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Erckmann-Chatrian

Contes de la Montagne


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066076146

Table des matières

CONTES

UNE NUIT DANS LES BOIS

LE TISSERAND DE LA STEINBACH

LE VIOLON DU PENDU

L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN

A MON AMI JOSEPH-FÉLIX HALY

POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU

LE BOUC D'ISRAËL

LE COMBAT D'OURS

FIN TABLE

CONTES

Table des matières

DE
LA MONTAGNE
PAR
ERCKMANN-CHATRIAN
UNE NUIT DANS LES BOIS

Table des matières

I

Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand chapeau à claque et de sa perruque grise, le bâton de montagnard à pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg, saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.

L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il poursuivait encore à soixante ans son Histoire des antiquités d'Alsace, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité cent fois et contemplé sous toutes ses faces.

«Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs mémorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange, ces géants bardés de fer! C'est ici que se sont donnés les grands coups d'épée du moyen âge, entre les fils aînés de l'Église et le Saint-Empire…. Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles batailles où l'on s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'être transmis à la postérité! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne, des tours de France…. Que sais-je? Ils abandonnent les études sérieuses pour le commerce, les arts, l'industrie…. Comme s'il n'y avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts … et bien plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue anséatique … voyez les marines de Venise, de Gênes et du Levant … voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome, d'Anvers!… Mais non, tout est mis à l'écart…. On se glorifie de son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de notre bonne vieille Alsace…. Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et honnête femme pour courir après des laiderons!»

Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone.

Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver, depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, les culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers à boucles d'argent. Il se serait cru déshonoré d'adopter le pantalon à la mode, il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable queue de rat.

Le digne chroniqueur allait donc à Haslach, le 3 juillet 1845, examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois déterré récemment dans le vieux cloître des Augustins.

Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les montagnes succédaient aux montagnes, les vallées s'engrenaient dans les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à gauche, et maître Hertzog s'étonnait, depuis une heure, de ne pas voir apparaître le clocher du village.

Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne, et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute juvénile… Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à Phrâmond, à huit lieues de là… Mais la nuit commençait à se faire et le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace imperceptible.

C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de seconde en seconde…. On regarde derrière soi: les massifs prennent à vos yeux des proportions colossales…. Une grive, à la cime du plus haut sapin, salue le jour qui va disparaître … puis tout se tait…. Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au loin, bien loin … une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse de son bourdonnement monotone.

Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses jambes commençaient a se roidir.

«Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être, à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil…. La vieille Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck…. Au lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds et je finirai par me casser le cou…. Bon! ne l'ai-je pas dit?… Voilà que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables emportent, ce Mercure … et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir le voir … et ceux qui l'ont déterré…—Vous verrez que ce fameux Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne découvre le nez ni les jambes … quelque chose d'informe, comme ce petit Hésus de l'année dernière à Marienthal…. Oh! les architectes … les architectes!… ils voient des antiquités partout…. Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties … mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles…. Quel chemin! des trous de tous les côtés … des fondrières … des rochers!»

Dans un de ces moments où le brave homme, épuisé de fatigue, faisait halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait.

«Que le ciel soit loué! s'écria-t-il en se remettant à descendre clopin-clopant…. Oh! ceci me servira de leçon…. La Providence a eu pitié de mon rhumatisme…. Vieux fou! m'exposer à coucher dans les bois à mon âge…. C'était pour me ruiner la santé … pour m'exterminer le tempérament…. Ah! je m'en souviendrai … je m'en souviendrai longtemps!»

Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse devint plus distinct … puis une lumière perça le feuillage.

Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit, au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à perte de vue, et tout en face de lui, l'échafaudage de l'usine, avec ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une araignée gigantesque.

Il traversa le pont de bois en dos d'âne au-dessus de l'écluse mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du ségare.

Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi-voûte…. Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit feu…. Sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol…. Dans un coin à gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyères…. Quelques blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une fissure du rocher.

Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le ségare sortant de la scierie l'aperçut et lui cria:

«Hé! qui est là?

—Pardon … pardon … dit mon digne oncle tout surpris … un voyageur égaré….

—Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne … c'est maître Bernard de Saverne…. Soyez le bienvenu, maître Bernard!…. Vous ne me reconnaissez donc pas?

—Mon Dieu non … au milieu de cette nuit profonde….

—Parbleu, c'est juste … je suis Christian…. Vous savez, Christian … qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les quinze jours!…. Mais, entrez … entrez … nous allons faire de la lumière.»

Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et le ségare ayant allumé une branche de pin, la ficha dans un piquet fendu servant de candélabre…. Une lumière blanche comme le reflet de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses recoins jusqu'à la cime du toit.

Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de toile grise serré autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête large et musculeuse était couronnée d'une chevelure rousse hérissée; ses yeux gris exprimaient la franchise.

«Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la cheminée…. Avez-vous faim?

—Hé! mon garçon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.

—Bon, vous tombez bien … tant mieux … j'ai des pommes de terre à votre service … elles sont magnifiques.»

A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put réprimer une grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un triste retour sur les choses de ce bas monde.

Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'âtre, les jambes étendues, il alluma sa pipe.

«Mais dites donc, maître, reprit-il, comment êtes-vous ce soir à six lieues de Saverne … dans la gorge du Nideck?

