou deux. Boccace, conteur éloquent et fleuri, Cicéronien d’éducation et de style, affectionne les récits longuement accidentés, les aventures épiques. Peu lui importent le lieu de la scène et le temps de l’action; il choisit dans l’histoire ancienne, aussi bien que parmi les événements contemporains, le fait qu’il juge propre à captiver l’intérêt, il l’idéalise et le transforme en .une peinture générale des travers, des vices et des passions: chacune de ses Nouvelles est un poème, une tragédie, une comédie. Sacchetti a de moins hautes visées; tandis que son prestigieux rival rehausse de tout l’éclat de son imagination des aventures déjà empreintes d’un caractère exceptionnel, lui se borne à nous raconter la vie au jour le jour, le fait divers de la semaine, l’aventure bourgeoise qui a défrayé les commérages du quartier. Les personnages de Boccace, même les plus vulgaires, deviennent des types, comme ceux de Molière et de Shakspeare: ils représentent l’humanité; ceux de Sacchetti restent des individus. Mais si l’auteur des Trecento Novelle n’a pas les hautes facultés d’idéalisation de son rival, il possède d’autres qualités à peine inférieures, et en concentrant sur un seul foyer, la peinture des mœurs Italiennes à son époque, toute l’intensité de son observation, il a réussi à nous laisser des tableaux pleins de l’animation de tout ce qui est vrai et sincère; on y sent la vie. L’un de ses mérites, très-sensible même aux étrangers (combien doit-il l’être plus aux Italiens!), consiste dans le naturel et la justesse de l’expression, empruntée toute vive à la langue populaire, dans un style fourmillant d’idiotismes Florentins. Il a quelque chose de notre Villon, qui, lui aussi, nous a conservé tant de vieux proverbes et de locutions Parisiennes: l’absence de toute recherche littéraire et, sous cette négligence apparente, la précision du trait, du détail caractéristique, l’art d’esquisser une physionomie, de donner le croquis d’une scène, d’une manière ineffaçable, en deux ou trois coups de crayon; il ne compose pas un récit, il vous met la chose même sous les yeux.
Mieux que personne, Sacchetti était en position de bien connaître tous ces menus faits de la vie journalière, qu’il a recueillis pour son amusement et pour le nôtre; il remplit dans la dernière moitié de sa vie la charge de Podestat, magistrature qui, outre ses attributions administratives et politiques, conférait un pouvoir presque arbitraire, et dont la juridiction singulièrement étendue allait des cas de simple police aux causes emportant la peine capitale: dans la même séance, le Podestat décidait d’une contestation à propos d’un panier d’œufs et envoyait un mauvais drôle à la potence. Sacchetti ne dut assurément pas être pour les petites villes de Bibbiena et de San-Miniato, où l’envoya successivement la République de Florence, ce qu’est Angelo, tyran de Padoue, dans le sombre drame de Victor Hugo: la griffe du tigre sur la brebis, l’homme devant qui les fenêtres se ferment, les passants s’esquivent, le dedans des maisons tremble; mais s’il n’entendait point, la nuit, des pas dans son mur, il est bien permis de croire que son esprit observateur et curieux pénétrait assez facilement les murs et les secrets des autres. De là, dans ses Nouvelles, tant de renseignements puisés aux meilleures sources sur les principales familles Italiennes et les personnages en vue de son temps; il aimait ses délicates fonctions, tout en se dépitant de ne pas les exercer sur un plus vaste théâtre, il se plaît à les rehausser, à rapporter de beaux procès, jugés soit par lui-même, soit par divers de ses collègues, et au milieu de ses récits généralement plus plaisants que tragiques, il tient souvent en réserve quelque terrible histoire, propre à effrayer quiconque voudrait se moquer des Podestats, Prévôts, Capitaines-grands et autres gens de justice.
Par sa naissance autant que par ses aptitudes, Franco Sacchetti était destiné aux charges publiques. La famille des Sacchetti est citée avec celle des Pulci, par Machiavel, comme une des plus anciennes et des plus importantes du parti Guelfe, chassées de FLorence lors d’un triomphe éphémère des Gibelins à l’approche de l’Empereur Frédéric II, réduites à se réfugier dans les forteresses du Val d’Arno et dont l’exil faisait la sécurité des vainqueurs. Elles furent rappelées peu de temps après et depuis lors conservèrent presque toujours le pouvoir. Dante aussi en parle comme d’une des premières familles de Florence:
Grande fut jadis la colonne du Vair,
Les Sacchetti, Giuochi, Fifanti, Barucci,
Galli, et ceux qui rougissent à cause du Boisseau
(Les Sacchetti appartenaient sans doute à la corporation des pelletiers); Dante les cite parmi les vieux Florentins dont le nom se perd dans la nuit des temps:
Diro degli alti Fiorentini,
Dei quai la fama nel tempo è nascosa
(Paradiso, XVI, 86-87.)
Pourtant une vieille haine existait entre es Sacchetti et les Alighieri. Dans l’Enfer, Dante rencontre un de ses parents, Geri del Bello, tué par un Sacchetti, et l’Ombre lui rappelant que sa mort est restée jusqu’à présent sans vengeance, le menace fortement du doigt (Inferno, XIX, 25-27). Ces inimitiés, que le temps finit par éteindre, n’altérèrent en rien le culte que voua plus tard Franco Sacchetti au grand poète Florentin; maints endroits de ses écrits témoignent de sa profonde admiration pour le chantre de la Divine Comédie, et l’une de ses Nouvelles (CXXI–Le Tombeau de Dante), renferme l’éloge le plus original, le plus audacieux qu’on puisse faire de son génie.
Il grandit et atteignit l’âge viril à l’une des périodes les plus troublées de l’histoire de Florence, celle où de grandes calamités vinrent se joindre aux luttes des partis qui divisaient continuellement cette turbulente République. Nobles et Plébéiens étaient arrivés à se faire la guerre, non plus pour obtenir, comme le remarque Machiavel, partage égal du pouvoir, mais pour s’annuler et se proscrire, dès que l’une des deux factions l’emportait. Le Duc d’Athènes, amené et soutenu par la faction des Nobles, venait d’être chassé, les Nobles tous tués ou proscrits. Le parti populaire, auquel appartenaient les Sacchetti, dominait; la ville n’en était pas plus calme, déchirée entre diverses familles qui se disputaient les armes à la main les principales magistratures. Des bandes de condottieri, appelées les unes par le Pape, les autres par l’Empereur, erraient à travers l’Italie, pillant les campagnes, prenant d’assaut les petites villes, prêtes à se mettre au service de n’importe quelle cité ou de quel prince, et forçant tout le monde à se renfermer chez soi, à s’armer pour se défendre d’attaques imprévues. La peste vint apporter un surcroît de désolation et de terreur. Né en1335, Sacchetti avait treize ans lorsque éclata cette terrible peste noire, décrite par Boccace sous de si sombres couleurs dans le Prologue du Décaméron, et qui lui laissa, à lui aussi, des souvenirs ineffaçables, car il en a également parlé dans la préface de ses Nouvelles. On a peu de détails sur la première partie de son existence; on sait seulement qu’il voyagea, pour apprendre le négoce; qu’il était en1350en Slavonie, en1353à Gênes. Il s’adonnait en même temps à la poésie et dut à un certain nombre de Canzones, de Sonnets, de Madrigaux et de Ballades, qui le firent placer par ses contemporains immédiatement au-dessous de Pétrarque, son premier renom littéraire; très-peu de ses vers ont été conservés et, quoiqu’ils soient fort estimables, ils ne légitiment pas tout à fait une si favorable appréciation. Une de ses meilleures pièces est celle qu’il composa en1375, à propos de la mort de Boccace; d’autres Canzones lui furent inspirés à diverses époques de sa vie par les événements auxquels il se trouva mêlé, et suivant l’usage du temps, par ses amours. Il dit avoir poursuivi de ses instances, pendant vingt-six ans, une dame dont le nom est resté ignoré, et qu’il accabla sans résultat de ses bouquets à Chloris. Sur la fin de sa vie, il s’en désolait encore et, contant dans l’une de ses Nouvelles (CXI– Le paquet d’orties), l’histoire d’un Religieux qui avait, en amour, des procédés un peu plus expéditifs, «un autre, et je suis de ceux-là,» dit-il avec quelque tristesse, «un autre aura beau adresser aux femmes mille madrigaux ou ballades, il n’en recevra pas un salut!» Il a en outre composé des Sermons dont nous dirons un mot; enfin on a quelques lettres Latines qui indiquent un esprit très-cultivé.
