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Arsène Houssaye
La Vertu de Rosine

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066332204
Table des matières
I LES LITANIES DE LA FAIM.
II ROSINE.
III LES TENTATIONS DU PAYS LATIN.
IV C OMMENT LA MÈRE SAUVA LA FILLE.
V LA HARPIE.
VI LA MARCHANDE DE VIOLETTES.
VII L’ÉCOLE DES MŒURS.
VIII LA VERTU DE ROSINE.
IX LES JEUX DE L’AMOUR ET DE LA DESTINÉE.
X LA MALÉDICTION.
XI TOUT CHEMIN MÈNE A ROME.
XII LA FOLIE AMOUREUSE.
XIII LE THÉATRE
XIV LE DERNIER RENDEZ-VOUS.
XV LE BOUQUET D’UN SOU.
ROMAN PHILOSOPHIQUE
PARIS
EUGÈNE DIDIER, ÉDITEUR,
6, rue des Beaux-Arts.
MDCCCLII
Ce petit roman a paru il y a quelques années dans le Constitutionnel; il a été plus d’une fois réimprimé depuis; mais c’est aujourd’hui seulement qu’on peut en donner une édition complète. Les cinq derniers chapitres sont inédits. J’avais eu le tort de changer le dénoûment pour la moralité et pour la philosophie de l’histoire, comme si toute histoire, dans son abrupte vérité, ne renfermait pas son enseignement. Je suis revenu à de meilleures idées; je reconnais que le vrai roman philosophique n’est pas celui que rêve le philosophe, mais celui que Dieu lui-même écrit dans ce livre infini qui s’appelle le monde. Aussi, sous le titre de mon petit livre, j’avais eu le bon esprit de ne pas indiquer un roman philosophique, tandis qu’aujourd’hui, que l’enseignement ne résulte que de la vérité, je le présente comme tel L’histoire de Rosine est celle de beaucoup de jeunes filles, qui ont été allaitées, bercées et conseillées par la misère; seulement, au dernier jour de lutte, la mort, au lieu de les frapper, ne frappe que leur vertu; les folles passions s’emparent d’elles et les entraînent dans le tourbillon d’azur et de flamme qui est le paradis et qui devient l’enfer. Celles-là sortent du tombeau de leur virginité, non pas pour aller pleurer sur la montagne, comme les filles de la Bible, mais pour se jeter gaiement dans le carnaval de la vie, jusqu’au jour où la misère les ressaisit et où le repentir leur jette des cendres sur le front.
LA VERTU
DE
ROSINE
Table des matières
I
LES LITANIES DE LA FAIM.
Table des matières
Ami lecteur–vous qui êtes un vrai Parisien né dans le vrai Paris–vous qui avez voyagé en Turquie et en Chine, vous qui avez couru les mers depuis Berg-op-Zoom jusqu’à Tombouctou–vous ne vous êtes jamais aventuré de l’autre côté de l’eau, dans les défilés de la place Maubert.
La rue des Lavandières est le plus triste chemin de ce pays perdu où l’ange des ténèbres étend ses ailes fatales. Il y passe ça et là, parmi les peuplades pittoresques qui secouent leur vermine, un être reconnu de l’espèce humaine, comme un étudiant qui va au Jardin des Plantes, un provincial qui cherche sa famille parisienne, une jolie ouvrière qui s’élance, légère comme un chat, sur la pointe de sa pantoufle, de la boutique de l’épicier à l’éventaire de la marchande des quatre saisons. Les autres passants, vous les connaissez: un voleur oisif, un enfant qui secoue sa vermine, une femme vieillie avant l’âge qui part pour mendier dans l’ombre, un chiffonnier ivre qui cherche de l’œil un cabaret, enfin toutes les laideurs et toutes les misères humaines, car l’humanité est encore là.
Il y a quelques années, dans une vieille maison (j’allais dire un repaire) de cette rue sans air et sans soleil, vivait une pauvre famille d’origine lorraine, digne en tous points d’habiter un meilleur pays. Le père était tailleur de pierres; il avait follement quitté sa ville natale, en compagnie de sa femme, pour chercher fortune à Paris. Une fois embarqué sur cette mer trompeuse, il avait tendu la main vers la terre ferme; sans cesse ballotté par tous les vents contraires, il subissait les plus cruelles atteintes de la mauvaise fortune, sans autre planche de salut que ses bras. A Paris, la misère est mille fois plus sombre et plus désolée que dans la plus triste province; tant qu’il se rencontre un rayon de soleil qui égayé le chemin, un arbre vert qui donne de l’ombre, une fontaine qui coule pour le premier venu, on traîne sa misère avec je ne sais quelle force juvénile; le sourire du ciel et de la nature vient jusqu’au cœur de celui qui travaille; il voit Dieu à chaque pas, Dieu qui lui dit d’espérer! Mais à Paris, dans ces repaires qui semblent bâtis pour des forçats, où le soleil ne vient jamais, où le vent ne sème pas de fleurs sur le toit, où les fenêtres ne s’ouvrent pas sur le ciel, où l’hirondelle ne vient jamais faire son nid, la misère est une image de la mort; la misère s’accroupit dans le foyer, s’assied au chevet du lit, ou préside au banquet de Lazare. C’est la misère de Satan.
