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Daniel Lesueur

Le meurtre d'une âme


Publié par Good Press, 2021

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066073794

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

I

Table des matières

EN L'ANNÉE TERRIBLE


Ce fut un soir d'hiver et d'invasion, un des derniers soirs de janvier mil huit cent soixante et onze.

Le magnifique château de Solgrès, près d'Étréchy, dressait hors de la neige ses corps de bâtiment aux lignes nobles, aux amples façades, flanqués d'une tour plus ancienne. Les fenêtres en étaient partout obscures et muettes, sauf à l'un des angles du rez-de-chaussée. Là, des clartés brillaient aux vitres, sur lesquelles on n'avait même pas rabattu les volets, comme si la chaleur et la joie de l'intérieur eussent défié la rigueur de la température.

L'immense parc dormait sous un linceul blanc. Dans un ciel de sombre cristal, les étoiles scintillaient avec cette splendeur glacée qu'elles ont durant les nuits d'hiver, quand toute vapeur gèle au sein d'une atmosphère implacable.

Cependant, par une longue avenue, d'un pas qu'étouffait la neige, une femme se hâtait vers l'habitation. Sa souple et rapide démarche annonçait la jeunesse. Quand elle passa devant les croisées lumineuses donnant sur le perron, son brun et agréable visage de paysanne apparut, tout animé de froid sous sa fanchon de laine. Elle ne paraissait guère plus de vingt ans.

C'était Louise Bellard, une fille du bourg d'Étréchy, mariée quinze jours avant la déclaration de guerre à l'un des gardes de Solgrès. Son mari, rappelé sous les drapeaux en septembre, était peut-être mort à cette heure. Elle n'en avait aucune nouvelle. Depuis peu, elle possédait la certitude qu'il l'avait laissée enceinte. Mais rien encore, dans sa svelte apparence, ne révélait extérieurement son état.

Louise Bellard,—la Louison, comme on l'appelait à Étréchy,—s'approcha, non sans précaution, d'une des croisées lumineuses, et regarda par l'entre-bâillement d'un rideau.

—«Canailles!... Gredins!...» mâchonna-t-elle.

Dans la grande salle à manger de ses maîtres, des soldats allemands soupaient. Les bouteilles de la cave se dressaient en nombre sur la table, la plupart déjà vides. La fumée des pipes embrumait les tapisseries précieuses des murailles, malgré l'éclat du lustre et des appliques, dont toutes les bougies étaient allumées. Le débraillé, le sans-gêne et la lourde gaieté de ces hommes, suffoquaient la servante respectueuse de la famille de Solgrès. Dans chaque geste brutal, sur chaque face rougie de bien-être, elle croyait voir l'outrage intentionnel à la noble maison et à son pays vaincu.

Quelle philosophie surhumaine ne lui aurait-il pas fallu pour faire la part de la détente inévitable des instincts chez des êtres rudes qui avaient risqué leur vie la veille et se sentaient prêts à la risquer le lendemain!... Malheur aux conducteurs de peuples qui déchaînent ainsi la brute chez des milliers d'hommes sans malveillance et sans haine, et les font se ruer au crime sous prétexte de gloire!... Mais miséricorde aux irresponsables!... L'héroïsme des champs de bataille est doublé par la sauvagerie des lendemains de victoire. Le soldat n'est plus qu'un élément inconscient dans ces forces lâchées comme la tempête. Les nations se détestent ou fraternisent au gré de la politique. Il n'y a pas d'irréconciliable antagonisme de races. Voilà pourquoi le rôle des chefs d'État est si redoutable, et la guerre si rarement légitime.

La Louison ne se disait pas ces choses. Elle injuriait tout bas ces quelques hommes, qu'elle considérait comme les voleurs des biens de ses maîtres et les assassins de son mari. Tout en les maudissant, elle s'assurait qu'ils étaient bien absorbés par la digestion, la pipe, les cartes ou le sommeil, et qu'elle ne risquait pas d'attirer leur attention.

Elle tourna autour du château et y pénétra par une porte de service. De ce côté, tout était silencieux et noir. Louise Bellard s'orienta, en tâtonnant, par les corridors et les escaliers. Elle parvint jusqu'au second étage. Là, sur un palier, une faible clarté filtrait sous une porte. La femme du garde frappa un léger coup.

—«C'est moi, la Louison...» chuchota-t-elle, comme on ne lui ouvrait pas tout de suite.

Une petite servante vint entre-bâiller la porte. C'était la fille d'un jardinier, qui, depuis l'occupation prussienne, formait toute la domesticité de ces dames.

—«Mademoiselle Armande?... Il me faut absolument lui parler.»

Une haute silhouette de femme glissa sous une portière, apparut dans la pénombre.

—«Chut!... Pas de bruit... Ma mère repose.»

—«Venez, mademoiselle... Écoutez-moi. Si vous saviez!...» insista Louise avec agitation.

—«Veille sur madame la comtesse, Francine,» dit Mlle de Solgrès en s'adressant à la fillette.

Refermant la porte avec précaution, elle fit un pas sur le palier:

—«Qu'est-ce qu'il y a, Louison?... Des nouvelles de mon père, de mon frère?...»

Sa voix trembla. Le vicomte Louis de Solgrès, officier de zouaves, était parti d'Oran pour l'Alsace dès le début de la guerre. Son régiment avait donné à Wœrth. On avait des raisons de le croire prisonnier. Quant au comte, s'étant rendu à Paris dès les prévisions d'un siège, pour régler certaines affaires, mettre en sûreté des valeurs et des papiers de famille enfermés dans l'hôtel de la rue de Verneuil, il s'était trouvé, volontairement ou par imprudence, bloqué dans la capitale. Depuis lors, la comtesse de Solgrès et sa fille Armande n'avaient reçu aucun message ni de l'un ni de l'autre. La douleur et l'inquiétude brisaient la première. Elle se laissait abattre, ne quittant plus son lit, refusant presque toute nourriture depuis que les vainqueurs occupaient le château. Armande, au contraire, s'exaltait, brûlait de rancune et de fièvre. Elle rêvait de se déguiser en homme, de partir, de faire le coup de fusil. Sans sa mère, couchée là, effondrée de désespoir, presque mourante, cette fille étrange eût accompli quelque folle action. C'était une grande créature sans grâce, presque masculine de façons et d'aspect, qu'on avait laissée croître en sauvageonne, un peu par indifférence, beaucoup par difficulté de la dompter. Toute la sollicitude des parents s'était concentrée sur leur fils, le vicomte Louis, aussi souple et brillant de nature que sa sœur était terne et peu maniable. Comme celle-ci avait horreur de la ville, des réceptions et des études, plus d'une fois, durant son adolescence, on l'avait laissée l'hiver entier à Solgrès, seule avec une gouvernante qu'elle n'écoutait guère, tandis que la famille s'installait à Paris pour la saison mondaine et l'instruction de Louis au lycée. Pendant ce temps, Armande courait en sabots dans la neige, chassait au lapin dans le parc, allait manger des choux au lard chez les paysans, empruntait des poulains de ferme pour d'invraisemblables chevauchées à califourchon. Peu facile à marier malgré le beau nom et la fortune considérable des Solgrès, elle entrait maintenant dans sa vingt-quatrième année.

Si les Prussiens qui faisaient bombance sous son toit avaient connu cette fille bizarre, entrevue à peine, ils n'eussent pas vidé la cave aussi gaiement. Leur nombre, leurs casques, leurs bottes, leurs fusils, n'eussent pas suffi à les rassurer, s'ils avaient pu lire dans ce cerveau bouillant de fureur et ruminant des projets insensés. La présence de sa mère empêchait seule Armande de mettre le feu au château ou d'abattre quelques officiers ennemis à coups de carabine, comme autrefois les lapins du parc. En ce moment, dans l'ombre, elle avait saisi le bras de Louise:

—«Parle donc!... Qu'y a-t-il de nouveau?...»

L'autre répondit à voix basse:

—«Un homme, mademoiselle... Un blessé qui s'est traîné jusque chez nous...

—Français?...

—Non, mais c'est tout comme... Un Italien de Garibaldi... Il porte au Gouvernement la nouvelle d'une grande victoire...

—Comment?... D'où vient-il?...

—De Dijon.

—Pour aller à Tours?... Ce n'est guère le chemin.

—Il a descendu la Seine en bateau avec des chalandiers... Les Prussiens l'ont arrêté... Il s'est sauvé... Mais il a reçu un coup de feu... Il allait crever sur la route, le pauvre diable, quand je l'ai ramassé.

—Où est-il?

—Chez moi, pardienne. Mais notre maison de garde, c'est une lanterne. Je suis venue vous demander où nous pourrions le cacher, en attendant qu'il soit en état de repartir.

—Mène-moi auprès de lui.

—Venez, mademoiselle. Faisons doucement. Quoiqu'ils soient à moitié ivres, les saligauds, ils pourraient nous entendre. Mais vous n'allez pas sortir comme ça!...»

Louise venait de s'apercevoir qu'Armande n'avait même pas jeté un châle sur ses épaules.

—«Pourquoi ne pas sortir comme ça?» demanda celle-ci.

—«Il gèle à pierre fendre.

—Eh! que veux-tu que ça me fasse?...»

Dehors, en effet, dans la claire nuit glacée, Mlle de Solgrès ne frissonna même pas. Ses hautes épaules musclées semblèrent ignorer le froid sous la chemisette de flanelle écossaise qu'un ceinturon de cuir serrait sur les hanches, autour d'une taille modelée comme à coups de serpe. Quant à sa tête, une épaisse chevelure rousse, tordue sans coquetterie, la couvrait suffisamment.

—«Viens ici,» dit-elle à Louise, en quittant l'allée pour couper à travers un taillis.

—«Pourquoi, mademoiselle? Les racines et les broussailles nous empêcheront d'avancer.

—Notre piste sera moins facile à suivre dans la neige. Qui sait s'ils ne s'aviseraient pas de quelque chose, ces sales Pruscos, en remarquant nos pas ensemble dans la direction de chez toi?»

Tout au fond du parc, la petite maison de garde, gentille comme une chaumière d'opéra comique, se dressait à côté d'une grille d'entrée. Les deux femmes y pénétrèrent.

Dans la chambre à coucher, sur le lit, un homme gisait, terrassé de fatigue, engourdi dans un sommeil de plomb. D'abord Armande le distingua mal. Une petite lampe à réflecteur, tournée vers lui du côté obscur, le laissait dans l'ombre. Louise releva la mèche, dirigea la lumière vers le visage du dormeur. Armande de Solgrès le contempla, dans un saisissement.

C'était un garçon de vingt-cinq ans environ, du plus beau type méridional. Sa tête fine et brune, au teint mat, s'abandonnait sur l'oreiller, que recouvrait encore la courte-pointe rouge, car l'Italien s'était jeté hâtivement sur le lit. Le corps souple avait une pose gracieuse d'enfant lassé. Une des mains, ramenée au-dessus de la tête, se repliait à demi, montrant des doigts effilés et une paume délicate. Mais le visage surtout apparaissait d'une adorable pureté de lignes, avec la douceur sombre des cheveux bouclés et de la barbe mousseuse, avec la frange touffue des cils soulignant les longues paupières. L'homme était vêtu d'un costume foncé en mauvais état, le pantalon retenu dans des bottes basses. Une de ces bottes, fendue à la tige, laissait voir un linge taché de sang.

A peine Armande avait-elle eu le temps de remarquer ces détails, que l'étranger, inquiété par l'éclat de la lampe, s'éveilla. Ses yeux de velours phosphorescent illuminèrent sa physionomie. La jeune châtelaine, peu timide cependant, restait déconcertée devant cette révélation d'une beauté masculine si différente de tout ce que sa sauvage adolescence lui avait fait connaître.

—«Fusillez-moi donc, et que ça finisse, lâche vermine!...» murmura l'inconnu d'une voix appesantie de rêve.

—«Non... non... nous sommes des amies,» balbutia précipitamment la fille du comte.

Il se souleva sur son séant, secoua ses boucles noires, et sourit en reconnaissant Louise.

—«C'est vrai?... Je suis donc en sécurité ici?...» demanda-t-il.

—«Je m'appelle Armande de Solgrès,» dit la rude fille avec une hauteur impressionnante. «Mon frère est officier de zouaves. Êtes-vous réellement un soldat de Garibaldi?

—Connaissez-vous l'écriture de notre Giuseppe?» interrogea l'Italien.

Il parlait avec un accent prononcé, dont le chantonnement n'était pas sans charme. Sa voix, sur le nom vénéré, eut une inflexion adoratrice.

Armande secoua la tête.

—«Vous faut-il des preuves?» prononça l'Italien avec une ardeur captivante. «Nous les avons battus, les Allemands... Vous entendez... Nous les avons battus!... Nous avons sauvé Dijon après une lutte de trois jours. Riccioti Garibaldi,—le fils de Giuseppe, vous savez?...—a pris un drapeau allemand, celui du 8e poméranien. Oui... un drapeau... Le premier de cette guerre... [1] Est-ce que vous me croyez, madame?...»

[1] Ce fut le seul.

Il ne douta pas qu'elle ne le crût. Le visage ingrat d'Armande resplendit d'émotion et d'enthousiasme jusqu'à en être transfiguré. Peu éloquente, elle ne trouvait pas de paroles. Elle dit seulement, d'une intonation profonde:

—«C'est bien... C'est bien!...» Puis elle ajouta vivement: «N'y avait-il que des Italiens?...

—Nous étions très peu des nôtres, madame... Mais les Français avaient nos chefs,» fit le volontaire avec orgueil.

Elle s'assombrit, puis demanda:

—«Et maintenant... vous essayez de gagner Tours, paraît-il?...

—J'ai une mission pour monsieur Gambetta.

—Il faut que vous arriviez,» dit-elle.

—«Après ce que j'ai passé, madame, j'arriverai, j'en suis certain,» affirma l'Italien avec un crâne sourire.

Armande regarda la botte fendue, les linges ensanglantés de sa jambe.

—«Vous êtes blessé?

—Bah! ce n'est rien. Avec un jour de repos ici, puisque vous le permettez, et un bon pansement, je pourrai continuer ma route.

—Mais qu'avez-vous?» s'inquiéta la jeune fille, avec un mouvement comme pour examiner le membre blessé.

—«Oh! madame... Je ne permettrai pas...»

Il voulut alors sauter du lit. Mais en posant le pied à terre, il ne put retenir une exclamation de douleur.

—«Je sais panser les plaies. Vous allez me montrer la vôtre,» déclara énergiquement Mlle de Solgrès.

Louise Bellard intervint alors:

—«Est-ce bien prudent de rester ici, mademoiselle?...»

A ce mot de «mademoiselle», le volontaire de Garibaldi jeta un regard étonné sur la personne qu'à sa décision, son énergie, son visage accentué, il avait prise pour une femme.

