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Jules Verne, André Laurie

L'épave du Cynthia


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330071

Table des matières

L’ÉPAVE DU CYNTHIA

CHAPITRE PREMIER L’AMI DE M. MALARIUS

CHAPITRE II CHEZ UN PÊCHEUR DE NOROË

CHAPITRE III LES IDÉES DE MAASTER HERSEBOM

CHAPITRE IV A STOCKHOLM

CHAPITRE V TRETTEN YULE DAGE

CHAPITRE VI LA DÉCISION D’ERIK

CHAPITRE VII L’OPINION DE VANDA

CHAPITRE VIII PATRICK O’DONOGHAN

CHAPITRE IX CINQ CENTS LIVRES STERLING DE RÉCOMPENSE

CHAPITRE X TUDOR BROWN, ESQUIRE

CHAPITRE XI ON NOUS ÉCRIT DE LA «VÉGA...»

CHAPITRE XII PASSAGERS IMPRÉVUS

CHAPITRE XIII APPUYONS AU SUD-OUEST

CHAPITRE XIV LA BASSE-FROIDE

CHAPITRE XV LE PLUS COURT CHEMIN

CHAPITRE XVI DE SERDZE-KAMEN A LJAKOW

CHAPITRE XVII ENFIN!

CHAPITRE XVIII COUPS DE CANON

CHAPITRE XIX COUPS DE FUSIL

CHAPITRE XX LA FIN DU PÉRIPLE

CHAPITRE XXI UNE LETTRE DE PARIS

CHAPITRE XXII LE VAL-FÉRAY.–CONCLUSION

ROMANS D’AVENTURES

L’EPAVE

DU

CYNTHIA

PAR

JULES VERNE ET ANDRÉ LAURIE

DESSINS DE GEORGE ROUX


BIBLIOTHÈQUE

D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

J. HETZEL ET Cie18, RUE JACOB

PARIS

1886

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.


L’ÉPAVE
DU CYNTHIA

Table des matières

CHAPITRE PREMIER
L’AMI DE M. MALARIUS

Table des matières

Il n’y a probablement, ni en Europe ni ailleurs, un savant dont la physionomie soit plus universellement connue que celle du docteur Schwaryencrona, de Stockholm; son portrait, reproduit par les marchands au-dessous de sa marque de fabrique sur des millions de bouteilles cachetées .de vert, circule avec elles jusqu’aux confins du globe.

La vérité oblige à dire que ces bouteilles ne contiennent que de l’huile de foie de morue, médicament estimable et même bienfaisant, qui, pour les habitants de la Norvège, représente tous les ans, en kroners ou «couronnes» de la valeur d’un franc trente-neuf centimes, des totaux de sept à huit chiffres.

Jadis cette fabrication était aux mains des pêcheurs. Aujourd’hui les procédés d’extraction sont plus scientifiques, et le prince de cette industrie spéciale est précisément le célèbre docteur Schwaryencrona.

Il n’est personne qui n’ait remarqué cette barbe en pointe, cette paire de lunettes, ce nez crochu et ce bonnet de loutre. La gravure n’est peut-être pas des plus fines, mais il est certain qu’elle est d’une ressemblance frappante. A preuve ce qui arriva un jour dans l’école primaire de Noroë, sur la côte occidentale de Norvège, à quelques lieues de Bergen.

Deux heures après midi venaient de sonner. Les élèves étaient en classe dans la grande salle sablée,–les filles à gauche et les garçons à droite,–occupés à suivre au tableau noir la démonstration d’une théorie que leur faisait le maître, M. Malarius, quand soudain la porte s’ouvrit, et une pelisse fourrée, bottes fourrées, gants fourrés, bonnet de loutre, se présenta sur le seuil.

Aussitôt les élèves de se lever avec respect, comme il convient lorsqu’un visiteur pénètre dans une classe. Aucun d’eux n’avait jamais vu le nouveau venu. Tous, pourtant, ils chuchotèrent en l’apercevant:

«M. le docteur Schwaryencro na»

Tant était grande la ressemblance du portrait gravé sur les bouteilles du docteur!

Il faut dire que les élèves de M. Malarius avaient à peu près constamment ces bouteilles sous les yeux, par la raison que l’une des principales usines du docteur se trouve précisément établie à Noroë. Mais enfin il n’en est pas moins vrai que, depuis des années, le savant homme n’avait pas mis le pied dans le pays, et que pas un des enfants ne pouvait se flatter jusqu’à ce jour de l’avoir aperçu en chair et en os.

En imagination, c’était une autre affaire. On parlait beaucoup du docteur Schwaryencrona aux veillées de Noroë. Et les oreilles lui auraient tinté souvent, si le préjugé populaire avait le moindre fondement à cet égard.

Quoi qu’il en soit, cette reconnaissance aussi unanime que spontanée constituait un véritable triomphe pour l’auteur inconnu du portrait,– triomphe dont cet artiste modeste aurait eu le droit d’être fier, et plus d’un photographe à la mode le droit d’être jaloux.

Oui, c’étaient bien là, évidemment, la barbe en pointe, la paire de lunettes, le nez crochu et le bonnet de loutre du fameux savant. Il n’y avait pas d’erreur ni de confusion possible. Tous les élèves de M. Malarius en auraient mis la main au feu.

Ce qui les étonnait et même les désappointait un peu, c’était de trouver dans le docteur un homme de taille ordinaire et moyenne, au lieu du géant qu’ils auraient plutôt imaginé. Comment un savant aussi illustre pouvait-il se contenter d’une stature de cinq pieds trois pouces? A peine sa tête grise arrivait-elle à l’épaule de M. Malarius. Et pourtant M. Malarius était déjà voûté par l’âge. Mais il était bien plus maigre que le docteur, ce qui le faisait paraître deux fois plus grand. Sa vaste houppelande marron, à laquelle un long usage avait donné des tons verdâtres, flottait sur lui comme un drapeau sur sa hampe. Il était en culottes courtes et souliers à boucles, avec un bonnet de soie noire d’où s’échappaient quelques mèches de cheveux blancs. Sa figure rose et souriante respirait la douceur la plus parfaite. Lui aussi, il portait des lunettes, qui ne vous transperçaient pas comme celles du docteur, et à travers lesquelles ses yeux bleus semblaient contempler toutes choses avec une bienveillance inépuisable.

De mémoire d’écolier, M. Malarius n’avait puni un de ses élèves. Ce qui ne l’empêchait pas d’être respecté à force d’être aimé. C’était un si brave cœur, et tout le monde le savait si bien! On n’ignorait pas, à Noroë, qu’en sa jeunesse, il avait passé de brillants examens, et que, lui aussi, il aurait pu prendre des grades, devenir herr professor dans une grande université, conquérir honneurs et fortune. Mais il avait une sœur, la pauvre Kristina, toujours malade et souffreteuse. Et, comme elle n’aurait voulu pour rien au monde quitter son village, comme elle avait peur de la ville et craignait d’y mourir, M. Malarius s’était tout doucement sacrifié. Il avait accepté les rudes et humbles fonctions de maître d’école. Puis, , quand, après une vingtaine d’années, Kristina s’était éteinte en le bénissant, M. Malarius, habitué à sa vie obscure et ignorée, n’avait même pas songé à en commencer une autre. Absorbé par des travaux personnels dont il oubliait de faire part au monde, il trouvait un plaisir suprême à être un instituteur modèle, à avoir l’école la mieux tenue du pays, et surtout à sortir du domaine de l’enseignement primaire pour aborder des leçons plus relevées. Il aimait à pousser les études de ses meilleurs élèves, à les initier aux sciences, aux littératures anciennes et modernes, à tout ce qui est habituellement le lot des classes riches ou aisées et non pas celui des pêcheurs et des paysans.

«Pourquoi ce qui est bon aux uns ne le serait-il pas aux autres! disait-il. Si les pauvres gens n’ont pas toutes les joies d’ici-bas, pourquoi leur refuser celle de connaître Homère et Shakespeare, de nommer l’étoile qui les guide sur les océans ou Ja plante qu’ils foulent à terre! Le métier viendra assez tôt les prendre à la gorge et les courber sur le sillon! Qu’au moins leur enfance ait bu à ces sources pures et participé à ce patrimoine commun des hommes!»

En plus d’un pays, on eût jugé ce système imprudent, propre à dégoûter les humbles de la modestie de leur lot et à les jeter dans les aventures. Mais, en Norvège, personne ne songe à s’inquiéter de ces choses. La douceur patriarcale des natures, l’éloignement des villes, les habitudes laborieuses d’une population très clairsemée, semblent ôter tout danger à ces sortes d’expériences. Aussi sont-elles plus fréquentes qu’on ne pourrait le croire. Nulle part elle n’est poussée aussi loin, dans les plus pauvres écoles rurales comme dans les collèges. Aussi la péninsule Scandinave peut-elle se flatter de produire, proportionnellement à sa population, plus de savants et plus d’hommes distingués dans tous les genres que n’importe quelle autre région de l’Europe. Le voyageur y est constamment frappé du contraste que présente une nature à demi sauvage avec des usines et des travaux d’art qui supposent la civilisation la plus raffinée.

Mais peut-être est-il temps de revenir au docteur Schwaryencronn, que nous avons laissé sur le seuil de l’école de Noroë.

Si les élèves avaient .été prompts à le reconnaître, sans l’avoir jamais vu, il n’en était pas de même de leur instituteur, qui pourtant le connaissait de longue date.

«Eh h! bonjour, mon cher Malarius! s’écria cordialement le visiteur en s’avançant, la main ouverte, vers le maître d’école.

,–Monsieur, soyez le bienvenu, répondit celui-ci un peu interdit, un peu timide comme tous les solitaires, et surpris au milieu de sa démonstration... M’excuserez-vous si je vous demande à qui j’ai l’honneur... ?

–Quoi!... Ai-je donc tant changé depuis que nous courions ensemble sur la neige et que nous fumions de si longues pipes à Christiania?... As-tu donc oublié la pension Krauss, et faut-il vraiment que je te nomme ton camarade et ton ami?

–Schwaryencrona!... s’écria M. Malarius. Est-il possible? Est-ce bien toi?... Est-ce vous, monsieur le docteur?

–Oh! je t’en prie, trêve aux cérémonies!... Ne suis-je pas ton vieux Roff, comme tu seras toujours mon brave Olaf,–le meilleur, le plus cher ami de ma jeunesse? Oui! je sais bien!... Le temps passe, et nous avons un peu changé tous les deux, en trente ans!... Mais le cœur est resté jeune, n’est-ce pas? et il y a toujours un petit coin pour ceux qu’on a appris à aimer, quand on mangeait côte à côte le pain sec de la vingtième année?»

Et le docteur riait, et il serrait les deux mains de M. Malarius, qui, de son côté, avait les yeux tout humides de larmes.

«Mon cher ami, mon bon, mon excellent docteur! disait-il. Nous n’allons pas rester ici. Je vais donner congé à tous ces malandrins, qui n’en seront pas fâchés, assurément, et nous passerons chez moi...

–Point du tout, déclara le docteur en se retournant vers les élèves, qui suivaient avec un vif intérêt les détails de cette scène. Je ne dois ni te déranger dans tes travaux ni troubler les études de cette belle jeunesse se!... Si tu veux me faire un grand plaisir, tu me permettras de m’asseoir ici, près de toi, et tu reprendras la leçon...

–Volontiers, répondit M. Malarius; mais, à vrai dire, je n’aurai plus guère le cœur à la géométrie, et, après avoir parlé congé à ces gamins, je me fais un peu scrupule de rétracter le mot!... Il y aurait un moyen de tout concilier. C’est que le docteur Schwaryencrona daignât faire à mes élèves l’honneur de les interroger sur leurs études, et puis, qu’il leur donnât la volée pour aujourd’hui!...

–Excellente idée!... C’est entendu!... Me voici passé inspecteur!»

Puis, s’adressant à toute la classe:

«Voyons, quel est le meilleur élève? demanda le docteur en s’installant dans le fauteuil du maître.

–Erik Hersebom! répondirent sans hésiter une cinquantaine de voix fraîches.

–Ah! c’est Erik Hersebom?... Eh bien, Erik Hersebom, voulez-vous venir ici?»

Un jeune garçon d’une douzaine d’années quitta le premier banc et se rapprocha de la chaire. C’était un enfant sérieux et grave, dont la physionomie pensive et les grands yeux profonds, qui auraient été remarqués partout, paraissaient surtout remarquables au milieu des têtes blondes qui l’entouraient. Tandis que ses camarades des deux sexes avaient tous des cheveux couleur de lin, des teints roses, des yeux verts ou bleus, ses cheveux à lui étaient châtain foncé, comme son regard, et sa peau brune. Il n’avait pas les pommettes saillantes, le nez court et l’allure massive des enfants de la Scandinavie. En un mot, pour les caractères physiques, il se distinguait de la race si originale et si nettement marquée à laquelle appartenaient ses condisciples.

Comme eux, il était vêtu de gros drap du pays, à la mode des paysans de la province de Bergen; mais la finesse, la petitesse de sa tête, portée sur un cou grêle et élégant, la grâce naturelle de ses mouvements et de ses attitudes,–tout en lui semblait indiquer une origine étrangère. Il n’est pas un physiologiste qui n’eût été frappé d’emblée de ces particularités, comme le fut le docteur Schwaryencrona.

Cependant, il n’avait au premier abord aucun motif de s’y arrêter. Aussi se mit-il simplement en devoir de procéder à son examen.

«Par où commencerons-nous? Par la grammaire? demanda-t-il au jeune garçon.

–Je suis aux ordres de monsieur le docteur,» répondit modestement Erik.

Le docteur lui posa deux questions fort simples et fut étonné de voir qu’il répondait en donnant la solution, non seulement pour la langue suédoise, mais pour le français et l’anglais. C’est une habitude qu’on prenait avec M. Malarius. Il prétendait qu’il était presque aussi aisé d’apprendre trois langues à la fois que d’en apprendre une seule.

