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Jenny Bastide

Le marquis Roger


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325985

Table des matières

OUVRAGES DE CAMILLE BODIN

ALICE DE LOSTANGE

LE MARQUIS ROGER DE SOMMERVILLE

ALICE DE LOSTANGE

I

II

III

IV

ALICE DE LOSTANGE

LE MARQUIS ROGER DE SOMMERVILLE

V

VI

VII

VIII

IX

X

ALICE DE LOSTANGE

XI

ALICE DE LOSTANGE

EMMANUEL DE FARGY

XII

ARMAND DE MARIGNI

XIII

XIV

XV

XVI

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

OUVRAGES DE CAMILLE BODIN

Table des matières

Publiés dans la collection Michel Lévy




ALICE DE LOSTANGE

Table des matières

A LA VICOMTESSE DE LAUMONT.

Florence, le 10 février 1840.

Tu es vraiment bien aimable, ma chère Delphine, de réclamer avec tant d’instance les détails que je t’ai promis dans un jour de découragement et de tristesse. Cette nouvelle preuve de ton amitié et de ton intérêt me touche d’autant plus, que je sais, et je m’en réjouis, que ta vie est remplie de bonheur et de distractions charmantes.

Puisse Dieu se montrer toujours aussi juste et aussi bon pour toi; car tu le mérites, ce bonheur qu’il t’accorde, puisqu’il ne te rend point indifférente pour les peines des autres. Je sais, quoique tu ne me l’aies jamais avoué, tout le bien que tu fais; je sais que ta main s’ouvre pour soulager le pauvre comme pour serrer celle d’une amie malheureuse. Grâces te soient rendues, Delphine! Tu entretiens en moi la consolante pensée que l’égoïsme n’est point la plaie universelle de notre siècle.

Nous nous sommes trouvées si peu de temps seules pendant mon dernier voyage à Paris; nous avons été tellement distraites et entourées, que je n’ai pu te raconter tout ce que tu me pries aujourd’hui de t’écrire. Et puis il me semblait que je me devais la consolation de jouir de ta présence sans troubler ce bonheur en te parlant, pendant ces courts instants, de ma réelle et triste situation. D’ailleurs, en te voyant, dans ta ravissante villa, entourée de tant de bien-être, riche, gaie, bien portante, il y aurait eu vraiment de la cruauté à t’attrister par la peinture de mon sort. Mais, puisque tu m’as vue si souvent abattue, puisque tu as surpris les larmes que je cherchais à te cacher, puisque, enfin, tu veux savoir la vérité, je te la dirai...

Elle est cruelle, Delphine, cette vérité ; et tant que je le pourrai, personne que toi ne la saura tout entière. Non, je ne veux pas de la pitié des indifférents: la pitié, vois-tu, blesse, quoi qu’on en dise, et j’ai le malheur, je le sais, d’avoir un caractère trop fier. Je me le suis dit bien des fois: je cherche à me corriger; mais, je dois te l’avouer, les souffrances qu’on m’impose, les humiliations dont on m’abreuve, m’inspirent plus de colère et de mépris que d’humilité.

Nous sommes à Florence depuis un mois, et cependant, sans ta lettre, je ne me serais peut-être pas encore décidée à t’écrire, quoique tu sois ma pensée la plus consolante, mon souvenir, le seul. hélas! le plus doux et le plus cher!

La comtesse de Vatry a trouvé libre un beau palais qui lui convient sous tous les rapports; elle n’avait qu’elle à consulter, puisqu’elle a su se rendre souveraine maîtresse. Elle s’est séparée de mon oncle. Tu apprendras bientôt, quand j’avancerai dans mon récit, comment elle a reconquis une liberté qui est si nécessaire à son caractère impérieux et dur; tu sauras enfin comment mon oncle a été obligé de se séparer de sa femme; comment j’ai été forcée, moi, de ne pas le suivre, et comment je suis restée avec une femme qui me déteste, et que je ne puis aimer.

Cependant, sois-en certaine, Delphine, je me montrerai juste, je ne me laisserai point dominer par le ressentiment que je dois éprouver.

Parlons d’abord, un instant, de la manière dont madame de Vatry s’est posée ici; parlons de cette ville de Florence tant vantée, et où beaucoup de Français accourent avec empressement. Pour s’y plaire d’abord, il faut ou être artiste, ou très-jeune, très-insouciant, et, avant tout, aimer le plaisir avec fureur. Ceci je l’ai entendu dire, car tu vas savoir comment j’ai passé ma vie depuis mon arrivée.

Après un voyage fort amusant pour ma tante, puisque nous avons fait beaucoup de stations, toutes marquées par des réceptions, des fêtes dont elle était constamment la reine, nous sommes arrivées le 1er janvier à Florence. Je m’attendais à trouver un ciel d’azur, un parfum de printemps; mais je puis t’assurer qu’il fait froid en Italie, qu’il y pleut souvent, et Florence surtout a besoin de soleil.

Nous étions descendues d’abord dans un hôtel qui fut jadis le palais d’une puissante famille florentine. Pendant que madame de Vatry envoyait ses lettres de recommandation, faisait des visites et cherchait l’habitation où nous sommes aujourd’hui, j’étais renfermée à l’hôtel dans une chambre donnant sur une petite rue étroite et sombre, où je me trouvais bien tristement; heureusement nous fûmes bientôt installées dans le palais d’où je t’écris.

Madame de Vatry annonça bientôt qu’elle comptait recevoir, donner des fêtes, des concerts. Ses redoublements de gaieté et de coquetteries prétentieuses sont toujours accompagnés de manières plus dures, plus sévères à mon égard. Comme d’habitude, elle me déclara que je ne devais pas m’attendre à paraître dans le monde; qu’il n’était point d’usage dans cette ville que les jeunes personnes y allassent, et que je devais seulement m’occuper de cultiver mes talents; talents, a-t-elle ajouté fort délicatement, qui avaient coûté assez cher pour que je pensasse à m’en faire une ressource.

La confirmation de ma vie de retraite ne m’a fait aucune peine. Comment regretterais-je ce que je connais à peine? Il fut un temps où mon aimable oncle se faisait une joie de me voir briller un jour dans le monde, un temps où je pensais qu’il suffisait d’être modeste et jeune pour y réussir. Mais madame de Vatry m’a tant répété qu’on ne faisait aucune attention aux jeunes personnes qui n’avaient point de fortune, que je me suis résignée à n’y jamais compter pour rien.

Je ne fis aucune objection à madame de Vatry quand elle me déclara que je ne paraîtrais point chez elle lorsqu’il y aurait du monde. Mon sang-froid, qu’elle appelle de l’impertinence, l’irrite toujours; mais j’avoue que je me fais un malin plaisir d’opposer le plus grand calme à ses colères de mauvais ton. J’arrangeais des fleurs dans les vases de son boudoir; elle me demanda si j’aurais bientôt fini ce tripotage: je laissai à l’instant les fleurs, et je sortis.

Je ne revis ma tante qu’à l’heure du dîner; elle me dit sèchement qu’elle allait faire une visite à la duchesse de S...; que cette dame avait deux filles, et que je pourrais faire connaissance avec elles.

Tu sauras que madame de Vatry ne sait pas un mot d’italien, et je devinai qu’elle me prenait pour lui servir de truchement. J’étais sûre que cette visite l’ennuyait, et j’étais toute disposée à refuser; mais je vis que j’amènerais un orage, et je baissai la tête en signe d’assentiment.

— Ne faites pas une grande toilette; on vous trouverait parfaitement ridicule, ajouta madame de Vatry: les jeunes personnes ne se mettent pas ici comme en France.

Elle avait bien raison: les jennes personnes d’ici ne ressemblent à aucune de celles de notre chère France. J’aurais d’ailleurs été bien empêchée de désobéir à ma tante, puisque je n’ai pas une seule robe parée. Mais, avec l’aide de ma bonne Mélanie et un peu de goût, je me trouve toujours mise d’une manière convenable.

A dix heures, madame de Vatry me fit prévenir.

Cette soirée sans cérémonie me parut commencer bien tard. Ma tante était déjà enveloppée de sa sortie, sa tête était couverte de fleurs, et quand nous fûmes entrées dans le salon de la duchesse, je m’aperçus qu’elle était très-parée. Toutes les femmes l’étaient aussi, et je me serais trouvée un peu embarrassée de la simplicité de ma toilette, si je n’y étais accoutumée depuis longtemps.

Ma tante me présenta en articulant assez mal le titre que j’avais près d’elle; aussi une dame qui se trouvait assise à côté de nous lui dit, au bout d’un moment, en mauvais français:

— Mademoiselle votre fille est bien belle, Madame. Les Italiens vous jettent les éloges à la face avec beaucoup de bonhomie.

— Faites donc attention, votre chaise est sur ma robe, me dit ma tante rudement; et se retournant, elle répondit d’une voix altérée: Cette jeune personne est la nièce de M. de Vatry et non ma fille, et si Madame avait fait plus d’attention...

Mais cette femme n’entendit pas. C’est encore une habitude des Italiennes de ne pas attendre la réponse à leur question. Ma tante dut se contenter de faire jouer son éventail avec un redoublement de vivacité.

Au bout d’un moment, les jeunes personnes passèrent dans un autre salon pour danser entre elles, et la duchesse m’engagea à les suivre avec beaucoup de politesse et de cérémonie.

Je me trouvai au milieu de plusieurs jeunes personnes toutes fort élégantes. Elles regardaient en pitié ma pauvre petite robe de mousseline de laine bleu de ciel; mais que m’importe? je ne me ferai jamais un chagrin de ma simplicité. Je ne prononçai pas dix paroles; nous sortîmes à une heure du matin, et je suis persuadée que ma tante s’était autant ennuyée que moi.

Voilà la seule fois que je sois sortie avec elle. Je sais que tous les soirs, quand elle ne va pas au théâtre, il vient beaucoup de monde au palais; je reste dans ma chambre. Je ne m’ennuie pas: je fais de la musique, je peins, je travaille à l’aiguille, je lis, et je me couche vers dix heures, au bruit des voitures qui entrent dans la cour...

Je viens d’apprendre que madame de Vatry donne un grand bal dans six jours; il me paraît bien difficile que je n’y paraisse pas: car enfin il me semble impossible qu’on ignore qu’elle a une nièce habitant dans sa maison. Mais de quoi vais-je me préoccuper, bon Dieu! Rien ne m’intéresse, tout le monde me dédaignerait, ou m’accueillerait avec indifférence; aucun regard de bienveillance ne viendrait me rassurer. Ah! il vaut bien mieux que je n’aille pas à ce bal; je dois m’accoutumer à ne connaître aucun des plaisirs de mon âge...

Mademoiselle Mélanie vient d’entrer dans ma chambre avec un air de joie bien inusité : l’excellente fille est souvent plus triste que moi de mon isolement.

— J’ai de bonnes nouvelles à vous donner, Mademoiselle, s’est-elle écriée: vous paraîtrez au bal, et je suis chargée de composer votre toilette, pour laquelle vous pensez que je ne négligerai rien. Ensuite, vous désirez depuis longtemps faire parvenir sûrement une lettre à madame la vicomtesse de Laumont, et j’ai justement une excellente occasion: Baptiste, le valet de chambre de M. le marquis de Sommerville, part dans quelques jours pour la France. A ce propos, Mademoiselle, il faut convenir qu’il y a des maîtres qui sont excellents et qui méritent bien notre reconnaissance: M. le marquis a la bonté de se priver de son valet de chambre pour le laisser aller en France voir sa mère qui est malade. Vous devez connaître M. le marquis, Mademoiselle, il vient souvent chez madame?

— Vous oubliez, ma bonne Mélanie, que je ne reste jamais au salon quand il vient du monde.

— Pardon, cela est trop vrai; sans cela vous auriez remarqué M. le marquis; il est aussi beau qu’il est bon; M. Baptiste ne tarit pas sur son éloge; voyez-vous, Mademoiselle, quand les domestiques disent du bien de leurs maîtres, on peut les croire.

— Le marquis vient souvent ici, mademoiselle Mélanie?

— Tous les jours, Mademoiselle, tous les jours, et même il sort souvent avec Madame. Mais, parlons du bal, il paraît qu’il sera superbe. Ce qui me fait le plus de plaisir, c’est qu’une fois qu’on aura vu Mademoiselle, il sera impossible qu’on ne la remarque pas; elle jouira alors de tous les plaisirs de son âge. Voyons, arrangeons la toilette de Mademoiselle.

Nous passâmes une heure à nous occuper de cette importante affaire. Je trouvais presque tout ce que me proposait mademoiselle Mélanie trop beau; j’avais peur de déplaire à ma tante en me montrant si brillante. Pour en finir, il fut convenu que mademoiselle Mélanie se chargerait elle-même de tout préparer.

En attendant, je m’occupe de réunir les petits cahiers sur lesquels j’ai tracé tout ce qui m’est arrivé jusqu’à ce moment. Tu sauras ainsi le passé et le présent...

Je viens de dîner avec ma tante; c’est un honneur dont je jouis quand elle est seule: s’il y a quelqu’un, on me sert dans ma chambre.

— Vous savez, m’a-t-elle dit fort sèchement, que je donne un bal samedi prochain, et que j’ai chargé mademoiselle Mélanie de ce qui concerne votre toilette. Je crois devoir vous donner quelques avis à ce sujet.

