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Camille Flammarion

Uranie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066078294

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

TROISIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

TABLE DES MATIERES

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

La Muse du Ciel



I

Table des matières

J’avais dix-sept ans. Elle s’appelait Uranie.

Uranie était-elle une blonde jeune fille aux yeux bleus, un rêve de printemps, une innocente, mais curieuse fille d’Ève? Non, elle était simplement, comme autrefois, l’une des neuf Muses, celle qui présidait à l’Astronomie et dont le regard céleste animait et dirigeait le chœur des sphères; elle était l’idée angélique qui plane au-dessus des lourdeurs terrestres; elle n’avait ni la chair troublante, ni le cœur dont les palpitations se communiquent à distance, ni la tiède chaleur de la vie humaine; mais elle existait pourtant, dans une sorte de monde idéal, supérieur et toujours pur, et toutefois elle était assez humaine par son nom, par sa forme, pour produire sur une âme d’adolescent une impression vive et profonde, pour faire naître dans cette âme un sentiment indéfini, indéfinissable, d’admiration et presque d’amour.

Le jeune homme dont la main n’a pas encore touché au fruit divin de l’arbre du Paradis, celui dont les lèvres sont restées ignorantes, dont le cœur n’a point encore parlé, dont les sens s’éveillent au milieu du vague des aspirations nouvelles, celui-là pressent, dans les heures de solitude et même à travers les travaux intellectuels dont l’éducation contemporaine accable son cerveau, celui-là pressent le culte auquel il devra bientôt sacrifier, et personnifie d’avance sous des formes variées l’être charmant qui flotte dans l’atmosphère de ses rêves. Il veut, il désire atteindre cet être inconnu, mais ne l’ose pas encore, et peut-être ne l’oserait-il jamais dans la candeur de son admiration, si quelque avance secourable ne lui venait en aide. Si Chloé n’est point instruite, il faut que l’indiscrète et curieuse Lycénion se charge d’instruire Daphnis.

Tout ce qui nous parle de l’attraction encore inconnue peut nous charmer, nous frapper, nous séduire. Une froide gravure, montrant l’ovale d’un pur visage, une peinture, même antique, une sculpture—une sculpture surtout—éveille un mouvement nouveau dans nos cœurs, le sang se précipite ou s’arrête, l’idée traverse comme un éclair notre front rougissant et demeure flottante dans notre esprit rêveur. C’est le commencement des désirs, c’est le commencement de la vie, c’est l’aurore d’une belle journée d’été annonçant le lever du soleil.

Pour moi, mon premier amour, mon adolescente passion avait, non pour objet assurément, mais pour cause déterminante,... une Pendule!... C’est assez bizarre, mais c’est ainsi. Des calculs fort insipides me prenaient tous mes après-midi, de deux heures à quatre heures: il s’agissait de corriger les observations d’étoiles ou de planètes faites la nuit précédente en leur appliquant les réductions provenant de la réfraction atmosphérique, laquelle dépend elle-même de la hauteur du baromètre et de la température. Ces calculs sont aussi simples qu’ennuyeux; on les fait machinalement, à l’aide de tables préparées, et en pensant à toute autre chose.

L’illustre Le Verrier était alors directeur de l’Observatoire de Paris. Point artiste du tout, il possédait pourtant dans son cabinet de travail une pendule en bronze doré, d’un fort beau caractère, datant de la fin du premier Empire et due au ciseau de Pradier. Le socle de cette pendule représentait, en bas-relief, la naissance de l’Astronomie dans les plaines de l’Égypte. Une sphère céleste massive, ceinte du cercle zodiacal, soutenue par des sphinx, dominait le cadran. Des dieux égyptiens ornaient les côtés. Mais la beauté de cette œuvre artistique consistait surtout en une ravissante petite statue d’Uranie, noble, élégante, je dirais presque majestueuse.


La Muse céleste se tenait debout. De la main droite elle mesurait, à l’aide d’un compas, les degrés de la sphère étoilée; sa main gauche, tombant, portait une petite lunette astronomique. Superbement drapée, elle planait dans l’attitude de la noblesse et de la grandeur. Je n’avais point encore vu de visage plus beau que le sien. Éclairé de face, ce pur visage se montrait grave et austère. Si la lumière arrivait obliquement, il devenait plutôt méditatif. Mais si la lumière venait d’en haut et de côté, ce visage enchanté s’illuminait d’un mystérieux sourire, son regard devenait presque caressant, une exquise sérénité faisait place à l’expression d’une sorte de joie, d’aménité et de bonheur que l’on avait plaisir à contempler. C’était comme un chant intérieur, comme une poétique mélodie. Ces changements d’expression faisaient vraiment vivre la statue. Muse et déesse, elle était belle, elle était charmante, elle était admirable.


Chaque fois que j’étais appelé auprès de l’éminent mathématicien, ce n’était point sa gloire universelle qui m’impressionnait le plus. J’oubliais les formules de logarithmes et même l’immortelle découverte de la planète Neptune pour subir le charme de l’œuvre de Pradier. Ce beau corps, si admirablement modelé sous son antique draperie, cette gracieuse attache du cou, cette figure expressive, attiraient mes regards et captivaient ma pensée. Bien souvent, lorsque vers quatre heures nous quittions le bureau pour rentrer dans Paris, j’épiais par la porte entr’ouverte l’absence du directeur. Le lundi et le mercredi étaient les meilleurs jours, le premier à cause des séances de l’Institut, auxquelles il ne manquait guère, le second à cause de celles du Bureau des longitudes, qu’il fuyait avec le plus profond dédain et qui lui faisaient quitter l’Observatoire tout exprès pour mieux marquer son mépris. Alors je me plaçais bien en face de ma chère Uranie, je la regardais à mon aise, je m’extasiais de la beauté de ses formes, et je partais plus satisfait, mais non plus heureux. Elle me charmait, mais elle me laissait des regrets.