—«N'êtes-vous pas la maîtresse de ce domaine?

—Presque. Je suis la fille des maîtres. En ce moment j'ai toute autorité ici.» Mais aussitôt, comme surprise elle-même de sa docilité à satisfaire la curiosité de ce garçon, elle interrogea d'un ton brusque: «Votre nom?... Vous ne me l'avez pas dit.

—Michel Occana,» répondit l'Italien.

Ses lèvres se refermèrent, d'un pli résolu, comme dans la volonté bien arrêtée de n'en pas dire davantage.

Pourtant ce n'était pas l'heure ni le lieu des questions approfondies, et Mlle de Solgrès ne songeait guère à en poser. Se doutait-elle que, de cette poignée d'hommes amenés par Garibaldi sous le drapeau de la France, il n'en était guère d'entraînés par le seul enthousiasme chevaleresque. Le goût des combats et de l'aventure, l'ambition, le regret de quelque amour ou l'embarras de quelque sottise, avaient plus ou moins déterminé ces jeunes gens. Qui sait si celui-ci n'espérait pas, par l'éclat du présent, effacer quelque faute du passé? Si Armande eut confusément une idée de ce genre, ce lui fut une raison pour suspendre plutôt que pour pousser l'interrogatoire. La délicatesse cachée sous ses âpres manières respectait le secret de son hôte. D'autant que cet hôte était un brave et risquait sa vie pour la France. Elle regarda soucieusement Louise, et lui dit:

—«Si nous le cachions dans le souterrain?...

—Les Prussiens sont donc tout près d'ici?» demanda Michel.

—«Ils sont chez nous, dans le château.»

L'Italien pâlit. Mais on put voir que ce n'était pas de crainte pour lui-même. Il eut une crispation convulsive de la main contre sa poitrine, comme pour protéger un objet caché, et il murmura:

—«Diavolo! On la pincerait plus facilement aujourd'hui que la dernière fois.

—Ah!...» chuchota Armande, «la lettre de Garibaldi?... »

Le volontaire inclina la tête.

—«Ne venez-vous pas d'échapper aux Prussiens?

—Oui.

—Comment ne vous l'ont-ils pas prise?

—Elle était collée dans ma botte, sous un double cuir de la tige. Ils n'ont pas pensé à chercher là. Mais quand j'ai fui, une sentinelle a tiré sur moi. La satanée balle est entrée dans le mollet, juste à la bonne place. Quelle déveine, hein!... Il a fallu couper le cuir, sortir le papier pour qu'il ne fût pas abîmé par le sang. Rasé dans un fossé, j'y suis parvenu. Mais maintenant le message est dans ma poche, à la portée du premier qui me fouillera.

—Important... ce papier?...

—Tout un plan de campagne... Et quel plan!... Paris délivré... Aussi sûr que cette lampe brille, mademoiselle.»

Armande frémissait, les mains jointes, les yeux agrandis et fulgurants.

—«Je vous cacherai... Je vous guérirai... Il faut... il faut que vous rejoigniez Gambetta.»

L'Italien glissa la main dans son veston, hésita, regarda du côté de Louise, l'air sombre.

—«Cette femme n'a pas d'amoureux, pas de mari à qui bavarder?...»

Un sanglot, un cri lui répondirent:

—«Mon mari est soldat. Il fait son devoir, s'il vit encore.»

Alors Michel Occana sortit le pli, le montra aux deux femmes. Et ces trois êtres, si différents de destinée comme d'origine, leurs fronts tout proches, penchés sur la chose sacrée, dans le cercle pâle de la petite lampe, formaient un tableau étrange. La chambre à coucher de cette maison de garde, avec ses humbles élégances, faisait un décor ingénu et paisible à leur colloque tragique. Au dehors s'étendait l'infini silence de la neige.

Le soldat déguisé de Garibaldi tendait une enveloppe qu'entamait un petit cercle à l'un des angles et que souillaient des taches rougeâtres. Sur l'une des faces une main héroïque avait écrit:

«A Monsieur Léon Gambetta, ministre de la guerre.»

—«Comment arriverez-vous à Tours,» demanda Mlle de Solgrès avec désespoir, «si vous avez une balle dans la jambe?»

Le bel Italien éclata de rire:

—«Elle n'y est plus.

—Elle n'a donc fait que traverser les chairs?...

—Oh! elle y était restée... mais pas loin sous la peau, car le cuir de la botte et ce papier l'avaient amortis. Alors, je l'ai extraite.

—Vous-même?... Avec quoi?

—Mon couteau de poche.

—Grand Dieu!» s'exclama Armande. Malgré son sang-froid, l'intrépide fille sentait une sueur se glacer sous ses cheveux. «Vous êtes un héros!» déclara-t-elle avec admiration.

Maintenant, sans plus songer au voisinage redoutable ni même à la précieuse lettre, un sentiment nouveau de pitié émue, d'attendrissement irrésistible, la courbait à genoux, près du blessé. De ses mains patriciennes, elle enlevait la botte boueuse de cet homme, qu'une heure auparavant elle n'avait jamais vu. Elle détacha le mouchoir ensanglanté.

—«Louise... Vite... donne-moi le liniment que je t'ai ordonné d'avoir toujours sous la main... De la charpie, des bandes de toile... Déchire tes draps, ton linge, si tu n'en as pas.»

La blessure de Michel Occana était assez profonde. Malgré l'incroyable endurance du jeune homme, il ne pouvait songer à repartir avant quelques jours.

—«Ce château a des issues secrètes,» lui expliquait Armande. «De ce côté-ci, justement, le parc se termine sur une colline de grès, toute creusée à l'intérieur par d'anciennes carrières, ou plutôt, d'après la légende, par des souterrains percés en prévision d'un siège, à l'époque féodale. Une porte de fer y conduit, dissimulée dans des broussailles. Les Prussiens ne l'ont pas remarquée.

—Mais, mademoiselle,» fit observer Louise, «avec cette neige malencontreuse où tous nos pas marqueront, la cachette sera découverte bien vite.»

Mlle de Solgrès réfléchit. Ses yeux, petits et roux comme ses cheveux, mais en ce moment d'une profondeur noire, étoilée de clartés nouvelles, se fixaient pensivement sur la femme du garde. Une complicité sublime unissait l'héritière noble et la paysanne. En cette dernière, un dévouement naissait qui devait plus tard faire ses preuves. Armande prononça en hésitant:

—«La porte de fer du souterrain est au fond d'un ravin assez abrupt. Peut-être la neige n'a-t-elle pas tenu sur la pente.

—Elle serait d'autant plus épaisse au fond. Et d'ailleurs, croyez-vous que les gredins ne descendraient pas dans le fossé, s'ils relevaient une piste jusqu'au bord.

—Les galeries souterraines, dont vous parlez, n'ont-elles d'issue que dans votre parc?» demanda Michel Occana.

—«Elles en ont au moins deux autres dans un bois, à l'extérieur,» répondit Armande.

—«Ne pourrais-je m'y réfugier par là?...»

C'était une idée. Mais quelle complication de faire ce grand circuit pour transporter dans le souterrain les objets indispensables au blessé et sa nourriture journalière!

—«Une couverture me suffira,» dit l'Italien, «Avec une gourde de cognac pour laver ma plaie et me soutenir... Puis une miche de pain de temps à autre, j'aurai tout ce qu'il me faut. Je repartirai dans trois jours.

—Votre blessure ne sera pas cicatrisée si tôt.

—Bah! j'en ai vu d'autres. Vous ne savez pas comme je me raccommode vite. J'ai un sang de tous les diables. Je crois que si on me coupait une jambe, elle repousserait.»

Le jeune homme riait, montrant de fines dents blanches, qui étincelaient sous sa moustache noire. Et la chaude animation de son teint, la vigueur nerveuse de sa physionomie, l'éclat de sa martiale jeunesse, proclamaient cette force vitale dont il se vantait gaiement.

Alors, pendant cette lugubre soirée d'hiver, il y eut, dans l'horreur obscure, par les taillis brumeux, sur la terre glissante, le long de sentiers incertains, des allées et venues, des pas, des souffles d'effroi. Armande et Louise, soutenant le blessé, qui ne pouvait appuyer le pied sur le sol, parvinrent à l'emmener hors du parc sans donner l'éveil aux Prussiens. Comme plusieurs de leurs officiers et toute une petite garnison occupaient le château, des sentinelles gardaient les grilles. Cependant, la vaste circonvallation des murs était percée de quelques portes dont les vainqueurs ignoraient l'existence. Par l'une d'elles, donnant sur la forêt, le trio sortit. Quelles précautions! quelles craintes! quels efforts! La neige alourdissait la marche, déjà si pénible, puis fondait à l'ourlet des jupes, glaçant jusqu'aux os les deux femmes. Un silence effarant planait sous les branches, dans l'atmosphère d'encre. Le moindre craquement y surprenait, sinistre, faisant sauter le cœur. Un moment on désespéra de trouver l'ouverture de la caverne. Et la recherche était lente, avec ce blessé, que cependant, grâce aux ténèbres, ses compagnes ne voyaient pas blêmir de souffrance, et qui avançait vaillamment.

—«Appuyez-vous contre cet arbre, monsieur,» dit la Louison. «Et que Mademoiselle se repose un instant. Je vais tourner cette butte. La grotte doit s'ouvrir de l'autre côté.

—Si nous nous séparons, nous ne nous retrouverons plus,» observa Armande, qu'une angoisse étreignait, malgré sa bravoure.

—«Mais si. Voilà la moitié de mes allumettes et l'un de mes rats-de-cave. Mais ne faites pas de lumière sans raison urgente. Et ne bougez pas.»

Elle s'éloigna, vite effacée dans le noir. Michel et Armande restèrent seuls, immobiles, muets, dans les ténèbres. Le jeune homme n'avait pas dégagé son bras de celui de la jeune fille, mais il n'y prenait plus qu'un faible point d'appui, laissant peser tout son poids sur la main que soutenait l'arbre.

Étrange situation pour cette fille de haute naissance, de jeunesse farouchement chaste!... Se trouver là, dans la nuit, presque enlacée à cet inconnu, et toute palpitante de la même périlleuse aventure! Était-ce la beauté de Michel Occana ou son dévouement à la France qui se peignait le plus vivement dans l'imagination enfiévrée d'Armande? Jamais elle ne s'était sentie vivre d'une vie grisante et exaltée comme à cette minute. Ce n'était pas le froid qui faisait courir dans ses veines des ondes frissonnantes. L'ombre profonde, en voilant son regard, lui permettait de contempler le volontaire garibaldien. Ce qu'elle voyait de lui n'était, malgré l'étroite proximité, qu'une silhouette indistincte. Une pâleur attirante indiquait le visage. Mais voilà que, dans cette pâleur, une flamme soudain surgit. L'accoutumance aux ténèbres aiguisait les prunelles d'Armande. Elle apercevait maintenant les yeux magnifiques et doux de l'Italien. Ces yeux la pénétraient d'une ardeur trouble, inconnue. Ce qui en émanait, brûlure suave, n'avait jamais encore effleuré l'âme de cette vierge sauvage et sans beauté. Pour qu'elle inspirât la passion, celle que n'osaient courtiser les paysans, et qu'ignoraient ou dédaignaient les hommes de son monde, il fallait les hasards de cette nuit tragique, le désir brusquement allumé par ses allures de guerrière dans le cœur d'un aventurier de vingt-cinq ans, privé longtemps d'amour et que la mort guettait. Tous deux, de leurs yeux qui se distinguaient à peine, de leurs yeux de mystère, d'amour et d'ombre, dans la nuit, échangèrent quelque chose de plus inoubliable qu'un aveu et de plus aigu qu'un baiser. Cependant ils n'avaient pas dit un mot ni fait un mouvement lorsque la Louison revint.

—«J'ai trouvé!...» chuchota-t-elle, haletante. «Venez avec moi.»

Bientôt, ils s'enfoncèrent dans un dédale de galeries, creusées à travers l'épaisse couche de grès qui forme le sous-sol de ce pays et donna le nom au domaine. Ce nom de Solgrès, par son ancienneté, montre qu'une telle richesse géologique était connue et sans doute exploitée dans un temps fort lointain. Des carrières de Solgrès sont sans doute sortis ces blocs qui, avant le macadam, formaient les longues routes cahotantes dénommées «pavés du roi». La nature, l'industrie et peut-être aussi les nécessités des guerres civiles, ont percé ou étendu les couloirs souterrains qui se relient au parc de Solgrès par une issue soigneusement masquée. C'est là que venaient d'entrer l'émissaire de Garibaldi et ses deux compagnes. Tout de suite ils ressentirent le bien-être relatif de cet endroit sec et abrité, à la température douce de cave. A mesure qu'ils y avançaient, la tiédeur ambiante augmentait. Maintenant ils osaient faire de la lumière. Les petits cristaux du grès scintillaient sur la blancheur des murailles. Le sable fin formé par cette pierre pulvérisée était souple et chaud comme du velours pour leurs pieds transis et meurtris.

Les jeunes femmes conduisirent Michel jusqu'à la porte de fer qui donnait accès dans le parc. Louise, comme femme du garde, en avait une clef. Elle l'introduisit dans la serrure et fit jouer le lourd battant.

—«Si la neige fond, je viendrai vous voir par ici,» dit-elle.

—«Donne cette clef à Monsieur,» ordonna sa maîtresse.

Louise hésita, étonnée.

—«Si un danger le menace du dehors, il pourra se réfugier chez nous.»

Malgré sa confiance et sa pitié, la Louison trouvait grave l'abandon de cette clef à un inconnu. Cependant elle ne put qu'obéir.

—«Nous allons,» dit Armande à Michel, «vous laisser des allumettes, des rats-de-cave, la gourde d'eau-de-vie, et ce châle que j'ai emprunté à Louison.»

En parlant, elle l'ôtait de ses épaules.

—«Je ne veux pas,» dit l'Italien.

—«Et moi, je le veux,» insista Mlle de Solgrès, avec un sourire qui para son visage d'une grâce inattendue.

Déjà, elle portait ce rayon ineffable qui se pose avec l'amour sur le front des femmes, divinisant les plus belles et donnant du charme aux moins favorisées.

On installa l'Italien dans une cavité, retirée comme une alcôve. Puis, malgré ses protestations, Armande et Louise promirent de faire immédiatement un autre voyage pour lui apporter quelques objets de première nécessité.

Les vaillantes créatures le firent comme elles l'avaient dit. Bravant une seconde fois presque les mêmes fatigues et le froid encore accru, elles revinrent une heure plus tard, avec une couverture, un panier de provisions, un réchaud à alcool, une cruche d'eau et un peu de linge.