«Tu leur enseignes donc le français et l’anglais? dit le docteur, en se retournant vers son ami.

–Pourquoi pas, avec les éléments du grec et du latin?... Je ne vois pas le mal que cela peut leur faire.

–Moi non plus!» s’écria le docteur en riant.

Et il ouvrit au hasard un volume de Cicéron dont Erik Hersebom traduisit fort bien quelques phrases.

Il était question dans ce passage de la ciguë bue par Socrate. M. Malarius pria le docteur de se faire dire de quelle famille était cette plante. Erik déclara sans hésiter qu’elle était de la famille des ombellifères, tribu des smyrnies, et il en indiqua tous les caractères.

De la botanique on passa à la géométrie. Erik donna en fort bons termes la démonstration du théorème relatif à la somme des angles d’un triangle.

Le docteur allait de surprise en surprise.

«Parlons un peu géographie, reprit-il. Quelle est la mer qui borne au nord la Scandinavie, la Russie et la Sibérie?

–C’est l’océan Glacial arctique.

–Et quelles sont les mers avec lesquelles cet océan est en communication?

–L’Atlantique à l’ouest et le Pacifique à l’est.

–Voulez-vous me citer deux ou trois ports importants sur le Pacifique?

–Je citerai Yokohama au Japon, Melbourne en Australie, San-Francisco dans l’État de Californie.

–Eh bien, puisque l’océan Glacial arctique communique d’une part avec l’Atlantique qui baigne nos côtes, d’autre part avec le Pacifique,–ne pensez-vouspas que le chemin le plus court pour se rendre à Yokohama ou à San-Francisco serait cette mer arctique?

–Assurément, monsieur le docteur, répondit Erik, ce serait le chemin le plus court, s’il était praticable. Mais jusqu’ici tous les navigateurs qui ont tenté de le suivre se sont trouvés arrêtés par les glaces, et ils ont dû renoncer à l’entreprise, quand ils n’y ont pas rencontré la mort.

–Vous dites qu’on a souvent tenté de découvrir le passage nord-est?

–Une cinquantaine de fois depuis trois siècles, et toujours en vain.

–Pourriez-vous me citer quelques-unes de ces expéditions?

–La première s’organisa en1523sous la direction de François-Sébastien Cabot. Elle se composait de trois navires placés sous le commandement de l’infortuné sir Hugh Willoughby, qui périt en Laponie avec tout son équipage. Un de ses lieutenants, Chancellor, fut d’abord plus heureux que –lui et réussit à s’ouvrir une route directe, par les mers arctiques, entre la Manche et la Russie. Mais lui aussi devait, au cours d’une seconde tentative, faire naufrage et périr. Un capitaine envoyé à sa recherche, Stephen Borough, réussit à franchir le détroit qui sépare la Nouvelle-Zemble de l’île Waigate et à pénétrer dans la mer de Kara; mais les glaces et les brumes l’empêchèrent d’aller plus loin... Deux expéditions tentées en1580sont également infructueuses. Le projet n’en est pas moins repris, quinze ans plus tard, par les Hollandais, qui arment successivement trois expéditions sous le commandement de Barentz pour chercher le passage nord-est. En1596, Barentz périt dans les glaces de la Nouvelle-Zemble... Dix ans plus tard, Henry Hudson, envoyé par la Compagnie hollandaise des Indes, échoue également au cours de trois expéditions successives... Les Danois ne sont pas plus heureux en1653... En1676, le capitaine John Wood échoue pareillement... Et dès lors l’entreprise est jugée irréalisable, abandonnée par toutes les puissances maritimes.

–N’a-t-elle jamais été reprise depuis cette époque?

–Elle l’a été par la Russie, qui aurait un intérêt immense, comme toutes les nations septentrionales d’ailleurs, à trouver une route maritime directe entre ses côtes et la Sibérie. En un siècle de durée, elle n’a pas envoyé moins de dix-huit expéditions successives pour explorer la Nouvelle-Zemble, la mer de Kara, les abords orientaux et occidentaux de la Sibérie. Mais, si ces expéditions ont eu pour résultat de mieux faire connaître ces parages, elles ont conclu à l’impossibilité-de se frayer un passage continu par la grande mer arctique. L’académicien Van Baër, qui tenta aussi une dernière fois l’aventure en1837, après l’amiral Lütke et Pachtusow, déclare hautement que cet océan n’est qu’une «simple glacière» aussi impraticable aux navires que peut l’être un continent.

–Il faut donc renoncer sans retour au passage nord-est?

–C’est du moins la conclusion qui semble résulter de ces tentatives si nombreuses et toujours, impuissantes. On dit pourtant que notre grand voyageur Nordenskiold songe à renouveler l’entreprise, après s’y être préparé par des explorations partielles dans les mers arctiques. Si le fait est vrai, c’est que la chose lui paraît réalisable. Et si telle est son opinion, il est assez compétent pour qu’on le prenne au sérieux.»

Le docteur Schwaryencrona se trouvait être un des chauds admirateurs de Nordenskiold; c’est pourquoi il avait mis l’entretien sur le passage nord-est. Aussi fut-il ravi de la netteté de ces réponses.

Son regard s’était fixé sur Erik Hersebom avec l’expression du plus vif intérêt.

«Où avez-vous donc appris toutes ces choses, mon enfant? lui demanda-t-il, après un assez long silence.

–Ici, monsieur le docteur, répondit Erik, surpris de la question.

–Vous n’avez jamais appartenu à aucune autre école?

–Assurément non.

–M. Malarius a le droit d’être fier de vous! reprit le docteur en se retournant vers le maître.

–Je suis très content d’Erik, dit celui-ci. Il y a bientôt huit ans qu’il est mon élève, car je l’ai eu tout petit, et il a toujours été le premier de sa section.»

–Le docteur était retombé dans son silence. Ses yeux perçants restaient attachés sur Erik avec une intensité singulière. Il semblait poursuivre la solution d’un problème qu’il ne jugea pas à propos d’énoncer à haute voix.

«Il n’est pas possible de mieux répondre à mes questions, et je crois inutile de poursuivre cet examen! dit-il enfin. Je ne retarderai donc pas votre congé, mes enfants, et, puisque M. Malarius le veut bien, nous en resterons là pour aujourd’hui.»

A ces mots, le maître frappa dans ses mains.

Tous les élèves se levèrent à la fois, rassemblèrent leurs livres et vinrent se ranger sur quatre lignes dans l’espace vide en avant des bancs.

, M. Malarius frappa une seconde fois dans ses mains. La colonne se mit en marche et sortit en marquant le pas avec une précision toute militaire.

Un troisième signal, et l’école, rompant les rangs, prit son vol avec des cris joyeux. En quelques secondes, elle se fut éparpillée autour des eaux bleues du fiord, où Noroë mire ses toits de gazon.

CHAPITRE II
CHEZ UN PÊCHEUR DE NOROË

Table des matières

La maison de maaster Hersebom, comme toutes celles de Noroë, est couverte d’un toit de gazon et construite en énormes troncs de sapin sur le vieux plan Scandinave: deux grandes pièces séparées par une allée médiane, conduisant au hangar où s’abritent les canots, les outils de pêche et les tas de dorsels ou petite morue de Norvège et d’Islande, qu’on roule après dessèchement pour les livrer au commerce sous le nom de «rondfish» (poisson rond) et de «stock-fish»(poisson sur bâtons).

Chacune des deux salles sert à la fois de parloir et de chambre à coucher. Des espèces de tiroirs ménagés dans les murs de bois renferment la literie, composée de matelas et de couvertures de peaux qu’on exhibe seulement pour la nuit. Cet arrangement,–autant que la couleur claire des panneaux et la gaieté de la haute cheminée, placée dans un coin, où brûle toujours un grand feu de bois,–donne aux plus humbles demeures –un air de propreté et de luxe domestique inconnu aux paysans de l’Europe méridionale,

Ce soir-là, toute la famille était réunie autour du foyer, où mijotait une colossale marmite contenant un mélange de «sillsallat» ou hareng fumé, de saumon et de pommes de terre. Maaster Hersebom, assis dans un haut fauteuil de bois, faisait du filet, selon son habitude invariable, quand il ne se trouvait pas à la mer ou au séchoir. C’était un rude marin, au teint brûlé par les bises , polaires, aux cheveux grisonnants déjà, quoiqu’il fût encore dans la force de l’âge. Son fils Otto, un grand garçon de quatorze ans, qui lui ressemblait de tout point et paraissait destiné à devenir, lui aussi, un pêcheur émérite, était pour le présent fort occupé à pénétrer les mystères de la règle de –trois, en couvrant t de chiffres une petite ardoise, d’une grosse patte qui avait l’air de se connaître beaucoup mieux au maniement de l’aviron. Erik, penché sur la table à manger, était plongé dans la lecture d’un gros livre d’histoire, prêté par M. Malarius. Tout près de lui, Katrina Hersebom, la bonne femme, filait paisiblement à son rouet,–tandis que la petite Vanda, une blondine de dix à douze ans, assise sur un escabeau, tricotait avec ardeur un gros bas de laine rouge. A ses pieds, un grand chien d’un blanc jaune, à la fourrure aussi épaisse que celle d’un mouton, dormait couché en rond.

Depuis une heure au moins le silence n’avait pas été rompu, et la lampe de cuivre, alimentée d’huile de poisson, éclairait paisiblement de ses quatre becs tous les détails de ce tranquille intéri eur.

Pour dire la vérité, ce silence semblait peser à dame Katrina, qui, depuis quelques instants, manifestait par divers symptômes le besoin de se délier la langue.

Enfin elle n’y tint plus.

«Voilà bien assez de travail pour ce soir, dit-elle. Il est temps de mettre la table et de souper.»

Sans un mot de protestation, Erik, prenant son gros livre, alla s’établir plus près de la cheminée, tandis que Vanda, après avoir déposé son tricot, se dirigea vers le buffet et se mit en devoir de prendre assiettes et cuillers.

«Et tu disais, Otto, reprit la fileuse, que notre Erik a bien répondu tantôt à M. le docteur?

–Bien répondu? s’écria Otto avec enthousiasme. Il a parlé comme un livre, voilà la vérité! Je ne sais où il allait chercher tout ce qu’il savait... Plus le docteur demandait, plus il en avait à dire!... Et les mots venaient, venaient!... C’est M. Malarius qui était content!

–Et moi aussi j’étais contente, dit gravement Vanda.

–Oh! nous l’étions tous, bien entendu! Si vous aviez vu, mère, comme tout le monde écoutait bouche béante!... Nous n’avions qu’une peur, c’est que notre tour arrivât d’être interrogés!... Mais lui, il n’avait pas peur, il répondait au docteur comme il aurait fait à notre maître!

–Tiens! M. Malarius vaut bien le docteur, je pense, et il est certes aussi savant que n’importe qui!» dit Erik, que ces éloges à bout portant semblaient gêner.

Le vieux pêcheur approuva d’un sourire.

«Tu as raison, petit, dit-il sans arrêter le travail de ses mains calleuses. M. Malarius en remontrerait, s’il le voulait, à tous les docteurs de la ville!... Et au moins il ne se sert pas de la science, celui-là, pour ruiner le pauvre monde!

–Le docteur Schwaryencrona a ruiné quelqu’un? demanda curieusement Erik.

–Heu!... heu!... S’il ne l’a pas fait, ce n’est pas sa faute!... Moi qui vous parle, croyez-vous que j’aie vu avec plaisir s’élever cette usine, qui fume là-haut au bord du fiord?... La mère pourra vous dire qu’autrefois nous récoltions nous-mêmes notre huile, et nous la vendions fort bien à Bergen, pour cent cinquante et jusqu’à deux cents kroners par an... Maintenant c’est fini! Personne ne veut plus de l’huile brune, ou l’on en donne si peu qu’à peine cela vaut-il de faire le voyage! Il faut se contenter de vendre les foies à l’usine, et Dieu sait si le gérant du docteur s’arrange pour les obtenir à bas prix!... C’est à peine si j’en tire quarante-cinq kroners, en me donnant trois fois plus de mal que jadis! Eh bien!... je dis que ce n’est pas juste et que le docteur ferait mieux de soigner ses malades à Stockholm que de venir ici faire notre métier et nous prondre notre gagne-pain!»

Sur ces mots amers, le silence se fit. On n’entendit pendant quelques instants que le cliquetis des assiettes remuées par Vanda, tandis que sa mère vidait le contenu de la marmite sur un énorme plat de terre vernie.

Erik réfléchissait profondément à ce que venait de dire maaster Hersebom. Des objections se présentaient tumultueusemént à son esprit; comme il était la candeur même, il ne put s’empêcher de les formuler.

«Il me semble que vous avez raison de regretter le profit d’autrefois, père, dit-il, mais qu’il n’est pas tout à fait juste d’accuser le docteur Schwaryencrona de les avoir diminués! Est-ce que son huile ne vaut pas mieux que l’huile de ménage?

–Heu!... heu!... Elle est plus claire, voilà tout... Elle ne sent pas la résine comme la nôtre, à ce qu’ils disent!... Et c’est pourquoi toutes les mijaurées de la ville la préfèrent, sans doute! Mais du diable si elle fait plus de bien aux poumons des malades que notre bonne vieille huile d’autrefois!...

–Enfin, pour une raison ou pour une autre, on la prend de préférence! Et comme c’est un médicament très salutaire, il est essentiel que le public éprouve le moins de dégoût possible à s’en servir. Dès lors, si un médecin trouve le moyen de diminuer ce dégoût en modifiant le mode de fabrication, n’est-ce pas son devoir d’appliquer sa découverte?»

Maaster Hersebom se grattait l’oreille.