Le point culminant de sa carrière politique fut la part qu’il prit, en1376, à la ligue des États du nord et du centre de l’Italie contre l’Église, sous le pontificat de Grégoire XI. L’Italie échappait au Pape qui, de son palais d’Avignon, prétendait la gouverner plus étroitement que jamais. Toutes les villes qu’il tenait sous sa domination se soulevaient; Bologne chassait ignominieusement son Légat, Rome même n’était pas sûre. Pour se consolider dans Faënza, l’Évêque d’Ostie, un des plus grands scélérats de l’époque, au dire de Muratori, prit à sa solde l’Anglais John Hawkwood (le Giovanni Acuto ou Gian Acut de Sacchetti et des chroniques Italiennes), qui guerroyait depuis longues années dans la Péninsule, à la tête de bandes indomptables. L’Anglais pénétra dans Faënza, puis réclama au Légat la solde de ses hommes; c’était une comédie convenue d’avance. «Payez-vous sur les » habitants,» répondit le Cardinal. Hawkwood commença par bannir onze mille citoyens, toute la population valide, puis, sûr de ne plus rencontrer de résistance, mit la ville à sac; toutes les femmes furent livrées aux soldats, trois cents massacrées.
«Voilà quels chiens,» dit Muratori, «prenaient à leur service en Italie les ministres de l’Église!» Le cardinal de Genève, depuis Anti-Pape sous le nom de Clément VII, émerveillé des hauts faits d’Hawkwood, l’envoya contre Cesena, qu’il traita aussi cruellement, puis contre Florence, qui ferma ses portes. L’Anglais ne put que ravager les territoires environnants, détruire les moissons et menacer la ville d’une épouvantable famine. En gens avisés, les Florentins achetèrent Hawkwood, qui, recevant de grosses sommes pour les réduire et le double pour ne rien faire, resta tranquillement dans ses quartiers; plus tard, ils le prirent à leur solde et l’employèrent avec succès contre le Pape, circonstance à laquelle cet illustre bandit doit d’avoir à Florence un magnifique mausolée, surmonté de sa statue équestre, dans l’église de Santa-Croce.
Malheur à qui est sous toi, et ne se révolte,
Car c’est juste raison de se soustraire
A qui de sang humain veut se nourrir,
s’écrie Sacchetti dans une furieuse invective adressée à Grégoire XI; il y rappelle les massacres ordonnés par le Cardinal de Genève:
Le sang innocent de Cesena
Répandu par tes loups avec tant de rage:
Femmes grosses, vieilles, mortes en monceaux,
Les membres coupés, saignant par toutes veines;
Filles violées aux cris de Qui en veut, la prenne!
D’autres réfugiées en nouveau servage;
Aucunes, avec leurs enfants, pour comble d’horreur,
Frappées à mort sur l’autel des églises.
O terre changée par elles en lac de sang rouge!
O Pontife!..
Mais il ne se contenta pas de faire des vers. Délégué comme ambassadeur de Florence près des seigneurs de la Romagne par le Conseil des Huit, magistrature dictatoriale créée en vue de la guerre, il se rendit à Bologne avec Matteo Velluti pour collègue, tandis que son frère, Giannozo Sacchetti, était envoyé au même titre à Sienne et à Chiusi; il acquit à la ligue Bologne et quelques autres villes, puis fut dépêché à Milan, y conclut l’alliance entre Barnabò Visconti et la République Florentine, et pendant cinq années ne cessa de réchauffer le zèle des adhérents, de susciter à l’Église de nouveaux ennemis. C’est à cette date que se rapportent ses relations avec les principaux chefs ou capitaines de la ligue: Malatesta de Rimini, Gambacorta de Pise, les Manfredi de Faënza, les Visconti, et surtout avec Ridolfo Varano de Camerino, qui eut le commandement en chef des forces alliées, et dont il rapporte tant de traits dans ses Nouvelles. Au retour de ses missions, en1382, il fut surpris en mer par les Pisans et fait prisonnier; l’un de ses fils, qui l’accompagnait, Filippo, reçut une blessure grave pendant le combat. La République lui alloua soixante-dix florins d’or en dédommagement de ses pertes. Quelques années auparavant, il avait reçu de son pays une autre marque de faveur singulière. Son frère, Giannozo, se trouva compromis dans une obscure intrigue et convaincu de trahison: il affectait de grands principes religieux, couchait sur la dure, ne portait que des haillons, et n’avait pas laissé cependant d’accepter, en même temps que Franco, les fonctions d’ambassadeur; mais secrètement il travaillait pour le Pape et s’était abouché, à Padoue, avec les chefs des réfugiés Guelfes, que leur attachement au parti de l’Église avait fait bannir de Florence. De concert avec eux, il essaya de décider Carlo de Durazzo à s’emparer de Florence en se rendant à Naples, où il allait, sur la prière du Pape, chasser la reine Jeanne. Surpris avec quelques-uns des conjurés à Marignolle et mis à la torture, Giannozo avoua tout et fut condamné à mort; il eut la tête tranchée le3octobre1379. D’après une loi de Florence, nul des parents d’un condamné ne pouvait exercer de fonctions publiques: un décret de la Seigneurie, en date de1380, releva expressément Franco Sacchetti de cette déchéance, manifestant ainsi la haute estime où le tenaient ses concitoyens. En 1383, Sacchetti fut élevé au Priorat; la date mérite d’être signalée: c’était au plus fort de la lutte entre Louis d’Anjou et Carlo de Durazzo, et la peste noire ayant fait de nouveau son apparition à Florence, les principaux habitants abandonnaient la ville, les magistrats désertaient leurs postes; il donna l’exemple du devoir. La même année, au sortir de sa charge, il entra au Conseil des Huit. Le reste de sa vie s’écoula dans des magistratures plus paisibles; on l’envoya successivement en qualité de Podestat à Bibbiena, à San-Miniato, puis à Portico (1398), avec le titre de Gouverneur de la province de Florence. Ses deux fils, Niccolo et Filippo Sacchetti, marchèrent sur ses traces; tous deux furent élevés au Priorat, comme leur père, et le second eut la charge de Gonfalonnier d Justice en1419.
Dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions de Podestat, Franco Sacchetti continua de s’adonner à ses goûts littéraires; il ajouta un certain nombre de pièces à son recueil de Canzones et de Sonnets, rédigea ses Trecento Novelle et composa ses Sermons évangéliques. L’étrange discordance qui semble se manifester entre les Sermons, œuvre d’un homme profondément religieux, et les Nouvelles, pour la plupart hostiles aux prêtres, a fait incliner Bottari à croire que Sacchetti, après avoir mené une vie licencieuse, était devenu bigot dans sa vieillesse, par imbécillité. Le cas est fréquent; mais ce n’est pas celui de notre conteur. Cette hypothèse facile dispensait Bottari, prêtre lui-même, d’aller au fond des choses et d’expliquer comment on peut détester le clergé pour son esprit de domination, ses désordres et ses vices, tout en restant un parfait Chrétien, un croyant convaincu. Or, c’est bien là le cas de Sacchetti. En même temps qu’il se plaisait à recueillir ses Nouvelles, de la même plume il écrivait ses Sermons, au nombre de quarante-neuf, un par jour de Carême, et proposait à ses méditations les points les plus ardus de la doctrine catholique; il les écrivait, non pour les autres, mais pour lui-même, et sans doute afin de se raffermir dans sa foi, ébranlée par les spectacles qu’il avait eus sous les yeux. Adversaire acharné de l’Église, en tant que pouvoir temporel; détestant les cuistres, les cafards et les hypocrites, qu’il accable de ses traits satiriques; se moquant, comme Boccace, des reliques miraculeuses, des Saintes qui ont trois bras, des fioles de lait de la Vierge, des ridicules superstitions et surtout de ceux qui en vivent, il essaye pourtant de se persuader que le dogme reste sauf et que la religion n’est pas atteinte par la sottise ou l’impureté de ses ministres; il propose de châtrer tous les prêtres, seul moyen, à son avis, de leur donner de bonnes moeurs (le moyen est peut-être excessif), et en même temps il veut qu’on croie à ce qu’ils enseignent. C’est une inconséquence qui nous paraît aujourd’hui singulière: ce n’en était pas une à cette époque de foi sincère et naïve.