Avant de se retirer pour la nuit, Armande voulut encore une fois panser la blessure de Michel. Et, sans doute, il y eut à ses doigts légers quelque influence miraculeuse, car, lorsqu'elle fut partie, le volontaire garibaldien ne sentit plus la cuisson et le battement douloureux de sa blessure. Une autre fièvre éloigna de ses yeux le sommeil. Cependant, c'était un lit presque confortable que le sien, creusé dans le sable moelleux, sous la bonne épaisseur de la couverture et du châle, que le jeune homme ramenait autour de ses membres. Vraiment la couche était presque voluptueuse pour un soldat qui, depuis plusieurs jours, dormait à la belle étoile, et, la veille, sur une planche, dans un poste ennemi. Pourtant Michel Occana restait les yeux ouverts parmi ces ténèbres et ce silence, absolus comme au fond d'une tombe. Et il se disait:

«Elle viendra tôt, demain, la noble fille. Quel caractère tout de même, chez une femme! Si Dieu le veut, je la ferai connaître à Garibaldi. Il verra en elle une sœur d'âme de son intrépide Anita.»

II

Table des matières

LES BAISERS TRAGIQUES


Des jours émouvants commencèrent pour Armande de Solgrès. La neige couvrait toujours le sol. Dans les salles d'apparat du château, de grands feux flambaient sans cesse, alimentés par les squelettes dépecés des plus beaux arbres du parc. Parmi la clarté dansante, de rudes silhouettes allaient et venaient, casquées et bottées, avec un laisser-aller plein d'arrogance. On entendait dans les escaliers des cliquetis de sabres et d'éperons. Le soir, il y avait des chants, des rires, des bruits de bombance, tout l'étalage d'une insultante sécurité. En haut, dans la très simple chambre où les châtelaines, la mère et la fille, s'étaient réfugiées, des échos montaient qui les faisaient à tout instant tressaillir et se regarder avec douleur. Mme de Solgrès, malade et s'enfonçant avec une âpre satisfaction dans une langueur qu'elle espérait mortelle, ne quittait pas son lit. Elle ne parlait pas, ne s'informait pas, ne demandait aucune nouvelle. Seuls ses yeux s'entretenaient parfois brièvement et lugubrement avec ceux de sa fille. Mais une telle détresse même n'unissait pas ces deux femmes. La mère, éprise de son rang, naguère uniquement occupée de son rôle mondain, ignorait tout de l'enfant rustique, rebelle aux grâces des salons. Elle l'avait toujours jugée laide, inéducable, et ne lui accordait qu'une affection distante, dédaigneuse. Si elle avait pu discerner quelque chose en cette nature si éloignée de la sienne, peut-être se fût-elle inquiétée du rêve qui dorait et embellissait les yeux de la jeune fille. Une exaltation dévorante faisait vivre mille fois à Armande chacune des heures immobiles. Tandis qu'elle semblait si calme à ce morne chevet, ou bien assise à sa broderie près du jour froid de la fenêtre, elle ne songeait qu'à son secret brûlant. Ce souterrain, là-bas, où elle cachait un homme... un héros!... Elle y était allée ce matin, avant que le jour se levât. Elle y retournerait tout à l'heure, quand descendrait la tristesse du soir. Mais les crépuscules, pour elle, n'avaient ni livides pâleurs, ni brumes glaciales. Elle ne sentait pas le froid, elle oubliait la pesanteur de tout l'attirail dont elle se chargeait à chaque voyage pour apporter quelque bien-être dans la réclusion de son hôte.

Le volontaire garibaldien n'avait pu repartir si tôt qu'il l'espérait. Sa blessure mettait du temps à se cicatriser. Puis, sa hâte maintenant n'était pas si grande. Quel homme de son âge, arrêté malgré lui par une si singulière aventure, n'en eût goûté la saveur romanesque, fût resté insensible à la sollicitude passionnée d'une fille héroïque et naïve. Lui, il ne la trouvait pas laide. D'ailleurs, elle ne l'était pas, quand elle accourait dans sa solitude, d'un pas élastique et hardi, et qu'il la voyait surgir dans son cercle étroit de lumière, toute rosée de froid, avec du givre sur la lourde auréole des cheveux fauves, les prunelles brillant d'enthousiasme et d'amour. Oh! comme le cœur de Michel battait, quand, après l'interminable attente, il croyait saisir un bruit furtif, la poussière craquante du grès criant sous une approche hâtive. Leur angoisse à tous deux aiguisait la joie de la rencontre. Armande avait toujours peur de ne pas le retrouver là. Michel se demandait si quelque accident, quelque surprise, ne le priverait pas brusquement de ces visites, dont chacune lui laissait un plus pénétrant souvenir.

Un jour, la jeune fille arriva plus tard que de coutume et toute bouleversée d'émotion. Dans le bois, non loin de la caverne, elle avait rencontré deux soldats prussiens qui battaient les taillis et semblaient examiner les moindres fissures du sol. Elle avait dû faire un grand détour pour ne pas éveiller leur attention.

—«Ils avaient un chien avec eux et l'excitaient à chercher,» dit-elle.

—«Bah!» s'écria Michel avec une feinte insouciance, «ils s'amusaient à débusquer des blaireaux ou des hérissons...

—S'ils découvraient ainsi l'ouverture du souterrain?...»

Le jeune homme eut un sourire et un geste vague.

—«Le colonel qui loge ici n'oserait pourtant pas vous faire tuer, vous, un soldat?..» murmura-t-elle comme effrayée des mots qu'elle prononçait.

—«Comment donc!» gouailla l'italien, «Vous croyez qu'il se gênerait? Je ne suis pas un belligérant. Où sont mes armes, mon uniforme?... Les Prussiens me condamneraient comme espion... J'ajoute qu'ils seraient dans leur droit.

—Mon Dieu!...» gémit Armande.

—«Le plus grand malheur,» dit Michel, «serait que la lettre de Garibaldi à Gambetta leur tombât entre les mains.

—Voulez-vous me la confier?... Au moins jusqu'à ce que vous soyez en état de partir. Je connais, dans les caves du château, une cachette sûre.

—Non, mademoiselle, même pour vous le remettre, je ne me séparerai pas de ce papier. D'ailleurs je vais pouvoir reprendre ma route. Je suis sûr que demain...

—Demain!...» répéta la voix défaillante d'Armande.

Il y eut un silence. Tous deux se regardaient à la clarté d'une petite lampe suspendue à la paroi. Et que de choses ils se dirent dans ce regard!

—«Songez quel devoir glorieux et urgent me réclame,» reprit Michel. Et il poursuivit plus bas: «Mais... si vous le permettez, mademoiselle Armande... après la guerre, je reviendrai.

—Oui,» dit-elle.

Elle s'engageait toute par cette syllabe, car elle devinait ce qu'il avait voulu dire. Lui-même ne s'y trompa pas.

—«Vous m'aimez donc?» demanda-t-il, haletant.

Elle inclina la tête, craignant que, malgré la demi-obscurité, il ne vît un flot de sang rougir son visage jusque sous les racines des cheveux. Ignorante de toute coquetterie et même de toute grâce adroite, n'ayant jamais été courtisée avant de sentir éperdument la domination de l'amour, Armande restait interdite, aussi incapable de dissimuler ses sentiments que de les laisser entendre par des paroles. Mais jamais aveu passionné ne fut plus exaltant pour un homme que la soudaine confusion de cette vaillante. La créature de sang-froid, de tranquille bravoure, presque pas assez femme dans la résolution hardie de ses paroles et de ses actes, demeurait devant lui toute tremblante et désarmée de tendresse, toute palpitante de pudeur.

Il l'entoura de ses bras, d'abord avec une timidité caressante, puis avec une fièvre bien vite accrue, quand il sentit contre sa poitrine ce corps de jeune guerrière, qu'une existence active et simple, en pleine nature, avait modelé en vigueur comme le marbre d'une Diane antique.

—«Armande,» lui chuchotait-il près de l'oreille, «ne craignez pas de m'aimer. Vous verrez que votre noblesse ne dérogera pas en épousant l'homme que je suis. Je vous dirai mes origines... Je vous raconterai ma vie. Elle est courte, mais vous ne la jugerez pas indigne de vous...

—J'en connais assez,» dit-elle, relevant un visage radieux. «Accomplissez votre mission... Le service que vous aurez rendu à la France fera que même un comte de Solgrès sera fier de vous donner sa fille.

—Ah! si vous saviez,» soupira Michel, «comme je vous vois cependant élevée au-dessus de moi!... Non pas tant par le rang, mais par l'âme... Vous êtes admirable sans le savoir... Jamais je n'ai vu faire le bien et braver le danger avec un plus parfait oubli de soi. Vous n'avez pas l'air de vous douter que vous êtes extraordinaire...

—Mais,» dit Armande sincèrement, «c'est à cause de la guerre que vous me voyez ainsi. Vous serez peut-être désappointé plus tard, car je ne suis guère brillante comme jeune fille du monde. Depuis mon enfance, j'ai toujours reçu plus de remontrances que de compliments.

—Peut-être personne ne vous a-t-il comprise,» prononça Michel.

Quelle douceur d'accent il mit dans ces mots! De quel profond regard il les accompagna!... Et tout à coup, voici que des perspectives imprévues s'éclairèrent dans l'âme d'Armande. La mélancolie de sa jeunesse, son isolement de cœur, qui la rendaient indomptée et sauvage, la ressaisirent avec un sens plus clair, et la noyèrent d'attendrissement. Mais aussi, quelque chose de triomphant et de suave émanait de l'heure présente, comme une aube de merveilleux avenir. C'est vrai que nul ne s'était incliné tendrement vers le secret de son âme. Comprise... Elle serait enfin comprise. Et déjà elle était aimée!... Dans l'élan de tout son être—ivresse d'âme plus encore que de sens—vers celui qui lui parlait le divin langage, Armande resserra involontairement l'étreinte par un mouvement d'inconscient abandon...

A ce moment, un bruit vague parvint jusqu'à cette retraite de silence. Les deux jeunes gens tressaillirent. Serrés l'un contre l'autre, ils écoutaient... Le sang battait violemment dans leurs artères, plutôt d'exaltation que de crainte, car ils se sentaient prêts à tout braver, et presque avides de quelque péril qui les eût réunis plus étroitement, fût-ce dans la mort. Une seconde fois, plus distinct encore, le son leur parvint. C'était un aboiement, auquel succéda un appel de voix humaine.

—«Le chien!...» murmura la jeune fille. «C'est le chien... Ce sont eux!»

Elle n'avait pas besoin de désigner plus nettement les soldats ennemis qu'elle avait rencontrés.

—«Ce maudit animal a peut-être flairé votre piste,» dit l'Italien d'une voix étouffée.

—«Alors nous sommes perdus. Éteignez... Éteignez la lumière!...»

Michel obéit. La nuit se fit, la nuit opaque et sans reflet des cryptes éternellement ténébreuses. Bientôt un silence non moins profond s'y ajouta. Les aboiements lointains s'étaient tus. On ne sait quel écho de la colline les avait fait paraître beaucoup plus proches qu'ils n'étaient en réalité. Peut-être une fissure du sol avait-elle causé cette illusion d'acoustique. Aucun danger immédiat ne menaçait Michel et Armande. Leur solitude était absolue, si loin de toute pensée qui pût s'inquiéter d'eux dans ce lieu étrange. Mais trop d'émotions surhumaines, tragiques et douces, affolaient ces deux jeunes êtres. Un vertige emporta leurs cœurs. Leurs lèvres se joignirent. Michel ne ralluma pas la lampe.

Vers la même heure, Louise Bellard, assise dans la salle à manger de sa maison de garde, cousait une chemise de layette. C'était la première taille, si petite, semblable à une brassière de poupée, avec l'ouverture dans le dos. La Louison étalait sur son genou ce chiffon, plus merveilleux pour elle qu'un pourpoint de roi. Elle avait un sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux.

«Ah! si seulement je pouvais lui faire savoir que nous aurons un enfant!» soupira-t-elle, pensant à son mari, son Lucien, qu'une telle espérance eût réjoui là-bas parmi les fatigues, le froid, les privations, le danger. «Le verra-t-il jamais?...» Un sanglot la secoua. Mais elle se domina vite, essuya brusquement ses yeux et reprit son travail. «Si mademoiselle Armande me voyait, elle me trouverait lâche, pour sûr... Elle est si courageuse, mademoiselle Armande... En voilà une qui n'use pas ses yeux à pleurer. «A quoi ça sert-il?» qu'elle me fait, avec sa drôle de manière de vous bousculer quand, au fond, elle vous plaint. Elle a pourtant son père et son frère exposés, elle aussi. Quand je pense qu'elle n'a jamais voulu que j'aille à sa place porter les provisions à ce brave cœur d'Italien! «Y a du danger, c'est pas ton affaire, dans ta position,» qu'elle me dit. «Tu dois songer à ton enfant». Et c'est qu'il n'y a pas à lui désobéir...»

Comme la Louison monologuait de la sorte, elle eut un sursaut. Quelque chose de noir venait de glisser sur le blanc de la neige au dehors. Elle leva les yeux, guetta un instant, et presque aussitôt aperçut un homme qui arpentait en flânant l'espace découvert devant sa maison.

«Le colonel prussien!...» s'exclama-t-elle intérieurement. «Qu'est-ce qu'il vient faire dans le fond du parc, ce sale oiseau-là? Il fume son cigare, Dieu me pardonne! Tu ne pourrais pas aller empester et cracher ailleurs, espèce de gros goret?...»

Cette représentation ne fut, d'ailleurs, pas émise à voix haute. Mais, à travers les carreaux, la Louison lança au chef ennemi un regard de haine plus expressif que sa naïve injure. Il ne manqua pas de s'en apercevoir. N'était-il pas venu rôder dans ce coin du parc exprès pour guetter la gentille paysanne? Il observait donc la maison rustique et reçut en plein l'éclair agressif de deux yeux noirs. Cette vivacité d'expression embellissait d'ailleurs le visage aux traits réguliers, mais un peu terne, de la jeune femme. Avec ses sombres cheveux plantés bas et ses lèvres d'une pourpre saine, où sinuait la répulsion, elle semblait une figure symbolique. C'était le type de la Française du peuple, c'est-à-dire la meilleure image de la Patrie, dans son désespoir et sa révolte en face de l'invasion victorieuse. L'officier prussien sentit plus âprement la brûlure de convoitise qui lui enfiévrait le sang depuis quelques jours. C'était un colosse brandebourgeois, aux cheveux et à la moustache couleur de paille. Ses muscles, empâtés de bière allemande, faisaient craquer le drap de son uniforme, tandis que, sous son casque à pointe, son visage flambait d'une couperose, allumée par les vins français. Il envoya à Louise Bellard une œillade et un sourire.

Elle se détourna, tandis qu'un tremblement l'agitait à l'idée du souterrain tout proche.