«Sans doute, dit-il comme à regret, c’est peut-être son devoir de médecin. Mais ce n’est pas une raison pour empêcher les pauvres pêcheurs de gagner leur vie...

–Je croyais que l’usine du docteur en occupait trois cents tandis qu’il n’y en avait pas vingt à Noroë au temps dont vous parlez, objecta timidement Erik.

–Eh justement! c’est pourquoi le métier ne vaut plus rien! s’écria Hersebom.

–Allons! le souper est servi, mettez-vous à table!» dit alors dame Katrina, qui voyait la discussion s’échauffer plus qu’il ne lui plaisait.

Erik, comprenant qu’une plus longue insistance serait déplacée, ne répliqua rien à l’argument de maaster Hersebom et prit sa place habituelle à côté de Vanda.

«Le docteur et M. Malarius se tutoient, ils sont donc amis d’enfance? demanda-t-il pour changer le cours de la conversation.

–Sans doute, répondit le pêcheur en se mettant à table. Ils sont tous deux nés à Noroë, et je me rappelle encore le temps où ils jouaient sur la place de l’école, quoiqu’ils soient-mes aînés de quelque dix ans. M. Malarius était le fils du médecin d’alors, et le docteur celui d’un simple pêcheur. Mais il a fait du chemin depuis cette époque! On dit qu’il est riche à millions aujourd’hui et qu’il habite à Stockholm un véritable palais!... Oh! l’instruction est une belle chose!»

Sur cet aphorisme, le brave homme s’apprêtait à planter sa cuiller dans le plat de poisson et de pommes de terre fumantes, quand un coup frappé à la porte arrêta net ce mouvement.

«Peut-on entrer, maître Hersebom?» criait dans le couloir une voix forte et bien timbrée.

Et, sans attendre la permission, celui-là même dont on venait de parler pénétra dans la salle, apportant avec lui une grande bouffée d’air glacé.

«Monsieur le docteur Schwaryencrona! s’écrièrcnt les trois enfants, tandis que le père et la mère se levaient avec empressement., �

–Mon cher Hersebom, dit le savant en prenant la main du pêcheur dans les siennes, nous ne nous sommes pas vus depuis longues années; mais je n’ai pas perdu le souvenir de votre excellent père, et j’ai pensé que je pouvais me présenter chez vous en ami d’enfance!»

Le digne homme, un peu gêné sans doute par le souvenir des accusations qu’il avait si récemment dirigées contre son visiteur, ne savait trop comment répondre à ces paroles Il se contenta donc de rendre sa poignée de main au docteur avec un sourire de cordiale bienvenue, tandis que sa bonne femme courait au plus pressé.

«Vite, Otto, Erik, aidez monsieur le docteur à ôter sa pelisse, et toi, Vanda, un couvert de plus! disait-elle, hospitalière comme toutes les ménagères norvégiennes. Monsieur le docteur nous fera bien la faveur de manger un morceau avec nous?

–Ma foi, ce ne serait pas de refus, croyez-le bien, si j’avais le moindre appétit, car voilà un plat de saumon fort tentant!... Mais il n’y a pas une heure que j’ai soupé avec mon ami Malarius, et je ne serais certes pas venu si tôt si j’avais cru vous trouver encore à table!... Si vous voulez me faire grand plaisir, vous reprendrez vos places et vous fonctionnerez comme si je n’étais pas là.

–Oh1monsieur le docteur, implora la bonne femme, vous accepterez au moins quelques «snorgas» et une tasse de thé?

–Va pour la tasse de thé, mais à une condition, c’est que vous dînerez d’abord,» répondit le docteur en s’installant dans le grand fauteuil qui lui tendait les bras.

Aussitôt Vanda mit discrètement la bouilloire sur le feu et disparut comme un sylphe dans la salle voisine, tandis que toute la famille, comprenant avec une courtoisie native qu’elle désobligerait son hôte en insistant, se remettait en devoir d’attaquer les vivres.

En deux minutes le docteur se fut mis à l’aise. Tout en tisonnant dans la cheminée et se rôtissant les jambes à la flambée de bois sec que Katrina venait d’y jeter avant de se remettre à table, il causait du vieux temps, des anciens qui avaient disparu, de ceux qui restaient, des changements qui s’étaient opérés dans le pays et à Bergen même. Il se trouvait tout à fait chez lui, et, chose plus remarquable, il avait déjà réussi à remettre maaster Hersebom dans son assiette,–quand Vanda rentra avec un plateau de bois chargé de soucoupes et le présenta si gentiment qu’il n’y eut plus moyen de résister.

C’étaient les fameux «snorgas» de Norvège,– aiguillettes de renne fumé, filets de harengs au poivre rouge, minces tranches de pain noir, fromage pimenté et autres condiments farouches qu’on mange à toute heure pour s’ouvrir l’ap-– pétit.

Ceux-là répondaient si bien à leur destination que le docteur, qui en avait goûté par complai sance, se trouva en état de faire honneur aux confitures de mûres sauvages, qui étaient la gloire spéciale de dame Katrina, et fut pris d’une soif que sept à huit tasses de thé sans sucre suffirent à peine à apaiser.

Maaster Hersebom produisit alors une jarre d’excellent «schïedam» qui lui venait d"un acheteur hollandais. Puis, le souper se trouvant terminé, le docteur accepta de la main de son hôte une énorme pipe qu’il bourra et fuma à la satisfaction générale.

Inutile de dire qu’à cette phase des opérations, la glace était depuis longtemps rompue et que le docteur semblait avoir toujours fait partie de la famille. On riait, on bavardait, on était les. meilleurs amis du monde, quand dix heures sonnèrent à la vieille horloge de bois verni.

«Çà, mes bons amis, voilà qu’il se fait tard! dit alors le docteur. Si vous voulez bien maintenant envoyer les enfants au lit, nous causerons d’affaires sérieuses.»

Sur un signe de Katrina, Otto, Erik, Vanda, souhaitèrent immédiatement le bonsoir à tous et se retirèrent.

«Vous devez vous demander pourquoi je suis venu? reprit le docteur, après un instant de silence, en fixant son regard pénétrant sur maaster Hersebom.

–Mon hôte est toujours le bienvenu, répondit sentencieusement le pêcheur.

–Oui, je sais, je sais que l’hospitalité ne se perd pas à Noroë!... Mais enfin, vous vous êtes certainement dit déjà que je dois avoir un motif pour avoir quitté ce soir la compagnie de mon vieil ami Malarius et m’être ainsi présenté chez vous!... Je gage que dame Hersebom n’est pas sans avoir quelque soupçon de ce motif.

–Nous le saurons, quand vous nous l’aurez fait connaître, répliqua diplomatiquement la bonne femme.

–Allons! fit le docteur avec un soupir, puisque vous ne voulez pas m’aider, il faut que j’arrive tout seul au fait!... Votre fils Erik est un enfant des plus remarquables, maaster Hersebom.

–Je ne me plains pas de lui, répondit le pêcheur.

–Il est singulièrement intelligent et instruit pour son âge, poursuivit le docteur. Je l’ai interrogé aujourd’hui à l’école, et j’ai été très vivement frappé des facultés peu ordinaires de travail et de réflexion que cet examen m’a révélées en lui!.. J’ai été frappé aussi, quand j’ai su son nom, de voir comme il vous ressemble peu de visage et comme il ressemble peu aux enfants du pays!»

Le pêcheur et sa femme restaient immobiles et silencieux.

«Bref, reprit le savant avec une certaine impatience, cet enfant ne m’intéresse pas seulement,– il m’intrigue. J’ai causé de lui avec Malarius, j’ai appris qu’il n’est pas votre fils, qu’un naufrage l’a jeté sur nos côtes, que vous l’avez recueilli, élevé et adopté jusqu’au point de lui donner votre nom! Tout cela est vrai, n’est-ce pas?

–Oui, monsieur le docteur, répondit gravement Hersebom.

–S’il n’est pas notre fils par le sang, il l’est par le cœur et par l’affection! s’écria Katrina, l’œil humide et la lèvre frémissante. Entre lui et notre Otto ou notre Vanda, nous ne faisons point de différence! Nous n’avons jamais songé seulement à nous rappeler qu’il y en eût une!

–Ces sentiments vous font honneur à tous deux, dit le docteur, ému de l’agitation de la brave femme. Mais je vous en prie, mes amis, contez-moi toute l’histoire de l’enfant. Je suis venu pour la savoir, et je ne lui veux que du bien, je vous l’assure»

Le pêcheur, se grattant l’oreille, parut hésiter un instant. Mais, voyant que le docteur attendait son récit avec impatience, il finit par se décider à parler.

–«Les choses sont bien ainsi qu’on vous les a contées, et l’enfant n’est pas notre fils, dit-il comme à regret. Voilà bientôt douze ans de cela, j’étais allé pêcher au delà de l’îlot, qui masque l’entrée du fiord vers la haute mer!... Vous savez qu’il repose sur un banc de sable et que la morue y est abondante!... Après une assez bonne journée, je relevais mes dernières lignes et j’allais hisser ma voile, quand je vis flotter sur les eaux, au soleil couchant, à environ un mille de distance, quelque chose de blanc qui attira mon attention. La mer était belle, et rien ne me pressait de rentrer au logis. Au lieu de mettre le cap sur Noroë, j’eus la curiosité de gouverner sur cette chose blanche et de voir ce que c’était. En dix minutes je l’avais rejointe. L’objet qui flottait ainsi, porté vers la côte par la marée montante, était un petit berceau d’osier, enveloppé d’une housse de mousseline et bien attaché sur une bouée. Je m’en rapprochai jusqu’à portée de la main avec une émotion que vous pouvez comprendre; je saisis la bouée, je la tirai de l’eau, et j’aperçus alors dans le berceau un pauvre bébé de sept à huit mois, qui dormait à poings fermés! Il était bien un peu pâlot et froid, mais paraissait n’avoir pas trop souffert de son aventureux voyage, s’il en fallait juger par la vigueur avec laquelle il se mit à brailler en s’éveillant, aussitôt qu’il ne se sentit plus bercé par les, vagues. Nous avions déjà notre Otto, et je savais comment se gouvernent ces moutards. Je m’empressai donc de faire une poupée avec un bout de chiffon, de la tremper dans un peu d’eau coupée de branvinet de la lui donner à sucer!... Il se calma tout de suite et parut accepter ce cordial avec un véritable plaisir. Mais j’avais comme une idée qu’il ne s’en contenterait pas longtemps. Aussi n’eus-je rien de plus pressé que de rentrer à Noroë. J’avais, bien entendu, détaché le berceau, et je l’avais déposé à mes pieds dans le fond du bateau. Tout en tenant l’écoute de ma voile, je regardais le pauvre petit être, et je me demandais d’où il pouvait bien venir. D’un navire naufragé, sans nul doute! La mer avait été très mauvaise dans la nuit, le vent avait soufflé en ouragan, et les désastres, avaient dû se compter par douzaines. Mais par quel concours de circonstances cet enfant avait-il échappé au sort de ceux qui avaient charge de lui? Comment avait-on pu songer à J’attacher sur une bouée? Depuis combien d’heures flottait-il ainsi sur la cime des vagues? Qu’étaient devenus son père, sa mère, ceux qui l’aimaient? Autant de questions qui devaient toujours rester sans réponse, car, cette réponse, le pauvre bébé ne pouvait pas. la donner! Bref, une demi-heure plus tard, j’étais au logis et je-remettais ma trouvaille à Katrina! Nous possédions alors une vache, qui fut immédiatement donnée pour nourrice au petit. Il était si gentil, si souriant, si rose, quand il se fut bien gavé de lait et réchauffé à la chaleur du feu, que, ma foi, nous nous mîmes tout de suite à l’aimer comme s’il avait été à nous!... Et puis voilà!... Nous l’avons gardé, nous l’avons élevé, et nous n’avons jamais fait de différence entre lui et nos deux enfants!... Pas vrai, femme?... ajouta maaster Hersebom en se tournant vers Katrina.

–Bien sûr, le pauvre petit! répondit la ménagère en s’essuyant les yeux, que ces souvenirs remplissaient de larmes. Et c’est bien notre enfant, aussi, puisque nous l’avons adopté!... Je ne sais pas pourquoi M. Malarius est allé dire le contraire!»

Et la brave femme, sincèrement indignée, se remit à tourner son rouet avec énergie.

«C’est vrai! appuya Hersebom. Est-ce que cela regarde personne autre que nous?

–A coup sûr, répliqua le docteur du ton le plus conciliant; mais il ne faut pas accuser Malarius d’indiscrétion. C’est moi qui ai été frappé de la physionomie de l’enfant et qui ai demandé confidentiellement au maître de me dire son histoire. Malarius ne m’a pas laissé ignorer qu’Erik se croyait votre fils, que tout le monde à Noroë avait oublié comment il l’était devenu. Aussi, vous voyez que j’ai eu soin de ne pas parler devant le garçon et que j’ai commencé par l’envoyer au lit, comme son frère et sa sœur... Vous dites qu’il pouvait être âgé de sept à huit mois quand vous l’avez recueilli? 1

–A peu près! Il avait déjà quatre dents, le brigand, et je vous assure qu’il n’a pas été longtemps avant de s’en servir! dit Hersebom en riant.

–Oh! c’était un enfant superbe! reprit vivement Katrina, blanc, ferme, bien râblé!... . . Et des bras, et des jambes!... Il fallait voir.

–Comment était-il vêt u?» demanda le docteur Schwaryencrona.

Hersebom ne répondit pas, mais sa femme montra moins de discrétion.

