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P.-J. Stahl
Le chemin glissant

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317294
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Si quelque jardin rappela jamais le paradis, ce fut sans doute celui dont je vais vous parler. De grands et vieux arbres et de jolis arbustes, un verger plein de fruits et des parterres pleins de fleurs, une grande pelouse et des bosquets charmants, enfin un petit lac, et tout au bout, comme un bois, c’est-à-dire le soleil ou l’ombre, la fête des yeux ou le repos de l’esprit, rien n’y manquait.
Ce jardin était si embaumé et si frais, la brise, dès l’entrée, vous y caressait si doucement, le gazouillement des oiseaux vous y apportait une si aimable gaieté, que tout de suite on se disait:
« Il doit faire bon de vivre dans ce jardin; s’il était à moi, je n’en voudrais jamais sortir.»
On y entendait aussi, de-ci de-là, des voix humaines, des voix joyeuses et jeunes, éclatant du milieu des taillis, et encore, venant on ne savait d’où, comme un bruit de portes qui s’ouvraient et se fermaient dans quelque maison invisible. Tout cela donnait à penser que ce jardin n’était pas un désert et que bien au contraire il devait être habité par d’aimables gens; mais où était leur demeure? Elle était si bien cachée, que les yeux ne l’apercevaient pas.
Tout à coup un beau petit garçon apparut sur la pelouse, écartant de ses bras impatients les branches qui lui faisaient obstacle et criant à une personne restée en arrière de lui:
« Oui, mère chérie, je vais me promener. Oui, je vais m’amuser dans le jardin. Sois tranquille, je serai sage.»
Ce bel enfant semblait avoir neuf ans tout au plus. Il avait les yeux brillants comme des étoiles, les joues roses, des cheveux châtains et une bouche vermeille comme une fleur d’églantier.
SOIS TRANQUILLE, JE SERAI SAGE (Page 8).

Rien qu’à jeter un regard sur sa toilette bien ordonnée, ses cheveux bien lissés et bien peignés que le vent et la course n’avaient pas encore eu le temps d’ébouriffer, on devinait que des mains tendres et attentives venaient de le faire beau et de le parer.
A le voir, l’air si content et si éveillé, courant, sautant, et chantant, on l’aurait cru l’enfant le plus heureux du monde, le petit Henri, et pourtant il n’en était rien.
A mesure qu’il s’éloignait, l’enfant devenait plus pensif, et son chant perdait peu à peu ses notes joyeuses. Il marchait toujours cependant, mais son regard semblait s’attrister. L’allée qu’il avait prise devenait à chaque pas plus ombreuse, les arbres et les arbustes étaient plus touffus, plus épais; à chaque détour le chemin se faisait plus étroit. Déjà l’œil vigilant et l’oreille inquiète de sa mère ne pouvaient plus l’y suivre. N’ayant plus besoin de cacher sa tristesse, il la laissait percer.
Enfin, il arriva tout au fond du petit bois. Là, le soleil ne pénétrait qu’à peine, et on ne le devinait plus qu’aux petites étincelles d’or qui perçaient par-ci par-là à travers le feuillage agité des arbres.
Tout était silence et recueillement sous la voûte des branches entre-croisées.
Quoique bien faible fût devenue sa voix, jusqu’à l’entrée du bois l’enfant avait chanté encore; mais là, son chant expira tout à fait, il devint muet, et ses traits se contractèrent comme s’il eût été en proie à quelque mortel souci.
Il s’efforçait visiblement de secouer l’idée sombre qui l’avait poursuivi et de reprendre la gaieté et l’insouciance de son âge.
Les yeux levés, il se donnait bien l’air de chercher quelque chose à la cime des arbres, des nids peut-être; il se baissa même deux ou trois fois pour voir de plus près des fleurs de fraisier qui se détachaient sur la mousse épaisse et promettaient des douceurs prochaines, mais son esprit n’était pas à tout cela.