«Heureusement,» se dit-elle, «aucune trace n'y peut conduire. Que nous avons bien fait de ne point passer par là!... Mais si l'Italien, qui a la clef, avait l'imprudence d'entr'ouvrir seulement la porte, il pourrait être aperçu par ce sac de choucroute.»

Cette idée cassait les membres de la Louison. Une faiblesse la rabattit sur sa chaise. Aussi faillit-elle s'évanouir d'émoi quand soudain un coup discret fut frappé à sa porte. Quelque chose d'insinuant et de suppliant dans cet appel lui fit imaginer que le soldat de Garibaldi, assez fou pour être sorti de son refuge, lui demandait asile. Elle retrouva la force de s'élancer. Elle ouvrit...

Le colonel prussien pénétra sans façon dans la chambre.

—«Fulez-fus donner moi une allumette? Mon cigare il s'est édeint,» dit-il.

—«Il y en a là, sur le poêle... Prenez-en vous-même, puisque tout vous appartient ici,» répliqua-t-elle, farouche.

Elle avait fait trois pas en arrière et se tenait toute droite, blanche comme la petite chemise de la layette, qu'elle gardait entre les doigts.

—«Tute m'appartient?...» reprit l'Allemand. «Ah! je le futrais»!... Il s'avança, les mains agitées, les yeux luisants. «Je futrais que le plus cholie chose ici m'appartiendrait...»

Impossible de se tromper sur le sens de ses paroles et la violence de son désir.

—«Si c'est de moi que vous parlez, vous ne m'aurez pas!...» cria Louise éperdue, cherchant autour d'elle une issue ou une arme. Mais elle se reprit et d'une voix plaintive: «Vous ne ferez pas cela!... Vous ne serez pas lâche avec une femme, vous, un militaire!...» supplia-t-elle. «Vous êtes un officier, vous ne vous conduirez pas comme une bête fauve!...»

Le visage enflammé du Prussien pâlit un peu. Il hésita, puis il partit d'un gros rire.

—«Mais non... mais non... pas une bête fauve. Un homme amoureux... voilà tout. Fus êtes charmante quand fus êtes encolérée ainsi. Fus êtes plus cholie, safez-fus, que la demoiselle du château.»

Il pensait la flatter, elle, une inférieure, par cette comparaison. Mais elle s'indigna d'entendre toucher à Armande.

—«La demoiselle du château!... Il n'y a pas une femme dans toute l'Allemagne qui vaille seulement son petit doigt.»

La gaieté du colonel brandebourgeois s'épanouit.

—«Gut!... Gut!...» répétait-il en s'esclaffant. «Ces Françaises, elles ont de l'esprit! Des vrais petits diables!... Savez-vous une chose, mademoiselle?...

—Appelez-moi «madame». Je suis mariée.

—Ah!» fit l'Allemand soudain refroidi, avec un regard involontaire vers une porte du fond.

—«Oh! n'ayez pas peur, mon mari n'est pas là... Il est allé se battre contre vous autres,» reprit la femme du garde avec une véritable dignité.

—«Ça, c'est la guerre,» dit l'officier, en haussant les épaules. «Et alors, cette betite, elle aime son mari?...» ajouta-t-il en voulant lui prendre le menton.

Elle eut un haut-le-corps en arrière.

—«Oui, je l'aime, mon mari,» déclara-t-elle avec force.

—«Bah!... il s'amuse avec les filles des villages où il passe.

—Tant mieux!» s'écria-t-elle dans une espèce de rire sanglotant, «car ça prouverait qu'il n'est pas mort.»

L'officier allemand la considéra d'un air moins brutal. Soit qu'en lui un peu de pitié se fût émue, soit que l'attitude de cette femme, sa défensive résolue, sa tristesse, eussent tempéré momentanément l'effervescence passionnée qui l'avait amené là.

—«Allons,» fit-il d'un ton bon enfant, «si vous êtes chentille, on s'en occupera, de votre mari. On pourrait peut-être vous en faire avoir des nouvelles.»

Louise joignit les mains.

—«Oh! monsieur l'officier... Vous voudriez bien?» demanda-t-elle.

—«Barpleu!...»

Elle eut la candeur de croire que l'existence de ce mari, révélée au colonel prussien, détournerait à jamais celui-ci de son entreprise galante. Et la candeur non moins grande de penser qu'il pouvait découvrir le sort d'un pauvre pioupiou français dans cette mêlée formidable de deux peuples.

—«Je vais vous écrire son nom... son régiment, monsieur l'officier... le temps de trouver du papier, une plume...»

Elle devenait empressée, presque souriante, les yeux adoucis.

La tentation, chez l'homme, se réveilla plus aiguë. Seulement il doutait de réussir par la force. Il eut recours à l'astuce.

—«Vous m'apporterez les renseignements ce soir, au château,» dit-il. «Je ne puis pas attendre.»

Louise se retourna, les bras tombés.

—«Mais oui,» reprit-il, en fixant sur elle un regard plus explicite sans doute qu'il ne voulait. «Venez au château vers neuf heures, après dîner... Je vous promets de m'occuper de votre mari. S'il se trouve en Allemagne, je veillerai à ce qu'il soit bien traité et mis en liberté le plus tôt possible.»

Elle demeurait figée.

—«Vous entendez, la cholie prunette?

—Oui, monsieur l'officier.

—Et vous viendrez?»

Elle fit un effort:

—«Oui... monsieur l'officier.»

Quand il fut parti, non sans lui avoir envoyé un baiser du pas de la porte, avec sa lourde galanterie germanique, Louise resta douloureusement pensive.

«Si c'était vrai... S'il me donnait des nouvelles de mon Lucien. S'il empêchait qu'on le maltraite, là-bas, dans les forteresses de son maudit pays...» Un frisson la parcourut toute. «Oh! ce serait payer la chose trop cher! quelle abomination!»

Elle se remit au travail de sa layette. Mais son aiguille, maintenant, courait moins vite. La joie mélancolique qui, tout à l'heure, lui mettait un sourire aux lèvres en même temps que des larmes aux yeux, avait disparu. Ses paupières étaient sèches, sa bouche se crispait avec amertume. Un horrible débat se livrait en elle.

Le soir, vers neuf heures, la Louison sortit. Dehors, un souffle moite l'enveloppa. Le vent soufflait du sud. La neige commençait à fondre. C'était le dégel. La femme du garde rentra, pour glisser ses pieds chaussés de feutre dans des socques de bois. Puis elle se dirigea vers le château. Le long des allées, une obscurité d'encre traînait sous le ciel bas. Le sol spongieux s'écrasait sous ses semelles. Les arbres en s'égouttant laissaient parfois tomber comme une larme sur son visage.

Elle arriva devant la terrasse et vit les croisées du rez-de-chaussée lumineuses, comme le soir où elle venait chercher Mlle Armande pour la conduire auprès de l'Italien. Louise gravit les marches du perron. Mais le bruit de ses socques sur la pierre l'interloqua. En deux coups de pied, elle s'en débarrassa et traversa la terrasse, ne sentant pas que ses chaussons se trempaient sur les dalles ruisselantes. S'arrêtant devant une fenêtre, elle regarda dans l'intérieur. C'était l'un des salons, qui servait de salle à manger au colonel. Celui-ci était encore à table, avec deux officiers subalternes. Tous trois fumaient, buvaient des liqueurs, devisaient avec une gaieté épaisse, dans le débraillement de leurs uniformes, car la digestion les échauffait, et la cheminée, bourrée de bois, flambait comme si la température ne se fût pas attiédie. Les ceinturons glissaient des tailles massives. Les faces rougeoyaient. Les bottes crottées se posaient sur les soies anciennes des petites chaises délicieuses. On voyait les éperons crever le tendre tissu.

Ces hommes-là, bientôt, sans doute, rentrés chez eux, se sangleraient et se redresseraient pour des dîners de gala. Ils diraient des fadeurs aux dames, s'extasieraient devant des mobiliers de style, et sembleraient tirer leur plus grand plaisir des raffinements de l'élégance mondaine, de la discrétion des causeries, de l'arrangement artistique du cadre. Ici, le fond de nature éclatait dans la joie des contraintes abolies, de la civilisation bafouée, de l'art livré à l'ordure. Ces gens du monde—car c'en étaient—ne goûtaient, dans leur victoire, que l'ignoble délice de s'affranchir des lois du monde, de donner cours à la bestialité tenue en laisse depuis leur naissance. Le goût instinctif de destruction, inné chez tout être humain, en se satisfaisant, libérait en eux la sauvagerie primitive. Ils souillaient ou brisaient des meubles qu'ils eussent admirés dans un musée, fendaient des tableaux dont ils auraient vanté la poésie dans une exposition, se vautraient sur des étoffes dont la délicatesse les eût fait s'extasier devant un connaisseur. Tant il est vrai que presque tout est convention dans la politesse sociale, et comédie dans la subtilité des sensations dont se targuent les foules cultivées. Mais bénis soient les artistes, qui jettent cette parure somptueuse sur les laideurs de la grossièreté humaine! Et louées à jamais soient la vanité et la mode, qui contraignent les plus réfractaires à s'en parer!

Louise ne réfléchissait pas si loin. Elle frémissait de dégoût et de haine devant cet étalage de brutalité soldatesque. Surtout elle s'hypnotisait d'aversion devant le colonel. Elle regardait sa face empourprée, sous les cheveux pâles, ses prunelles vacillantes entre les paupières alourdies, sa bouche odieuse bavant dans un rire le jus d'un cigare, ses mains énormes, la saillie débridée de son ventre sous l'uniforme entr'ouvert. Elle était venue jusqu'ici à l'appel de cet homme-là! Était-ce possible?... Pour son mari!... Mais son mari, son Lucien, préférerait cent fois la mort. Elle avait eu l'idée de cette soumission monstrueuse, elle, la Louison, qui portait aux profondeurs de son être l'enfant de son amour, le fils de l'absent, de celui qui, peut-être, mourait à cette heure par le fait même d'hommes tels que celui-ci, vêtus de cet uniforme, coiffés de ce casque, dont elle voyait luire la forme agressive et abhorrée!... Elle eut un cri étouffé, s'ébroua toute, comme pour secouer une effroyable souillure, et se détournant, courut, glissa ses pieds trempés dans ses sabots, puis s'enfuit dans la nuit, parmi la neige, en déroute, sous les pleurs des arbres, vers la petite maison où palpitaient, chauds encore, les baisers de son Lucien.

A ce moment, le colonel brandebourgeois disait à ses subalternes, dans le plus pur allemand:

—«Et maintenant, les enfants, vous allez me ficher la paix. J'attends la visite de la petite jardinière aux cheveux noirs. Une Française pure race, celle-là. Ça frétille et ça riposte, et ça a le diable sous la peau... C'est souple et vif comme une anguille... Depuis que je l'ai approchée cet après-midi, j'en ai du salpêtre dans les veines. Allez vous promener où vous voudrez. Mais si vous la rencontrez, pas de blague, hein?... Elle est à moi... La part du chef... Et si elle crie un peu, tâchez de ne pas entendre.»

III

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L'ARRÊT DU DESTIN


La blessure de Michel était suffisamment cicatrisée pour qu'il se remît en route. Et même ce garçon énergique n'eût pas attendu que la guérison fût aussi complète s'il n'avait eu la plus irrésistible des raisons pour reculer son départ. Maintenant que la neige avait fondu, ne risquant pas de déceler les traces compromettantes, la communication devenait plus facile entre le souterrain et le château. Mlle de Solgrès n'avait plus à faire le grand détour extérieur par le bois. En un instant, elle traversait le parc, s'enfonçait dans le ravin broussailleux, découvrait parmi les ronces la porte de fer, si bien dissimulée sous une couche de terre et de plantes grimpantes... Elle mettait la clef dans la serrure... Jamais elle n'avait besoin de tourner le pène. Le battant s'écartait comme de lui-même. Quelqu'un était là, toujours, à toute minute... A peine s'était-elle glissée dans l'ouverture, que deux bras aimants se refermaient autour d'elle... Et tout aussitôt le premier baiser dissipait miraculeusement les craintes, les hésitations, l'angoisse confuse, dont elle frissonnait tout à l'heure le long du chemin. D'ailleurs, ce n'était pas du remords qu'éprouvait Armande. Son esprit simple, sa nature inculte et droite, tenus à l'écart des subtilités sociales, ne pouvait concevoir qu'il y eût du mal à suivre jusqu'au bout un sentiment aussi absolu que celui qui l'entraînait vers Michel. «Puisque je suis certaine d'être née pour l'aimer et lui donner le bonheur, puisque je n'ai plus désormais que ce but dans ma vie, l'hypocrisie, le mensonge, la faute, consisteraient à me refuser à lui. Dussé-je subir plus tard la honte et les pires souffrances, je resterai fière d'avoir été choisie par la destinée pour être la récompense de son héroïsme, de son dévouement à la France.» Voilà comment raisonnait la jeune fille. L'enthousiasme et l'amour gonflaient son cœur ardent. Et comment n'aurait-elle pas adoré l'être charmant, beau et aventureux, qui tremblait d'une émotion si tendre quand il la tenait contre son cœur, et qui, depuis la première rencontre de leurs lèvres, avait su la rassurer en lui dévoilant une âme éclatante de loyauté et si délicieusement pénétrée de reconnaissance!...

Le matin du jour où l'Italien devait partir, Mlle de Solgrès, en sortant du souterrain, vint trouver Louise Bellard.

—«Écoute...» lui dit-elle. «C'est aujourd'hui qu'il nous quitte.»

Elle n'avait pas besoin de le nommer. Depuis presque une quinzaine que le volontaire garibaldien était leur hôte secret, les deux femmes n'avaient eu l'imagination occupée que de lui. Et la Louison n'était pas sans avoir pénétré les sentiments de sa jeune maîtresse.

—«Oui,» reprit Mlle de Solgrès. «J'ai bien peur qu'à sa première marche forcée, la blessure ne se rouvre. Mais il ne pense qu'à son devoir. Et ce n'est pas à moi de lui dire qu'il a tort.

—Dieu vous bénira tous les deux, mademoiselle.

—Puisse-t-il nous réunir bientôt!» murmura l'amoureuse.

C'était une confidence. Louise en profita pour s'écrier:

—«Ah! mademoiselle, vous êtes faits l'un pour l'autre.

—Ma bonne Louison, tu vas me rendre un service. Cet après-midi, avant son départ, monsieur Michel viendra ici, chez toi. Moi, je l'y rejoindrai. Tu nous laisseras seuls... Pense donc que nous ne nous sommes pas vus à la lumière du jour depuis que nous nous sommes liés du plus éternel des liens. Oui, maintenant, tu peux être certaine de ce que tu avais sans doute deviné. Nous sommes des fiancés, Louise...» Armande rougit et ajouta plus bas: «Des époux.»