Pour offrir une idée complète de l’homme, de ses pensées intimes et de son talent dans des genres divers, nous avons traduit deux de ces Sermons; nous les donnons en Appendice. Le premier est tout dogmatique; l’auteur y expose le mystère de la présence réelle, d’après les arguments de l’école, ceux qui avaient cours alors: la pierre héliotrope, qui rend invisible; le poussin qui sort de l’œuf sans que personne l’y ait vu entrer, etc.; c’est un travail curieux et qui porte bien sa date. Le second, d’une forme plus littéraire, est une sorte d’oraison funèbre de Jésus-Christ, traitée avec une ampleur et une originalité magistrales; peu de prédicateurs du temps de Sacchetti auraient été capables d’écrire ce morceau d’éloquence sacrée. Parmi ses Nouvelles, nous avons choisi, sans autre parti pris que d’en tirer un livre agréable, celles que recommandent les mérites de la narration, l’intérêt du sujet, la franchise et le naturel du style. Nous aurions pu prendre un plus grand nombre de celles qui daubent sur les prêtres et les moines, elles sont toutes piquantes; mais c’eût été fausser l’esprit du recueil et présenter Sacchetti comme un auteur exclusivement irréligieux, ce qu’il est fort loin d’être. Prélats, hommes de guerre, grands seigneurs, paysans, bourgeois, moines, magistrats, bouffons de Cour à la langue affilée, nonnes confites en dévotion, maris trompés, femmes volages, il met tout le monde en scène, il sait sur tous une foule d’anecdotes et de bons mots; en choisissant les meilleurs, dans chaque sorte, nous avons conservé à l’ensemble sa physionomie générale.
ALCIDE BONNEAU.
Paris, le Ier Août1879.

NOUVELLES CHOISIES
DE
FRANCO SACCHETTI
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NOUVELLE II
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Le Roi Frédéric de Sicile est piqué au vif par une belle histoire de Ser Mazzeo, épicier de Palerme.

E Roi Frédéric de Sicile fut d’un généreux et noble caractère. En son temps vivait un épicier de Palerme nommé Ser Mazzeo, qui avait pour habitude chaque année, à a saison des citrons, sa perruque bien peignée sous son bonnet, de se mettre une serviette au cou et d’aller porter au Roi d’une main une corbeille de citrons, de l’autre une corbeille de pommes; le Roi recevait ce cadeau très-gracieusement. Advint que ce Ser Mazzeo, parvenu à l’âge de la vieillesse, se mit à déraisonner un peu, non assez cependant pour oublier de porter son offrande accoutumée. Entre autres fois, un jour qu’il était bien peigné, sa perruque bien arrangée sous son bonnet, il prit la serviette, les corbeilles de citrons et de pommes, pour aller offrir son petit cadeau, se mit en chemin et arriva à la porte du palais du Roi. Le portier, en le voyant, commença à lui faire une foule de niches et à lui tirer les cordons de son bonnet, tout en lui barrant le chemin; un autre l’entreprit d’un autre côté, car on le tenait presque pour un idiot. Lorsqu’ils le laissèrent passer, il avait été si bien tiraillé et bousculé de côté et d’autre, que sa perruque en était toute ébouriffée. Cependant, il s’ingéniait à faire parvenir son cadeau en bon état. Enfin, il arriva devant le Roi et lui tira sa révérence; le Roi, le voyant ainsi en désordre, lui dit: «Ser Mazzeo, qu’est-ce que cela signifie? Tu es tout ébouriffé.–Monseigneur, il n’en est que ce que vous voulez bien,» répondit Ser Mazzeo.–«Comment cela?» dit le Roi. Ser Mazzeo reprit:–«Savez-vous la plus belle histoire qui soit dans la Bible?» Le Roi, qui était très-entendu en cela, répondit:–«J’en connais beaucoup de belles; mais la plus belle, je ne saurais en décider.» Alors Ser Mazzeo de s’écrier:–«Si vous m’en donnez la permission, je vous la conterai.–Dis ce que tu veux, en assurance,» repartit le Roi.–«Monseigneur le Roi,» dit alors Ser Mazzeo, «la plus belle histoire qui soit en toute la Bible, c’est quand la Reine de Saba, ayant entendu vanter la sagesse admirable de Salomon, se mit en route pour l’aller voir, lui et son royaume, en Égypte. Dès qu’elle eut le pied sur les terres gouvernées par Salomon, elle trouva toutes choses si raisonnablement ordonnées, que plus elle en voyait, plus elle s’émerveillait, et plus elle s’enflammait du désir de le voir lui-même; si bien qu’étant arrivée à la cité capitale, elle s’approcha du Palais et, à mesure qu’elle s’approchait, regardant et remarquant tout, elle vit les serviteurs et les sujets tous en très-bon ordre et bien appris. Enfin, parvenue à la grand’salle, elle fit dire à Salomon qui elle était et pourquoi elle venait le voir. Salomon sortit aussitôt de sa chambre et fut à sa rencontre; dès qu’elle l’aperçut, la Reine se jeta à genoux en s’écriant: O Roi très-sage, béni soit le ventre qui porta autant de sagesse qu’il y en a en toi!» Là s’arrêta Ser Mazzeo.–«Eh bien, que veux-tu dire, Ser Mazzeo?» demanda le Roi Frédéric. Ser Mazzeo reprit:– «Monseigneur le Roi, je veux dire que si cette Reine comprit parfaitement, d’après l’ordre et la bonne tenue du royaume et des sujets de Salomon, qu’il était le plus sage homme du monde; de la même manière, je peux conjecturer que vous êtes le roi le plus fou qui soit sur terre, puisque moi, votre très-humble serviteur, venu me présenter à Votre Majesté pour lui faire mon cadeau habituel, vos valets m’ont arrangé comme vous le voyez.» Le Roi, considérant et examinant Ser Mazzeo, le consola de bonnes paroles, et voulut savoir comment et par qui il avait été ainsi traité; il fit venir ses gens, les châtia en présence de Ser Mazzeo, les renvoya de son service et donna l’ordre à tous les autres que jamais sa porte ne fût fermée pour Ser Mazzeo, quand il voudrait venir le voir, et qu’ils lui fissent toujours honneur. Ils s’exécutèrent désormais, émerveillés du résultat final d’une si notable histoire, contée à propos par un pauvre vieux à qui la raison défaillait. Avec son récit, Ser Mazzeo fut cause que ce Roi tint dorénavant sa maison sur un meilleur pied qu’il ne l’avait fait jusque-là: il importe donc qu’il se rencontre des hommes de son espèce.
NOUVELLE IV
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Messire Bernabò, Seigneur de Milan. commande à un Abbé de lui expliquer quatre choses impossibles; un Meunier. vêtu de la robe de l’Abbé, les lui explique si bien, qu’il reste Abbé, et que l’Abbé reste Meunier.

ESSIRE Bernabo, Seigneur de Milan, émerveillé des bonnes raisons d’un Meunier, lui accorda un très-riche bénéfice. Ce Prince fut en son temps plus redouté que nul autre, et, quoique cruel, il gardait pourtant dans sa cruauté un grand fonds de justice. Entre autres aventures qui lui arrivèrent, il y eut celle-ci: Un opulent Abbé, coupable de quelque négligence en ce qui regardait la nourriture de dogues qui appartenaient audit Prince et qu’il avait laissé devenir étiques, fut condamné par lui à payer quatre mille écus. L’Abbé commença par crier miséricorde. Le Prince, l’entendant crier miséricorde, lui dit: «Explique-moi quatre choses, et je te tiens quitte de tout. Voici ces quatre choses: je veux que tu me dises combien il y a d’ici au ciel; combien il y a d’eau dans la mer; qu’est-ce que l’on fait dans l’Enfer, et ce que vaut ma propre personne.» L’Abbé, à ces questions, soupira fort, et il lui sembla être en pire condition qu’auparavant; toutefois, afin de laisser passer la tourmente et de gagner du temps, il supplia le Prince de vouloir bien lui accorder un délai pour résoudre de si difficiles problèmes. Le Prince lui donna tout le jour suivant, et comme désireux de connaître la solution qu’il trouverait, lui fit délivrer un saufconduit pour le retour.