Pour donner un cours moins triste à ses idées, il se mit à penser à une petite cousine qu’il ne connaissait pas encore, dont sa mère lui avait dit merveille et dont une lettre reçue le matin avait annoncé l’arrivée pour la fin de la semaine, il se dit que le temps des vacances de cette petite compagne qui lui était promise passerait, et qu’à son tour, dans quelques mois, il partirait pour s’en aller loin, bien loin du doux jardin et de la demeure où il était né, étudier, travailler dans une grande pension, afin de devenir un homme instruit et capable de faire son chemin dans le monde.
Une fois devant cette éventualité du départ, sa pensée fit de grands pas et le transporta vers la contrée inconnue où se trouvait la grande pension.
Il se dit qu’il n’y rencontrerait sans doute que des visages étrangers.
Ce mot l’effrayait, lui qui n’avait vu jusqu’alors que des visages si amis.
Mais rien, rien ne put l’arracher pour tout de bon à l’idée fixe qui l’obsédait. Il avait beau faire, toujours l’idée noire revenait, le mordant au cœur sans relâche.
Il en était ainsi toutes les fois qu’Henri se trouvait seul; trop heureux si jusque dans les bras de sa mère l’idée, toujours la même, ne reprenait pas, en dépit de tout, possession de son cerveau. Oui, quand la mère d’Henri prenait son cher enfant sur ses genoux pour le caresser et le bénir avant de le porter dans son lit, un œil averti eût pu deviner que, même sous l’abri du cœur maternel, l’idée qui faisait son tourment revenait.
Jamais pourtant son cœur ne s’était encore serré si cruellement que le jour où nous sommes, et pourtant comme tout était calme autour de lui! Quelle paix profonde sous le couvert de ce petit bois! Que cela eût semblé bon de n’être dans un lieu pareil qu’une fleur ou un buisson ou seulement un brin d’herbe, n’ayant d’autres soins que de fleurir, de pousser et de verdoyer avec une conscience sans reproche!
Mais décidément Henri en avait lourd comme un rocher sur le cœur, cela ne pouvait plus faire de doute, car tout à coup, son chagrin devenant le plus fort, des larmes jaillirent de ses yeux comme l’eau de la source cachée.
Il pleura longtemps, mais les pleurs qu’il versait ne le soulageaient pas. Bientôt, suffoqué par ses sanglots, il se laissa tomber sur le gazon; là, dans un élan de chagrin, il cacha sa figure désolée entre ses mains, et il resta ainsi à pleurer en repassant dans sa mémoire les causes de sa grande peine.
Jamais on ne se laisserait aller à faire le mal, si on savait quelles douleurs il entraîne à sa suite.
La moitié d’une année s’était écoulée depuis le jour fatal où Henri s’était rendu coupable d’une grande faute, et cependant la faute était là, toute droite dans sa conscience, comme si elle avait été commise d’hier ou le matin même.
Remontons comme Henri à six mois dans le passé.
Il croyait revoir, comme il l’avait vu à cette cette date funeste, s’allumer des bougies sans nombre. Leur lumière éclairait encore le grand salon de sa tante, ce salon aux vieux meubles sculptés, aux lourdes et molles portières de tapisserie ancienne. Au milieu de cette pièce confortable, sur l’épais et vaste tapis de Smyrne, sautait, riait et babillait encore une bande d’enfants disposés à se divertir.
Les invités avaient été convoqués dès longtemps. Ils étaient arrivés de tous les points du pays. La tante Aurora avait coutume de rassembler ainsi chaque année tout ce gai petit monde quelques jours avant Noël pour célébrer cette grande fête.
C’était un jour très attendu. La tante était si bonne, si généreuse, sa maison si commode; les pièces si grandes offraient tant de ressources pour le jeu!
Il eût été bien malheureux l’enfant que la tante Aurora eût omis d’inviter.
Encore trois jours, et le salon resplendirait. Trois jours séparaient encore les enfants du moment si désiré de la distribution des cadeaux. On ne peut pas le nier, cela parais. sait horriblement long à la petite société impatiente; ces trois jours d’attente, de l’aveu de tous, c’était les trois plus longs jours de l’année.
La tante avait beau dire que quand on peut passer trois jours à se divertir à tant de jeux, trois jours ne sont pas la mer à boire; les petits amis se disaient que la mer serait peut-être plus tôt bue que les trois longues journées passées.