Un soir—le soir où je découvris ses changements de physionomie suivant l’éclairage—j’avais trouvé le cabinet grand ouvert, une lampe posée sur la cheminée et illuminant la Muse sous l’un de ses aspects les plus séduisants. La lumière oblique caressait doucement le front, les joues, les lèvres et la gorge. L’expression était merveilleuse. Je m’approchai et je la contemplai, d’abord immobile. Puis l’idée me vint de déplacer la lampe et de faire jouer la lumière sur les épaules, le bras, le cou, la chevelure. La statue semblait vivre, penser, se réveiller et sourire encore. Sensation bizarre, sentiment étrange, j’en étais véritablement épris: d’admirateur j’étais devenu amoureux. On m’eût fort surpris alors si l’on m’eût affirmé que ce n’était point là le véritable amour et que ce platonisme n’était qu’un rêve enfantin. Le Directeur arriva, ne parut pas aussi étonné de ma présence que j’aurais pu le craindre (on passait souvent par ce cabinet pour se rendre aux salles d’observation). Mais au moment où je posais la lampe sur la cheminée: «Vous êtes en retard pour Jupiter», me dit-il. Et comme je franchissais le seuil: «Est-ce que vous seriez poète?» ajouta-t-il d’un air de profond dédain, en appuyant longuement sur la dernière syllabe, comme s’il eût dit poâte.

J’aurais pu lui répliquer par les exemples de Kepler, de Galilée, de d’Alembert, des deux Herschel, et d’autres illustres savants, qui furent poètes en même temps qu’astronomes; j’aurais pu lui rappeler le souvenir du premier Directeur de l’Observatoire même, Jean-Dominique Cassini, qui chanta Uranie en vers latins, italiens et français; mais les élèves de l’Observatoire n’avaient pas l’habitude de répliquer quoi que ce fût au sénateur-directeur. Les sénateurs étaient alors des personnages, et le Directeur de l’Observatoire était alors inamovible. Et puis, assurément, notre grand géomètre aurait regardé le plus merveilleux poème, du Dante, de l’Arioste, ou d’Hugo, du même air de profond dédain dont un beau chien de Terre-Neuve regarde un verre de vin qu’on approche de sa bouche. D’ailleurs, j’étais incontestablement dans mon tort.

Cette charmante figure d’Uranie, comme elle me poursuivait, avec toutes ses délicieuses expressions de physionomie! Son sourire était si gracieux! Et puis, ses yeux de bronze avaient parfois un véritable regard. Il ne lui manquait que la parole. Or, la nuit suivante, à peine endormi, je la revis devant moi, la sublime déesse, et cette fois elle me parla.

Oh! elle était bien vivante. Et quelle jolie bouche! j’aurais baisé chaque parole.... «Viens, me dit-elle, viens dans le ciel, là-haut, loin de la Terre; tu domineras ce bas monde, tu contempleras l’immense univers dans sa grandeur. Tiens, regarde!»



II

Table des matières

Alors je vis la Terre qui tombait dans les profondeurs béantes de l’immensité; les coupoles de l’Observatoire, Paris illuminé, descendaient vite; tout en me sentant immobile, j’eus une impression analogue à celle qu’on éprouve en ballon lorsqu’en s’élevant dans les airs on voit la Terre descendre. Je montai, je montai longtemps, emporté dans un magique essor vers le zénith inaccessible. Uranie était près de moi, un peu plus élevée, me regardant avec douceur et me montrant les royaumes d’en bas. Le jour était revenu. Je reconnus la France, le Rhin, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la Méditerranée, l’Espagne, l’océan Atlantique, la Manche, l’Angleterre. Mais toute cette lilliputienne géographie se rapetissait très vite. Bientôt le globe terrestre fut réduit aux dimensions apparentes de la lune en son dernier quartier, puis d’une petite pleine lune.

«Voilà! me dit-elle, ce fameux globe terrestre sur lequel s’agitent tant de passions, et qui enferme dans son cercle étroit la pensée de tant de millions d’êtres dont la vue ne s’étend pas au delà. Regarde comme toute son apparente grandeur diminue à mesure que notre horizon se développe. Nous ne distinguons déjà plus l’Europe de l’Asie. Voici le Canada et l’Amérique du Nord. Que tout cela est minuscule!»

En passant dans le voisinage de la Lune, j’avais remarqué les paysages montagneux de notre satellite, les cimes rayonnantes de lumière, les profondes vallées remplies d’ombre, et j’aurais voulu m’y arrêter pour étudier de plus près ce séjour voisin; mais, dédaignant d’y jeter même un simple regard, Uranie m’entraînait d’un vol rapide vers les régions sidérales.

Nous montions toujours. La Terre, diminuant de plus en plus à mesure que nous nous en éloignions, arriva à être réduite à l’aspect d’une simple étoile, brillant par l’illumination solaire au sein de l’immensité vide et noire. Nous avions tourné vers le Soleil, qui resplendissait dans l’espace sans l’éclairer, et nous voyions, en même temps que lui, les étoiles et les planètes, que sa lumière n’effaçait plus parce qu’elle n’éclairait pas l’éther invisible. L’angélique déesse me montra Mercure, dans le voisinage du Soleil, Vénus, qui brillait du côté opposé, la Terre, égale à Vénus comme aspect et comme éclat, Mars dont je reconnus les méditerranées et les canaux, Jupiter avec ses quatre lunes énormes, Saturne, Uranus. «Tous ces mondes, me dit-elle, sont soutenus dans le vide par l’attraction du Soleil, autour duquel ils circulent avec vitesse. C’est un chœur harmonieux gravitant autour du centre. La Terre n’est qu’une île flottante, un hameau de cette grande patrie solaire, et cet empire solaire n’est lui-même qu’une province au sein de l’immensité sidérale.»