L’Abbé, tout pensif et en grande mélancolie, revint au monastère, soufflant comme un cheval qui s’ébroue. En arrivant, il rencontra un Meunier qui, le voyant ainsi dolent, lui dit: «Monseigneur, qu’avez-vous donc à souffler si » fort?–J’ai bien de quoi,» répondit l’Abbé; «le Prince est pour me faire un. mauvais parti, si je ne lui explique pas quatre choses telles que ni Salomon ni Aristote ne pourraient y voir clair. –Et qu’est-ce que ces choses?» demanda le Meunier. L’Abbé les lui fit connaître. Alors, le Meunier, tout en réfléchissant, dit à l’Abbé: «Je vous tirerai d’embarras, s’il vous plaît.–Dieu le veuille!» répondit l’Abbé.–«Dieu le voudra, je crois, et les Saints aussi,» dit le Meunier. L’Abbé, qui ne savait pas trop ce que cela signifiait, s’écria:– «Si tu le fais, demande-moi tout ce que tu voudras: il n’est chose au monde que je ne te donne, pourvu que cela soit possible.–Je laisserai cela à votre discrétion,» répondit le Meunier.–«Et comment t’y prendras-tu?» demanda l’Abbé. Le Meunier alors lui répondit: –«Je yeux mettre votre soutane et votre manteau; puis, ma barbe coupée, demain matin de bonne heure, j’irai trouver le Prince, en lui disant que c’est moi l’Abbé, et je répondrai aux quatre questions de façon à le satisfaire, je pense.» Il tardait mille ans à l’Abbé de substituer le Meunier en son lieu et place, et ainsi fut fait.
Le Meunier, devenu Abbé, le lendemain matin de bonne heure se mit en route. Arrivé à la porte du logis où demeurait le Prince, il frappa, disant que tel Abbé voulait répondre à Monseigneur touchant certaines choses qu’il lui avait demandées. Le Prince, curieux d’entendre ce que l’Abbé pourrait lui dire, le fit appeler; le Meunier, arrivé devant lui, se tint à distance, un peu au demi-jour, et lui fit la révérence tout en se passant souvent la main sur la figure pour ne pas être reconnu. Le Prince lui demanda s’il avait trouvé réponse aux quatre questions qu’il lui avait posées.–«Oui, Mon-seigneur,» répondit-il. «Vous m’avez demandé combien il y a d’ici au ciel. Toute chose bien considérée, il y a d’ici là-haut trente-six millions huit cent cinquante-quatre mille septante et deux lieues et demie, plus vingt-deux pas.–Tu as vu cela bien au juste,» dit le Prince; «et quelle preuve en donnes-tu?–Faites mesurer,» répondit le Meunier, «et si ce n’est pas le compte, que je sois pendu par le cou. secondement, vous demandez combien il y a d’eau dans la mer. Cela m’a été difficile à voir, parce qu’elle ne reste pas tranquille et qu’il y entre de l’eau continuellement. Mais cependant je suis parvenu à savoir qu’il y a dans la mer vingt-cinq mille neuf cent quatre-vingt-deux millions de tonnes, sept barils, douze bouteilles et deux verres. —Et comment le sais-tu?» demanda le Prince.–«Je l’ai calculé du mieux que j’ai pu, ,» répondit le Meunier; «si vous ne m’en croyez pas, faites venir des poinçons et qu’on la mesure; en cas d’erreur de ma part, que l’on me coupe en quatre. Troisièmement, vous m’avez demandé ce qu’on fait en En-fer. En Enfer, on y massacre, on y écartèle, on y traîne sur la claie, on y pend, ni plus ni moins que vous ne faites ici vous-même.–Et quelle rai-son en donnes-tu?–J’ai causé tan-tôt avec un qui en revenait, et c’est de lui que Dante, Florentin, a su tout ce qu’il a écrit des choses de l’Enfer; mais mon homme est mort. Si vous ne m’en croyez pas, mandez-le à comparaître. Quatrièmement, vous m’avez demandé ce que vaut votre propre personne. Je réponds qu’elle vaut vingt–neuf deniers.» Quand Messire Bernabô entendit cela, il se retourna tout furieux contre le Meunier et s’écria:–«Que le ver-coquin te vienne! Suis-je donc si peu de chose que je ne vaille pas plus qu’une mar-mite?» L’autre répliqua, non sans grande frayeur:–«Monseigneur, écou-tez pourquoi. Vous savez que Notre-Seigneur Jésus-Christ fut vendu trente deniers; je calcule que vous valez un denier de moins que lui.» A cette explication, le Prince se douta trop bien que cet homme n’était pas l’Abbé; il le regarda fixement, et jugeant qu’il avait bien plus de savoir, il lui dit: «Tu n’es pas l’Abbé.» La peur qu’éprouva le Meunier, chacun peut le penser; il s’agenouilla les mains jointes et demanda grace en avouant au Prince comment il était le Meunier du couvent, comment et pourquoi il s’était présenté sous un déguisement devant Sa Seigneurie, à quelle occasion il avait pris cet habit, plutôt pour faire plaisir au Prince que par malice. Messire Bernabô, après l’avoir écouté, lui dit:–«Eh bien! puisqu’il t’a fait abbé et que tu en sais plus long que lui, foi de Dieu, je veux te confirmer, je veux que dorénavant tu sois l’Abbé et qu’il soit le Meunier; que tu aies tous les revenus du mo-nastère et lui ceux du moulin.» Et tant qu’il vécut, il tint la main à ce que l’Abbé fût meunier et le Meunier abbé.
C’est toujours chose scabreuse et de grand péril que se faire si hardi devant les Princes, comme ce Meunier, et de montrer autant d’audace que lui. Il en est des Princes comme de la mer où l’homme ne s’embarque pas sans grands dangers; mais aux gros risques les gros gains. Fructueuse affaire si la mer est en bonace, et le Prince aussi peut y être; mais à l’un comme à l’autre il est chanceux de se fier: gare que la tempête ne vienne.
Quelques-uns rapportent cette Nouvelle ou une semblable, comme étant arrivée à *****, Pape, qui à l’occasion d’une faute commise par un sien Abbé, lui dit de lui expliquer les quatre choses ci-dessus, plus une cinquième: Quelle était la meilleure aubaine qui lui fût jamais arrivée. L’Abbé, ayant obtenu du temps pour répondre, revint au monastère, et ayant rassemblé les moines, les frères convers, jusqu’au cuisinier et au jardinier, leur exposa ce dont il devait faire réponse au Pape, et pria chacun de lui donner conseil et assistance. Personne ne trouvant rien à dire, tous étaient là comme gens qui ont perdu le sens; alors le jardinier, voyant que chacun restait muet, prit la parole: «Messire Abbé,» dit-il, «puisque per-sonne ne dit rien, je veux être celui qui dira et qui fera; je crois réussir à vous tirer d’affaire. Mais prêtez-moi vos habits, que j’y aille comme Abbé et que quelques-uns de ces moines me suivent.» Ainsi fut fait. Arrivé devant le Pape, il dit que la hauteur du ciel était de trente portées de voix; pour l’eau de la mer: «Faites,» dit-il, «barrer toutes les embouchures des fleuves qui se déver-sent dedans, et je me charge ensuite de la mesurer;» pour ce que valait la personne du Pape, il répondit: «Vingt-huit deniers,» l’estimant deux deniers de moins que le Christ, dont il était le Vicaire. Enfin, pour la meilleure aubaine qui lui fût jamais arrivée, il dit: «C’est de jardinier être devenu Abbé.» Le Pape le confirma en cette fonction. Qu’il en soit comme on voudra, que la chose soit arrivée à l’un et à l’autre ou seulement à l’un d’eux, l’Abbé devint ou meunier ou jardinier.