Le grand salon, la veille encore si vénérable, si calme, même un peu morne, se trouvait donc maintenant rempli de figures roses et riantes, encombré de ballons, de fusils, de sabres et de poupées, de violons et de trompes de chasse, de cymbales et de tambours.
Je n’ai pas besoin de dire que tous ces instruments jouaient à la fois, que les armes cliquetaient et que les fusils et les canons partaient tout seuls.
Certes, celui qui n’était pas sourd courait grand risque de le devenir au milieu de ce vacarme, et la bonne vieille dame Anne, la gouvernante de la maison, les mains sur ses deux oreilles, s’écriait plus d’une fois qu’assurément la jeunesse de son temps était moins tapageuse.
Il faut dire que la foule turbulente qui se trouvait dans le salon ne se divertissait peut-être pas très franchement. Les surprises attendues de la Noël gâtaient les joies présentes; si l’on jouait, si l’on babillait à l’envi, c’était fiévreusement et comme dans le seul but de tromper l’impatience commune.
Dans le salon même se trouvait une porte dont la vue donnait de sérieuses distractions aux plus étourdis. Ses portières avaient été mystérieusement abaissées, soigneusement rabattues par la tante.
C’était vers ces portières, gardiennes jalouses des plus riches trésors, que se tournaient tous les regards, que volaient tous les désirs.
La tante l’avait dit: là était déposée la mirifique collection des cadeaux de Noël, destinés spécialement à chacun des petits hôtes de la maison.
Mais encore trois jours, trois éternels jours avant de savoir quel lot serait celui de chacun! n’était-ce pas terrible, surtout quand on pensait qu’une simple portière de tapisserie, pas même une porte bien fermée, déro bait seule ses secrets à la vue des intéressés et que rien qu’en soulevant un pan de cette portière la curiosité de tous eût pu être si aisément satisfaite?
Mais il n’y fallait pas songer. La folle petite société avait promis solennellement à la tante qu’aucune tentative ne serait faite pour pénétrer avant l’heure dans la chambre des mystères.
Chacun était individuellement engagé d’honneur sur ce point, et, de plus, la parole de tous répondait de celle de chacun. L’engagement était sacré.
« Et si le vent ou le hasard écartait un peu les portières? demanda timidement une petite personne blonde à la figure très espiègle.
— Il faudrait alors en détourner les yeux, Nancy, dit la tante en souriant. Eh quoi! cela est-il si difficile? ajouta-t-elle en voyant la consternation se peindre sur plusieurs physionomies.
— C’est difficile, oui, mais nous en détournerons les yeux,» répondirent fermement les plus vaillants. Et après eux, les autres, en soupirant, firent la même réponse.
« Alors c’est dit, alors c’est convenu! dit la tante. Du reste, tranquillisez-vous, les portières sont lourdes et bien closes, et elles ne s’ouvriront pas d’elles-mêmes pour vous tenter. C’est donc affaire à vous que rien ne les dérange. Je les mets sous la garde de votre honneur. Votre parole vaut mieux pour moi que des verrous. Allons, adieu, amusez-vous bien, mes enfants.»
Et la tante s’éloignant laissa le petit monde en pleine possession du grand salon.
Les pères et les mères des enfants invités, quelques vieux amis contemporains de la tante l’attendaient dans sa chambre sévère.
Dans cette chambre, l’on voyait à la place d’honneur le portrait d’un petit enfant pâle et maladif, l’unique enfant qu’eût jamais eu la pauvre tante, qui depuis longtemps déjà l’avait perdu. Depuis longtemps, non, ces douleurs-là sont toujours de la veille; on le voyait bien quand les yeux humides de la tante se portaient sur l’image chérie de l’enfant qu’elle n’avait plus.
La tante Aurora, en souvenir de son fils, aimait à réunir autour d’elle ses petits neveux et ses petites nièces ainsi que les enfants de ses amis. Leurs jeux, leur bruit même, en lui rappelant l’enfance du cher petit qu’elle avait aimé, ravivaient sa douleur sans doute, mais lui rendaient comme l’image de son Charlot.