Nous montions toujours. Le Soleil et son système s’éloignaient rapidement; la Terre n’était plus qu’un point, Jupiter lui-même, ce monde si colossal, se montra amoindri comme Mars et Vénus, à un petit point minuscule à peine supérieur à celui de la Terre.

Nous passâmes en vue de Saturne, ceint de ses anneaux gigantesques, et dont le témoignage seul suffirait pour prouver l’immense et inimaginable variété qui règne dans l’univers, Saturne, véritable système à lui seul avec ses anneaux formés de corpuscules emportés dans une rotation vertigineuse, et avec ses huit satellites l’accompagnant comme un céleste cortège!


A mesure que nous montions, notre soleil diminuait de grandeur. Bientôt il descendit au rang d’étoile, puis perdit toute majesté, toute supériorité sur la population sidérale, et ne fut plus qu’une étoile à peine plus brillante que les autres. Je contemplais toute cette immensité étoilée au sein de laquelle nous nous élevions toujours, et je cherchais à reconnaître les constellations; mais elles commençaient à changer sensiblement de formes, à cause de la différence de perspective causée par mon voyage. Je crus voir notre soleil, devenu insensiblement une toute petite étoile, se réunir à la constellation du Centaure, tandis qu’une nouvelle lumière, pâle, bleuâtre, assez étrange, m’arrivait de la région vers laquelle Uranie m’emportait. Cette clarté n’avait rien de terrestre et ne me rappelait aucun des effets que j’avais admirés dans les paysages de la Terre, ni parmi les tons si changeants des crépuscules après l’orage, ni dans les brumes indécises du matin, ni pendant les heures calmes et silencieuses du clair de lune sur le miroir de la mer. Ce dernier effet est peut-être celui dont cet aspect se rapprochait le plus, mais cette étrange lumière était, et elle devenait de plus en plus vraiment bleue, bleue non d’un reflet d’azur céleste ou d’un contraste analogue à celui que produit la lumière électrique comparée à celle du gaz, mais bleue comme si le Soleil lui-même eût été bleu!


Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je m’aperçus que nous nous approchions, en effet, d’un soleil absolument bleu, comme un disque brillant qui eût été découpé dans nos plus beaux ciels terrestres, et se détachant lumineusement sur un fond entièrement noir, tout constellé d’étoiles! Ce soleil saphir était le centre d’un système de planètes éclairées par sa lumière. Nous allions passer tout près de l’une de ces planètes. Le soleil bleu s’agrandissait à vue d’œil; mais, nouveauté aussi singulière que la première, la lumière dont il éclairait cette planète se compliquait d’un certain côté d’une coloration verte. Je regardai de nouveau dans le ciel et j’aperçus un second soleil, celui-ci d’un beau vert émeraude! Je n’en croyais pas mes yeux.

«Nous traversons, me dit Uranie, le système solaire de Gamma d’Andromède, dont tu ne vois encore qu’une partie, car il se compose en réalité, non de ces deux soleils, mais de trois, un bleu, un vert, et un jaune-orange. Le soleil bleu, qui est le plus petit, tourne autour du soleil vert, et celui-ci gravite avec son compagnon autour du grand soleil orangé que tu vas apercevoir dans un instant.»

Aussitôt, en effet, je vis paraître un troisième soleil, coloré de cet ardent rayonnement dont le contraste avec ses deux compagnons produisait la plus bizarre des illuminations. Je connaissais bien ce curieux système sidéral, pour l’avoir plus d’une fois observé au télescope; mais je ne me doutais point de sa splendeur réelle. Quelles fournaises, quels éblouissements! Quelle vivacité de couleurs dans cette étrange source de lumière bleue, dans cette illumination verte du second soleil, et dans ce rayonnement d’or fauve du troisième!

Mais nous nous étions approchés, comme je l’ai dit, de l’un des mondes appartenant au système du soleil saphir. Tout était bleu, paysages, eaux, plantes, rochers, légèrement verdis du côté éclairé par le second soleil, et à peine touchés des rayons du soleil orange qui se levait à l’horizon lointain. A mesure que nous pénétrions dans l’atmosphère de ce monde, une musique suave et délicieuse s’élevait dans les airs, comme un parfum, comme un rêve. Je n’avais jamais rien entendu de pareil. La douce mélodie, profonde, lointaine, semblait venir d’un chœur de harpes et de violons soutenu par un accompagnement d’orgues. C’était un chant exquis, qui charmait dès le premier instant, qui n’avait pas besoin d’être analysé pour être compris, et qui remplissait l’âme de volupté. Il me semblait que je serais resté une éternité à l’écouter: je n’osais adresser la parole à mon guide, tant je craignais d’en perdre une note. Uranie s’en aperçut. Elle étendit la main vers un lac et me désigna du doigt un groupe d’êtres ailés qui planaient au-dessus des eaux bleues.


Ils n’avaient point la forme humaine terrestre. C’étaient des êtres évidemment organisés pour vivre dans l’air. Ils semblaient tissés de lumière. De loin, je les pris d’abord pour des libellules: ils en avaient la forme svelte et élégante, les vastes ailes, la vivacité, la légèreté. Mais en les examinant de plus près, je m’aperçus de leur taille, qui n’était pas inférieure à la nôtre, et je reconnus à l’expression de leurs regards que ce n’étaient point des animaux. Leurs têtes ressemblaient également à celles des libellules, et, comme ces êtres aériens, ils n’avaient pas de jambes. La musique si délicieuse que j’entendais n’était autre que le bruit de leur vol. Ils étaient très nombreux, plusieurs milliers peut-être.