—Mademoiselle,» dit Louise, «ma maison est la vôtre, comme tout ce qui m'appartient, et comme ma vie elle-même, s'il vous la faut. Mais n'est-ce pas bien imprudent de vous rencontrer ici?...

—Cinq minutes seulement, Louise!... Pas plus. Le temps de voir ses chers yeux à la face du ciel, d'y lire mon bonheur et ses serments.

—Mademoiselle, ne vous ai-je pas dit que le chef prussien était venu rôder par ici?

—Une seule fois, n'est-ce pas? Avant-hier?...

—Oui.

—Il n'a pas reparu?

—Non.

—Eh bien! il n'y a guère de chance pour qu'il dirige encore sa promenade de ce côté,» fit Mlle de Solgrès. «Le dégel a tellement détrempé ces allées éloignées du parc!...»

Une invincible réserve empêcha Louise d'en expliquer davantage à la jeune châtelaine. Après tout, c'est vrai, le colonel allemand paraissait oublier son caprice. Et ce caprice révoltait trop l'honnête paysanne pour qu'il ne lui répugnât pas d'en parler.

—«De toutes façons,» reprit-elle, «je ferai le guet, et monsieur Michel disparaîtrait à la moindre alerte. Il se cacherait dans ma chambre du fond. Ces chacals n'ont pas fouillé ma pauvre petite bicoque. Ils ne s'en aviseront pas aujourd'hui.

—Voilà ce que tu feras, Louise. A trois heures, tu t'avanceras jusqu'à la crête du ravin. Monsieur Michel entr'ouvrira la porte de fer. Si tu te mets à chanter, il rentrera immédiatement et ne bougera plus. Si tu lui fais signe qu'il peut venir, il te suivra chez toi. Je m'y trouverai ou j'arriverai aussitôt. Une demi-heure plus tard, nous nous serons dit adieu, et il sera loin. Est-ce entendu?

—Comptez sur moi, mademoiselle.

—D'ailleurs,» ajouta encore Armande, «le seul danger serait que les Prussiens le surprissent quand il sortira du souterrain. Dans le parc ou chez toi, s'ils l'aperçoivent un instant, cela ne peut pas leur porter ombrage. Il marche comme tout le monde, à présent, sa blessure n'éveillera donc pas les soupçons. Il n'a pas d'arme sur lui... Lors de sa récente arrestation, on lui a pris son revolver. Quant à la lettre, elle est fixée dans la tige de son autre botte, et parfaitement dissimulée sous ce morceau de cuir que tu nous as procuré toi-même...»

Louise hocha la tête.

—«On le trouverait bien jeune pour ne pas être au régiment...

—Il est étranger.

—Un trop beau monsieur pour les vêtements qu'il porte... Les Prussiens ne le prendraient pas pour un gars du pays.

—Tu m'épouvantes!... Mais c'est qu'il en rencontrera, des Prussiens, par les routes.

—Vous savez bien, mademoiselle, qu'il marchera surtout la nuit. Ayez bon espoir. Tours n'est pas si loin. Pourvu seulement qu'avec tant de retard, sa mission ne soit pas devenue inutile!»

Inutile ou non, Michel Occana était bien résolu à l'accomplir. Il s'agissait de la France, deux fois aimée désormais, puisque c'était la patrie d'Armande. Et il s'agissait d'un ordre donné par Garibaldi, son chef adoré, son dieu. Aussi quand le jeune homme sortit du souterrain, quand il aperçut la silhouette attentive de la Louison, et reconnut le signal rassurant, ce fut dans un élan de joie héroïque qu'il bondit sur la pente du ravin, en atteignit le bord et salua le soleil,—un frileux soleil d'hiver,—qui lui sembla radieux comme la liberté, la gloire et l'amour, pour lesquels battait son cœur.

—«Prenez garde, monsieur,» observa Louise, «votre jambe n'est peut-être pas bien solide.»

Il sourit. Et devant le charme de ce sourire, prise un peu, elle aussi, à cette grâce virile du bel Italien, la paysanne comprit le doux égarement de sa jeune maîtresse.

—«Monsieur,» dit-elle timidement, «mademoiselle de Solgrès est la meilleure des créatures du bon Dieu.

—Elle en sera la plus heureuse, s'il ne tient qu'à moi,» s'écria Michel avec une sincérité d'accent qui lui valut immédiatement la confiance de Louison.

—«N'est-elle pas encore là?» dit-il avec un vif regard dès qu'on eut atteint le seuil de la maison du garde.

—«Oh! soyez tranquille, elle ne tardera pas,» répliqua la rustique confidente, non sans une intention de finesse.

Comme son hôte allait et venait dans la chambre d'un pas impatient, elle lui dit:

—«Asseyez-vous dans ce coin sombre. Mieux vaut ne pas attirer l'attention, si quelque indiscret venait à passer.»

Puis, pour lui faire perdre la notion des minutes, elle étala devant lui le contenu d'un bissac préparé à son intention, lui montrant qu'elles avaient pensé à tout, avec Mademoiselle, et qu'il y avait du vieux cognac dans la gourde, du jambon exquis entre les tranches de pain, et des tablettes au sublimé pour fabriquer instantanément une solution antiseptique.

—«Comment se fait-il qu'Armande ne vienne pas?» murmura le jeune homme, qu'un brusque pressentiment venait d'étreindre.

La Louison s'approcha de la fenêtre... Mais aussitôt, d'un mouvement effaré, elle se rejeta en arrière.

—«Cachez-vous!... Mon Dieu!... Cachez-vous!... Les voilà!...» souffla-t-elle.

En même temps, preste et résolue, elle ouvrait une porte, poussait Michel vers l'intérieur.

—«Là... derrière les rideaux du lit... Ne remuez pas... N'avancez pas... La porte est vitrée... Soyez tranquille... Je les éloignerai... Ils ne viennent pas pour vous.»

Après un premier instant d'effroi, Louise, en effet, qui avait reconnu le colonel faisait cette réflexion:

«Cet enragé-là n'a que sa marotte en tête. Il va me conter son boniment... Je lui promettrai tout ce qu'il voudra pour le faire partir. Nous verrons bien ensuite.»

Elle ne se trompait pas. Bien qu'elle eût aperçu—ou cru apercevoir, dans son saisissement—plusieurs casques à pointe, l'officier supérieur prussien apparut seul,—d'ailleurs, sans avoir pris la peine de frapper.

«Voilà donc,» pensait Louise, «pourquoi Mademoiselle ne se montrait pas. Elle aura vu ce coco-là sortir du château et s'enfoncer dans le parc... Elle n'aura pas voulu lui donner l'éveil. Mais quel sang elle doit se faire si elle s'est aperçue qu'il venait ici!...»

La paysanne se préoccupait des autres plus que d'elle-même. Trop femme d'ailleurs, malgré sa rusticité, pour ne pas supposer qu'elle allait faire tout ce qu'elle voudrait d'un homme aveuglé par le désir. Pourtant, aux premiers mots de l'Allemand, elle se sentit panteler de terreur.

—«Eh pien, la pelle,» jargonna-t-il, «on s'est donc moqué de moi l'autre jour?... On a donc cru qu'un colonel de l'armée royale de Prusse, ça se traitait comme un rustre, un laboureur de France?... Vous faites erreur, ma petite. Pour qui vous prenez-vous?... De plus grandes dames que vous n'ont pas fait tant de façons depuis que je me promène dans votre beau pays.

—Ça n'est pas vrai!»

Le démenti jaillit des lèvres frémissantes de Louise, sans qu'elle en eût mesuré l'imprudence. La phrase abominable de l'Allemand l'avait cinglée toute, dans sa solidarité de femme française, et plus loin encore, plus avant dans sa douleur, par le rictus dont il soulignait l'allusion à cette «promenade» dans le «beau pays»... Maintenant, elle se taisait, droite, blême, la haine et le désespoir dans les yeux. Le Prussien, sans se fâcher, la regarda. Et l'ignominie de ce regard était insoutenable, car il contenait tout ce que la convoitise de l'homme, la morgue du maître, l'ironie du vainqueur, peuvent avoir d'outrageant pour la pudeur d'une femme et pour la plus élémentaire dignité d'une créature humaine.

—«Va, va... Injurie-moi,» fit le soudard. «Tu me plais comme ça... Tu as plus de chic,» ajouta-t-il, exprimant, par ce mot, qu'il était fier d'employer, l'espèce de beauté plus haute dont l'indignation revêtait l'humble femme.

D'un geste tranquille, comme pour s'installer dans le logis, il déboucla son ceinturon, et se débarrassa de son sabre, qu'il posa en travers de la table. Il ôta également son casque.

—«Tu t'es promise... Tu ne te refuseras pas. Tu es à moi,» prononça-t-il en s'avançant vers Louise.

Elle recula, les yeux élargis, folle d'angoisse. Que faire?... Allait-elle devenir la proie de cette brute, sans un cri, sans une révolte, sans une tentative de fuite, parce que tout, sauf sa soumission, risquait de livrer celui qui s'abritait sous son toit?... Dans sa retraite éperdue, elle songeait encore à le sauvegarder. Car, au lieu de se réfugier dans sa chambre et de s'y barricader, comme elle aurait essayé de le faire sans cette tragique présence, elle se retirait dans l'angle opposé, où bientôt elle rencontrait le mur. Là, elle s'aplatit, comme pour s'incruster dans la pierre, les doigts, les ongles collés à la paroi, en une attitude de crucifiée. Et il semblait que la surface lisse lui donnât prise, tant elle s'y cramponnait désespérément.

Le Prussien la suivit, balbutiant maintenant en sa langue des paroles de sensualité brutale. La malheureuse vit contre son visage cette face où s'accentuaient, dans une ivresse écœurante, les traits de la race détestée. Elle faillit hurler de dégoût... Mais un coup d'œil vers la porte de sa chambre lui rendit la force de rester muette. Cette porte était vitrée d'un grand carreau clair, que voilait un rideau de guipure commune. Une silhouette serait visible au travers. Le moindre appel, en attirant là l'Italien, perdrait celui-ci. Elle se contint, gardant encore on ne sait quel espoir d'apitoyer son bourreau.

—«Laissez-moi,» gémit-elle tout bas... «Et je vous jure, monsieur l'officier... je vous jure... J'irai, ce soir, au château... Là, vous ferez ce que vous voudrez... Mais pas ici... Pas chez nous... Pas chez mon mari...»

Un ricanement abominable accueillit ces supplications. Louise n'entendit pas le vil commentaire qui accompagna ce rire. L'émotion la suffoquait... Elle sentit sur elle les mains du soldat. Un vertige la prit. Le sol oscilla, le mur contre lequel se crispaient ses mains devint fluide... Ce fut une telle sensation d'horreur que, malgré elle, un cri lui déchira la gorge... Et alors, elle perdit connaissance.

L'officier allemand n'eut pas le temps de se rendre compte que le corps dont s'emparaient ses bras avides ne s'y abandonnait que dans l'inertie d'une défaillance. Il poussait une exclamation de triomphe, au moment où, derrière lui, une porte brusquement ouverte livrait passage à un homme dont les yeux étincelants eussent paralysé son ardeur s'il eût pu les voir.

Michel Occana, déjà inquiet pour son hôtesse, venait de tressaillir affreusement dans sa cachette au cri, lugubre comme un râle, qu'elle avait exhalé inconsciemment. D'un bond, il fut à la porte vitrée. Il vit la scène odieuse... la sauvage agression du colosse en uniforme prussien contre cette martyre à face agonisante. Il s'élança... D'un coup de poing formidable, il fit lâcher prise à l'officier. Telle fut la soudaineté et la violence de l'attaque, que le gros homme tourna sur lui-même, chancela et s'abattit, tandis que Michel soutenait la Louison et la posait doucement sur un siège.

Une clameur furieuse accompagna la chute de l'Allemand. Dans son gosier de stentor un son incohérent éclata. Michel crut à une imprécation en entendant les syllabes gutturales:

—«Zur Hülfe!...»

Il allait bientôt voir que c'était un appel à l'aide.

Cependant un silence suivit. Car le colonel brandebourgeois, ayant donné du front contre le bout du fourreau de son sabre, déposé par lui sur la table, se fendit le sourcil et demeura par terre dans une sorte d'étourdissement.

Il n'avait pas eu le temps de se relever que la porte extérieure s'ouvrit et que deux soldats parurent. Quand ils virent leur chef gisant avec le front ensanglanté, ils se précipitèrent sur Michel Occana, la crosse haute. Un seul des coups qu'ils lui destinaient aurait suffi à l'assommer. Mais l'étroitesse du lieu et la simultanéité de leur mouvement fit que ces hommes entrechoquèrent leurs armes. Et ils n'avaient pas eu le temps de reprendre position, quand le colonel, se redressant, les arrêta d'un ordre bref.

Michel, qui déjà se croyait mort, et qui pensa n'en valoir guère mieux, se félicita de cet instant de répit, car il eut la satisfaction de dire à l'officier allemand, d'un ton vibrant d'ironique dédain:

—«Bravo!... vous êtes un homme de précaution. Vous postez vos soldats à la porte quand vous voulez faire violence à une femme. C'est pour vous une belle prouesse et pour eux un joli métier, colonel.»

Son air de persiflage hautain, son aisance, son admirable visage, indiquaient trop qu'il n'était pas l'hôte habituel de cette maison de garde. Le chef prussien, qui, en se relevant, croyait d'abord se trouver en face d'un mari exaspéré, ne prit pas longtemps le change. Tout en essuyant avec son mouchoir le sang de son éraflure, il observait l'inconnu d'un œil attentif et soupçonneux. Le sarcasme insultant de l'Italien fit courir une pâleur sur sa face congestionnée, qui n'en devint ensuite que plus rouge.

—«Et vous,» dit-il, «vous vous servez de l'attrait d'une femme pour tendre des guet-apens, et vous attaquez les gens par derrière. C'est digne d'un Français et d'un espion,» ajouta-t-il, montrant ainsi que son oreille étrangère n'avait pas reconnu l'accent italien dans une langue qu'il estropiait lui-même.

Il s'adressa ensuite en allemand à ses hommes. Et ceux-ci, qui, déjà, maintenaient Michel par les bras, se mirent en devoir de le fouiller.

Ce fut à ce moment que Louise revint à elle, et aussi qu'une sixième personne compléta par sa présence la signification poignante d'une telle scène.

Armande de Solgrès entra.