CHAPITRE II
Table des matières
La petite société du grand salon était très agitée. Comme tous étaient d’honnêtes âmes d’enfants, ils tinrent conseil pour aviser au moyen le plus sûr de garder leur parole le plus religieusement possible. Il fut résolu d’abord que par prudence on s’établirait à l’autre extrémité du salon, loin de la portière tentatrice, et qu’on ne franchirait pas une limite, une sorte de frontière qu’on indiqua au moyen d’une rangée de ballons figurant des boulets de canon et des obus. Des sabres dressés d’espace en espace figuraient une garnison, et comme justement il se trouvait, au milieu des jouets déjà en possession des enfants, un superbe militaire qui, au moyen d’un mécanisme prodigieux, relevait et abaissait son fusil comme un vrai factionnaire, on l’avait posté en qualité de commandant de garnison, en avant de la ligne frontière, et on lui avait donné pour lieutenant un magnifique chien frisé qui montrait les dents et au besoin aurait aboyé si on l’avait serré d’un peu trop près.
Ces précautions prises, on se mit à s’amuser du mieux qu’on put; les petits garçons simulèrent des combats, soit à l’arme blanche, soit au canon. Ils conduisirent les escadrons de plomb à la bataille; une superbe forteresse en carton pierre fut plusieurs fois prise et reprise, et finalement démolie et rasée. Du côté des demoiselles, on trouva de puissantes ressources contre la curiosité dans la présentation qu’on se fit mutuellement des poupées qu’on avait apportées. Chacune avait des qualités et des défauts que les petites mamans exposèrent avec le plus d’impartialité qu’elles purent.
Ces préambules accomplis, on donna un bal à ces pauvres poupées pour les lier plus vite entre elles. Quelques-unes ayant fait des faux pas, brouillé les figures, on les mit en pénitence, on fit de vertes réprimandes à d’autres pour leur mauvais maintien, quelques larmes furent versées, mais sur la promesse des coupables de se mieux conduire à l’avenir, toutes furent pardonnées et réintégrées dans le jeu.
Ces amusements-là avaient encore leur danger. Ils faisaient commettre involontairement des fautes aux personnes qui y prenaient part. Dans l’entraînement du combat, par exemple, comment mesurer ses pas, et de même pour les demoiselles dans la danse; plus d’un vaillant soldat, plus d’une bouillante valseuse se trouvèrent emportés par l’ardeur au delà de la limite indiquée, tout près même de cette redoutable portière dont la vue seule était un péril, une tentation de tous les instants.
Quelques-uns émirent l’avis de faire des lectures et de regarder des images, en tournant absolument le dos au danger, mais ce n’était que la minorité ; les plus sages ne sont pas toujours les plus nombreux. La majorité restait impatiente et fébrile.
Enfin, d’un commun accord, il fut décidé qu’on se mettrait tous sans exception autour de la grande table, et que chacun à son tour raconterait une superbe histoire.
Quelques voix s’élevèrent, demandant qu’on racontât d’abord quelque chose d’effrayant et de terrible. C’est très amusant d’avoir peur dans les histoires. Mais d’autres s’y opposèrent:
« Non, dirent ces autres, contons-nous quelque chose de très gai, au contraire, de très drôle même, et qui nous fasse tous trop rire.»
Après bien des indécisions, un grand beau garçon de onze ans, à la tête sérieuse, au regard grave et doux, appuyant son menton dans sa main proposa de raconter quelque chose d’utile, et qui fût en même temps agréable et intéressant. Il déclara qu’on pouvait emprunter le sujet à l’histoire. L’auteur de cette proposition avait évidemment, par son caractère, de l’autorité sur ses camarades; elle fut adoptée en principe. On délibéra cependant encore sur le choix à faire dans le domaine de l’histoire, car enfin il y a de tout dans l’histoire, bien des choses belles et beaucoup de laides, des périodes amusantes et d’autres qui ne le sont guère.
La petite sœur du futur conteur, grimpant sur ses genoux et collant sa bouche à son oreille, lui dit gentiment: « Tu leur conteras quelque chose de l’histoire, mais à moi, tu me conteras l’histoire tout entière, pas vrai, petit frère? Je n’aime pas ce qui n’est pas dit jusqu’au bout.»
