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Albert Blanquet

Le parc aux cerfs


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331290

Table des matières

LA CAVE DE M. DE F...

I LA SURINTENDANTE DES PLAISIRS DU ROI.

II CE QUE VOULAIT LE COMTE DE SAINT-GERMAIN.

III ROSE PICARD.

IV LES DEUX MAISONS DE LA RUE SAINT-LOUIS.

V LES BATTERIES DU CHEVALIER DE RANCHOLLES.

VI DES ÉVOLUTIONS D’UN DOMINO ROSE, ET DE L’INFLUENCE D’UNE LETTRE DE CACHET.

VII DE LA MANIÈRE DONT ÉTAIENT TRAITÉS CERTAINS PRISONNIERS DANS CERTAINES PRISONS D’ÉTAT.

VIII AMOUR QUI FUIT, AMOUR QUI VIENT.

IX LA FIANCÉE DE M. PINSON.

X LA SECONDE VUE.

XI LE SECRET DE MADAME DE NÉRIS.

XII LE NID DES AMOUREUX.

XIII LA RÉSIGNATION DE JEANNE.

XIV L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE.

XV L’AGATE.

XVI LE GENTILHOMME POURVOYEUR.

XVII LE JUDAS.

XVIII CE QUE C’ÉTAIT QUE LA PRINCESSE TADOLINI.

XIX OU PAONESE ET SAINT-GERMAIN ONT A LUTTER CONTRE DEUX AMOURS.

XX DU MADEMOISELLE ROSE EST BIEN PRÈS DE DEVENIR UNE REINE DE LA MAIN GAUCHE.

XXI OU LA POLITIQUE CÈDE A L’AMOUR.

XXII LA VERTU DE ROSE PICARD.

XXIII LA VERTU DE MADEMOISELLE DIANE DE ROMANS.

XXIV LE TRESOR DES EMPEREURS D’ORIENT.

XXV OU IL EST QUESTION DE CHANGER LA FACE DU MONDE.

XXVI DES AVANTAGES DUN SERMON ET DES INCONVÉNIENT D’UN BÉNITIER.

XXVII LES VOYANTS.

XXVIII LA TRANSFIGURATION DU SULTAN DU PARC-AUX-CERFS.

XXIX L’AMOUR, L’AMBITION, LA JALOUSIE, L’AVARICE.

XXX MADAME HENRIETTE.

XXXI OU LA POMPADOLR A PEUR DE SON OEUVRE, ET JALOUSE LE PARC AUX CERFS.

XXXII JEANINE CHEZ SA MÈRE.

XXXIII L’ULTIMATUM DE MADEMOISELLE DIANE.

XXXIV LA FLEUR DE LYS.

XXXV LE TRAVAIL DU PORTEFEUILLE DU ROI.

XXXVI A FOLLE.

XXXVII OU DIANE DE ROMANS VOIT ENFIN SE LEVER LE JOUR DU TRIOMPHE.

XXXVIII LA TEMPÊTE.

XXXIX CONCLUSION


LA CAVE DE M. DE F...

Table des matières

L’auteur de ce livre a l’habitude–certains de ses confrères disent la manie–d’étudier l’histoire dont il veut retracer une page intime, non-seulement dans les écrits ou mémoires des contemporains, mais encore dans les localités mêmes qui doivent servir de cadre à ses récits.

Lorsqu’il étudiait Versailles, recherchant patiemment les traces de ce sérail de Louis XV qu’on ne désigne plus aujourd’hui que par le nom du quartier où il était situé, le Parc aux Cerfs, les indications des personnes obligeantes qui l’aidèrent dans son travail d’exhumation lui signalèrent un vieux gentilhomme, ancien officier des gardes du corps du roi Louis XVI, lequel consentirait peut-être à révéler des faits que la tradition affirmait être connus de lui.

L’auteur se rendit chez M. de F… Il habitait un petit hôtel de la rue… dans le quartier Saint-Louis. C’était un gentilhomme dans toute l’acception du mot; ses manières, sa tenue, son élégance, et jusqu’aux ailes de pigeon qu’il avait conservées, accusaient le vieux serviteur d’une royauté qui s’en est allée avec les derniers vestiges de la galanterie française. Seulement, M. de F…, presque centenaire, extrêmement dur d’oreille, avait la vue si basse qu’il portait des lunettes à double cristal.

Il consentit à satisfaire l’auteur, mais à une condition: c’est qu’il lui garderait un secret absolu, touchant son nom et sa demeure, sa vie durant.

L’auteur promit.

Voici ce que M. de F... lui raconta:

–Il y a quelques années, je crus m’apercevoir qu’un de mes domestiques me volait mon vin, et j’eus tout lieu de craindre que ses préférences ne se fussent étendues sur quelques bouteilles d’un précieux crû du Rhin que j’avais rapportées de l’émigration. Pour m’en assurer, j’eus l’idée de descendre dans ma cave. Je ne la connaissais qu’imparfaitement, et je cherchais mes bouteilles, lorsque tout à coup j’aperçus une partie du mur écroulée et présentant une ouverture assez large pour le passage d’un homme. J’eus l’idée que cette issue donnait dans la cave d’un de mes voisins; mais en m’orientant, je reconnus qu’elle se dirigeait vers le potager du roi. Vous comprenez que ma curiosité fut vivement excitée.

Le lecteur s’imagine quelle dut être aussitôt celle de l’auteur.

–Je m’aventurai dans le souterrain, continua M. de F..., et je marchai ainsi l’espace d’environ deux cents pas; puis je m’arrêtai, n’osant aller plus loin. Ce n’était point par peur; mais je suis vieux, un peu dur d’oreille et presque aveugle, et il pouvait arriver que je m’égarasse ou que je vinsse à tomber dans quelque trou. Du diable si j’aurais pu m’en tirer! Je remontai à la lumière, et mon premier soin fut de faire reboucher l’ouverture par un maçon qui travaillait précisément chez moi ce jour-là.

–Et vous n’avez parlé à personne de votre découverte?. demanda l’auteur au comble de l’étonnement,

–Je m’en serais bien gardé! pour voir arriver aussitôt chez moi les visiteurs: gens de la ville, gens du château, gens du fisc, archéologues et tant d’autres importuns, sans compter les philosophes, qui n’auraient pas manqué de s’égayer sur le compte de nos rois!.

–Convenez cependant, monsieur, que les royalistes les plus chauds et les plus convaincus font bon marché de la réputation du roi Louis XV.

–C’est vrai, répondit le vieillard avec un sourire plein de malice et d’indulgence; mais je craignais surtout les visiteurs, et quand on a mon âge, on a bien un peu le droit d’être égoïste et d’aimer à vivre tranquille.

–Monsieur, répliqua l’auteur, je vous avoue que je n’ai pas eu la force de respecter votre tranquillité, à l’exemple de vos concitoyens.

–Je vois que ce coquin de maçon a bavardé! s’écria le vieux gentilhomme.

L’auteur obtint, non sans un grand et long combat, de descendre dans la cave de l’hôtel.

Là il fit le maçon, démolit une partie de la muraille avec les précautions les plus minutieuses, et parvint à se glisser dans le souterrain, dans les profondeurs duquel il s’aventura, une bougie à la main.

C’était un boyau d’une largeur de quatre pieds à peu près, allant tantôt en droite ligne et tantôt suivant de légères courbes, solidement maçonné, car les murs et la voûte en étaient presque intacts; ils étaient percés, çà et là, de soupiraux à travers lesquels on ne voyait aucune lumière.

L’auteur marcha longtemps ainsi et se réserva de compter, au retour, le temps et la distance.

Enfin il arriva au pied d’un petit escalier, aux marches effondrées, qu’il n’hésita pas à monter d’un pied résolu, mais mal assuré. Il compta trente-sept marches, et à la dernière se trouvait une porte à la serrure presque invisible; elle était couverte de moisissures. Au moyen de la hachette de maçon qu’il avait conservée, l’auteur écarta la gâche de la serrure, et la porte tourna péniblement sur ses gonds, en faisant entendre un grondement presque semblable à celui du tonnerre.

Ce ne pouvait être que le gémissement des ombres de Louis XV et de madame de Pompadour, désolées de voir pénétrer, peut-être, un de leurs plus mystérieux secrets.

L’auteur se trouvait dans une petite pièce circulaire, aux lambris vermoulus, au sol pavé de marbre, et dont le plafond offrait quelques parties moisies d’une peinture écaillée.

Aucune autre porte dans ce salon circulaire; mais l’auteur ne s’arrêta point pour si peu, il frappa sur les murs, et l’un des panneaux offrant une sonorité plus grande que les autres, il l’attaqua de sa hachette, tout doucement, et de manière à n’y pas pratiquer un trou plus grand que celui d’une vrille.

Une fois le trou achevé, il y appliqua l’œil et découvrit une statue sur le piédestal de laquelle se lisait un nom...

Cette statue, l’auteur le devina facilement, se trouvait dans l’une des salles du Musée de Versailles.

Il ne crut pas devoir pousser plus loin sa découverte, et rebroussa chemin.

Il compta dix-sept cent quatre vingt-deux pas. Il avait marché durant l’espace de vingt-huit minutes, un bon tiers de lieue.

Et encore dut-il s’arrêter à dix pas en deçà de l’ouverture pratiquée par lui, devant la voûte et la muraille effondrées: ce qui autorisait à supposer que ce souterrain se prolongeait bien au delà de l’hôtel de M. de F...

Une fois rentré auprès de M. de F... et le trou bouché aussi parfaitement que le pouvait faire un maçon improvisé, l’auteur fut encore obligé de s’engager à ne pas révéler le nom de la statue qu’il avait aperçue.

La découverte de ce souterrain venait d’éclaircir, pour l’auteur, un de ces points mystérieux de l’histoire secrète de Louis XV, qui trouvera sa place dans le récit qui va suivre.

I
LA SURINTENDANTE DES PLAISIRS DU ROI.

Table des matières

L’appartement que. madame de Pompadour occupait au château de Versailles était situé dans la partie centrale, et comprenait, entre autres, les salles du Musée affectées aujourd’hui, au rez-de-chaussée, aux portraits des guerriers célèbres, à la suite de la deuxième série des Maréchaux de France.

Les fenêtres de cet appartement sont les premières que l’on trouve à gauche, en quittant le vestibule de la chapelle, pour entrer dans les jardins. Elles ont vue sur le parterre du nord.

Cet appartement, du reste, était prédestiné, car il avait été habité déjà par la plus brillante des maîtresses de Louis XIV, la belle et altière marquise de Montespan.

C’était une merveille d’ameublement et de tentures: l’or et la soie s’y mariaient avec l’élégance svelte et la galante harmonie qui ont contribué à assigner aux modes de cette époque le nom de la beauté qui en tenait le sceptre d’une manière vraiment royale.

En effet, le genre Pompadour est encore aujourd’hui l’expression la mieux appliquée pour classer la plus gracieuse; sinon la plus correcte des ornementations.

La marquise aimait les arts, elle était excellente musicienne et peignait avec un certain talent; c’est dire que ses appartements étaient ornés de véritables trésors artistiques: toutes choses qui, quoiqu’il n’y fût point très-sensible, avaient contribué à attirer sans cesse Louis XV en ces lieux charmants qu’il appelait, croyant en faire honneur aux charmes seuls de la marquise, un petit coin du paradis.

Le5janvier de l’année1757, la belle Antoinette Poisson, cette suave madame d’Étioles que le roi avait créée, sans marquis, marquise de Pompadour, était assise au coin d’une cheminée, dans un grand fauteuil de satin broché. Elle paraissait soucieuse et son attitude semblait pourtant celle de la résignation.

Devant elle, allant et venant par la chambre, marchant gravement et comme s’il comptait sérieusement les rosaces du tapis, passait et repassait un homme d’admirable prestance, au visage noble et beau, à peine marqué par l’âge et dont la vaste poitrine resplendissait de dentelles sur lesquelles s’étalait un large cordon bleu.

Ce personnage était Sa Majesté Louis XV, roi de France et de Navarre.

–Eh bien?… fit-il en s’arrêtant tout à coup.

–Eh bien! sire, je m’arrête à votre plan et, puisque elle est votre volonté; il en sera ainsi dans la suite, si…

Et madame de Pompadour continua sans pouvoir cacher un violent effort:

–Si pareil événement se représente.

Le roi saisit sur la cheminée une sonnette dorée délicatement ciselée, et l’agita avec un frémissement de satisfaction auquel sa maîtresse ne se trompa point. Elle devina quel soulagement il éprouvait de voir enfin l’issue d’une conversation pénible, et lui fit signe de s’asseoir en face d’elle, en lui recommandant de la laisser parler.

Madame du Hausset, la première femme de chambre de la favorite, entra discrètement.

–Ma chère du Hausset, dit la marquise, il faut que vous alliez passer quelques jours à l’avenue de Saint-Cloud.

–Dans votre hôtel, madame?

–Non, dans une maison où je vous ferai conduire. Vous y trouverez une jeune personne prête à...

Madame de Pompadour prononça le mot à voix si basse et avec un accent tellement désespéré, qu’à peine si sa femme de chambre l’entendit. Celle-ci, muette d’étonnement, regarda le roi qui détourna la tête en rougissant faiblement.

–Vous serez la maitresse de la maison, et vous présiderez à… l’événement, comme la déesse Lucine, ajouta la marquise en essayant de sourire. On a besoin de vous pour que tout se passe suivant la volonté du roi, et secrèment. Secrètement, vous entendez?

–Oui, madame.

–Vous assisterez au. baptême, continua la marquise, qui prononça ce mot avec un effort et comme s’il lui écorchait les lèvres,–et vous indiquerez les noms du père et de la mère.

–Ma chère du Hausset, dit le roi en souriant, le père, croyez-le, est un très-honnête homme.

La marquise se leva et, tendant sa main au roi qui la baisa doucement, elle ajouta vivement:

–Aimé de tout le monde, et adoré de tous ceux qui le connaissent.

Puis elle s’avança vers une armoire, en tira une petite boîte qu’elle ouvrit, d’où elle sortit une aigrette de diamants qu’elle fit étinceler devant les yeux du roi.

–Je n’ai pas voulu qu’elle fût plus riche, dit-elle, afin d’arrêter les suppositions.

–Elle l’est encore trop, marquise, lit le roi en l’attirant sur ses genoux et l’embrassant sur le cou, je vous aime, vous êtes bonne!

La marquise posa sa main sur le cœur du monarque. –C’est votre cœur que je veux, sire, votre cœur avant tout.

–Je le sais, dit le roi en détournant la tête autant pour cacher son embarras que pour feindre une lueur d’émotion.

–Ah çà! continua-t-il en riant, ces diamants, d’où les tenez-vous?

–Mais de M. Bœhmer, votre joailler, sire. Pourquoi cette question?

–Parce que vous pourriez les avoir achetés au comte de Saint-Germain.

–Au comte de Saint-Germain? Oh! la bonne folie! d’abord le comte ne vend pas les diamants qu’il a l’art de fabriquer, il les donne.

–Que me dites-vous là, marquise, il est aussi magnifique que cela, ce diable de Saint-Germain! Savez-vous qu’alors, s’il le voulait bien, il me détrônerait et se mettrait à ma place.

–Sire, M. de Saint-Germain est un gentilhomme fort savant en chimie, tout occupé de problèmes ardus à résoudre et que les splendeurs du trône ne tentent pas.

–Un savant chimiste, oui, c’est vrai, dit le roi, devenu tout à coup sérieux, presque sombre,–il a même la prétention de lire dans l’avenir.

–Oh! fit la marquise en riant, il vous aura fait quelque vilaine prédiction.

Le roi ne répondit pas et, se levant assez brusquement, s’approcha de madame du Hausset, à laquelle la marquise avait remis l’écrin contenant l’aigrette.

–C’est pour. la jeune personne, dit le roi. Au grand moment, vous ferez avertir Guimard de se rendre auprès de vous.

–Mais nous ne parlons pas du parrain et de la marraine, dit la marquise.

–Oui, reprit le roi, vous les annoncerez comme devant arriver; puis, un moment après, vous aurez l’air de recevoir une lettre qui vous apprendra qu’ils ne peuvent venir. Alors vous ferez semblant d’être embarrassée, et Guimard dira:–Il n’y a qu’à prendre les premiers venus. Guimard vous dira les noms du père et de la mère.

–Est-ce tout, sire? demanda la femme de chambre.

–Guimard donnera les dragées; mais quant à vous, il est bien juste que vous ayez les vôtres.

Et le roi tendit à madame du Hausset une bourse gonflée d’or, avec cette mine gracieuse qu’il savait prendre dans l’occasion et que n’avait personne mieux que lui dans tout son royaume.

–Mon chancelier vous dira le reste, ajouta le roi en désignant la marquise qu’il salua affectueusement en ouvrant la porte.

–Vous partez déjà, sire?

–Oui, je vais à Trianon.

–Vous en arrivez.

–J’ai promis d’y retourner.

–Ah! sire, je voudrais vous voir toujours auprès de moi, dit madame de Pompadour d’une voix altérée.

–C’est fort aimable à vous, marquise, mais j’ai promis à mes filles.

–J’ai peur quand vous êtes loin... peur pour vous.

–Est-ce que vous êtes comme ce pauvre Berryer qui voit partout des ennemis armés contre moi?

–Sire, M. le lieutenant de police a raison, il a reçu des avis. Je vous ai montré, moi, ceux que l’on m’a adressés.

–Assez, marquise, je vous en prie, fit le roi d’assez mauvaise humeur,–vous, Berryer et Saint-Germain, vous me feriez mourir si j’étais assez faible pour vous écouter.

–Allons, reprit-il en revenant et en embrassant la marquise sur le front et sur la main, occupez-vous de notre petite affaire, cela vaut mieux.

–C’est vrai, dit la marquise en suivant le monarque des yeux.

–Et après, pensez sérieusement à ce que vous a proposé M. de Bernis.

–Quoi! ces statuts étranges, plus qu’étranges!.

–Oui, marquise, dit le roi en lui baisant de nouveau la main,–au revoir.

Restée seule avec sa femme de chambre, elle la regarda.

–Eh bien! dit-elle, comment trouvez-vous mon rôle?

–C’est celui d’une femme supérieure et d’une excellente amie, répondit madame du Hausset.

–C’est à son cœur que j’en veux, et toutes ces petites filles du Parc aux Cerfs, toutes sans esprit et sans éducation, ne me l’enlèveront pas. Ah! je ne serais pas aussi tranquille si je voyais quelque jolie femme de la cour ou de la ville tenter sa conquête.

Mais, malgré son apparente philosophie, la favorite ne put cacher une larme qui brillait dans un coin de son œil et, se sentant devinée:

–Je suis malheureuse! s’écria-t-elle.

–Je vous plains bien, madame, tandis que tout le monde vous envie.

–Ah! ma vie est un combat perpétuel, dit la marquise avec tristesse. Il n’en était pas ainsi des personnes qui avaient su gagner les bonnes grâces de Louis XIV. Son petit-fils est un homme terrible, il lui faudrait le sérail du grand Turc!

–Madame de La Vallière s’est laissé tromper par madame de Montespan; mais ce fut sa faute, le produit de sa bonté et de sa confiance. Elle était sans soupçon dans les premiers temps, parce qu’elle ne pouvait croire son amie perfide ni son royal amant infidèle. Madame de Montespan a été ébranlée par madame de Fontanges et supplantée par madame de Maintenon; mais, par sa hauteur et ses caprices, elle s’était aliéné le cœur du roi. Elles n’avaient pas des rivales comme les miennes: mais aussi le peu que sont ces rivales fait ma sûreté. Je n’ai en général à craindre que des infidélités. Louis XV aime le changement, mais aussi il est retenu par la force de l’habitude. Il craint les éclats et déteste les intrigantes.

–C’est vrai, madame.

–La petite maréchale de Mirepoix me disait l’autre jour: «C’est votre escalier que le roi aime; il est habitué à le monter et à le descendre. Mais s’il trouvait, au bout de votre escalier, une autre femme à qui il parlerait de sa chasse et de ses affaires, cela lui serait égal au bout de trois jours!»

–Madame la maréchale va un peu loin.

–Elle a raison. L’essentiel est donc pour moi que le roi ne se déshabitue pas de mon escalier, dit la marquise avec un sourire mélancolique.

–C’est à vous, madame, à le joncher de fleurs.

–Ah! ces statuts de l’abbé Bernis, c’est une honte!...

–Qu’est-ce donc, madame?

–La loi du sérail.

–M. de Bernis connaît le roi; il veut être fait cardinal.

–Oh! il le sera!…

–Et ces statuts?...

En disant ces mots, la marquise désignait un petit meuble de bois de rose où sa femme de chambre trouva en effet un cahier de papier mignon et satiné et cousu de faveurs roses.

Madame de Pompadour l’ouvrit avec une sorte de répuguance et y jeta les yeux; puis, comme révoltée de la rédaction de cette œuvre, elle la laissa glisser à ses pieds.

Narrateur fidèle, nous devons au lecteur la connaissance de ces statuts que nous ont conservés les mémoires du temps: ils formeront d’ailleurs le frontispice indispensable de ce livre. Le lecteur se contentera du moins des seuls extraits, du reste excessivement curieux, que nous pouvons copier.

«De très-jeunes personnes, vierges, autant qu’on en pourra juger, seront admises dans cette espèce de couvent qui prendra le nom de Parc-aux-Cerfs.

Les demoiselles, dont le nombre demeure illimité, y vivront séparément, et sans avoir la moindre communication entre elles, soit pour éviter de détruire la diversité de naturels, d’humeurs et d’esprits que doit offrir au maître les charmes de la variété, soit afin de prévenir que, par des communications trop communes dans les pensions, les jeunes recluses n’altèrent, ne flétrissent même les trésors de charmes réservés aux plaisirs du roi.

Des agents sûrs et dévoués seront chargés de parcourir le royaume, pour y découvrir des beautés neuves et inconnues.

Les autorités recevront l’ordre secret, non-seulement de n’entraver en aucune manière la mission des fonctionnaires du Parc aux Cerfs, mais encore de leur prêter assistance et main-forte au besoin.

