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Jean Coste
Dernières campagnes. Notes et impressions d'alpinisme

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306991
Table des matières
AVANT PROPOS
CAMPAGNE 1924
EN SKIS DANS LA HAUTE-UBAYE
COL DU VALLONNET (2.597)
COL DU LONGET (2.672)
SUR LES FLANCS NORD DU MASSIF DE CHAMBEYRON
A TRAVERS L’UBAYE
LE GRAND BERARD (3.047)
LE CHAPEAU DE GENDARME (2.687)
GRANDE SEOLANE (2.910)
ROCCA-BIANCA (3.193)
LA TETE DE MOYSE (3.110)
UNE SEMAINE EN OISANS
PIC COOLIDGE (3.756)
PIC DE NEIGE-CORDIER (3.613)
TENTATIVE AUX ECRINS. PIC LORY (4.083)
PIC DES AGNEAUX (3.663)
L’AILEFROIDE. SOMMET OCCIDENTAL (3.952)
QUATRE JOURS AUTOUR DE MAURIN
COL DE SERENNES (2.680)
POINTE DES HENVIERES (3.273)
TETE DES TOILLIES (3.179)
AIGUILLE DE CHAMBEYRON (3.409)
DE JAUSIERS A NICE
Samedi 13 Septembre.
Dimanche 14 Septembre.
Lundi 15 Septembre.
Mardi 16 Septembre.
Mercredi 17 Septembre.
Jeudi 18 Septembre.
Vendredi 19 Septembre.
ALPINISME HIVERNAL
LE MOURRE HAUT (2.873)
LE GRAND MORGON (2.326)
ALPINISME HIVERNAL
CAMPAGNE 1925
DE FOUILLOUZE A LARCHE EN SKIS PAR LE COL de PORTIOLETTE (2.760)
TOURISME HIVERNAL
DOME DE CHASSEFORET (3.597)
PIC LAMARTINE (2.756)
LE GREPONET
LA TETE DE MOYSE. ARÊTE NORD-OUEST
L’AIGUILLE DE CHAMBEYRON EN COL
LES VERSANTS NORD ET OUEST DU BREC DE CHAMBEYRON
AIGUILLE MERIDIONALE D’ARVES (3.510)
AIGUILLE PIERRE ANDRE
LE GERBIER (2.773)
ASCENSION HIVERNALE DE L’AIGUILLE DE CHAMBEYRON
LA TETE DE MOYSE EN HIVER
CAMPAGNE 1926
CONCOURS DE SKI DE BARCELONNETTE
COURSES EN SKIS
TENTATIVE A L’AIGUILLE DORAN (3.049) COL DE CHAVIERE (2.801)
LE MONT-BLANC
LE VERSANT NORD DE L’AIGUILLE DE CHAMBEYRON
COURSES EN OISANS
LA MEIJE
12 Mai 1924.
7 Juin 1924.
8 Juin 1924.
29 Juillet 1924.
7 Août 1924.
9 Août 1925.
2 Février 1926.
7 Février 1926.
16 Février 1926.
24 Mars 1926.
15 Avril 1926.
24 Avril 1926.
1 Juin 1926.
8 Juin 1296.
17 Juin 1926.
12 Juillet 1926.
17 Juillet 1926.
25 Juillet 1926.
26 Juillet 1926.
27 Juillet 1926 — 4 heures.