«Comme un petit prince! s’écria-t-elle. Figurez-vous, monsieur le docteur, une robe de piqué toute garnie de dentelles, une pelisse doublée de satin, comme le fils du roi ne pourrait pas en avoir de plus belle, un petit bonnet plissé, une capote de velours blanc!... Tout ce qu’il y a de beau!... Du reste, vous pouvez en juger, car j’ai tout gardé intact. Vous pensez bien que nous ne nous sommes pas amusés à habiller le bébé de cette toilette!... Je lui mettais tout uniment les petites robes d’Otto, que j’avais conservées, et qui ont servi plus tard pour Vanda!... Mais son trousseau est là, et je vais vous le montrer.»

Tout en parlant, la digne femme s’était agenouillée devant un grand coffre de chêne à serrure antique, en avait levé le couvercle, et elle cherchait activement dans un des compartiments.

Elle en tira un à un tous les vêtements annoncés, qu’elle déploya avec orgueil sous les yeux du docteur, et aussi les langes d’une grande finesse, un magnifique bavoir orné de dentelles, un petit couvre-pieds de soie, des chaussons de laine blanche. Toutes les pièces étaient marquées d’un chiffre élégamment brodé aux initiales E.D., comme le docteur le vit d’un coup d’œil.

«E.D. Est-ce pour cela que vous avez donné à l’enfant le nom d’Erik? demanda-t-il.

–Précisément, répondit Katrina, que cette exhibition mettait visiblement en joie, tandis qu’elle semblait assombrir le visage de son mari. Et voici le plus beau, ce qu’il avait autour du cou!... » ajouta-t-elle en tirant de la cachette un hochet d’or et de corail rose, suspendu à une petite chaînette.

Les initiales E.D. s’y retrouvaient entourées d’une devise latine: Semper idem.

«Nous avions pensé d’abord que c’était le nom du bébé, reprit-elle en voyant le docteur déchiffrer cette devise; mais M. Malarius nous a appris que cela voulait dire: «Toujours le même.»

–M. Malarius vous a dit la vérité, répondit le docteur à ce qui était évidemment une question indirecte. Il est clair que l’enfant appartenait à une famille riche et distinguée, ajouta-t-il, tandis que Katrina replaçait le trousseau dans son coffre. Vous n’avez aucune idée du pays d’où il pouvait venir?

–Comment voulez-vous savoir rien de pareil? répliqua Hersebom, puisque c’est en mer que j’ai fait la trouvaille!

–Oui, mais le berceau était attaché sur une bouée, m’avez-vous dit, et c’est l’usage, dans toutes les marines, d’inscrire sur les bouées le nom du navire auquel elles appartiennent! riposta le docteur en fixant de nouveau ses yeux pénétrants sur ceux du marin.

–Sans doute, répondit celui-ci en baissant la tête.

–Eh bien, cette bouée, quel nom portait-elle?

–Dame, monsieur le docteur, je ne suis pas savant, moi!... Je sais bien lire un peu ma propre langue, mais les langues étrangères, bonsoir!... Et puis, il y a si longtemps de cela!

–Cependant, vous devez vous rappeler à peu près!... Et sans doute vous avez montré cette bouée, comme le reste, à M. Malarius?... Voyons, maaster Hersebom, un petit effort. Le nom inscrit sur la bouée n’était-il pas Cynthia?

–Je crois bien que c’était quelque chose dans ce genre, répondit vaguement le pêcheur.

–C’est un nom étranger!... De quel pays, à votre jugement, maaster Hersebom?

–Est-ce que je sais, moi!... Est-ce que je connais tous ces pays du diable?... Est-ce que je suis jamais sorti des parages de Noroë et de Bergen, si ce n’est une fois ou deux pour aller pêcher sur la côte d’Islande et du Groënland? répliqua le bonhomme d’un ton de plus en plus bourru.

–Je croirais assez volontiers que c’est un nom anglais ou allemand, dit le docteur, sans s’arrêter à cette nuance. Ce serait facile à décider d’après la forme des lettres, si je voyais la bouée. Vous ne l’avez pas conservée?

–Ma foi, non! Il y a beau temps qu’elle est brûlée! s’écria triomphalement Hersebom.

–D’après les souvenirs de Malarius, les lettres étaient romaines, dit le docteur comme se parlant à lui-même, et le chiffre du linge l’est certainement. Il est donc probable que le Cynthia n’était pas un navire allemand. Je penche pour un navire anglais... N’est-ce pas votre avis, maaster Hersebom?

–Ah bien! voilà de quoi je m’inquiète peu! répliqua le pêcheur. Qu’il fût ingliche, ou russe, ou patagon, c’est le cadet de mes soucis!... Il y a beau temps, selon toute apparence, qu’il a dit son secret à l’Océan, par trois ou quatre mille mètres de fond!»

On aurait véritablement pu croire que maaster Hersebom était ravi de savoir ce secret aussi bas au-dessous du niveau des mers.

«Enfin, vous n’êtes pas sans avoir tenté quelques efforts pour retrouver la famille de l’enfant? dit le docteur, dont les lunettes semblèrent à ce moment briller d’une profonde ironie. Vous aurez écrit au gouverneur de Bergen, fait insérer une annonce dans les journaux?,

–Moi! s’écria le pêcheur, je n’ai rien fait de pareil!... Dieu sait d’où venait le bébé, et qui s’en inquiétait?... Est-ce que j’avais le moyen de dépenser de l’argent pour retrouver des gens qui se souciaient fort peu de lui?... Mettez-vous à ma place, monsieur le docteur. Je ne suis pas millionnaire, moi!... Bien sûr, quand nous aurions dépensé tout notre avoir, nous n’aurions rien découvert!... On a fait de son mieux, on a élevé le petit comme son propre fils, on l’a aimé, choyé...

–Plus encore que les deux autres, s’il est possible!... interrompit Katrina en s’essuyant les yeux du coin de son tablier, car, si nous avons quelque chose à nous reprocher, c’est peut-être de lui avoir donné une trop grande part de notre tendresse!

–Dame Hersebom, vous ne me ferez pas cette injure de supposer que vos bontés pour le pauvre petit naufragé m’inspirent un autre sentiment que la plus vive admiration! s’écria le docteur. Non, vous ne pensez pas une chose pareille!... Mais si vous voulez que je parle avec une entière franchise, je crois que cette tendresse même vous a aveuglés sur votre devoir! Ce dernier étant avant tout de rechercher la famille de l’enfant dans la mesure de vos forces!»

Il y eut un grand silence.

«C’est possible! dit enfin maaster Hersebom qui avait courbé la tête sous ce reproche. Mais ce qui est fait est fait! Maintenant notre Erik est bien à nous, et je ne tiens pas du tout à lui parler de ces vieilles histoires.

–Soyez sans crainte, ce n’est pas moi qui trahirai votre confiance! répliqua le docteur en se levant. Il se fait tard... Je vais vous quitter, mes bons amis, et je vous souhaite une bonne nuit,

–une nuit sans remords,» ajouta-t-il gravement.

Sur quoi il endossa sa pelisse fourrée, et, sans vouloir accepter l’offre du pêcheur qui insistait pour le reconduire, il serra cordialement la main de ses hôtes et s’en alla vers l’usine.

Hersebom resta un instant sur le seuil, le regardant s’éloigner à la clarté de la lune.

«Diable d’homme!» murmura-t-il entre ses dents, quand il se décida enfin à refermer sa porte.

CHAPITRE III
LES IDÉES DE MAASTER HERSEBOM

Table des matières

Le lendemain matin, le docteur Schwaryencrona finissait de déjeuner avec son gérant, après une inspection complète de l’usine, quand il vit entrer un personnage dans lequel il eut d’abord quelque peine à reconnaître maaster Hersebom.

Revêtu de son costume de cérémonie, de son grand gilet brodé, de sa redingote fourrée, coiffé de son haut chapeau tromblon, le pêcheur différait déjà beaucoup de ce qu’il était sous sa veste de travail. Mais ce qui achevait de le changer, c’était l’air profondément triste et humilié de sa physionomie. Il avait les yeux rouges et semblait n’avoir pas dormi de la nuit.

Tel était effectivement son cas. Maaster Hersebom, qui jusqu’à ce jour n’avait jamais eu le moindre remords de conscience, venait de passer sur son matelas de cuir de bien tristes heures! Vers le matin, il avait échangé les plus douloureuses réflexions avec dame Katrina, qui, elle non plus, n’avait pas fermé l’œil.

«Femme, je pense à ce que nous a dit le docteur! s’était-il écrié au bout–de plusieurs heures d’insomnie.

–J’y pense aussi depuis qu’il est parti, avait répondu la digne ménagère.

–M’est avis qu’il y a une part de vrai dans tout cela, et que nous avons peut-être été plus égoïstes que nous ne pensions! Qui sait si le petit n’a pas droit à quelque grande fortune dont il est privé par notre négligence?... Qui sait s’il n’est pas pleuré depuis douze ans par une famille qui pourrait à juste titre nous accuser de n’avoir rien tenté –pour le lui rendre?

–C’est précisément ce que je me répète, répondit Katrina en soupirant. Si sa mère vit, la pauvre femme, quel affreux chagrin ça doit être pour elle de croire son enfant noyé!... Je me mets à sa place, et je suppose que nous ayons ainsi perdu notre Otto!... Jamais nous ne nous serions consolés!

–La mère n’est pas encore tout ce qui m’inquiète, car, selon toute apparence, elle est morte, reprit Hersebom après un silence entrecoupé de part et d’autre de nouveaux soupirs. Comment supposer qu’un enfant de cet âge voyageât sans elle ou qu’il pût être attaché sur une bouée et livré seul aux hasards de l’Océan, si elle avait encore été vivante?...

–C’est vrai. mais qu’en savons-nous, après tout?... Peut-être qu’elle aussi a échappé par miracle!

–Et peut-être même lui a-t-on pris son enfant!... C’est une idée qui m’est venue parfois, reprit Hersebom. Qui nous dit qu’on n’avait pas intérêt à le faire disparaître?... L’exposer ainsi sur une bouée est un procédé si extraordinaire, que toutes les suppositions sont possibles... Et, dans ce cas, nous nous serions faits les complices d’un crime, nous en aurions favorisé le succès!... N’est-ce pas horrible à penser?...

–Qui nous aurait dit chose pareille, à nous qui croyions si bien faire œuvre de charité en adoptant le pauvret?

–Oh! c’est clair, nous n’y avons pas apporté malice! Nous l’avons nourri, élevé de notre mieux! N’empêche que nous avons agi fort étourdiment et • que le petit sera peut-être en droit de nous le reprocher un jour!...

–Pour cela, ce n’est pas à craindre, j’en suis sûre! Mais c’est déjà trop d’avoir nous-mêmes quelque chose à nous reprocher!

–Est-ce étrange que la même action, regardée d’un point de vue différent, puisse être jugée de manières si opposées! Jamais je n’aurais seulement imaginé chose pareille!... Et il a suffi de quelques mots du docteur pour nous mettre la cervelle à l’envers!»

Ainsi devisaient les braves gens.

Le résultat de cet échange de leurs réflexions nocturnes, c’est que maaster Hersebom vint consulter le docteur Schwaryencrona sur ce qu’il était possible de faire pour réparer l’erreur passée.

Celui-ci ne crut pas d’abord devoir revenir sur ce qui s’était dit la veille. Il accueillit le pêcheur avec bienveillance, causa avec lui du temps et des prix du poisson, mais feignit de prendre sa démarche pour une simple visite de politesse.

Cela ne faisait pas du tout l’affaire de maaster Hersebom, qui commença par tourner autour du sujet de ses préoccupations, parla de l’école de M. Malarius, et se décida enfin à se jeter en pleine eau.

«Monsieur le docteur, dit-il en prenant son parti, ma femme et moi nous avons pensé toute la nuit à ce que vous nous avez dit hier soir au sujet du petit... Nous n’avions jamais cru lui faire tort en l’élevant comme notre enfant!... Mais vous avez changé notre opinion, et je voudrais savoir ce que vous nous conseillez pour ne plus pécher par ignorance... Pensez-vous qu’il soit encore temps de rechercher la famille d’Erik?

–Il n’est jamais trop tard pour faire son devoir, répondit le docteur,–quoique, à coup sûr, la , tâche soit aujourd’hui bien plus compliquée qu’elle ne l’aurait été au premier moment... Voulez-vous me la confier? Je m’en chargerai avec plaisir, et je vous promets de m’en acquitter avec toute l’activité désirable,–à une condition, toutefois: c’est que vous me confierez en même temps l’enfant, pour l’emmener à Stockholm.»

Un coup de massue, tombant sur la tête de maaster Hersebom, ne l’aurait pas étourdi davantage. Il pâlit et se troubla visiblement.

«Vous confier Erik. l’envoyer à Stockholm?... Et pourquoi donc, monsieur le docteur? demanda-t-il d’une voix altérée.

–Je vais vous le dire... Ce qui a attiré mon attention sur cet enfant, en même temps que les caractères physiques par lesquels il se distingue à première vue de ses condisciples, c’est sa vive intelligence, sa vocation marquée pour les hautes études. Avant de savoir par suite de quels hasards il était venu s’échouer à Noroë, je m’étais dit que ce serait un meurtre de laisser un garçon si bien doué dans une école de village, même sous un maître comme Malarius,–car il n’y trouve rien de ce qui pourrait aider au développement de ses facultés exceptionnelles, ni musées, ni collections scientifiques, ni bibliothèques, ni émules dignes de lui... C’est ce qui m’a conduit à m’enquérir d’Erik, à demander quelle était son histoire. Avant de la connaître, j’avais déjà le plus vif désir de procurer à cet enfant les avantages d’une éducation complète... Vous comprendrez donc aisément qu’une fois en possession des renseignements que vous m’avez donnés, je me sois d’autant plus attaché à ce projet. Et ce n’est pas la mission dont je suis disposé à me charger en sa faveur qui peut m’en détourner... Je n’ai pas à vous rappeler, maaster Hersebom, qu’évidemment votre fils adoptif appar–tient à une famille riche et distinguée. Voulez-vous que je m’expose, si je la retrouve, à lui rendre un enfant élevé au village et dépourvu de cette éducation sans laquelle il serait déplacé dans son nouveau milieu?... Ce ne serait pas raisonnable, vous avez trop de bon sens pour ne pas le comprendre...»