Des bordereaux approximatifs seront remis aux trésoriers de la couronne, qui seront tenus de faire les fonds nécessaires à l’entretien de la chaîne d’entremetteurs, d’affidés, d’agents et indicateurs établis d’un bout à l’autre de la France, et qu’il sera juste de salarier largement, de peur que, par une parcimonie mal entendue, le service ne vienne à souffrir.

Un autre fonds sera alloué pour conduire à Versailles les demoiselles recrutées; pour les décrasser, les habiller, les parfumer, et relever, en un mot, tous les moyens de séduction qu’elles pourront posséder.

Les néophytes, à leur arrivée à Versailles, seront d’abord présentées à madame la marquise de Pompadour, qui, seule, pourra les introduire dans les petits appartements, où le roi prononcera sur leur admission ou leur rejet.

Une indemnité honnête sera donnée aux aspirantes qui n’auraient pas le bonheur de plaire à Sa Majesté; elles seront, par les soins des agents du Parc aux Cerfs, remises au lieu d’où elles auront été enlevées: l’institution n’entendant toutefois contracter aucune responsabilité quant aux accidents qui pourraient survenir à la vertu des beautés réformées avant admission.

Le sieur Lebel est nommé surintendant du Parc-aux-Cerfs; il aura la haute main sur les détails extérieurs et intérieurs. La dame Bertrand, qui, selon les circonstances, pourra prendre encore le nom de Dominique, sera directrice de la maison; elle correspondra directement avec le roi et avec madame de Pompadour.

Les avantages des pensionnaires du Parc-aux-Cerfs varieront d’après le degré de satisfaction qu’elles auront procuré au roi, suivant leur position dans le monde, et surtout relativement à la fécondité ou à la stérilité du commerce qu’elles auront eu avec Sa Majesté. Mais une jeune personne congédiée de la maison ne pourra jamais obtenir moins de cent cinquante mille livres; il sera le plus ordinairement pourvu à son mariage, afin que Sa Majesté n’ait pas le désagrément de voir tomber dans le désordre une femme honorée de ses bontés.

La première entrevue des arrivantes avec le roi aura lieu dans le petit appartement de deux pièces attenant à la chapelle: Sa Majesté y passera pour un seigneur polonais parent de la reine, et qui par cette raison logera au château. Le monarque se rendra secrètement dans cet endroit: les sentinelles devant lesquelles il devra passer auront l’ordre de lui tourner le dos quand elles l’entendront venir. Les entrevues suivantes se passeront dans l’intérieur du Parc-aux-Certs; à moins que Sa Majesté n’ait la fantaisie de recevoir une des pensionnaires au château, dans lequel cas des ordres spéciaux seraient donnés à la dame Bertrand.»

Plus tard, Louis XV, enchanté de ces statuts, écrivit au bas Approuvé, et les signa avec autant de gravité que s’il se fût agi d’un édit bursal ou d’une réforme parlementaire.

On voit que l’abbé de Bernis n’a pas volé son chapeau de cardinal.

La marquise resta longtemps pensive et sa rêverie fut troublée par un grattement particulier à la porte. Elle se hâta de cacher les statuts de M. de Bernis, et un valet de chambre introduisit deux gentilshommes qui avaient leurs grandes et petites entrées auprès de la favorite.

C’étaient le duc de Richelieu et le marquis de Moléon.

Leur entrée chassa toute préoccupation funeste de l’esprit de la marquise, car elle ne douta point que l’un ne vînt lui parler de sa fille, et l’autre l’entretenir de son fils.

La marquise poursuivait le mariage de sa fille Alexandrine avec le duc de Fronsac, fils de Richelieu; quant au fils du marquis de Moléon, elle voulait le marier à la fille de madame de Néris, sa meilleure amie; seulement elle n’en avait jamais parlé.

–Marquise, dit M. de Moléon, vous vous rappelez avoir promis de signer au mariage de Jeanne de Néris et d’y faire également signer le roi.

–Eh bien! est-il décidé, ce mariage?

–Certainement, nous avons enfin trouvé pour Jeanne un parti superbe: un homme possédant quelque chose comme une dizaine de millions, neveu et seul héritier d’un fermier général.

–Fi! s’écria madame de Pompadour.

–N’est-ce donc pas un riche parti?

–Oui, certainement; mais il y a mieux que cela. Jeanne peut aspirer aux honneurs du tabouret, et si nous ne la faisons pas duchesse, au moins me paraîtrait-il possible d’en faire.

–Une marquise!… Au fait, pourquoi pas? s’écria le duc de Richelieu. Ton fils et Jeanne ont joué ensemble étant enfants, Moléon, cela ferait un couple charmant.

La marquise ne répondit pas, mais elle jeta au duc un regard tout chargé de remercîments.

–Écoutez!… dit-elle tout à coup.

On entendait dans tout le palais une sourde rumeur, puis des éclats de voix; la marquise s’approcha d’une fenêtre et vit courir des lumières dans le château.

–Qu’y a-t-il donc? fit-elle en pâlissant tout à coup. Elle se précipita hors de la chambre, agitée d’un horrible pressentiment.

Restés seuls, le duc et le marquis se regardèrent.

–Marquis, est-ce que tu ne t’es jamais demandé quelle peut être la cause de l’intérêt excessif que porte la marquise à mademoiselle Jeanne de Néris?

–Elle est sa marraine, je crois.

–Oui, madame de Néris et elles se sont beaucoup connues, alors que la marquise n’était encore que madame d’Étioles.

–Eh bien! que vois-tu là d’étonnant? demanda M. de Moléon,

–Eh bien! il doit y avoir un secret là-dessous, et si tu m’en crois, tu t’arrangeras pour le découvrir.

–Peu m’importe!

–Comment! mais il est toujours bon de savoir le secret d’une femme, surtout quand cette femme est la maîtresse du roi.

–Au fait, tu as peut-être raison, je consulterai le comte de Saint-Germain.

–Tu crois donc à ce sorcier, marqui?

–Oui, et toi, duc?

–Moi, je crois à ce que je touche, c’est M. de Voltaire qui m’a inculqué ce principe excellentissime.

Ils quittèrent l’appartement et, dès le vestibule, un homme se trouva devant eux, immobile et qui, les yeux fixes, l’oreille au guet, semblait écouter les bruits du dehors.

–Eh bien! le voici justement! fit M. de Moléon.

–Qui?

–Le comte de Saint-Germain.

–C’est vrai, fit le duc qui, lui aussi, écoutait les bruits extérieurs; je te laisse.

Et il s’élança au dehors.

Quant au marquis il s’avança vers l’homme immobile, et qui, en effet, n’était autre que ce fameux comte de Saint-Germain, en ce moment l’objet de toutes les curiosités et de toutes les conversations de la cour.

C’était un homme de haute taille; son visage, aux traits réguliers, avait quelque chose d’imposant et d’austère, bien qu’à l’occasion il s’éclaircît de toutes les séductions ce la plus gracieuse urbanité. Son front élevé et large, darré comme ceux des Allemands, avait une majesté olympienne, et de ses yeux enfoncés dans leurs orbites jaillissaient parfois des lueurs sombres et fauves bien faites pour inspirer aux esprits, soit une vive curiosité, soit une secrète terreur.

–Comte, fit le marquis, un mot, je vous prie.

–Dites, monsieur.

–Vous êtes l’ami de la marquise, et moi aussi; c’est vous dire que je suis animé pour elle des meilleurs sentiments, vous ne serez donc pas surpris de mes paroles.

–Parlez, monsieur, fit le comte avec plus d’attention qu’il n’en avait montré d’abord.

–Vous m’avez dit, comte, que votre vie était plus longue que celle de dix générations d’hommes mises à la suite, et que, par conséquent, il vous était facile de connaître mille particularités touchant les personnes et les événements.

–C’est vrai, monsieur, répondit Saint-Germain en fixant sur le marquis un œil profond.

–Eh bien, reprit M. de Moléon, légèrement troublé de la force de ce regard, vous connaissez peut-être le passé, tout le passé de madame de Pompadour?

Le comte de Saint-Germain fronça le sourcil, et son œil lança une flamme sombre qui, quoique rapidement éteinte, fit frissonner son interlocuteur.

Nous pouvons même l’ajouter: le marquis se repentit d’avoir été si vite et si loin; mais il s’était distingué à Fontenoy, il ne voulut pas reculer.

–Je connais, dit Saint-Germain, ce qui n’est ignoré de personne.

–Oui, mais si vous vouliez aller plus loin encore?

–A quoi bon?

–J’ai un fils, comte, et ce fils doit épouser, comme vous le savez, la fille du duc de Santa-Cruz; or, je serais curieux de savoir pourquoi madame de Pompadour voudrait voir mon fils épouser mademoiselle de Néris, sa filleule, lorsqu’il se présente pour elle un parti de six millions.

–Votre fils sera marquis, et M. Pinson ne sera jamais que M. Pinson.

–Bah! il est de force à dépenser cent mille écus pour se faire anoblir, et un million pour acheter un marquisat: j’en sais à vendre à meilleur compte.

–Six millions, dit le comte de Saint-Germain.

–Clairs et liquides, tandis que je n’ai pas vingt mille livres de revenus, moi, sans compter mon grade de maréchal de camp, bien entendu! Ce qui équivaut pour mon fils à fort peu de chose.

–Et vous, marquis, verriez-vous ce mariage avec votre fils d’un bon œil?

–Tenez, comte, je serai franc avec vous. J’aime beaucoup la marquise; c’est une femme excessivement spirituelle, une beauté presque sans égale; mais mon fils peut aspirer à être un jour, par substitution, duc de Santa-Cruz, et il me serait très-pénible d’y renoncer. Cependant je ne voudrais pas.

–Déplaire à la marquise, je comprends. Eh bien, atten. dez quelques jours, et je vous donnerai peut-être le moyen de la faire changer d’idée.

–Oui? Eh bien, si vous faites cela, comte, s’écria M. de Moléon, je veux vous...

Il s’arrêta en voyant Saint-Germain tirer une tabatière de sa poche et lui offrir du tabac. Cette tabatière, enrichie de diamants, avait une valeur extraordinaire.

–Je serai votre serviteur et votre ami, à la vie à la mort!

–A la mort! bien! fit le comte très-sérieusement en lui tendant la main.

Et il entra chez madame de Pompadour.

–Diable d’homme! se dit M. de Moléon en époussetant son jabot, sur lequel étaient tombés quelques grains de tabac; on ne peut pas le rémunérer, celui-là!

Il descendit l’escalier de la marquise, un peu étonné de l’agitation qui régnait dans le palais; mais il ne tarda pas à en avoir la terrible explication.

Un cri retentissait de toutes parts:

–Le roi vient d’être assassiné!

II
CE QUE VOULAIT LE COMTE DE SAINT-GERMAIN.

Table des matières

Nous avons raconté ailleurs, dans un livre dont le mystérieux comte de Saint-Germain est l’acteur principal, la tentative criminelle de Damiens.

En cette circonstance, le comte de Saint-Germain, introduit chez le roi, avait prouvé au monarque que le couteau était empoisonné. Soit magie, soit réalité, le fait avait été palpable; si bien que le roi s’était trouvé trop heureux de voir sa blessure pansée de nouveau par le comte, après les soins de ses médecins ordinaires.

Mais le crime de Damiens avait eu un contre coup. Au premier moment de frayeur manifesté par le roi, la reine avait fait intervenir son confesseur; et celui-ci exigeait le renvoi de madame de Pompadour.

Le roi promit.

La marquise savait sa police et fut avertie avant que M. de Machault ne lui signifiât l’ordre de la part du roi.

Toutefois, la blessure étant reconnue peu dangereuse, la marquise n’abandonna pas son appartement.

–Le roi vous reviendra! lui avait dit son amie la plus fidèle, la maréchale de Mirepoix.

Si la marquise était inquiète, retirée dans ses appartements avec sa petite cour, deux hommes réunis dans un cabinet attenant à son salon ne l’étaient pas moins.

Ce salon donnait sur un escalier intérieur: celui que prenait Louis XV lorsqu’il venait rendre visite à madame de Pompadour.

Ces deux hommes étaient Lebel, le valet de chambre du roi, et le chevalier de Rancrolles.

Le chevalier était de ces étranges gentilshommes qui, ruinés jusqu’à la garde, faisaient flèche de tout bois, vivant au jour le jour, hier dans l’opulence, demain dans la misère, portant sur les épaules une tête impertinente qui en impose au vulgaire et que les honnêtes gens fuient par instinct. M. Berryer, le lieutenant de police, ne lui connaissait pas d’autres ressources que le jeu et son couvert mis tous les jours chez son beau-frère, M. de Romans, petit avocat au parlement et fort pauvre.

–Vous abandonnez la partie comme cela? s’écriait le chevalier en secouant les bras de Lebel consterné.

–Le roi est à la dévotion, je vous dis, et il n’est pas homme à se donner une Maintenon! Fût-elle même madame d’Esparbès, il s’ennuierait!

–Qui sait? Sachez, ou plutôt sachons la choisir comme il la faudrait. J’ai un projet.

–Mon règne est passé! fit Lebel avec un réel désespoir.

–Bah! après la marquise une autre, répondit le chevalier.

–Non! madame de Pompadour est la favorite par excellence. Elle n’a plus rien à obtenir et ne demande jamais rien. Elle ferme les yeux sur les caravanes du Parc-aux-Cerfs qu’elle me laisse diriger à mon gré. Si une autre arrivait et accaparait le roi pour elle seule, adieu ma faveur.

–Et les profits, ajouta Rancrolles.

–Oh! j’en fais peu de cas, répliqua le premier valet de chambre, c’est la faveur du roi que je désire avant tout.

–Le fait est que vous pouvez plus qu’un ministre, papa! fit le chevalier en lui frappant sur le ventre.

M. Lebel fit la grimace à cette familiarité: mais il ne voulait pas se fâcher avec un homme qui lui avait déjà été fort utile.

–Cependant vous aviez à me parler, dit-il en regardant le chevalier en dessous.

–Oui, j’ai découvert un trésor de beauté, et surtout d’innocence.

–A quoi bon? dit piteusement Lebel, le roi se range!

–Voyez toujours, on ne sait pas ce qui peut arriver, je vous dis que c’est une merveille.

–Est-ce à Versailles?

–Non, à Paris, rue des Marmousets, à deux pas du parvis Notre-Dame.

–Bien, écrivez-moi tous vos renseignements et nous verrons.

–Les voici, dit le chevalier en tirant un papier de sa poche.

–Je vous aime, chevalier, fit Lebel avec bonhomie, vous n’êtes jamais embarrassé, ni en retard, vous!

–Eh! j’ai ma fortune à faire. Je l’ai attendue pendant trente ans dans mon lit et je me suis aperçu qu’il valait mieux courir après. Çà, je vous laisse, s’il y a du nouveau, écrivez-moi.

Le chevalier quitta le cabinet et rentra dans le salon de la marquise.

Peu de temps après, on annonça le comte de Saint-Germain.

Personne ne savait le service rendu au roi; mais on augura généralement bien de l’arrivée du sorcier. La maréchale de Mirepoix surtout, qui le traita tout haut de bon génie.

La marquise fit sortir tout le monde pour le recevoir. Celui-ci entra immédiatement en matière.

–Madame, dit-il, le mal est plus grand encore que vous ne pensez, et votre position plus menacée que jamais. Cette jeune fille de l’avenue de Saint-Cloud..

–Ah!comte, épargnez-moi, je vous en supplie! Il semble en effet que tout conspire pour m’accabler à la fois. J’ai des nouvelles: madame du Hausset est venue me rendre compte.

–Elle ne vous a rien dit, car elle n’était pas de retour lorsque j’ai quitté cette jeune fille.

–Vous l’avez vue?...

–Oui, je partais pour Paris, où j’ai besoin de faire quelques recherches, lorsque je fus attiré dans cette maison par des cris. J’entrai malgré tout le monde, et l’on m’apprit, lorsque je déclarai être venu par votre ordre, que cette malheureuse connaissait l’attentat. Cette horrible nouvelle a précipité l’instant attendu, et elle est accouchée d’un enfant mort.

–Ociel! fit la marquise. Mais elle reprit aussitôt: C’est peut-être une grâce du ciel!.

–Oh! je n’ai pas fini, madame. Apprenez que la pauvre fille est folle!

–Folle!…

–Rien n’était plus dangereux que de la laisser dans cette maison; alors je l’ai fait transporter dans une voiture et l’ai conduite chez moi. Il y a une chambre matelassée où les paroles et les cris sont étouffés.

–Ah! comte, que de remercîments! vous me sauvez!... fit la marquise, qui jugeait toute l’étendue du danger auquel elle échappait.

–C’est vrai, marquise, je vous sauve, car il ne faut pas en ce moment attirer l’attention sur les peccadilles du roi Louis XV, n’est-ce pas, et encore moins épouvanter le roi?

–Ah! comment vous récompenser?…

–Avant de songer à me récompenser, il faut s’occuper de vous faire rentrer en faveur; je veux vous en fournir le moyen, et il réussira, j’en ai la conviction.

–Mais vous êtes un homme adorable, comte, fit la marquise, que l’assurance de cet homme gagnait, et qui l’eût volontiers embrassé de bon cœur.

–Madame d’Esparbès est à Paris?…

–Oui, depuis sa petite disgrâce; le roi ne veut plus la voir; elle le compromet, dit-il.

–M. d’Argenson vient de lui écrire cette lettre.

–Voyons… fit la marquise avec une avidité qui fit sourire Saint-Germain.

–Tout à l’heure, dit-il, en tirant lentement une lettre cachetée de sa poche, le courrier de confiance du comte passait sur la route, à franc étrier, au moment où j’allais entrer dans votre maison de l’avenue de Saint-Cloud; je me suis douté que cet homme portait la fortune de son maître, et je l’ai arrêté. Cela m’a coûté vingt mille livres; mais c’est une bagatelle auprès de votre triomphe, marquise!

–Que contient cette lettre?… fit impatiemment madame Pompadour.

–Je vais vous le dire.

–Mais elle est fermée.

–Oh! je n’ai pas besoin de décacheter les lettres. moi, pour les lire! Voici, mot pour mot, ce qu’elle contient: «L’indécis est enfin décidé: elle est renvoyée. Vous allez «revenir, ma chère comtesse, le roi le veut; il vous ai«mera, et nous serons les maîtres du tripot.»

–Quelle horreur! fit la marquise.

–Remplacée, vous voyez, et promptement!

–Ah! c’est trop habile à M. d’Argenson, et sa maîtresse est adroite. Donc il s’agit de remettre ceci au roi. Faites venir Lebel.

–Mais qui m’assure qu’il y a bien là?

–Je vous dis que j’en suis sûr… Voulez-vous une preuve sur autre chose. Tenez, fermez ce livre; indiquez la page que vous voulez que je lise... ou plutôt vous avez là, à ce doigt, une bague double; il y a quelque chose de gravé à l’intérieur…

La marquise frissonna de tout son corps et cacha sa main en pâlissant.

–C’est une date, continua Saint-Germain, sans paraître remarquer son trouble: 1738et trois noms…

–Oh! ne prononcez pas ces trois noms!… s’écria la marquise au comble de la terreur.

–Soit, je me tairai; mais aussitôt que vous aurez envoyé cette lettre au roi, je vous dirai quelle est la première faveur qu’il faut lui demander quand il aura passé une heure à vos pieds.

Madame de Pompadour sonna vivement. On lui dit que Lebel venait précisément d’arriver, le visage tout bouleversé. Elle courut le joindre dans son petit cabinet.

–On vous remercie, madame, dit-il; c’est tout à fait décidé! et le roi se convertit!

–Non, si vous portez ceci à Sa Majesté à l’instant même.

–J’y vais, fit le valet de chambre en s’élançant hors de l’appartement.

La marquise rentra, et trouva Saint-Germain appuyé sur le marbre de la cheminée. Son visage était sombre, et la marquise n’osa affronter son regard, tant elle redoutait de lui laisser lire ce qu’elle s’efforçait de cacher.

On s’occupait beaucoup à Paris de l’attentat de Damiens, mais par pure curiosité. Louis XV n’était plus le Bien-Aimé, et l’on sentait dans les masses les sourds grondements des orages qui, plus tard, devaient emporter la monarchie. Les impôts étaient écrasants et le peuple murmurait.

Il n’ignorait pas quelles sommes immenses engloutissaient les plaisirs du roi; et les ennemis de la Pompadour se plaisaient à chiffrer les prodigalités de Louis XV envers cette favorite. On nous saura gré d’en donner un aperçu, en remarquant toutefois que la valeur de l’argent et des propriétés a aujourd’hui plus que triplé.

En1745, douze ans avant l’époque où nous sommes arrivés, il n’y avait pas six mois que madame d’Etioles était la maîtresse du roi et elle possédait déjà cent dix mille livres de rentes, un logement à la cour, un autre dans les maisons royales et le marquisat de Pompadour. Un an après, elle acheta du fermier général Roussel la terre de la Selle Saint-Cloud pour cent cinquante mille livres que le roi lui donna, ainsi que sept cent cinquante mille autres livres pour acheter la terre et le château de Crécy. Toujours la même année, le roi lui donna la charge de trésorier des écuries qu’elle vendit cinq cent mille livres, et comme cette charge était fort importante, il en créa une seconde qu’elle vendit encore au même prix.

Le1er janvier1747, elle reçut un présent de trois cent mille livres dont cent cinquante en diamants, et pour son frère la capitainerie de Grenelle, valant cent mille livres.

En1749, un hôtel à Fontainebleau qu’elle acheta trois cent, mille livres, mandatées à cet effet; plus, le château d’Aulnoy que le roi donna pour augmenter Crécy en y ajoutant quatre cent mille livres. L’année suivante, le roi lui acheta Brimborion six cent mille livres et donna la terre de Marigny à son frère. Et deux ans plus tard, la terre de Crécy n’étant pas suffisamment arrondie, le roi l’agrandit de celle de Saint-Remy, qui valait douze mille livres de rentes; et pour faire passer un aussi mince présent, il y joignit trois cent mille livres pour acheter un hôtel à Compiègne.

En1755, elle acheta l’hôtel d’Evreux à Paris, situé au faubourg Saint-Honoré, avec cinq cent mille livres que le roi donna pour cet usage en y ajoutant cinq cent mille livres pour le rendre habitable.