Depuis une demi-heure, elle passait par toutes les transes. Ayant vu l'officier allemand sortir du château, suivi de ses deux hommes, à la minute où elle-même partait pour rejoindre Michel, la jeune fille s'était bien gardée de se rendre directement à la maison de garde. Mais, par un détour, elle avait pu gagner, sans être observée, une éminence qui dominait cette maison. Elle avait donc vu le colonel y entrer, laissant les deux factionnaires à la porte. «Michel y est-il déjà?... Est-ce lui qu'on vient prendre?» se demanda-t-elle, torturée par la plus atroce inquiétude. Ce n'était point par lâcheté, mais par prudence pour lui, que la vaillante fille ne volait pas auprès de celui qu'elle aimait. Ne serait-ce pas l'accuser que de manifester leur entente? Ne risquait-elle pas de compromettre un système de défense inventé sous le coup de la surprise par l'ingénieux Italien ou par Louise, cette dévouée?

Cependant, les minutes s'écoulaient sans que le colonel ressortît, et sans que les deux factionnaires bougeassent plus que des statues. Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Le logis était-il vide?... La Louison n'avait-elle pas eu le temps d'y ramener le réfugié? Et maintenant tous deux se tenaient-ils à l'abri, ou viendraient-ils se faire prendre comme dans une souricière?

Tout à coup, les deux soldats, dans une alerte dont le saisissement fut visible, sautèrent, se bousculèrent, s'engouffrèrent dans la maisonnette. Puis ce fut tout autour le désert et un silence d'énigme. Armande n'y tint plus. Elle s'élança, dévala parmi les arbres, sans souci des sentiers, et ce fut seulement à l'approche du but qu'elle songea à se composer un maintien, à prendre un air indifférent. Quel coup lorsqu'elle entra!... Ce qu'elle n'avait pas osé prévoir, pour se persuader qu'une telle catastrophe n'appartenait pas au domaine du possible, devenait une réalité. Michel,—son Michel!...—était aux mains des soldats prussiens, qui, brutalement, exploraient ses effets, retournant les poches et palpant les doublures.

—«Qu'est-ce que cet homme a fait, monsieur le colonel?...» demanda Mlle de Solgrès, d'une voix comme affaiblie, lointaine, qui l'interloqua elle-même.

Le chef brandebourgeois se retourna, et tout le sang d'Armande se glaça dans ses veines quand elle vit le sillon rouge balafrer la redoutable figure. Lui, apercevant la jeune châtelaine, portait maussadement deux doigts à hauteur de visière.

—«Cet homme est quelque espion, mademoiselle,» répliqua-t-il, sans remarquer le mouvement fier qui, chez son prisonnier, protestait contre un tel mot. «Et, en outre, il a tenté de m'assassiner.»

C'était net. Aucune fable n'effacerait ce fait d'une agression, trop évidente par la blessure du chef allemand, et dont Armande ne pouvait imaginer les circonstances. Elle eut vers Occana un coup d'œil de désespoir, mais en même temps d'approbation, comme pour lui dire: «Tu exposais plus que ta vie...—ta mission sacrée! Donc, tu n'as pu agir que pour un motif supérieur.»

Mais quelle surprise pour trois des acteurs de de cette scène,—car les soldats, ne comprenant que les ordres jetés par leur colonel dans leur langue, étaient revenus à leur immobilité d'automates,—lorsque Louise Bellard se leva, chancelante, et vint se jeter aux pieds de sa jeune maîtresse. Armande l'avait vue à demi pâmée,—par l'effroi, supposait-elle,—et ne lui attribuait aucun rôle direct dans ce qui se passait. Mais, dès que la paysanne ouvrit la bouche, elle comprit. L'éclair de la vérité lui jaillit aux yeux, tandis que lui apparaissait l'admirable ruse de cette simple femme.

—«Oh! mademoiselle,» gémissait la Louison, «qu'allez-vous penser de moi?... Mais il faut bien tout vous dire... C'est mon bon ami, mademoiselle... Il me fréquentait depuis quelque temps... Il était dans ma chambre... Et comme il a cru voir par le carreau de la porte que monsieur l'officier me tarabustait un peu,—histoire de rire...—alors il a perdu la tête... Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'on va lui faire?»

Si l'histoire était vraisemblable, l'accent, l'expression l'étaient encore davantage. Comédie sublime, qui suggestionna si fortement Mlle de Solgrès que celle-ci, sans hésiter, y prit son rôle par cette réponse:

—«Toi, Louison!... Un galant!... Et pendant que ton mari se fait tuer peut-être! Ah! malheureuse!...»

Louise, prosternée, sanglotait, le visage dans ses mains. Puis, tout à coup elle se releva, se tourna vers l'Italien, et l'apostrophant:

—«C'est ta faute aussi, grand bêta!... Grand jaloux! Tu avais bien besoin d'arriver là comme un brutal!... Monsieur l'officier n'est pas capable de forcer une femme qui ne veut pas... Et si je voulais, c'était mon affaire.»

Aucune psychologie n'atteindra en profondeur la finesse féminine. Cette paysanne trouvait ce qu'il fallait dire pour atténuer le dépit furieux du colonel et la confusion qu'il commençait d'éprouver devant Mlle de Solgrès. Tel fut le soulagement du Prussien et sa hâte de terminer la ridicule aventure, qu'il fut à deux doigts de laisser immédiatement aller son captif. Il ricanait sans déplaisir, retroussait sa moustache, et se tournant vers la jeune châtelaine, il se disposait à lui présenter quelque excuse galamment cavalière pour tant de bruit à propos de rien, lorsque, dans son mouvement, il rencontra les yeux de l'étranger. Le visage pâle et impassible de Michel, son regard fulgurant, marquaient une hauteur peu d'accord avec la vulgaire intrigue dont on le donnait pour héros. Son silence acquiesçait, mais c'était tout. Il n'offrait rien de l'embarras d'un rustre qu'un téméraire accès de vivacité aurait emporté dans un mauvais pas.

—«Comment vous appelez-vous, mon gaillard?» demanda rudement l'officier.

La Louison s'écria impétueusement:

—«Mais c'est monsieur Michel. Il demeure à la ville et vient me voir en cachette.

—Taisez-vous!...» tonna le Prussien. «Et vous, répondez!» ordonna-t-il à cet amoureux si étrangement muet.

—«Mon nom est Michel... André Michel,» fit l'Italien.

—«Où demeurez-vous?

—Ordinairement à Paris. Mais j'en suis sorti avant le blocus. Ces derniers temps j'étais à Étampes.

—Où cela?

—A l'hôtel des Trois-Rois,» répliqua vivement Occana, qui, par bonheur, connaissait le nom de cet hôtel.

Il ne douta pas que Mlle de Solgrès ne trouvât rapidement moyen d'aviser le patron, un bon patriote, qu'il eût à mystifier le chef allemand.

—«Pourquoi ne servez-vous pas à l'armée?» interrogea encore celui-ci.

—«Je ne suis pas citoyen français. Mes parents étaient Italiens,» déclara Michel avec toute l'assurance de la vérité.

—«C'est bien. On contrôlera vos dires. Et gare à vous si vous avez menti!» conclut l'autre d'un air menaçant. Puis, s'adressant à ses hommes, il leur donna un ordre dans leur langue.

Aussitôt ceux-ci prirent chacun un bras de Michel, et, marquant le pas comme à la parade, leurs bottes martelant le sol en mesure, ils l'emmenèrent hors de la maison.

—«Ne soyez pas trop sévère pour cet écervelé, monsieur le colonel,» intervint Armande, qui parvint presque à poser sa voix et à prendre une attitude détachée. «L'ambassadeur italien est un ami de ma famille. Je serais désolée que quelque complication survînt avec ses nationaux par la faute d'une de mes servantes.

—Je n'oublie pas les égards qu'on doit aux neutres, quand ils restent neutres,» dit l'officier prussien en appuyant sur les derniers mots. «J'ai l'honneur de vous saluer, mademoiselle.»

Lorsqu'il fut sorti, avec sa raideur allemande, Louise dévoila son visage, obstinément enfoui depuis un moment dans son tablier. Elle vit disparaître la lourde silhouette, et sa rage de femme outragée, son désespoir de la catastrophe possible, s'exhalèrent en invectives:

—«Ah! le cochon!... le cochon!...» répétait-elle à dix reprises, dans une frénésie écumante, tendant son poing fermé dans la direction de la porte.

—«Tais-toi, Louise... Regarde-moi,» dit Armande avec autorité.

La paysanne obéit.

—«Si Michel sort du château sain et sauf, il le devra à ta présence d'esprit. Tu as été admirable, Louise... Laisse-moi t'embrasser.

—Ah! mademoiselle,» s'écria l'humble femme en sanglotant... «Je lui devais bien ça... C'est en voulant me défendre qu'il...

—Assez... Je sais... Je devine... Maintenant, il s'agit d'achever ton œuvre. Tu vas partir pour Étampes et faire la leçon à l'hôtelier des Trois-Rois. Moi, je ne puis m'y rendre. On remarquerait mon absence... Je m'en rapporte à ton tact. Tu ne diras que ce qu'il faudra dire...

—Soyez tranquille, mademoiselle. Mais comment aller là-bas assez vite?...»

Rapidement, elles réfléchirent. Les chevaux des écuries avaient été réquisitionnés. Il restait bien la vieille jument, une bête encore vaillante. Mais faire atteler, c'était imprudent. Louise proposa de s'adresser à un fermier de Solgrès, à qui on laissait sa carriole avec un bon cheval, car il approvisionnait les vainqueurs, chaque matin, au château. On lui demanderait le secret. L'homme était sûr. Armande approuva, et les deux jeunes femmes se séparèrent.

La nuit suivante fut, pour Mlle de Solgrès, une longue veille occupée par l'inquiétude la plus aiguë. Où était-il, dans ce grand château qui serait un jour l'asile somptueux de leur tendresse et qu'il habiterait en maître, celui qu'elle aimait? Dans quel réduit de service, dans quel caveau peut-être, subissait-il l'affront de sa captivité sous la garde des soldats ennemis?... Il était là, sous le toit de ses ancêtres, à elle, l'homme à qui elle s'était donnée, à qui elle appartenait pour toujours... Et elle ne pouvait pas même lui porter un mot de consolation, d'espoir. Une effroyable tyrannie les séparait. La force des armes, qui broyait la Patrie, opprimait leurs deux cœurs... De quel poids la malheureuse et altière fille sentait tomber sur eux le joug détestable, tandis que, dans la soirée sans fin, très tard elle entendait encore sonner par les échos de l'immense demeure des bruits traînants d'éperons et de sabres, des voix rudes, des portes refermées avec fracas. Ses pressentiments furent horribles... Moins horribles cependant que la réalité toute proche. Pauvres yeux d'amante, élargis de fièvre et d'angoisse dans les ténèbres, les heures passaient sur eux comme sur tant de prunelles closes de sommeil, et rien ne les empêcherait de voir se lever le jour abominable!...

Voici la scène qui se déroulait au rez-de-chaussée du château.

Tandis que le colonel prussien soupait avec ses deux subordonnés, il leur raconta,—à sa manière,—son aventure de l'après-midi. Il ne se vanta pas d'avoir placé deux factionnaires devant la maison d'une femme qu'il croyait seule, afin d'assouvir en toute sécurité sa fantaisie sauvage de vainqueur. Il leur peignit avec fatuité une bonne fortune où la seule persuasion fût venue de ses avantages personnels. La piquante paysanne sur laquelle il avait jeté son dévolu roucoulait déjà comme une tourterelle en avril, quand l'irruption d'un intrus avait tout gâté.

—«La brute a osé porter la main sur moi. Je ne sais à quoi il a tenu que je ne lui aie passé mon sabre au travers du corps?

—N'était-ce pas un guet-apens, herr colonel?»

Le chef hocha la tête.

—«Et vous avez fait grâce à pareille canaille?

—Le dernier mot n'est pas dit. Je vérifierai demain les prétentions de cet individu. S'il est ce qu'il affirme...

—Et quoi donc?

—Un Italien. Si c'est exact, je ne créerai pas d'incident. Dans le cas contraire...

—Monsieur le colonel,» dit le lieutenant, «je me mets à votre disposition pour l'enquête. Je parle l'italien comme l'allemand...

—Parfait. Nous l'interrogerons après souper. Êtes-vous capable de juger à l'accent si l'italien est sa langue maternelle?...

—J'en réponds, mon colonel.»

Fixés sur ce point, les trois officiers parlèrent d'autre chose. Ils se lamentèrent sur leur inaction. Quel ennui de surveiller une province où rien ne bougeait, alors que les camarades se couvraient de gloire ailleurs!

—«Patience, messieurs. J'ai une communication du général. Ça chauffera par ici bientôt, paraît-il. Nous serions sur la ligne de jonction de Garibaldi avec l'armée de la Loire, si le plan qu'on prête à l'Italien doit se réaliser.

—L'Italien!...» répéta le capitaine avec un sursaut. Il regarda son chef, puis son inférieur. La même pensée surgit dans le cerveau des trois officiers. Une gravité soudaine marqua d'une expression identique leurs trois physionomies. Le colonel se leva.

—«Messieurs, allons examiner le prisonnier.»

Il les conduisit à la salle de billard, s'assit le dos au tapis vert, sur lequel roulaient les billes d'une partie récente, et donna l'ordre qu'on amenât le nommé André Michel.

—«Ça n'est pas un nom italien,» observa le lieutenant.

—«Il le prononce peut-être à la française,» riposta le capitaine à voix basse.

Presque aussitôt le volontaire garibaldien parut entre ses deux gardes. Le colonel le fit placer face à lui, debout, en pleine lumière.

Occana venait de faire un effort surhumain pour ne pas boiter en marchant. Tout à l'heure, un des soldats l'ayant bousculé, lui avait, volontairement ou non, heurté la jambe du fourreau de son sabre. La blessure avait dû se rouvrir. Du moins elle se révélait en ce moment fort douloureuse. Pour rien au monde, il ne voulait la laisser voir. On eût découvert sans doute les traces d'une balle et reconnu en lui un belligérant.

—«Parlez italien à cet homme,» dit le colonel au lieutenant.

Celui-ci posa plusieurs questions, auxquelles l'interpellé répondit de bonne grâce. Résolu à dominer son orgueil, Michel se pénétrait maintenant de son rôle. Ne devait-il pas se résoudre à tout, même au mensonge et à la lâcheté, pourvu qu'il sauvât son message, pourvu qu'il le portât où il fallait.

—«Eh bien?... Est-il vraiment Italien?» demanda le chef.

—«J'en ai la certitude, monsieur le colonel.

—Soit.»

Il se tut, fronça les sourcils, puis, regardant Michel avec ses gros yeux sans pénétration, mais qu'il croyait acérés comme des baïonnettes.

—«Allons?... Dis-nous un peu comment tu as laissé Garibaldi, mon gaillard.»

Pas un frisson ne passa sur la belle figure pâle.

—«Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je n'ai jamais vu Garibaldi.

—Tu ne l'as jamais vu?... Mais tu le verrais, si je te laissais partir vivant, pour lui indiquer par lequel de nos points faibles il pourrait donner la main à l'armée de la Loire.