Maaster Hersebom baissait la tête. Sans qu’il s’en aperçût, deux grosses larmes coulaient sur ses joues hâlées.

«Mais alors, dit-il, ce serait une séparation définitive!... Avant même de savoir si le petit retrouvera une autre famille, il faudrait le chasser de la maison!... C’est trop me demander, monsieur le docteur, trop demander à ma femme!... L’enfant est heureux chez nous!... Pourquoi ne pas l’y laisser,–au moins tant qu’il ne sera pas sûr d’un sort plus brillant?

–Heureux!... Qui vous dit qu’il le sera plus tard?... Qui vous répond que, devenu grand, il ne regrettera pas d’avoir été sauvé! Intelligent, supérieur comme il sera peut-être, il étouffera dans la vie que vous pouvez lui faire à Noroë, mon cher Hersebom!...

–Ma foi, monsieur le docteur, cette vie que vous dédaignez est assez bonne pour nous!... Pourquoi pas aussi pour le petit?

–Je ne la dédaigne pas! s’écria le savant avec chaleur. Personne plus que moi n’admire et n’honore le travail! Croyez-vous donc, maître Hersebom, que je puisse oublier d’où je suis sorti!... Mon père et mon grand-père étaient des pêcheurs tout comme vous! Et c’est justement parce qu’ils ont eu la prévoyance de me donner de l’éducation que j’apprécie ce bienfait à sa valeur et que je voudrais l’assurer à un enfant qui le mérite!... Son intérêt seul me guide, croyez-le bien...

–Eh! que sais-je, moi?... Erik sera bien avancé quand vous aurez fait de lui un «monsieur», qui ne saura pas se servir de ses bras!... Et si vous ne retrouvez pas sa famille, comme c’est plus que probable, après douze années, nous aurons préparé de belle besogne!... Allez, monsieur le docteur, c’est une brave vie que celle de l’homme de mer, et qui en vaut bien une autre!... Un bon bateau sous ses pieds, la bise fraîche dans ses cheveux et quatre ou cinq douzaines de morues au bout de ses lignes de fond, un pêcheur norvégien ne craint rien et ne doit rien à personne!... Vous dites qu’Erik ne serait pas heureux de cette vie? Permettez-moi de croire le contraire! Je le connais bien, l’enfant!... Il aime les livres; mais, par-dessus tout, il aime la mer! On dirait qu’il se ressent d’avoir été bercé par elle, et tous les musées du monde ne le consoleraient pas d’en être loin!

–Mais nous avons aussi la mer à Stockholm, dit en souriant le docteur, ému malgré lui de cette affectueuse résistance.

–Enfin, reprit le pêcheur en se croisant les bras, que voulez-vous, décidément? que proposez-–vous, monsieur le docteur?

–Là!... vous voyez bien qu’après tout vous sentez la nécessité de faire quelque chose?... Eh bien, voici ma proposition. Erik a douze ans, bientôt treize, et paraît être un enfant exceptionnellement bien doué. Peu importe d’où il vient. Laissons de côté cette question d’origine. Il mérite qu’on lui donne les moyens de développer et d’utiliser ses facultés: voilà ce qui nous occupe pour le –présent. Moi, je suis riche et je n’ai pas d’enfants. Je me charge de lui fournir ces moyens, de lui donner les meilleurs maîtres et toutes les facilités possibles pour profiter de leurs leçons... L’expérience dure deux ans. Dans cet intervalle, je me suis mis en campagne, j’ai fait des recherches, inséré des annonces dans les journaux, remué ciel et terre pour découvrir les parents de l’enfant!... Si je n’y arrive pas en deux ans, c’est que je n’y arriverai jamais!... Les parents sont-ils retrouvés? ils décident naturellement de tout ce qu’il convient de faire!... Dans le cas contraire, je vous renvoie Erik!... Il a quinze ans, il a vu le monde!... L’heure est arrivée de lui dire la vérité sur sa naissance; il peut, avec nos conseils, et sur les jugements motivés de ses maîtres, se décider en pleine connaissance de cause sur la voie à suivre!... Veut-il être pêcheur, ce n’est pas moi qui m’y opposerai!... Veut-il poursuivre ses études, c’est vraisemblablement qu’il en sera digne, et je m’engage à les lui faire achever, à lui ouvrir la profession de son choix!... Est-ce que tout cela ne vous semble pas raisonnable?

–Plus que raisonnab!... C’est la sagesse même qui parle par votre bouche, monsieur le docteur! s’écria maaster Hersebom vaincu dans ses derniers retranchements. Ce que c’est pourtant que d’avoir étudié! reprit-il en secouant la tête. On a beau jeu avec les ignorants!... Le difficile maintenant sera de répéter tout ça à ma femme!... Ce serait bientôt que vous emmèneriez le petit?...

–Demain!... Je ne puis pas retarder d’un seul jour ma rentrée à Stockholm.»

Maaster Hersebom poussa un soupir, qui ressemblait à un sanglot.

«Demain... c’est bien tôt!... –dit-il. Enfin! ce qui sera sera!... Je vais en causer avec ma femme...

–C’est cela. Consultez aussi M. Malarius. Vous verrez qu’il est de mon avis.

–Oh! je m’en doute bien un peu,» répliqua le pêcheur avec un sourire attristé.

Il serra la main que lui tendait M. Schwaryencrona et s’en alla tout songeur.

Le soir, avant l’heure du dîner, le docteur se dirigea de nouveau vers la demeure de maaster Hersebom. Il trouva la famille réunie autour du foyer, comme la veille, mais non plus dans les mêmes sentiments de quiétude et de bonheur. Le père était assis assez loin du feu, silencieux, les mains oisives. Katrina, les yeux pleins de larmes, tenait serrées dans les siennes les mains d’Erik, –qui, les joues animées par l’espoir de ses destinées nouvelles et le regard assombri par le chagrin de quitter tout ce qu’il aimait, ne savait trop à quel sentiment il devait laisser prendre le dessus. La petite Vanda cachait sa tête sur les genoux du pêcheur. On ne voyait d’elle que les longues nattes d’un blond argenté, qui tombaient lourdement sur ses épaules frêles et gracieuses. Otto, vivement ému lui aussi de cette séparation imminente, se tenait immobile auprès de son frère adoptif.

«Comme vous voilà sombres et désolés!... s’écria le docteur en s’arrêtant au seuil. Erik serait au moment de partir pour l’expédition la plus lointaine et la plus périlleuse que vous ne pourriez en témoigner plus de chagrin!... Il n’y a vraiment pas de quoi, je vous assure, mes bons amis! Stockholm n’est pas aux antipodes, et l’enfant ne vous quitte pas pour toujours! Il pourra vous écrire et je ne doute pas qu’il ne le fasse souvent! Son cas est celui de tous les garçons qui s’en vont au collège. Dans deux ans, il vous reviendra grand et fort instruit, accompli de tout point! Y a-t-il là si grand sujet de se désoler?... Sérieusement, ce n’est pas raisonnable!»

Katrina s’était levée avec la dignité native des paysannes du Nord.

«Herr docteur, Dieu m’est témoin que je vous suis profondément reconnaissante de ce que vous faites pour notre Erik, dit-elle. Il ne faut pas nous en vouloir si son départ nous attriste. Hersebom m’a expliqué que c’est une séparation nécessaire. Je me soumets. N’exigez pas, que ce soit sans regrets!

–Mère, s’écria Erik, je ne partirai pas, si cela vous fait trop de peine!

–Non, mon enfant, reprit la digne femme en le serrant dans ses bras. L’éducation est un bienfait que nous n’avons pas le droit de refuser pour toi!... Va, mon fils, remercie monsieur le docteur, qui veut te l’assurer, et prouve-lui toujours par ton application à l’étude que tu apprécies ses grandes bontés!

–Voyons, voyons! dit le docteur, dont les lunettes semblaient se voiler d’un singulier nuage, est-ce que vous voulez m’attendrir, moi aussi?... Parlons plutôt de choses pratiques, cela vaudra mieux. Vous avez bien compris, n’est-ce pas, qu’il s’agit de partir demain matin à la première heure, et tout sera prêt? Quand je dis tout, ce n’est pas qu’un bien grand trousseau soit nécessaire. Nous n’allons en traîneau que jusqu’à Bergen, où nous prendrons le chemin de fer. Erik n’a besoin que d’un peu de linge et trouvera à Stockholm ce qui lui sera nécessaire.

–Tout sera prêt, répondit simplement dame Hersebom. Vanda, ajouta-t-elle avec la courtoisie norvégienne, monsieur le docteur est encore debout!»

La fillette s’empressa de pousser vers M. Schwaryencrona un grand fauteuil de chêne verni.

«Je m’en vais, déclara le docteur. Malarius m’attend pour dîner... Eh bien, «flicka»(jeune fille), reprit-il en posant sa main sur la tête blonde de l’enfant, vous m’en voulez donc beaucoup de vous prendre votre frère?

–Non, monsieur le docteur, répondit gravement Vanda. Erik sera plus heureux là-bas. Il n’était pas fait pour rester au village!

–Et vous, ma petite, serez-vous malheureuse sans lui?

–La plage sera déserte, répliqua l’enfant avec douceur. Les mouettes le chercheront sans le trouver. Les petites vagues bleues s’étonneront de ne plus le voir, et la maison me semblera vide! Mais Erik sera content, parce qu’il aura des livres et qu’il deviendra savant.

–Et sa brave petite sœur se réjouira de son bonheur, n’est-ce pas, mon enfant? dit le docteur en mettant un baiser sur le front de la fillette. Et elle sera fière de lui quand il reviendra!... Allons, voilà une affaire réglée! Il faut que je me sauve au plus vite! A demain!

–Monsieur le docteur, murmura timidement Vauda, je voudrais, moi aussi, vous demander une faveur.

–Parlez, flicka!

–Vous partez en traîneau, avez-vous dit? Je voudrais avec la permission de mon père et de maman, que vous me laissiez vous conduire jusqu’au premier relais.

–– Ah!... ah!... c’est que j’avais déjà arrêté à cet effet Regnild, la fille de mon gérant!

–. Je le sais, et d’elle-même. Mais elle consent à me céder sa place, si vous daignez l’autoriser.

–Eh bien, en ce cas, il ne vous reste qu’à obtenir la permission de papa et de maman.

Je l’ai.

–Vous avez donc la mienne, chère enfant,» dit le docteur en s’en allant.

Le lendemain matin, quand le grand traîneau s’arrêta devant la maison Hersebom, la petite Vanda, selon sa demande, tenait les rênes, assise sur le siège.–Elle allait conduire jusqu’au village voisin, où le docteur louerait un autre cheval et une autre fillette, et ainsi de suite jusqu’à Bergen. Ce cocher d’une nouvelle espèce n’eût pas manqué d’étonner un étranger; mais telle est la coutume en Suède et Norvège. Les hommes croiraient perdre leur temps en remplissant ces fonctions, et il n’est pas rare de confier à des enfants de dix à douze ans de lourds attelages qu’ils savent manier avec une aisance consommée.

Le docteur était déjà installé dans le fond du véhicule, et bien emmitouflé dans ses fourrures. Erik prit place à côté de Vanda, après avoir tendrement embrassé son père et son frère, qui se contentèrent de lui exprimer par leur tristesse muette le chagrin que leur causait son départ, puis la bonne Katrina qui fut plus expansive.

«Adieu, mon fils! disait-elle au milieu de ses larmes. N’oublie jamais ce que t’ont appris tes pauvres parents! Sois honnête et brave! Ne mens jamais! Travaille de ton mieux! Protège toujours ceux qui sont plus faibles que toi! Et si tu ne trouves pas le bonheur que tu mérites, reviens le chercher auprès de nous.»

Vanda toucha le cheval, qui partit au grand trot, en faisant sonner ses clochettes. L’air était froid et la route dure comme du verre. Tout près de l’horizon, un soleil pâle jetait son manteau d’or sur le paysage neigeux. En quelques minutes, Noroë s’effaça dans le lointain.

CHAPITRE IV
A STOCKHOLM

Table des matières

Le docteur Schwaryencrona habitait à Stockholm un magnifique hôtel, situé dans l’île de Stadsholmen. C’est le quartier «le plus» ancien et «le plus» recherché de cette charmante capitale, une «des plus» jolies, «des plus» aimables de l’Europe,–une de celles que les étrangers visiteraient-le plus fréquemment, si la mode et le préjugé n’avaient pas sur les plans de voyage du touriste ordinaire au moins autant d’influence que sur la forme de son chapeau.

Placée entre le lac Mélar et la Baltique, sur un groupe de huit îles reliées par des ponts innombrables, et bordée de quais splendides, animée par le mouvement des bateaux à vapeur qui font office d’omnibus, par la gaieté d’une population labo–rieuse et satisfaite, la plus hospitalière, la plus polie et la plus instruite de l’Europe, Stockholm est, avec ses grands jardins publics, ses bibliothèques, ses musées, ses établissements scientifiques, une véritable Athènes du Nord, en même temps qu’un centre commercial très important.

Erik, cependant, était encore sous l’impression que lui avait laissée Vanda en se séparant de lui après le premier relais. Les adieux avaient été plus graves qu’on ne l’eût attendu de leur âge; ces deux jeunes cœurs n’avaient pu se cacher l’un à l’autre leur profonde émotion.