Il y eut alors une émeute du populaire parisien contre la courtisane titrée, les maçons furent chassés à coups de pierres et les murs de l’hôtel furent illustrés de dessins grotesques et plus spirituels qu’académiques.

C’était le palais de l’Elysée, aujourd’hui complètement transformé, mais qui a toujours été une merveille d’élégance et de somptuosité, sans parler du jardin, qui est un des plus beaux du monde.

Madame de Pompadour était une femme de beaucoup d’esprit et d’autant de prévoyance; elle ne se trompait pas à ce déluge de libelles pleuvant sur elle, et sentait, elle aussi, venir l’orage: elle avait placé cette immense fortune, qui s’accroissait encore chaque jour, sur les banques étrangères, sans se soucier beaucoup de priver la France du bénéfice de ces opérations.

C’est, du reste, la belle habitude de tous ceux qui mordent au pouvoir.

Le comte de Saint-Germain paraissait riche à millions; il ne semblait animé par aucun désir d’ambition; de sorte que la marquise se demandait ce qu’il pouvait avoir à exiger, car il était évident que c’était pour lui-même qu’il venait de rendre un service à la favorite.

Quand elle fut assise, le comte prit une attitude presque douloureuse et dit, en montrant la main de la marquise.

–Vous avez eu tort, madame, de ne pas me laisser achever tout à l’heure. Cette date de1738a pourtant une grande et grave signification.

–De grâce, comte…

–Au contraire, madame, parlons-en. A cette époque, il y a de cela dix-neuf ans, vous étiez une belle jeune fille, oui bien belle!... douée de toutes les perfections de l’éducation: vous faisiez la joie et le désespoir de tous les hommes qui vous approchaient, et, soit prescience de l’avenir, soit calcul, votre mère déclarait qu’un roi seul était digne de l’adorable Antoinette. N’est-ce pas ce nom-là, madame, qui est gravé sur l’un des anneaux de votre bague?

–C’est vrai, fit la marquise en souriant, mais rien d’étonnant à cela, ajonta-t-elle d’un air qu’elle essaya de rendre enjoué.

–A cette époque, il y avait dans la maison du fermier général Tournehem, un jeune homme…

–Comte! s’écria la marquise.

–Laissez-moi achever, dit Saint-Germain d’une voix calme et en la clouant immobile à sa place d’un regard, ce jeune homme était admis dans toutes les fêtes du fermier général, grâce à ses talents de musicien, et fut aimé par Antoinette, bien qu’elle eût déjà accueilli les hommages d’un homme qu’on appelait Sylvio.

–Sylvio!… fit la marquise avec épouvante.

–C’était, disait-on, un Italien, que ce Sylvio, il était marquis de Montferrat et passait pour posséder de grandes richesses; mais le cœur lui préférait René, le beau musicien… Ah! vous aviez déjà de l’ambition alors, madame, beaucoup d’ambition, et l’avenir a prouvé que c’était avec quelque raison.

Depuis qu’il avait prononcé ce nom de Sylvio, la marquise considérait le comte avec une attention étrange, bien qu’elle n’osât cependant le regarder en face: tantôt elle glissait sur lui un coup d’œil rapide, tantôt elle interrogeait dans la glace le profil sévère de cet homme qui était déjà un problème vivant pour tout le monde et qui prenait maintenant à ses yeux des proportions gigantesques.

Le comte continua.

–Oui, la séduisante Antoinette avait beaucoup d’ambition, et tellement, qu’outre le marquis de Montferrat, elle se laissait courtiser par le neveu de M. de Tournehem; ces deux-là c’était pour le mariage, et il n’y avait pas à s’en choquer. Cependant René était jaloux, et Sylvio soupçonneux autant que méfiant; si bien que tous deux, tous deux, n’est-ce pas, obtinrent. des preuves de l’affection de leur maîtresse.

–Mais comment savez-vous!… fit madame de Pompadour atterrée.

–Je vous le dirai. Laissez-moi continuer. Sylvio était méfiant, ai-je dit, c’est pourquoi, à la veille de demander votre main officiellement, il eut l’idée de pénétrer, de nuit, grâce aux complaisances d’une servante, dans votre appartement. Cette fille savait qu’elle se rendait complice d’un crime, mais l’or peut tout. Oui, un crime, car Sylvio trouva son rival dans les bras de celle qu’il était assez fou pour vouloir prendre pour femme légitime.

–Comte, vous oubliez…

–Eh! madame, je parle d’une Antoinette, d’une jeune fille qui n’est plus, ou qui, du moins, a tellement oublié son passé, qu’elle a l’air d’en écouter le récit comme si elle lisait un roman de M. Voltaire ou de M. de Crébillon. Il y eut alors un combat horrible entre ces deux hommes, dans lequel l’adresse lutta avec le courage et la force. En vain Antoinette suppliait, ils furent tous deux inflexibles et se battirent sous ses yeux avec un acharnement effroyable. Enfin, Sylvio fut blessé mortellement par son adversaire, déjà blessé lui aussi, et il tomba. Antoinette et René eurent l’horrible courage de soulever ce cadavre pour le porter au dehors; ils traversèrent ainsi un long jardin pour arriver à une petite porte, et comme il fallait avant tout sauvegarder la réputation de la jeune fille, René se chargea du reste. Un an après, la belle Antoinette épousait M. d’Étioles.

–Ah!… fit la marquise qui sembla respirer.

–Chose étrange, continua Saint-Germain, René ne reparut jamais devant sa maîtresse. Qu’était-il devenu? Elle ne s’en inquiéta jamais, pas plus que de savoir où avait été enterré le corps de Sylvio.

–Et vous savez cela, vous, monsieur? demanda la marquise.

–René porta le cadavre jusqu’à la Seine avec l’intention sans doute de la lui donner pour sépulture; mais la fraîcheur de la nuit ranima Sylvio, et il poussa un gémissement.

–Il n’était pas mort!

–Non, il revint au contraire tout à fait à la vie, sur la berge même du fleuve; et quand il rouvrit les yeux, il remarqua les regards farouches que son rival jetait sur lui. C’était un méchant garçon, madame, que ce jeune musicien; l’amour avait pu l’embellir à vos yeux, mais je vous jure qu’il n’était pas digne de votre affection, car il eut la pensée exécrable de jeter vivant à la rivière celui qu’il n’avait pu vaincre entièrement.

–C’est impossible!

–C’est exact. Heureusement il était blessé, lui aussi, et ses forces le trahirent; si bien que Sylvio se releva et ramassa son épée, car René l’avait apportée dans l’intention de la faire également disparaître. Le combat recommença entre ces deux hommes, sous l’arche du pont au Change, la lune seule l’éclairait; tous deux étaient déjà affaiblis par leurs blessures et la perte de leur sang; mais, cette fois, ce fut René qui tomba pour ne plus se relever.

–Ah! fit madame de Pompadour en se cachant le visage.

–Sylvio tomba aussi, et se réveilla en prison; mais, comme il était horriblement blessé, et que, par conséquent, on ne put l’accuser d’assassinat, il n’y resta pas longtemps.

–Affreux souvenirs!… pauvre René!…

–Je vous ai dit, madame, que ce René était un fort mauvais garçon, et vous faites preuve d’une trop belle âme en le plaignant, tandis que vous n’avez pas un seul mot pour le marquis Sylvio.

–C’est vrai, c’était un noble cœur que Sylvio. répondit madame de Pompadour.

–A la bonne heure!

–Et maintenant, madame, je vais vous dire quels sont les deux autres noms qui se trouvent gravés sur votre bague.

–Taisez-vous, de grâce!…

–Il y a ceux de Sylvio et de René.

–Mais comment savez-vous donc toutes ces choses!...

–Madame, cette bague vous a été remise par un moine récollet, le14novembre1738, le jour où vous avez mis au monde une fille dont M. d’Étioles n’a jamais entendu parler, car vous l’avez épousé peu de temps après.

–Silence! monsieur, ne parlez jamais de cela!

–Et pourquoi donc? On s’égaie déjà tant sur votre compte, qu’une. calomnie de plus ou de moins…

–Comte, vous vous oubliez!… fit la marquise, essayant de reprendre sa hauteur.

–Il ne me reste donc plus, marquise, qu’à vous dire ce qu’il faut demander au roi; car, croyez-moi, il sera demain, ou après, redevenu sinon votre esclave, au moins votre ami dévoué.

–Que voulez-vous?

–Rien pour moi, madame, tout pour elle.

–Pour qui donc? fit la marquise en le contemplant avec une épouvante plus grande encore que précédemment.

–M. le duc d’Orléans a un fils, ce fils a dix ans, mais les princes se marient jeunes. Je veux donc, vous entendez, madame, je veux que, d’ici à trois mois, M. le duc de Chartres soit fiancé à mademoiselle Jeanne-Renée-Sylvia de Néris.

–Le premier prince du sang!... fit madame de Pompadour avec stupeur.

–Rien de trop, madame, pour la fille de Sylvio do Montferrat.

–Un petit gentilhomme piémontais!...

–Non, madame, mieux que cela, le marquis de Montferrat était de race royale.

–Mensonge!…

–On le prouvera quand il sera temps, madame, mais cela n’est pas nécessaire. Ce qui l’est, c’est que Jeanne de Néris soit un jour duchesse d’Orléans, et puisse, en cas de déchéance, ou à défaut d’héritier mâle de la branche aînée de Bourbon, devenir reine de France.

–Ah!… fit madame de Pompadour avec fierté, c’est un beau rêve, cela!

–Oui, madame, et je m’étonnerai toujours que vous n’y ayez pas songé pour mademoiselle d’Etioles, que vous voulez faire duchesse de Richelieu.

La favorite lança vers le comte un regard qui semblait vouloir dire: il est encore temps; mais celui-ci ne s’en offusqua nullement.

–Non, madame, ce serait de la folie, et tout le monde crierait. Tandis que pour mademoiselle de Néris, qui peut prendre le nom de son père, celui de ses aïeux même s’il le faut...

–Mais Jeanne n’est pas…

–Jeanne est la fille de Sylvio ou de René, vous ne sauriez vous-même dire le contraire, et vous seriez bien embarrassée à ce sujet. Or, de deux noms, il vaut mieux adopter le plus beau, c’est logique cela!

–Jamais je ne consentirai…

–Il le faudra bien, pourtant.

–Le roi ne voudra jamais.

–Ceci est votre affaire. D’ailleurs, il n’aime pas beaucoup les Orléans, et il ne serait pas fâché de leur voir faire ce qu’il ne manquera pas d’appeler une mésalliance,

–Non, c’est impossible!… s’écria la marquise, qui réfléchissait tout en écoutant les paroles de Saint-Germain.

–Je le veux, madame, répliqua le comte d’une voix grave.

–Vous! de quel droit?...

–Du droit que je possède et que vous reconnaissez, car votre regard ne ment pas, si vous essayez de faire taire voire bouche. du droit que doit avoir celui dont les traits sont restés dans votre souvenir, malgré dix-neuf ans écoulés, et que vous avez reconnu, là, tout-à-l’heure, dans cette glace.

–Sylvio!

–Madame, je suis le comte de Saint-Germain.

–Mais c’est impossible, je vois en vous le même homme qu’il y a vingt ans, plus jeune même; je croyais qu’un simple jeu de hasard.

–Madame, je ne vous dirai pas l’âge que j’ai, cela importe peu.

–Vous vous donnez plusieurs siècles, dit-on, répliqua madame de Pompadour en essayant de sourire avec mépris, tandis que son cœur battait à lui rompre la poitrine.

–Ce n’est ni le lieu ni le moment de sonder les mystères de Dieu, madame. Sylvio de Montferrat, c’est moi, et je vous ordonne…

–Comte, vous oubliez…

–Je n’oublie rien. Je veux que ma fille soit un jour duchesse d’Orléans.

–Non! non! fit avec force la marquise, c’est me perdre qu’exiger.

–Vous ne vous perdrez pas. D’ailleurs, le roi est encore sous le coup de l’émotion, je l’ai sauvé d’une mort inévitable, et nous lui arracherons cela par reconnaissance.

–Fable, que ce couteau empoisonné!

–Non, madame, réalité!

–Mais cet assassinat est l’œuvre…

–Des jésuites, je n’en doute pas, et personne n’en doute. Ils ont hâte de voir régner M. le dauphin, qui les protège; et ils vous renversent.

–Si vous le voulez, peut-être.

–Moi, madame, je ne combats point avec les armes de la calomnie, je marche droit et ferme dans ma route.

–Prenez garde, comte, elle peut vous conduire.

–A la Bastille? fit Saint-Germain, avec un sourire de mépris.

–Et mon pouvoir serait impuissant pour vous en faire sortir.

–Madame, on ne met pas les hommes comme moi à la Bastille, et ceux qui en auraient seulement la pensée, seraient en peu de temps brisés comme verre, sachez cela!

–Je n’ignore pas que vous êtes un habile chimiste, mais là, je crois, se borne votre puissance.

–Je vous engage, madame, à ne pas l’essayer.

–Ainsi, c’est la guerre entre nous, comte?

–Non, madame, et la preuve c’est que j’ai travaillé à vous rendre le roi. Réfléchissez un peu, et vous comprendrez bientôt que mes exigences rentrent dans le domaine du possible.

Sur ces paroles, Saint-Germain s’avança galamment vers la marquise qui se laissa prendre la main, et il déposa sur cette main un baiser dont l’action fut telle, sur cette organisation si éprouvée par les émotions de la journée et de la veille, que la favorite se sentit mourir.

–Oh! c’est un homme étrange! murmura-t-elle en le regardant s’éloigner.

III
ROSE PICARD.

Table des matières

Il faisait très-froid, et le comte était enveloppé dans une grande pelisse à fourrures qu’un laquais de la marquise avait jetée sur lui à sa sortie; aussi avait-il le visage presqu’à moitié caché lorsqu’il traversa le vestibule qui, de la cour de la chapelle, conduit au parterre du nord; il avança de quelques pas et aperçut, occupés à causer mystérieusement, deux hommes arrêtés dans l’enfoncement du chevet de la chapelle.

–C’est Lebel, pensa-t-il, avec ce misérable Rancrolles; allons, il y a du nouveau… Tout va bien.

Et il passa.

L’un de ces causeurs était en effet le premier valet de chambre du roi. Il avait peine à contenir l’impatience de son interlocuteur.

–J’ai deux chevaux à mon carrosse, disait Rancrolles, vous pouvez être de retour ici dans quatre heures, assez à temps pour le souper du roi.

–Non, c’est impossible. Le roi a besoin de moi à chaque instant, il peut vouloir m’envoyer chez la marquise d’un moment à l’autre; je n’aurais pas même dû le quitter.

–Au fait, vous avez peut-être raison. Ah! c’est égal, l’occasion était bonne de la remplacer à tout jamais.

–Je vous dis que j’aime mieux celle-là, qui est tout arrivée.

–Soit, n’en parlons plus.

–Je vous verrai demain matin, sur les dix heures; mais vous me garantissez bien. la. candeur de l’objet.

–Pardieu!

–C’est que j’ai déjà été trompé, voyez-vous, et j’aime mieux vous prévenir d’avance. Une fois, une grande dame me tombe de la province, vêtue plus que simplement: elle était d’une beauté surprenante, et habilement dirigée par un homme très-fort. Vous comprenez ce qui pouvait arriver; une fois au but, elle jetait l’habit d’emprunt, et la grande dame reparaissait. Eh bien! j’ai découvert le piége par un moyen infaillible, et j’en ai une infinité d’excellents dans mon sac, rappelez-vous cela, chevalier.

–Alors, à demain, dix heures, à Paris.

–Rue des Marmousets, c’est entendu.

Ils se quittèrent, et Lebel entra chez la marquise de Pompadour.

Le chevalier de Rancrolles monta dans son carrosse, un horrible véhicule de louage, mais attelé de deux chevaux de choix, et se fit conduire à Paris, en recommandant au cocher de ménager les bêtes.

–J’ai le temps, se disait-il, et demain j’aurai peut-être besoin de brûler le pavé.

Il entra dans Paris la nuit. Il fit arrêter sur le pont au Change, renvoya sa voiture, et s’enfonça dans la Cité.

Comme il entrait dans l’étroite rue des Marmousets, il fut heurté par un homme qui marchait rapidement et, sans se soucier d’être entendu des passants, s’exprimait en termes fort vifs sur la personne qu’il venait sans doute de quitter.

–Coquette! perfide! âme double et traîtresse! Ah! vilaine chose que la femme!

–Bon! se dit Rancrolles, après l’avoir repoussé assez rudement, je parie que c’est notre amoureux.

Et il se retourna jusqu’à ce que cet homme passât devant la lanterne fumeuse brûlant au coin de la rue, en attendant les réverbères qui furent inventés quelques années après.

–Justement, se dit Rancrolles, c’est le Pinson! Çà, aura-t-il enfin avoué sa belle position?… Quelle heureuse inspiration a eue cet imbécile de vouloir être aimé pour lui-même, quand il a six millions!… Nous allons bien voir.

Il arriva devant la maison qui porte aujourd’hui le numéro32, et dont le rez-de-chaussée était occupé par une petite boutique de mercerie. Au lieu de frapper à la porte de l’allée contiguë, il entra résolûment dans la boutique.

Il y avait à droite de la porte d’entrée un petit comptoir de chêne poli, sur lequel était une lampe éclairant les jolis doigts de la mercière, occupés pour le moment à tricoter.

–A la bonne heure! fit-elle en relevant la tête, le plus charmant minois, blond, frais, rose, blanc comme lis, et animé d’un sourire franc et perlé,–c’est très-bien cela!... Tiens, c’est vous, monsieur le chevalier?

Et la blonde jeune fille rougit de sa méprise.

–Oui, chère enfant, c’est moi, tandis que votre M. Pinson s’en va grommelant et vous apostrophant.

–C’est un vilain jaloux.

–Oh! a-t-il donc osé suspecter la blancheur de votre pensée, ma toute belle?

–Il prétend que j’écoute trop les compliments des autres et que je ris à ceux qu’il essaie de me débiter.

–Il les fait donc gauchement?

–Assez. répondit la jeune fille en riant.

–Dame, s’il vous aime, il est intimidé.

–Il a tort.

–Et vous, l’aimez-vous?

–Pas extraordinairement.

–En vérité; j’espère bien que vous ne le lui avez pas déclaré?

–Pas si sotte. Mais me refuser…

–Il ose vous refuser quelque chose, c’est un mal-appris, un manant.

–Je n’ai pas osé le lui dire.

–Mais vous le pensiez.

–Figurez-vous que j’ai une envie… mais une envie furieuse de voir… Vous allez vous moquer de moi.

–Non, dites toujours; les envies d’une jolie femme sont les choses les plus respectables et les plus sensées du monde.

–A la bonne heure, vous savez vivre, vous, monsieur le chevalier. Eh bien, j’ai envie de voir un bal de l’Opéra.

–C’est excessivement légitime, et une femme ne peut pas mourir avant d’y avoir assisté une fois au moins.

–Voilà précisément ce que j’ai dit à M. Pinson.

–Et il refuse? demanda Rancrolles singulièrement affriandé par cet aveu, et dont l’imagination bâtissait déjà des montagnes de projets sur ce désir.

–Moi qui m’y préparais en secret depuis plus d’un an!

–Ah! il y a un empêchement; c’est que, vu la maladie du roi, on pourrait bien les interdire cette année.

–J’ai vu aujourd’hui mademoiselle Clairon, à qui j’ai porté des rubans, et elle m’a appris que rien ne serait changé au carnaval de cette année, afin de ne pas trop occuper les esprits, et cela par ordre du roi.

–Eh bien, mademoiselle Rose, si vous voulez me faire l’honneur de m’accepter pour cavalier, je vous y conduirai, moi.

–Avec Diane? demanda la jeune fille en portant son joli doigt dans la direction du plafond.

–Sans Diane.

–C’est qu’elle a bien envie d’y aller aussi, elle, mais c’est pour voir...

–Pour voir?

–Pour voir le roi; je crois qu’elle en est amoureuse.

–Ma nièce se permettrait!...

–Oh! le vilain oncle qui se fâche pour si peu.

–Mademoiselle, j’y consentirais, que ni son père, ni sa mère n’y prêteraient les mains. Mais quant à M. Pinson, il a peut-être ses raisons pour refuser.

–Croyez-vous?. Il y va avec une dame peut-être.

–Il n’y a pire eau que celle qui dort.

–C’est vrai. Eh bien, s’il ne m’y conduit pas, j’irai avec vous, et nous le surprendrons.

–Charmant petit cœur, c’est entendu! dit Rancrolles en saisissant la petite main de la mercière, qu’il baisa avec autant de sérieux et de respect que si c’eût été la main d’une duchesse.

Il quitta la boutique et entra dans l’allée qui menait à l’étage au-dessus.

–A merveille! se disait-il en montant l’escalier, de l’Opéra au Parc aux Cerfs, il n’y a que la distance d’un ou deux verres de Champagne.

IV
LES DEUX MAISONS DE LA RUE SAINT-LOUIS.

Table des matières

Le Parc-aux-Cerfs, à Versailles., était, à cette époque, le nom sous lequel on désignait une partie du quartier Saint-Louis actuel.

Il avait pour limites, au nord la rue des Tournelles, à l’ouest la rue de Satory et les murs du Potager du roi, au midi et à l’est les bois de la Butte-Gobert.

Le25novembre1755, ainsi qu’il résulte des actes deposés dans l’étude de maître Patu, conseiller du roi, notaire au Châtelet de Paris, le roi Louis XV acheta, sous le nom de l’huissier Vallet, une petite maison située rue Saint-Médéric, et portant aujourd’hui le no2.

C’était là, avoue madame du Hausset dans ses Mémoires, qu’habitaient les sultanes du sérail de Louis XV; mais elle déclare qu’il n’y en avait que deux en général, et très-souvent une seule. Elle ajoute qu’on leur donnait, lorsqu’elles se mariaient, des bijoux et une centaine de mille livres.

Le témoignage de la femme de chambre de la Pompadour nous paraît un peu suspect de partialité; son livre n’est qu’un long panégyrique de la favorite, où, d’elle et du roi, elle fait de petits saints.

Le témoignage de Mercier lui-même doit être-repoussé; car ce n’est pas une raison, parce que de grands seigneurs ou de riches particuliers avaient ce qu’on appelait alors des petites maisons, pour tolérer semblable possession au roi de France.