— Quels qu’ils soient, Madame, je les suivrai.

— Vous n’avez aucune espèce de fortune, reprit-elle avec beaucoup de dureté, et si votre oncle avait eu plus de prudence, il ne vous aurait pas fait donner une éducation fort inutile dans votre position. Par convenance et pour ne pas vous abandonner, je vous ai gardée jusqu’à présent avec moi; vous y avez contracté des habitudes de luxe et de bien-être auxquelles il vous sera pénible de renoncer; mais enfin il le faudra.

— Je m’y soumettrai Madame, et...

— Laissez-moi m’expliquer, reprit-elle. Je compte passer six mois à Florence; profitez de ce temps pour tâcher de vous attacher à quelque famille russe ou anglaise qui vous emmène avec elle.

Je sentis mes yeux se remplir de larmes à cette preuve de la complète indifférence de la comtesse; mais je sus dissimuler mon émotion.

La comtesse reprit:

— J’ai dit au peu de personnes à qui j’ai parlé de vous que je ne vous présentais pas dans le monde parce que vous étiez sans aucune fortune, mais que je vous avais fait donner une éducation très-brillante; il est donc tout à fait convenable que votre toilette soit fort simple. Tâchez d’intéresser quelque dame à votre sort; soyez polie, obligeante, et surtout, ajouta-t-elle, tâchez de vous défaire de cette propension à la moquerie qui est, du reste, fort habituelle à votre famille.

— Je ne pense pas...

— Il m’importe peu ce que vous pensez; je me suis aperçue de ce défaut, cela suffit.

Il est impossible de raisonner avec madame de Vatry, et je n’essayai pas de la faire changer d’opinion. Mais, songeant qu’elle m’accordait rarement l’honneur de causer avec elle, je résolus de profiter de l’occasion, et je me hasardai à lui faire observer que, ne voyant personne, il m’était difficile de me recommander moi-même, et que j’attendais de sa bonté de s’occuper de me chercher une situation convenable.

Madame de Vatry rougit de colère, sans doute de l’empire que je paraissais conserver sur moi, et s’écria:

— Vous vous trompez étrangement, Mademoiselle, si vous pensez que je doive passer ma vie à m’occuper de la vôtre. Votre oncle a désiré, je dirai plus. il a mis pour condition au repos qu’il veut bien m’accorder que je vous garderais avec moi jusqu’à ce que votre éducation fût terminée. Elle l’est entièrement. L’éclat de votre voix retentit dans tout ce palais; avant de quitter Paris, votre maître m’a dit que vous étiez très-forte sur l’aquarelle. J’ai cru qu’en vous amenant dans une ville où il se trouve beaucoup d’étrangères, vous pourriez trouver une place, une situation qui vous convint enfin.

— Pour que j’atteigne ce but, permettez-moi, Madame, de ne pas rester dans une retraite aussi complète.

— Soit, dit-elle, vous paraîtrez dans le monde, vous y danserez, vous y chanterez, vous y déploierez tous vos talents; au lieu même de vous montrer modeste, comme je vous y engageais tout à l’heure, vous ferez des frais pour vous faire valoir.

Je rougis, je pâlis presque à la fois, et des larmes que je ne pus retenir coulèrent abondamment de mes yeux. Je dois avouer que je me sentais autant de colère que de douleur.

— Oh! je vous en prie, s’écria madame de Vatry avec fatigue, ne faites pas une tragédie d’une mauvaise comédie. C’est convenu, vous paraîtrez dans le monde, vous y produirez de l’effet; n’est-ce pas ce que vous désirez?

— Ce que je désire, Madame, c’est de ne plus vous être à charge. Sans être brillante, comme vous le dites avec moquerie, mon éducation peut m’être utile. Mettez-moi à même de l’utiliser, non en me permettant de rester dans votre salon, mais en parlant de moi avec quelque indulgence. Je ne demande pas mieux que de me soumettre à quelques conditions que ce soit pour gagner une vie que le sort a faite si triste.

Madame de Vatry leva les épaules en signe de pitié.

— Et que ferez-vous, reprit-elle, de votre esprit ironique? Savez-vous qu’une demoiselle de compagnie doit se montrer soumise, respectueuse? C’est une esclave qui ne doit avoir ni goûts, ni volonté ; elle doit renoncer à se coucher, à se lever à l’heure qui lui convient. Il faut qu’elle fasse l’aimable avec le cœur malade; qu’elle n’ait de volonté que celle de sa maîtresse, et...

— Eh! Madame, interrompis-je, je suis la nièce du comte de Vatry, dont vous portez le nom.

— Il faut surtout, Mademoiselle, continua la comtesse sans m’écouter et avec un sang-froid qui contrastait avec ma cruelle agitation, il faut surtout qu’elle n’ait aucune prétention à la beauté ; qu’elle ne passe pas tous les jours deux heures à sa toilette.

L’absurdité de cette dernière méchanceté me rendit tout mon calme. Je m’assis en croisant mes bras avec tranquillité.

Tu ne saurais croire, Delphine, tout ce que j’ai eu à entendre d’impertinentes sottises inspirées par la plus basse jalousie: car je suis forcée de reconnaître que ma tante ne peut me pardonner d’avoir dix-huit ans alors qu’elle en a trente-six.

Elle se tut enfin, lasse de mon calme, lasse de ne plus voir couler mes larmes, et ajouta:

— Sonnez pour qu’on vienne m’habiller.

Je la saluai et me retirai.

En rentrant dans ma chambre, je dis à mademoiselle Mélanie que je ne voulais pas qu’elle fît le moindre préparatif pour le bal, attendu que je ne désirais pas y aller.

— Et pourquoi cela donc, mon Dieu! Mademoiselle? c’est la seule occasion que vous pouvez avoir de vous montrer; vous êtes si bien faite pour...

La sonnette de madame de Vatry se fit entendre; elle se hâta d’y courir, et revint au bout de peu d’instants en levant les mains et les yeux au ciel.

— Que s’est-il donc passé ? s’écria-t-elle; j’ai trouvé Madame dans un état d’exaspération extraordinaire, quelque sujette qu’elle soit à se mettre en colère. «Mélanie, m’a-t-elle dit, préparez pour mademoiselle Alice une toilette somptueuse; il faut qu’elle soit superbe, brillante, resplendissante. Je ne veux pas surtout qu’elle s’imagine que je la cache, que je suis jalouse de sa beauté, qui, à tout prendre, est fort ordinaire.» En parlant ainsi, madame la comtesse était rouge comme un coquelicot, et marchait à grands pas dans son appartement, d’où elle n’a pas tardé de m’ordonner de sortir. Et maintenant, ajouta mademoiselle Mélanie, je ne sais à qui obéir. Cependant, Mademoiselle, si je puis me permettre de vous donner un conseil, ce serait de paraître à cette fête.

— Oui, mademoiselle Mélanie, je ferai ce que ma tante voudra..

En effet, quel autre parti ai-je à prendre? ne suis-je pas sous sa dépendance? et quel moyen ai-je d’en sortir? Je pense souvent à écrire à mon oncle, mais je ne sais où lui adresser ma lettre. Pendant quelque temps, j’ai reçu de ses nouvelles; il m’annonçait qu’il voulait reprendre du service: mais l’a-t-il fait, et où est-il?

Ah! ma chère Delphine, que je suis tourmentée...

Mademoiselle Mélanie vient de m’avertir qu’il faut tenir prête ma lettre pour toi, parce que le valet de chambre de M. de Sommerville peut partir d’un jour à l’autre.

Qu’il est malheureux que M. de Sommerville soit encore si jeune! Sa réputation de bonté et de générosité m’inspire tant de confiance, que je m’adresserais à lui, que je lui demanderais conseil, et que je le prierais même de me chercher une occupation, une place...

Oui, une place, Delphine; ne va pas te révolter; il ne faut pas que je me dissimule ma véritable position: il me faut une place pour gagner ma vie; il faut que je reçoive des gages d’une personne qui aura le droit de disposer de ma volonté.

Les larmes me viennent aux yeux en pensant à tout cela. Hélas! je ne désire ni grande fortune ni rien de ce qu’elle procure, mais seulement de pouvoir me retirer dans une petite maison près de ta jolie villa. Je n’irais pas chez toi, je n’irais pas dans ton grand monde, mais tu viendrais me voir souvent, bien souvent. Je ne serais soumise aux volontés de personne; et pour cela, mon Dieu, que me faudrait-il? La valeur d’un des seuls diamants dont madame de Vatry charge son front.

Adieu, Delphine, adieu pour aujourd’hui; je reprendrai cette lettre avant de la fermer.

LE MARQUIS ROGER DE SOMMERVILLE

Table des matières

A M. ARMAND DE MARIGNI.

Florence, 14 février 1840.

Ne me fais pas de reproches, j’avoue mes torts, Armand. Je suis ici depuis trois mois; tu es mon seul ami, l’homme que j’estime le plus, et je ne t’ai point encore écrit. Tu sais bien, du reste, que ce n’est point mon cœur qu’il faut accuser, mais mes habitudes nonchalantes et rêveuses. Puis tu m’as tellement reproché de me laisser dominer par tout ce qui m’entoure, que tu ne seras pas étonné d’apprendre que je fais rarement ce que je veux.

Je sors pour une heure, je rencontre quelqu’un qui m’entraîne; je ne me plais point avec ce quelqu’un, mais j’y suis et j’y reste. Ou bien, si je rentre, je me place au coin du feu, mon écritoire auprès de moi; puis je pense, je ne pense à rien d’important peut-être; je me mets à rêver à quelque chose de tout à fait impossible, par exemple, à l’amour sans fin, au bonheur sans nuages; puis, tout à coup, je suis pris d’un profond ennui de tout, je cherche ce qui pourrait me plaire, m’amuser, et je ne trouve rien.

Cependant je crois qu’aujourd’hui je vais t’écrire une longue lettre. Il tombe une de ces pluies torrentielles qui donnent un avant-goût du déluge. C’est quelque chose de hideux que la pluie à Florence.

Je me trouve pour la seconde fois en Italie. Veux-tu savoir comment cela s’est fait? tu n’étais pas à Paris pour me retenir; le petit Derny voulait aller à Florence, où il a le bonheur de s’imaginer qu’il est amoureux. Il a donné l’ordre à Baptiste de faire charger mes malles et préparer ma voiture de voyage: je le laissai dire, croyant que je ne partirais pas. Puis je me suis senti en route sans en être trop fâché, car il m’importe peu d’être à Florence ou à Paris; le monde est partout le même. Je m’amuserais même assez ici, si je pouvais m’amuser quelque part. On ne pense qu’aux plaisirs dans cette ville de fleurs; presque tout le monde ne sait rien, ne veut rien savoir, ne fait rien et ne veut rien faire. Les habitants sont tellement insoucieux, qu’il y en a beaucoup, j’en suis sûr, qui ne connaissent pas la moitié des curiosités que renferme leur ville. Toute la vie d’un Florentin, et surtout d’une Florentine, se borne à se promener, à faire ou à recevoir des visites, à se rendre au théâtre ou au bal. Ils accordent tout au luxe extérieur; pourvu qu’ils éblouissent, ils sont heureux. Naturellement peu sensibles, il leur faut de continuelles intrigues; c’est une occupation de tous les jours. Mais ils ne donneraient pas une larme à la perte ni au malheur d’un ami. Quant à leur jalousie et à leurs coups de stylet, on ne trouve cela que dans les opéras, où il y a toujours provision de femmes adultères et de maris cruels.

L’hiver est fort sévère, et je m’ennuierais assez sans une espèce de coterie que nous avons formée ici, Derny et moi. Il m’a présenté chez une comtesse française dont tout le monde prétend que je suis amoureux. En vérité, il n’en est rien; c’est une maladie dont je me crois à jamais guéri. Mais je m’amuse passablement dans la société de madame de Vatry. Cette femme est encore assez belle. — Ce mot encore, je le sais, gâte bien des choses. Cependant il est vrai qu’avec ses trente-six ans, la comtesse pourrait fort bien s’en donner vingt-huit. Elle est peut-être un peu chargée d’embonpoint et de couleurs, elle rit peut-être un peu trop haut et sans retenue; mais elle a de fort belles dents, et sa gaieté m’amuse. Elle a de ces plaisanteries un peu hasardées qu’on ne lui pardonnerait point si elle ne possédait pas cent mille livres de rente; et des prétentions au talent, que je crois justifiées. Du reste, tu sais que je ne suis pas fat, mais je t’avoue que la comtesse m’aime plus que je ne le voudrais. Elle ne peut se passer de moi; cela me gêne parfois, moi qui aime l’indépendance par-dessus tout, et cependant je me laisse aimer...

On jouit chez madame de Vatry d’une grande liberté, et l’on y joue beaucoup. J’arrive chez elle souvent abattu, découragé, fort maussade enfin; au bout d’un moment, je me trouve ranimé. Derny prétend qu’elle a des plaisanteries à la Déjazet, qui ont beaucoup de prix pour des Français; et il est vrai qu’il n’y a qu’eux qui sachent rire et faire rire.

Je me trouve continuellement avec la comtesse, parce qu’on nous invite toujours ensemble. Elle est séparée de son mari, et m’a dit une fois, avec un grand soupir, qu’elle me priait de ne jamais toucher cette corde-là. Si le mari de la comtesse était jaloux, il a dû avoir furieusement à souffrir. Elle a une coquetterie fort évidente; et, comme elle cherche à la réprimer quand je suis là, il faut bien croire qu’elle m’aime réellement. Je me laisse donc aller, et ma vie se passe ainsi sans peine ni plaisir...