Le frère sourit, répondit,: «Bon!» et retint la petite curieuse sur ces genoux.
« Je veux qu’on raconte qui fat le plus sage et le plus vertueux dans l’histoire», dit gravement une petite personne si mignonne, qu’elle pouvait très bien passer pour une de ces fées qui se promènent dans une coquille de noix attelée de papillons. Cette proposition surprit de la part d’une petite fille d’ordinaire si turbulente, dont les yeux pétillaient toujours de tant de malice, et que l’on était habitué à entendre rire comme une folle au moindre prétexte. Plusieurs demandèrent si c’était bien vraiment l’histoire du plus sage et du plus vertueux qui conviendrait le mieux à Mlle Emma.
« Oui, justement, répondit-elle, sans se déconcerter le moins du monde, c’est là naturellement ce qui me conviendrait le mieux: l’histoire du plus sage et du plus vertueux, mais oui.»
On rit, on plaisanta, mais on se décida pour l’histoire du plus sage et du plus vertueux.
« Eh bien, Jacques, veux-tu commencer?» crièrent quelques voix impatientes.
Et Jacques, après avoir songé quelque temps, comme s’il tournait intérieurement les pages d’un livre invisible, commença à raconter la vie de Caton.
Tandis que sa voix sympathique et ferme vibrait dans le salon, ses auditeurs devenaient de plus en plus attentifs. Les jeux de physionomie étaient très variés. On pouvait déjà augurer, à l’expression de certains regards, que l’un serait ou essayerait d’être un Caton, tandis que tel autre s’en garderait bien. Les délicats admiraient cette vertu sévère; mais on sentait qu’elle ne les entraînait pas tous également. On pouvait reconnaître à plus d’un signe que telle âme vaillante et courageuse ne changerait pas dans l’infortune, tandis que telle autre pourrait être brisée et vaincue par la moindre adversité.
L’orateur ne pouvait pas se plaindre de son auditoire. L’attention était générale. Il n’y avait, je crois, qu’une exception, et, chose étrange, c’était du côté des garçons, et non du côté des demoiselles, à qui, ceci le montre bien, on a tort de faire la réputation d’être plus légères et moins sérieuses que les messieurs.
La vérité est que l’un de ses auditeurs n’était pas parvenu à bien écouter. C’est que celui-là avait comme le vertige, et que son cœur battait à se rompre dans sa poitrine, et c’était justement ce malheureux Henri, le même qui pleurait maintenant, la figure cachée dans ses mains au fond du petit bois.
Il ne pouvait pas écouter, non! Le désir de pénétrer dans cette chambre mystérieusement fermée, religieusement gardée par le serment de tous, ce désir le brûlait comme un fer rouge, et il ne se sentait ni la force ni le courage de s’en rendre maître. Il était resté tout tremblant assis un peu à l’écart dans un grand fauteuil, indécis entre le devoir et la tentation, les yeux fixés sur la porte, qui, irrésistiblement, lui semblait-il, attirait ses regards. C’était comme une fascination.
L’histoire du plus sage et du plus vertueux allait son train. Tout le monde était très absorbé par le récit. Les bougies brûlaient sur la table autour de laquelle on se trouvait rassemblé ; toute la lumière du salon y était concentrée, car une bougie placée près de la porte défendue étant venue à s’éteindre, il ne restait plus à cette extrémité du salon qu’une vague clarté. Les hauts fauteuils, dérangés pendant les jeux, jetaient leurs ombres tourmentées sur les murs et le tapis; on eût dit de larges et grosses taches noires.
Seul entre tous, Henri avait remarqué que la bougie dont la lumière signalait la porte défendue avait cessé de l’éclairer, et par conséquent de la défendre. L’esprit tentateur lui disait tout bas à l’oreille qu’il lui serait facile, l’attention de tous étant portée d’un autre côté, de se glisser le long des murs, et, à la faveur des hauts fauteuils, d’atteindre sans être vu la portière convoitée. Une fois là, il n’y aurait qu’à soulever le bas de la tenture et alors.... Alors, il serait maître à lui tout seul des secrets inestimables que renfermait la chambre.