Il fallait absolument, dit l’auteur de la Vie privée de Louis XV, que la Pompadour écartât sans relache, des petits soupers du roi, tomes les femmes de qualité faisant sur lui une vive sensation, et elle alla jusqu’à les faire punir parfois, de l’exil, du crime de vouloir plaire. Il fallait que, devenue surintendante de ses plaisirs, elle fit continuellement recruter dans le royaume des beautés neuves et inconnues, propres à renouveler le sérail qu’elle gouvernai à son gré.

Telle fut, ajoute-t-il, l’origine du Parc-aux-Cerfs, gouffre de l’innocence et de l’ingénuité, où venaient s’engloutir les victimes qui, rendues ensuite à la société, y rapportaient la corruption, le goût de la débauche et de tous les vices.

Indépendamment du tort qu’à fait aux mœurs cette abominable institution, il est effrayant de calculer l’argent qu’elle a coûté à l’État. L’auteur entre ici dans l’émunération des charges de cette institution immorale, et n’évalue pas à moins d’un milliard les sommes qui, en dix ans, ont passé par cette étrange piscine,

On peut aussi regarder le Parc-aux-Cerfs comme une des sources principales de la déprédation des finances; car dans ses fameuses Remontrances, le Parlement reprocha au roi que les acquits du comptant qui, sous le prodigue et fastueux Louis XIV, n’avaient jamais monté à plus de dix millions, passaient alors cent millions,

Or, ces acquits du comptant étaient les sommes délivrées par le trésor sur la simple signature du roi, et sans qu’il fûf fait mention de l’objet de leur destination.

Donc, malgré les méticuleuses précautions des agents secrets des plaisirs du monarque, et la complaisance apportée par plusieurs écrivains, en vue d’amoindrir les faits, il est avéré que la maison de la rue Saint-Médéric n’était pas seule en possession d’abriter les amours du roi. Nous avons été assez heureux pour trouver la piste vraie.

Au coin de la rue Saint-Louis,–nous parlons toujours de Versailles,–s’élevait une maison élégante, entre cour et jardin, entièrement close de murs.

Cette maison porte aujourd’hui le no14, et fait retour sur la rue Royale.

Elle appartenait alors à M. Colin, procureur au Châtelet, chevalier de Saint-Louis et intendant de la marquise de Pompadour.

Cette propriété occupait, en mitoyenneté avec celle qui porte aujourd’hui le no20, tout le pâté borné par les rues Saint-Antoine et Saint-Médéric, Le mur qui séparait les deux jardins était à peu près à la hauteur de la petite rue de Poix.

Cette dernière maison, celle du no20, était habitée par madame de Néris et sa fille, ou plutôt celle qui passait pour telle.

Madame de Néris était la veuve d’un gentilhomme, ami de Tournehem, le père probable de madame de Pompadour, qui s’était ruiné au jeu ou en folles prodigalités, et qui avait fini par se faire tuer en duel, quelques jours après la mort de madame de Châteauroux: ce qui le priva de recueillir les profits de la liaison de sa femme avec la nouvelle favorite. Madame de Pompadour prit soin, naturellement, de cette amie intime qui avait servi de mère à l’enfant né de ses premières fautes, et la combla des bienfaits du roi. Heureusement pour ses projets, madame de Néris était une âme honnête, ennemie des splendeurs de la cour, et que les chagrins de son détestable mariage avait jetée dans une dévotion tempérée par une douce indulgence.

Elle et Jeanne vivaient dans cette maison de la rue Saint-Louis d’une vingtaine de mille livres de revenu, sur lesquelles elle trouvaient encore toutes deux de quoi répandre quelques aumônes.

Madame de Néris, de ses anciennes relations, n’avait guère conservé, comme intimité, que le marquis de Moléon, dont elle était un peu parente par son mari; c’est pourquoi, le lendemain de l’entrevue du comte de Saint-Germain avec madame de Pompadour, trouvons-nous le vieux marquis en tête-à-tête avec elle dans son cabinet.

–Oui, disait le marquis, si ce diable de Néris s’était contenté de vivre pour vous, ma chère baronne, vous ne seriez point, à cette heure, forcée de marier votre fille à je ne sais quel sot roturier dont les écus vont servir à redorer le blason des Néris. Ils sont vraiment surprenants, ces bourgeois, gros et petits, ils crient sur les toits et par l’organe des philosophes, contre la noblesse et ses priviléges, et ils veulent tous être anoblis. Je vous demande un peu quel besoin a ce jeune Pinson de s’allier à une famille de gentilshommes?

–Vous oubliez, marquis, que le titre de baron et le nom de Néris passeront sur sa tête.

–C’est vrai! s’écria le marquis en riant bruyamment, et ce ne seront pas là, certes, les seules choses qui y passeront sur sa tête!

–Marquis!… fit la dévote baronne.

–Pardon… mais j’admire ce beau revirement. Hier encore la marquise faisait fi de ce mariage, et aujourd’hui vous me dites qu’elle le favorise.

–Surtout, n’en dites rien, je vous ai confié cela, marquis!

–Soyez tranquille, cela m’arrange trop pour que j’y nuise par la moindre indiscrétion.

–Vous êtes méchant, car ils s’aimaient, ces chers enfants, ils s’aiment encore., .

–Voilà le grand malheur!

–Marquis, j’avais toujours considéré une union entre votre fils et Jeanne comme dictée par les convenances.

–C’est possible, mais… Ah! vous avez sagement agi en précipitant au plus vite le mariage. Cette petite fille romanesque n’est pas tout à fait le parti qui convient le mieux à M. Pinson, mais bah!

–Elle qui rêvait l’amour dans le mariage!

–C’est une petite sotte. A quoi va-t-elle songer, je vous prie, est-ce que vous ne l’aviez pas rêvé aussi, vous? L’amour dans le mariage! quelle invraisemblance!

–Enfin, reprit la marquise sans s’arrêter à relever cette brusque sortie, je crois être parvenue à persuader Jeanne de la folie de son amour, mais Henri?

–Imaginez-vous que le drôle veut à tout prix empêcher ce mariage. Je ne sais comment il a appris qu’on signe le contrat demain; mais comme je le sais capable de toutes les extravagances, il tient de moi, pardieu! j’ai enfermé ce cher enfant dans son appartement.

–Relle-garantie! fit en riant madame de Néris, qui au fond conspirait pour le prisonnier.

–J’ai défendu, répliqua le marquis, à mes gens et aux siens, de lui prêter le secours d’aucune échelle.

–Mais s’il saute par la fenêtre? fit la baronne en marchant vers la fenêtre.

–Allons donc! est-ce qu’on saute d’un deuxième étage sur le pavé de Paris!

–Cela s’est vu, lit la baronne avec malice.

–Pardieu! vous avez raison, car je me rappelle avoir sauté, moi, d’un premier étage pour éviter le retour d’une personne… gênante; mais du diable si je l’aurais fait en toute autre occasion, et encore me suis-je foulé la jambe au point de rester deux grands mois au lit. Il est vrai que j’étais jeune!

–Eh bien, ce que vous avez fait...

–Mon fils ne le fera pas, il a trop de respect pour la volonté de son père. Et puis, je m’installe ici jusqu’à conclusion. Mais que regardez-vous donc dans le jardin? demanda le marquis en se levant pour aller trouver la baronne à la fenêtre.

–C’est elle, elle se promène rêveuse.

–Par le froid qu’il fait!

–Elle me voit, retirez-vous de là, marquis, dit madame de Néris en le repoussant.

–Au fait, c’est vrai, ma vue lui rappellerait trop mon coquin de lils.

–Elle a l’air. oui, elle vient ici. Tenez, entrez dans le salon, elle a sans doute à me parler.

–Soyez ferme, surtout! dit le marquis en se retirant dans le salon, séparé du cabinet de la baronne par la chambre à coucher.

–Tout va bien, se disait-il entre ses dents, le comte de Saint-Germain avait raison, mais comment la marquise peut-elle être mêlée à tout cela?

Il avait à peine disparu, que Jeanne de Néris entra.

C’était une belle jeune fille de dix-huit ans, à la taille élancée, et dont le teint mat et rosé avait la transparence de ces chairs que le Titien a fixées sur la toile avec la magistrale autorité de son génie; cette transparence ressortait plus vivement encore encadrée dans les spirales d’une abondante chevelure noire et encore vierge de poudre. Sa démarche, l’expression de ses yeux, le port de sa tête, tout indiquait bien un caractère susceptible de résolution, et qui pouvait, sous l’impression d’un sentiment heurté, se laisser glisser sur la pente d’une indépendance absolue.

La baronne connaissait bien les nuances de ce caractère; aussi s’était-elle toujours étudiée à le ménager.

–Madame, dit-elle en entrant, je ne pourrai jamais m’y résoudre.

–A quoi, mon enfant? demanda la baronne, qui savait pourtant ce qu’elle voulait dire.

–A ce mariage.

–Ma chère enfant, ne recommençons pas d’inutiles débats.

–Au nom du ciel, madame, daignez faire trêve à ces rigueurs. Daignez surtout abdiquer un peu de cette volonté implacable qui va si mal à votre doux visage. Vous obéir a toujours été la loi de mon cœur; mais aujourd’hui, je vous en conjure, ne mettez pas mon obéissance à une si rude épreuve.

Et en disant ces mots, elle embrassa tendrement la baronne. Celle-ci, habituée à faire depuis longtemps tontes les volontés de celle qu’elle aimait comme une véritable mère, détourna la tête pour cacher l’irrésolution de son regard.

–Le parti qu’on vous offre est magnifique pour nous, qui n’avons pas de fortune, aujourd’hui surtout où le luxe est porté à un point.

–Ah! madame, c’est le mariage que je repousse plutôt que le mari. Je ne l’aime pas, ce monsieur Pinson; il a un nom ridicule, il n’est pas noble; mais le fût-il, et vous savez que je fais plus de cas des qualités du cœur que des avantages du rang et de la fortune; mais le fût-il, que je parlerais de même. Vous savez que mon cœur s’est donné à un autre: c’est une affection de quinze années; il m’aime, et le souvenir d’Henri, convenez-en, doit me rendre odieux tous les partis qui pourraient m’être présentés.

La baronne se leva, et, l’embrassant au front, voulut se retirer, afin de rompre un entretien pénible et surtout difficile à soutenir pour sa faiblesse, mais Jeanne la retint doucement.

–J’espère, ma chère enfant, dit-elle, qu’avec le temps tu reviendras à des sentiments plus raisonnables.

–Plus raisonnables! fit Jeanne avec une sorte d’indignation. Ah! madame, vous êtes inflexible, et, je le vois bien, il vous est indifférent de briser mon cœur. Pauvres jeunes filles, sommes-nous malheureuses en ce monde! Nos affections, nos désirs, est-ce qu’on les consulte! On nous dit d’épouser tel ou tel homme, et il faut obéir. Oh! les choses sont bien mal faites ainsi. On nous ôte toute force de volonté, les lois sont là pour nous contraindre. Ah! madame, madame, vous êtes trop rigoureuse!

–Jeanne, mon enfant!...

–Oui, madame, trop rigoureuse, continua la jeune fille avec force sans la regarder en face, et l’on voit bien que vous n’êtes point ma mère.

A ce mot, madame de Néris regarda Jeanne, le visage bouleversé d’étonnement et d’effroi.

–Jeanne, s’écria-t-elle, que dites-vous?

–Pardon, ma mère, répondit la jeune fille en s’agenouillant devant elle et lui prenant la main qu’elle baisa doucement, pardonnez-moi d’avoir surpris ce secret.

–Mais vous vous trompez, essaya de balbutier la baronne.

–Je le désire, madame, répondit Jeanne; oui, car je ne puis oublier les soins maternels dont vous m’avez constamment entourée.

–Qui vous fait supposer?…

–Un avis que j’ai reçu d’une manière mystérieuse, un jour, à Saint-Louis.

–0ciel!

–Cet avis, j’ignore quel a été le but de ceux qui me l’ont fait parvenir. Peut-être ont-ils voulu ainsi me donner la force de lutter contre votre volonté.

–Mais enfin, quel est-il? Parlez.

–Voici, madame. En entrant à l’église, nous nous dirigions vers notre place habituelle. Il y a de cela un mois; c’était le lendemain du jour où… M. Pinson est entré dans notre maison… Nous nous dirigions donc, vous et moi, vers nos chaises, lorsque je vis se lever de la mienne une femme qui s’éloigna en nous adressant ses excuses.

–En effet, je me rappelle… fit la baronne, et je n’y attachai aucune importance.

–Ni moi non plus; mais quand nous fûmes assises, j’aperçus à terre, entre mon prie-Dieu et celui de ma voisine, un petit papier plié. Pardonnez-moi, ma mère; mais il y avait déjà deux mois que je ne voyais plus Henri, et je m’imaginai que c’était lui qui m’écrivait de la sorte. je ramassai le billet sans être vue. Une fois dans ma chambre, je le lus. Le voici, madame.

Et Jeanne, tirant un papier de sa poitrine, le présenta à madame de Néris.

Celle-ci, au comble de la stupeur, y lut ces mots:

«Jeanne de N... est la fille du marquis de Montferrat et de madame de…, décédée.»

A ce mot de décédée, la baronne respira, et dit ensuite avec calme:

–Et qui prouve que ce billet vous fût destiné, mon enfant?

–C’est vrai, madame: malgré ce N..., je doutai; mais deux jours après, je trouvai dans le jardin, et comme s’il eût été jeté par-dessus le mur, un billet semblable,

–Ah! fit la baronne avec accablement.

–Chère mère, fit Jeanne en lui baisant de nouveau les mains avec ardeur, ne me jugez pas assez ingrate pour ajouter foi à cette révélation, qui ne peut être qu’un des moyens d’une intrigue dont je chercherais peut être en vain le but. Je veux être et rester votre fille; et, puisque vous avez recueilli mon enfance, je veux vous en récompenser en continuant de vous entourer de tout l’amour d’une fille.

–Ah! pourquoi ma Jeanne, à moi, l’enfant de mes entrailles, n’a-t-elle pas vécu en toi, adorable enfant!... fit la baronne avec douleur.

–C’est donc vrai?

–Hélas!… Mais, au nom du ciel, ne m’en reparle plus, que tout le monde ignore…

–Oui, ma mère... mais ce marquis de Montferrat. quel est-il?

–Un seigneur de ce nom a paru autrefois à la cour, il y a longtemps. Il a disparu peu de temps avant ta naissance, et depuis je n’en ai jamais entendu parler.

–Bien! c’est donc à vous seule que j’appartiens; ma mère; j’en suis heureuse, car vous aurez réellement soin de mon bonheur, vous ne forcerez pas ma volonté. Vous me laisserez conserver mon cœur vierge de toute affection qui ne se rapporterait pas à Henri.

–Il faut oublier cet amour, malheureuse enfant!...

–Non, je veux le laisser vivre en mon cœur et mourir ainsi. Vous savez que mes goûts sont simples et que je me contente de peu, eh bien, consentez à ce que je vive désormais, comme toujours, auprès de vous.

–Eh bien, espère, dit la baronne en la baisant au front.

Pendant que ceci se passait dans cette maison tranquille, nous allons faire franchir au lecteur le mur du jardin, et l’introduire dans la maison du sieur Colin.

Ce Colin était le premier ministre de madame de Pompadour, et depuis plus d’un mois il avait été chargé par celle-ci d’une mission assez épineuse et d’une besogne dont l’exéculion avait rencontré de sérieuses difficultés.

Tous les soirs, M. Colin, quoique procureur au Chàtelet et chevalier de Saint-Louis, s’affublait d’un habit râpé, d’une perruque terne, et, dans ce modeste équipage, se faisait conduire a Paris. Là, il faisait arrêter dans la rue Saint Honoré, à peu de distance des Halles, et s’enfonçait dans une des trente ou quarante ruelles de ce quartier noir et infect où circulent aujourd’hui la lumière et la vie. Tantôt c’était dans la rue de la Monnaie, tantôt dans celle des Arcis, tantôt dans celles des Boucheries, de la Grande-Truanderie, de la Mortellerie, enfin, dans les rues où il savait trouver encore ouvert quelqu’un de ces sombres cabarets où les ouvriers de tout corps d’état venaient se délaser du labeur quotidien.

Il en embauchait un chaque soir, soit un maçon, soit un terrassier, soit un badigeonneur, soit un serrurier, selon sa fantaisie ou son besoin, et l’emmenait aussitôt vers sa voiture. Là, l’ouvrier se laissait bander les yeux, et M. Colin fermait des volets fort ingénieusement pratiqués à l’intérieur de la voiture. Ils arrivaient ainsi, non sans quelques détours habilement combinés, dans la maison de la rue Saint-Louis. L’ouvrier commençait par souper copieusement, puis, quand il avait dormi quatre ou cinq heures, on le réveillait pour lui faire accomplir une besogne mystérieuse.

Au bout de deux ou trois jours, parfois davantage, souvent beaucoup moins, l’ouvrier, bien payé, était reconduit à Paris avec les mêmes précautions, et en le congédiant, M. Colin lui recommandait le silence le plus absolu, en ayant soin d’appuyer ses arguments d’un mot qui alors avait la vertu la plus souveraine.

Le mot Bastille.

Madame de Pompadour, malgré les avis de ses conseillers, avait quitté le château, mais elle était restée à Versailles; il est vrai que c’était dans le plus strict incognito, et que, chose surprenante, tandis que tout le monde la croyait plongée dans la douleur, au fond de son appartement situé, nous l’avons dit, au-dessous des salons de Diane, de Vénus et de! Abondance, elle était, nondans son son délicieux ermitage de l’avenue de Saint-Cloud, mais dans la maison de son intendant.

–Décidément, mon cher Colin, lui dit-elle, en mettant pied à terre dans la cour, vous êtes l’homme le plus précieux et surtout le plus prévoyant du monde.

Le factotum reçut le compliment sans rougir et se contenta de faire entrer la marquise dans le plus délicieux salon.

–Parfait!… fit madame de Pompadour en examinant l’ameublement et les peintures avec cette science du goût qu’elle possédait au plus haut degré.

–Le roi sera satisfait, madame?

–Il serait bien difficile, c’est aussi bien qu’à Bellevue ou à Choisy.

Et arrêtant ses yeux sur une peinture où le joli et le coquet le disputaient au laisser-aller du sujet, elle se retourna vers Colin.

–C’est mieux même! ajouta-t-elle.

–Et maintenant, madame, voulez-vous voir?

–Attendons Lebel. Surtout vous ne lui avez pas laissé soupçonner?

–Vous me l’aviez trop recommandé.

Peu d’instants après, le lourd marteau de la porte d’entrée retentit, et bientôt Lebel entra dans le salon. Le premier valet de chambre semblait rayonnant de joie.

–Alors tout va bien? demanda la Pompadour avec un sourire.

–Je n’ose encore trop l’affirmer, madame, mais j’en jurerais presque.

La marquise prit place dans une molle bergère et fil signe à ses confidents de s’asseoir.

–Mon cher monsieur Lebel, dit-elle, il ne faut pas nous dissimuler que le roi a subi un assaut terrible, et que l’aventure est plus qu’extraordinaire. Aussi, j’en ai la conviction, Sa Majesté ne consentira jamais à remettre les pieds dans cette maison de la rue Saint-Médéric, elle lui rappellerait toujours cette pauvre fille frappée de folie.

–J’avais en effet, madame, l’intention de vous en parler, dit Lebel.

–Eh bien, pour parer à cela, il semble que M. Colin a été touché du don de prescience, car il a préparé, ici même, le plus charmant réduit, vous allez en juger.

–Oh! je m’en repose parfaitement sur vous, madame, pour en être certain.

–Vous allez voir, continua la marquise, que M. Colin possède de grands talents d’ingénieur et que, si le roi était à court de généraux, il pourrait fort bien recourir à ses lumières pour préparer le siège d’une place forte.

–Madame, le roi est habitué à vous voir épuiser le possible; et si vous avez été au-delà, ce n’est pas moi qui oserai m’en étonner.

L’intendant conduisit ses hôtes dans un cabinet attenant au plus délicieux boudoir, où les peintures du genre de celle qui avait déjà attiré l’attention de la favorite étaient répétées avec une profusion calculée. Quand il crut leur curiosité satisfaite sur ce point, il posa un doigt sur ses lèvres, s’approcha d’un large fauteuil où l’on pouvait tenir deux à l’aise et toucha délicatement l’un des clous dorés de ce meuble.

Aussitôt le fauteuil tourna comme sur l’un de ses pieds et démasqua l’entrée d’un petit escalier s’enfonçant en terre en droite ligne.

–Sa Majesté n’aime pas les escaliers tournants, fit remarquer la marquise.

Il y avait du feu dans la cheminée du boudoir, Colin y alluma deux flambeaux, en offrit un à Lebel, garda l’autre, et tous trois descendirent les marches de cet escalier, dont chacune était garnie d’une moelleuse moquette. Au bas de l’escalier s’étendait une pièce assez spacieuse, pavée de marbre avec tapis, et sur le mur faisant face à l’escalier qu’ils venaient de quitter, se trouvaient les lambris d’une porte étroite.

M. Colin ouvrit cette porte, et un long corridor se présenta, dont les murs étaient recouverts d’une de ces étoffes dites de Perse, alors toutes nouvelles.

–Vous ne devineriez jamais, Lebel, dit la marquise, où conduit ce corridor?

–Non, madame, mais je commence à comprendre que c’est un souterrain.

–Entrez, et vous allez vous en assurer.

–Vous ne venez pas, madame la marquise? demanda le valet de chambre.

–Non. Je suis fatiguée, je vais vous attendre dans le boudoir.

Et tandis qu’elle remontait l’escalier, les deux hommes pénétrèrent dans le couloir souterrain.

Trois quarts d’heure après, ils étaient de retour. Lebel était émerveillé.

–Comme cela va pouvoir se concilier avec les velléités de Sa Majesté de ne s’occuper que de son salut! s’écriait Colin. Et comme son confesseur aura beau jeu! Plus de scandale! Tout est là, à ce qu’il parait, pour nos robes noires!

–Monsieur Colin, fit la marquise, on voit bien que vous êtes des amis de M. de Voltaire.