—Vous tenez donc à ce que je sois un espion,» fit Occana, qui sourit d'un air tranquille. «Je serais un singulier espion, qui chercherait ses renseignements en surveillant la vertu des paysannes. Mais enfin, je ne me défends pas. Prouvez ce que vous dites. Je suis sujet italien. Vous ne pouvez me condamner sans preuves.»

Il y eut un silence.

Le colonel continuait à regarder son prisonnier avec une fixité qu'il supposait foudroyante. Mais au fond, il se sentait plein d'embarras. C'était sans doute un chef capable de bien se conduire sur un champ de bataille. Ailleurs, il laissait paraître une étonnante médiocrité. Surtout, il n'avait aucune idée de la façon dont on préside un tribunal et dont on dirige une enquête. En désespoir de cause, il allait ordonner qu'on fouillât de nouveau l'Italien plus minutieusement que la première fois et qu'on décousît ses vêtements, lorsque le capitaine, autrement observateur, lui glissa dans l'oreille:

—«Demandez-lui donc, herr colonel, ce qu'il a bien pu insérer dans sa botte droite par cette fente de la tige, si bizarrement recousue.

—Qu'on lui ôte sa botte droite!» cria le colonel.

Ce commandement, que rien ne préparait, puisque le capitaine avait parlé tout bas, éclata si terriblement pour Michel qu'il ne contint pas tout à fait un geste de trouble. Il se ressaisit toutefois jusqu'à rester ferme, sans un battement de cils, quand un soldat, en lui arrachant sa botte, malmena sa plaie au point qu'il crut sentir un peu de sa chair et de ses os suivre la lourde chaussure. Il eut seulement un coup d'œil pour voir si quelque effusion de sang ne trahissait pas l'état de sa jambe. Mais rien n'apparut sur la chaussette, qui recouvrait un bandage étroitement serré. Déjà il respirait, revenant un peu de sa crainte et de sa vive souffrance physique, lorsqu'il s'aperçut, avec une consternation indicible, que le danger n'était pas moindre, bien au contraire. Le capitaine perspicace, qui avait si judicieusement remarqué la réparation singulière de la botte, tenait entre ses mains cette pièce de conviction. Sa figure s'éclairait d'une satisfaction à la fois cruelle et triomphante, tandis qu'il en examinait la tige sous une des lampes suspendues au-dessus du billard. Il dit tout haut en allemand—et Michel en comprit assez pour prévoir combien son sort s'aggravait:

—«Ah! ah!... Veuillez voir ici, mon colonel. Il y a eu une pièce intérieure cousue dans la tige de cette botte. On distingue tous les points...»

Son chef s'approcha, essayant de s'intéresser à cette découverte dont il ne saisissait pas du tout la portée.

Déjà, le lieutenant, d'esprit plus ouvert, commençait à déduire une conséquence de ce petit fait, quand son capitaine lui fit un signe. Il importait à la hiérarchie que leur supérieur eût plus d'intelligence qu'eux. Donc, on l'amènerait à trouver ce que lui seul avait le droit de mettre en lumière.

—«D'habitude, herr colonel, c'est dans leurs vêtements que les émissaires secrets cousent leurs messages entre deux épaisseurs d'étoffe...

—Attendez, messieurs,» interrompit le colonel, soudain illuminé. «Ne poursuivez pas, capitaine. Il me vient une idée... Ne serait-ce pas une boîte aux lettres que ce gredin aurait installée dans sa botte?

—Admirable, mon colonel! Mais... il aura dû y renoncer, au moins pour cette botte droite, car elle a eu un accident... Voyez-vous, une déchirure extérieure... qu'on a recousue à la diable.

—Alors?...

—Alors, si réellement un papier s'est trouvé caché là, puis déplacé, il faudrait peut-être voir s'il n'est pas dissimulé ailleurs...

—Qu'on déshabille cet homme!» cria le colonel.

—«Oh!» insinua le capitaine, «si l'on procédait comme nous avons commencé, par les pieds?...

—Otez-lui son autre botte!» ordonna le chef, tandis que, derrière son dos, ses deux subordonnés, par leur mimique moqueuse, échangeaient leur pensée: «Ah! c'était dur... Mais enfin, nous y sommes!»

Un soldat leva brutalement la jambe gauche de Michel Occana et lui tira sa botte.

Le volontaire de Garibaldi croisa les bras et pencha légèrement la tête. Non pas qu'il s'inclinât devant de tels hommes, ses ennemis, les ennemis de tout ce qu'il aimait, mais parce que, la partie étant perdue, il se croyait le droit de s'appartenir, de descendre en lui-même, de passer les heures suprêmes avec ses souvenirs et sa pensée. A partir de cet instant, ceux qui étaient les maîtres de sa vie ne tireraient plus de lui une parole.

La suite eut la rapidité et la simplicité des choses tragiques.

Les trois officiers prussiens penchaient leurs têtes vers cet objet si peu fait en apparence pour exciter tant d'intérêt. Malgré l'adresse du travail, il ne fut pas difficile à un observateur attentif et prévenu, comme le capitaine, de découvrir l'apposition d'une bande de cuir intérieure qui n'était pas l'ouvrage du cordonnier. Avec son canif, il fendit une couture. La blancheur d'un papier apparut. Le colonel s'empara de la lettre, en lut la suscription, la tourna et la retourna. Enfin il l'ouvrit.

—«Capitaine,» dit-il, «veuillez faire monter à cheval un sous-officier avec quatre hommes d'escorte, pour porter immédiatement cette lettre au quartier-général de notre corps d'armée. On la fera parvenir de là au généralissime ou à S. M. le Roi. Je vais la placer sous enveloppe scellée et vous la remettre. Puis vous reviendrez tout de suite ici pour le jugement de cet homme.»

Elle ne fut pas longue, la cérémonie du jugement. Les trois officiers s'assirent, comme à un tribunal, derrière le billard, ayant en face d'eux l'émissaire secret de Garibaldi, celui qu'ils appelaient l'espion. Un sergent remplit le rôle de greffier. Quatre hommes de troupe, au lieu de deux, entouraient maintenant l'accusé, à qui l'on avait attaché les mains. Car ces soldats, qui allaient juger un soldat, et qui ne pouvaient plus douter de sa résolution et de sa bravoure, n'étaient pas assez généreux pour lui laisser une chance de s'ôter la vie lui-même. Ils tenaient à leur vengeance complète et à la triste gloire de leur inflexibilité. Le colonel, soufflé par le capitaine, plus apte à diriger les débats d'un conseil de guerre, commença l'interrogatoire en son mauvais français. Il essaya de tirer quelques renseignements de Michel, et lui fit même entrevoir que, s'il consentait à des révélations, il pourrait être envoyé au quartier-général du corps d'armée,—peut-être même jusqu'à Versailles,—au lieu de subir immédiatement une sentence qui ne faisait pas de doute. Un regard méprisant fut tout ce qu'il obtint.

—«Vous ne voulez pas parler?...» conclut-il, en voyant qu'il ne vaincrait pas cet obstiné silence. «Vous savez pourtant que vous encourez doublement la peine capitale, selon les lois de la guerre, comme espion et comme étranger aux nations belligérantes... sans compter votre agression contre moi-même.»

Cette fois, l'Italien ouvrit la bouche.

—«Et vous, vous savez bien que je ne suis pas un espion, bien que mes actes, en jurisprudence militaire, ne soient pas moins graves. Je suis un soldat, je n'ai laissé le champ de bataille, où j'avais aidé à vous vaincre, à vous enlever un drapeau, que pour une mission plus dangereuse...

—Tout soldat qui quitte son uniforme en temps de guerre, et qui dépose ses armes, ne peut être qu'un déserteur ou un espion!...» cria violemment le colonel, dont la face était devenue écarlate au mot de drapeau enlevé.

Le capitaine essaya discrètement de le ramener à la sérénité de sa magistrature. L'autre continuait à grommeler des jurons entre ses dents. Il éclata encore une fois:

—«Pourquoi, diable, vous qui êtes Italien, avez-vous éprouvé le besoin de tirer la France d'affaire?... Ce n'est pas votre Garibaldi avec sa poignée d'hommes qui la rendrait invincible pour nous, je suppose. Quelle outrecuidance!...

—Quand on se bat pour la France, c'est pour soi-même qu'on se bat,» prononça Michel. «C'est pour la lumière et la liberté du monde. La France est comme ces êtres tourmentés d'idéal, dont les qualités profitent aux autres, tandis que leurs défauts ne nuisent qu'à eux-mêmes. Son rêve devient vite le rêve universel, et, si elle se trompe, elle en est seule crucifiée, car seule elle va jusqu'au bout de sa généreuse folie. La France est la joie et le sel de la terre. Si vous la mutilez, le sang de l'Europe coulera longtemps en secret, sous l'éclat des armures. Vous aurez mis un pli d'amertume au sourire de l'Humanité.»

Dans la salle de billard, sous les suspensions claires, qui faisaient briller l'ivoire puéril tout prêt à rouler pour le choc des carambolages, sur ces hommes en attirail martial, qui allaient, par le jeu de lois indiscutées et sombres, disposer de la vie d'un autre, un silence profond descendit. Ce qui flotta, indistinct, formidable, ce fut l'âme adverse des races. Elles s'étonnèrent de leur lutte... Mais tout de suite, la haine aveugle les souleva. Un peu d'infini avait passé, reliant aux grandes causes obscures cet infime épisode de guerre.

Et tout continua suivant l'ordre. Le colonel eut à voix basse une courte délibération avec ses deux assesseurs. Il prit le procès-verbal de la séance des mains du sergent, le fit signer au capitaine, puis au lieutenant, après l'avoir signé lui-même. Alors il se leva et dit:

—«La sentence du conseil est: la mort.»

Peu habitué à la solennité de ses fonctions, ce lourd officier brandebourgeois éprouva d'ailleurs un instant de trouble. Son visage pâlit. Il jeta un regard perplexe alentour, puis il ôta son casque, et s'adressant au condamné avec une certaine déférence:

—«Monsieur, vous serez fusillé au point du jour. Avez-vous quelque révélation à faire ou quelque désir à exprimer?

—Je voudrais,» dit Michel, «être exécuté devant le perron nord du château, du côté du parc, la figure tournée vers la façade, et qu'on ne me bandât pas les yeux.»

Le colonel consulta d'un signe ses subordonnés et répondit:

—«Le conseil vous l'accorde.»

Et il donna quelques ordres en allemand, après lesquels le condamné fut emmené hors de la salle.

Le volontaire garibaldien, devant la courtoisie tardive de son juge, avait eu, comme un éclair, la pensée de demander qu'on lui permît d'échanger quelques mots avec Mlle de Solgrès. Deux raisons avaient arrêté sur ses lèvres cette prière: l'improbabilité qu'on l'exauçât, car l'ennemi pouvait redouter la communication d'un secret important à cette jeune fille, dont le patriotisme et l'énergie sauraient en faire usage. Et aussi la crainte de compromettre celle qu'il aimait, soit dans son honneur de femme, soit dans sa sécurité et celle de sa famille. Amour ou complicité politique, tout lien soupçonné entre eux exposait Armande. Mais comment imaginer un tel lien s'il ne craignait pas de lui offrir le spectacle de son supplice? Lui seul la savait d'âme assez fortement trempée pour préférer cette vision atroce à la privation d'un suprême revoir. Voilà pourquoi il avait choisi la place de son exécution en face des fenêtres dont elle-même lui avait décrit plusieurs fois la disposition et la perspective.

L'aube d'hiver se débrouillait à peine des molles buées du dégel, ce n'était encore qu'une pâleur plutôt qu'une clarté, quand Mlle de Solgrès crut entendre un sourd roulement de tambour. Elle se dressa sur son séant, n'ayant même pas à s'éveiller, car elle n'avait pas dormi. «Quoi!» pensa-t-elle, «est-ce que les Prussiens se mettent en marche?... Quittent-ils le château? Oh! mais alors... Peut-être qu'ils emmènent Michel. Où vont-ils le conduire, mon Dieu? Si ce n'était que pour une confrontation dans le pays, on ne partirait pas si matin, ni surtout tambour en tête.»

Tandis qu'elle envisageait ces suppositions, Mlle de Solgrès s'était levée et revêtue d'un peignoir.

Le roulement de tambour reprit, bref et lugubre... Elle frissonna, et resta debout, l'oreille tendue. Qu'est-ce que cela voulait dire?... Une minute... Peut-être deux... Puis ce fut le même son d'horreur, un son qui ne trompe pas, qui roule et qui s'étouffe aussitôt, comme une répercussion de sépulcre. Mais cette fois, ce glas des tambours s'élevait juste sous ses fenêtres. Armande s'y précipita. Elle ouvrit une croisée. Toute la scène lui apparut.

Ce fut d'abord comme une hallucination, une pantomime de fantômes, dans le matin livide... Mais bientôt tout se précisa. En même temps que la signification terrible frappait l'esprit d'Armande, le jour grandissant dévoilait les détails à ses regards. En face d'elle, sur la pelouse, se tenait debout, les mains liées derrière le dos, celui qui allait mourir. Un souffle dissipa la brume. Soudain il fit clair. Alors, elle vit les yeux de son amant...

Ils s'attachaient à elle, souriants, fiers, brûlants d'amour. Une telle fascination sortait d'eux, une volonté si impérieuse et si tendre, que dès lors et jusqu'à la consommation du drame, elle fut leur chose, agonisante et pantelante, mais extasiée et soumise.

D'abord elle avait tendu les bras, sa bouche s'était ouverte pour une clameur de désespoir et de démence... Mais les yeux, les chers yeux souverains lui avaient dit: non! Un battement de paupières, un signe imperceptible de la tête, une supplication surhumaine des prunelles... La malheureuse amante avait compris... Pourquoi la révolte insensée et inutile, quand elle pouvait donner à celui qui allait mourir l'enchantement d'une sublime communion d'âmes? Rien n'eût sauvé le condamné devant lequel s'armaient les fusils du peloton d'exécution. Mais quelque chose pouvait lui cacher l'atrocité de cette fin soudaine, en pleine jeunesse, et c'était l'exaltation passionnée que lui verseraient les regards d'une femme. Elle lui jeta donc, de toutes ses forces éperdues, ce philtre d'enivrement, d'enthousiasme. Il devint radieux comme le martyr qui voit le ciel ouvert et livre aux bourreaux une chair désormais insensible. D'un geste, il écarta le mouchoir par lequel on voulut encore lui épargner la vue de l'appareil meurtrier. A quoi bon? Il ne voyait pas les fusils braqués, l'officier prêt à donner l'ordre... Il ne voyait que ce blanc visage de femme, ces yeux enflammés d'une tendresse héroïque, ces lèvres gonflées d'un immortel baiser, ces mains crispées et jointes... Créature d'amour et de douleur, qui représentait à la fois l'épouse élue et la patrie d'adoption, celle pour laquelle il aurait voulu vivre, mais aussi celle pour laquelle il était fier de mourir.