Ma lettre a été interrompue par un petit billet de la comtesse; la pluie avait cessé, et elle me prévenait qu’elle avait envie d’aller visiter San-Miniato. Quoique le tête-à-tête m’ennuyât assez, car la comtesse veut alors faire du sentiment, ce qui lui va fort mal, je ne pouvais me dispenser d’accepter, et je répondis que j’irais la prendre.

Comme je n’avais pas besoin de ma voiture, je me rendis à pied chez elle. Présumant qu’elle ne serait pas prête de longtemps, sa toilette est toujours fort longue, je m’arrêtai machinalement devant un marchand de tableaux à considérer deux charmantes aquarelles représentant, l’une une jeune fille en prière dans une église, l’autre la même jeune fille en habits de religieuse. Tu sais que je me connais un peu en peinture, et je trouvais le coloris d’une fraîcheur et d’un fini parfaits. Je demandai si ces deux tableaux étaient à vendre; on me répondit qu’ils appartenaient à madame la comtesse de Vatry; qu’on n’avait fait seulement que les encadrer, et qu’on allait les envoyer au palais de cette dame. J’ai été agréablement surpris en arrivant chez la comtesse de trouver les deux tableaux, qu’on suspendait déjà dans son boudoir.

La comtesse rougit en m’entendant lui demander si c’était son ouvrage; elle en convint cependant, et reçut mes éloges avec une simplicité et un embarras qui me firent plaisir. Je ne pensais pas, je l’avoue, qu’elle eût assez de modestie pour cacher un si charmant talent.

Nous sommes partis, et avons laissé sa voiture au pied de l’avenue de cyprès qui conduit à San-Miniato. C’est une église, tu le sais, d’une architecture admirable, et d’où l’on découvre tout Florence.

La comtesse n’est pas très-leste, et nous gravissions péniblement la montée, lorsque nous rencontrâmes une femme voilée qui fit un salut très-profond en passant devant la comtesse. A sa taille svelte, je ne pouvais douter que ce ne fût une jeune personne. Elle me parut mise fort simplement, elle était accompagnée d’une gouvernante fort convenable de tournure.

Le bras de la comtesse trembla sous le mien; et elle me regarda presque avec colère quand je lui dis assez naïvement:

— A ce pied si petit, si bien chaussé, on ne peut méconnaître une Française.

— Vous êtes galant pour vos compatriotes, me dit la comtesse avec dépit.

Dans ce moment, je pus remarquer ma maladresse: madame de Vatry a les pieds et les mains énormes.

Nous entrâmes dans l’église, où il se trouve des choses fort remarquables. La comtesse examina tout fort légèrement, et sortit presque aussitôt.

Je la suivais, quand j’aperçus à terre une feuille de papier. C’était l’esquisse très-fidèle d’un tableau placé sur le maître-autel. Je ne sais pourquoi je serrai cette feuille de papier sans en parler à la comtesse.

J’arrivai tout naturellement à lui parler du peu de temps qu’elle pouvait accorder à son charmant talent; elle me répondit qu’elle se levait de bonne heure, et changea la conversation. Elle, ordinairement si gaie, si facile à distraire, me parut préoccupée et rêveuse...

C’est Baptiste qui te portera cette lettre. En parlant de son départ, il m’a dit, croyant que je le savais, une chose assez extraordinaire, parce que la comtesse ne m’en a jamais parlé. C’est qu’elle a chez elle une nièce d’une extraordinaire beauté, et qui ne va jamais dans le monde. A ce propos, Baptiste ajouta:

— Je vais voir mademoiselle Mélanie, la femme de chambre, le matin, attendu que madame la comtesse se lève toujours fort tard.

Cependant elle m’a assuré que c’était le matin qu’elle travaillait... Au surplus, ce n’est pas la première fois que je me suis aperçu que la comtesse altère souvent la vérité. Je dois lui savoir gré, en tout cas, de la peine qu’elle se donne de dissimuler ses défauts devant moi; mais je sais qu’elle est violente, envieuse et colère. Pourquoi cache-t-elle sa nièce? Il m’est venu un soupçon qui n’a peut-être pas le sens commun. Après tout, de quoi vais-je m’inquiéter? Je ne regarde ma liaison avec la comtesse que comme une distraction qui m’ennuie le matin, parce que je suis forcé d’être son chevalier, et qui me distrait le soir, à cause du monde que je trouve chez elle.

Je puis d’un instant à l’autre quitter Florence; rien ne m’y retient, et tu me verras peut-être arriver quelques jours après cette lettre. Je ne sais ce que je désire; le monde m’ennuie, la solitude me pèse. Florence est une ville plutôt agitée que gaie; on y danse sans entrain; les heures sont marquées pour tout. La toilette des femmes les occupe tellement, qu’elles en font l’unique sujet de toutes leurs conversations. Les Italiennes sont frivoles et indifférentes, excepté pour ce qui touche leur vanité. Elles ont une dépravation sans grâce et sans excuse; leur coquetterie n’a rien qui parle à l’imagination. Ici point de ces difficultés, de ces mystères qui donnent un stimulant à l’amour; point de crainte, de dangers, rien de ce qu’un homme délicat peut désirer. Tout s’arrange sans difficulté, même avec la famille: une mère, un frère, un mari se montrent les meilleurs amis de l’amant de leur femme, de leur fille ou de leur sœur. C’est à une mère qu’une femme mariée vient demander compte des infidélités de son fils. L’Italien n’a de scrupules pour rien; le mérite sans argent et sans titre est à ses yeux comme s’il n’était pas. Quoi qu’ils en disent, ils n’aiment point les Français, dont ils redoutent la supériorité et surtout la moquerie.

Du reste, la société de Florence et très-accueillante, presque trop facile, et certes, on y rencontre des gens qui ne seraient reçus nulle part ailleurs. Ce que l’on trouve ici surtout, c’est une quantité d’Anglais qui vient nent en Italie par économie et peuvent y mener un train qu’ils ne pourraient supporter chez eux: si dans les bals vous remarquez de belles jeunes filles décolletées outre mesure, échevelées et couchées sur les bras d’un homme qu’elles ne connaissent pas, vous pourrez dire en toute sûreté que ce sont des Anglaises.

On joue beaucoup à Florence. Je ne puis mieux comparer cette ville qu’à une continuelle saison d’eau; enfin, je ne me déplais pas trop ici, et j’y reste. Tu reconnaîtras bien là, Armand, mon caractère incertain.

Allons, encore une interruption.

La comtesse me fait prévenir qu’elle a ce soir sa loge à la Pergola; elle se félicite beaucoup de ce que cette loge soit à côté de celle du roi Jérôme Bonaparte.

Imagine-toi, Armand, que nous vivons ici de pair à compagnon avec tous ces rois détrônés. Les Bonaparte sont en majorité ; mais il n’y produisent aucune sensation.

Du reste, les succès qu’on obtient à Florence sont de peu de durée; la comtesse de Vatry est dans ce moment fort à la mode, et je partage ses succès. Nous faisons assaut de luxe, de chevaux, de voitures; cela m’amuse passablement. Je perds beaucoup d’argent au jeu; mais qu’est-ce que cela me fait? je n’ai que pour moi à penser. Je n’ai point envie de me marier, quoiqu’il me semble que je serais heureux si je pouvais rencontrer une femme selon mon goût et mes idées. Mais je dois avouer que je n’ai plus d’illusions; à trente-quatre ans, il me semble que j’en ai soixante pour la lassitude du cœur. Je connais trop le monde pour l’aimer; je pourrais faire du bien, j’en ferais même: à quoi cela me servirait-il? à me prouver que l’ingratitude est un vice si commun, qu’il ne faut plus s’en étonner. Je suis las d’être généreux, comme je suis las de tout.

Je ne fermerai cette lettre qu’après un grand bal que va donner la comtesse de Vatry. Il me fournira peut-être quelque événement intéressant à te raconter: car je crains bien, mon cher Armand, que tu ne trouves ma lettre fort insignifiante....

Eh bien, mon ami, j’arrive du bal; il est six heures du matin, et je n’éprouve pas le moindre besoin de me reposer. Je me sens, au contraire, agité, nerveux, impatient; et pourtant je préfère cent fois cette agitation à l’apathie dans laquelle je suis souvent plongé.

Il faisait une chaleur étouffante quand j’entrai chez madame de Vatry; ses salons étaient remplis: et, bien que j’eusse promis à la comtesse d’arriver de bonne heure, j’étais resté à rêvasser au coin du feu. Elle vint au-devant de moi, et me fit de vifs reproches de m’être fait attendre. Elle paraissait radieuse et fort contente de sa parure, qui me sembla pourtant de fort mauvais goût. C’était un pasticio de fleurs, de diamants, de plumes; cet amas de colifichets ajoutait encore à sa rotondité, et lui ôtait le peu de grâce dont elle est naturellement si peu pourvue. Je t’avoue que j’étais assez vexé d’être reconnu comme le cavalier servant de cette robuste beauté. La comtesse me quitta enfin pour s’occuper de ducs, de princes qu’elle était fière de recevoir: un de ses ridicules est d’attacher beaucoup d’importance à s’entourer de gens titrés.

Au bout de quelques moments, elle se disposa à figurer dans un quadrille, et me donna son énorme bouquet à garder. J’étais aussi ennuyé qu’embarrassé de cette marque de confiance, et me trouvais parfaitement ridicule avec cette botte de fleurs à la main; enfin je la posai sur un piédestal supportant un groupe de marbre. J’aperçus alors, cachée à demi par ce groupe, une jeune personne qui paraissait fort embarrassée d’elle-même.

Je ne te ferai point son portrait, Armand; tu jurerais que j’en suis amoureux. On voyait qu’elle faisait tous ses efforts pour qu’on ne la remarquât pas; elle regardait les quadrilles avec beaucoup d’attention, mais il était facile de juger que c’était plutôt pour se donner une contenance que par plaisir: car l’expression d’une profonde mélancolie était répandue sur cette figure si jeune et si candide. Sa toilette, — la toilette d’une femme la peint d’abord, — sa toilette donc était de la plus élégante simplicité ; de frais camélias blancs et naturels faisaient ressortir l’éclat de ses noirs cheveux; des fleurs semblables relevaient sa robe de gaze. Tout son ensemble était tellement distingué, que j’aurais juré que cette jeune personne devait avoir un rang élevé dans le monde. Mais comment la laissait-on seule ainsi, sans appui? Faite pour attirer tous les regards, comment personne ne s’en occupait-il?

Je restais immobile de l’autre côté du piédestal; j’évitais de fixer mes yeux sur les siens; je m’apercevais qu’elle perdait contenance sous mes regards. Je m’adressai à plusieurs habitués de la maison pour savoir qui elle était; tous l’ignoraient et tous répétaient: Elle est bien belle! Enfin j’aperçus à la porte de la galerie un homme de confiance de la maison de la comtesse, et je lui demandai le nom de cette jeune personne.

— C’est la nièce de madame la comtesse, me répondit-il, mademoiselle Alice de Lostange.

Je me sentis encore plus révolté de l’abandon de cette jeune personne. Je m’approchai sans hésiter de madame de Vatry, qui venait de terminer son quadrille et sautillait encore pour se donner des airs de jeunesse.

— Présentez-moi à mademoiselle Alice de Lostange, lui demandai-je?

Tu ne saurais croire, Armand, l’expression de fureur qui se répandit sur ses traits; sa figure riante et animée par la coquetterie devint pâle et sombre; mais elle n’osa me refuser, et, me conduisant vers sa nièce, elle lui jeta mon nom avec colère et dédain.

Je demandai à mademoiselle de Lostange de figurer avec moi dans le premier quadrille, et je restai près d’elle jusqu’à ce que le signal en fût donné. J’étais outré contre la comtesse: comment pouvait-elle laisser ainsi chez elle, sans appui, sans la présenter, une jeune personne si bien faite pour briller? Non, lu ne peux te faire une idée, Armand, de la grâce charmante de mademoiselle de Lostange, de sa modestie, cette vertu si rare maintenant chez une jeune fille; de cette réserve sans embarras et sans gaucherie qui n’exclut pas l’esprit; de ce regard intelligent et doux; de cette beauté parfaite qui paraît s’ignorer encore.

Je lui demandai pourquoi je ne l’avais pas encore rencontrée chez sa tante; elle me répondit avec embarras, mais avec mesure.

Madame de Vatry figurait dans le quadrille à côté du nôtre, et nous lançait des regards courroucés dont mademoiselle de Lostange ne paraissait pas s’apercevoir. Cependant elle souffrait beaucoup; j’en étais sûr. Je la reconduisis sur une banquette moins écartée que celle où elle était assise précédemment; mais aucune dame ne lui parla: elle n’avait été présentée à personne.

Je restai près d’elle autant qu’il me fut possible; mais la comtesse ne tarda pas à venir me redemander son bouquet d’un ton fort irrité. J’avais oublié, sur le piédestal où je l’avais posé, ce faisceau de fleurs, et je ne pus le retrouver.

— Je conçois votre distraction, me dit-elle avec dépit, mademoiselle de Lostange est bien faite...