–Et je m’en honore, madame, c’est le plus grand homme des temps modernes.

–Ah! après le roi et Sa Majesté prussienne, toujours.

–On excepte toujours les souverains, madame, ils ont toutes les grâces d’état et de génie.

–Vous-êtes un encyclopédiste, et je vous signalerai à la vindicte de M. le dauphin.

–Je serai fier de subir le martyre, madame.

La marquise se leva et se prépara à partir.

–Ainsi, monsieur Lebel, vous êtes satisfait ?

–C’est-à-dire, madame, que le roi fait tous les jours des chevaliers de Saint-Louis qui ne l’ont pas si bien mérité, certes, que M. Colin! Si je. suis satisfait!.

–Allons, tant mieux. Je vous laisse. Maintenant je n’ai plus à m’occuper de rien, le reste vous regarde; cela est bien convenu, je fermerai les yeux, et je n’apprendrai jamais que trois mois après, au moins, les infidelités que pourra m’avoir faites M. Louis de France.

–Parfait! parfait! ne cessait de s’écrier Lebel. Tantôt on viendra ici, tantôt on ira là-bas, sans esclandre, sans carrosse, sans curieux, sans crainte de s’enrhumer surtout! Monsieur Colin, vous êtes un grand homme!

–Colin, dit la marquise, vous présenterez vous-même le mémoire à Sa Majesté, vous saurez choisir le bon moment, je compte sur vous pour cela.

La marquise partit. Quant à Lebel, il eût bien voulu reprendre le chemin du corridor souterrain; mais il se rappela qu’il avait donné rendez-vous au chevalier de Bancrolles, et que celui-ci devait l’attendre avec impatience.

Il quitta le petit hôtel de la rue Saint-Louis, plus enchanté encore qu’au moment même où il avait été appelé à apprécier l’invention de l’intendant de la Pompadour, et se rendit derrière la Grande-Écurie où il trouva le carrosse de Rancrolles. Dès qu’il parut au bout de la rue, la portière s’ouvrit, et cinq minutes après les deux chevaux du chevalier couraient au grand galop vers Paris.

V
LES BATTERIES DU CHEVALIER DE RANCHOLLES.

Table des matières

Lorsque Lebel et Rancrolles, qui avaient laissé la voiture sur le quai, entrèrent dans la boutique de la jolie mercière, ils ne trouvèrent que sa mère, la vieille madame Picard, essayant de lire dans un livre d’heures qu’elle tenait à l’envers.

–Est ce que mademoiselle Rose est absente? demanda Rancrolles.

–Non, monsieur le chevalier, elle est chez madame votre sœur.

–Ah!… fit Rancrolles visiblement contrarié, c’est que voici monsieur qui, avant de monter chez moi, désirerait acheter quelques dentelles.

–Je vais l’appeler, fit la vieille avec empressement. Et elle s’en alla prendre un manche à balai, au moyen duquel elle frappa au plafond de sa misérable boutique.

–Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez de la famille dans la maison, fit Lebel à voix basse, et d’un air qui commençait à s’assombrir.

Mais sa figure se rasséréna bientôt à la vue du frais visage qui se montra tout à coup à la porte de l’arrière boutique.

–Eh bien! mademoiselle Rose, s’écria Rancrolles, allons donc, voici une affaire à traiter! Des dentelles, mordieu, et de belles! montrez tous vos cartons!

Après une heure employée à marchander et surtout à faire causer la jolie mercière, Lebel s’en alla ravi de ses grâces et de son ingénuité. Il refusa de monter chez Rancrolles, prétendant avoir déjà perdu assez de temps auprès de cette rare beauté, et fut reconduit par lui jusqu’au bout de la rue.

Tout le long du chemin, le chevalier l’empêcha de se retourner.

Il avait entendu, à leur départ, s’ouvrir la fenêtre du premier étage.

En revenant seul, il fit signe de loin à une jeune personne dont la tête ravissante était penchée à cette fenêtre, de se retirer au plus vite.

–Petite sotte! fit-il, elle va tout perdre!...

Le lecteur doit avoir déjà, de M. le chevalier de Rancrolles, la plus détestable opinion. C’était un de ces hommes profondément dépravés qui, désespérant de trafiquer encore avantageusement d’eux-mêmes, ne se faisaient aucun scrupule de pousser les autres dans l’abîme. Il était, du reste, d’assez mince noblesse, et c’était au moyen de machinations vraiment sublimes qu’il était parvenu à marier sa sœur, plus âgée que lui de cinq à six ans, et sans dot, avec M. de Romans, fils d’un conseiller au Parlement, et appelé, sans nul doute, à succéder à son père.

Mais la fortune honnête des Romans n’avait pu tenir longtemps, une fois le conseiller mort; car son fils, avocat peu couru des procureurs, se lança avec son beau-frère dans les travers de la vie facile; laissant au logis se morfondre sa femme et s’inquiétant fort peu de la manière dont elle élèverait leur unique enfant, Diane, une petite fille adorable malgré son caractère décidé et presque indomptable, fruit d’une éducation peu sévère et d’un amour maternel plus exagéré qu’intelligent.

L’âge était venu et avec lui la misère, cette misère horrible qui marche en habits râpés, en linge jauni et ravaudé, en souliers éculés, toujours à la veille d’une catastrophe définitive, fertile en expédients, féconde en déboires et qui est la plaie vivante de cette partie de la société qui côtoie la richesse d’autre ou dédaigne le travail. Mais il faut dire que dans cette maison les privations extérieures n’étaient supportées que par M. et madame de Romans: malgré tout, ils continuaient à élever leur fille en princesse, ne la laissant manquer de rien et l’habituant à faire bon marché de tout bien-être intérieur, pourvu que les apparences fussent sauvées.

M. de Romans allait au Palais avec sa robe d’avocat, grâce au voisinage; cela avait l’avantage de cacher ses habits et son linge, et, quant à sa femme elle ne quittait presque jamais la chambre. Tous deux louchaient à la cinquantaine, et il y avait longtemps déjà qu’ils étaient faits au sacrifice.

Diane était pimpante et fraîche dans ses robes de soie; son goût naturel savait leur donner une tournure sans pareille, et son amitié avec Rose Picard avait l’avantage de la fournir de rubans et de dentelles à satiété. La vieille madame Picard criait beaucoup et faisait mettre régulièrement en écrit tout ce qui montait chez ses voisins; mais ses affaires n’allaient pas non plus d’une manière très-brillante, de sorte qu’il lui arrivait parfois d’ahurir l’avocat ou sa femme de ses plaintes et de ses demandes de paiement. Une caresse de Diane, un mot de Rose, et tout rentrait dans le silence.

Le chevalier avait dit un jour un mot qui, répété depuis à chaque occasion pressante, et même à tout propos, était devenu la réponse obstinée aux jérémiades des uns et au désespoir des autres.

–Diane sera un jour très-riche; sachons attendre.

En attendant, le peu de bien-être de cette triste maison de la rue des Marmousets provenait des rares causes confiées au piètre avocat et des éclairs d’opulence qui jaillissaient sur le chevalier par intervalles trop rares. Il était malheureux au jeu, et s’en était corrigé pour ne plus hasarder de parties qu’à coup sûr. La ressource était scabreuse, surtout avec les sévérités de M. Berryer, lieutenant de police; mais depuis quelques semaines on voyait de temps en temps quelques pièces d’or au logis. Était-ce parce que M. Berryer se relâchait de ses rigueurs envers un ami de M. Lebel, ou pour toute autre cause? Le chevalier gardait à cet égard une discrétion absolue.

Quand il quitta Lebel, il revenait donc vers sa maison, fort contrarié de l’apparition de Diane à la fenêtre, car c’était en effet sa nièce qui avait avancé sa tête curieuse sur la rue.

–Heureusement Lebel ne l’a pas vue, se dit-il en montant l’escalier.

Ce fut Diane qui lui ouvrit.

C’était en effet une personne ravissante. Elle avait dix-neuf ans, des cheveux noirs, un teint éclatant de fraîcheur, le nez d’une forme exquise, petit, surmontant agréablement une bouche rieuse, aux lèvres rouges comme le feu, les joues modelées par la main des Grâces, et sur le velours desquelles les Ris avaient laissé leur empreinte charmante en deux fossettes provoquantes. Le chevalier ne se lassait pas de vanter ce visage dans des roncetti exagérés que souvent le bon avocat se mettait à rimer et envoyait au Mercure, qui ne les insérait jamais.

Tout enfin, dans son attitude, dans sa démarche, dans ses yeux bleus, disait:

–Je suis belle!

Et le chevalier disait tout bas à sa sœur, comme avait fait jadis madame Poisson, de celle qui était destinée à être la Pompadour:

–C’est un morceau de roi!

Nous n’avons donc pas beaucoup de mérite à laisser deviner au lecteur quelles étaient les secrètes aspirations de l’aimable et peu respectable oncle de cette mignarde, créature.

Lorsqu’il entra, sa nièce lui présenta son front qu’il baisa du bout des lèvres, tandis qu’il lui serra la main avec force.

–Oh! vous avez l’air soucieux, bel oncle, fit-elle en l’examinant à la dérobée.

–Je ne le suis que de ton bonheur, Diane, n’oublie jamais cela.

–Quel bonheur d’avoir un oncle qui vous aime tant que cela! dit-elle en riant.

–Ne ris pas, mon enfant, car je connais plus de deux cents oncles, moi, et je les vois tous fort indifférents pour le sort de leurs neveux ou nièces.

–C’est très-mal; mais vous n’êtes point pourtant, monsieur le chevalier, le modèle de la gatanterie, car vous avez promis à Rose de la conduire au bal de l’Opéra.

–Tandis que je te l’ai refusé, à toi?. N’est-ce pas là ta pensée?…

–Précisément.

–Eh bien, mon ange, tu as eu tort de l’écouter avec tant de complaisance. Tout ce que je fais ou dis, te concernant, est le résultat des plus sérieuses réflexions.

–Oh! fit la jeune fille avec une petite moue pleine de séduction, je cherche en vain quelles peuvent être les réflexions qui vous ont conseillé de me priver de ce plaisir, d’autant plus que vous m’avez dit un jour, l’année passée: Je t’y conduirai.

–L’année passée, c’était bien différent.

–En quoi?

–Voyons, Diane, dit Rancrolles en lui prenant les deux mains, puis-je me fier à toi?

–Oui, répondit la jeune fille en le regardant entre les yeux.

–Ah!… fit en hésitant Rancrolles, et sans pouvoir cacher son embarras.

–Tenez, je vais vous le prouver, chevalier. Je sais, entendez-vous bien, je sais quel est l’homme qui était avec vous tout à l’heure.

–Toi! fit le chevalier d’un air incrédule.

–C’est le premier valet de chambre du...

–Silence!… Ah! rusé serpent, comment as-tu découvert?

–C’est bien simple. Un jour que vous m’avez conduite à Versailles voir manger le roi, cet homme est venu parler à voix basse à Sa Majasté. Vous étiez trop loin de moi, et j’ai demandé à ma voisine qui il était.. Ah! vous faites des cachotteries avec moi! Eh bien! si vous voulez, bel oncle, que je vous octroie mon pardon, vous me direz tout de suite ce qu’il est venu faire chez madame Picard.

–Il y a acheté des dentelles, voilà tout, il passait, ou plutôt nous passions.

–Comme c’est naturel, quand il y a les fournisseurs de la cour.

–Eh bien! apprenez tout...

–Vous allez me tromper.

–Non! Je l’amenais ici, chez nous, il s’intéressait au Sort de ton père, il voulait le voir, causer avec lui, prendre cette pétition au roi, cette fameuse pétition que M. de Romans tient toujours prête; mais à moitié chemin, j’ai réfléchi. j’ai dit que votre père était absent, et nous sommes entrés chez Rose.

–Vous aviez donc peur que M. Lebel me vît?

–Chut! fit le chevalier effrayé de cette question, car elle était trop bien l’expression de sa pensée propre.

–Essayez donc de dire vrai une bonne fois, vilain oncle! fit Diane avec impatience.

–Eh bien! oui, j’avais peur qu’il ne te vît… Ah! Diane, tu ne peux te figurer le plan magnifique que j’ai conçu à ton sujet. C’est gigantesque!… Il y a des moments où je suis effrayé de moi-même, ma parole d’honneur!

–Vous allez encore mentir! dit Diane en tendant vers lui son petit doigt rose.

–Diane, aie confiance en ton oncle, ma chère enfant, car il joue un jeu à se faire rompre le cou, ou, pour le moins, à se faire fourrer à la Bastille jusqu’à la consommation des siècles.

–Ainsi soit-il! fit dévotement la rieuse jeune fille.

–Merci.

–Avec tout cela, vous ne me dites rien.

–Tu sauras tout, te dis-je, d’abord je ne puis pas faire autrement.

–A la bonne heure, au moins, voilà de la franchise!

–Et pour commencer, je veux combler ton désir, mais à une condition.

–Laquelle?

–C’est que tu ne diras rien à qui que ce soit, excepté à ta mère, bien entendu, car elle sera forcément du complot.

–Je vous donne ma parole, mon oncle, et vous savez si je la tiens d’ordinaire.

–Bien. Alors, ma chère enfant tu peux faire tes préparatifs. Je te mènerai à l’Opéra.

–Avec Rose?

–Sans Rose.

–Mais. voulut objecter la jeune fille qui ne comprenait pas.

–Corbleu! ne dis pas un mot de cela, à Rose surtout, ou tout est perdu, et tu n’irais pas.

–Je me tairai.

–Ainsi, c’est entendu, ta mère et toi, préparez vos dominos, vos masques, vos ajustements; fais-toi belle dessous le domino, on ne sait pas ce qui peut arriver, un accident, une déchirure, un ordre général de se démasquer par ordre du roi.

–Le roi y sera?… fit vivement Diane, dont les yeux brillèrent d’une flamme étrange et aussitôt éteinte.

–Oui, fit Rancrolles en l’examinant à la dérobée, le roi y sera. Il veut se montrer en public et faire un peu de popularité. Ainsi, c’est convenu, tu as huit jours pour te préparer, mais jusque-là, silence!…

–Soyez tranquille, mon oncle.

Pendant huit Jours, Diane eut la force de voir la jeune mercière amonceler les rubans sur le plus ravissant domino rose, sans exprimer par le moindre mot qu’elle était conviée, elle aussi, à cette fête qu’elle se représentait avec toutes les féeries enfantées par sa riche imagination; mais elle s’en consolait en travaillant secrètement avec sa mère à confectionner les dominos noirs les plus simples.

Rosé Picard était certainement aussi heureuse que peut l’être une jeune fille à la veille de réaliser un rêve longtemps caressé; car à cette époque le bal de l’Opéra avait tout son prestige, et constituait aux yeux de la majeure partie du sexe féminin une annexe fort brillante du paradis; mais elle était cependant tourmentée d’une arière-pensée.

Elle n’avait pas revu M. Melchior Pinson depuis cette explication assez vive dont le chevalier avait saisi les derniers éclats au tournant de la rue des Marmousets. Il arriva alors ce que redoutait le plus Rancrolles, c’est qu’au fur et à mesure que le jour du bal de l’Opéra arrivait, mademoiselle Rose paraissait se soucier de moins en moins d’y assister. Or, le chevalier avait dressé sur ce caprice de la jolie mercière de si formidables batteries qu’il commençait à perdre la tramontane et à devenir sérieusement inquiet.

Enfin, le jour du bal se leva, aussi radieux que pouvait l’être un17janvier, mais M. Pinson n’avait pas reparu.

Elle regarda son domino rose du coin d’un œil rempli de larmes et déclara nettement à Rancrolles qu’elle avait réfléchi et que, bien que sa mère lui eût permis d’aller au bal en la compagnie d’une personne aussi honorable que M. le chevalier, elle était décidée à rester au logis.

–Eh bien, ma chère enfant, dit le chevalier comme s’il prenait son parti, vous êtes la maîtresse, j’irai seul.

Mais il n’avait pas encore dépassé le seuil de la boutique qu’un homme y entrait mystérieusement, et attendit pour parler qu’il fût parti.

Rancrolles resta dans l’escalier un instant, et quand il eut entendu cet homme sortir de la boutique, il monta au plus vite chez lui. Il habitait deux petites pièces situées sur le derrière de la maison et dont la porte s’ouvrait sur le même palier que celle de l’appartement de son beau-frère.

Il avait à peine ôté son chapeau et décroché son épée de sa ceinture qu’il entendit frapper doucement à sa porte.

–Entrez, fit-il d’une voix forte et en hochant la tête avec un sourire.

Mais au lieu d’entrer, la personne qui frappait glissa un petit billet sous la porte.

Le chevalier ramassa le billet, lut les deux lignes qu’il contenait, reprit son épée, son chapeau et passa ensuite chez sa sœur

–J’étais bien sûr qu’elle viendrait, murmurait-il.

Et comme il ne chercha nullement à savoir la cause d’un revirement aussi complet dans la résolution de mademoiselle Rose, nous avons de graves présomptions qu’il y était pour quelque chose.

La nuit venue, un carrosse s’arrêta à l’angle du quai des Morfondus, et peu d’instants après, deux dominos noirs y montèrent; le carrosse partit aussitôt.

Cinq minutes après, un autre carrosse s’arrêta au même endroit; et un cavalier de mine assurée, portant un domino noir plié sous son bras et accompagné d’une personne couverte d’un domino rose, montèrent dans cette voiture.

Vingt minutes après, le carrosse faisait queue sur la place du Palais-Royal, alors fort étranglée par les maisons voisines; mais les personnes qu’il contenait n’eurent pas la patience d’attendre que la queue s’écoulât, il faisait très-beau, un temps sec, un clair de lune superbe, elles sautèrent sur le pavé. Cette action, du reste, avait été accomplie par un grand nombre de masques empressés d’entrer à l’Opéra.

Comme le chevalier marchait, tenant le domino rose tout tremblant à son bras, il fut abordé par deux dominos noirs.

–Chevalier, dit l’une des femmes, de cette voix fausse et claire que le masque a fait naître, puisque vous voilà, vous allez nous introduire au bal, nous avons perdu nos cavaliers.

–Mesdames, fit Rancrolles avec embarras, ce serait avec plaisir, mais.

–0h! vous nous connaissez, dit-elle en se haussant jusqu’à l’oreille du chevalier, où, sans doute, elle glissa un nom

–Mademoiselle, dit Rancrolles en se penchant vers le domino rose, vous permettez?.

–Certainement, répondit la voix flûtée de Rose Picard. Et tous les quatre entrèrent dans la salle.

Le2janvier1716avait eu lieu le premier bal autorisé par le regeut, dans la salle de l’Opéra, situé au Palais-Royal depuis la mort de Molière; laquelle fut brûlée en 1763. On dut à un moine l’invention du mécanisme fort simple qui élevait pour ces nuits de plaisir le plancher du parterre au niveau de la scène. Le bal, à celle époqne, avaient lieu trois fois par semaine, mais il était loin doffrir le spectacle plus que débraillé qu’on y voit de nos jours. On y dansait modérément et l’assemblée n’était pas assez compacte pour qu’on y étouffât, comme aujourd’hui.

Depuis l’attentat de Damiens, il s’était passé des choses graves à la cour. MM. d’Argenson et de Machault avaient été renvoyes du ministère. A l’un, le roi reprochait in petto, d’avoir trop vivement accédé au désir témoigné par lui de laisser le fardeau des affaires au Dauphin; à l’autre, madame de Pompadour ne pouvait pardonner d’être venu lui conseiller de se retirer.

C’est dire que la faveur de la marquise était revenue. Un soir que le hasard ou peut-être la force de l’habitude l’avait conduit devant un escalier sur le palier duquel s’ouvrait sa. petite salle à manger, transformée depuis en salle de billard par Louis XVI, ainsi que le grand salon de Vénus, le roi mit le pied sur la première marche et, se laissant aller, descendit l’escalier jusqu’au bout.

Or, cet escalier aboutissait précisément en face d’une porte de l’appartement de madame de Pompadour, et, comme il supposait qu’elle se trouvait peut-être en ce moment chez elle, il tourna le bouton de la porte.

La marquise poussa un petit cri de joie en voyant entrer son royal amant, et Sa Majesté eut la délicatesse d’avouer qu’elle était entrée sans y prendre garde, et qu’en quittant ses appartements elle avait tout d’abord songé à cette pauvre Antoinette, qui devait être dans les larmes.

Toute réjouissance publique, tout spectacle avait été interrompu par suite de l’attentat de Damiens; mais les choses avaient bientôt repris leur cours, par ordre supérieur; Louis XV avait voulu paraître au bal de l’Opéra, le jour où il rouvrirait. Il y avait donc réunion brillante, le soir où Rancrolles y introduisit Rose Picard et les deux dominos noirs inconnus.

Cependant Rancrolles était resté seul avec Rose, paraissant se soucier peu de courir après les deux dominos; mais la petite mercière ne faisait que l’entretenir de M. Pinson.

–C’est un monstre, disait-elle, et je suis sûre qu’il est ici?

–Lui! fit le chevalier, un si timide jeune homme.

–Pas si timide, s’il y est. Et tenez, je veux vous le dire, ce n’est que parce que j’ai reçu une lettre anonyme qui m’en informe que je suis venue à ce bal.

–Merci, fit Rancrolles d’un air qu’il essaya de rendre piqué.

–Je ne vous en suis pas moins reconnaissante, monsieur, car c’est vraiment bien beau tout cela, ce monde, ces riches toilettes, c’est dommage qu’on voie si peu de visages!

–C’est vrai, mais, en revanche, les épaules et... le reste ne manquent pas.

–Est-il permis!. fit Rose, il n’y a que les grandes dames pour oser se décolleter ainsi!

–Eh! vous ne perdriez pas, mademoiselle, à imiter les grandes dames.

–Mais où peut-il être, ce monsieur? s’écria-t-elle, je voudrais arracher tous ces masques.

–Venez de ce côté, nous le trouverons peut-être, et nous aurons la chance de voir le roi.

–Et la marquise de Pompadour, la verrons-nous aussi, monsieur le chevalier?

–Sans doute, et à sa place je craindrais fort votre voisinage! Si le roi vous voyait, elle pâlirait.

–On la dit si belle!

–Bah! vous êtes bien plus jolie, vous, et vous n’avez pas trente-six ans!