André Dumon–ainsi se nommait le tailleur de pierres–ne gagnait guère qu’un petit écu par jour, sur quoi il prélevait au moins vingt sous pour lui-même; il ne rapportait donc le soir que quarante sous au logis. Avec ces quarante sous–souvent moins que plus–il fallait que sa femme nourrit et élevât sa famille, sans oublier le loyer du toit qui l’abritait. Tant qu’elle-eut du lait dans ses mamelles fécondes, elle accomplit héroïquement sa mission, semblable au pélican solitaire qui, dans ses jours de mauvaise chasse, se déchire le sein à coups de bec pour nourrir sa nichée. Mais le lait tarit sous les lèvres affamées. La famille était parvenu à vivre de peu, sans se plaindre même au ciel; mais alors il fallut se résigner à vivre de rien. Le pauvre tailleur de pierres vit bientôt la faim s’asseoir au triste seuil de sa porte. Jusque-là, sa nichée d’enfants venait toute bruyante et toute joyeuse l’attendre sur le soir au haut de l’escalier; c’était à qui lui sauterait sur les bras, se pendrait à son cou, lui saisirait la main; il rentrait dans ce doux cortége; il oubliait les peines du travail; il embrassait sa femme avec la joie dans le cœur. On ses mettait à table, les enfants debout pour tenir moins de place; on mangeait un pain béni du ciel, accompagné d’un plat de lentilles ou d’une tranche de bœuf. Sur la table était un cruchon de cidre ou de piquette que tous se passaient à la ronde. Après souper, les jours de froid, on brûlait un demi-cotret–un vrai feu de joie qui durait une demi-heure–après quoi, on s’endormait content et sans fatigue. Les jours de beau temps, toute la famille, moins l’enfant au berceau, descendait sur le quai de la Tournelle pour respirer un peu et voir le ciel. Les enfants étaient vêtus de rien, mais par la main d’une vraie mère. Tout le monde admirait au passage cette petite caravane allègre et souriante qui portait bravement sa misère.
Mais il vint un temps où la pauvre mère perdit ses forces et son lait. Jusque-là, elle seule avait souffert sans le dire jamais, se consolant dans le sourire de ses enfants. Cette fraîche nature, éclose dans la vallée de la Meurthe, ne put résister à tant de sacrifices cachés; elle s’étiola, elle se flétrit. En vain elle voulut lutter longtemps encore: le mal était fait, la santé détruite, il ne lui restait plus que la bonne volonté: elle redevint mère pour la huitième fois. Elle ne se plaignit pas; seulement, le tailleur de pierres vit bientôt qu’ils succomberaient à la peine. Ce qui lui ouvrit surtout les yeux sur sa misère prochaine, ce fut l’absence de ses enfants au haut de l’escalier quand il revenait du travail. A la seconde absence, il pâlit, il ouvrit la porte et entra sans mot dire. Ses enfants vinrent à lui, mais silencieusement, comme s’ils n’avaient rien de bon à lui apprendre; la mère se détourna pour essuyer une larme.
–Eh bien! qu’y a-t-il donc? demanda André Dumon.
–Rien, répondit sa femme en essayant un sourire; rien, si ce n’est que tu as oublié de m’embrasser.
Le tailleur de pierres se leva et alla droit à sa femme; il l’embrassa; mais elle n’avait pas essuyé toutes ses larmes.
Le souper fut grave et triste. Il n’y eut que les enfants qui mangèrent; ce soir-là, on n’alla pas se promener sur le quai-de la Tournelle. Le lendemain, André Dumon demanda une augmentation de salaire à son maître; comme il n’avait pas soupe la veille, il parla avec un peu d’amertume. L’entrepreneur, qui venait de subir une faillite, répondit avec dureté: le tailleur de pierres prit ses outils et chercha un autre maître.
Quand le malheur poursuit un homme, il ne lâche pas sitôt prise; André Dumon demeura trois semaines sans travail. Il fallut avoir recours au mont-de-piété. Chaque jour de ces trois fatales semaines, quand il rentrait dans son triste logis, toutes les petites bouches roses, qui naguère s’ouvraient pour l’embrasser ou babiller avec lui, ne s’ouvraient plus, hélas! que pour lui dire ce mot terrible, digne de l’enfer:–J’ai faim!