On voyait, sur les sommets des montagnes, des plantes qui n’étaient ni des arbres ni des fleurs, qui élevaient de frêles tiges à d’énormes hauteurs, et ces tiges ramifiées portaient, comme en tendant les bras, de larges coupes en forme de tulipes. Ces plantes étaient animées; du moins, comme nos sensitives et plus encore, et comme la desmodie aux feuilles mobiles, elles manifestaient par des mouvements leurs impressions intérieures. Ces bosquets formaient de véritables cités végétales. Les habitants de ce monde n’avaient pas d’autres demeures que ces bosquets, et c’est au milieu de ces sensitives parfumées qu’ils se reposaient lorsqu’ils ne flottaient pas dans les airs.

«Ce monde te paraît fantastique, fit Uranie, et tu te demandes quelles idées peuvent avoir ces êtres, quelles mœurs, quelle histoire, quelles espèces d’arts, de littérature et de sciences. Il serait long de répondre à toutes les questions que tu pourrais faire. Sache seulement que leurs yeux sont supérieurs à vos meilleurs télescopes, que leur système nerveux vibre au passage d’une comète et découvre électriquement des faits que vous ne connaîtrez jamais sur la Terre. Les organes que tu vois au-dessous des ailes leur servent de mains plus habiles que les vôtres. Pour imprimerie, ils ont la photographie directe des événements et la fixation phonétique des paroles mêmes. Ils ne s’occupent, du reste, que de recherches scientifiques, c’est-à-dire de l’étude de la nature. Les trois passions qui absorbent la plus grande partie de la vie terrestre, l’âpre désir de la fortune, l’ambition politique et l’amour, leur sont inconnues, parce qu’ils n’ont besoin de rien pour vivre, parce qu’il n’y a pas de divisions internationales ni d’autre gouvernement qu’un conseil d’administration, et parce qu’ils sont androgynes.

—Androgynes! répliquai-je. Et j’osai ajouter: Est-ce mieux?

—C’est autre. Ce sont de grands troubles de moins dans une humanité.

«Il faut, continua-t-elle, se dégager entièrement des sensations et des idées terrestres pour être en situation de comprendre la diversité infinie manifestée par les différentes formes de la création. De même que sur votre planète les espèces ont changé d’âge en âge, depuis les êtres si bizarres des premières époques géologiques jusqu’à l’apparition de l’humanité, de même que maintenant encore la population animale et végétale de la Terre est composée des formes les plus diverses, depuis l’homme jusqu’au corail, depuis l’oiseau jusqu’au poisson, depuis l’éléphant jusqu’au papillon; de même, et sur une étendue incomparablement plus vaste, parmi les innombrables terres du ciel, les forces de la nature ont donné naissance à une diversité infinie d’êtres et de choses. La forme des êtres est, en chaque monde, le résultat des éléments spéciaux à chaque globe, substances, chaleur, lumière, électricité, densité, pesanteur.


Les formes, les organes, le nombre des sens—vous n’en avez que cinq, et ils sont assez pauvres —dépendent des conditions vitales de chaque sphère. La vie est terrestre sur la Terre, martienne sur Mars, saturnienne sur Saturne, neptunienne sur Neptune, c’est-à-dire appropriée à chaque séjour, ou pour mieux dire, plus rigoureusement encore, produite et développée par chaque monde selon son état organique et suivant une loi primordiale à laquelle obéit la nature entière: la loi du Progrès.»


Pendant qu’elle me parlait, j’avais suivi du regard le vol des êtres aériens vers la cité fleurie et j’avais vu avec stupéfaction les plantes se mouvoir, s’élever ou s’abaisser pour les recevoir; le soleil vert était descendu au-dessous de l’horizon et le soleil orange s’était élevé dans le ciel; le paysage était décoré d’une coloration féerique sur laquelle planait une lune énorme, mi-partie orangée et mi-partie verte. Alors l’immense mélodie qui remplissait l’atmosphère s’arrêta, et au milieu d’un profond silence j’entendis un chant, s’élevant d’une voix si pure que nulle voix humaine ne pourrait lui être comparée.

«Quel merveilleux système, m’écriai-je, qu’un tel monde illuminé par de tels flambeaux! Ce sont donc là les étoiles doubles, triples, multiples, vues de près.

—Splendides soleils que ces étoiles! répondit la déesse. Gracieusement associées dans les liens d’une attraction mutuelle, vous les voyez de la Terre, bercées deux à deux au sein des cieux, toujours belles, toujours lumineuses, toujours pures. Suspendues dans l’infini, elles s’appuient l’une sur l’autre sans jamais se toucher, comme si leur union, plus morale que matérielle, était régie par un principe invisible et supérieur, et suivant des courbes harmonieuses, elles gravitent en cadence l’une autour de l’autre, couples célestes éclos au printemps de la création dans les campagnes constellées de l’immensité. Tandis que les soleils simples comme le vôtre brillent solitaires, fixes, tranquilles, dans les déserts de l’espace, les soleils doubles et multiples semblent animer par leurs mouvements, leur coloration et leur vie, les régions silencieuses du vide éternel. Ces horloges sidérales marquent pour vous les siècles et les ères des autres univers.

«Mais, ajouta-t-elle, continuons notre voyage. Nous ne sommes qu’à quelques trillions de lieues de la Terre.

—Quelques trillions?

—Oui. Si nous pouvions entendre d’ici les bruits de votre planète, ses volcans, ses canonnades, ses tonnerres, ou les vociférations des grandes foules les jours de révolution, ou les chants pieux des églises qui s’élèvent vers le Ciel, la distance est telle qu’en admettant que ces bruits puissent la franchir avec la vitesse du son dans l’air, ils n’emploieraient pas moins de quinze millions d’années pour arriver jusqu’ici. Nous entendrions aujourd’hui seulement ce qui se passait sur la Terre il y a quinze millions d’années.

«Cependant nous sommes encore, relativement à l’immensité de l’univers, très voisins de ta patrie.