— J’avoue, Madame, que je ne m’étonne pas de trouver dans votre famille une aussi belle personne; seulement je suis surpris de ne pas l’avoir encore rencontrée chez vous.

— Mademoiselle de Lostange est la nièce de M. de Vatry, me répondit-elle; au fait, elle ne m’est rien, et je ne m’en suis chargée que jusqu’à ce qu’elle trouve une position convenable.

Je crus comprendre qu’il s’agissait d’un mariage, et je répondis:

— Il ne sera pas difficile de trouver un établissement à une aussi belle personne.

La comtesse me regarda avec ironie.

— Vous vous trompez, monsieur le marquis, dit-elle: mademoiselle de Lostange n’a pas de dot.

Ma figure témoigna le mécontentement que j’éprouvais de cette réponse. Quelle opinion avait-elle donc des hommes, si elle croyait qu’il n’existât chez eux aucune générosité ?

— Du reste, reprit rapidement la comtesse, elle peut se marier d’un instant à l’autre; il y a un cousin...

— Ah! il y a un cousin?

— Oui, et vous savez que le cousin d’une jeune fille est presque toujours un amant donné par la nature; il existe une grande passion entre Édouard de Vatry et Alice de Lostange.

M’expliqueras-tu, Armand, pourquoi je me sentis une espèce d’humeur de ce que cette jeune personne, dont les regards étaient si purs et si naïfs, connût déjà une passion aussi tumultueuse que celle de l’amour?

La comtesse me laissa presque désenchanté, et elle me parut même moins coupable de ne pas avoir lancé sa nièce dans le monde. Au fait, c’est un pénible fardeau qu’une jeune fille amoureuse.

Je cherchai des yeux mademoiselle de Lostange, elle avait disparu. Tu vas reconnaître encore la bizarrerie de mon caractère; j’en fus à la fois bien aise et fâché. Elle était sans doute allée rêver à ses amours absents; je ne devais plus m’étonner de ce qu’elle n’aimait pas le bal: son cœur était occupé, pouvait-elle jouir de quelque plaisir quand celui qu’elle aime n’était pas là ?

Je m’ennuyais mortellement au bal, j’entrai dans le salon où l’on jouait, et j’ai perdu une centaine de louis au lansquenet; je suis sorti aussi fatigué, aussi découragé qu’il soit possible de l’être. Pourquoi cela? Qu’est-ce que cela me fait, après tout, que mademoiselle de Lostange soit si amoureuse de son cousin? Je ne dois peut-être jamais revoir cette jeune personne, et en vérité je ne le désire pas. Il y a bien assez de jeunes filles romanesques et ridicules.

Je viens de sonner, ce n’est point Baptiste qui est venu, et quand je l’ai demandé, j’ai appris qu’il était sorti. Au bout d’un instant, il est rentré fort essoufflé, et s’est excusé sur ce qu’il croyait que je me lèverais tard. Il m’a appris qu’il était allé prendre les commissions de la femme de chambre de la comtesse. Je lui ai fait une question fort inutile sans doute; mais sait-on quelquefois pourquoi l’on parle?

Je lui ai demandé si mademoiselle de Lostange lui avait aussi remis quelque commission. Il m’a répondu qu’il avait deux lettres. Je n’ai pas osé lui demander pour qui, car, en effet, cela ne me regarde pas; mais j’ai donné à ce brave garçon un portefeuille à moi pour qu’il ne perdit pas ces papiers.

Baptiste, qui m’a vu naître, est assez libre avec moi, et m’a demandé comment il devait arranger toutes les lettres qu’on lui avait remises pour la France. J’ai placé moi-même un paquet de papiers d’envoi de mademoiselle de Lostange à une vicomtesse de Laumont. Quelle est donc cette vicomtesse, et quelle confidence si volumineuse Alice peut-elle avoir à lui faire? En vérité, je crois que toutes les jeunes filles d’aujourd’hui ont la prétention d’écrire leurs Mémoires.

Mademoiselle de Lostange n’a point échappé cette occasion de se rappeler à son cousin; il y a aussi une lettre à l’adresse de M. Édouard de Vatry, lieutenant au 9e dragons.

Que penses-tu, Armand, d’une jeune personne qui écrit à un lieutenant de dragons? Il est vrai qu’elle l’aime, qu’ils sont fiancés, qu’ils vont se marier: grand bien leur fasse! Moi, j’ai envie de partir pour Naples ou pour la Sicile. Qu’irai-je y faire?... user des jours pour arriver à la fin; vivre pour dire avoir vécu. Que puis-je attendre maintenant de l’existence? J’ai joui de tout, je sais ce que c’est que ces plaisirs auxquels on fait tant de sacrifices. La comtesse m’ennuie, sa gaieté triviale me pèse; mais par quoi puis-je remplacer les heures que je dépense avec elle? je n’en sais rien.

Adieu, je vais tâcher de dormir; ce sera autant de pris sur la longue journée qui m’attend. Je te serre la main, Armand.

ALICE DE LOSTANGE

Table des matières

A LA VICOMTESSE DE LAUMONT.

Florence, le 15 février 1840.

Mon grand-père, le comte de Lostange, émigra un des derniers; mais enfin il émigra, en laissant en France sa jeune femme et son fils, âgé de quatre ans. Malgré le désespoir qu’il éprouva de quitter sa femme et son enfant, il fit son devoir, sacrifia sa fortune et sa vie à son roi, et fut fusillé à Quiberon. Sa femme, restée avec un enfant et presque sans fortune, trouva dans son courage le moyen de supporter le malheur; par son aimable caractère, elle se fit des amis, et acquit des protecteurs à son fils. Celui-ci entra à l’École polytechnique, et ensuite à celle de Metz, d’où il sortit officier du génie. Il avait vingt ans alors; il était beau, aimable, charmant, et, pour son malheur, trop sensible. M. de Lostange avait pour camarade et ami un jeune homme digne de lui: c’était Antoine de Vatry, dont la famille était établie à quelques lieues de Metz. Il conduisit mon père dans sa famille, composée de sa mère, de trois fils, dont le dernier encore un enfant, et d’une fille, jeune personne si bonne, si aimable, que son souvenir est toujours resté cher à ceux qui l’ont connue. Ma mère fut un ange, Delphine. Pourquoi Dieu, qui la rappela si tôt, ne me prit-il pas aussi avec elle?

Mon père aima Éléonore avec passion; ce fut son premier, son unique amour, il la demanda en mariage. Madame de Vatry objecta l’âge de sa fille, leur manque de fortune à tous deux: cela était juste. Mon père se résigna, et entra en campagne; il fut en Hollande, en Italie, se conduisit bien partout; mais il était triste, amoureux, ne brilla nulle part, et n’avait qu’une pensée: Éléonore. Dans un moment de trêve, il rentra en France; il demanda d’être attaché au service d’une place, et fut envoyé à Mantoue où il emmena Éléonore, devenue sa femme. Mon père n’avait point de fortune, il ne pouvait espérer d’avancement, et cependant il ne manquait à son bonheur que d’avoir un enfant.

Mais de graves événements étaient arrivés: l’empereur était parti et revenu, les Bourbons avaient quitté et repris le trône. Mon père espéra un moment qu’ils auraient de la mémoire, qu’ils se souviendraient que le comte de Lostange, son père, avait été une des victimes de Quiberon. Comme tous les rois, ils manquèrent de reconnaissance. Le ministre de la guerre, qui avait seulement entendu parler de mon père comme d’un officier instruit, l’envoya dans la triste place de Valenciennes.

Cependant il y vivait heureux avec ma mère toujours belle, bonne, et la plus aimable créature que le ciel ait formée. La comtesse de Vatry était morte, ses deux fils aînés avaient succombé à l’armée. L’un d’eux, qui s’était marié, avait perdu sa femme et laissé un fils. Mon cousin Édouard de Vatry, dont tu m’as entendue parler, Édouard était venu au monde dix ans avant moi, et n’avait de parents que ma mère, mon père et un jeune oncle, le dernier des frères de ma mère. Mon père, lui, sans fortune, sans appui, avait donc deux jeunes gens à protéger.

Édouard fut reçu dans la maison de mon père; il n’avait pas d’autre asile, et celui-là lui fut offert de bien bon coeur. Mon oncle n’avait guère que vingt ans, il entra à l’école de Saint-Cyr. Mon père, quelque gêné qu’il fût par les sacrifices qu’il s’imposait pour sa famille, était déjà le plus heureux des hommes quand je vins au monde. Ce fut un bien beau jour que celui où ma mère me remit dans ses bras. Elle n’avait jusqu’alors prié Dieu que pour le remercier et pour lui demander la continuation de son bonheur, sans jamais accorder un soupir à une vie plus opulente et plus remplie de plaisirs. Je fus donc élevée dans cette atmosphère de tendresse, ne quittant les bras de mon père et de ma mère que pour passer dans ceux d’Édouard, mon cousin.

A cette époque arriva la révolution de juillet; j’avais six ans, Édouard seize. Il fut reçu à l’école de Saint-Cyr, dont mon jeune oncle, Edmond de Vatry, était depuis longtemps sorti pour entrer au service.

Ce fut un des premiers chagrins de ma vie, car j’aimais Édouard et l’aime encore comme un frère. A cette époque, notre bonheur de famille fut cruellement troublé ; ma mère, dont la santé était fort altérée depuis ma naissance, tomba dans un état de langueur et de dépérissement effrayant. Chaque douleur de ma mère se reflétait sur le visage de mon père, et ils marchaient ensemble vers la tombe, puisque ni remèdes, ni consultations n’amélioraient l’état de ma mère. Cependant M. de Lostange se rattacha à une dernière espérance. On lui conseilla de conduire ma mère dans le Midi. Il obtint la permission de confier à son lieutenant le commandement de la place de Valenciennes, et nous partîmes. Hélas! le voyage fit beaucoup de mal à ma mère. Et quand nous arrivâmes à Nice, sa maladie de poitrine et de langueur était arrivée au dernier degré. Cependant tout à coup elle parut se trouver un peu mieux; avec l’imprévoyance de l’enfance, je jouissais avec transport d’un climat presque toujours serein, de la mer dont la vue me faisait déjà rêver. J’étais bien heureuse de voir les orangers et les citronniers, chargés en même temps de fleurs et de fruits. Il y avait tant de différence entre la chaude et riante Nice, et la triste et sombre ville de Valenciennes!

Mais, hélas! ce répit au malheur ne fut pas de longue durée. Mon père et ma mère furent accablés par la souffrance, et cruellement effrayés de mon avenir; hélas! qu’allais-je devenir, et que suis-je devenue, mon Dieu!..

Mon père succomba le premier; le jour même où il rendait sa belle âme à son Créateur, le ministre lui faisait écrire qu’il ne pouvait prolonger davantage son congé.

J’étais bien jeune, mais jamais je ne perdrai le souvenir de la douleur de ma mère. Elle m’oublia dans ce moment, car je l’entendis s’écrier: «Grâces à Dieu, il ne m’attendra pas longtemps!»

En effet, peu de jours après elle l’avait rejoint. Malgré ma jeunesse, ce fut un moment bien affreux, Delphine, que celui où je me trouvai entre ces deux tombes.

Je fus recueillie par une dame qui avait montré beaucoup d’intérêt à ma mère. Là, j’attendis des nouvelles de mon oncle Edmond à qui l’on avait écrit.

Il n’éprouva pas un grand étonnement, mais une amère douleur: il savait dans quel état étaient mes parents. La mémoire de sa sœur lui était trop chère pour qu’il hésitât un instant à venir me chercher; il pleura avec moi; avec moi, il vint visiter ces deux pierres qui m’étaient déjà si précieuses. Forcé de retourner à Paris où il était en garnison, mon oncle me plaça, en arrivant, au couvent du Sacré-Cœur.

La vente de plusieurs objets qui appartenaient à mes parents et quelques mois d’appointements qui étaient dus à mon père, formèrent une somme de dix mille francs, que mon oncle destina à mon éducation. Il pensait que quand elle serait finie j’en pourrais tirer parti. Lui-même n’avait pour fortune que ses appointements de capitaine.

Jeune encore, sa figure et ses manières étaient charmantes. Il possédait une telle distinction, que le titre de comte qu’il portait semblait fait pour lui. Je l’aimais presque autant que j’avais aimé mon père. Mais rien ne pouvait remplacer ma mère dans mon cœur. Ah! que j’ai versé de larmes quand j’entendais une de mes compagnes dire: «ma mère.» Je n’ai connu l’envie que dans ce moment. Je les voyais presque toutes riches, heureuses, possédant avee profusion tout ce que l’or peut donner; je ne leur enviais que leurs mères.

Je ne sortais jamais qu’avec mon oncle, et encore très-rarement. Avec lui, j’étais heureuse, mais sitôt qu’il m’avait quittée, des flots de larmes sortaient de ma poirine oppressée; notre excellente supérieure redoublait alors pour moi de soins et de bontés que je cherchais à mériter, autant qu’il était en ma puissance. Excepté le chagrin que me causait le souvenir de la perte de ma mère et mon isolement de cœur, j’étais heureuse; d’un caractère confiant, et reconnaissante de l’amitié qu’on me témoignait, je me faisais aimer de tout le monde, car la douce malice dont madame de Vatry fait de l’ironie et de la causticité m’attirait plus de caresses que de reproches.