Un éclair multiple jaillit. Un faisceau de détonations vibra dans l'air humide et sonore.

Armande de Solgrès, cramponnée à l'appui de la fenêtre, spectatrice plus foudroyée mille fois que le cadavre abattu sur l'herbe, ne bougea pas, ne trembla pas, ne cria pas. Elle attendit encore que la fumée de la poudre se fût effacée, brume dans la brume, parmi l'atmosphère bleuâtre... Alors elle vit le corps étendu sur la face. Un sous-officier s'avançait, qui se pencha, dirigeant vers l'oreille le canon d'un revolver, pour donner le coup de grâce.

Elle ne perçut pas la suite... Le surhumain courage avait suffi à la surhumaine épreuve, mais ne dura pas au delà. Mlle de Solgrès perdit connaissance. Elle glissa, tomba, et resta étendue sur le tapis de sa chambre, tandis qu'au dehors un pâle soleil de février commençait à dorer les arbres du parc.

IV

Table des matières

L'HÉRITAGE D'UN HÉROS


Trois mois s'écoulèrent.

Le printemps vêtait somptueusement les avenues magnifiques de Solgrès. Le vert éclatant et soyeux des feuillages nouveaux ondulait et frissonnait sur les ramures séculaires comme sur la vive armée des jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. Nulle main ne faisait la moisson des grappes odorantes et pourprées. Personne ne songeait à fleurir les mornes appartements, où tout gardait encore la trace d'un rude passage. Un deuil multiple pesait sur cette maison. C'était d'abord le veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours Mlle Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en secret. C'était un autre veuvage, celui de la pauvre Louison, dont le mari était porté comme disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses nouvelles. C'était la perte du fils de la famille, l'unique héritier du nom, le lieutenant Louis de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. Quant au père, le comte de Solgrès, il n'avait pas quitté Paris après la capitulation. Tant que le département de Seine-et-Oise serait occupé par les Prussiens, il ne voulait pas rentrer dans son château. La garnison étrangère laissée dans cette belle demeure était d'ailleurs bien réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, le colonel qui l'avait ordonnée avait dû se remettre en campagne. Ce fut une délivrance pour la Louison, auprès de laquelle, cependant, il n'avait pas renouvelé ses tentatives amoureuses. Maintenant, depuis la signature de la paix, six soldats seulement restaient au château, sous les ordres d'un sous-officier. Relégués dans les communs, ils ne se montraient qu'avec une discrétion relative.

Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une telle splendeur de lumière, de couleurs et de parfums, et d'une si mortelle tristesse pour tant de cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette de Louise, rencontra l'un de ces hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même sa casquette plate en la dévisageant au passage. Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre. Ce soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était peut-être un de ceux... Elle haleta. L'image terrible surgissait. Il fallait attendre, les dents serrées, les yeux clos, que l'affreuse contraction du cœur cessât d'arrêter le sang dans ses artères.

Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, qui se retenait pour ne pas tomber, ce n'était plus la robuste fille aux allures de châtelaine héroïque, la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses paysans et hardie aux rudes chevauchées. Une faiblesse morale et physique lui restait de l'effroyable épreuve. Quand on l'avait relevée sur le tapis de sa chambre, après qu'elle fut demeurée de longues heures sans secours, dans une prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse entrant à pleine croisée ouverte, Armande avait failli mourir. Elle devint la proie d'une de ces maladies compliquées, dont les symptômes apparents ne révèlent jamais tout à fait la nature, parce que leurs pires ravages s'exercent dans des domaines qui échappent à la science, les domaines mystérieux où l'âme tient à la chair, où la substance vivante devient de la pensée, du souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise la sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur n'était pas celle qu'on y avait couchée. A la voir s'appuyer là, contre cet arbre, les lèvres tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée en mèches inégales et jaunâtres, on eût vainement cherché cette vigueur, cette ardeur à vivre, qui prêtait jadis à Mlle de Solgrès une espèce d'âpre beauté.

Elle fit un effort et continua son chemin.

Lorsqu'elle atteignit la maison de garde, elle apparut si défaite, que la Louison, habituée pourtant au nouvel aspect de sa jeune maîtresse, en fut saisie.

—«Qu'avez-vous, mademoiselle Armande? Vous n'allez pas retomber malade, j'espère?...

—Tu devrais me le souhaiter pourtant, et de ne pas me rétablir, si tu m'aimes, ma pauvre Louison!...

—Si je vous aime!...» fit la paysanne, dont le regard en dit plus long que la vivacité même de ce cri. «Vous voulez mourir, mademoiselle?... Vous trouvez donc que la mort n'a pas assez fait son œuvre parmi nous?... Songez-vous à vos malheureux parents?...

—C'est en songeant à eux que je souhaite de disparaître,» répliqua Armande d'un air sombre.

Louise joignit les mains et la regarda. L'explication ne venant pas, l'humble femme prononça doucement, à voix basse:

—«Puisqu'ils ne savent pas... qu'ils ne sauront jamais...

—Ils sauront, Louise,» dit Armande, qui plongea dans les yeux fidèles la détresse de ses propres yeux.

—«Comment?...

—Ils sauront parce que je ne pourrai bientôt plus le leur cacher. Mon amour n'est pas descendu tout entier dans la tombe avec Michel... Il vit en moi... Comprends-tu?... Devines-tu l'horreur de ce que je te dis là?... Toi qui es près d'être mère, qui auras un enfant pour ta consolation... Devines-tu que j'en aurai un pour ma malédiction et mon opprobre?...»

Elle tordait ses doigts amincis, dont les os craquèrent.

Louise Bellard oublia toute distance sociale et qui elle était, simple veuve d'un garde-chasse, auprès de cette noble héritière d'un nom superbe, d'une fortune et d'un domaine princiers. Elle ne vit devant elle qu'une femme anéantie d'épouvante et de douleur, une victime des maternités tragiques, portant dans sa chair le châtiment de l'amour, qu'expie éternellement un seul sexe. Elle lui prit les mains comme à une amie de son village, elle dénoua les doigts crispés, elle eut des larmes et des mots tendres. Et elle fit bien. Armande de Solgrès posa la tête sur son épaule et pleura éperdument. C'était le seul refuge où elle pouvait laisser éclater son cœur, cette honnête poitrine, si chaude de sympathie et de dévouement.

—«Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle Armande. Nous trouverons un moyen de tout arranger. Vous partirez en voyage... Je vous suivrai, je vous soignerai... Personne que moi n'approchera de vous. Comment découvrirait-on la vérité? Qui pense à autre chose qu'à soi, dans ce temps de malheur?... Paris est à feu et à sang... Nous ne vaudrons peut-être pas mieux bientôt... Est-ce qu'on s'occupera d'un enfant qui vient au monde alors que chacun se voit sur le point de partir pour l'autre?...

—Mon père et ma mère me maudiront. Ils ne m'ont jamais aimée. Ils me traitaient de fille inconséquente, écervelée, indomptable... Ils prétendront que leurs prévisions se réalisent...

—Ne leur avouez pas. On leur donnera le change à eux-mêmes.

—C'est impossible. Comment quitter ma mère sans un prétexte, dans l'état de santé où elle est?... Pour aller où?...

—Une maman pardonne.

—Pas celle-là.

—Votre père ne reviendra pas à Solgrès de si tôt.

—Il nous rappellera à Paris dès que cette affreuse guerre civile aura pris fin.

—Enfin,» dit Louise, «vos parents n'ont plus que vous, mademoiselle Armande. Ils ne seront pas impitoyables pour le seul enfant qui leur reste, et quand ils pleurent encore l'autre.»

Mlle de Solgrès se tut. Car elle se demandait si, au contraire, la perte du fils préféré, de ce vicomte de Solgrès qui eût continué brillamment la race, ne rendrait pas ses parents plus amers pour la fille si différente, et maintenant coupable, perdue.

—«Ah! mademoiselle,» s'écria Louise, «quel dommage que j'aie trois grands mois d'avance sur vous! J'aurais déclaré des jumeaux et nourri votre cher petit avec le mien.

—Cela ne t'empêchera pas de le nourrir,» observa Armande.

Un faible sourire lui vint aux lèvres. L'idée lui paraissait touchante. Puis l'évocation de la petite vie future, l'image du nourrisson dans des bras berceurs, faisait tressaillir en elle l'instinct tout-puissant.

Mère... Il y a deux façons de l'être socialement. Mais il n'y en a qu'une, souveraine et sacrée, par les entrailles et par le cœur.

La Louison, tout illuminée par l'attente divine, trouvait des paroles bienfaisantes, d'un tact délicat.

—«Pensez donc, mademoiselle!... Ce sera un ange de courage et de bonté, cet enfant, avec un père si brave et une mère si généreuse. Vous vous féliciterez un jour de l'avoir mis au monde.

—Dieu le veuille!...» soupira la triste Armande.

Et, regardant autour d'elle, dans cette chambre proprette, mais si médiocre, elle ajouta:

—«Ah! que tu es heureuse!... Tu peux pleurer ouvertement l'homme que tu aimas, et te réjouir du fils qu'il t'a laissé. Le château de Solgrès envie la loge de garde à la grille de son parc... Oui, Louison, je t'envie... Et toi, tu ne souhaiterais pas de changer avec moi.»

Les appréhensions de Mlle de Solgrès ne furent pas plus sombres que la réalité. Malgré les conseils de Louise, malgré l'ingéniosité de cette confidente prête à tous les subterfuges, Armande se résolut à révéler son état à sa mère. Peut-être cet aveu lui semblait-il inévitable. Peut-être le poids de la dissimulation était-il plus lourd que toutes les angoisses à cette créature de franchise violente, que le mensonge paralysait et suffoquait. Puis, à un moment donné, elle se sentit trop seule, quand la bonne Louison, ayant laborieusement donné le jour à un beau petit gars, se trouva aux prises avec la souffrance physique et la vigilance des commères. Pendant quelque temps, elles ne purent s'entretenir ensemble. Armande s'effara. La malheureuse n'osait plus se regarder dans les glaces. D'ailleurs le mois de juin s'achevait. La Commune, écrasée par l'armée de Versailles, expirait à Paris dans d'infernales convulsions, parmi les massacres et l'incendie. La comtesse de Solgrès, redevenue plus forte, parlait de partir avec sa fille pour aller rejoindre son mari. Maintenant, elle descendait dans le parc. Elle y faisait des promenades quotidiennes et toujours plus longues, afin de se préparer au voyage. Pour marcher, elle s'appuyait au bras d'Armande. Et c'était un si triste couple, ces deux femmes en deuil, l'une coquette, malgré son crêpe et ses cheveux gris, l'autre d'une morne indifférence où s'éteignait tout pétillement de jeunesse, que les soldats prussiens, flânant et fumant leur pipe dans le parc, se détournaient pour ne pas les rencontrer.

En voyant l'uniforme abhorré qui s'effaçait au loin entre les arbres, Mme de Solgrès poussait un soupir:

—«Les robes noires des femmes de France les intimident, ces bandits,» murmurait-elle.

Parfois elle s'emportait.

—«Ils font bien de se tenir à distance. Je leur cracherais au visage.

—Oh! ma mère... Ce ne serait pas digne de vous.»

La comtesse fit aigrement:

—«Toi, on dirait que tu ne sens rien.»

Et comme Armande pâlissait sans répondre.

—«C'est vrai!... Je ne sais si c'est la maladie que tu as eue... Tu es d'une apathie!... La vue de ces gens-là ne te fait donc pas bouillir?...

—Asseyons-nous, maman,» dit la jeune fille, qui défaillait.

Toutes deux gagnèrent un bosquet dans lequel se trouvait un banc. Mais le silence accablé de la malheureuse exaspéra sa mère, étrangère à toute discipline nerveuse, et incapable de se contenir.

—«D'ailleurs, tu ne peux pas comprendre ce que j'éprouve. Ils m'ont pris un fils adoré. Toi, ils ne t'ont pris qu'un frère... et que tu n'aimais pas.»

L'injustice de ce mot fit jaillir le secret d'Armande.

—«Ils m'ont pris bien davantage,» dit-elle, sans répondre à l'aigre allusion, qui ne pouvait être sincère.

—«Que veux-tu dire?...

—Ils m'ont pris l'être qui était ma vie elle-même, l'honneur et le bonheur de ma vie. Ils l'ont tué sous mes yeux... Oh! maman, que vous me pardonniez ou non, je souffre tant que rien ne peut ajouter à ma peine... Mais faut-il que je vous en cause une si cruelle!...»

Elle ne s'agenouillait pas et ne joignait pas les mains. Elle se renversait en arrière contre la charmille, les bras abandonnés, comme prête à mourir.

—«Deviens-tu folle?... De quoi parles-tu?» s'écria la comtesse.

—«Maman, si vous avez pitié de moi et de mon père, il pourrait encore ne rien savoir. Nous n'irions pas le rejoindre. Voilà... Il faut que je disparaisse... J'ai aimé, maman, j'ai aimé...»

Elle essaya d'en dire plus. Ses lèvres blanches tremblèrent et se turent. Et elle fixa sur le visage de sa mère ses yeux jadis d'une si ardente flamme rousse, maintenant ternes et semblables à deux globes pétrifiés, depuis qu'ils avaient vu!...

—«Tu as aimé?...» répéta la mère, se refusant à comprendre. «Qui as-tu aimé?...

—Qu'importe!... Il est mort.

—Malheureuse!... Tu ne veux pas dire?...

—Si, maman, je veux dire cette chose épouvantable... Cette chose que je n'ose exprimer... que vous n'osez croire... Je suis cette malheureuse!... Si celui qui fut mon mari devant Dieu vivait, tout serait déjà réparé... Mais, je vous le répète, il est mort. Ainsi, je vous en conjure, aidez-moi.»

Dans le ton de ces terribles phrases, il n'y avait aucune bravade, pas même de la hauteur ou de l'énergie. Encore moins de la supplication ou de l'humilité. En faisant cet aveu à sa mère, Armande éprouvait moins d'émotion que naguère en s'ouvrant à Louise. Elle ne sentait pas ici la pitié compréhensive de là-bas. De la grande dame ou de la servante, la plus maternelle n'était pas la première. Or la tendresse seule pouvait plier la nature rétive d'Armande. Son indépendance était brisée, mais non pas sa réserve farouche. Dépouillée d'orgueil, elle se réfugiait dans l'inertie. Une lassitude muette, nulle explication, nulle invocation de légitimes excuses, voilà ce qu'elle opposerait au blâme hostile, réservant ses larmes pour la solitude, ou pour l'humble affection, anxieuse et divinatrice, de Louise, seule créature au monde avec qui elle pût parler de lui.

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15 января 2025
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4064066073794
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