«Tu reconnais toujours votre soleil, là-bas, toute petite étoile. Nous ne sommes pas sortis de l’univers auquel il appartient avec son système de planètes.

«Cet univers se compose de plusieurs milliards de soleils, séparés les uns des autres par des trillions de lieues.

«Son étendue est si considérable, qu’un éclair, à la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde, emploierait quinze mille ans à le traverser.

«Et partout, partout des soleils, de quelque côté que nous dirigions nos regards; partout des sources de lumière, de chaleur et de vie, sources d’une variété inépuisable, soleils de tout éclat, de toutes grandeurs, de tout âge, soutenus dans le vide éternel, dans l’éther luminifère, par l’attraction mutuelle de tous et par le mouvement de chacun. Chaque étoile, soleil énorme, tourne sur elle-même comme une sphère de feu et vogue vers un but. Votre soleil marche et vous emporte vers la constellation d’Hercule, celui dont nous venons de traverser le système marche vers le sud des Pléiades, Sirius se précipite vers la Colombe, Pollux s’élance vers la Voie lactée, tous ces millions, tous ces milliards de soleils courent à travers l’immensité avec des vitesses qui atteignent deux, trois et quatre cent mille mètres par seconde! C’est le Mouvement qui soutient l’équilibre de l’univers, qui en constitue l’organisation, l’énergie et la vie.»



III

Table des matières

Depuis longtemps déjà le système tricolore avait fui sous notre essor. Nous passâmes dans le voisinage d’un grand nombre de mondes bien différents de la patrie terrestre. Les uns me parurent entièrement couverts d’eau et peuplés d’êtres aquatiques, les autres uniquement peuplés de plantes. Nous nous arrêtâmes près de plusieurs. Quelle inimaginable variété!

Sur l’un d’entre eux, tous les habitants me parurent particulièrement beaux. Uranie m’apprit que l’organisation y est toute différente de celle des enfants de la Terre et que l’être humain y perçoit les opérations physico-chimiques qui s’accomplissent dans l’entretien du corps. Dans notre organisme terrestre, nous ne voyons pas comment, par exemple, les aliments absorbés s’assimilent, comment le sang, les tissus, les os, se renouvellent; toutes les fonctions s’accomplissent instinctivement, sans que la pensée les perçoive. Aussi subit-on mille maladies, dont l’origine est cachée et souvent introuvable. Là, l’être humain sent les actes de son entretien vital, comme nous sentons un plaisir ou une douleur. De chaque molécule du corps, pour ainsi dire, part un nerf qui transmet au cerveau les impressions variées qu’elle reçoit. Si l’homme terrestre était doué d’un pareil système nerveux, en plongeant ses regards dans l’organisme par l’intermédiaire des nerfs, il verrait comment l’aliment se transforme en chyle, celui-ci en sang, le sang en chair, en substance musculaire, nerveuse, etc.: il se verrait lui-même. Mais nous en sommes loin, le centre animique de nos perceptions étant embarrassé par les nerfs multipliés des lobes cérébraux et des couches optiques.

Sur un autre globe que nous traversâmes pendant la nuit, c’est-à-dire du côté de son hémisphère nocturne, les yeux humains sont organisés de telle sorte qu’ils sont lumineux, qu’ils éclairent, comme si quelque émanation phosphorescente irradiait de leur étrange foyer. Une réunion nocturne composée d’un grand nombre de personnes offre un aspect véritablement fantastique, parce que la clarté comme la couleur des yeux changent suivant les passions diverses qui les animent. De plus, la puissance de ces regards est telle qu’ils exercent une influence électrique et magnétique d’une intensité variable, et qu’en certains cas ils peuvent foudroyer, faire tomber morte la victime sur laquelle se fixe toute l’énergie de leur volonté.

Un peu plus loin, mon guide céleste me signala un monde où les organismes jouissent d’une faculté précieuse, c’est que l’âme peut changer de corps sans passer par la circonstance de la mort, souvent désagréable, et toujours triste. Un savant qui a travaillé toute sa vie pour l’instruction de l’humanité et voit arriver la fin de ses jours sans avoir pu terminer ses nobles entreprises, peut changer de corps avec un jeune adolescent et recommencer une nouvelle vie, plus utile encore que la première. Il suffit, pour cette transmigration, du consentement de l’adolescent et de l’opération magnétique d’un médecin compétent. On voit aussi parfois deux êtres, unis par les liens si doux et si forts de l’amour, opérer un pareil échange de corps après plusieurs années d’union: l’âme de l’époux vient habiter le corps de l’épouse, et réciproquement, pour le reste de leur existence. L’expérience intime de la vie devient incomparablement plus complète pour chacun d’eux. On voit aussi des savants, des historiens, désireux de vivre deux siècles au lieu d’un, se plonger dans des sommeils factices d’hibernation artificielle qui suspend leur vie la moitié de chaque année et même davantage. Quelques-uns même parviennent à vivre trois fois plus longtemps que la vie normale des centenaires.

Quelques instants après, traversant un autre système, nous rencontrâmes un genre d’organisations tout autre encore et assurément supérieur au nôtre. Chez les habitants de la planète que nous avions alors sous les yeux, monde éclairé par un brillant soleil hydrogéné, la pensée n’est pas obligée de passer par la parole pour se manifester. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé, lorsqu’une idée lumineuse ou ingénieuse vient d’occuper notre cerveau, de vouloir l’exprimer ou l’écrire, et, pendant le temps que nous commençons à parler ou à écrire, de sentir déjà l’idée dissipée, envolée, obscurcie ou métamorphosée? Les habitants de cette planète ont un sixième sens, que l’on pourrait appeler autotélégraphique, en vertu duquel, quand l’auteur ne s’y oppose pas, la pensée se communique au dehors et peut se lire sur un organe qui occupe à peu près la place de votre front. Ces conversations silencieuses sont souvent les plus profondes et les plus précises; elles sont toujours les plus sincères.