—Dans la gorge du Nideck! s'écria le brave homme en bondissant.

—Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici … à deux bonnes portées de carabine …»

Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre XXIVe de son Histoire des antiquités d'Alsace, avec leurs hautes tours éventrées à la base et dominant l'abîme de la cascade.

«Et moi qui croyais être tout près de Haslach!» fit-il d'un air stupéfait.

Le ségare partit d'un immense éclat de rire:

«Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues…. Je vois ce que c'est … vous avez mal pris à l'embranchement du vieux chêne … au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite…. Il faut ouvrir l'oeil au milieu des bois…. Quand on se trompe d'une ligne au départ … ça fait des lieues à la fin…. Hé! hé! hé!»

Bernard Hertzog, à cette révélation, parut consterné. «Six lieues de Saverne, murmurait-il … six lieues de montagnes…. Et dire qu'il faudra encore en faire deux autres demain … ça fera huit….

—Bah! je vous servirai de guide jusqu'à la route … dans la vallée…. Vous arriverez à Haslach de bonne heure…. Et puis, songez que vous avez encore de la chance.

—De la chance…. Tu veux rire, Christian?

—Eh oui, de la chance…. Vous auriez fort bien pu passer la nuit dans les bois…. Si l'orage, qui s'avance du côté du Schnéeberg, vous avait surpris en route … c'est alors que vous auriez pu vous plaindre…. La pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à gauche, comme un aveugle…. Tandis que vous allez avoir un bon lit, fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche, et demain, à la fraîcheur, nous partirons … vos jambes seront dégourdies…. Vous arriverez tranquillement.

—Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard les larmes aux yeux…. Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre … que je me couche ensuite…. C'est la fatigue qui me pèse le plus…. Je n'ai pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.

—En voici deux … farineuses comme des châtaignes…. Goûtez-moi ça, maître, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis étendez-vous…. Moi, je vais me remettre à l'ouvrage…. il faut que je fasse encore quinze planches ce soir.»

Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu, reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots.

Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir dans cette solitude lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels, il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour regagner ses pénates…. Puis, suivant le cours de ses méditations habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens maîtres du pays…. Il remonta jusqu'aux Triboques…. se rappelant Clovis, Ghilpéric, Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut et de Frédégonde, etc., etc…. Il vit passer tous ces êtres féroces devant ses yeux…. Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre des rochers, favorisaient cette singulière évocation…. Tous les personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre: entre l'ours, le sanglier et le loup.

Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à l'un des crocs de la muraille et s'étendit sur les bruyères. Le grillon chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la cendre tiède … insensiblement ses paupières s'appesantirent … il s'endormit profondément.

II

Maître Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s'élevant au milieu du silence, s'écria:

«Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublié?»

L'accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutte était noire comme un four…. Il écouta: plus un souffle … plus un soupir … seulement au loin, bien loin… par delà les ruines… un tintement sonore se faisait entendre dans la montagne.

Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une minute il se prit à bégayer:

«Qui est là?… Que me voulez-vous?»

Personne ne répondit.

«C'est un rêve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse… Je me serai couché sur le coeur… Les rêves, les cauchemars ne signifient rien… absolument rien!»

Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la même voix, s'élevant de nouveau, s'écria:

«Droctufle!… Droctufle!… souviens-toi!»

Pour le coup, maître Hertzog sentit la peur grimper le long de son échine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'épouvante le fit retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit troublé ne voyait plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de vent furieux, s'engouffrant tout à coup dans la cheminée, remplit la hutte de mille sifflements lugubres.

Puis, le silence s'étant rétabli, le cri:

«Droctufle!… Droctufle!…» retentit pour la troisième fois.

Et comme maître Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres:

—«La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric … la reine Faileube, ayant su que Septimanie … que Septimanie, la gouvernante des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi …—la reine Faileube dit à son seigneur: «Seigneur, la vipère attend votre sommeil pour vous mordre au coeur…. Elle a conspiré votre mort avec Sinnégisile et Gallomagus…. Elle a empoisonné son mari, votre fidèle Jovius, pour vivre avec Droctufle… Que votre colère soit sur elle comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante!» Et Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château du Nideck, dit: «Nous avons réchauffé la vipère … elle a conspiré notre mort … qu'elle soit coupée en trois morceaux!… Que Droctufle, Sinnégisile et Gallomagus périssent avec elle!…que les corbeaux se réjouissent!…» Et les leudes dirent: «Ainsi soit-il…. La colère de Chilpéric est un abîme où tombent ses ennemis! Alors Septimanie étant amenée pour l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent de sa tête, et sa bouche sanglante murmura: «Seigneur, j'ai péché contre vous… Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché!» Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du Nideck… Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient!…—Droctufle!… que n'ai-je pas fait pour toi?… Je te voulais roi… roi d'Austrasie… et tu m'as oubliée!…»

La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif, exhalant un soupir plein de terreur, murmura:

«Seigneur Dieu!… ayez pitié d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais fait de mal… ne le laissez pas mourir sans absolution… loin des secours de notre sainte Église!»

La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s'échapper, semblait s'approfondir… Le pauvre homme s'imaginait descendre dans un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'écriant:

«Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage.»

En même temps, la hutte se remplit d'une vive lumière, et mon digne oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans l'abîme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds dans les airs.