Vous avez vu ce tableau de Prudhon, la Famille malheureuse, un chef-d’œuvre de sentiment dans le désespoir et la résignation: ce tableau-là pouvait alors se voir tous les jours chez le tailleur de pierres.
Il retrouva du travail; mais, après avoir gagné trois francs, il ne gagna plus que cinquante sous. La pauvre mère, malgré ses veilles, ne put parvenir à dégager son linge du mont-de-piété. La mère des douleurs accoucha dans une étable où il faisait chaud; la femme du tailleur de pierres accoucha vers le même temps, mais dans un grenier, sans feu et sans langes.
Elle résista pourtant à tant de souffrances; elle retrouva dans ses mamelles flétries une dernière goutte de lait pour nourrir le nouveau venu.
II
ROSINE.
Table des matières
Quelques années se passèrent encore, tristes, sombres et douloureuses.
Sa première fille avait dix-sept ans. Elle était belle, quoique un peu pâle et un peu attristée. La pauvre Rosine ne demandait qu’à verdoyer et à fleurir, comme toutes celles qui ont dix-sept ans; mais comment avoir la gaieté au cœur, quand on a sans cesse sous les yeux le spectacle d’une mère qui souffre et qui veille, d’un père que le travail a courbé, de sept enfants qui jouent, sans oublier qu’ils ont faim? D’ailleurs, Rosine n’avait pas le temps de rire: du matin au soir, elle était sur pied pour veiller ses trois sœurs et ses quatre frères. C’était la maîtresse d’école de la bande. Sa mère lui avait appris à lire; elle répétait la leçon aux autres.
Cependant, la jeunesse a tant de ressources en elle-même, que Rosine garda, dans cette atmosphère de mort, sa beauté et sa gaieté. Un nuage passait; mais bientôt le pur rayon de la jeunesse déchirait le nuage. Il lui arrivait çà et là d’heureux moments, soit qu’elle s’appuyât à la fenêtre pour regarder cette ville immense, où elle espérait une meilleure place, soit qu’elle peignât ses beaux cheveux brunissants devant un miroir cassé, qu’elle adorait, parce que seul il lui parlait de sa beauté.
Le matin, pour commencer sa triste journée, elle chantait, alouette vive, quelques airs d’orgue, que le vent apportait le soir jusqu’à la fenêtre, ou quelque vieille chanson lorraine dont sa mère l’avait bercée en de meilleurs jours. Le soir, elle s’endormait heureuse comme le voyageur après une mauvaise traversée.
Rosine avait la beauté charmante des Parisiennes, ces yeux noirs qui ont l’art de regarder comme le serpent, cette bouche un peu moqueuse qui sait sourire avec tant de grâce coquette. Son profil était ondoyant comme un profil peint par Diaz. Il rayonnait par les yeux et les dents, par le regard et le sourire. Vous vous rappelez ces vierges de Murillo, si charmantes et si humaines? c’était le portrait de Rosine.
Le logis du tailleur de pierres se composait d’une chambre et de deux cabinets; un de ces cabinets était pour Rosine et ses petites sœurs. Même aux plus grands jours de détresse, ce lieu avait un certain air de jeunesse qui charmait les yeux. Çà et là une robe, un bonnet, un fichu, cachaient la nudité des solives; les deux lits blancs avaient je ne sais quoi d’innocent et de simple qui réjouissait le cœur; la petite fenêtre s’ouvrant sur le toit avait un coin du ciel en perspective; enfin, quand Rosine était là, chantant à son réveil, tressant ses beaux cheveux, sa seule parure et sa seule richesse, ne voyait-on pas la jeunesse en personne?
Elle devinait Paris par instinct; car elle ne l’avait vu que de loin. A peine s’il lui était arrivé à deux ou trois jours de fête de suivre son père dans le cœur de la grande ville. La nuit elle avait rêvé de toutes ces splendeurs factices. Le lendemain, en revoyant le sombre intérieur et la triste famille, elle s’était ressouvenue de toutes les richesses parisiennes. Le serpent, celui-là qui perdit Eve et toutes les filles d’Eve, avait déployé sous ses yeux éblouis la soie et le velours, l’or et les diamants, toutes les tentations du diable, toutes les pompes humaines. «Pourquoi suis-je dans un grenier? se demandait-elle; qu’ai-je donc fait à Dieu pour qu’il me condamne à cette noire prison et à ce dur esclavage, quand tant d’autres, laides et vieilles, promènent bruyamment leur luxe coupable?» Et le serpent lui répondait: «Laisse là ton père et ta mère, descends ce sombre escalier, traverse la ville de ton pied léger; je te conduirai au banquet où l’on chante et où l’on rit; l’arbre de vie a des fruits pour toi comme pour les autres.» Elle comprenait vaguement que son honneur et sa vertu seraient le prix de sa place au banquet: elle s’indignait et reprenait avec une noble ardeur les chaînes de sa misère.
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