Nous sommes naïvement disposés à croire que l’organisation humaine ne laisse rien à désirer sur la Terre. Pourtant, n’avons-nous jamais regretté d’être obligé d’entendre malgré nous des paroles désagréables, un discours absurde, un sermon gonflé de vide, de la mauvaise musique, des médisances ou des calomnies? Nos grammaires ont beau prétendre que nous pouvons «fermer l’oreille» à ces discours, il n’en est malheureusement rien. Vous ne pouvez pas fermer vos oreilles comme vos yeux. Il y a là une lacune. J’ai été fort surpris de remarquer une planète où la nature n’a pas oublié ce détail. Comme nous nous y arrêtions un instant, Uranie me signala ces oreilles qui se fermaient ainsi que des paupières. «Il y a là, me dit-elle, bien moins de sourdes colères que chez vous, mais les divisions entre les partis politiques y sont beaucoup plus accusées, les adversaires ne voulant rien entendre, et y réussissant effectivement malgré les avocats les plus loquaces.»

Sur un autre monde, dans lequel le phosphore joue un grand rôle, dont l’atmosphère est constamment électrisée, dont la température est fort élevée, et où les habitants n’ont guère eu aucune raison suffisante d’inventer des vêtements, certaines passions se traduisent par l’illumination d’une partie du corps. C’est en grand ce qui se passe en petit dans nos prairies terrestres, où l’on voit, pendant les douces soirées d’été, les vers luisants se consumer silencieusement dans une flamme amoureuse. L’aspect des couples lumineux est curieux à observer le soir dans les grandes villes. La couleur de la phosphorescence diffère suivant les sexes, et l’intensité varie suivant les âges et les tempéraments. Le sexe fort brûle d’une flamme rouge plus ou moins ardente, et le sexe gracieux d’une flamme bleuâtre, parfois pâle et discrète. Nos vers luisants seuls seraient aptes à se former une idée, très rudimentaire, de la nature des impressions ressenties par ces êtres spéciaux. Je n’en croyais pas mes yeux lorsque nous traversions l’atmosphère de cette planète. Mais je fus encore plus surpris en arrivant sur le satellite de ce singulier monde.

C’était une lune solitaire, éclairée par une sorte de soleil crépusculaire. Une vallée sombre s’offrit à nos regards. Aux arbres disséminés sur les deux flancs de la vallée pendaient des êtres humains enveloppés de suaires. Ils s’étaient attachés eux-mêmes aux branches par leur chevelure et dormaient là dans le plus profond silence. Ce que j’avais pris pour des suaires, c’était un tissu formé par l’allongement de leurs cheveux embroussaillés et blanchis. Comme je m’étonnais d’une pareille situation, Uranie m’apprit que c’est là leur mode habituel d’ensevelissement et de résurrection. Oui, sur ce monde, les êtres humains jouissent de la faculté organique des insectes qui ont le don de s’endormir à l’état de chrysalide pour se métamorphoser en papillons ailés. Il y a là comme une double race humaine, et les stagiaires de la première phase, les êtres les plus grossiers et les plus matériels, n’y aspirent qu’à mourir, pour ressusciter dans la plus splendide des métamorphoses. Chaque année de ce monde représente environ deux cents ans terrestres. On y vit deux tiers d’année à l’état inférieur, un tiers (l’hiver) à l’état de chrysalide, et au printemps suivant, les pendus sentent insensiblement la vie revenir dans leur chair transformée: ils s’agitent, se réveillent, laissent leur toison à l’arbre et se dégageant, êtres ailés merveilleux, s’envolent dans les régions aériennes, pour y vivre une nouvelle année phénicienne, c’est-à-dire deux cents ans de notre rapide planète.

Nous traversâmes ainsi un grand nombre de systèmes, et il me semblait que l’éternité entière n’aurait pas été assez longue pour me permettre de jouir de toutes ces créations inconnues à la Terre; mais mon guide me laissait à peine le temps de me reconnaître, et toujours de nouveaux soleils et de nouveaux mondes apparaissaient. Nous avions presque heurté dans notre traversée des comètes transparentes qui erraient comme des souffles d’un système à l’autre, et plus d’une fois encore je m’étais senti attiré vers de merveilleuses planètes aux frais paysages dont les humanités eussent été de nouveaux sujets d’études. Cependant la Muse céleste m’emportait sans fatigue toujours plus haut, toujours plus loin, lorsque enfin nous parvînmes à ce qui me parut être les faubourgs de l’univers. Les soleils devenaient plus rares, moins lumineux, plus pâles, la nuit était plus complète entre les astres, et bientôt nous nous trouvâmes au sein d’un véritable désert, les milliards d’étoiles qui constituent l’univers visible de la Terre s’étant éloignées et ayant tout réduit à une petite voie lactée isolée dans le vide infini.

«Nous voici donc enfin, m’écriai-je, aux limites de la création!

—Regarde!» répondit-elle, en me montrant le zénith.



IV

Table des matières

Mais quoi! Était-ce vrai? Un autre univers descendait vers nous! Des millions et des millions de soleils groupés ensemble planaient, nouvel archipel céleste, et allaient se développant comme une vaste nuée d’étoiles à mesure que nous montions. J’essayai de sonder du regard, tout autour de moi, dans toutes les profondeurs, l’espace infini, et partout j’apercevais des lueurs analogues, des amas d’étoiles disséminés à toutes les distances.

Le nouvel univers dans lequel nous pénétrions était surtout composé de soleils rouges, rubis et grenats. Plusieurs avaient absolument la couleur du sang.