Mais, quand la voiture, qui était venue attendre Erik à la gare, s’arrêta devant une grande maison de briques rouges dont les doubles fenêtres resplendissaient à la lueur du gaz, Erik fut émerveillé. Le marteau de cuivre de la porte lui parut en or fin. Le vestibule, dallé en marbre, orné de statues, de torchères de bronze, de grands vases de Chine, acheva de le plonger dans la stupeur. Tandis qu’un valet en livrée débarrassait le maître de ses fourrures en s’informant de sa santé avec cette cordialité qui est le ton habituel des domestiques suédois, Erik promenait autour de lui des regards étonnés.

Un bruit de voix attira son attention vers l’escalier à grande rampe de chêne, couvert d’un épais tapis. Il se retourna et vit deux personnes, dont le costume lui parut le dernier mot de l’élégance.

L’une était une dame en cheveux gris et de taille moyenne, qui se tenait toute droite dans une robe de drap noir plissée, assez courte pour laisser voir des bas rouges à coins jaunes et des souliers à boucles. Un énorme trousseau de clefs retenu par une chaîne d’acier pendait à sa ceinture. Elle portait haut la tête et promenait de tous côtés des yeux vifs et perçants. C’était «fru»(madame) Greta-Maria, la femme de charge du docteur, l’autocrate incontesté de la maison en toutes matières, culinaires et domestiques.

Derrière elle venait une fillette de onze à douze ans, qui apparut aux yeux d’Erik comme une princesse de féerie. Au lieu du costume national, le seul qu’il eût jamais vu porter à une enfant de cet âge, elle avait une robe, de velours bleu foncé, sur laquelle ses cheveux jaunes s’étalaient en nappes soyeuses; elle était chaussée de bas noirs et de souliers de satin; un nœud de ruban cerise, posé sur sa tête comme un papillon, animait de sa couleur vive une physionomie étrange et pâle, que de grands yeux verts éclairaient de leur rayon phosphorescent.

«Quel bonheur, mon oncle, de vous revoir enfin!... Avez-vous fait un agréable voyage?» s’écriait-elle en se jetant au cou du docteur.

A peine avait-elle daigné abaisser son regard sur Erik, qui se tenait modestement à l’écart.

Le docteur lui rendit ses caresses, donna une poignée de main à la femme de charge, puis il fit signe à son protégé d’avancer.

«Kajsa et vous, dame Greta, je vous demande vos bontés pour Erik Hersebom, que j’amène de Norvège, dit-il.–Et toi, mon garçon, n’aie pas peu r! reprit-il avec bonté. Dame Greta n’est pas si sévère qu’elle en a l’air, et ma nièce Kajsa sera , bientôt au mieux avec toi!... N’est-il pas vrai, fillette?» ajouta-t-il, en pinçant doucement la joue de la petite fée.

La petite fée ne répondit que par une moue assez dédaigneuse. Quant à la femme de charge, elle ne paraissait pas non plus très enthousiasmée de la nouvelle recrue qu’on lui présentait.

«Et s’il vous plaît, herr docteur, dit-elle d’un air revêche, en remontant l’escalier, peut-on vous demander quel est cet enfant?

–Certes, répondit le docteur, on vous le dira tout au long, dame Greta, n’ayez crainte!... Mais, si vous le voulez bien, nous allons d’abord manger un morceau.»

Dans la «matsal», ou salle à manger, la table toute servie présentait la belle ordonnance de ses cristaux et de ses «snorgas» dressés sur une nappe blanche. C’est un luxe dont le pauvre Erik n’avait même pas idée, car le linge de table est inconnu chez les paysans de la Norvège; à peine les assiettes y ont-elles fait assez récemment leur apparition; un grand nombre d’entre eux mangent encore leur poisson sur des rondelles de pain noir et ne s’en trouvent pas plus mal. Aussi fallut-il l’invitation réitérée du docteur pour que le jeune garçon se mît à table, et la gaucherie de ses mouvements lui attira de la part de «froken»(mademoiselle) Kajsa plus d’un coup d’œil chargé d’ironie. Mais, l’appétit des voyageurs aidant, les choses n’en marchèrent pas moins bien. Aux «snorgas» succéda un dîner qui aurait épouvanté. un estomac français par sa solidité massive, et qui aurait pu par son abondance apaiser l’appétit d’un bataillon d’infanterie après une étape de vingt-huit kilomètres: soupe au poisson, pain de ménage, oie farcie de marrons, bœuf bouilli et flanqué d’une montagne de légumes, pommes de terre en pyramide, œufs durs à la douzaine, pudding aux raisins secs en grappe,–tout fut gaillardement attaqué et démantelé.

Ce copieux repas terminé presque sans mot dire, on passa dans le parloir, vaste salle boisée, à six fenêtres, dont les embrasures fermées par de lourds rideaux de drap auraient suffi à un architecte parisien pour y établir un appartement complet. Le docteur s’installa au coin du feu dans un grand fauteuil de cuir; Kajsa se mit à ses pieds sur un tabouret, tandis qu’Erik, intimidé et mal à l’aise, s’approchait d’une fenêtre et avait bonne envie de se réfugier dans les profondeurs obscures de ce réduit. Mais le docteur ne lui en laissa pas le temps.

«Eh bien, garçon, viens donc te chauffer, cria-t-il de sa voix sonore, et dis-nous un peu ce que tu penses de Stockholm?

–Les rues sont bien noires, bien étroites, et les maisons bien hautes, dit Erik.

–Oui, un peu plus hautes qu’à Noroë, répondit le docteur en riant.

–Elles empêchent de voir les étoiles, reprit le jeune garçon.

–C’est que nous sommes ici dans le quartier noble, répliqua Kaj sa, piquée de ces critiques. Il n’y a qu’à passer les ponts pour trouver des rues plus larges.

–Je les ai vues en venant de la gare, mais la plus belle est moins large que le fiord de Noroë! riposta Erik.

–Ah! ah!... dit le docteur, est-ce que nous avons déjà le mal du pays?

–Non, répondit résolument Erik, je vous suis trop obligé, cher docteur, pour regretter un instant d’être venu. Mais vous me demandez ce que je pense de Stockholm, je vous le dis.

–Noroë doit être un affreux petit trou! reprit Kaj sa.

–Un affreux petit trou! répéta Erik avecindignation. Ceux qui disent pareille chose n’ont donc pas d’yeux, «froken» Kajsa? Si vous pouviez seulement voir la ceinture de granit que les rochers font à notre fiord, et nos montagnes, nos glaciers, nos forêts de pins tout noirs contre le ciel pâle! Et au delà, la grande mer, tantôt tumultueuse et terrible, tantôt douce, comme si elle s’apprêtait à vous bercer. Et les vols de mouettes qui passent, se perdent dans l’infini et reviennent vous effleurer de leur aile!... Oh! tout cela est beau, allez, plus beau que la ville!

–Je ne parlais pas du paysage, mais des maisons, reprit Kajsa. Ce ne sont que des cabanes de paysans, n’est-ce pas, «onkel»?

–Des cabanes de paysans où ton père et ton grand-père sont nés comme moi, mon enfant,» répondit gravement le docteur.

Kajsa rougit et se tut.

«Ce ne sont que des maisons de bois, reprit Erik, mais elles en valent bien d’autres!... Souvent, le soir, tandis que le père raccommode ses filets et que la mère file à son rouet, nous nous asseyons tous trois sur un petit banc, Otto, Vanda et moi, avec notre grand chien Klaas à nos pieds, et nous répétons en chœur les vieilles «sagas», en regardant Les ombres qui jouent sur le pl-afond. Et quand le vent souffle dehors et que tous les pêcheurs sont rentrés, il fait bon se sentir chaudement enfermé chez nous! On y est aussi bien que dans une belle chambre comme ici...

–Ce n’est pas la plus belle chambre, dit Kajsa avec orgueil. Je pourrais vous montrer le grand salon, vous verriez alors!

–Mais il y a tant de livres ici!... répliqua Erik. Y en a-t-il davantage au salon?...

–Bon, des livres!... Qui parle de cela?... Il s’agit des fauteuils de velours, des rideaux de dentelle, de la grande pendule française, des tapis d’Orient!»

Erik paraissait peu séduit par cette énumération et jetait un regard d’envie vers une grande bibliothèque de chêne, qui occupait tout un côté du parloir.

«Tu peux examiner ces livres de plus près, et prendre celui qui te plaira,» dit le docteur.

Erik ne se fit pas répéter la permission. Il choisit un volume et, s’installant dans un coin bien éclairé, fut bientôt absorbé dans sa lecture. A peine s’aperçut-il de l’entrée successive de deux vieux messieurs, commensaux fidèles du docteur Schwaryencrona, qui venaient presque tous les soirs faire leur partie de whist.

Le premier s’appelait le professeur Hochstedt. C’était un grand vieillard aux manières froides et majestueuses, qui exprima très académiquement au docteur le plaisir qu’il avait à le voir de retour.. A peine était-il installé dans le fauteuil qu’un long usage avait fini par faire appeler «le fauteuil du professeur», quand un coup de sonnette ferme et décidé se fit entendre.

«Voici Bredejord!» dirent simultanément les deux amis.

La porte s’ouvrit bientôt devant un petit homme mince et guilleret, qui entra comme un coup de vent, serra les deux mains du docteur, mit un baiser au front de Kajsa, échangea avec le professeur un salut affectueux et promena autour du parloir un regard brillant comme celui d’une souris.

C’était M. l’avocat Bredejord, une des illustrations du barreau de Stockholm.

«Tiens... qui avons-nous là? dit-il tout à coup en avisant Erik. Un jeune pêcheur de morue,– ou plutôt un mousse de Bergen?... Et qui lit Gibbon en anglais!... reprit-il, après avoir d’un coup d’œil vérifié quel était le livre si absorbant dans lequel était plongé le petit paysan.–Et cela vous intéresse, mon garçon? demanda-t-il.

–Oui, Monsieur, c’est un ouvrage que je désirais lire. depuis longtemps, le premier volume de la Décadence de l’empire romain, répondit naïvement Erik.

–Malepeste! s’écria M. l’avocat, il paraît que les mousses de Bergen aiment les lectures sérieuses!... Mais êtes-vous bien de Bergen? reprit-il .presque aussitôt.

–Je suis de Noroë, qui n’en est pas loin, répondit Erik.

–Ah!... A-t-on généralement les yeux et les cheveux aussi bruns que vous, à Noroë?

–Non, Monsieur: Mon frère, ma sœur, et tous les autres sont blonds, à peu près comme mademoiselle, reprit Erik. Mais ils ne s’habillent pas comme elle, ajouta-t-il en souriant. Aussi ne lui ressemblent-ils guère.

–Non, je m’en doute, dit M. Bredejord. Mademoiselle Kajsa est un produit de la civilisation. La-bas, c’est la belle nature, «qui n’a pour parure que sa simplicité». Et que venez-vous faire à Stockholm, mon garçon, si je ne suis pas trop curieux?

–Monsieur le docteur a la bonté de me mettre au collège, dit Erik.

–Ah! ah!... » fit M. l’avocat en tapant sa tabatière du bout de ses doigts.

Et son regard fin semblait interroger le, docteur sur ce problème vivant. Mais il vit à un signe presque imperceptible qu’il fallait ajourner cette enquête, et changea aussitôt de conversation.

On parla donc de la cour, de la ville, de ce qui –s’était passé dans le monde depuis le départ du docteur. Puis, dame Greta vint ouvrir la table à jeu, préparer les jetons et les cartes. Et bientôt le silence se fit, tandis que les trois amis se plongeaient dans les savantes combinaisons du whist.

Le docteur avait l’innocente prétention d’être de première force à ce jeu, et l’habitude moins innocente de se montrer impitoyable pour les erreurs qui échappaient à ses partners. Il ne manquait pas d’exulter bruyamment quand ces erreurs le faisaient gagner, et de maugréer quand elles le faisaient perdre; il se donnait encore, après chaque «rubber,» le plaisir d’expliquer au délinquant par où il avait péché, quelle carte il aurait dû jouer après telle levée, quelle «rentrée» il aurait dû se ménager après telle autre. C’est un travers assez fréquent parmi les .joueurs de whist, mais qui n’en est pas plus aimable, quand il dégénère en manie et s’exerce tous les soirs sur les mêmes victimes.

Heureusement pour lui, le docteur avait affaire à deux amis qui le désarmaient toujours,–le pro-, fesseur par son flegme inaltérable, et l’avocat par la sérénité de son scepticisme.

«Vous avez raison, disait gravement le premier, en réponse aux reproches les plus acerbes.

–Mon cher Schwaryencrona, vous savez bien que vous perdez vos peines à me sermonner r! disait en riant M. Bredejord. Toute ma vie je commettrai au whist les fautes les plus grossières, et le pis, c’est que je ne m’en repens pas!».

Que faire avec des pécheurs aussi endurcis? Le docteur se voyait obligé de rengainer ses critiques; mais c’était pour les renouveler un quart d’heure plus tard, car il était incorrigible.

Le hasard voulait précisément, ce soir-là, qu’il perdît à tout coup. Aussi sa mauvaise humeur se fit-elle jour par les observations les plus dures pour le professeur, pour l’avocat et même pour le «mort», quand ce personnage imaginaire n’avait pas le nombre d’atouts que le docteur se croyait en droit de trouver chez lui.

Mais le professeur alignait imperturbablement ses fiches, et l’avocat ne répondait que par des facéties aux reproches les plus amers.

«Pourquoi voulez-vous que je change de méthode, puisque je gagne en jouant mal, tandis que vous perdez en jouant à merveille??» disait-il au docteur.

On arriva ainsi à dix heures. Kajsa fit le thé dans un magnifique «samovar» de cuivre, et le servit avec beaucoup de bonne grâce; puis elle s’éclipsa discrètement. Bientôt dame Greta vint appeler Erik pour le conduire à l’appartement qui lui était destiné,–une jolie petite chambre blanche et proprette au deuxième étage de la maison, et les trois amis se trouvèrent seuls.