Ils marchèrent dans la direction de l’escalier qui menait aux premières loges, et comme ils tournaient dans le grand corridor, un homme masqué et vêtu d’un domino gros bleu se présenta devant eux.

–Bonjour, chevalier, fit-il en examinant curieusement le domino rose.

Ils se serrèrent la main et échangèrent quelques paroles indifférentes.

–Ah çà! cela tient toujours? demanda l’inconnu sans quitter des yeux Rose Picard.

–Toujours, pardieu! C’est pour demain.

–Quoi donc? demanda d’un air distrait la petite mercière.

–Rien, mon ange, une affaire entre hommes. Mais, continua-t-il en s’adressant au domino gros bleu, le roi est-il arrivé? mademoiselle désire beaucoup le voir.

–Vrai, mademoiselle? fit l’inconnu sans pouvoir cacher sa joie.

–Oui, monsieur, répondit Rose, je ne l’ai jamais vu, et l’on dit que c’est le plus joli homme de son royaume.

–On ne vous a pas trompée, mademoiselle, répliqua l’inconnu, mais si vous voulez le voir commodément, venez de ce côté.

Le domino bleu marcha en avant, suivi de Rancolles et de sa compagne; il se retournait à chaque instant pour examiner, non sans se frotter les mains.

–Mettez-vous là, dit-il, Sa Majesté ne va pas tarder à passer. Ne bougez pas, surtout.

–Où allez-vous donc? demanda Rancrolles en le voyant s’éloigner rapidement.

–Je reviens. Attendez-moi.

Le domino bleu disparut, et presque aussitôt Rancrolles désignait à sa compagne un grand masque en costume de magicien qui passait à dix pas de là, se dirigeant vers l’intérieur de la salle.

–Je parie, dit-il en se penchant à son oreille, que voilà M. Pinson.

–Je veux en avoir le cœur net! s’écria Rose, dont les yeux brillèrent tout à coup d’une vive colère.

Et, sans plus de ménagements, elle quitta le bras au chevalier et se lança à la poursuite du grand monsieur, lequel, d’un pas grave et magistral, venait de s’engouffrer dans la salle du bal.

Aussitôt le chevalier s’approcha d’une femme vêtue d’un domino noir, qui restait, comme paralysée, dans un léger enfoncement de la muraille, à deux pas de là.

–Allons, allons, s’écria-t-il, et promptement!

Et, d’une main sûre, il arracha le domino noir des épaules de cette femme, laquelle paraissait vêtue d’un autre domino rose, abondamment garni de rubans, d’une forme absolument identique à celui de Rose Picard, et dont elle rabattit, d’une main tremblante, le capuchon sur sa tête.

–Du courage, dit Rancrolles, nous jouons une couronne, peut-être!

Ce mot sembla ranimer cette femme, qui s’appuya sur son bras et le serra vivement.

Il était temps que la métamorphose s’accomplit, car le domino gros bleu reparut et s’approcha d’eux avec empressement.

–Mademoiselle, dit-il en s’adressant au domino rose, vous avez bien envie de voir le roi, n’est-ce pas?

–Oui, monsieur, répondit le domino rose d’une voix si faible qu’à peine on l’entendit.

–Et seriez-vous flattée qu’il vous parlât?

Ici le domino rose joua si bien l’étonnement que le domino gros bleu se hâta d’ajouter:

–Je plaisante, mais si vous voulez m’agréer pour cavalier, seulement pendant dix minutes, je vous conduirai beaucoup mieux que M. de Rancrolles.

En disant ces mots, il s’empara doucement du bras de la compagne du chevalier, lequel se confondit en remerciments et ne savait comment reconnaître une telle obligeance.

Le domino gros bleu fit quelques pas dans le corridor et poussa ensuite une porte devant laquelle se tenait une foule de masques dont les dominos entr’ouverts laissaient voir des rubans bleus et de riches vêtements. Ils se trouvèrent dans un petit salon, et au fond de ce salon deux rideaux d’une portière de satin se soulevèrent presque aussitôt sous la main d’un gentilhomme qui se retira ensuite discrètement.

Le domino bleu poussa la jeune femme dans la pièce qui s’ouvrit, et s’assit carrément dans un fauteuil placé à côté des rideaux qui s’étaient refermés sur elle.

En entrant dans le second salon, dont l’un des angles ouvert, laissait voir l’intérieur d’une loge d’avant-scène du théâtre, le doinino rose resta immobile au milieu du tapis, n’osant faire un pas et sentant ses jambes se dérober.

Mais aussitôt un homme qu’elle avait vu assis au fond de la loge et qui s’était retourné en l’entendant entrer, s’élança vers elle et lui tendit la main pour la conduire vers une ottomane.

Diane, car le domino rose n’était autre que mademoiselle de Romans, reconnut le roi et baissa la tête. Elle était presque morte de frayeur.

–On m’a dit que vous étiez admirablement belle, mademoiselle, dit Louis XV en dénouant rapidement les cordons du masque de la jeune fille.

La beauté vraiment souveraine de Diane resplendissait à la lueur du petit lustre de ce salon, et le roi, saisissant vivement sa main, la baisa avec ardeur.

–Jamais, dit-il, je n’ai vu beauté plus accomplie!

–Sire… balbutia Diane, je n’ose…

–N’ayez pas peur, mon enfant, je veux que vous ne voyiez en moi, désormais, que le premier de vos sujets, et cette jolie main-là tremble trop pour me rassurer sur l’état de votre cœur.

–Sire, fit Diane en le regardant timidement, quoiqu’avec un commencement d’assurance, il y a longtemps que...

–Achevez donc, fil le roi en souriant; et, lui prenant la main, il se mit à lui adresser les paroles les plus passionnées et les plus faites pour ôter toute appréhension à cette ravissante créature.

Mais Diane le repoussa, cacha sa tête dans ses deux mains, et deux belles larmes passèrent au travers de ses doigts roses.

–Est-ce donc un secret terrible que vous retenez entre vos lèvres? demanda Louis d’une voix douce et en écartant les mains de la jeune fille qu’il baisa l’une après l’autre. –Sire, c’est le secret de toute ma vie, depuis que...

–Allons, depuis?…

Elle n’acheva pas, les rideaux de satin s’ouvrirent et le domino gros bleu parut.

–Qu’est-ce? fit le roi avec un regard qui manqua renverser le malencontreux serviteur.

–Sire, j’ai promis de ramener immédiatement mademoiselle.

Et il se tourna vers Diane qui, à sa vue, avait remis précipitamment son masque.

Le roi se leva, offrit la main à la jeune fille, la conduisit avec une sorte de respect vers la portière, et se penchant vers cette main, y déposa un baiser dont Diane tressaillit de tout son corps.

–A demain, dit-il, vous me le promettez?

–Oui… fit Diane d’une voix si faible qu’à peine si le roi l’entendit.

Le domino bleu, qui n’était autre que Lebel, le lecteur l’aura deviné, saisit à son tour la main de la jeune fille et l’entraîna rapidement, se préoccupant fort peu des petits murmures et des chuchotements éveillés sur leur passage dans l’espèce de cour qu’ils traversèrent. Il semblait oppressé, et au tremblement et à la moiteur de sa main, Diane sentit qu’il se passait quelque chose.

Dès que Diane eut été emmenée par Lebel, un quart d’heure auparavant, car l’entrevue du roi et de la jeune fille avait duré ce temps-là à peu près, le chevalier de Rancrolles fut abordé par un domino noir qui paraissait furieux.

–Où est-elle? demanda ce domino.

–Là, chère sœur, répondit imperturbablement le chevalier; ne soyez pas si courroucée, on la retrouvera.

–Mais pourquoi nous avoir quittées?

–C’était une raison pour ne pas quitter Diane, vous?.

–Eh! nous avons été séparées par un flot de ces horribles masques! Mais pour Dieu, chevalier, où est-elle donc?

–Du calme, vous dis-je.

–Vous me ferez damner, avec votre tranquillité, vraiment!

–0femmes! fit Rancrolles, peu de patience, et pas de politique!. Chère sœur, Diane va nous revenir, et demain peut-être vous vous réveillerez millionnaire.

–Que voulez-vous dire?…

–Chut!. plus tard, vous saurez tout. Gardez toujours ce domino qu’a jeté Diane.

–Ah! chevalier, vous êtes un homme bien étrange!... toujours des mystères!

Cela dura sur ce ton l’espace d’un bon quart d’heure, puis le chevalier s’élança au-devant du domino rose, qu’il vit revenir près de lui, au bras du domino bleu.

Lebel tendit la main à Rancrolles, la lui serra avec force et lui dit à l’oreille:

–Dans une heure; tout va bien.

Et il s’éloigna aussitôt.

–Suivez-le, j’ai peur, fit Diane à voix basse en se dressant sur ses pieds pour voir où allait le valet de chambre.

–Diable! et moi aussi j’ai peur, dit le chevalier.

Il venait de voir Lebel entrer dans la loge de la Pompadour.

VI
DES ÉVOLUTIONS D’UN DOMINO ROSE, ET DE L’INFLUENCE D’UNE LETTRE DE CACHET.

Table des matières

En voyant le valet de chambre du roi dans la loge occupée par la marquise de Pompadour, le chevalier revêtit aussitôt le domino qu’il avait toujours conservé sous son bras; il mit un masque, en rabattit le capuchon, et, plaçant Diane et sa mère dans un angle obscur du corridor, il se posta en sentinelle devant la loge.

Il n’attendit pas longtemps, car cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que Lebel sortit. Il était masqué et vêtu d’un domino noir, cette fois; mais le chevalier ne pouvait se méprendre à sa tournure.

Lebel sembla regarder de côté et d’autre avec crainte, et s’avança ensuite vers l’escalier situé au fond du corridor. Là, au lieu de descendre dans la salle, il passa rapidement, se dirigeant vers une partie du théâtre où les masques devenaient de plus en plus rares, au fur et à mesure qu’il avançait.

Il arriva ainsi devant un petit escalier absolument désert qu’il descendit péniblement, vu l’obscurité, et où cependant Rancrolles n’hésita pas à s’aventurer derrière lui.

Bientôt le chevalier remonta à la hâte et se mit à courir dans la direction de l’endroit où il avait laissé sa nièce. Dès qu’il l’aperçut, et sans lui donner le temps de faire aucune observation, sans dire un seul mot lui-même, il l’affubla avec précipitation du domino noir.

–Mais enfin, qu’y a-t-il? demanda Diane.

–Silence, ou nous sommes perdus! Sortez du bal et rentrez à la maison, vite, vite!

Et laissant les deux femmes plutôt mortes que vives, il s’éloigna en toute hate et se plongea dans la salle du hal.

Il chercha de tons côtés, essayant de distinguer, parmi tous les masques revêtus d’un costume de magicien, celui qui pouvait avoir au bras un domino rose.

Ce magicien, il le découvrit enfin assis dans une loge du rez-de-chaussée, essayant de consoler Rose qui pleurait, sans se soucier de laisser voir son visage à tous ceux qui passaient et repassaient. Le magicien paraissait lui-même fort mal à l’aise, et son embarras ajoutait encore à l’étrangeté du spectacle; sa figure, car il avait également ôté son masque, ne pouvait laisser aucune incertitude au chevalier sur son identité.

–C’était donc bien le Pinson! fit Rancrolles, l’instinct de l’amour avait parlé, elle l’a reconnu.

Il vint s’appuyer sur le bord de la loge.

–Vous aimez trop monsieur, mademoiselle Rose, fit-il en lui prenant la main.

–Mais! fit le magicien avec un violent haut-le corps.

–Ah! vous voici, chevalier!... fit Rose, allons-nous-en bien vite d’ici, j’étouffe.

–Soit, ma chère enfant; mais d’abord, commencez par remettre votre masque, ou je renonce à traverser la foule. Les jolis visages comme le vôtre excitent trop de murmures sur leur passage.

–Soit. Au moins vous rendez justice au mérite des gens, vous; on voit bien que vous êtes gentilhomme.

Et la charmante enfant, sans donner le temps au magicien de répliquer, ni de hasarder un geste pour la retenir, sauta sur sa chaise, enjamba le rebord de la loge et vint tomber dans les bras du chevalier.

–Emmenez-moi! s’écria-t elle, monsieur m’ennuie! Le chevalier ne se le fit pas redire et l’entraîna rapidement.

De son côté, le magicien sortit de la loge, mais par la porte, si bien qu’il tomba sur un domino qui s’empara immédiatement de son bras.

–Ah! je vous tiens, cher monsieur! fit ce domino.

–Monsieur de Moléon! s’écria Pinson, qui reconnut la voix du marquis.

–Oui, c’est moi, et je suis enchanté de vous rencontrer. Eh bien, à quand la noce?

–La noce?... fit le jeune homme tout troublé, et qui eût bien voulu courir après Rose, à l’égard de laquelle il éprouvait réellement de la jalousie.

–Oui, avec Jeanne, pardieu!

–Ah! s’écria Pinson, que l’idée de mademoiselle de Néris ramena à la raison, et qui s’applaudit au fond de l’âme d’être retenu; ce qui lui évitait de montrer du caractère vis-à-vis de celle qu’à son tour il traitait de perfide.

–Peste! on voit bien que vous êtes un homme recherché, monsieur Pinson! fit le marquis.

Pinson se gonfla d’aise à la remarque, mais son visage prit néanmoins un air piteux.

–Hélas! fit-il, je voudrais que la noce eût lieu demain, mais. Mademoiselle Jeanne n’a pas la mine d’être fort amoureuse de votre serviteur.

–Bah! qu’est-ce que cela vous fait! Que vous importe! dit le marquis avec légèreté.

–Comment! ce que cela fait! mais beaucoup. Comment, ce qu’il m’importe! mais-énormément.

–Enfin, sur quoi basez-vous ce dire que la prude madame de Néris blâmerait fort?

–Sur ce que mademoiselle Jeanne ne me regarde jamais.

–Voulez-vous donc qu’on vous dévore des yeux, dès le premier jour! Laissez aller les choses, corbleu!

–Que je laisse aller… c’est facile à dire. Je parierais presque que ma future ne connaît pas même mon visage.

–Le mariage est une loterie. Heureux ceux qui vont les yeux fermés! fit le marquis en riant.

–Je ne suis pas aussi philosophe que cela, monsieur le marquis, dit Pinson avec conviction.

–Mon Dieu, laissez faire, vous dis-je! Qu’avez-vous besoin que votre femme soit folle de vous! C’est d’abord fort ridicule au siècle où nous vivons… et puis, cela vous ôterait la liberté de chercher ailleurs des. distractions.

–Mais, monsieur, fit Pinson effarouché de cette morale plus que relâchée, j’ai l’intention d’être un mari modèle.

–Alors, vous romprez avec votre genre de vie?

–Oui, répondit le jeune homme avec un extrême embarras.

–C’est dommage, car vous avez, mon jeune ami, une réputation.

–Oh! oh! oh! fit Pinson en se rengorgeant.

–Excellente, par la sambleu! Ce n’est pas moi qui vous l’imputerai à crime, séducteur fieffé que vous êtes!

–Oh! marquis!... exclama Pinson extrêmement flatté.

–Au fait, vous avez une fortune qui vous permet d’affronter toute. oui, toute l’échelle féminine, et qui vous garantit le succès.

–Ah! marquis, fit le jeune homme avec fatuité, vous voudrez bien m’accorder. vous me ferez, je l’espère, l’honneur de croire que ce n’est pas à ma fortune seule…

–Pourquoi vous en défendre?. Ce qu’on a payé bien cher a souvent une saveur triple.

–Ah! marquis, quelle détestable opinion des femmes vous avez!

–Aussi m’étonné-je du froid accueil que vous fait Jeanne.

–Je me plains qu’elle ne m’en fait aucun. Elle me semble toujours fort préoccupée.

–De vous, parbleu! de vous, s’empressa de dire M. de Moléon.

–Oh! sans être un aigle, je présume que ce n’est point de moi.

–Erreur! s’écria le marquis, qui savait pourtant fort bien à quoi s’en tenir sur ce point.

–J’ai peut-être tort, dit sérieusement Pinson après réflexion, de chercher à m’allier à plus élevé que moi. Lorsque les millions de mon oncle sont arrivés comme cela tout à coup, après la mort de son fils unique, j’étais un petit commis de la guerre sans ambition, et je ne songeais à épouser qu’une fille de ma condition.

–Voilà des principes absurdes. L’homme est fait pour monter et jamais pour descendre. Vous avez des millions, vous serez noble, baron, c’est juste; mais causons d’autre chose. Vous donnez cette nuit, après le bal, un souper de garçon pour enterrer votre indépendance?

–C’est vrai, répondit le jeune homme sans pouvoir chasser sa mélancolie.

–Vous avez invité mon fils?

–C’est encore vrai, je lui ai écrit.

–Henri ne viendra pas, dit le marquis. Mon Dieu, non, il vient de partir pour Tours avec sa compagnie, et ne sera de retour que dans un mois. Ordre du roi.

–Ah! c’est dommage.

–Mais rassurez-vous, je le remplacerai.

–Vous, monsieur le marquis!

–Pourquoi pas? je suis garçon, et quant à savoir tenir un verre, je vous en remontrerais à tous, s’écria l’aimable vieillard en imprimant à son compagnon une pirouette qui les fit trébucher sur leurs voisins.

–Quoi, vous voulez!

–A moins, baron de la Pinsonnière, que vous ne me trouviez pas assez bon gentilhomme.

–Ah! monsieur le marquis, tout l’honneur sera pour moi.

–Mais vous vous défiez de mes cheveux gris, d’abord la poudre les cache, et puis vous me verrez au combat. Y aura-t-il des dames, vos victimes?

–Oh! fit Pinson avec dignité, mes victimes. c’est aller bien loin.

–Vous êtes trop modeste. Ainsi, c’est convenu, après le bal, à votre hôtel.

–A mon?. fit Pinson tout étonné. Ah! c’est vrai, je ne puis jamais m’habituer à ma fortune, moi.

Ils se serrèrent la main, et le vieux marquis se mit à papillonner autour des dames, tandis que Pinson, poussé par son seul instinct, prit le chemin par lequel avait disparu Rose au bras du chevalier.

Au tournant d’un escalier, il fut arrêté par un grand masque tout noir qui lui mit la main sur le bras, et l’entraina à quelques pas dans l’ombre.

–Monsieur Pinson, dit cet inconnu d’une voix grave, est-ce que vous ne vous demandez pas la cause de l’empressement que met M. de Moléon à vous voir épouser mademoiselle de Néris?

Pinson regarda ce masque avec le plus large étonnement et balbutia; mais son interlocuteur lui appuya la main sur le bras avec une certaine autorité.

–Réfléchissez, dit-il.

–Mais, monsieur, le marquis est un charmant homme, il m’aime beaucoup, il aime aussi beaucoup…

Il s’arrêta, et, essayant de regarder dans les trous du masque de l’inconnu, il continua avec réserve.

–On a beaucoup jasé autrefois, m’a-t-on dit, et il faut croire que le marquis et madame de… Ma foi, que m’importe, c’est là une chose qui m’est parfaitement indiflerente.

–Vous avez tort. La curiosité est la première condition de la science.

–La science. la science. là, monsieur, auriez-vous l’intention de chercher à m’intriguer? demanda Pinson, que le calme de l’autre enhardissait.

–Non. Je ne vous connais pas.

–Mais vous savez cependant… Voyons, y aurait-il des particularités sur... sur mademoiselle Jeanne?

–Non, répondit vivement l’inconnu.

–Sur madame de Néris? demanda le jeune homme, qui commençait à s’intéresser à l’incident.

–Non.

–Sur le marquis, alors?

–Peut-être, répondit le masque d’une voix grave et qui fit froid au cœur de Pinson.

–Il a été. l’amant de…

–Non. Mais sachez qu’il a les motifs les plus puissants pour s’intéresser à ce mariage, et qu’il remuera ciel et terre pour que Jeanne devienne madame Pinson.

–Baronne de Néris! objecta vivement le jeune homme.

L’inconnu hocha la tête d’un air d’incrédulité.

–Mais, monsieur, qui vous fait supposer?…

–Prenez la poste et partez pour Tours. Si vous y trouve? M. Henri, je veux…

–Par la sambleu: fit Pinson rouge de colère, me tromperait-on!

–Allez à Tours, croyez-moi, fit l’inconnu en riant d’un petit air soc et s’éloignant au plus vite.

M. Pinson resta immobile.

–Ah!. fit-il avec un abattement extrême, tous ces grands seigneurs se moqueraient de moi… pour la sotte vanité d’être un jour baron, pour monter dans les carrosses du roi qui ne me regarde seulement pas, je fais fi d’un trésor de femme!… c’est par trop bête!… et Rose qui m’aime tant!… c’est sûr!… ma foi, au diable l’ambition et la fumée, je veux une femme pour moi!

Et sur cette noble résolution, le jeune homme se mit A chercher le ravissant domino rose qu’à cette heure il ne songeait plus à soupçonner ni d’être venu au bal pour un autre, ni de s’occuper du chevalier de Rancrolles, qu’il savait pertinemment n’être qu’un chevalier d’industrie.

Rancrolles était revenu, en compagnie de Rose, reprendre la place quittée précédemment par Diane et sa mère. Là, il attendait Lebel, ainsi qu’ils en étaient convenus sans doute avant d’entrer au bal.

–Ma chère enfant, dit-il à Rose qui paraissait toujours montée contre Pinson, il faut vous faire une raison, ce monsieur est absolument indigne de vous, ma parole d’honneur, et vous êtes vraiment faite pour briller au premier rang. Vous ne pouvez vous figurer tout ce que j’ai entendu dire sur votre compte tandis que vous étiez dans cette loge avec ce jeune rustre. Il y en a même qui soutenaient que si le roi vous voyait, madame de Pompadour en crèverait de dépit!

–La bonne folie! fit Rose en riant malgré elle. Madame de Pompadour a tous les talents, en plus de sa beauté, c’est une grande dame!

–Eh! le roi ne dédaigne pas les beautés plus modestes, et si je vous disais.

–Taisez-vous, vous êtes compromettant, si l’on vous entendait.

–Eh bien! qu’y a-t-il de mal à ce que je dis là? ce n’est un secret pour personne.

–Alors, je me garderai bien d’ôter mon masque.