Sa traversée fut une véritable fulguration. Rapidement nous filions de soleil en soleil, mais d’incessantes commotions électriques nous atteignaient comme les feux d’une aurore boréale. Quels étranges séjours que ces mondes illuminés uniquement par des soleils rouges! Puis, dans un district de cet univers nous remarquâmes un groupe secondaire composé d’un grand nombre d’étoiles roses et d’étoiles bleues. Tout à coup une énorme comète dont la tête ressemblait à une gueule colossale se précipita sur nous et nous enveloppa. Je me pressais avec terreur contre les flancs de la déesse qui, un instant, disparut pour moi dans un lumineux brouillard. Mais nous nous retrouvâmes de nouveau dans un désert obscur, car ce second univers s’était éloigné comme le premier.

«La création, me dit-elle, se compose d’un nombre infini d’univers distincts, séparés les uns des autres par des abîmes de néant.

—Un nombre infini?

—Objection mathématique, répliqua-t-elle. Sans doute un nombre, quelque grand qu’il soit, ne peut pas être actuellement infini, puisqu’on peut toujours par la pensée l’augmenter d’une unité, ou même le doubler, le tripler, le centupler. Mais souviens-toi que le moment actuel n’est qu’une porte par laquelle l’avenir se précipite vers le passé. L’éternité est sans fin, et le nombre des univers sera, lui aussi, sans fin.

«Regarde! Tu vois encore, toujours, et partout, de nouveaux archipels d’îles célestes, de nouveaux univers.

—Il me semble, ô Uranie! que depuis bien longtemps déjà, et avec une grande vitesse, nous montons dans le ciel sans bornes?

—Nous pourrions toujours monter ainsi, répliqua-t-elle, jamais nous n’atteindrions une limite définitive.

«Nous pourrions voguer là-bas, à gauche, à droite, devant nous, derrière nous, en bas, vers n’importe quelle direction, jamais, nulle part, nous ne rencontrerions aucune frontière.

«Jamais, jamais de fin.

«Sais-tu où nous sommes? Sais-tu quel chemin nous avons parcouru?

«Nous sommes... au vestibule de l’infini, comme nous y étions sur la Terre. Nous n’avons pas avancé d’un seul pas!»

..........................

Une grande émotion s’était emparée de mon esprit. Les dernières paroles d’Uranie m’avaient pénétré jusqu’aux moelles comme un frisson glacial. «Jamais de fin! jamais! jamais!» répétais-je. Et je ne pouvais dire ni penser autre chose. Pourtant la magnificence du spectacle reparut à mes yeux et mon anéantissement fit place à l’enthousiasme.

«L’Astronomie! m’écriai-je. C’est tout! Savoir ces choses! vivre dans l’infini. O Uranie! Qu’est-ce que le reste des idées humaines en face de la science! Des ombres, des fantômes!

—Oh! fit-elle, tu vas te réveiller sur la Terre, tu admireras encore, et légitimement, la science de tes maîtres; mais sache-le bien, l’astronomie actuelle de vos écoles et de vos observatoires, l’astronomie mathématique, la belle science des Newton, des Laplace, des Le Verrier, n’est pas encore la science définitive.

«Ce n’est point là, ô mon fils, le but que je poursuis depuis les jours d’Hipparque et de Ptolémée. Regarde ces millions de soleils, analogues à celui qui fait vivre la Terre, et comme lui, sources de mouvement, d’activité et de splendeur; eh bien, voilà l’objet de la science à venir: l’étude de la vie universelle et éternelle. Jusqu’à ce jour, on n’a pas pénétré dans le temple. Les chiffres ne sont pas un but, mais un moyen; ils ne représentent pas l’édifice de la nature, mais les méthodes, les échafaudages. Tu vas assister à l’aurore d’un jour nouveau. L’astronomie mathématique va faire place à l’astronomie physique, à la véritable étude de la nature.

«Oui, ajouta-t-elle, les astronomes qui calculent les mouvements apparents des astres dans leurs passages de chaque jour au méridien, ceux qui annoncent l’arrivée des éclipses, des phénomènes célestes, des comètes périodiques, ceux qui observent avec tant de soins les positions précises des étoiles et des planètes aux divers degrés de la sphère céleste, ceux qui découvrent des comètes, des planètes, des satellites, des étoiles variables, ceux qui recherchent et déterminent les perturbations apportées aux mouvements de la Terre par l’attraction de la Lune et des planètes, ceux qui consacrent leurs veilles à découvrir les éléments fondamentaux du système du monde, tous, observateurs ou calculateurs, sont des précurseurs de l’astronomie nouvelle. Ce sont là d’immenses travaux, des labeurs dignes d’admiration et de transcendantes œuvres, qui mettent en lumière les plus hautes facultés de l’esprit humain. Mais c’est l’armée du passé. Mathématiciens et géomètres. Désormais le cœur des savants va battre pour une conquête plus noble encore. Tous ces grands esprits, en étudiant le ciel, ne sont en réalité, pas sortis de la Terre. Le but de l’Astronomie n’est pas de nous montrer la position apparente de points brillants ni de peser des pierres en mouvement dans l’espace, ni de nous faire connaître d’avance les éclipses, les phases de la lune ou les marées. Tout cela est beau, mais insuffisant.

«Si la vie n’existait pas sur la Terre, cette planète serait absolument dépourvue d’intérêt pour quelque esprit que ce fût, et l’on peut appliquer la même réflexion à tous les mondes qui gravitent autour des milliards de soleils dans les profondeurs de l’immensité. La vie est le but de la création tout entière. S’il n’y avait ni vie ni pensée, tout cela serait comme nul et non avenu.

«Tu es destiné à assister à une transformation complète de la science. La matière va faire place à l’esprit.

—La vie universelle! fis-je. Est-ce que toutes les planètes de notre système solaire sont habitées?... Est-ce que les milliards de mondes qui peuplent l’infini sont habités?... Est-ce que ces humanités ressemblent à la nôtre?... Est-ce que nous les connaîtrons jamais?...