«Nous direz-vous enfin quel est ce jeune pêcheur de Noroë qui lit Gibbon dans le texte original? demanda alors M. Bredejord, en sucrant sa deuxième tasse de thé. Ou bien ce sujet doit-il être soigneusement réservé et interdit à notre indiscrétion?

–Le sujet n’a rien de mystérieux, et je vous dirai volontiers l’histoire d’Erik, si vous êtes capable de la garder pour vous, répondit M. Schwaryencrona avec un reste de ressentiment.

–A h! je savais bien qu’il devait y avoir une histoire! s’écria l’avocat, en s’installant commodément dans un fauteuil. Nous vous écoutons, cher ami, et soyez sûr que votre confidence sera bien placée!... Je vous avoue que ce petit bonhomme m’intrigue déjà comme un problème.

–C’est bien un problème vivant, en effet, reprit le docteur, flatté de la curiosité de son ami,–un problème dont j’ose croire que j’ai très probablement trouvé la solution. Je vais vous en communiquer toutes les données. A vous de me dire si votre conclusion est conforme à la mienne.»

M. Schwaryencrona s’adossa au grand poêle de faïence, et, prenant les choses au point où commence ce récit, il dit comment il avait été amené à remarquer Erik à l’école de Noroë et à s’enquérir do lui. Il conta ce qu’il avait appris de M. Malarius et de maaster Hersebom, n’omit aucun détail, parla de la bouée au nom de Cynthia, des petits vêtements que lui avait montrés dame Katrina, du chiffre brodé sur ces vêtements, du hochet de corail, de la devise, enfin des caractères ethnographiques si nettement accusés chez Erik.

«Vous êtes maintenant en possession des éléments du problème tel qu’il s’est posé devant moi, reprit-il. Et je m’empresse de vous faire remarquer que le degré de l’instruction de l’enfant, tout exceptionnel qu’il est, n’est qu’un phénomène secondaire, dû à l’intervention de Malarius, et dont il n’y a pas à tenir compte. C’est ce degré d’instruction qui m’a fait remarquer le sujet et m’a amené à m’enquérir de lui. En réalité, il n’a pas de rôle important dans la question que je pose ainsi:

«D’où venait cet enfant? Où faut-il porter les recherches en vue de retrouver sa famille?»

«Les vrais éléments du problème, les seuls qui puissent nous guider sont donc:

«1o Les indices physiques de la race chez l’enfant;

«2o Le nom de Cynthia, écrit sur la bouée.

«Sur le premier chef, pas de doute possible: l’enfant est de race celtique. Il présente même le type celte dans toute sa beauté et sa pureté.

«Passons au second point. Cynthia est certainement le nom du navire auquel appartenait la bouée. Ce nom peut convenir à un navire allemand comme à un navire anglais. Mais il n’était pas écrit en lettres gothiques. Donc, le navire était anglais,–disons anglo-saxon, pour être plus précis.

«Tout confirme, d’ailleurs, cette hypothèse; car il n’y a guère qu’un navire anglais allant à Inverness ou aux Orcades, ou en venant, qui ait pu se trouver poussé par la tempête dans les parages de Noroë. Et vous n’oubliez pas que la ’petite épave vivante n’avait pas dû flotter bien-longtemps, puisqu’elle avait résisté au jeûne et aux dangers de sa périlleuse navigation! Eh bien, tout cela posé, quelle est votre conclusion, mes chers amis?»

Ni le professeur ni l’avocat ne jugèrent à propos de souffler mot.

«La conclusion, vous ne la voyez pas sans doute, reprit le docteur d’un ton où perçait un secret triomphe. Peut-être même croyez-vous apercevoir une contradiction entre ces deux éléments,–un enfant de race celte,–un navire de nom anglo-saxon? C’est tout simplement parce que vous négligez une circonstance capitale, l’existence aux. flancs de la Grande-Bretagne d’un peuple de race celte, de l’île sœur,–de l’Irlande!... Moi non plus je n’y avais pas songé tout d’abord, et c’est ce qui m’empêchait d’apercevoir nettement la solution du problème. Désormais, cette solution s’impose: l’enfant est Irlandais! N’est-ce pas votre avis, Hochsledt?...»

S’il y avait quelque chose au monde que le digne professeur aimât peu, c’était d’énoncer sur un sujet quelconque une opinion positive. Et il faut bien convenir que, dans le cas présentement soumis à son jugement impartial, toute opinion était au moins prématurée. Aussi se contenta-t-il de hocher évasivement la tête, en disant:

«Il est incontestable que les Irlandais appartiennent au rameau celtique de la race aryenne.»

Ce qui n’était assurément pas un de ces aphorismes qu’on peut taxer de hardiesse excessive.

Mais le docteur Schwaryencrona n’en demanda pas davantage, et il y vit l’entière confirmation de sa théorie.

«Vous en convenez vous-même! s’écria-t-il avec feu. Les Irlandais étant des Celtes, l’enfant ayant tous les caractères de la race celtique, et le Cynthia étant un navire anglais, il me paraît que nous sommes en possession du fil nécessaire pour retrouver la famille du pauvre petit. C’est en Grande-Bretagne qu’il faut la chercher. Quelques annonces dans le Times suffiront probablement pour nous mettre sur sa trace!»

Le docteur allait sans doute développer son plan de recherches, quand il remarqua le silence obstiné que gardait l’avocat et le regard légèrement ironique avec lequel il semblait accueillir ses déductions.

«Si vous n’êtes pas de mon avis, Bredejord, il faut le dire. Vous savez que je ne crains pas la discussion! fit-il en s’arrêtant court.

–Je n’ai rien dit! répondit M. Bredejord. Hochstedt est témoin que je n’ai rien dit...

–Non, mais je vois bien que vous ne partagez pas mon opinion!... Et je serais curieux de savoir pourquoi? demanda le docteur, repris par l’humeur querelleuse que le whist avait développée en lui. Cynthia est-il un nom anglais? ajouta-t-il avec véhémence. Oui, puisqu’il n’était pas écrit en lettres gothiques, ce qui aurait indiqué un navire allemand... Les Irlandais sont-ils des Celtes? Assurément! Vous venez d’entendre un homme aussi compétent que notre éminent ami Hochstedt le proclamer devant vous!... L’enfant a-t-il tous les caractères de la race celtique? Vous avez pu en juger vous-même, et vous en avez été frappé avant que j’eusse ouvert la bouche sur ce sujet! Je conclus donc qu’il faudrait une mauvaise foi insigne pour ne pas se ranger à mon avis et ne pas reconnaître avec moi que l’enfant doit appartenir à une famille irlandaise!

–Mauvaise foi est vif, répliqua M. Bredejord. Si le mot s’adresse à moi, je n’ai pas encore exprimé la moindre opinion...

–Non, mais vous montrez assez que vous ne partagez pas la mienne!

:–C’est peut-être mon droit!...

–Encore faudrait-il donner un motif valable à l’appui de votre thèse!

–Qui vous dit que i’en aie une?

–Alors c’est de l’opposition systématique, c’est le besoin de me contredire en tout comme en matière de whist?

–Rien n’est plus loin de ma pensée, je vous assure! Votre raisonnement ne me semble pas péremptoire, voilà tout!

–Et en qubi, s’il vous plaît? Je serais curieux, de le savoir!...

–Ce serait trop long à vous dire. Voilà onze heures qui sonnent!... Je me contente de vous offrir une gageure: Parions votre Pline d’Alde Manuce contre mon Quintilien, édition princeps de Venise, que vous n’avez pas deviné juste et que cet enfant n’est pas Irlandais!

–Vous savez que je n’aime pas à parier, dit le docteur, enfin radouci par cette bonne humeur inaltérable. Mais j’aurais tant de plaisir à vous confondre que j’accepte votre défi.

–Eh bien! voilà une affaire entendue... Combien de temps vous faut-il pour vos recherches!

–Quelques mois suffiront, je l’espère; mais j’ai pris deux ans avec Hersebom pour être plus sûr de mon fait.

–Eh bien! je vous assigne à deux ans. Hochstedt nous servira d’arbitre. Et sans rancune, n’est-ce pas?

–Sans rancune, assurément. Mais je vois votre Quintilien en grand danger de venir rejoindre mon Pline,» répliqua le docteur.

Et, après avoir serré la main de ses deux amis, il les reconduisit jusqu’à la porte.

CHAPITRE V
TRETTEN YULE DAGE

Table des matières

Dès le lendemain, la nouvelle existence d’Erik prit son cours normal. Le docteur Schwaryencrona, après l’avoir conduit chez un tailleur, qui l’équipa en citadin, le présenta au directeur d’une des meilleures écoles de la ville. C’était une de celles qui répondent à nos lycées et portent en Suède le nom de «Hogre elementar larovek». On y apprend les langues anciennes et vivantes, les sciences élémentaires et tout ce qu’il est indispensable de savoir avant d’aborder l’enseignement supérieur des universités. Comme en Allemagne et en Italie, tous les élèves sont externes. Ceux qui n’ont point leur famille en ville habitent chez des professeurs ou des répondants. La rétribution scolaire est des plus modiques; elle se réduit même à zéro, pour peu que l’enfant n’ait pas les moyens de la payer. De grands gymnases sont attachés à chacune de ces hautes classes élémentaires. Aussi l’instruction physique marche-t-elle toujours de pair avec la culture intellectuelle.

Erik se plaça d’emblée à la tête de sa division. Il apprenait tout avec une extrême facilité et avai t par suite beaucoup de temps à lui. C’est pourquoi le docteur jugea bientôt qu’il pourrait utiliser ses soirées à suivre les cours de la «Slodjskolan» ou grande école industrielle de Stockholm. C’est un établissement spécialement consacré à la pratique des sciences, aux expériences de physique et de chimie, aux constructions géométriques, à tout ce qu’on ne peut apprendre au collège que théoriquement. M. Schwaryencrona pensait avec raison que l’enseignement de cette école,–une des merveilles de Stockholm,–donnerait un élan nouveau aux rapides progrès d’Erik; mais il n’aurait jamais osé espérer des résultats comme ceux que devait donner ce double entraînement.

En effet, son jeune protégé s’assimilait à vue d’oeil des connaissances qui le faisaient pénétrer au fond même de toutes les sciences fondamentales. Au lieu de ces notions vagues et superficielles, lot ordinaire de tant d’élèves, ile mmagasinait toute une provision d’idées justes, précises, définitives. Le développement ultérieur de ces excellents principes n’était qu’une question de temps. Désormais il pourrait aborder, sans peine et comme en se jouant, toutes les parties les plus élevées de l’enseignement universitaire. Le même service que M. Malarius lui avait rendu pour les langues, l’histoire, la géographie et la botanique, en lui en faisant d’abord approfondir longuement les principes, la «Slodjskolan» le lui rendait pour les sciences en lui inculquant cet A B C des arts industriels, sans lequel les plus belles leçons peuvent si longtemps rester lettre morte.

Loin de fatiguer le cerveau d’Erik, la multiplicité et la variété de ces exercices le fortifiaient beaucoup plus que n’auraient fait des études trop spéciales. D’ailleurs, le gymnase était toujours là pour donner sa revanche au corps, quand l’esprit avait eu son tour, et, au gymnase comme sur les bancs de l’école, Erik était le premier. Puis, les jours de congé, il ne manquait guère d’aller voir la mer qu’il aimait d’une tendresse filiale, causant avec les matelots et les pêcheurs, leur donnant parfois un coup de main et rapportant au logis quelque beau poisson, toujours bien accueilli par dame Greta.

La bonne femme s’était bientôt prise d’une véritable affection pour le nouvel hôte de la maison. Erik était si doux, si naturellement courtois et obligeant, si studieux et en même temps si brave, qu’il semblait presque impossible de le connaître et de ne pas l’aimer. En huit jours, il était devenu le favori de M. Bredejord et du professeur Hochstedt, comme il était déjà celui du docteur Schwaryencrona. Une seule personne lui tenait rigueur, c’était Kajsa. Soit que la petite fée se jugeât atteinte en cette souveraineté incontestée qu’elle avait jusqu’à ce jour exercée dans la maison, soit qu’elle gardât rancune à Erik des sarcasmes, pourtant fort anodins, que ses airs de princesse avaient inspirés au docteur, elle persistait à traiter le nouveau venu avec une froideur dédaigneuse, dont aucune prévenance ne parvenait à triompher. Les occasions de déployer ces dédains se trouvaient heureusement assez rares, Erik étant toujours dehors ou enfermé dans sa chambrette.

Les choses suivaient donc un cours des plus paisibles, et le temps s’écoulait sans incidents notables. On en profitera pour franchir avec le lecteur un intervalle de deux années et le ramener à Noroë.

Noël revenait pour la seconde fois depuis le départ d’Erik. C’est dans toute l’Europe centrale et septentrionale la grande fête annuelle, parce qu’elle coïncide avec la morte saison de presque toutes les industries. En Norvège spécialement on prolonge cette fête pendant treize jours, tretten Yule dage (les treize jours de Noël), et l’on en fait l’occasion de réjouissances exceptionnelles. C’est le moment des réunions de famille, des dîners et même des fiançailles. Les provisions s’entassent dans les plus humbles demeures. Partout l’hospitalité la plus large est à l’ordre du jour. La Yule ol ou bière de Noël coule à pleins bords. Tout visiteur s’en voit offrir une rasade dans la coupe de bois montée en or, en argent ou en cuivre que les ’familles, même les plus modestes, se transmettent de temps immémorial, et qu’il est de rigueur de vider debout, en échangeant avec son hôte les souhaits de «joyeuse saison et bonne année». C’est enfin à Noël que les domestiques de tout ordre reçoivent les habits neufs qui constituent souvent le plus clair de leurs gages;–que les bœufs mêmes, les moutons et jusqu’aux oiseaux du ciel ont droit à la double ration ou à des largesses exceptionnelles. On dit en Norvège d’un � pauvre homme: «Il est si pauvre qu’il ne peut même pas donner aux moineaux leur dîner de Noël.»