Puis les ténèbres grandirent…. C'était le premier éclair.

Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur elle-même au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que c'était.

De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma une ételle, et voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de sa caisse, la face pâle et toute baignée de sueur:

«Maître Bernard, s'écria-t-il, qu'avez-vous?»

Mais, lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans l'ombre: c'était une vieille … mais si vieille … si jaune … le nez si crochu… les joues si ratatinées… les doigts si maigres, les jambes si grêles… qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque… le reste de sa tête était chauve comme un oeuf… Sa robe de toile filandreuse recouvrait un petit squelette concassé… Elle était aveugle, et l'expression de son front indiquait la rêverie éternelle.

Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit simplement:

«C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de légendes… Elle attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade…»

L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le ségare: il n'avait pas l'air de plaisanter… au contraire, il paraissait fort grave.

«Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?

—Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait tout… l'âme des ruines est en elle!… Du temps des anciens maîtres de ces châteaux, elle vivait déjà!»

Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse.

«Mais tu n'y songes pas, s'écria-t-il, le château du Nideck est démoli depuis mille ans!…

—Eh bien … quand il y aurait deux mille ans, fit le ségare en se signant devant un nouvel éclair, qu'est-ce que ça prouve?… Puisque l'âme des ruines est en elle!… Il y a cent huit ans qu'Irmengarde vit avec cette âme … qui était avant chez la vieille Edith d'Haslach…. Avant Edith, elle était chez une autre….

—Et tu crois cela?

—Si je le crois! C'est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil reviendra dans trois heures…. La mort, c'est la nuit…. La vie, c'est le jour…. Après la nuit, vient le jour … après le jour, la nuit … ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'âme du ciel … la grande âme … et les âmes des saints sont comme des étoiles qui brillent dans la nuit et qui reviennent toujours.»

Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'étant levé, il se prit à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d'une niche taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche, de grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptés dans le granit.

Trois arbres sont les armes des Triboques (drayen büchen); trois crapauds, les armes franques mérovingiennes.

Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; à l'épouvante succédait, dans son esprit, la convoitise.

«Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules, pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée là par les siècles…. Mais comment emporter la niche?»

Il devint tout rêveur.

On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de gros bétail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les éclairs, comme une volée d'oiseaux effarouchés dans les ténèbres, se touchaient du bout de l'aile … l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable.

Bientôt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations, répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'écroulaient les unes sur les autres.

A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la tête, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque.

«Le premier Triboque qui se bâtit une butte n'était pas un sot, pensait-il; ce devait être un homme de grand sens … il prévoyait les variations de la température! Que deviendrions-nous à cette heure, et par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien à plaindre! L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur…. On aurait dû conserver son nom.»

Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu'une jeune fille de quinze ans au plus, coiffée d'un immense chapeau de paille en parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits pieds nus couverts de sable, s'avança sur le seuil et dit en se signant:

«Que le Seigneur vous bénisse!

—Amen!» répondit Christian d'un accent solennel.

Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus affaiblie en donnerait à peine l'idée. Elle était haute et svelte, et son regard d'azur avait un charme inexprimable.

Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le ségare, s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur:

«Soyez la bienvenue, Fuldrade…. Irmengarde dort toujours…. Quel temps!… l'orage ne va-t-il pas se dissiper?

—Oui, le vent l'emporte vers la plaine…. La pluie finira avant le jour….»

Puis, sans regarder maître Bernard, elle alla s'asseoir près de la vieille, qui parut se ranimer.

«Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout?

—Oui!»

La vieille courba la tête … et ses lèvres s'agitèrent.

Après les derniers coups de foudre, une pluie battante s'était mise à tomber…. On n'entendait plus dans la vallée ténébreuse que ce clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots débordés dans le ravin…. Puis d'instants en instants, quand la pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondées, plus rapides, plus impétueuses.

Au fond de la hutte, personne ne disait mot … on écoutait … on se sentait heureux d'avoir un abri.

Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son réveil, passa lentement sous la petite fenêtre de la hutte, et presque aussitôt une grosse tête cornue, plaquée de taches noires et blanches … la tête d'une superbe génisse, s'avança sous la porte.

«Hé! c'est Waldine, s'écria Christian en riant…. Elle vous cherche,

Fuldrade!»

La bonne bête, calme et paisible, après avoir regardé quelques secondes, s'avança jusqu'au milieu de l'âtre et vint flairer la vieille Irmengarde.

«Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres.»

Et la génisse, obéissante, retourna jusque sur le seuil de la scierie…. Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire réfléchir…. Elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la queue et mugissant d'un air mélancolique.

Au bout de vingt minutes, le temps s'éclaircit … le jour commençait à poindre, et Waldine se décidant enfin, sortit gravement comme elle était venue.

L'air frais pénétrait alors dans la hutte avec les mille parfums du lierre, de la mousse, du chèvrefeuille, ranimés par la pluie. Les oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'égosillaient sous le feuillage humide…. C'étaient des frissons d'amour … des frémissements d'ailes à vous épanouir le coeur.

Alors maître Bernard, sortant de sa rêverie, fit quatre pas au dehors, leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes vaporeuses dans le ciel désert…. Il vit aussi sur la côte opposée, tout le troupeau de boeufs, de vaches et de génisses abrités sous la roche creuse…. Les uns, majestueusement étendus, les genoux ployés, l'oeil endormi … les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix solennelle…. Quelques jeunes bêtes contemplaient les festons de chèvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums avec bonheur.

Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur magistrale.

«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour … voici le moment du départ….»

Puis s'adressant à Fuldrade toute rêveuse:

«Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime pas le kirsch-wasser…. Je ne puis cependant lui offrir de l'eau…. N'auriez-vous pas autre chose?»

Fuldrade prenant alors un petit baquet de chêne dans lequel le sègare mettait son eau, regarda maître Bernard avec douceur et sortit.

«Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.»

Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour la saluer…. Elles les caressa toutes, l'une après l'autre, et s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles … une grande vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et semblait bienheureuse de sa préférence.

Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le présentant à maître Bernard:

«Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans la montagne.»

Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la qualité supérieure de ce lait écumeux, aromatique, formé des plantes sauvages du Schnéeberg.

Fuldrade paraissait contente de ses éloges, et Christian, qui venait de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâton à la main, attendit la fin de ses compliments pour s'écrier:

«En route, maître, en route!… Nous avons de l'eau maintenant…. La roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêter…. Il faut que je sois de retour pour neuf heures.»

Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte.

«Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout ému, que le ciel vous rende heureuse!»

Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut s'asseoir à côté de la vieille.

Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à Saverne, était assis devant son bureau, et consignait au chapitre des antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la hutte du ségare du Nideck.

Plus tard, il démontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci, Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent des mots germains drayen büchen, qui signifient trois hêtres. Il en cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du Nideck dont nos rois ont fait dans la suite les trois fleurs de lis.

Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique découverte; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin que précédé des titres: doctus, doctissimus, eruditus Bernardus … chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie presque solennelle.

Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des Annales archéologiques de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16 juillet 1849 la note suivante:

«La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'Ame des ruines, est morte la nuit dernière, dans la hutte du ségare Christian.

«Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade….

«Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.»

LE TISSERAND DE LA STEINBACH

Table des matières

«Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand Heinrich, en souriant d'un air mélancolique, mais si vous voulez voir la haute montagne, ce n'est pas ici, près de Saverne, qu'il faut rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach, montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer; c'est là que vous verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs et des précipices.

On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds de hauteur, la neige y séjourne jusqu'au mois de juillet, et ses flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d'immenses rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d'en bas, ressemblent à des fougères.—D'en haut, vous découvrez la vallée d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l'Allemagne;—vers la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes … des montagnes à n'en plus finir!

Combien j'ai chassé dans ce beau pays!… Combien j'ai tué de lièvres, de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées; de belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères; combien j'ai pêché de truites dans ces lacs!—On me connaissait partout, de la Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer: «Voici Heinrich qui vient avec ses chapelets de grives et de mésanges», disait-on. Et l'on me faisait place à table; on me coupait une large tranche de ce bon pain de ménage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin blanc d'Alsace.—Les jolies filles venaient s'accouder sur mes épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides; les vieux me serraient la main en disant: «Aurons-nous beau temps pour la fauchée, Heinrich?… Faut-il conduire les porcs à la glandée?… les boeufs à la pâture?» Et les vieilles déposaient bien vite leur balai derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles.

Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse desséchée;—ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer trois jours à la gelée avant d'y mordre….—Et cela suffisait, j'étais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin à table…. Oh! le bon temps … les bonnes gens … le bon pays des Vosges!…

—Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays, puisque vous l'aimiez tant?

—Que voulez-vous, maître Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma vue devenait trouble, ma main commençait à trembler: plus d'un lièvre m'avait échappé…. Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux gardes…. On bâtissait de nouvelles maisons forestières…. Il y avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut en porter à l'audience…. Les gendarmes s'en mêlaient…. On me cherchait partout … ma foi, j'ai quitté la partie, j'ai repris le fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je ne m'en repens pas!»

Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les joues pâles et les yeux fixés devant lui.—Il me semblait voir un vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie mystérieuse.

Tout à coup il s'arrêta et me regardant en face:

«Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aimé périr au milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier; mais il y avait encore autre chose.»

Il s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et regardant le soleil de ses yeux ternes:

«Un jour d'automne, en 1827, j'étais parti de Gérardmer, la carabine sur l'épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck: c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses.—On y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie: des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les brouillards des Alpes … mais comme les aigles repartent généralement au petit jour, il faut y être de grand-matin pour pouvoir les tirer.—On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au fond des cavernes.

A deux heures du matin, j'étais dans le défilé et je suivais un petit sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les précipices; des masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.

Mais à cette heure on ne voyait rien: la nuit était noire comme un four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abîme.

J'entendais près de moi les cris aigus des martres: ces animaux se poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres, monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre.

En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chêne pour fumer une pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on aurait dit que tout était mort.

Comme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du gouffre, un éclair ramper sur le roc, «Que diable cela peut-il être?» me dis-je.

Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le torrent de la Tonkelbach.—Quelques figures noires se dessinèrent autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.—Des bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu pour préparer leur repas avant de se mettre en route.

Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se découpaient à jour dans les airs; mille étincelles volaient sur l'écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le Blokesberg.

De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande comme la main … une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des ténèbres.

Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus dans la mousse; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit.