Enfin, la raison venant à mon aide, je ne désirais aucun changement à mon sort, et je puis dire que, loin de rien faire pour que cela arrivât, je l’ai repoussé de toutes les forces de ma jeune volonté.

Mon oncle venait souvent me voir. Il y avait des jours marqués pour les réceptions des parents, qui restaient derrière une grille, tandis que les élèves se tenaient de l’autre côté. On ne pouvait guère se parler à l’aise, et je m’impatientais souvent des conversations générales qui s’établissaient à côté de nous. L’humeur qu’elles me donnaient me fit apporter plus d’attention à une assez belle femme, très-parée, qui se trouvait presque toujours là quand mon oncle y venait. Elle accompagnait une de ses amies qui avait une fille an Sacré-Cœur.

Madame Descarriers se mit sur le pied de me faire beaucoup de grâces et d’amitié ; elle se plaça ainsi, peu à peu, en tiers entre mon oncle et moi. Je dois avouer que, dès lors, elle m’inspirait une profonde répulsion. Mais, hélas! ce sentiment ne fut point partagé par mon oncle: il me reprocha même mon peu d’amabilité vis-à-vis madame Descarriers; il me la vanta, me parla à cette occasion un peu sévèrement, et me la fit aimer encore moins.

Enfin, que te dirai-je? madame Descarriers était excessivement riche, elle était jeune encore, assez belle; sa coquetterie, très-accusée, était de mauvais goût; elle fit beaucoup de frais auprès de mon oncle et me témoigna une grande affection. M. de Vatry fut flatté de la préférence marquée qu’elle lui montrait; il ne devina pas que tout ce que désirait madame Descarriers était un titre, un rang dans le monde. Très-vaine d’elle-même et de ses charmes physiques, qu’elle croit d’une perfection incontestable, elle ne pardonne pas à une autre de posséder un avantage qui lui manque, non plus qu’elle ne croit aux maux qu’elle n’a pas ressentis; elle traite d’affectation tout ce qui blesse les autres; sa gaieté est bruyante, elle ne conçoit pas qu’on puisse refuser de s’amuser dans quelque lieu et avec quelque compagnie que ce soit; fort peu delicate dans ses plaisanteries, incapable de comprendre le beau et le simple qui en est le complément, elle déploie à tous propos une coquetterie dépourvue de grâces, et se montre aussi avide de louanges que crédule à les croire; enfin l’admiration qu’on lui exprime ne peul être formulée avec trop d’enthousiasme.

Ne t’étonne point, Delphine, de ce jugement sévère sur une personne à laquelle, en apparence, je dois tant. Elle m’a fait payer bien cher une protection que je n’avais pas désirée, et elle s’est montrée vraiment trop cruelle dans sa feinte bonté. Sans elle, il est vraisemblable que je serais restée au couvent du Sacré-Cœur, où j’aurais mené une vie calme, exempte de dangers, au lieu que maintenant je suis effrayée de l’avenir autant que du présent. Cette femme veut me jeter sans appui, sans protection, dans un monde que je dois craindre, et pour lequel je ne me sens point faite. Le ciel m’est témoin, Delphine, que je ne redoute pas les privations qu’entraîne le manque de fortune, mais je crains... Hélas! que ne dois-je pas craindre?

Comme je te l’ai dit, madame Descarriers venait souvent au parloir, et toujours dans de riches toilettes. Enfin, je ne sais pas bien au juste comment se forma la liaison de mon oncle avec elle, mais constamment madame Descarriers se trouva entre lui et moi. Elle m’inspira tout d’abord un sentiment de répulsion. Un tressaillement de terreur me prenait quand elle appuyait ses lèvres sur mon front, et je ne sus trouver que des larmes quand elle me demanda si je serais bien aise de venir vivre avec elle.

Hélas! mon oncle était mon tuteur, le seul parent que j’eusse; je l’aimais de toute mon âme. Il parut heureux quand il devint l’époux de madame Descarriers, et je dus cacher ma douleur quand j’entrai dans cette maison que je devais regarder comme la mienne.

Ma nouvelle tante me prodigua d’abord tout ce que le luxe et la richesse peuvent inventer: il semblait que je fusse un mannequin sur lequel elle essayait sa magnificence. Mon oncle me fit donner les premiers maîtres, et j’eus le bon esprit de profiter de leurs leçons. J’avais d’heureuses dispositions; et, tant que je fus encore très-jeune, tout se passa assez bien.

Je n’aimais point ma tante, mais elle ne s’en souciait guère, me traitait convenablement, riait avec moi et faisait sans cesse mon éloge. Elle exigeait que je fusse toujours élégamment mise. Enfin elle me trompait si bien, qu’elle trompait tout le monde, excepté moi, sur ses véritables sentiments. Je n’ai jamais conçu comment mon oncle, si distingué de ton, de manières, avait pu prendre de la passion pour madame Descarriers. Il est pourtant certain qu’il l’aimait, et qu’en l’épousant il n’avait cédé qu’à l’amour et au désir de m’assurer une tendre protectrice.

Tout fut donc assez convenable les trois premières années de leur mariage. Madame de Vatry, peu accoutumée au nouveau monde dans lequel sa position actuelle et son titre lui permettaient de se lancer, y porta d’abord une espèce de retenue qui rendit moins frappants son mauvais ton et son incroyable vanité. Mais quand elle fut familiarisée avec son nouveau titre, ses airs de hauteur devinrent trop absurdes et trop évidents pour que mon oncle ne s’en impatientât pas souvent. Elle affectait la supériorité, qui est le propre de l’aristocratie de naissance, et ne parvenait à montrer que les ridicules de l’aristocratie financière. Mon oncle commença par de tendres représentations: elles amenèrent des pleurs; on feignit de le croire jaloux, et on lui pardonna. Mais quand il revint à la charge, et qu’il assura que ce n’était point par jalousie, mais bien par convenance qu’il blâmait les manières libres de sa femme, les scènes violentes commencèrent. Mon pauvre oncle ne savait comment faire pour tenir tète à une virago qui se moquait de sa santé délicate et de sa sensibilité, qui lui faisait un crime de ses manières distinguées; et il était facile de deviner que, contente de s’être procuré un titre, elle ne tenait plus à celui qui le lui avait donné.

Mon oncle était un homme peu intéressé, entendant mal les affaires, et nous étions tous les deux sous la dépendance d’une femme commune et coquette. Bientôt elle ne put se décider à me pardonner de prendre des années qui me donnaient les charmes de la jeunesse, et, dès ce moment, son indifférence devint de la haine.

Nous passions une partie des étés dans une charmante maison de campagne aux environs de Paris; j’étais plus heureuse quand nous nous y rendions. Cependant cette troisième année, qui avait vu commencer les scènes entre M. et madame de Vatry, ma tante commençait à me traiter avec une sévérité cruelle; aucune de mes actions ne trouvait grâce à ses yeux, et elle me faisait payer bien cher son hospitalité.

Ce fut à cette époque, chère Delphine, que ta mère acheta une propriété voisine de celle que nous habitions, et que nous nous liâmes de cette amitié qui durera, je l’espère, autant que notre vie. Tu étais si gaie, si bonne, que tu ne pouvais supposer que je ne fusse pas heureuse dans ma famille, et, quand j’étais avec toi, j’oubliais de me plaindre. Cependant ta mère te rendait si heureuse, que tu aurais peut-être dû songer que moi j’avais perdu ce trésor si précieux, ce trésor que la Providence donne à l’enfant comme la meilleure des nourrices et des surveillantes, et surtout à la jeune fille comme le guide le plus sûr et le plus indulgent.

Hélas! à la place de ma bonne mère, qu’avais-je trouvé ? Une femme qui m’avait recueillie par calcul; la charité n’avait pas même ému un instant cette âme hautaine et sèche. Ah! si je ne l’avais pas rencontrée, je serais devenue religieuse, j’aurais touché le port avant l’orage! Pourtant c’est bien beau de pouvoir, en liberté, admirer le ciel, se promener dans les sentiers où poussent tant de fleurs, être libre enfin. Voilà ce que je me disais, Delphine, pour me consoler d’être devenue tout à fait odieuse à ma tante. La trace de mes larmes devenait chaque jour plus fréquente; mais je les dissimulais autant que possible; j’avais peur qu’on accusât mon oncle de souffrir qu’on me maltraitât; tandis qu’au contraire, Delphine, quoiqu’il ne connût qu’une faible partie de mes peines, cela suffisait pour amener entre sa femme et lui des scènes tellement scandaleuses, que souvent, pour avoir la paix et éviter l’éclat, mon oncle affectait envers moi une sévérité qu’il savait que je ne méritais pas, et cependant il était bien loin, par là, de parvenir à apaiser sa femme ainsi qu’il l’espérait. Elle se targuait même parfois de cette sévérité apparente de mon oncle pour redoubler ses mauvais traitements, avec justice, disait-elle. Quelle justice, bon Dieu! qui faisait prendre en mauvaise part mes actions les plus innocentes! Je ne connaissais plus aucune des joies de la jeunesse; je n’osais plus sourire; elle m’accusait alors de n’avoir ni âme ni sensibilité ; si je pleurais, c’était, disait-elle, une manière de me plaindre de celle à qui je devais tout.

Te peindrai-je, Delphine, tout ce que le taquinage d’une femme haineuse et sans esprit peut exercer sur une jeune personne? Il y avait tant de choses que ma tante ne me pardonnait pas! D’abord ma naissance, qui blessait la sienne; mon éducation commencée avec tant de soins, et qu’elle n’avait pu empêcher de continuer, et, sur cet article, mon oncle se montrait intraitable; puis et surtout, mes seize ans, que j’atteignais avec cet éclat que le malheur ne peut arrêter: car enfin, malgré les mauvais traitements de ma tante, j’aimais la vie; mon sang coulait avec cette douce activité qui embellit tout. Enfin, que te dirai-je? mes larmes mêmes n’étaient alors qu’une douce rosée qui humectait mon printemps. Mais enfin mes robes devenaient chaque jour trop courtes et mon corsage trop étroit.

Comment décrire les scènes ridicules qu’il me fallut endurer; les sarcasmes que m’attiraient la moindre attention, le moindre regard donné à mon jeune visage; la critique chaque jour renouvelée sur ma coiffure, que je changeais vainement sans réussir à lui plaire? Peu à peu je fus sevrée de ces petites jouissances que l’on accorde aux jeunes filles, sous le prétexte de ne pas me donner de goûts au-dessus de ma fortune. Ma mise devint plus que simple. Si quelque étoffe, quelque forme de vêtement me déplaisaient, c’étaient précisément celles-là que l’on m’imposait. Courbée sur mon dessin, ou attachée des heures entières à mon piano, quand ma tante m’accordait, pour ces exercices, quelques minutes de relâche, elle les employait à me reprocher ce que coûtait mon éducation ou mon entretien; elle ne s’arrêtait même pas quand elle s’apercevait que ma santé s’altérait, que mes yeux devenaient rouges et cernés. Je ne compris point pendant longtemps le motif des sarcasmes de ma tante; une vieille dame qui venait chez elle me l’apprit.

— Ma chère petite, me dit-elle, vous devenez trop jolie, voilà tout. Il faut beaucoup plus d’esprit et un meilleur cœur que n’en a madame de Vatry pour renoncer de bonne grâce à ne pas jouer le premier rôle. Madame de Vatry a deux fois votre âge; elle approche de ce terme fatal qu’aucune femme ne veut jamais franchir. Toutes, elles tournent autour de leur quarantaine sans jamais vouloir l’accepter, et je connais telle femme qui avouerait plutôt un crime que son âge. Plus vous grandirez, plus vous serez malheureuse. Obtenez donc de votre oncle qu’il vous enlève à cette position insupportable. Il a eu certainement le bon esprit de se faire une position indépendante de madame de Vatry.

Je suivis ce conseil, je demandai à mon oncle de me replacer au Sacré-Cœur, où j’achèverais mon éducation; je ne me doutais pas encore de l’orage effroyable que je soulevais sur ma tête. Cette femme osa, oui elle osa jeter sur celui dont elle portait le nom un soupçon honteux, un soupçon révoltant, elle dit...

Je ne te répéterai pas ses paroles, Delphine; tu n’es pas plus faite pour les lire que moi pour les écrire.

Mon oncle avait vingt ans de plus que moi, mais il était d’une taille et d’une figure si charmantes qu’il paraissait plus jeune que son âge; sa femme s’en fit un prétexte pour donner une couleur criminelle à l’intérêt de mon oncle pour moi. Je m’arrête... Où cette femme était-elle née? où avait-elle été élevée?

Depuis ce moment, Delphine, le mépris se joignit à l’aversion que j’avais pour elle. Oh! qu’elle est cruelle, Delphine, celle qui la première ose souiller d’une coupable pensée la pureté d’une jeune fille! Non-seulement elle l’offense, mais elle ouvre une dangereuse route qui de l’imagination conduit au désordre. Et tel fut le triste résultat de l’odieuse accusation de madame de Vatry, que je ne pouvais plus regarder mon oncle qu’en rougissant. Lui-même était gêné et froid en me parlant, il n’osait plus appuyer ses lèvres sur mon front; tout le charme de sa tendresse avait été empoisonné par cet odieux soupçon, soupçon que sa femme n’avait pas eu honte de répandre auprès de ceux qui nous entouraient. Les subalternes accueillent avec tant de joie tout ce qui avilit ceux qui sont au-dessus d’eux!