Il s’aperçut en même temps qu’il avait dans sa main agitée et froide une petite boîte à feu pleine d’allumettes de cire, qui un instant auparavant était sur la cheminée....
Il avait encore moins entendu la fin du récit que le commencement.
En proie à une sorte de fièvre, il lui semblait que quelque main fatale le poussait du côté de la portière maudite, et que c’était en vain qu’une voix intérieure, celle de la conscience, lui criait de lutter.
Tout à coup, il se fit un mouvement autour d’Henri, et cela le réveilla comme d’un rêve. Tout le monde se précipitait hors du salon en criant:
« Nous voilà, tante, nous voilà ! Nous avons été sages, nous avons tenu notre parole, la portière n’est pas dérangée, personne, bien sûr, n’y a touché.»
En un clin d’œil, Henri se trouva seul dans le grand salon, et debout! De là, il entendit dans la pièce voisine, qui était une salle à manger, le bruit des chaises qu’on approchait contre la table, puis celui des assiettes et des fourchettes. Personne ne s’était aperçu de son absence.
Alors il fut pris comme de démence, il étouffa sans pitié les derniers murmures de son honneur; d’un bond s’élançant vers la porte fermée, il souleva la portière et comme un voleur se glissa dans la chambre aux cadeaux.
Une fois là, il frotta sur le parquet une allumette, et, à sa lueur tremblante, il regarda avidement ce qu’il mourait d’envie de voir.
Que de belles choses entassées s’offrirent à sa vue! Comme il eût admiré chacune d’elles, s’il eût été en repos avec lui-même! Ah! il ne s’en fût lassé de sitôt. Mais il avait à peine jeté un regard rapide et troublé, sur l’étalage fait avec tant d’amour, par la tante, des admirables objets destinés aux enfants, que sa vue s’obscurcit soudain. Soudain aussi il fut saisi d’un si cruel remords, il sentit si bien instantanément la honte de l’action qu’il venait de commettre, qu’il eut envie de crier et d’appeler au secours, comme s’il avait été atteint d’un coup de couteau dans le cœur.
Le malheureux! c’était un dernier avis de sa concience; que ne le suivit-il! On l’aurait surpris au milieu de sa faute, mais du moins en plein repentir. Mais non, dans un cœur faible, une faute en amène toujours d’autres à sa suite. Il ne pensa qu’à une chose: fuir, fuir, quitter cette maison où il n’avait plus le droit de rester, qui avait vu sa déloyauté, et dérober son crime à tous les yeux.
Mais combien de coupables ont voulu faire comme Henri, que le sentiment de leur indignité a cloués sur place! Quant à lui, il sentit qu’il était incapable de bouger. Ses pieds avaient littéralement pris racine dans le plancher.
Alors son allumette s’éteignit, et il se trouva seul avec sa faute dans la profonde obscurité.
Dans ce moment, et du fond de la salle à manger, une fusée d’éclats de rire provoqués sans doute par quelque saillie de l’un des petits invités arriva jusqu’à lui.
S’il restait une minute de plus dans la chambre maudite, c’en était fait de lui. Il fit un violent effort sur lui-même, et, tout frémissant de honte et de remords, il se précipita dans le salon, le franchit comme un oiseau blessé, et, pâle comme un spectre, s’arrêta devant l’entrée de la salle à manger.
Une fois là, il tâcha d’écouter; comprimant de ses deux mains fermées les battements de son cœur, il essaya de calmer les angoisses de son âme. Dans la salle à manger, on continuait de rire, de babiller et de manger. Rien, il n’entendait rien que le murmure d’une joyeuse assemblée. De lui, il n’était pas question. Comment parvint-il à se glisser inaperçu parmi ses camarades? Il ne le sut jamais lui-même. Comment parvint-il à prendre à la table commune, sans être vu, une place qui justement s’y trouvait libre? On ne peut l’expliquer, sinon que le joyeux petit monde tapageur, tout à son plaisir, n’avait pas remarqué l’absence, si courte d’ailleurs, d’une seule tête entre tant de têtes dont les idées tourbillonnaient.
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