NOUVELLE VIII
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Un Génois, de piteuse mine, mais de grand savoir, demande au poète Dante comment il pourra se faire aimer d’une femme; Dante lui fait une plaisante réponse.

L y avait naguère dans la cité de Gênes un particulier instruit, expert en toutes sortes de connaissances, mais de petite taille et on ne peut plus décharné. Outre cela, il était fort amoureux d’une belle dame de Gênes, qui soit à cause de sa piteuse mine, soit parce qu’elle avait trop de vertu, ou pour tout autre motif, bien loin de l’aimer, ne pouvait seulement lever les yeux sur lui et le fuyait ou tournait la tête d’un autre côté. Il en résulta que notre homme, de désespoir, connaissant la grande réputation de Dante et sachant qu’il résidait à Ravenne, se disposa enfin à l’aller voir, à pénétrer dans sa familiarité, pour obtenir de lui aide ou conseil, et savoir comment s’y prendre pour se faire aimer de cette dame, ou tout au moins ne pas lui être odieux. Dans ce but, il se mit en route et parvint à Ravenne; il y fit tant qu’il se trouva être d’un repas auquel Dante assistait. Comme ils étaient à table, assez près l’un de l’autre, le Génois, saisissant l’occasion, dit: «O mes-sire Dante, j’ai fort entendu parler de votre génie et du renom que vous avez; pourrais-je obtenir de vous un conseil?–Oui,» répondit Dante; «pourvu que je sois capable de vous le donner.» Le Génois reprit alors:–«J’ai aimé, j’aime encore une dame de toute la ferveur dont Amour veut qu’on aime; or, bien loin de me rendre amour pour amour, jamais elle ne m’a seulement favorisé d’un regard.» Dante, en l’écoutant, examinait sa piteuse mine:–«Messire,» lui répondit-il, je suis tout à votre service; quant à ce que vous me demandez maintenant, je ne vois pas d’autre moyen que celui-ci. Vous savez que les femmes grosses ont toujours envie de choses bizarres; il faudrait donc que celle que vous aimez tant devînt grosse. Une fois enceinte, puisqu’elles ont si souvent les envies les plus singulières, possible qu’elle eût envie de vous, et de cette façon vous viendriez facilement à bout de ce que vous désirez; autrement, la chose ne me paraît pas faisable.» Le Génois, se sentant mordu, s’écria:– «Messire Dante, vous me conseillez deux choses plus difficiles que n’est la principale; d’abord, il serait malaisé que cette dame devînt enceinte, car elle n’a jamais eu d’enfant, et plus malaisé encore qu’étant grosse, entre toutes les envies qui peuvent venir aux fem-mes, ce fût une envie de moi qui la prît. Mais par Dieu, il n’y avait pas d’autre réponse à ma demande que celle que vous venez de me faire.» Le Génois comprit que Dante l’avait mieux connu tout de suite qu’il ne se connaissait lui-même, et qu’il était bâti de façon à faire fuir toutes les femmes. Dante fit encore plus ample connaissance avec lui, car le Génois resta chez lui plusieurs jours, et il l’admit dans son intimité tout le temps qu’ils furent ensemble.
Ce Génois était savant, mais il ne devait pas être philosophe, comme le sont aujourd’hui la plupart des gens instruits. La philosophie, en effet, est la connaissance de la nature des choses, et comment l’homme qui ne se connaît pas lui-même connaîtra-t-il ce qui est en dehors de lui? S’il s’était regardé, ou dans le miroir de sa conscience, ou seulement dans un miroir véritable, il se serait aperçu de sa figure, et il aurait considéré qu’une belle femme, honnête par-dessus le marché, désire que celui qui l’aime ait au moins forme d’homme, et non de chauve-souris. Mais il semble qu’à tout le monde s’applique le proverbe: On n’est jamais si bonne dupe que de soi-même.
NOUVELLE XXII
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Deux Frères Mineurs passent par la Marche, en un endroit où quelqu’un est mort; l’un deux fait au trépassé une telle oraison funèbre, que ceux qui avaient envie de pleurer auraient eu sujet de rire.

L n’y a pas longtemps que dans la Marche d’Ancône mourut à la Villa un riche paysan dont le nom était Giovanni. Ses parents, tant hommes que femmes, tous dans les larmes et les gémissements, se trouvaient rassemblés avant qu’on le mît en terre; ils voulaient lui faire honneur, et il n’y avait aucune Règle de religieux dans les environs. Vinrent à passer deux Frères Mineurs; ceux qui étaient chargés de la dépense les prièrent de faire quelque sermon pour le repos de l’âme du mort. Les Frères, étrangers dans le pays et à qui le mort était encore bien plus étranger, se mirent d’abord à sourire, puis s’étant tirés à part, l’un d’eux dit à l’autre: «Veux-tu prendre la parole ou aimes-tu mieux que je la prenne?– Prends-la toi-même,» répondit l’autre. –Si je prêche, je veux que tu me pro-mettes de ne pas rire,» reprit le premier. Le compère promit. Renseigné tant sur l’ordre et l’heure de la cérémonie que sur le nom du défunt, le vaillant Moine se rendit, comme il est d’usage, à l’endroit où se trouvait le mort avec toute la société, et s’étant un peu exhaussé, commença: «Qui, quœ! Par qui, il faut entendre Janni et par quæ Joanni dello Barbagianni; je ne dis pas de bêtises, puisque les barbagianni»(chats-huants) «volent de nuit. Messieurs et Mesdames, je sais que ce Joanni a été un bon pécheur, et quand il a pu fuir les tracas, il l’a fait volontiers; il a bien vécu selon le monde; il a pris grand profit à rendre service et trouvé très-mauvais qu’on le des-servît; il a toujours largement pardonné à tous ceux qui lui ont fait du bien et détesté qui lui a fait du mal. Avec grand plaisir il a gardé les jours fériés, et, suivant ce qu’on m’a dit, les jours ouvrables il s’est gardé des pé-chés et des actions mauvaises. Quand ses voisins ont eu besoin de lui, évi-tant les choses inutiles, toujours il les a aidés; il jeûnait quand il s’était rendu malade à force de manger; il a vécu chaste, quoi qu’il lui en coûtât. C’était un beau parleur, m’assure-t-on; il a dit beaucoup de Pater Noster en allant au lit, et l’Ave Maria, du moins quand l’Angélus sonnait au village. Souvent il faisait l’aumône en dehors des jours de la semaine. Pour en venir à la conclusion, ses mœurs et ses œuvres furent telles, qu’il y a bien peu de séculiers qui ne les approuveraient. Et si l’on me demandait: O mon frère, crois-tu qu’il soit en Paradis?–Je ne le pense pas.– Crois-tu qu’il soit en Purgatoire?– Dieu le veuille.–Crois-tu qu’il soit en Enfer?–Dieu l’en préserve. Adonc, consolez-vous; laissez de côté les lamentations et espérez de lui tout le bien possible; en priant Dieu de nous faire la grace, à nous qui sommes au nombre des vivants, d’y rester longtemps encore, et que les morts s’en aillent au diable, dont nous garde Celui qui vivit et regnat in sœcula sæculorum. Dites tous votre Confi» teor, etc.» Il n’y eut qu’une voix dans tout ce monde ignorant et pleurard pour assurer que le Moine avait noblement prêché et affirmé que le mort, par ses vertus, était monté tout droit au Ciel. Les Capucins s’en allèrent avec un bon souper dans le ventre et de bons deniers dans la bourse, riant de l’histoire tout le long de leur chemin.
Peut-être fut-il plus vrai et plus substantiel, ce sermon du Moine, que ne le sont ceux des grands théologiens qui mettent en paroles les riches usuriers dans le Paradis, et savent bien qu’ils mentent par la gorge. Lorsqu’un riche est mort, qu’il soit tout ce qu’on voudra, qu’il ait fait tout le mal possible, ils n’éprouveront aucun scrupule à prêcher de lui tout comme s’ils prêchaient de Saint François; ils font les flatteurs pour se gorger des biens de ceux qui vivent.

NOUVELLE XXV
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Messire Dolcibene, par ordre du Gouverneur de Forli, châtre un prêtre d’une façon nouvelle; il vend ensuite li testicoli vingt-quatre livres de Bologne.