–Pourquoi cela?

–Parce que je veux pas encourir la colère de madame de Pompadour, et que je n’ai nulle envie de lui enlever son amant.

–Vous êtes une honnête jeune fille, mademoiselle. dit Rancrolles malgré lui.

–Tiens, je n’ai que ma bonne réputation, moi, et j’y liens! C’est déjà beaucoup d’être venue ici avec vous! heureusement ma mère le sait et a confiance en moi.

–Elle a raison, dit le chevalier d’un air pénétré.

–Plus qu’en vous, je ne vous le cache pas, chevalier!

Comme la rieuse jeune fille prononçait ces paroles, Rancrolles tressaillit. Il apercevait venant vers le groupe qu’il formait avec cet adorable domino rose un exempt du roi armé de sa baguette d’ébène, suivi de quatre gardes françaises sans leurs fusils.

–Une arrestation!… murmurait tout le monde en suivant ces soldats avec curiosité.

–Voici l’instant fatal, pensa le chevalier; quelle heureuse inspiration j’ai eue!

Mais il se tourna vers la jeune fille, dont le frais sourire montrait ses perles à travers les dentelles du masque.

–Pauvre enfant!… fit-il mû par un sentiment de pitié dont il fut le premier surpris.

L’exempt s’approcha, et, ôtant son chapeau, s’inclina avec la plus exquise politesse pour saluer.

–C’est bien à monsieur de Rancrolles que j’ai l’honneur de parler? demanda-t-il.

–Oui, monsieur, répondit le chevalier en feignant le plus profond étonnement, qu’y a-t-il pour vous servir?

–Monsieur, je vous serais fort obligé de vouloir bien me suivre.

–0mon Dieu! s’écria Rose.

–Et où cela, monsieur? demanda Rancrolles en serrant d’une manière significative le bras de sa compagne qu’il sentait défaillir.

–Dans un petit salon, à deux pas d’ici, où j’aurais une communication à-vous faire.

–Soit, monsieur, fil le chevalier en quittant le bras de la jeune fille.

–Vous me quittez, monsieur? fit celle-ci avec un vif accent de frayeur.

–Pas pour longtemps, je suppose; attendez-moi.

–Pardon, reprit l’exempt en s’inclinant d’une façon plus courtoise encore devant Rose, mais il est extrêmement urgent que mademoiselle ne vous quitte pas.

–Ah! fit la jeune fille qui pâlit d’effroi sous son masque.

–Marchons, monsieur, dit l’exempt en montrant le chemin.

–Après tout, dit Rancrolles en se penchant vers Rose, ce n’est peut-être qu’une erreur ou un malentendu, et nous reviendrons aussitôt après l’explication de ce monsieur.

–Mais, voyez ces soldats!… fit Rose en désignant les quatre gardes qui, sans déranger personne, avait coupé, toute retraite et se repliaient vers le groupe qu’ils ne quittaient pas des yeux.

–Allons toujours, et n’ayez pas peur, ma chère enfant, dit le chevalier en affectant la gaieté; tel que vous me voyez, j’ai déjà été arrêté plus de vingt fois, puis relâché tout de suite; et jusqu’à présent rien ne fait présumer qu’il s’agisse d’une arrestation.

–Oh! chevalier, que je regrette d’être venue!. répéta-t-elle, la voix altérée.

Rancrolles l’avait portée, plutôt qu’elle n’avait marché; et, toujours suivant l’exempt, ils étaient arrivés au petit salon dont cet officier avait parlé. Quand la porte se fut refermée sur eux, l’exempt tira de sa poche une lettre à laquelle était appendu un sceau de cire, et étendit vers Rose sa baguette d’ébène.

–Mademoiselle, dit-il d’une voix solennelle, au nom du roi, je vous arrête!

–Moi!… fit la jeune fille en se jetant dans les bras du chevalier.

–Elle! dit le chevalier avec l’accent du plus extrême étonnement.

–Mademoiselle, répliqua l’exempt, je comprends tout ce que ma mission à de pénible; mais j’exécute des ordres reçus.

–Mais, monsieur, vous vous trompez! s’écria Rancrolles, et…

–Non, monsieur.

–Cependant, vous ne me connaissez pas, il y a erreur, repartit Rose avec force en se démasquant.

–Non, mademoiselle; j’ai reçu l’ordre d’arrêter une demoiselle vêtue d’un domino rose, ayant pour cavalier M. le chevalier de Rancrolles.

–Pourquoi? de quoi suis-je coupable?

–Ah! mademoiselle, ceci n’est nullement de ma compétence.

–Cependant, monsieur, dit Rancrolles, mademoiselle n’est pas la seule personne vêtue d’un domino de cette couleur, et le hasard.

–Non, monsieur, il n’y a pas de hasard; mademoiselle a été amenée au bal par vous et ne vous a pas quitté de la soirée: est-ce vrai?

–Mademoiselle m’a quitté; j’ai causé avec un grand nombre de personnes.

–Enfin, s’appelle-t-elle Rose Picard?

A ce nom, tous deux gardèrent le silence: Rose, parce qu’elle était accablée par la vérité; Rancrolles, parce qu’il craignait que des investigations plus profondes ne tissent découvrir quelle était la personne substituée un instant par lui à celle-ci.

–En ce cas, reprit l’exempt, vous voudrez bien, mademoiselle, obtemperer aux ordres du roi.

–Mais le roi ne peut me faire arrêter! s’écria naïvement Rose.

–Mademoiselle, je veux bien vous dire que la justice se rend au nom du roi; mais que Sa Majesté est complètement étrangère à ce qui se passe en ce moment.

–Je le crois, monsieur, car il n’y a guère apparence de justice! fit-elle indignée.

–Allons! dit l’agent, qui commençait à trouver les explications un peu longues.

–Permettez, dit Rancrolles; un mot à mademoiselle, avant de nous séparer.

–Nous separer? s’écria Rose en pleurant.

–Faites, monsieur, répondit l’exempt.

Rancrolles emmena la jeune tille dans un coin du salon, et lui prit les deux mains.

–Ma chère enfant, dit-il, il ne faut pas résister aux ordres du roi; ce serait non-seulement très-dangereux, mais encore fort inutile. Ne désespérez pas; vous pensez bien que je ne vous laisserai pas emprisonner comme cela.

–M’emprisonner?… ô ciel! exclama Rose en sanglotant plus fort que jamais.

–Ne craignez rien; on aura pour vous des égards, j’en suis sûr; et d’ailleurs ce ne peut être pour longtemps. Je connais tous les magistrats, M. le lieutenant de police; je me mettrai en quête dès le point du jour, et, j’en ai la conviction, il ne se passera pas une demi-journée sans que l’erreur dont vous êtes la victime soit reconnue.

–Faut-il vous croire, monsieur le chevalier? demanda la jeune fille fans pouvoir arrêter ses larmes.

–Oui, essuyez ces beaux yeux et comptez sur moi.

–Monsieur le chevalier, j’ai confiance en vous, car vous devez, en effet, connaître beaucoup de personnes de la cour; mais j’ai bien peur...

–Monsieur, dit Rancrolles en s’adressant à l’agent, votre devoir peut-il se concilier avec l’indulgence que je vous prierais.

–N’ayez aucune crainte, monsieur; il m’a été recommandé d’avoir pour mademoiselle les plus grands égards et de la loger dans une chambre à part.

–Vous voyez, Rose. fit le chevalier. Allons, bon courage; je vais m’occuper de vous immédiatement, car j’ai vu déjà ici des personnes fort importantes… Mais, si vous m’en croyez. remettez votre masque; il faut... ménager votre réputation, mon enfant.

Il embrassa la petite sur les deux joues, et la laissa dans le salon à la garde de l’exempt; mais, quand il eut passé le seuil de la porte, il ne put s’empêcher de pousser un profond soupir, suivi presque aussitôt d’un geste de colère et de dépit.

–Lebel m’a deviné!... se dit-il; et la pauvre enfant est perdue!.

Il rentra dans le bal, vraiment chagrin, et sa philosophie avait beau être des plus complaisantes, il n’était pas maitre de comprimer les remords qui l’étouffaient.

–C’est évident. madame de Pompadour a peur des filles de qualité Lebel a flairé Diane; il l’a entendue parler peut-être. Sans ma présence d’esprit, ce serait Diane qui, à cette heure, serait en route pour le For-l’Évêque ou Sainte-Pélagie. et Diane, bien certainement, n’en sortirait pas.

En réalité, Rancrolles ne savait à qui s’adresser pour tenter d’arracher la petite mercière à la prison; sa réputation n’était pas des mieux établies, et une jeune fille à laquelle il s’intéressait ne pouvait pas être entourée de fort grandes sympathies; aussi ne s’arrêta-t-il pas longtemps à cette idée, et, son égoïsme reprenant le dessus, il finit par se dire qu’au bout du compte tout était pour le mieux, et qu’il était bien naturel qu’il eût songé à sauver sa nièce de la haine de la favorite, par le seul moyen en son pouvoir.

–Oui; mais pourvu qu’un autre exempt ne soit pas chargé de m’arrêter aussi, moi! Ce Lebel est un drôle! il doit être furieux contre moi! Le fait est que lui donner une fille comme Diane à la place d’une petite mercière, c’était hardi, et le succès seul pouvait me faire absoudre. Me voilà perdu à ses yeux; plus rien à faire.

Comme il en était là de ses réflexions, son attention fut attirée par un grand mouvement qui avait lieu du côté de la loge royale:

C’était le départ du roi.

–Cela m’est bien égal!… se dit-il.

Mais un flot de monde le poussa malgré lui de ce côté, et il eut la douleur de voir Sa Majesté, masquée, en domino bleu de ciel, et tenant sous le bras une dame masquée également, mais dont le domino ouvert et le capuchon rabattu laissaient deviner l’étincelante beauté.

Un moment la rage le saisit.

–Elle ne parait certainement pas avoir vingt-cinq ans! dit-il; impossible de voir des bras, une gorge, des épaules aussi parfaits!…

La foule brillante et dorée passa au milieu d’un concert d’élogieux compliments.

–C’est égal, nous lutterons! se dit Rancrolles en serrant les poings.

Un domino gros bleu passa son bras sous le sien: il n’eut pas de peine à reconnaître le premier valet de chambre du roi.

–Eh bien, chevalier!… dit Lebel d’une voix railleuse. Rancrolles fit un soubresaut si violent, son visage exprima si parfaitement la frayeur, ses jambes se cambrèrent si bien, comme s’il eût voulu prendre la fuite, que Lebel éclata d’un gros rire qui fit retourner tout le voisinage, et serra violemment le bras du chevalier.

–Monsieur Lebel… balbutia Rancrolles d’une voix oppressée.

Lebel l’entraîna avec lui derrière le flot des courtisans, et, quand il se trouvèrent sous le péristyle du théâtre, il l’attira dans un coin.

–Çà, dit-il, vous avez donc des vues très-ambitieuses, chevalier?

–Moi!…

–Vous voulez supplanter la marquise?. Hum! c’est difficile, mon bon!

–Qui vous fait croire?

–Ah! jusqu’à ce jour vous avez été modeste!. on s’est assez bien trouvé des péronnelles que vous m’aviez indiquées ou fait connaître; mais… prenez garde, chevalier, vous jouez un jeu à vous faire fourrer à la Bastille jusqu’à la fin de vos jours!

Cette menace était si bien dans la pensée du chevalier, car il se la faisait à lui-même dix fois par heure, qu’il tressaillit de tout son corps et se sentit froid au cœur.

–Mais on ne m’en fait pas accroire facilement, à moi! Du reste, c’était bien joué! j’en conviens de bonne foi!

Le chevalier était sur les épines; il eût voulu descendre à cent pieds sous terre.

–Enfin, continua Lebel, qui jouissait de l’embarras du pauvre chevalier, je ne veux rien vous cacher; vous saurez tout.

–C’est toujours cela, répondit Rancrolles, qui au fond du Cœur, espéra se rattacher à quelque branche.

– Après avoir rendu la demoiselle, mon devoir était d’aller, selon, mon habitude, rendre compte à… quelqu’un, de l’effet produit.

–Et cet effet?… demanda avidement le chevalier.

–Assez bien… pas mal… répondit Lebel, affectant une assez froide indifférence.

–Ah! fit le chevalier désappointé.

–Mais, en racontant la façon dont s’était exprimée la demoiselle en parlant à Sa Majesté, la marquise a vu dans votre mercière une grande dame déguisée; absolument comme l’histoire que je vous ai contée à Versailles l’autre jour; et alors…

–Vous étiez donc témoin de l’entretien, vous? fit Rancrolles surpris.

–Parbleu! j’entendais, si je ne voyais pas…

–Et alors?.

–Alors, la marquise, qui a toujours sur elle une lettre de cachet… vous comprenez?…

–Oui… fit Rancrolles avec résignation.

–Mais ce qu’il y a de plus étrange, répliqua Lebel, c’est que, il y a un moment, la marquise est sortie de la. loge du roi, un peu avant Sa Majesté, pour regagner la sienne, afin de se préparer au départ. Je ne sais ce qui s’était passé entre eux, mais, en m’apercevant, la marquise m’a donné contre-ordre.

–Ah! quel bonheur! fit le chevalier, comme s’il était soulagé d’un grand poids.

–Attendez donc, ce n’est pas tout, car si je vous ai ainsi arrêté au passage, cher chevalier, c’est pour vous dire que demain j’aurai… quelques papiers à vous remettre.

–Comment! s’écria le chevalier au comble de la surprise.

–Eh bien, oui; au lieu de conduire la jeune fille au For-l’Évêque, l’exempt de Sa Majesté l’a conduite.

–Où donc?

–Au Parc-aux-Cerfs.

–Ah!… fit Rancrolles, qui demeura immobile et muet d’étonnement.

–Au revoir, chevalier, à demain! fit Lebel en s’éloignant et en se frottant les mains.

Rancrolles était demeuré stupide, absolument comme Cinna au cinquième acte de la tragédie de Corneille.

–C’était un piège! s’écria-t-il lorsqu’il recouvra son sang-froid; une partie si bien engagée!… Je suis volé!

VII
DE LA MANIÈRE DONT ÉTAIENT TRAITÉS CERTAINS PRISONNIERS DANS CERTAINES PRISONS D’ÉTAT.

Table des matières

Le sacrifice était consommé, M. Melchior Pinson avait cru devoir convenir, afin de rassurer sa conscience aux abois, que mademoiselle Rose Picard était une fieffée coquette, puisqu’elle l’avait quitté, en plein bal, pour rejoindre un homme aussi décrié de mœurs que M. le chevalier de Rancrolles. En conséquence, le lendemain, et malgré la volonté pourtant bien exprimée du comte de Saint-Germain, il y avait grande réunion chez madame de Néris, pour la signature du contrat.

Madame de Pompadour avait ordonné, et le marquis de Moléon s’était nettement prononcé.

Jeanne résolut donc de se sacrifier.

C’était, pensait-elle, une manière de se libérer envers celle qui lui avait servi de mère.

–Crois-moi, lui avait dit madame de Néris, c’est pour ton bonheur que je te résiste ainsi, et un jour viendra où tu me remercieras.

–Pensez-vous ce que vous dites-là, ma mère?

–Oui, car il importe, afin d’éviter de très-grands malheurs, que tu sois mariée au plus tôt. Nous n’avons pas le temps de ramener à nous le marquis de Moléon, madame de Pompadour préférerait certainement te voir épouser son fils; mais elle ne comprend pas, comme moi, l’importance de tout ceci et nous sert tièdement.

La vérité était que madame de Pompadour, non encore bien raffermie sur son trône de favorite, ne pouvait faire nommer duc M. de Moléon, comme elle en avait eu la pensée, et de la sorte faire taire ses ambitions de grandesse espagnole pour son fils. Il fallait l’emporter de vitesse avec le terrible Sylvio, et, s’il l’exigeait, ne lui rendre sa fille qu’alors qu’il serait devenu impossible d’en faire une duchesse d’Orléans.

–Madame, avait ajouté Jeanne, je ne pourrai jamais trouver la force de signer ce contrat.

–Du courage, mon enfant, le notaire ne viendra qu’à onze heures, et jusque-là..

–Jusque-là. oh! j’aimerais mieux en finir, toutes ces lenteurs m’assassinent.

–Jeanne, je l’espère, vous ne me ferez pas l’affront d’un éclat ridicule.

–Madame, répliqua Jeanne avec un sanglot déchirant, vous prenez une terrible responsabilité. Vous aurez un jour à répondre devant Dieu d’avoir fait le malheur de l’orpheline qui vous a été confiée.

–Ma fille!...

–Allons au salon, ma mère, je veux essayer de m’étourdir autant que possible et m’efforcer de vous faire honneur.

La baronne embrassa tendrement cette victime de l’intrigue des cours; elle se sentait défaillir elle-même et elle fondit en larmes au moment où elles allaient franchir la porte du salon, car Jeanne s’écria:

–Oh! j’en mourrai!...

Mais elles entendirent retentir des éclats de rire dans le salon, et après s’être remises, elles échangèrent un triste sourire et entrèrent.

Il y avait nombreuse et brillante réunion: c’était d’abord la maréchale de Mirepoix, la comtesse d’Amblimont, la duchesse de Brancas, l’abbé de Bernis, le marquis de Marigny, le docteur Quesnay, toute la société de madame de Pompadour.

Puis le duc de Richelieu, le marquis de Moléon, une grande dame italienne, la Tadolini, et sa fille, admises depuis peu aux petits concerts d’amateurs de la Pompadour, et dont l’immense fortune faisait excuser le talent; quelques jeunes gens, parmi lesquels le chevalier Dorvigny, poëte, qu’on disait tout bas fils naturel du roi, dont il était le vivant portrait, menant grand train de vie, jetant l’argent par les fenêtres, et qui se montrait l’inséparable de Pinson.

Le docteur Quesnay, selon son habitude, s’était fait un cercle d’auditeurs, charmés par la vivacité de ses saillies et l’à-propos de ses apologies.

Avant l’arrivée de madame de Néris, Melchior s’était laissé agréablement plaisanter sur ses millions; si bien que, lorsque ces dames entrèrent, la discussion était des plus vives entre le docteur, M. de Moleon et Dorvigny.

Le docteur soutenait que l’argent était tout, le poëte qu’il n’était rien sans le talent, le marquis que la noblesse tenait lieu de l’un et de l’autre.

–Ma foi, s’écria Quesnay, ces dames arrivent fort à propos, elles décideront, et ma petite Jeannette surtout, car elle est intéressée à la chose; mais auparavant, je demande qu’on me laisse raconter…

–Une fable? demanda Dorvigny.

–Non, un rêve, dit le docteur.

–Va pour le rêve! dirent tous les assistants, en applaudissant d’avance.

–Écoutez. J’étais dans le pays des anciens Germains, dit Quesnay; ma maison était vaste, et j’avais des tas de blé, des bestiaux, des chevaux en grand nombre et de grands tonneaux pleins de cervoise; mais je souffrais d’un rhumatisme, et ne savais comment faire pour aller à cinquante lieues de là, à une fontaine dont l’eau devait me guérir. Il fallait passer chez un peuple étranger. L’enchanteur Merlin parut et me dit:

«–Je suis touché de ton embarras: tiens, voilà un petit paquet de poudre; tous ceux à qui tu en donneras te nourriront et te feront toutes sortes de politesses.»

–Et comment appelez-vous cette substance? demandai-je à l’enchanteur, en palpant et flairant, comme je ferais aujourd’hui.

«–La poudre de Prelinpinpin, répondit Merlin.»

–Docteur, dit madame de Mirepoix, avez-vous retenu la recette, au moins? J’en voudrais avoir plein mes coffres.

–Et moi, donc! fit M. de Moléon, d’un air contrit.

–Eh bien! reprit Quesnay, cette poudre, c’est l’argent

que vous méprisez.

–Je ne le méprise pas!

–Mais vous le mettez, vous, au-dessous de la noblesse, et M. Dorbigny au-dessous du talent; ph bien! voyons, dites-moi un peu, vous tous, mesdames et messieurs, quel est l’homme qui, après le roi, produit, à la cour et à la ville, le plus d’effet?

Chacun cita le personnage qui, selon son opinion, était le plus et le mieux entouré de la faveur publique; il avait le choix entrp M. de Voltaire, M. de Soubise, le duc de Richelieu, le comte de Saint-Germain.

–Vous n’y êtes pas, dit Quesnay, c’est M. Pàris de Montmartel, fils d’un aubergiste de Moras, banquier de la cour. Il n’est si considéré que parce qu’il a ses coffres pleins de poudre de prelinpinpin.

Tout le monde se récria sur cette énormité, mais Melchior Pinson applandit.

Le docteur plongea sa main dans la poche de son gilet et en tira quelques louis qu’il fit sauter dans le creux de sa main.

–Mesdames et messieurs, reprit-il, tout ce qui existe est renfermé dans ces petites pièces dor qui peuvent vous conduire commodément au bout du monde. Tous les hommes obéissent à ceux qui possèdent cette poudre; tous s’empressent de les servir. C’est mépriser le bonheur, la liberté, les jouissances de tout genre, que de mépriser l’argent.

–Et Sénèque? fit une voix.

–Sénèque, en quatre ans, avait amassé quelque chose comme soixante millions de noire monnaie.

–Mon cher docteur, dit M. de Moléon, j’ai le cordon bleu, moi, eh bien! j’en suis bien plus satisfait que de la possession de mille et mille de vos pièces de prelinpinpin.

–Bah! quand je demande au roi une pension, n’est-ce pas comme si je lui disais: Sire, donnez-moi le moyen d’avoir un meilleur dîner, d’avoir un habit plus chaud, une voiture pour me garantir de la pluie et me transporter sans fatigue? Mais celui qui demande ce beau ruban à Sa Majesté, s’il osait dire ce qu’il pense…

–Eh bien! que dirait-il?

–Je ne parle pas de vous, marquis, vous avez gagné le vôtre sur le champ de bataille, et il pourrait être teint en rouge avec le sang que que vous y avez versé; mais la généralité.

–Allons, dites la pensée de la généralité, docteur! firent toutes les dames.