< Des treize jours traditionnels, la veille de Noël est le plus gai. Il est d’usage pour les jeunes garçons et les fillettes de s’en aller par bandes dans la campagne, montés sur leurs «schnec-shuhe», ou souliers à neige, pour s’arrêter devant les maisons et chanter en chœur les vieilles mélodies nationales. Leurs voix claires, éclatant tout à coup dans l’air frais de la nuit au milieu de la solitude des vallées couvertes de leur parure hivernale, sont d’un effet aussi charmant que bizarre. Les portes s’ouvrent aussitôt; on invite chanteurs et chanteuses à entrer; on leur offre des gâteaux, des pommes sèches et de l’ale; parfois même on les fait danser. Puis, après ce frugal souper, la troupe joyeuse repart, comme un vol de mouettes, pour aller recommencer plus loin. Les distances ne sont rien avec les «schnec-shuhe», véritables glissoires en bouleau, de deux à trois mètres de long que rattachent sous les pieds des courroies de cuir, et sur lesquelles les paysans norvégiens, s’aidant d’un fort bâton pour se lancer et accélérer leur course, franchissent avec une rapidité merveilleuse des distances de plusieurs milles.

Cette année-là, la fête allait être complète chez les Hersebom. On attendait Erik. Une lettre de Stockholm annonçait son arrivée pour la veille même de Noël. Aussi ni Otto ni Vanda ne pouvaient-ils tenir en place. A tout instant ils couraient à la porte pour voir si le voyageur n’arrivait pas. Dame Katrina, tout en les réprimandant de leur impatience, la partageait pleinement. Seul, maaster Hersebom fumait silencieusement sa pipe, semblant partagé entre le désir de revoir son fils adoptif et la crainte de ne pas le garder assez longtemps.

Pour la centième fois peut-être, Otto était allé à la découverte, quand il revint tout à coup en criant:

«Mère Vanda! je crois que c’est lui!»

Tout le monde se précipita vers la porte. Au loin, sur la route de Bergen, on distinguait effectivement un point noir.

Ce point noir grandit rapidement, prit la forme d’un jeune homme, vêtu de drap sombre, coiffé d’un bonnet de fourrure et portant gaillardement sur ses épaules un havresac en cuir verni. Il était monté sur des souliers à neige et se rapprochait à vue d’œil.

Bientôt il n’y eut plus de doute: le voyageur avait aperçu ceux qui l’attendaient devant la maison, et, ôtant aussitôt son bonnet, il l’agitait au-dessus de sa tête.

Deux minutes plus tard, Erik tombait dans les bras de dame Katr-ina, d’Otto, de Vanda, de maaster Hersebom, qui avait quitté son fauteuil pour s’avancer jusqu’au seuil.

On le serrait à l’étouffer, on le dévorait de caresses, on s’extasiait sur sa belle mine. Dame Katrina surtout n’en revenait pas.

Quoi i! c’était là l’enfant chéri qu’elle avait bercé sur ses genoux!... Ce grand garçon à l’air franc et résolu, aux larges épaules, à la tournure– élégante, dont la lèvre s’estompait déjà d’un ombre de moustache!... Était-ce possible?...

La brave femme se sentait saisie d’une sorte de respect pour son ancien nourrisson. Elle était fière de lui, fière surtout des larmes de bonheur qu’elle voyait dans ses yeux bruns. Car, lui aussi, il était profondément ému.

«Mère, c’est bien vous! disait-il. Enfin je vous revois et je vous tiens!... Que ces deux années m’ont paru longues!... Est-ce que je vous ai manqué à tous comme vous m’avez manqué?...

–Certes! dit gravement maaster Hersebom. Pas un jour ne s’est passé sans que nous ayons parlé de toi!... Le soir, à la veillée, ou le matin, à table, c’est ton nom qui venait constamment sur nos lèvres!... Mais toi, garçon, tu ne nous as pas oubliés, dans la grande ville?... Tu es content de revenir voir le vieux pays et la vieille maison?

–Vous n’en doutez pas, j’imagine! dit Erik qui se remit de plus belle à embrasser tout le monde. Vous étiez toujours présents à ma pensée! Mais c’est surtout quand le vent soufflait en tempête que je songeais à vous, père!... Je médisai: Où est-il? Est-il rentré au moins!... A-t-il eu soin de se mettre à l’abri?... Et le soir, je consultais le bulletin météorologique dans le journal du docteur, pour savoir si le temps avait été le même sur cette côte que sur celle de Suède. Et je trouvais que vous aviez bien plus souvent que Stockholm des ouragans qui vous arrivent d’Amérique et viennent se buter sur nos montagnes!... Ah! comme j’aurais voulu, dans ces moments, être avec vous dans la barque, vous aider à assurer la voile, à vaincre toutes les difficultés!... Quand il faisait beau, d’autre part, il me semblait que j’étais emprisonné dans cette grande ville entre les maisons à trois étages! Oui! j’aurais donné tout au monde pour être une heure en mer et me sentir, comme autrefois, libre et joyeux sous la brise!»

Un sourire éclairait le visage hâlé du pêcheur.

«Les livres ne l’ont pas gâté! dit-il, avec une satisfaction profonde. Joyeuse saison et bonne année, mon enfant! ajouta-t-il. Allons, viens te mettre à table! Le dîner n’attend que toi!»

Une fois assis à sa place de jadis, à la droite de la bonne Katrina, Erik put enfin regarder autour de lui et constater les changements que ces deux années avaient amenés dans la famille. Otto était maintenant un grand et robuste garçon de seize ans, qui en paraissait vingt. Quant à Vanda, ces deux années l’avaient aussi singulièrement grandie et embellie. Son joli visage avait pris une expression plus affinée. Les magnifiques cheveux d’un blond cendré, qui tombaient en lourdes nattes sur ses épaules, formaient autour de son front un léger nuage d’argent. Modeste et douce comme toujours, elle s’occupait, sans se mettre en évidence, à faire que chacun ne manquât de rien.

«Vanda est devenue une grande fille, dit la mère avec fierté. Et si tu savais, Erik, comme elle est sage, comme elle travaille à s’instruire depuis que tu es parti! C’est la plus savante de l’école, maintenant. M. Malarius dit qu’elle seule peut le consoler de ne plus t’avoir parmi ses élèves.

–Ce cher M. Malarius, je serai bien heureux de l’embrasser aussi! s’écria Erik. Ainsi notre Vanda est devenue si savante que cela? reprit-il avec intérêt, tandis que la fillette rougissait jusqu’aux cheveux de ces éloges maternels.

–Elle apprend aussi à jouer de l’orgue, ajouta dame Katrina, , et M. Malarius dit qu’elle a la plus jolie voix de tout le chœur!

–Oh! mais, décidément, c’est une jeune personne accomplie que je retrouve! dit Erik, en riant pour dissiper l’embarras de sa sœur. Il faudra qu’elle nous montre tous ses talents, dès demain!»

Et, sans affectation, il mit la causerie sur les bonnes gens de Noroë, demandant des nouvelles de chacun, s’enquérant-de ses camarades,–de ce qui s’était passé depuis son départ, des aventures de pêche, de tous les détails de la vie locale; puis, à son tour, il dut satisfaire la curiosité de la famille, conter son existence à Stockholm, parler de dame Greta, de Kajsa et du docteur.

«Cela me rappelle que j’ai une lettre pour vous; père, dit-il, en la tirant de la poche intérieure de sa veste. J’ignore ce qu’elle contient, mais le docteur m’a dit d’en prendre soin, car elle me regarde,»

Maaster Hersebom prit le large pli cacheté et le déposa auprès de lui sur la table.

«Eh bien, demanda Erik, est-ce que vous n’allez pas nous la lire?

–Non, répondit laconiquement le pêcheur.

–Mais puisqu’elle me concerne! insista le jeune garçon.–

–L’adresse est bien pour moi, dit maaster Hersebom, en portant la lettre à ses yeux. Oui!... Je la lirai donc à mon heure!»

L’obéissance filiale est la base de la famille norvégienne. Erik courba la tête. On se leva de table, et les trois enfants, s’asseyant sur leur petit banc sous la cheminée, comme ils avaient fait si souvent jadis, entamèrent une de ces bonnes causeries intimes où l’on se conte tout ce qu’on a soif de savoir, où l’on se redit tout ce qu’on s’est dit cent fois.

Cependant, Katrina allait et venait dans la salle, mettant chaque chose en ordre et exigeant que Vanda «fît la dame», comme elle disait, c’est-à-dire que, pour une fois, elle ne s’occupât point du ménage.

Quant à. maaster Hersebom, il s’était établi dans son grand fauteuil et fumait silencieusement sa pipe. Ce fut seulement après avoir mené à bonne fin cette importante opération qu’il se décida à ouvrir la lettre du docteur.

Il la lut sans mot dire, puis il la referma, la– mit dans sa poche et bourra une seconde pipe, qu’il fuma comme la première, sans prononcer une parole. Toute la soirée, il resta ainsi absorbé dans ses réflexions.

Quoiqu’il n’eût jamais été bavard, ce silence ne laissait pas de paraître singulier. Dame Katrina, qui avait enfin terminé sa besogne et qui était venue à son tour s’asseoir auprès du feu, fit une ou deux tentatives pour obtenir une réponse de son mari. Mais, se voyant repoussée, elle tomba bientôt dans une profonde mélancolie, et les enfants eux-mêmes, après avoir bavardé jusqu’à perdre haleine, commencèrent à se sentir gagnés par la tristesse évidente de leurs parents.

Une vingtaine de voix fraîches, éclatant subitement en chœur devant la porte, créèrent fort à point une diversion. Toute une bande joyeuse d’écoliers et d’écolières avait eu la bonne idée d’apporter sa cordiale bienvenue à Erik.

On se hâta de les faire entrer, de leur offrir le goûter traditionnel, tandis que, s’empressant autour de leur ancien camarade, ils lui exprimaient le vif plaisir qu’ils éprouvaient à le revoir. Erik, très ému de cette visite impromptu de ses amis d’enfance, voulut absolument les accompagner, quand ils parlèrent de reprendre leur promenade de Noël. Otto et Vanda se mirent naturellement de la partie. Dame Katrina leur recommanda de ne pas trop s’éloigner et de ramener promptement leur frère, qui devait avoir besoin de repos.

A peine la porte s’était-elle refermée, que la digne femme revint vers son mari.

«Eh bien, le docteur a-t-il appris quelque chose?» demanda-t-elle avec anxiété.

Pour toute réponse, maaster Ilersebom reprit la lettre dans sa poche, l’ouvrit et se mit à la lire à haute voix, non sans hésiter à diverses reprises devant certains mots un peu nouveaux pour lui.

«Mon cher Hersebom, écrivait le docteur, depuis bientôt deux ans que vous m’avez confié votre cher enfant, j’ai eu tous les jours un nouveau plaisir à constater ses progrès en tout genre. Son intelligence est aussi vive et alerte que son cœur est généreux. Erik est véritablement une nature d’élite, et les parents qui ont perdu un tel fils auraient, s’ils pouvaient connaître l’étendue de leur perte, toutes raisons de la déplorer. Mais il est plus que douteux, désormais, que ses parents existent encore. Comme nous en étions convenus, je n’ai rien négligé pour retrouver leurs traces. J’ai écrit à plusieurs personnes en Angleterre, chargé-une agence spéciale de faire des recherches, inséré des annonces dans vingt journaux anglais, irlandais, écossais. Pas la moindre lueur n’est venue éclaircir le mystère, et même je dois dire que tous les renseignements reçus jusqu’à ce jour contribuent plutôt à les obscurcir.

«Le nom de Cynthia est, en effet, très répandu dans la marine anglaise. Le bureau du Lloyd ne m’a pas signalé moins de dix-sept navires de tout tonnage portant cette dénomination. De ces navires, les uns appartiennent aux ports de l’Angleterre, les autres aux ports de l’Écosse et de l’Irlande. Mon hypothèse sur la nationalité de l’enfant est donc aussi confirmée que possible, et il est de plus en plus évident pour moi qu’Erik appartient à une famille irlandaise. Je ne sais si je vous avais fait part de cette conclusion, mais je l’avais déjà signalée, dès mon retour à Stockholm, à deux de mes amis intimes. Tout est venu la corroborer, je le répète.

«Soit que cette famille irlandaise ait entièrement disparu ou qu’elle ait intérêt à ne pas se faire connaître, elle n’a pas donné le moindre signe de vie.

«Autre circonstance singulière, et à mon sens plus suspecte encore, aucun naufrage, enregistré par le Lloyd ou les compagnies d’assurances maritimes, ne paraît se rapporter à la date de l’arrivée de l’enfant sur nos côtes. Deux Cynthia ont péri, il est vrai, dans ce siècle, mais l’un dans la mer des Indes, il y a trente-deux ans, et l’autre en vue de Portsmouth, il y en a dix-huit.

«Il faut donc arriver à la conclusion que l’enfant n’a pas été victime d’un naufrage. Sans doute il a été volontairement exposé sur les flots!... C’est ce qui expliquerait que toutes mes annonces soient restées sans effet.

«Quoi qu’il en soit, après avoir fait successivement interroger tous les armateurs ou propriétaires de navires portant le nom de Cynthia, après avoir épuisé tous les moyens d’investigation, je crois pouvoir conclure qu’il n’y a plus aucune chance de retrouver la famille d’Erik.

«La question qui se pose devant nous, et plus spécialement devant vous, mon cher Hersebom, est donc de savoir ce qu’il convient de, dire à l’enfant et de faire pour lui.

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Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
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272 стр. 5 иллюстраций
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4064066330071
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