—L’époque pendant laquelle tu vis sur la Terre, la durée même de l’humanité terrestre, n’est qu’un moment dans l’éternité.»

Je ne compris pas cette réponse à mes questions.

«Il n’y a aucune raison, ajouta Uranie, pour que tous les mondes soient habités maintenant. L’époque actuelle n’a pas plus d’importance que celles qui l’ont précédée ou celles qui la suivront.

«La durée de l’existence de la Terre sera beaucoup plus longue—peut-être dix fois plus longue —que celle de sa période vitale humaine. Sur une dizaine de mondes pris au hasard dans l’immensité, nous pourrions, par exemple, suivant les cas, en trouver à peine un actuellement habité par une race intelligente. Les uns l’ont été jadis; d’autres le seront dans l’avenir; ceux-ci sont en préparation, ceux-là ont parcouru toutes leurs phases; ici des berceaux, là-bas des tombes; et puis, une variété infinie se révèle dans les manifestations des forces de la nature, la vie terrestre n’étant en aucune façon le type de la vie extra-terrestre. Des êtres peuvent vivre, penser, en des organisations toutes différentes de celles que vous connaissez sur votre planète. Les habitants des autres mondes n’ont ni votre forme ni vos sens. Ils sont autres.


«Le jour viendra, et très prochainement puisque tu es appelé à le voir, où cette étude des conditions de la vie dans les diverses provinces de l’univers sera l’objet essentiel—et le grand charme—de l’Astronomie. Bientôt, au lieu de s’occuper simplement de la distance, du mouvement et de la masse matérielle de vos planètes voisines, par exemple, les astronomes découvriront leur constitution physique, leurs aspects géographiques, leur climatologie, leur météorologie, pénétreront le mystère de leur organisation vitale et discuteront sur leurs habitants. Ils trouveront que Mars et Vénus sont actuellement peuplés d’êtres pensants, que Jupiter en est encore à sa période primaire de préparation organique, que Saturne plane en des conditions toutes différentes de celles qui ont présidé à l’établissement de la vie terrestre et, sans jamais passer par un état analogue à celui de la Terre, sera habité par des êtres incompatibles avec les organismes terrestres. De nouvelles méthodes feront connaître la constitution physique et chimique des astres, la nature des atmosphères. Des instruments perfectionnés permettront même de découvrir les témoignages directs de l’existence de ces humanités planétaires et de songer à se mettre en communication avec elles. Voilà la transformation scientifique qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et qui inaugurera le vingtième.»


J’écoutais, ravi, les paroles de la Muse céleste, qui illuminaient pour moi d’une lumière toute nouvelle les destinées de l’Astronomie et me pénétraient d’une ardeur plus vive encore. J’avais sous les yeux le panorama des mondes innombrables qui roulent dans l’espace et je comprenais que le but de la science devait être de nous faire connaître ces univers lointains, de nous faire vivre dans ces horizons immenses. La belle déesse continua:

«La mission de l’Astronomie sera plus élevée encore. Après vous avoir fait sentir, vous avoir fait connaître, que la Terre n’est qu’une cité dans la patrie céleste et que l’homme est citoyen du Ciel, elle ira plus loin. En découvrant le plan sur lequel l’univers physique est construit, elle montrera que l’univers moral est établi sur ce même plan, que les deux mondes ne forment qu’un même monde et que l’esprit gouverne la matière. Ce qu’elle aura fait pour l’espace, elle le fera pour le temps. Après avoir apprécié l’immensité de l’espace et avoir reconnu que les mêmes lois règnent simultanément en tous lieux et font de l’immense univers une seule unité, vous apprendrez que les siècles du passé et de l’avenir sont associés au temps présent et que les monades pensantes vivront éternellement par des transformations successives et progressives; vous apprendrez qu’il y a des esprits incomparablement supérieurs aux plus grands esprits de l’humanité terrestre et que tout progresse vers la perfection suprême; vous apprendrez aussi que le monde matériel n’est qu’une apparence et que l’être réel consiste en une force impondérable, invisible et intangible.

«L’Astronomie sera donc éminemment, et avant tout, la directrice de la philosophie. Ceux qui raisonneront en dehors des connaissances astronomiques resteront à côté de la vérité. Ceux qui suivront fidèlement son flambeau s’élèveront graduellement dans la solution des grands problèmes.

«La philosophie astronomique sera la religion des esprits supérieurs.

«Tu dois assister, ajouta-t-elle, à cette double transformation de la science. Lorsque tu quitteras le monde terrestre, cette science astronomique, que tu admires déjà si légitimement, sera entièrement renouvelée, dans sa forme comme dans son esprit.

«Mais ce n’est pas tout. Cette rénovation d’une science antique servirait peu au progrès général de l’humanité, si ces sublimes connaissances, qui développent l’esprit, éclairent l’âme et l’affranchissent des médiocrités sociales, restaient enfermées dans le cercle restreint des astronomes de profession. Ce temps-là va passer aussi. Le boisseau doit être renversé. Il faut prendre le flambeau à la main, accroître son éclat, le porter sur les places publiques, dans les rues populeuses, jusque dans les carrefours. Tout le monde est appelé à recevoir la lumière, tout le monde en a soif, surtout les humbles, surtout les déshérités de la fortune, car ceux-là pensent davantage, ceux-là sont avides de science, tandis que les satisfaits du siècle ne se doutent pas de leur ignorance et sont presque fiers d’y demeurer. Oui, la lumière de l’Astronomie doit être répandue sur le monde; elle doit pénétrer jusqu’aux masses populaires, éclairer les consciences, élever les cœurs. Et ce sera là sa plus belle mission; ce sera là son bienfait.»


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15 января 2025
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245 стр. 92 иллюстрации
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4064066078294
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