Ma tante était fort généreuse avec ses gens: elle aimait la flatterie et savait la payer. La situation de mon oncle et la mienne étaient donc intolérables. M. de Vatry, trop délicat pour se faire une position indépendante de celle de sa femme, ne pouvait disposer de rien; il était encore plus malheureux que moi. Quand on est très-jeune, les sensations sont rapides, et le sourire apparaît vite sur les lèvres quand les yeux sont encore pleins de larmes. Je dois avouer aussi que mon caractère, naturellement un peu enclin à la moquerie, me faisait trouver de petites vengeances à parler toujours à la comtesse avec un ton et des manières si distinguées et si délicates, qu’elles faisaient encore mieux ressortir la vulgarité et la grossièreté des siennes.

Si j’étais orgueilleuse de mon éducation et de mes talents, c’est parce qu’elle était ignorante et mal élevée. Elle ne pouvait pas toujours, quelque bonne volonté qu’elle en eût, me soustraire à la vue du monde qu’elle recevait, et ce monde, tel commun qu’il fût, savait parfaitement apprécier la différence qui existait entre ma tante et moi.

Il n’osait le témoigner, mais moi, je le devinais, et je n’avais pas été encore assez malheureuse pour savoir cacher ma joie de ce petit triomphe; je ne me vengeais donc des mauvais procédés de madame de Vatry que par une obéissance passive et dédaigneuse.

Certes, je ne suis point fière de ma naissance, mais je suis persuadée que, lorsque, dès sa première jeunesse, on a été entourée de personnes distinguées, on en conserve toute la vie le souvenir, pour ainsi dire le parfum. Si madame de Vatry eût été pour moi ce qu’elle devait être et ce qu’elle avait promis, jamais je n’aurais pensé à me faire un droit des avantages que l’éducation me donnait sur elle. Mais elle rendait mon bien-aimé onde si malheureux, elle prenait si bien à tâche de le blesser dans ses sentiments les plus nobles, les plus délicats, que toute reconnaissance pour elle s’éteignit entièrement dans mon âme, j’ose l’affirmer, douce et sans fiel.

Mon oncle aussi vint à la haïr; mais, sans énergie, et n’ayant pas la force de lutter, il prit le parti de céder la place: il reprit du service, et partit, je crois, pour Alger. Effrayé des soupçons odieux que madame de Vatry avait osé répandre, sans fortune, sans personne à qui me confier, il me laissa à sa femme, espérant que, quand je serais seule avec elle, elle me traiterait mieux. Que de larmes je versai en apprenant cette résolution! cependant j’aimais trop mon oncle pour essayer de la faire changer: il était trop malheureux pour que je ne préférasse pas son repos à tout.

J’essayai, à mon tour, de me soustraire à la protection à laquelle mon oncle avait été forcé de m’abandonner. J’écrivis à l’abbesse du Sacré-Cœur. Je lui demandais d’entrer chez elle pour y donner des leçons de piano et de peinture; elle me répondit que, du moment que j’aurais obtenu le consentement de ma tante, elle me recevrait aux conditions que je fixerais moi-même; mais madame de Vatry, qui n’avait pu retenir une de ses victimes, ne voulut pas laisser échapper l’autre. Que pouvais-je faire, à mon âge, sans appui, sans fortune? me soumettre et souffrir.

Je ne reviendrai pas sur les trois ans que je viens de passer; Dieu m’a donné la force, la confiance en lui, et au moment où je t’écris, quoique bien malheureuse, je crois plus que jamais à la Providence; j’espère et j’attends. Cependant, je ne puis passer sous silence une nouvelle peine que m’imposa madame de Vatry.

Le régiment de mon cousin Édouard de Vatry vint à Paris. Ses visites me rendirent bien heureuse; il avait tant aimé ma mère! Nous parlions d’elle ensemble; Édouard était un frère pour moi. Eh bien, cette femme osa encore jeter le venin de sa méchanceté sur notre innocente amitié. Rien ne fut sacré pour elle, ni le nom qu’elle portait, ni ma jeunesse, ni mon abandon.

Il me fut défendu de revoir Édouard. Les lettres de mon oncle ne m’arrivèrent plus. Il ne me fut plus permis d’écrire. Traitée comme une esclave, presque prisonnière, cette femme parlait sans cesse des bontés dont elle me comblait. Ah! Delphine, que de fois, tombant à genoux, j’ai prié Dieu de me réunir à ma mère! Et pendant que, renfermée dans ma chambre, je versais des larmes si amères qu’il faudrait, je crois, bien des années de bonheur pour en effacer le souvenir corrodant, j’entendais des éclats de joie, presque des cris de plaisir: ce n’était que fêtes, que festins, depuis que mon oncle était parti.

La société qu’elle recevait était tellement mêlée, que je me sentais presque heureuse de ne pas y paraître. Enfin, un jour je compris que madame de Vatry était envieuse d’être reçue dans une société qui ne la conviait jamais, tant elle y était déplacée; on parlait devant elle de la facilité de celle de Florence: les princes, les souverains même vous accueillent quand vous avez de la fortune et un titre. Il prit tout à coup à madame de Vatry l’amour des beaux-arts, la fantaisie de visiter la terre classique où ils ont fleuri avec tant de succès. Elle ne rêva plus que l’Italie, et les préparatifs qui furent faits, tous pour la toilette, annoncèrent de brillants projets. Nous partîmes. Elle me traîna avec elle, quoique je demandasse avec instance d’entrer au Sacré-Cœur. Nous allâmes droit à Florence; c’est là où l’on trouve le plaisir sans contrainte, la flatterie sans pudeur et la licence sans remords.

Depuis que nous y sommes, je ne m’occupe que de cultiver mes talents; j’espère que je pourrai en faire usage.

Je ne relis pas ces feuilles, que j’ai écrites bien à la hâte. Le domestique de M. de Sommerville part demain, et si j’ai le temps d’ajouter quelques lignes, elles t’apprendront les événements qui seront arrivés; je dis événements, ma chère Delphine, tout est événement dans une vie comme la mienne.

J’ai été au bal de ma tante; mais, bon Dieu! quelle attitude y ai-je eue! celle d’une jeune fille abandonnée, dédaignée, dont on ignore le nom et la position. Il est vrai que personne ne me protège ni ne m’aime.

La veille de cette fameuse soirée, j’avais été rencontrée. Il m’est permis quelquefois de sortir, le matin, avec mademoiselle Mélanie, la seule des femmes de ma tante qui me montre des égards et de la complaisance. Avant-hier donc, cette excellente fille avait été fort occupée à finir ma robe de bal, et nous ne pûmes sortir que tard. Bien entendu, quand cela ne me serait pas défendu, je ne vais jamais dans les endroits où je peux rencontrer madame de Vatry. Il fut décidé entre moi et mademoiselle Mélanie que nous nous dirigerions vers San-Miniato, charmante église située sur une des collines qui environnent Florence, et d’où on jouit d’une vue ravissante.

Ma tante n’était point sortie, et je ne pouvais deviner que j’aurais le malheur de me trouver sous ses pas; ce fut cependant ce qui m’arriva. En descendant la longue avenue de cyprès qui conduit de San-Miniato à la ville, je me trouvai en face d’elle. Elle me parut haletante sous le poids de sa taille épaisse, et il était facile de s’apercevoir qu’elle s’appuyait un peu trop lourdement sur le bras d’un jeune homme fort beau et fort élégant. Mon voile était baissé ; je passai rapidement, et cependant je remarquai le regard irrité que madame de Vatry jeta sur moi. Qu’avais-je fait pour le mériter?

Je rentrai tremblante à la maison, redoutant l’explosion de la colère que je m’attendais à subir, et contrariée d’avoir perdu le charmant croquis d’un tableau fort remarquable.

Je ne te répéterai point les injustes reproches, et les expressions dures qu’il me fallut entendre.

Il est de ces choses qui vous irritent et ne vous affligent plus. Tu m’accuseras peut-être d’orgueil, Delphine, mais je me sens tellement supérieure à cette femme, que je ne lui réponds jamais que par un dédaigneux silence, ce qui l’irrite au plus haut degré ; aussi s’en vengea-t-elle bien à son bal.

J’entrai dans le salon où se tenait ma tante quelques minutes avant l’arrivée des invités. A mon approche, elle se recula de quelques pas, et me toisa avec le plus ironique dédain. Les salons se remplirent. Madame de Vatry ne me présenta à personne; je restai sans qu’on me donnât aucune marque d’attention que de me regarder avec plus d’étonnement et d’audace que je ne devais m’y attendre dans la maison de ma parente. Enfin, ne sachant plus quelle contenance tenir, et voulant me soustraire autant que possible aux regards malveillants dont j’étais l’objet, je me réfugiai derrière un groupe de marbre placé dans un coin de la galerie où l’on dansait. Je m’efforçai de me donner une contenance en paraissant prêter toute mon attention à ce qui se passait autour de moi, et cependant j’y pensais bien peu. Mon imagination se reportait à mon enfance si heureuse, à mon abandon présent, à la tendresse qui avait veillé sur mon berceau. Les fleurs qui relevaient ma robe m’inspiraient des pensées funèbres, je les aurais bien volontiers changées contre une branche des cyprès qui ombragent la tombe de ma mère.

Je voyais autour de moi des jeunes filles riantes, animées par le plaisir; leurs mères veillaient sur elles, jouissaient de leur joie, de leurs succès. Moi seule, isolée, abandonnée, j’étais un objet d’étonnement, de mépris peut-être. Mes yeux remplis de larmes se fixaient, sans les voir, sur les groupes qui m’environnaient, quand je sentis tout près de moi un parfum de fleurs. C’était un gros bouquet que l’on posait sur le piédestal de la statue contre laquelle j’étais appuyée.

Je reconnus dans celui qui posait ce bouquet le jeune homme qui, la veille, accompagnait madame de Vatry. Nos yeux se rencontrèrent. Mon voile était si strictement baissé à la promenade, que je suis persuadée qu’il n’a pu me reconnaître; pourtant je me sentis rougir mon Dieu! ce fut de mon isolement, de mon abandon: Nous restâmes quelques minutes bien près l’un de l’autre sans faire un seul mouvement. Je regardais toujours les danseurs, mais je les voyais encore moins qu’auparavant. Enfin, ma tante aperçut sans doute son cavalier de la veille; elle s’approcha, rouge d’émotion et de colère, et lui parla d’abord d’un ton impérieux, mais il lui dit quelques mots à voix basse. Ma tante résista d’abord à ce qu’il lui demandait; puis tout à coup s’approchant de moi, elle jeta ces paroles avec colère:

— Mademoiselle, je vous présente monsieur de Sommerville.

Et elle s’éloigna en me lançant des regards furieux.

M. de Sommerville, après s’être incliné devant moi, m’invita pour le premier quadrille. Le hasard, un triste hasard, me fit figurer près de ma tante; elle me jetait tantôt des regards dédaigneusement ironiques, tantôt des regards de colère qui m’embarrassaient et m’effrayaient. La malveillance est si cruelle! M. de Sommerville me parlait, et je lui répondais bien mal; il s’étonnait de ne pas m’avoir vue chez ma tante, me demandait pourquoi j’avais un tel goût pour la solitude. Sa voix est remplie de douceur, son regard, à la fois inquisiteur et bon, intimide et rassure à la fois. Sa figure, Delphine, il me semble que je n’en ai jamais vu d’aussi charmante, d’aussi distinguée; et je crois que s’il n’était pas si jeune, je m’adresserais à lui avec confiance et lui demanderais son appui: on m’a dit qu’il était bon et généreux.

Mais il est très-lié avec madame de Vatry, il vient chez elle tous les jours plutôt deux fois qu’une. Comment se peut-il qu’un homme comme M. de Sommerville puisse se plaire dans la société de madame de Vatry? Sans doute, c’est qu’il la trouve aimable, belle. Cependant, ce soir elle était presque ridicule; sa toilette, trop recherchée, était déplacée pour une femme chez elle; de nombreux diamants scintillaient sur sa tète; mais sa figure échauffée et colère, sa taille hommasse, son maintien si libre... Hélas! qu’importe comment elle soit! elle plaît ainsi, on la recherche, on l’adule, on l’aime. On l’aime! Oh!... qu’il doit être doux d’être aimée, de sentir un œil ami s’arrêter sur le vôtre!

Ma tante me poursuivait toujours de ses regards irrités; les yeux de M. de Sommerville, sans cesse fixés sur moi, m’embarrassaient; personne ne me parlait. Humiliée, irritée, je sortis du bal sans qu’on me remarquât, sans que personne me dit: Pourquoi partir?

Mademoiselle Mélanie n’était point dans ma chambre; je détachai seule, en pleurant, les fleurs qui ornaient mon front, les sanglots m’étouffaient; je me jetai à genoux, et je demandai à Dieu non du bonheur, mais du courage. Les sons de l’orchestre montaient jusqu’à la chambre que j’occupe, placée au-dessus de la galerie où l’on dansait; ils vibraient sourdement dans cette immense pièce haute et voûtée; une bougie m’éclairait à peine de sa lumière vacillante; la pluie tombait fortement, et le vent s’engouffrait par rafales dans le grand corridor qui conduit à cette chambre retirée. Mes nerfs malades me rendirent pusillanime, je fus prise d’une peur d’enfant, bien ridicule sans doute, et ce ne fut qu’après avoir beaucoup pleuré que je me trouvai plus calme.