A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour voir ces gens de plus près…. Mais, comme la pente devenait toujours plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds environ au-dessus des bohémiens.

Je reconnus alors une vieille, assise près d'une chaudière…. La flamme l'éclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses grands bras maigres, et regardait dans la marmite…. Trois ou quatre petits enfants à peu près nus se traînaient autour d'elle comme des grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans l'ombre, faisaient leurs préparatifs de départ; ils se levaient, couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées de feuilles dans le feu, qui s'élevait de plus en plus, tordant des masses de fumée sombre au-dessus du vallon.

Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me passa par la tête … une idée qui d'abord me fit rire en moi-même.

«Hé! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au milieu de ce tas de monde … quelle mine ferait la vieille avec son nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!—Hé! hé! hé! ce serait drôle.»

Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait être un scélérat, pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne m'avaient jamais fait de mal.

«Oui … oui … me dis-je en moi-même, ce serait abominable … je ne me pardonnerais jamais de ma vie!»

Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et je la balançais doucement … comme pour rire….»

Ici Heinrich fit une pause … il était très-pâle…. Au bout de quelques secondes, il reprit:

«Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse est une passion diabolique … elle développe les instincts de destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous jouer de mauvais tours.—Si je n'avais pas été habitué à verser le sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser les cheveux sur la tête.—J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour ne pas succomber à la tentation … mais l'habitude de tuer rend cruel…. Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me retenait.

Je me représentais les bohémiens, consternés … la bouche béante … courant à droite et à gauche … levant les mains … poussant des cris … et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers … avec des figures si drôles … des contorsions si bizarres … que, malgré moi, mon pied s'avançait tout doucement … tout doucement … et poussait l'énorme pierre sur la pente.

Elle partit!

D'abord elle fit un tour … lentement…. J'aurais pu la retenir…. Je me levai même pour m'élancer dessus, mais la pente était si roide en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds … puis six … puis douze!… Alors, moi, debout, je sentis que je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, descendait, juste en face de la flamme…. Je le voyais en l'air … puis retomber dans la nuit … et je l'entendais bondir comme un sanglier…. C'était terrible!

Je jetai un cri … un cri à réveiller la montagne…. Les bohémiens levèrent la tête … il était trop tard! Au même instant, le rocher parut en l'air pour la dernière fois … et la flamme s'éteignit….»

Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard…. La sueur perlait sur son front.—Moi, je ne disais rien … j'avais baissé la tête…. Je n'osais pas le regarder!

Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:

«Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de Schirmeck … deux jours après le malheur.—Ce curé me dit: «Heinrich, l'amour du sang vous a perdu … vous avez tué une pauvre vieille femme, pour une envie de rire…. C'est un crime épouvantable…. Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!… Quant à moi, je ne puis vous donner l'absolution…» Je compris que ce brave homme avait raison, que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du Chêvrehof…. J'accrochai mon fusil au mur…. Je repris la navette … et me voilà!»

Heinrich se tut.

Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger une parole. La nuit était venue … un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach … et tout au loin … bien loin … sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles.

Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le Schnéeberg, je me levai pour sortir.—Le vieux braconnier m'accompagna jusqu'au seuil de sa cassine.

«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il en me tendant la main.

Sa voix tremblait.

«Si vous avez beaucoup souffert … Heinrich!… Souffrir, c'est expier.»

Il me regarda quelques instants sans répondre….

«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume…. Si j'ai beaucoup souffert?—Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander cela!—Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage? Non, n'est-ce pas…. On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça ne l'empêche pas d'être triste…. Il regarde le ciel à travers les barreaux de sa cage … ses ailes tremblent … il finit par mourir.—Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!»

Il se tut quelques secondes … puis, tout à coup, comme entraîné malgré lui:

«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!… les grandes forêts!… la solitude!… la vie des bois!…»

Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

«Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!»

Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au milieu des bruyères.

LE VIOLON DU PENDU

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CONTE FANTASTIQUE

Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point; il avait étudié Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait d'une santé florissante et d'une fortune honnête qui lui permettait de suivre sa vocation artistique; en un mot, il possédait tout ce qu'il faut pour composer de grande et belle musique … excepté la petite chose indispensable: l'inspiration.

Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie … mais dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.

Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait … mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables cahiers et le doigt sur le passage disait:

«Regarde, garçon!»

Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir.

Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme jusqu'alors impassible se fâcha:

«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?… Ceci est vraiment trop fort!»

Et le voyant consterné de son apostrophe:

«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions … mais décidément tu deviens trop gras … tu bois du vin trop généreux, et surtout une quantité de chopes trop indéterminée…. Voilà ce qui ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!

—Maigrir!

—Oui!… ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas … mais les idées … et c'est tout simple…. Si tu passais ta vie à enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment pourraient-elles vibrer?»

Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz:

«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je maigrirai!»

Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui souhaita bonne chance.

Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la main, quittait l'hôtel des Trois Pigeons et la brasserie du Roi Gambrinus pour entreprendre un long voyage.

Il se dirigea vers la Suisse.

Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.

«Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent monter mon esprit au diapason du sublime…. Qu'ai-je donc fait pour mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon travail, tout mon courage, je n'arrive à rien…. Ah! le ciel n'est pas juste … non, il n'est pas juste!»

Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait tomber de fatigue.

En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruine. De hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à décorner les boeufs.

Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin flottant au-dessus de la porte.

«Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.»

Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.

«Qui est là?… que voulez-vous? fit une voix rude de l'intérieur.

—Un abri et du pain.

—Ah! ah! bon … bon!…»

La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une houppelande percée au coude, une hachette à la main.

Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille pâle, frêle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi; ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement indéfinissable.

Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son bâton.

«Eh bien!… entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps à tenir les gens dehors.»

Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé, s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau devant l'âtre.

«Donnez-moi votre bâton et votre sac», dit l'homme.

Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle des os … mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de sa surprise.

Cette circonstance lui rendit un peu de calme.

«Herr wirth [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je ne serais pas fâché de souper.

—Que désire monsieur à souper? fit l'autre, gravement.

—Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.

—Hé! hé! hé! Monsieur est pourvu d'un excellent appétit … mais nos provisions sont épuisées.

—Épuisées?

—Oui.

—Toutes?

—Toutes.

—Vous n'avez pas de fromage?

—Non.

—Pas de beurre?

—Non.

—Pas de pain … pas de lait?

—Non.

—Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?

—Des pommes de terre cuites sous la cendre.»

Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de l'escalier, tout un régiment de poules: blanches, noires, rousses, endormies, les unes la tête sous l'aile, les autres le cou dans les épaules; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se peignait et se plumait avec nonchalance,

«Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des oeufs?

—Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.—Oh! mais alors, coûte que coûte, mettez une poule à la broche!»

A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux épars, s'élança devant l'escalier, s'écriant:

«Qu'on ne touche pas à mes poules … qu'on ne touche pas à mes poules…. Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu!»

L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si terrible; que Hâfitz s'empressa de répondre:

«Non, non, qu'on ne tue pas les poules…. Voyons les pommes de terre…. Je me voue aux pommes de terre…. Je ne vous quitte plus! A cette heure, ma vocation se dessine clairement…. C'est ici que je reste, trois mois … six mois…. Enfin le temps nécessaire pour devenir maigre comme un fakir!»

Il s'exprimait ainsi avec une animation singulière, et l'hôte criait à la jeune fille pâle:

«Génovéva!… Génovéva … regarde … l'Esprit le possède … c'est comme l'autre!…

La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis que la folle chantait d'une voix perçante un vieil air bizarre, et que la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait de ses soupirs plaintifs.

Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker; il dévora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine d'eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en face de l'âtre.

«Herr wirth, reprit-il, menez-moi dormir.»

L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit Karl au grenier, sous le chaume.

«Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez-bien et surtout prenez garde au feu!»

Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.

Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien sinistre lorsque, songeant à ces yeux gris clair, à cette bouche bleuâtre entourée de grosses rides, à ce front large, osseux, à ce teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement à son hôte…. Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par la pluie.

Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa cruche l'aubergiste du Mouton d'Or, qui lui réclamait un petit écu de convention.

La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondément ému…. Elle était fantasque … et l'élève de maître Albertus enviait le bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec de grandes clameurs … il se sentit frissonner, et sa peur augmenta beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la soupente, contre la muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.

Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de l'hôte frappa son oreille:

«Éteignez donc la lumière! criait-il…. Couchez-vous, je vous ai dit de prendre garde au feu!»

Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande paillasse et souffla la lumière.

Tout devint silencieux.

Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l'oeil, à force d'entendre le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin, Hâfitz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant, douloureux, l'éveilla en sursaut…. Une sueur froide couvrit sa face.

Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'était Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus…. On aurait dit, tant il était maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée.

Hâfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante, regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.

Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le violon à la muraille; il l'appuya contre son épaule, puis, après un instant de silence, il se prit à jouer.

Il y avait dans sa musique … il y avait des notes funèbres comme le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un être bien aimé …—solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de la montagne …—majestueuses comme les grands coups de vent d'automne au milieu des forêts sonores …—et parfois tristes … tristes comme l'incurable désespoir.—Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait un chant léger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris …—Ces trilles gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance et de bonheur, pour s'envoler tout à coup, effarouchés par la valse … folle … palpipante, éperdue;—amour … joie … désespoir … tout chantait … tout pleurait … ruisselait pêle mêle sous l'archet vibrant….

Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendit les bras et criait:

«O grand … grand … grand artiste!… O génie sublime…. Oh! que je plains votre triste sort … Être pendu!… pour avoir tué cette brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique…. Errer dans les bois au clair de lune…. N'avoir plus de corps et un si beau talent…. Oh! Dieu!…»

Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte l'interrompit:

«Hé! là-haut … vous tairez-vous, à la fin? Êtes-vous malade … ou le feu est-il à la maison?»

Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule, laissant apparaître l'aubergiste.

«Ah! herr wirth, cria Hâfitz, herr wirth, que se passe-t-il donc ici? D'abord une musique céleste m'éveille et me ravit dans les sphères invisibles … puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve.»

La face de l'hôte prit aussitôt une expression méditative.

«Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur…. J'aurais dû m'en douter…. Melchior est encore venu troubler notre sommeil … il reviendra donc toujours!… Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer à dormir…. Allons, camarade, levez-vous…. Venez fumer une pipe avec moi.»

Karl ne se fit pas prier; il avait hâte d'aller ailleurs. Mais quand il fut en bas, voyant que la nuit était encore profonde, la tête entre les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta plongé dans un abîme de méditations douloureuses.