U temps que messire Francesco degli Ardelaffi était seigneur de Forli, une fois entre autres vint Messire Dolcibene. Comme ledit seigneur voulait faire publiquement châtrer un prêtre, et qu’il ne se présentait personne qui fût capable de procéder à l’opération, Messire Dolcibene dit qu’il s’en chargeait; le Gouverneur n’en aurait pas voulu d’autre, il accepta volontiers. Messire Dolcibene fit apprêter un tonneau défoncé par un bout, et donna ordre qu’on le portât sur la place, puis qu’on amenât le prêtre; lui-même il s’y rendit, apportant un rasoir et un petit sac. Arrivés là tous les deux, et presque tous les gens de Forli pour voir, Messire Dolcibene dit que l’on ôtât au prêtre les entraves, et le fit mettre à califourchon sur le tonneau, de façon que li sacri testicoli passassent par le trou de la bonde. Cela fait, il entra par en dessous dans le tonneau, coupa les bourses avec le rasoir, les détacha net, les mit dans le petit sac, puis serra le tout dans sa gibecière, s’avisant, en homme malicieux, d’en tirer quelque profit: ce qui arriva. Le prêtre enlevé, tout meurtri, de dessus le tonneau, fut placé, ainsi chaponné, sous quelque mue, et guérit après de longs soins. Le Gouverneur riait de l’histoire à gorge déployée.
Quelque temps après, un cousin du prêtre vint secrètement trouver Messire Dolcibene et le pria avec instances de lui rendre les grelots en question, l’assurant qu’il lui en tiendrait bon compte, parce que, sans eux, le prêtre chaponné ne pouvait dire la messe. Messire Dolcibene, qui attendait le chaland, les avait déjà salés et fumés; il dit son prix, l’autre marchanda, enfin il en eut vingt-quatre livres de Bologne. Le marché conclu, il s’en fut en riant aux éclats conter au Gouverneur quelle singulière denrée il avait réussi à vendre; la jubilation et le bon sang que se fit le Gouverneur, cela ne pourrait se dire. A la fin, pour s’amuser et non par avarice, vice qu’il détestait, il dit qu’il voulait cet argent, que cet argent lui appartenait. Messire Dolcibene eut beau se secouer, il lui fallut, entre les griffes de Pharaon, se saigner de douze livres de Bologne et donner moitié au Gouverneur.
Ainsi se termina l’histoire; le prêtre s’en alla sans ses grelots, le Gouverneur eut douze livres de l’un, et Messire Dolcibene tout autant de l’autre.
Oh! la belle et singulière marchandise! Si l’on en vendait souvent de semblable, le monde n’en irait que mieux. Plût au ciel qu’on les coupât à tous les autres, pour qu’ils fussent forcés de les racheter et de subir ainsi double désagrément! ils pourraient les porter ensuite dans leur poche. Comme cela, du moins, ils ne s’occuperaient pas toute leur vie de pourchasser les femmes d’autrui, d’en entretenir publiquement sous le nom d’amies, de compagnes ou de cousines; les fils qui leur en naissent, ils les baptisent leurs neveux, et ils n’ont pas honte de peupler les lieux saints de concubines et de bâtards issus de leur luxure effrénée.

NOUVELLE XXVIII
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Ser Tinaccio, curé de Castello, met coucher avec sa fille un jeune homme, croyant que c’est une femme, et le beau jeu qui en résulte.

E mes propres jours vivait curé d’une église de Castello, bourg du territoire de Florence, un nommé Ser Tinaccio, alors déjà vieux, qui, dans le temps passé, s’était donné ou pour amie ou pour ennemie une belle jeunesse de Borgo Ognissanti; il en avait eu une fille qui, à l’époque dont je parle, était fort belle et bonne à marier: le bruit courait partout que la nièce du curé était une merveille. Non loin d’elle restait un jeune gars, dont je veux taire le nom et la famille qui, ayant vu plus d’une fois cette fillette et en étant amoureux, imagina une bonne malice pour se trouver avec elle et la mit à exécution. Un soir, par un temps pluvieux, tout à fait sur le tard, il s’habilla à la mode des campagnardes, et, bien encapuchonné, se rembourra par devant de bouchons de paille et de linges, faisant mine d’avoir le ventre au menton, puis se rendit à l’église demander la confession, comme font les femmes quand elles sont près d’accoucher. A son arrivée à l’église, une heure de la nuit allait sonner; il frappa à la porte et le clerc vint ouvrir; il demanda le curé. Le clerc lui dit: «Il est allé tout à l’heure porter la communion à quelqu’un et reviendra bientôt. «Là-dessus, la femme grosse de s’écrier: «Holà! malheureuse! je n’en puis plus de fatigue;» et s’essuyant souvent avec un mouchoir, plutôt pour n’être pas reconnue que pour la sueur qu’elle aurait eue sur la figure, elle s’assit, comme tombant d’épuisc3. ment en disant: «Je vais l’attendre; » rapport à ma grossesse, je ne pour-» rais pas revenir. Quand Dieu devrait » me rappeler à lui, je ne voudrais pas » m’en aller.–Restez-donc, et que » Dieu vous bénisse,» dit le clerc. Elle attendit un peu et le prêtre revint à une heure. Sa cure était considérable, et il avait beaucoup de paroissiens qu’il ne connaissait pas. Lorsqu’il l’aperçut dans la demi-obscurité, la prétendue femme, à grand’peine, et s’essuyant toujours le visage, lui conta qu’elle l’avait attendu, l’accident qui l’amenait et toute l’histoire. Le prêtre se mit à la confesser. Le gars en jupons fit sa confession bien longue pour que la nuit arrivât tout à fait. La confession achevée, il se met à soupirer en disant: «Malheureuse! où aller ce soir, à l’heure qu’il est?–Ce serait de la folie,» s’écria Ser Tinaccio; «la nuit est noire et pluvieuse, et il semble qu’il va tomber de l’eau encore davantage; restez ce soir avec ma fillette, et demain, à votre aise, vous partirez.» A cette proposition, la fausse campagnarde pensa bien être en bon chemin de ce qu’elle souhaitait, et toute émoustillée par les paroles du prêtre, lui dit:–«Mon père, je ferai ce que vous me conseillez, car je suis si fatiguée de la route, que je ne crois pas pouvoir faire cent pas sans grand danger; le temps est mauvais, voici la nuit, je ferai comme vous voudrez. Mais, je vous en prie, si mon mari disait quelque chose, prenez ma défense.–Laissez-moi faire,» répondit le prêtre.
Entrée dans la cuisine, sur l’invitation du curé, elle soupa avec la nièce, tout en manœuvrant souvent le mouchoir. pour se cacher la figure. Le souper fini, elles se mirent au lit en une chambre séparée de celle de Ser Tinaccio par une simple cloison au milieu. La fillette était dans son premier sommeil, elle avait déjà dormi un bout de temps, quand le gars s’enhardit à lui caresser les tetons; on entendait le curé ronfler bruyamment. La prétendue femme grosse se rapprocha, la fillette qui la sentait se redresser tout contre elle se mit à appeler Ser Tinaccio en criant: «C’est un garçon!» Elle l’appela plus de trois fois avant qu’il se réveillât; au quatrième «Ser Tinaccio, c’est un garçon,» Ser Tinaccio tout endormi lui demande: «Qu’est-ce que tu dis?–Je dis que c’est un garçon.» Ser Tinaccio croit que la bonne femme accouche et répond:– «Aide, aide, ma fille.–Ser Tinaccio, Ser Tinaccio,» répétait la pauvrette, «je vous dis que c’est un garçon!–Aide, aide, ma fille,» répliquait Ser Tinaccio, «Dieu te bénira;» et fatigué qu’il était, tombant de sommeil, Ser Tinaccio se rendormit. La fillette, fatiguée aussi de lutter et contre le jeune homme et contre le sommeil, convaincue de plus que le curé l’engageait d’aider à l’opération, cette nuit se passa le mieux qu’il soit possible. A la pointe du jour, le jeune homme ayant pris autant de plaisir qu’il voulait, lui découvrit qui il était, comment il s’était métamorphosé en femme par amour pour elle, rien que pour coucher avec elle, car il l’aimait plus que tout au monde. Il lui donna pour arrhes, en se levant et au moment de partir, l’argent qu’il avait sur lui, jurant que tout ce qu’il possédait était à elle; il arrangea enfin les moyens de se revoir souvent à l’avenir, et cela fait, après beaucoup de baisers et d’embrassades, il prit congé d’elle en lui disant: «Quand Ser Tinaccio te demandera ce qu’est devenue la femme enceinte, tu lui répondras: Elle est accouchée cette nuit d’un garçon, quand je vous ai appelé, et ce matin de bonne heure, à la grace de Dieu, elle s’en est allée avec son enfant.» La femme grosse partie, laissant dans la paillasse de Ser Tinaccio la paille dont elle s’était rembourré le ventre, Ser Tinaccio, aussitôt levé, entra dans la chambre de la fille et s’écria: «Que diable est-il donc arrivé cette nuit, que tu ne m’as pas laissé dormir? Toute la nuit: Ser Tinaccio, Ser Tinaccio! Eh bien! qu’y a-t-il?–Cette femme a fait un beau garçon,» répondit la fillette.–«Où est-il?–Ce matin, dès le petit jour, elle s’en est allée avec son enfant, plus par honte, je crois, que pour toute autre chose.–Eh!» reprit Ser Tinaccio, «envoie-la au diable. Ces femmes attendent au dernier moment, si bien qu’après elles s’en vont pisser leurs enfants n’importe où. Si je peux la retrouver ou savoir qui est son mari, qui doit être quelque mauvais sujet, je lui dirai quelque sottise.–Vous ferez bien,» repartit la donzelle; «moi non plus, elle ne m’a pas laissé dormir de la nuit.» Ainsi finit l’histoire.