J’ai repris maintenant de la confiance en Dieu et en moi-même; je suis résolue à tout essayer pour gagner ma vie et pour me soustraire à la dure protection qu’on m’accorde à regret. Ah! que ne puis-je fuir au bout du monde! car, je te l’avoue, ce qui me rendrait plus malheureuse, ce serait d’être un objet de pitié pour l’ami de ma tante. Hélas! de quoi vais-je me préoccuper! pense-t-il seulement que j’existe, et...

On vient chercher mes lettres. Pardonne-moi, chère Delphine, de t’avoir attristée par le récit de mes peines.

I

Table des matières

Quinze jours s’étaient écoulés depuis le soir du bal de madame de Vatry. Ce bal avait eu le sort de toutes les fêtes: on en avait parlé la veille, le jour même, et le lendemain on pensait à un autre. Les soins, les dépenses énormes qu’avait faites madame de Vatry n’avaient eu pour résultat que d’amuser un soir, de lui assurer les invitations de toutes les personnes qui recevaient, et de lui attirer aussi une critique assez amère sur ses prétentions à l’excentricité ; cependant, comme personne ne pensait à venir lui dire en face qu’elle était ridicule, elle n’eût songé qu’à se féliciter de la fête qu’elle avait donnée, si elle n’avait reçu un coup sensible. Quelque cruauté qu’elle eût mise dans sa conduite avec Alice, quoi qu’elle eût fait pour la tenir dans l’ombre et pour l’humilier, les femmes l’avaient remarquée avec malveillance et jalousie, mais enfin l’avaient remarquée. Plus d’un homme s’était informé quelle était cette beauté modeste et distinguée, plus d’un l’avait regardée avec admiration; enfin, la comtesse avait été obligée d’avouer qu’Alice était sa nièce.

Peut-être madame de Vatry eût-elle pris son parti de l’admiration qu’excitait Alice, si M. de Sommerville n’avait pas partagé cette admiration. Mais son occupation d’Alice avait été remarquable et remarquée: lui seul avait dansé avec elle, avait osé demander de lui être présenté ; et depuis ce moment, Roger était changé pour madame de Vatry d’une manière tellement évidente, que quel que fût le robuste amour-propre de la comtesse, elle ne pouvait s’y tromper. En effet, Roger avait éprouvé une émotion aussi vive que rapide à la vue d’Alice.

En faisant mieux connaître son caractère, on comprendra mieux aussi le genre de sensation qu’il avait éprouvé.

Roger de Sommerville était resté fort jeune maître d’une grande fortune. Son caractère était plutôt doux que bon, et plus faible que sensible; sa main s’ouvrait facilement pour laisser échapper l’aumône ou pour rendre un service, pourvu que ce service ne dérangeât ni ses plaisirs ni sa commodité. Il détestait la contrainte; homme d’habitude, Roger faisait continuellement, par faiblesse ou par paresse, des actions qu’on pouvait prendre pour des preuves de passion. Doué d’une figure douce et charmante, distingué par sa taille et ses manières, énervé par une vie trop remplie de plaisirs et de bonheur, impatient, exigeant comme un enfant gâté ; capricieux et fantasque, adulé comme une jolie femme, il était pourtant difficile de résister à son charme quand il voulait plaire et se faire aimer. Blasé sur tout, Roger, incapable de constance, croyait toujours ses caprices éternels; rempli de talents qu’il avait acquis sans s’en donner la peine, ses amis le prônaient, les femmes s’étaient longtemps disputé l’honneur de lui plaire. Sa première jeunesse avait été entièrement donnée au plaisir. Usé de toutes manières, il accueillait avec passion tout ce qui produisait quelque impression sur lui, et, se trompant lui-même, ses fantaisies prenaient tout à coup l’importance d’une passion; alors rien ne lui coûtait pour la satisfaire. Libéral par habitude et souvent par ennui, sa générosité était renommée comme une vertu. Délicat de santé, ainsi que le deviennent presque toujours ceux qui ne font rien et qui sont trop heureux, la moindre contrariété l’abattait; alors ses diatribes contre les chagrins de la vie étaient remplies de mélancolie et de philosophie, sentiments qu’il exprimait avec infiniment de grâce et de poésie. Éloquent, entraînant quand il voulait obtenir, il passait de l’exaltation au désenchantement avec une incroyable légèreté, et, par une anomalie très-commune, il se plaignait continuellement du cœur des autres. Devenu très-difficile à amuser, il ne s’occupait phis de ses talents que par boutade ou amour-propre. Vaniteux, orgueilleux, ce qui dominait le plus chez Roger, c’était l’homme ennuyé et fatigué de tout. Cependant, avec tous ses défauts, Roger était si remarquablement élégant, si parfaitement bien dans le monde, qu’il exerçait un grand empire sur ceux qui le jugeaient seulement à la surface.

Il passait de la mélancolie la plus touchante à la gaieté la plus bouffonne; à la fois sérieux et plaisant, ses sensations se montraient tellement rapides, qu’on eût vainement essayé de le suivre dans ses diverses impressions.

Comment un tel homme s’était-il, non attaché, mais rapproché avec quelque constance de madame de Vatry? Seulement par désœuvrement, par le besoin qu’il éprouvait de distractions. Madame de Vatry lui parut d’abord de fort mauvais ton; mais elle était Française, toujours rieuse, d’une gaieté un peu hasardée, il est vrai; mais, soit ennui, nonchalance ou dépravation d’esprit, il se plut assez au dévergondage d’esprit de madame de Vatry pour qu’il s’en fit un besoin qu’il lui aurait été presque pénible de ne plus satisfaire. Cependant il fut vivement frappé de la beauté d’Alice. Le sentiment qu’elle lui inspira devint si promptement exclusif, que, comme de coutume, il se crut atteint d’une passion sérieuse. Libre, riche, indépendant, si le marquis de Sommerville avait possédé un caractère moins faible et plus généreux, s’il eût été capable d’aimer profondément, il se fût trouvé heureux de faire le bonheur d’une personne aussi intéressante, aussi remarquable qu’Alice de Lostange. Mais Roger, quoique poursuivi par l’image de cette charmante fille, quoique sentant parfaitement sa supériorité sur madame de Vatry, continuait ses assiduités chez celle-ci, tout en y portant moins de bienveillance et de galanterie, et en laissant percer sa préoccupation et son changement. Se contentant cependant d’espérer que le hasard lui ferait revoir Alice, il n’osait risquer une démarche et s’attirer des reproches, retenu seulement par la crainte d’une querelle qui dérangerait sa vie. Louvoyant toujours, comme font les caractères faibles, attendant tout des circonstances et de l’occasion, ne croyant à aucun sentiment désintéressé, à aucune générosité, froid de cœur, enthousiaste de tête, accoutumé à tout voir céder à ses caprices, avec tous ses défauts, nous le répétons, il était pourtant impossible d’être plus séduisant que ne l’était Roger de Sommerville quand il voulait plaire ou tromper.

Ce charme, cette séduction, Roger l’avait employée contre des femmes innocentes et contre des coquettes: les unes devaient pleurer le reste de leur vie le cruel bonheur d’avoir un instant fixé son attention; les autres lui avaient rendu perfidie pour perfidie. Croyant à chaque amour aimer pour toujours, de serments en tromperies Roger était arrivé jusqu’à l’âge de trente-six ans, désabusé de tout, ennuyé et fatigué de jouissances trop facilement obtenues. Il croyait avoir renoncé à l’amour, car il n’honorait pas de ce nom le sentiment qui l’avait lié à madame de Vatry.

C’étaient les dispositions où il se trouvait quand il vit Alice de Lostange. La beauté distinguée de cette jeune personne, ses talents, il n’était plus dupe de ceux que madame de Vatry se donnait aux dépens de sa nièce, son attitude à la fois fière et timide, sa position qui paraissait si abandonnée, les difficultés qu’il aurait à s’en faire écouter et même à l’approcher, tout portait M. de Sommerville à croire, non qu’il aimait mademoiselle de Lostange, mais qu’il serait heureux de s’en faire aimer. Cette nouvelle sensation l’occupait, il cherchait continuellement le moyen de se rapprocher d’Alice, et il n’en trouvait aucun convenable.

Depuis le bal, il ne l’avait pas revue. Vainement interrogeait-il du regard ce palais où il venait au moins deux fois par jour, rien ne révélait l’existence d’Alice, au point qu’il doutait si elle était encore chez sa tante. Puis, une circonstance qui aurait désillusionné tout autre sur la valeur qu’il donnait à ses sentiments, aurait seule suffi pour exalter l’esprit despote de M. de Sommerville: madame de Vatry ne lui avait-elle pas dit qu’Alice n’était plus libre, qu’elle aimait Édouard de Vatry, son cousin? Ne serait-ce pas un beau triomphe que de faire oublier son premier amour à une jeune personne qui paraissait si sérieusement modeste, si bien faite pour inspirer et ressentir une passion constante et profonde?

Toutes ces pensées occupaient trop Roger pour qu’il ne laissât point paraître une préoccupation, un ennui qui offensaient madame de Vatry. Alors elle redoublait de gaieté, de dévergondage d’esprit; M. de Sommerville résistait d’abord, gardait quelque temps son maintien rêveur et distrait, puis il se laissait entraîner de nouveau.

L’image d’Alice restait cachée au fond de sa pensée, et serait devenue peu à peu un souvenir si confus qu’il l’aurait entièrement perdu, s’il n’eût été dans le caractère de Roger de se rattacher, à quelque prix que ce fût, à tout projet qui pouvait le distraire de la monotonie de son existence.

Florence, cette ville où on se fait pour ainsi dire une obligation de s’amuser, commençait à le lasser; c’était à peu près tous les jours les mêmes fêtes, les mêmes plaisirs. Roger avait réellement trop d’esprit pour ne pas aimer une conversation plus nourrie, plus spirituelle que celle qu’on tient dans une société où l’amour se montre sans obstacle et sans mystère; où les artistes seuls s’occupent d’art: car certes il est plus d’un Florentin et surtout d’une Florentine qui ignorent les richesses artistiques que renferme leur ville. Roger était assez jeune encore, trop beau, trop riche pour ne pas trouver de faciles conquêtes. Il en profitait avec une nonchalance presque impertinente, n’en conservait guère de reconnaissance, et revenait à Madame de Vatry, qui lui paraissait, après tout, moins ennuyeuse que les Italiennes.

Pendant ce temps, que faisait Alice? Chaque jour elle trouvait la vie qui lui était imposée plus triste. Elle avait reçu du ciel un présent noble sans doute, mais bien souvent funeste: une âme élevée, trop fière peut-être une imagination vive qui devait longtemps servir à la tromper; elle ne croyait ni au vice, ni à la trahison. Belle et jolie tout à la fois; élégante, gracieuse, portée à la gaieté et peut-être à un peu de moquerie, ni le sombre avenir qui la menaçait, ni son présent si peu agréable ne lui avaient jusque-là ravi toute sa sérénité, parce qu’alors Alice n’avait pas souffert par le cœur: car c’était une fausseté inventée par madame de Vatry, que cet amour d’Alice pour son cousin Édouard.

Alice l’aimait d’une véritable amitié de sœur, et quand elle avait été forcée de renoncer à le voir, elle n’avait point ressenti cette angoisse horrible que l’amour seul fait connaître.

Cependant, depuis ce bal où Alice s’était trouvée, elle se sentait plus malheureuse, plus abattue; sa fierté était cruellement blessée de la conduite plus que cruelle de madame de Vatry; cette conduite lui inspirait même un ressentiment et une répulsion qu’elle ne pouvait plus dissimuler.

Tout fait événement dans la vie d’une jeune fille abandonnée: l’attention que lui avait témoignée M. de Sommerville était restée dans son souvenir. Sous je ne sais quel prétexte, madame de Vatry avait fait quitter à sa nièce l’appartement qu’elle occupait, et l’avait reléguée au sommet du palais, dans une immense pièce qui servait jadis de garde-meuble. Mademoiselle Mélanie ne couchait plus auprès d’Alice, et quoiqu’elle ne fût pas d’un caractère peureux, la pauvre enfant éprouvait fréquemment des tressaillements de terreur de se sentir ainsi isolée.

De la haute fenêtre de sa chambre, Alice n’apercevait que les nuages qui couraient dans le ciel, souvent blancs et roses, quelquefois sombres et lourds. Elle avait bien, pour s’occuper, ses pinceaux et son piano, mais elle ne se sentait pas le courage de travailler; l’air manquait à sa poitrine et la distraction à sa jeune et vive imagination. Alice se réveillait de grand matin et se rendormait de fatigue, d’ennui, la plus insupportable de toutes les maladies; elle se levait déjà lasse du jour qui allait commencer pour elle. Sa santé, que la jeunesse croit presque inutile au bonheur, et pourtant sans laquelle on ne jouit de rien, sa santé s’altérait sensiblement. Alice se laissait accabler par le chagrin; chaque matin, en se voyant plus pâle, elle se disait: Peut-être mourrai-je jeune comme ma mère!