L'hôte, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur la chaise effondrée au coin de l'âtre, et fumait en silence.

Enfin, le jour grisâtre parut…. Il regarda par les petites fenêtres ternes, puis le coq chanta … les poules sautèrent de marche en marche.

«Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses épaules et prenant son bâton.

—Vous nous devez une prière à la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise, dit l'homme d'un accent étrange … une prière pour l'âme de mon fils Melchior, le pendu … et une autre pour sa fiancée … Génovéva la folle!

—C'est tout?

—C'est tout.

—Alors, adieu; je ne l'oublierai pas.»

En effet, la première chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohême et pour celle qu'il avait aimée….—Puis il entra chez maître Kilian, l'aubergiste de la Grappe, déploya son papier de musique sur la table, et s'étant fait apporter une bouteille de rikevir, il écrivit en tête de la première page: Le Violon du Pendu!» et composa, séance tenante, sa première partition vraiment originale.

L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN

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CONTE FANTASTIQUE

A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de Lauterbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme on dit, de tirer le diable par la queue.

L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes en apprenant sa générosité posthume: j'héritais de lui, hélas!… deux cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.

«Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie de m'avoir serré les cordons de votre bourse…. L'argent que vous m'auriez envoyé … où serait-il?…. Il serait au pouvoir des Philistins et des Moabites…. La petite Katel Fresserine pourrait seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator…. Honneur à vous, cher oncle Christian … honneur à vous!….»

Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.

Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme:

«Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!… Jusqu'à présent, tu n'as poursuivi que de vains fantômes…. L'amour, les plaisirs et les arts ne sont que de la fumée…. Il faut être bien fou pour s'attacher à la gloire…. Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les écus placés sur première hypothèque…. Renonce à tes illusions…. Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras honoré, respecté … tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue, disant: «Voilà monsieur Kasper Hâas … l'homme riche … le plus gros herr du pays!»

Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable, qui me séduisait.

C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus … et je ne voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais être bourgmestre, j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais en moi-même: «Voici monsieur Kasper Hâas qui passe … l'homme riche … le plus gros herr du pays! Hue! Bletz … hue!….»

Et ma petite jument galopait.

J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de maître Christian.

«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?»

Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les récoltes … et, derrière, la bassecour … puis le petit jardin, le verger, les vignes à mi-côte … les prairies dans le lointain.

Je tressaillis d'aise à ce spectacle.

Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe à chaînette d'argent aux lèvres … voilà que toutes ces bonnes gens me contemplent et me saluent:

«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!»

Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures émerveillées…. Je suis déjà chez moi…. Il me semble toujours avoir été propriétaire … notable de Lauterbach…. Ma vie de maître de chapelle n'est plus qu'un rêve … mon enthousiasme pour la musique, une folie de jeunesse:—comme les écus vous modifient les idées d'un homme!

Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker…. C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages, s'avance sur le seuil pour me recevoir.

«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.

—Maître Becker, je suis votre serviteur.

—Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.

—Après vous, maître Becker … après vous.»

Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite salle propre et bien aérée, une table confortablement servie, et, près de la table, une jeune personne fraîche, gracieuse, les joues enluminées du vermillon de la pudeur.

«Monsieur Kasper Hâas!» dit le vénérable tabellion.

Je m'incline.

«Ma fille Lothe!» ajoute le brave homme.

Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines, les grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille légère, ses petites mains potelées, maître Becker m'invite à prendre place, disant qu'il m'attendait, que mon arrivée était prévue, et qu'avant d'entamer les affaires sérieuses, il était bon de se refaire un peu de la route … de se rafraîchir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont j'appréciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.

Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes réflexions sur le vieux papa…. Je suppute ce qu'un tabellion peut gagner à Lauterbach.

«Mademoiselle, me ferez-vous la grâce d'accepter une aile de poulet?

—Monsieur, vous êtes bien bon…. Avec plaisir.»

Lothe baisse les yeux…. Je remplis son verre … elle y trempe ses lèvres roses … le papa est joyeux…. Il cause de chasse … de pêche:

«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays; nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en truites…. On loue les chasses de l'administration forestière…. On passe ses soirées à la brasserie…. Monsieur l'inspecteur des eaux et forêts est un charmant jeune homme…. Monsieur le juge de paix joue supérieurement au whist, etc.»

J'écoute…. Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible. Mademoiselle Lothe me paraît fort bien…. Elle cause peu, mais son sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!

Enfin arrive le café … le kirsch-wasser…. Mademoiselle Lothe se retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas d'hypothèque…. Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me dis-je, heureux Kasper!»

Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons, ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker, l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.

«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur Hâas, cent arpents de bonnes terres … les meilleures, les mieux irriguées de la commune … on y fait deux et même trois fauchées par an … c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne … vous faites là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend sur place de douze à quinze francs l'hectolitre…. Les bonnes années compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de bois taillis en plein rapport…. Ceci vous représente vos biens de Haematt … ceci vos pâturages de Thiefenthâl…. Voici le titre de propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de Lauterbourg … cette maison, la plus grande du village, date du XVIe siècle.

—Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.

—Au contraire … au contraire: Jean Burckart, comte de Barth, avait établi là sa résidence de chasse…. Il est vrai que bien des générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.»

Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma nouvelle importance.

J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure, et, frappant du pied la première marche:

«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme.

J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et, voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!….» Je monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé: «Ceci est à moi! … ceci est à moi! … Oui … oui … je suis propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde, non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule convoite….

O poëtes! … O artistes! … qu'êtes-vous auprès de ce gros propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son banquet … la distraction de ses ennuis … la fauvette qui chante dans son buisson … la statue qui décore son jardin…. Vous n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les fumées de l'orgueil, de la vanité … lui qui possède les seules réalités de ce monde!

En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu … je l'aurais regardé par-dessus l'épaule…. Je me serais demandé:

«Quel est ce fou?… qu'a-t-il de commun avec moi?»

J'ouvris une fenêtre… la nuit approchait… le soleil couchant dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue… Au sommet de la côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière.

Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse du seigneur Buckart.

Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres… j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.

Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses grands rideaux rouges et son lit à baldaquin… Cette vue me rappela que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois, me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché, les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le soleil avait disparu… quelques reflets d'or indiquaient sa trace à l'infini… Je m'endormis bientôt.

Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été arrivaient jusqu'à moi… La douce odeur du foin nouvellement fauché imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes… mes jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!

En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps, m'effraya… ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans: «Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi.

Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations anxieuses de mon coeur… le murmure précipité du sang sur lequel l'esprit n'avait aucun pouvoir.

«Comment… comment… repris-je au bout de quelques secondes… mon corps, mon propre corps refuse de m'obéir!… Kasper Hâas, le maître de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette misérable motte de terre qui cependant est bien à lui… O Dieu!… qu'est-ce que cela veut dire?»

Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention; la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir: un homme… un homme vêtu d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de faucon relevé sur l'oreille… les mains enfoncées jusqu'aux coudes dans des gants de buffleterie… venait d'entrer dans la salle. Les bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur sa poitrine… Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.

Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et, le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du talon, il s'écria: «Ceci est à moi!… à moi… Hans Buckart… comte de Barth.»

On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots cabalistiques… J'en avais la chair de poule.

Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.

Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse… l'épinette retentit… on chante… on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.

Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette; de précieux cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les jolis coeurs… le tout si gentiment, d'une façon si coquette, qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eau-forte de la très-gracieuse École de Lorraine au XVIe siècle.

Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette; les éclats de rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser les cheveux sur la nuque.

Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d'élégance surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au vinaigre.

Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser de ce cauchemar… Impossible! mais au même instant, une des jeunes élégantes s'écria:

«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous… ce domaine…»

Elle n'eut pas le temps de finir… un silence de mort suivit ces paroles.—Je regardai… la fantasmagorie avait disparu!

Alors un son de trompe frappa mes oreilles… Des chevaux piaffaient au dehors… des chiens aboyaient… et la lune calme, méditative, regardait toujours au fond de mon alcôve.

La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre. Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et la défense écumeuse, un énorme sanglier.

J'entendis les fanfares redoubler au dehors… puis s'éteindre comme un soupir dans les bois… puis… rien!

Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de ces vieilles familles protestantes d'autrefois… calmes, dignes et solennelles dans leurs moeurs.

Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible; la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son étui de noyer, comptant les secondes … et plus loin, dans l'ombre, quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.

Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec attendrissement:

«Ceci est votre terre promise… la terre d'Abraham… d'Isaac et de Jacob… laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles… afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du ciel…—Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple bien-aimé… en qui j'ai mis ma confiance…»

La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir; n'entendant plus rien, je tournai la tête… ses rayons calmes et froids éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une ombre… la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain, quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse.

Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres… l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux. J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.

Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte Grégorius, consigné sous le n° 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.

Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre?

Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria:

«Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus naturalis ratio patitur.»

A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure pâlissait… pâlissait… Au dernier mot, elle n'existait plus!

Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel de Hans Burckart: des chrétiens et des juifs, des nobles et des roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres prosaïques… Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se croyaient maîtres souverains et définitifs de la baraque!—Hélas! un souffle de la mort les mettait à la porte.

J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois que l'un de ces braves gens s'écriait: «Ceci est à moi!» je me prenais à rire et je murmurais: «Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir comme les autres!»

Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant du coq annonce lejour; sa voix perçante réveille lesêtres endormis.

Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse… mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir.

En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule naissant, avait quelque chose d'épouvantable.

Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs.

Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire signe de venir… Une voix lointaine… ironique, me criait:

«Kasper … Kasper … viens … cette terre est à nous!…»

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour.

Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de maître Christian Hâas…

Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle importance … car la vision de cette nuit singulière me paraît signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les propriétaires passent!… chose qui fait dresser les cheveux sur la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.

Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.

En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère, est encore la plus solide de toutes les propriétés…. Elle ne finit pas avec la vie … au contraire … la mort la confirme et lui donne un nouveau lustre!

Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde: personne ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait l'Iliade, et chacun de nous s'efforcerait de rendre à ce grand homme les honneurs qui lui sont dus…. Mais si, par hasard, le plus riche propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs … les forêts … les pâturages qui faisaient son orgueil … il y a dix à parier contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait misérablement sous le bâton….

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Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
17 января 2025
Объем:
220 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066076146
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Правообладатель:
Bookwire
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