A partir de ce moment-là, il n’y eut pas besoin de grande alchimie pour opérer la conjonction des planètes; les deux amoureux se rencontrèrent assez souvent, à l’occasion, et le curé eut sa charge de cette denrée que ses confrères donnent si bien aux autres. Qu’il leur en arrive autant à tous, et puisqu’on ne peut se venger sur leurs femmes, qu’on se venge sur leurs nièces ou sur leurs filles, comme celle-ci l’était, à l’aide d’un bon tour semblable à celui-ci, certainement l’un des meilleurs et des plus relevés qu’on ait jamais ouïs. Pour moi, je crois que le jeune homme ne commit qu’un péché véniel en attrapant un de ceux qui, sous le couvert de la religion, du matin au soir, ne font que chasser sur les terres d’autrui.

NOUVELLE XXXIV
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Ferrantino degli Argenti, de Spolète, étant à Todi, à la solde de l’Église, fait une sortie; au retour, revenant tout trempé par la pluie, il entre dans une maison où il trouve devant le feu des victuailles et un tendron; il y reste trois jours de suitefort à son aise.

ORSQUE le Cardinal de Fiesque vint à Todi pour le compte du Saint-Siège, et prit des troupes à sa solde, il y eut dans le nombre un certain Ferrantino degli Argenti, de Spolète, que moi-même et beaucoup d’autres connurent prévôt de Florence, à telles enseignes qu’il montait un cheval harnaché d’une paire de croupières d’une taille si démesurée que leurs courroies avaient bien un quart de brasse de large. Un château du territoire de Todi ayant été pris par un gentilhomme des environs, il fut décidé que tous les soldats de l’Église monteraient à cheval; Ferrantino partit avec eux. Ils firent autour du château tous les ravages qu’ils purent, sans parvenir à le reprendre, et, comme ils s’en retournaient à Todi, survint une grande pluie dont ils furent tous trempés, et Ferrantino plus que les autres, car ses habits étaient si usés, qu’ils paraissaient de serge d’Irlande. Ainsi mouillé, il rentra dans Todi et descendit devant une masure qu’il tenait à loyer, disant à un sien petit page de mettre les chevaux à l’écurie; pour lui, il alla, furetant par le logis, voir s’il y avait du feu quelque part ou du bois pour en allumer. Il ne trouva rien du tout, n’étant qu’un pauvre écuyer; sa maison semblait être l’Abbaye des Quatre-Vents. Bien assuré de la chose, réfléchissant qu’il était tout trempé et qu’il se refroidissait, il dit: «Je ne peux pas rester comme cela.» Vite il sortit, et mettant le nez de porte en porte, grimpant les escaliers, il s’en alla chercher par les maisons voisines, comptant bien s’imposer aux gens et se sécher, s’il y avait du feu. En allant de côté et d’autre, il arriva par hasard à une porte où il entra, monta l’escalier, et vit dans une cuisine un immense brasier avec deux marmites pleines, des chapons et des perdrix enfilés à la broche, et une servante assez jolie et jeune qui tournait le susdit rôti. Elle était de Pérouse et avait nom Catcrina. Lorsqu’elle vit Ferrantino entrer ainsi subitement dans la cuisine, elle en fut toute troublée: «Que veux-tu?» s’écria-t-elle.–«J’arrive à l’instant de tel endroit,» répondit-il, «et je suis tout mouillé, comme tu le vois; je n’ai pas de feu à la maison et je ne pouvais durer comme cela: j’en serais mort. Je te prie de me laisser sécher, puis je partirai.» La servante dit:–«Oh! sèche-toi vite, et va-t’en avec Dieu; si Messire Francesco revenait, lui qui a beaucoup de monde à souper; il ne le trouverait pas bon et me donnerait des coups.–Je vais me dépêcher,» répondit Ferrantino; «mais qui est ce Messire. Francesco? –C’est Messire Francesco de Narni, il est Chanoine et demeure en cette maison.–Je suis son plus intime ami,» répliqua Ferrantino (il ne le connaissait pas du tout).–«Eh! dépêchetoi; j’en ai la fièvre par tout le corps;» dit la servante. Et Ferrantino de s’écrier: –«Ne crains rien; je serai bien vite sec.» Comme il en était là, Messire Francesco rentra, et venant à la cuisine s’occuper des victuailles, aperçut Ferrantino qui se faisait sécher; il s’écria: «Que fais-tu ici? qu’est-ce que cet homme?» Et Ferrantino:–«Qu’est-ce? qu’y a-t-il?–Que le diable t’emporte: » dit Messire Francesco; «tu dois être quelque filou, pour entrer ainsi dans les maisons des autres.–O Pater reverende, patientia vestra,» dit Ferrantino, «jusqu’à ce que je me sèche.» Et le Chanoine: «Quel Pater merdende? Je te dis de t’en aller d’ici, et c’est ce que tu as de mieux à faire; sinon je te fais prendre comme voleur.–O prêtre Dei, miserere mei,» répliquait Ferrantino, sans bouger. Quand Messire Francesco voit qu’il ne détale pas, il empoigne une épée et s’écrie: «Par le corps de Dieu, je vais bien voir si tu resteras chez moi malgré moi;» et il court l’épée haute sur Ferrantino. Voyant cela, Ferrantino se lève, met la main à la sienne et tout en disant: «Non truffe«mini!» il dégaîne et marche sur le Chanoine. qu’il fait aller à reculons jusque dans la salle; il le presse vivement et les voilà tous les deux au beau milieu de la pièce à s’escrimer, sans se toucher. Messire Franesco, voyant qu’il ne pouvait le mettre dehors, même l’epée à la main, et que Ferrantino ferraillait très-bien de la sienne, s’écrie: Par le corps de Dieu, je vais tout de suite t’accuser près du Cardinal.–J’y veux aller aussi.» replique Ferrantino; «partons, partons! Tous les deux descendent ensemble e l’escalier et, arrivés à la porte. Messire Francesco dit à Ferrantino: Passez.–le ne passerai pas avant vous. répond Ferrantino o: vous êtes officier du Christ.» Il fit tant, que Messire Francesco sortit le premier. Quand il fut dehors, Ferrantino poussa la porte, se renferma en dedans, et à l’instant, le plus vite qu’il put, poussa dans l’escalier tout ce qu’il trouva d’ustensiles sous sa main, de façon que l’huis fût bien assujetti à l’intérieur; il en remplit si bien l’escalier, que deux portefaix ne l’auraient pas débarrassé en un jour, et fut ainsi bien sûr que l’on pouvait ébranler la porte, du dehors, mais l’ouvrir, non. Se voyant ainsi mis sur le pavé, le Chanoine comprit qu’il était le plus mal partagé, surtout de ce qu’il laissait sa viande cuite et sa viande crue en possession d’il ne savait qui. Du dehors, il demandait très-amicalement qu’on lui ouvrît; Ferrantino se mit à la fenêtre et lui dit: «Va-t’en avec Dieu, c’est ce que tu as de mieux à faire.– Eh! ouvre-moi,» disait le Chanoine. –«J’ouvre,» répondait Ferrantino; et il ouvrait la bouche. Enfin, voyant qu’il était bien et dûment exproprié de son logis et de tout le reste, le Chanoine s’en fut trouver le Cardinal et se plaignit à lui de l’aventure.