La pauvre jeune fille passait de longues heures à se rappeler son heureuse enfance, ses promenades sur le bord de la mer, où elle respirait cet air un peu acide qui ranimait jusqu’à sa mère malade, et puis cette heureuse vie de liberté qui convenait tant à son caractère, et ses larmes coulaient abondamment à ce souvenir. Puis revenaient avec un nouveau regret à sa mémoire ces jours de paix passés au couvent du Sacré-Cœur: ce n’étaient plus, il est vrai, ces joies de famille si douces au cœur, mais c’était encore de l’amitié, de la bienveillance. Quelle différence, bon Dieu! avec la dureté que sa tante lui montrait! Combien elle lui faisait payer cher l’asile et le pain qu’elle lui donnait! Quel appui ne serait pas préférable au sien!

— Ah! pensait alors Alice, je me sens prête à me résigner à tout, afin de me soustraire à une autorité si cruelle. Mais, hélas! mon Dieu! se disait la malheureuse enfant en parcourant du regard la chambre dont on lui avait fait une espèce de prison, qui viendra me chercher ici? qui me tendra une main secourable? Hélas! que ne suis-je née dans une classe obscure, ou que ne puis-je au moins faire usage de mes talents! Et les doigts découragés d’Alice demeuraient immobiles sur les touches de son piano; son pinceau se refusait à tracer même des scènes de tristesse: l’imagination ne parle plus quand le malheur est réel. La riche et belle organisation d’Alice s’affaissait chaque jour, et tous les soirs, en se mettant au lit, elle demandait à Dieu qu’un ange, sous la figure de sa mère, vînt l’emmener à lui.

C’était pitié que cette jeune et belle personne ainsi abandonnée à elle-même, à l’âge où l’on a tant besoin de soins et d’affection. Aussi mademoiselle Mélanie, qui avait toujours témoigné beaucoup de respect et d’amitié à mademoiselle de Lostange, cherchait-elle à la consoler par tous les moyens en sa puissance. Pour la distraire, elle lui racontait ce qui se passait dans la maison; et Alice, en apprenant que chaque jour M. de Sommerville y venait plutôt deux fois qu’une, ne pouvait s’empêcher de s’écrier avec un dépit dont elle ignorait la cause: —Quel plaisir un homme aussi distingué, aussi spirituel, peut-il trouver dans la société d’une femme comme madame de Vatry?

Il y avait déjà bien des jours qu’Alice avait vu sa tante, quand mademoiselle Mélanie vint la chercher de sa part.

— Quel tourment va-t-elle encore m’imposer? pensa Alice.

Madame de Vatry était assise près d’une table encore servie.

— Eh bien! dit-elle en répondant à peine au salut d’Alice, eh bien! Mademoiselle, j’espère que vous vivez maintenant d’une manière complètement à votre guise. Vous aviez un air si dédaigneux, si maussade quand je vous faisais appeler à l’heure des repas, que j’ai pris le parti de vous faire servir dans votre chambre.

— Vous êtes parfaitement maîtresse de mes actions, Madame, répondit Alice d’un accent grave, puisque je demeure chez vous; mais je ne puis penser que vous me croyiez heureuse de vivre ainsi abandonnée.

— Bah! dit la comtesse en ricanant, une héroïne de roman, comme vous aspirez à l’être, préférera toujours la solitude à la société d’une parente si au-dessous d’elle par ses talents et son instruction.

Alice garda le silence.

— Au fait, reprit la comtesse, froissée du maintien calme et digne de sa victime, il nous convient à toutes deux de ne pas nous voir; et si vous voulez en profiter, il se présente une occasion de me délivrer, moi, d’une surveillance qui me gêne, et vous, Mademoiselle, d’une contrainte qui ne vous plaît guère.

Alice continua à garder le silence.

— Ainsi donc, reprit madame de Vatry plus durement; vous ferez bien d’accepter une place qui est à prendre. La princesse Sowbanoff est une Russe fort riche et d’une santé délicate; elle désire avoir près d’elle une personne qui puisse lui faire la lecture, la distraire par ses talents. Je ne sais pas trop ce qu’il y a à faire, mais elle donne de fort bons gages.

Alice tressaillit.

— Pardon de blesser votre susceptibilité : appointements, gages, c’est toujours la même chose; le terme n’y fait rien.

— Et puis-je vous demander, Madame, par qui je serai présentée et recommandée à la princesse Sowbanoff?

— Ma foi, par vous-même. C’est une de mes amies qui m’a parlé de cette place, en ajoutant qu’on avait déjà refusé plusieurs personnes.

— Et pourquoi, Madame, me flatterais-je alors d’être plus heureuse? demanda Alice.

— Vous êtes si séduisante, reprit ironiquement la comtesse; du reste, si je vous donne le conseil de tenter cette démarche, c’est que lorsque je quitterai Florence je n’emmènerai personne avec moi.

Les yeux d’Alice se remplirent de larmes., mais elle ne les laissa point couler.

— Si vous voulez prendre ma calèche ce matin, poursuivit la comtesse, elle sera de retour pour l’heure des cascines, mademoiselle Mélanie vous accompagnera. Allons, ne perdez pas de temps, et bonne chance! A propos, j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne pas afficher une toilette trop élégante; il ne faut point cacher qu’on a besoin de gagner sa vie.

Alice jeta un regard sur sa petite robe brune d’une étoffe si simple que si une autre l’eût portée elle eût paru trop négligée; mais rien ne pouvait ravir à mademoiselle de Lostange ni sa charmante tournure, ni la distinction de ses manières. Aussitôt qu’Alice fut montée en voiture, elle fondit en larmes, et il fallut qu’elle se rappelât ce que lui avait dit la comtesse, il fallut qu’elle se rappelât que Dieu a dit: Aide-toi, je t’aiderai, pour qu’elle se décidât à se présenter chez la princesse.

Mademoiselle Mélanie l’avait enveloppée d’une mante noire et d’une capote de la même couleur.

—Consolez-vous, ma chère demoiselle, lui dit-elle doucement, prenez courage; vous êtes si mal chez madame la comtesse, qne vous ne devez pas hésiter à vous chercher une autre position. D’ailleurs, tous ceux qui vous connaîtront vous aimeront.

La jeunesse a tant besoin de distraction, d’air, de mouvement, et surtout tant besoin d’espérance et de bonheur, que les simples consolations de mademoiselle Mélanie ranimèrent Alice. Car la Providence donne à la jeunesse des joies inattendues, comme elle donne une riche séve aux jeunes arbres.

Mademoiselle Mélanie avait remis au valet de pied l’adresse de la villa Cerdani, qu’occupait la princesse. La voiture roula rapidement, tandis qu’Alice aurait donné beaucoup pour la retenir, parce qu’elle marchait à un but qui l’embarrassait et l’attristait en même temps, et que la pauvre jeune fille jouissait de sentir les premières émanations du printemps, quoique leurs campagnes, dont les Toscans sont si fiers, n’aient ni le charme ni le calme des nôtres, qu’on n’y rencontre pas ces grandes allées, soit de peupliers élancés, soit de tilleuls ou de marronniers à l’ombre épaisse. La main de l’homme se montre partout; de tristes murailles encaissent presque toutes les routes; au milieu de pâles oliviers et de quelques arbres verts formant un étroit berceau, on découvre leurs tristes villas, qu’ils habitent si rarement qu’elles ont toujours l’air abandonnées, d’autant plus qu’à leurs fenêtres grillées on n’aperçoit jamais personne.

Alice cherchait à deviner de loin la villa Cerdani; le cocher l’indiqua au domestique qui partageait son siège. Elle était située sur une hauteur et entourée de terrasses. Tout à coup la voiture s’arrêta.

— C’est vous, chère comtesse! prononça une voix sonore et douce. Quel heureux hasard...

La voix s’arrêta. M. de Sommerville fit un profond salut et s’éloigna.

Alice était devenue rouge et tremblante: c’était un événement dans sa vie que cette rencontre, et dans quel moment? quand elle allait chercher une vie de dépendance et d’esclavage!

Elle se pencha un peu hors de la voiture quand elle présuma que le marquis était loin.

— Il va rejoindre madame de Vatry, pensa Alice. Lui dira-t-il qu’il m’a rencontrée? Mais pourquoi le lui dirait-il? il l’a déjà oublié sans doute. Que lui importe à lui!

Et plus triste; Alice aperçut avec une plus grande terreur encore une petite rampe qui aboutissait à la villa Cerdani.

— Nous voici arrivées, ma chère demoiselle, dit mademoiselle Mélanie. Pour Dieu! ne tremblez pas ainsi; je suis là, et quoique ma protection ne soit pas grand’chose...

— Oh! si, vraiment, répondit Alice; ne me quittez pas; je tâcherai d’avoir du courage.

Trois ou quatre domestiques en livrée se précipitèrent vers le riche équipage; mais en remarquant les personnes qui en descendaient, un des valets déclara qu’il croyait que madame la princesse ne recevait pas; que cependant si ces dames voulaient dire leurs noms, il irait avertir la première camériste.

— Mon nom, la princesse ne le connaît pas, dit Alice avec dignité. Je suis envoyée par...

— Ah! je comprends, je comprends, reprit le laquais; cependant il s’est déjà présenté beaucoup de demoiselles qui n’ont pas été reçues, vous pourriez bien...

— N’importe, interrompit un autre plus poli, je vais faire entrer Mademoiselle dans la galerie, et je m’informerai si on peut voir madame.

Mademoiselle Mélanie avança un siège pour sa jeune maîtresse, et se tint debout près d’elle. Elle pensait attirer ainsi plus de respect à mademoiselle de Lostange. Au bout d’une demi-heure, on vint avertir Alice que la princesse pouvait la recevoir.

Après avoir traversé plusieurs salons meublés à l’italienne, c’est-à-dire avec autant de magnificence que de mauvais goût, le valet qui les avait précédées ouvrit une dernière porte, avança deux siéges auprès d’un immense canapé sur lequel était étendue une masse de dentelles et de mousseline qui ne faisait aucun mouvement. Tout auprès se tenaient debout deux femmes de chambre: l’une avait à la main une immense tasse de chocolat, l’autre une corbeille remplie de gâteaux et de sucreries.

Alice et mademoiselle Mélanie étaient restées debout au milieu de l’appartement, une des deux femmes leur ayant fait signe de ne faire aucun bruit et de ne pas avancer.

Plus d’un quart d’heure se passa ainsi. La position devenait de plus en plus embarrassante; Alice allait même proposer à mademoiselle Mélanie de se retirer, quand du milieu de cet amas de mousseline et de dentelles sortit une voix dolente qui demanda si le chocolat était prêt.

— J’essayerai d’en prendre quelques cuillerées, continua la même voix; je me sens si faible!

La malade, ou du moins celle qui prétendait l’être, avala sa tasse de chocolat et une douzaine de gâteaux sans paraître s’apercevoir qu’il y avait là d’autres personnes que ses femmes.

Quand ce repas fut fini, une d’elles lui parla bas.

— Je suis si souffrante, que je ne voulais voir personne, dit-elle d’un accent contrarié, cependant qu’elle approche.

Alice, déjà dégoûtée et blessée du ton avec lequel on lui parlait, se dirigea vers la porte.

— Pourquoi donc s’enva-t-elle? s’écria la voix, s’efforcant vainement de rester dolente et faible.

Mademoiselle Mélanie dit quelques mots à Alice, qui revint vers le canapé.

— Qui vous envoie? demanda la princesse.

— La comtesse de Vatry, répondit Alice avec effort.

— Que savez-vous faire? Êtes-vous musicienne, peignez-vous, brodez-vous, pouvez-vous lire haut cinq ou six heures de suite?

— Je suis assez musicienne, répondit Alice; je dessine, et même je peins un peu; quant à lire cinq ou six heures de suite, je ne sais...

— Ah! si vous êtes d’une santé délicate, n’entrez pas chez moi, s’écria la princesse: je suis toujours souffrante, et je déteste entendre les autres se plaindre.

— Recevez mes excuses, Madame, répondit Alice, revenant malgré elle à la fierté de son caractère et se disposant de nouveau à se retirer.

— Mais attendez donc, reprit la princesse.

Et elle parla bas à une de ses femmes qui regardait fixement Alice avec des yeux remplis de jalousie.

— Au fait, dit la princesse, je crois vraiment que vous ne me convenez pas.

Alice, cette fois, allait se retirer, avec l’intention de ne pas revenir, quand un jeune homme entra par une petite porte masquée par une portière. Il était très-fluet, très-mince, d’une figure qui pouvait plaire à quelques personnes, mais qu’Alice trouva parfaitement ridicule. Si même on ne l’avait pas bien examiné, on aurait pu le prendre pour une femme habillée en homme; sa voix traînante et doucereuse ne démentait pas cette apparence. Il s’approcha du canapé, prit dans les siennes une des grosses mains de la princesse, et lui offrit une rose.

— Vous arrivez à propos, Pauliski, dit la princesse; voici encore une demoiselle de compagnie que l’on m’envoie, vous allez me donner votre avis.

Pauli-ki tourna son petit individu du côté d’Alice. Sans doute il fut frappé de sa beauté, mais il commanda à ses yeux de se taire, et dit avec une apparente indifférence:

— Vous êtes bien la maîtresse de faire tout ce qui vous plaira; mais à votre place, cher ange, puisqu’il vous faut une demoiselle de compagnie, je me déciderais aujourd’hui même. Vous savez que je suis forcé de vous quitter pour quelques jours, et je serai bien aise...

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Дата выхода на Литрес:
17 января 2025
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311 стр. 3 иллюстрации
ISBN:
4064066325985
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