–Elle pense ceci: J’ai de la vanité, et je voudrais bien, quand je passe, voir le peuple me regarder d’un œil admirateur, se ranger devant moi; je voudrais bien, quand j’entre dans un salon, produire un effet et fixer l’attention des gens qui se moqueront peut-être de moi après mon départ; je voudrais enfin être appelé monseigneur par mon valet de chambre et par la multitude.

–Il y a de cela! fit gaiement le marquis de Moléon, eu humant une prise de tabac.

–Tout cela, reprit Quesnay avec exaltation, n’est-il pas de la fumée, du vent? Ce ruban ne sert de rien dans un autre pays, il ne donne aucune puissance: mais mes pièces, corbleu! mes pièces d’or me donnent partout le moyen d’être salué jusqu’à terre, et, ce qui vaut mieux, de secourir les malheureux!

–Bravo! fit toute l’assemblée avec enthousiasme.

–Vive la toute-puissante poudre de prelinpinpin! s’écria le docteur en frappant sur l’épaule de Melchior Pinson, qui eut tout à coup sur sa face et dans ses yeux l’éclat métallique de ses six millions.

–Vive la poudre de prelinpinpin! répondit une voix derrière la porte de la chambre de la baronne, laquelle porte s’était légèrement entr’ouverte pendant cette discussion.

La porte s’ouvrit à deux battants, et l’on vit entrer le roi Louis XV. A son bras était madame de Pompadour. plus belle que jamais, et tout heureuse de faire son entrée en semblable compagnie.

–Docteur, dit gaiement le roi, pourriez-vous me donne; de votre poudre?

–Sire, je n’en fais pas; mais je soupçonne fort mon ami, le comte de Saint-Germain, de pouvoir satisfaire en ceci Votre Majesté.

–En attendant, votre conte est bon, docteur, fit le roi en se dirigeant, guidé par la marquise, vers madame de Néris qui, toute confuse et interdite de l’arrivée si inattendue du roi, ne savait quelle contenance tenir.

–Madame, dit gracieusement le monarque, avec cette voix et cet accent qui lui gagnaient toujours et partout le cœur de toutes les femmes, j’avais promis de signer au contrat de mademoiselle de Néris, me pardonnerez-vous d’avoir désiré vous voir chez vous?

–Sire. cette faveur inestimable… cet honneur… balbutia la baronne, en cherchant Jeanne des yeux.

Le roi lui prit la main, la conduisit au fauteuil qu’elle avait quitté, et prit place à côté d’elle.

–Mesdames, dit-il ensuite, nous ne sommes pas ici en grand appartement, reprenez vos sièges comme si je n’étais pas là, je vous en prie.

Les dames obéirent et quelques-unes regrettèrent de n’avoir pas déployé, pour cette soirée intime, tous leurs atours et tous leurs charmes. La marquise avait pris la gauche de la cheminée et derrière son fauteuil se placèrent le docteur, le duc de Richelieu, qui, à l’arrivée de la favorite, avait quitté la Tadolini et sa fille.

Les hommes étaient restés debout, et Melchior Pinson ne savait où se fourrer: le pauvre garçon, malgré l’assurance que lui donnait la poudre de prelinpinpin, s’attendait si peu à se trouver si près de ce soleil en chair et en os ayant nom le roi de France, qu’il sentait sa tête déménager.

Maintenant, pour expliquer comment Louis XV, bien qu’il ne fût pas, comme son aïeul, fanatique de l’étiquette, avait pris le parti d’accompagner la marquise dans cette réunion intime, il nous faut absolument revenir un peu en arrière. Nous profiterons pour cela du répit que nous donne la marquise de Pompadour elle-même, qui venait de prier les deux Italiennes de chanter quelque morceau de leur pays.

La Tadolini ne se fit pas prier; mais sa fille eût sans doute préféré écouter les galanteries du duc de Richelieu, qu’elle voyait avec ennui absolument occupé de madame de Pompadour.

Le roi n’avait pas une passion fortimmodérée pour la musique; on sait qu’il possédait la voix la plus fausse de son royaume, et que les courtisans les plus fanatiques pouvaient seuls affronter les velléités de fredonner qui le prenaient parfois; or, disons-nous, tout en professant un goût passablement tiède pour l’art dans lequel excellait la marquise, il écouta avec politesse, et bientôt avec une très-réelle attention, le duo attaqué par les deux Italiennes.

Il est vrai que si la Tadolini était un admirable type de la beauté romaine dans tout son épanouissement, la signorina Angiolina était une merveilleuse créature.

Voici donc ce qui avait amené le roi chez madame de Néris.

La veille, en quittant l’Opéra, en compagnie de l’exempt du roi, Rose Picard fut priée de mouter dans un carrosse. Elle ne soufflait mot, toute à sa douleur, en proie aux plus vives appréhensions, elle cherchait cependant parfois par quel concours de circonstances elle pouvait se trouver mise en état d’arrestation, elle, une pauvre tille du peuple, vivant péniblement avec sa mère des minces produits d’un commerce très-restreint. Elle en arriva ainsi à supposer, comme avait fait le chevalier, qu’elle était victime d’une erreur de nom et de personne: elle n’était pas à ignorer quelles étaient les habitudes de la police, et que dans un cas de cette nature, le plus simple et surtout le plus prudent était d’abord de se soumettre.

Sa bonne, fraîche et nette conscience la rassurait sur tous les points, et son ingénuité n’alla nullement jusqu’à donner à son aventure une signification autre que celle d’une mesure de police.

Cependant elle trouva bientôt que de l’Opéra au For-l’Évêque, prison située rue Saint-Germain-l’Auxerrois, le trajet était démesurément long.

Elle frissonna en songeant qu’on la conduisait à Sainte-Pélagie, rue de la Clef, où sous le nom des filles repenties, on enfermait, dirent les mémoires du temps, les femmes trop gaies; mais il y avait déjà plus d’une heure que le carrosse roulait, et elle crut bientôt s’apercevoir, malgré l’obscurité, qu’il n’y avait plus de maisons des deux côtés de la route suivie. Alors, la peur la plus vive s’empara d’elle et, joint à cela un froid excessif, elle se mit à trembler de tous ses membres.

–Monsieur, monsieur. fit-elle en appelant l’exempt assis sur la banquette du devant, où me conduit-on donc?

Mais l’exempt dormait d’un profond sommeil.

Elle le secoua par le bras et réitéra sa question avec toutes les angoisses de sa situation.

–Au nom… du roi!… répondit l’officier de police sans interrompre son somme et en se calfeutrant le plus possible dans son coin.

–Bonté du ciel!… se dit Rose, c’est à Vincennes qu’on me conduit!

La pauvre petite se mit à interroger sa conscience plus sérieusement, et après bien des investigations dans ses plus secrets replis, elle finit par découvrir qu’elle avait chanté, il y avait au moins huit jours, un méchant couplet sur la marquise de Pompadour. Le danger de sa position lui devint alors beaucoup plus évident et elle se demanda s’il fallait courber la tête ou essayer de la résistance. Elle accueillit assez vivement ce dernier parti.

L’année précédente, il n’avait été question dans tout Paris que de l’évasion de la Bastille d’un certain M. Masers de Latude, et elle se demanda si une faible femme avait quelque chance de succès en tentant un si grand acte de rébellion à la force armée. Sa réflexion ne fut pas longue, et elle se dit que, puisque Latude était, depuis son évasion, l’objet d’un intérêt extraordinaire, à plus forte raison une jeune fille réunirait toutes les sympathies et serait aidée dans son entreprise.

L’occasion était belle, et Rose résolut de ne pas la laisser échapper.

L’exempt dormait toujours.

En conséquence, elle se retira, petit à petit, du coin de la voiture où elle se trouvait, pour gagner l’autre; elle dégagea avec une peine et des précautions infinies ses jupes entortillées dans les jambes de l’officier, et quand elle se fut assurée que ses mouvements étaient parfaitement libres et qu’en bougeant elle ne risquerait pas de le réveiller, elle fit glisser tout doucement, et par une progression presque insensible, la glace de la portière, et passa son bras au dehors pour en tourner la poignée.

Son intention, on la saisit facilement, était d’ouvrir la portière, de sauter sur la route, au risque de se blesser en tombant, et de se sauver à travers champs dans la direction que lui fournirait le hasard. Heureusement pour ce projet courageux, les chevaux du carrosse avaient un trot d’une allure assez modeste.

Mais la poignée était fort dure à jouer sur son axe et Rose fut obligée de se pencher en dehors pour parvenir à exécuter son dessein; si bien qu’au moment où elle sentit toute résistance vaincue de ce côté, elle se trouva saisie brusquement par la taille et rejetée sur le coussin de la voiture. Elle poussa un cri de désespoir et pleura.

–Ah! nous voulons nous échapper, ma colombe! fit l’exempt en riant aux éclats.

En même temps, un grand vacarme se fit sur la route, le carrosse se dérangea et se plaça sur un des bas-côtés et presque aussitôt une nuée de piqueurs et de valets, la torche au poing, passa rapidement, projetant une grande clarté dans l’intérieur du carrosse. Puis, trois ou quatre voitures superbes, attelées d’un nombre infini de chevaux, roulèrent avec fracas, glissant comme une succession d’éclairs, et tout ce bruit se perdit bientôt dans le lointain.

–C’est Sa Majesté! dit l’exempt qui s’était mis à la portière, la tête nue.

Rose, tout entière à ses larmes, ne vit rien et n’entendit que du bruit. Que lui importait tout cela! n’avait-elle pas horreur de ce roi, au nom duquel se commettait à son égard la plus horrible des injustices?

La voiture roulait toujours, et la pauvre enfant désespérant de pouvoir recommencer avec succès sa tentative se tint désormais tranquille et,–à cet âge la nature ne perd pas facilement son empire,–elle ne tarda pas à s’endormir.

Quand elle se réveilla. le carrosse était arrêté dans une petite cour sombre et elle aperçut l’exempt debout sur un perron élevé de plusieurs marches, causant à voix basse avec un homme tenant à la main une lanterne.

Plus de doute, c’était le geôlier de l’affreux donjon où sa jeunesse était condamnée à s’étioler, et elle fut saisie d’une frayeur plus grande que jamais: elle poussa de sourds gémissements, et quand ces deux hommes s’avancèrent pour la prier de vouloir bien descendre, cela le plus poliment du monde, elle ne vit que l’ordre odieux d’un implacable geôlier, se renversa en arrière et perdit connaissance.

Il fallut la tirer hors du carrosse, elle était transie de froid. On la porta dans une chambre dans la cheminée de laquelle brûlait un grand feu, et quand elle se ranima et rouvrit les yeux, on lui fit boire un verre d’eau sucrée.

Était-ce par suite de la fatigue de cette soirée agitée, par excès d’émotion, ou bien par la vertu toute-puissante du verre d’eau qu’elle avait bu; mais Rose s’endormit du plus profond sommeil.

Le lendemain matin, après une nuit passée en rêves de toutes sortes, les uns tristes, les autres colorés des plus riantes images, elle ouvrit les yeux comme tout à coup. Elle se rappelait son arrestation et se demanda où elle était. Mais, malgré l’obscurité répandue dans la chambre, elle ne fut pas longtemps à s’apercevoir qu’elle se trouvait couchée dans un lit fort moelleux, des plus confortables enfin, si nous osons nous servir de ce mot d’importation anglaise toute récente.

Quelle que fût sa complète innocence des choses et des usages du monde, et surtout son peu d’expérience sur le régime des prisons, elle se dit néanmoins que la finesse de ses draps n’était certainement pas habituelle et que, sans nul doute, l’erreur se continuait à son sujet. Elle resta ainsi une bonne heure, essayant de concentrer ses idées sur cette étrange aventure, et savourant, sans qu’elle s’en rendit bien compte, cette douce moiteur du lit, si précieuse en hiver et dont, il faut le dire, elle était généralement privée chez se mère. Là, en effet, il lui fallait dès le jour, sous peine de gronderies sans fin, quitter une couche assez maigre pour ouvrir la boutique et procéder aux menues ventes de la matinée.

Mais en songeant aux douceurs imprévues et inexplicables de sa prison, elle pensa aussi au désespoir de cette brave femme de mère qui, non-seulement n’avait pas vu rentrer sa fille après le bal, mais encore ne la verrait peut-être pas de longtemps animer de sa franche gaieté et de son joyeux babil les profondeurs obscures de la modeste boutique de la rue des Marmousets.

Elle sauta aussitôt de son lit, et sans s’apercevoir que, non-seulement un feu doux brûlait dans l’âtre de la cheminée, mais aussi qu’elle foulait sons ses petits pieds roses le plus moelleux des tapis, elle se dirigea vers la fenêtre dont les volets intérieurs laissaient filtrer de minces rayons de soleil, et essaya d’en faire mouvoir la lourde espagnolette.

A ce bruit, une clef tourna dans la serrure de la porte de la chambre, et Rose, honteuse de se trouver ainsi dans le plus simple des appareils, laissa retomber l’espagnolette et regagna en courant son lit, où elle s’envelit sous les couvertures.

Presque aussitôt la porte s’ouvrit, et une voix douce dit dans l’ombre:

–Mademoiselle est réveillée?…

–Qui est là? répondit Rose.

La personne qui venait d’entrer écarta les lames des volets, et des flots de lumière se répandirent dans l’appartement.

Rose se blottit davantage encore sous la courtine; mais elle laissa passer son regard entre les plis. Elle voyait aller et venir par la chambre une jeune femme, leste et vive, qui ravivait le feu, rangeait les meubles et qui, ensuite s’approcha du lit, l’air souriant.

L’extérieur de cette personne n’avait rien de bien effrayant, son sourire avait même une certaine expression de bonté; ce rapide examen rassura la jeune fille qui dégagea. lentement des draps sa jolie tête effarée.

–Mademoiselle déjeunera dans le bain ou après? demanda l’inconnue qui n’était autre qu’une femme de chambre.

Rose ne répondit pas et continua de regarder d’un œil surpris.

–Dans le bain... se dit-elle, voilà une prison où l’on est bien traitée!.

Elle se rappela que mademoiselle Clairon, la célèbre actrice, avait été renfermée au For-l’Évêque et que les échos de la ville ne tarissaient pas sur les recherches du luxe dont elle y avait été entourée..

–Laissons-nous toujours faire, se dit Rose.

Et, remarquant que la soubrette restait immobile devant son lit, attendant sans doute sa réponse:

–Dans le bain, dit-elle.

Aussitôt la soubrette ouvrit une petite porte, située au pied du lit, et Rose aperçut un cabinet des plus coquets au milieu duquel s’étalait une baignoire de bronze doré, d’où s’échappait une vapeur odorante.

–Comment tout cela finira-t-il?… se demanda, non sans une certaine inquiétude, la jolie mercière, tout en passant ses bras ronds dans les manches d’une soyeuse robe de cachemire blanc et ses pieds nus dans de jolies mules de satin rose.

Mais, arrivée dans la salle de bain, elle se trouva tout interdite des regards de la soubrette, qui, pourtant, semblait attendre docilement ses ordres, et la renvoya sous le prétexte d’avoir plus tôt son déjeuner.

Une fois seule, elle commença par aller refermer la porte, promena ses yeux de tous côtés, et, rassurée sans doute contre tout regard indiscret, laissa tomber ses vêtements et livra son corps frémissant aux ondes lactées dont elle ne tarda pas à ressentir la bienfaisante influence.

Elle déjeuna de bon appétit, sur une petite tablette posée en travers de la baignoire, riant comme une petite folle des réflexions bizarres que sa singulière position faisait naître dans son esprit, et quand elle eut fini, elle renversa sa jolie tète sur le rebord poli du bronze et se mit à considérer d’un œil demi-clos toutes les mignardes peintures de ce charmant réduit.

Le jour arrivait du haut, finement tamisé par une tenture de gaze, et éclairait de cette lumière douteuse si favorable aux coquettes élucubrations des peintres de cette époque galante. Les sujets de ces peintures n’étaient pas précisément des plus graves: c’étaient des amours roses et bouffis se jouant entre eux, des nymphes orgueilleuses d’étaler leurs charmes ou de les disputer d’une main faible et presque provoquante aux hardiesses de ces amours effrontés; c’étaient enfin toutes ces gracieuses et ravissantes images de la loi naturelle dont nos châteaux royaux conservent partout les precieux spécimens.

Rose était certainement une fille pieuse et honnête; mais elle n’avait jamais affiché les dehors de la dévotion et de la pruderie. Nous ne craindrons même pas de convenir qu’elle avait toujours été fort impressionnée à la lecture des romans, où la galanterie et les passions chevaleresques étaient dépeintes à la manière colorée du temps. Ces peintures légères, chantournées de festons et d’astragales, n’avaient donc rien qui l’effarouchât beaucoup, mais elles contribuèrent à lui faire considérer sa nudité présente sous un aspect moins gênant. Son image gracieuse et mutine, répétée dans toutes les glaces dont la salle était tapissée, la prédisposait d’ailleurs à la plus aimable indulgence.

Le résultat fut qu’elle accepta tous les soins minutieux de la soubrette et qu’elle se livra, après avoir hésité un peu, il est vrai, aux replis de flanelle éblouissante de blancheur que celle-ci tendit devant elle au sortir du bain.

Du reste, en personne bien apprise, la soubrette se multiplia pour la servir promptement. Toutefois, quand elle avait enveloppé dans la flanelle le corps délicat de cette rose et mignonne créature, son admiration n’avait pu se contenir.

–Oh! mademoiselle, s’était-elle écrié naïvement, que vous êtes belle!

Rose ne put s’empêcher de rougir, depuis les sourcils jusqu’à l’orteil; mais toute flattée qu’elle fût intérieurement de ce compliment, elle garda le silence et devint sérieuse;

Elle commençait à être inquiète.

Quand elle rentra dans la chambre, elle refusa de se recoucher et s’assit auprès du feu, pendant que la soubrette préparait ses vêtements. Elle regardait machinalement les jupes de satin broché, les rubans, les dentelles, que les jolies mains de cette fille disposaient avec un art exquis mais bientôt elle se demanda si c’était à elle-même qu’étaient destinés ces brillants atours.

Elle chercha des yeux les modestes vêtements quittés la veille, et qu’avait recouverts à l’Opéra son triomphant domino rose, et ne put les découvrir dans la chambre.

–Ce n’est pas là ma robe, dit-elle.

L’étonnement qui se peignit dans les yeux de la soubrette fut si largement exprimé, que Rose crut avoir dit une sottise, et alors lui revinrent à l’esprit ces mots dits la veille par M. l’exempt de Sa Majesté:

–Il m’est ordonné d’avoir pour mademoiselle les plus grands égards.

–C’est l’usage de la maison, pensa-t-elle, et les grands égards, cela signifie sans doute le lit d’une duchesse, le bain d’une reine et les habits d’une grande dame.

Elle se laissa habiller de ce délicieux costume, qu’on n’appelait pas encore Pompadour, dont les coupes et les ajustements seront toujours considérés, par les femmes de goût, comme la plus complète réalisation de l’élégance.

–Comment cela finira-t-il? répéta-t-elle pour la centième fois.

–Mademoiselle est adorable ainsi! fit la soubrette en sonnant.

–Que faites-vous donc? demanda vivement la jeune fille avec effroi.

Le personnage qui entra fut la réponse à cette question. C’était un petit homme, musqué, cambré, vif, pimpant, leste et preste malgré l’âge qui se lisait sur sa face ridée et qui, armé d’un peigne d’écaille, s’empara de la chevelure de Rose.

La jeune fille se laissa faire, et pendant qu’on la coiffait, bouclait et poudrait, regarda les peintures qui, comme pour la salle de bains, ornaient sa chambre à coucher.

D’un côté de la cheminée était une Vénus sortant de l’onde et entourée d’amours, un chef-d’œuvre de Boucher, et de l’autre, près de la fenêtre, un portrait d’homme de trente-cinq ans environ, vêtu de ce riche costume de cour dont la magnificence ajoutait aux grâces naturelles et qui, bien qu’il n’eût ni croix, ni cordons, reflétait une certaine majesté.

–Quel est ce seigneur? demanda Rose, quand le perruquier fut parti.

–Mademoiselle le trouve-t-elle bien? demanda à son tour la soubrette qui s’étonna prodigieusement de la question.

–Je n’ai jamais vu de plus belle figure, répondit franchement Rose.

–C’est M. le comte, dit alors la soubrette, non sans avoir hésité un peu.

–Le gouverneur du château, peut-être?demanda naïvement la petite mercière.

–Oui, mademoiselle. répondit en s’efforçant de retenir un sourire, la rusée suivante.

–Et bien! vous pouvez lui dire de ma part qu’on est mieux traité dans les prisons qu’il dirige que dans bien des ménages parisiens.

La soubrette n’y put tenir, et, tout en s’excusant de sa licence, partit d’un éclat de rire que partagea avec contrainte la prisonnière de ce cachot enchanté.

Mais Rose s’était levée fort tard; le bain et la toilette avaient pris une grande partie de la journée, et quand tout fut fini, le jour baissait déjà. La soubrette raviva le feu, alluma les bougies roses et parfumées des girandoles et se retira, laissant la jeune fille aux réflexions de toute nature suggérées par cette étrange aventure.

Nous avons dit qu’elle était. inquiète: lorsqu’elle se retrouva seule et que la nuit se fut répandue peu à peu sur les objets du dehors, elle se sentitagitée d’une vague frayeur. Elle alla à la fenêtre, et ne vit s’étendre sous ses yeux que des pelouses blanches de givre et des arbres dénudés de leurs feuilles. Le sombre hiver était là, avec toutes ses dévastations, et elle se réfugia dans la vaste bergère du coin du feu.

Elle se laissa aller à une demi-somnolence plus charmante que le sommeil lui-même, et, s’imaginant être transportée dans le pays des fées, sont petit égoïsme finit par lui suggerer la pensée que peut-être tout cela allait s’évanouir d’un coup de baguette.

Le bruit de la porte qui s’ouvrit la tira de ses rêveries. La soubrette entra et se mit immédiatement à fermer les volets intérieurs. Derrière elle était entré un seigneur richement vêtu, qu’à première vue Rose reconnut, bien qu’il fût un peu moins jeune, pour l’origiual du portrait qu’elle avait admiré précédemment.

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Дата выхода на Литрес:
15 января 2025
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470 стр. 1 иллюстрация
ISBN:
4064066331290
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Bookwire
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