Cependant, l’heure du souper étant venue, ceux qui devaient manger chez lui arrivent et frappent. Ferrantino se met à la fenêtre: «Que voulez-vous?–Nous venons souper avec Messire Francesco. –Vous vous trompez de porte,» répond Ferrantino; «il n’y a ici, ni de Mes-sire Francesco ni de Messire Tedesco.» Les invités balancent un moment, en gens qui ont perdu la tête, puis reviennent et frappent. Ferrantino se remet à la fenêtre: «Je vous ai dit que ce n’est pas ici; combien de fois faut-il vous le «répéter? Si vous ne délogez, je m’en vais vous jeter sur la tête quelque chose dont vous ne serez pas bien aises, et mieux vaudrait pour vous n’être pas venus ici.» En même temps, il lance une pierre contre une porte en face, pour faire le plus de bruit. Bref, les bonnes gens crurent à propos de s’en retourner souper en leur logis, qu’ils trouvèrent assez mal approvisionné. Le Chanoine, qui était allé se plaindre au Cardinal et qui ne se trouvait pas mieux partagé, eut à se pourvoir de souper et d’auberge. Le Cardinal eut beau envoyer dire à l’intrus de sortir de la maison: dès qu’on frappait à la porte, il allait vous jeter une grosse pierre sur la tête, de sorte qu’on se sauvait à toutes jambes. Les gens du dehors s’étant enfin fatigués, Ferrantino dit à Caterina: «Fais en sorte que nous soupions; me voilà sec maintenant.–Et toi, fais donc en sorte d’ouvrir au maître du logis et de t’en retourner chez toi,» répondit Caterina.–«La maison est à moi,» répliqua Ferrantino; «c’est celle que Dieu dans sa miséricorde a toute préparée pour moi hier soir. Veux-tu donc que je refuse un présent à moi fait par un tel maître? Tu as commis un péché mortel en prononçant les paroles que tu viens de dire.» Et elle eut beau chanter, Ferrantino ne voulut déguerpir; il lui fallut enfin, degré ou de force, mettre les plats sur la table et s’asseoir auprès de Ferrantino. Ils soupèrent l’un et l’autre fort bien; puis ayant serré le reste des viandes: «Où est la chambre?» demanda Ferrantino; «allons nous coucher.–Tu es bien ressuyé,» dit Caterina; «tu t’es bien rempli la panse, et maintenant tu veux coucher ici? en bonne conscience, tu n’agis pas bien.–Oh! ma Caterina,» répondit Ferrantino, «si en survenant ici j’avais empiré ta condition, que me dirais-tu donc? Je t’ai trouvée en train de cuisiner pour les autres, comme une servante; moi, je t’ai traitée en grande-dame. Si Messire Francesco et tout son monde avaient soupé ici, ta portion aurait été bien maigre, tandis qu’avec moi tu as eu doubles morceaux, sans compter que tu as gagné le paradis en me secourant, moi qui étais tout mouillé et le ventre creux.» La Caterina lui dit:–«Tu ne dois pas être gen-tilhomme, autrement tu ne ferais pas de pareilles choses.–Je suis gentilhomme, et comte, par-dessus le marché,» répliqua Ferrantino; «ils ne sont rien de tel, ceux qui devaient venir souper ici; tu n’en as fait qu’œuvre plus méritoire; allons dormir.» La Caterina disait que non, mais à la fin elle se coucha tout de même avec Ferrantino et n’eut pas besoin de changer de lit, car c’était celui-là même où elle dormait avec le Chanoine. Ferrantino se ressuya près d’elle toute la nuit; le matin, il se leva et resta dans la maison tant que les provisions durèrent, c’est-à-dire plus de trois jours.
Pendant ce temps-là, Messire Francesco errait dans Todi, revenant de temps à autre regarder de loin sa maison et pareil à une âme en peine; parfois il y dépêchait des espions, pour savoir si Ferrantino était parti; mais si quelqu’un s’approchait, les pierres de la fenêtre entraient en danse. A la fin, toutes les provisions épuisées, Ferrantino s’en alla par une porte de derrière: celle de devant était trop bien bouchée par l’amas de toutes sortes d’affaires qu’il avait jetées en dedans pour que cela fût possible; il s’en retourna à son pauvre logis tout délabré, où son page et ses deux chevaux avaient assez mal mangé, et il fit pénitence. Messire Francesco rentra chez lui par la porte de derrière et, au lieu de souper, il eut à déménager et à raccommoder un tas de choses. La Caterina lui donna à entendre qu’elle avait toujours boudé l’autre, qu’elle s’était bien défendue et n’avait voulu avoir affaire en rien avec lui. Le Cardinal, sur la réclamation du Chanoine, les manda l’un et l’autre et invita Ferrantino à se disculper de l’accusation que le Chanoine lui intentait. Ferrantino dit pour s’excuser: «Messire le Cardinal, vous ne cessez de prêcher qu’il faut avoir de la charité à l’égard de son prochain. Comme je revenais de devant l’ennemi, tout trempé, de telle sorte que j’étais plus mort que vif, ne trouvant chez moi ni feu, ni rien de bon, cependant je ne voulus pas mourir. Je tombai, par la volonté de Dieu, dans la maison de cet honorable religieux que voici, et j’y trouvai un grand feu avec des marmites et des rôtis tout autour. Je me mis à me sécher devant, sans causer de dommage ni de dérangement à personne. Cet homme survint; il commença par me dire des injures, et que j’eusse à déloger de chez lui. Je lui répondis par de bonnes paroles, le priant de me laisser sécher; mais rien n’y fit, et, l’épée à la main, il courut sur moi pour me tuer. Moi, qui ne voulais pas rester sur le carreau, je mis la main à la mienne pour me défendre jusqu’à la porte du logis; là, il sortit, afin d’avoir les mouvements plus libres et de me tuer, quand je franchirais le seuil; je me renfermai en dedans, le laissant dehors, rien que par peur de mourir. J’y suis resté, Dieu sait comment, jusqu’aujourd’hui, toujours dans ces mêmes transes. S’il veut me faire condamner, il a tort; je n’ai rien à perdre avec vous; je puis m’en aller chez moi et y rester; mais je ne sortirai pas d’ici que je ne sache pourquoi. Quant à moi, je me tiens offensé par cet homme.» Après avoir écouté, le Cardinal prit le Chanoine à part et lui dit: «Que veux-tu faire? Tu as entendu ce qu’il raconte, et tu peux voir quel homme c’est; faites donc la paix entre vous, je crois que ce sera le mieux, plutôt que de te mettre en procès avec un homme qui est à la solde.» Le Chanoine y consentit. Le Cardinal prit également à part Ferrantino et les raccommoda ensemble, non toutefois si bien que le Chanoine ne regardât fort longtemps de travers Ferrantino.
Ainsi Ferrantino, quand il se fut bien séché et bien rempli la panse trois jours durant, et qu’il eut pris avec la femme du Chanoine le plaisir qu’il voulait, fit un bon accommodement. Je voudrais que l’on en fît un pareil en faveur de tous les laïques et séculiers, aux dépens des morceaux délicats et des superfluités des prêtres; je voudrais qu’il en fût toujours de leurs rôtis, de leurs soupers et de leurs maîtresses comme il en advint à ce noble Chanoine, car sous honnête apparençe de religion, ils s’abandonnent sans aucune retenue à tous les excès de gourmandise, de luxure et autres, selon ce que leurs appétits réclament.
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