AVANT PROPOS
Table des matières
Lorsqu’au lendemain de la catastrophe dans laquelle périt Jean Coste, de jeunes amis vinrent me demander l’autorisation d’éditer ses notes d’alpinisme qu’ils n’ignoraient pas, j’étais loin de supposer qu’elles rencontreraient la faveur dont elles jouissent.
Jean Coste était un modeste, s’il avait formé le projet de publier, quelque jour, un ouvrage d’ensemble sur l’Ubaye, il n’avait pas rédigé Mes quatre premières années de Montagne dans ce but. Il l’avait fait simplement pour son plaisir, pour sa satisfaction personnelle.
Alors, n’était-ce pas présomption que d’accéder à cette demande?
Je n’ai cependant pas cru pouvoir la rejeter.
En m’honorant d’une préface, Monsieur Paul Helbronner m’en a donné son approbation. Elle me dispense de toute autre pour qu’il me soit permis de me féliciter d’avoir suivi, sans débat, une inspiration que dictait l’amitié.
Mais, voici qu’en dépit de la simplicité ou plutôt à cause de la simplicité avec laquelle Jean Coste raconte ses premières campagnes, beaucoup de ceux qui l’on lu me réclament la suite de son journal.
«Pourquoi vous être arrêté en chemin, m’écrit-on? S’il a pris soin, durant ses premières années de montagne, de consigner soigneusement tous les détails de ses ascensions, d’enregistrer fidèlement toutes les impressions qu’elles lui ont procurées, est-il possible qu’il ait brusquement cessé de le faire? Cherchez bien, vous trouverez certainement les relations de ses dernières courses dont l’intérêt, pour lui, devait grandir à mesure que grandissaient sa technique et sa forme. Et, les ayant trouvées, vous nous les ferez connaître. Vous rendrez ainsi à cette âme dont l’unique passion fut, suivant l’expression de Paul Helbronner, la poursuite des difficiles victoires, le seul hommage capable de la toucher.
Jean Coste ne désirait rien plus que de recruter des adeptes à la Montagne. Il s’était fait l’apôtre de la Montagne. Par lui nous fûmes convertis à Elle. Publiez ses notes, vous prolongerez dans le temps son apostolat qui fut celui de la force souveraine, de la volonté conquérante, de la beauté sublime.»
Devant cette insistance j’ai compris.
J’ai compris que, malgré tout, on ne meurt pas en vain pour son idéal; j’ai compris que la mort de Jean Coste avait un sens, qu’il s’en dégageait une idée et j’ai répondu oui.
Avec ceux qui furent ses confidents je me suis aussitôt mis à la tâche. Nous avons trouvé, complètement rédigées et déjà mises au net, sa campagne 1924 ainsi qu’une partie de celle de 1925. Au moyen de ses carnets de route, de ses notes, de ses publications, de sa correspondance, nous avons pu facilement reconstituer la fin de sa campagne 1925 et sa campagne 1926. Nous avons réuni dans un quatrième chapitre: La Meije, tout ce qu’il nous a laissé sur la tragique montagne. Et, de l’ensemble, nous avons composé la seconde partie de la vie alpine de ce grimpeur, un des plus audacieux, des plus ardents, des plus passionnés de notre époque.
«C’est quand l’homme et la Montagne se rencontrent que de grandes choses se passent» Les récits de Jean Coste justifient pleinement cette réflexion de Scheckleton; au surplus, il s’en dégage un tel amour de la Montagne, une telle foi qu’on ne saurait douter que l’alpinisme fût devenu à ses yeux une Religion dont il accomplissait les rites, parfois terribles, avec une conviction devant laquelle il n’est possible que de s’incliner.
Aussi bien ces pages sont-elles un hymne à la beauté rayonnante des cimes, l’âme qu’elles révélent n’étant autre que celle de la Montagne puisqu’on retrouve dans l’austérité, la noblesse, la force, le calme impassible de celle-là toutes les qualités qui synthétisent celle-ci.
Cet hymne méritait d’être publié.
Il le méritait pour glorifier la mémoire, pour exalter le sacrifice du jeune homme qui pensait: «On ne doit considérer la montagne difficile ni comme un danger à courir, ni comme une difficulté à vaincre, mais comme une beauté nouvelle à posséder.»
Il était bien celui-là un de «ces êtres mystiques et fervents» dont parlait, dans son Courrier de Paris du 14 Août 1926, le semainier de l’Illustration. Il en était, en vérité, et cela suffit pour qu’on ne laisse pas tomber dans l’oubli un journal de campagne tout au long merveilleuse leçon de volonté, d’énergie, de courage.
Ce nous était d’ailleurs un devoir: «Dans notre civilisation réaliste, le grimpeur est peut-être le dernier de nos mystiques. Il faut honorer les prêtres de cette religion mystérieuse.... qui nous donnent chaque année..... le spectacle de la plus haute manifestation humaine de l’élan vital.»
Dr J. COSTE.
CAMPAGNE 1924
Table des matières
Ne regrettez pas qu’il ait fait de la montagne. Vous vouliez qu’il fût heureux, il l’a été plus que tout autre. En quelques années il a vécu une vie extraordinairement intense, extraordinairement riche en émotions uniques.
ERNEST COUTTOLENC.
Autographe de JEAN COSTE

EN SKIS DANS LA HAUTE-UBAYE
Table des matières
APRES LA MONTEE
Le thé sur la neige
(PHOT. JEAN COSTE)

COL DU VALLONNET (2.597)
Table des matières
7 Mars.
Je t’écris de Jausiers où je suis en vacances....
J’ai été heureux de revoir toutes ces choses qui font presque partie de moi-même. Là, je me sens dans mon vrai milieu; là, je vis.....
A peine arrivé, je suis allé à Barcelonnette faire du ski avec les lieutenants. J’ai essayé d’organiser une sortie, ce fut en vain. Pour me contenter et parce qu’il ne veut pas qu’en cette saison je m’aventure seul en montagne, mon Père s’est alors efforcé de me trouver un camarade. Il n’y était pas encore arrivé lorsqu’est survenu Bourillon. Rentrant de Barcelonnette il s’était, au passage, arrêté pour nous saluer. La belle aubaine! Mon père l’engage et, sans retard, avec tout mon attirail, en sa compagnie je prends la direction de Fouillouze où je vais coucher.
Superbe promenade, en auto jusqu’à Serennes, à pied ensuite, par la route que tu connais.
La neige et le soleil couchant donnaient au paysage une beauté extraordinaire, les montagnes étaient des merveilles de coloration.
Bourillon dont la femme est une de nos anciennes bonnes, m’a donné l’hospitalité. En mon honneur — j’en suis fier — il a réuni chez lui, après souper, tous les habitants du village pour faire un brin de causette. Veillée très agréable. J’admire ces petites gens dont les mœurs sont si pures comparées à celles du grand monde, j’admire ces âmes simples et bonnes, ces hommes si francs quand ils sentent qu’on les comprend et qu’on les aime.
Le lendemain matin, à notre réveil, le temps était incertain. Ayant décidé de faire le col du Vallonnet, nous hésitions à partir.
A huit heures une éclaircie se produit, nous partons.
En route le temps se gâte de plus en plus, il semble que nous nous enfonçons dans le brouillard, néanmoins la montée fut agréable jusqu’au pied de la dernière pente qui est très raide et dont la neige était profondément gelée. En la gravissant Bourillon, mal équipé, manque plusieurs fois retourner précipitamment à son point de départ. Nous sommes obligés de déchausser pour en terminer l’ascension.
Nous étions sur le col à dix heures.
Le brouillard était intense, il neigeait, un vent très froid soufflait avec violence.
C’est te dire que la descente fut plutôt pénible. N’empêche qu’à midi vingt, transis, blancs de neige mais enchantés, nous étions à Meyronnes où nous attendaient mes Parents venus, en auto, à notre rencontre.
J’ai bien commencé ma campagne 1924.
COL DU LONGET (2.672)
Table des matières
16 Avril.
Le mercredi 16 Avril, à cinq heures et demie du matin, de la maison de Pierre André chez qui nous avions couché, je sortais, avec mon ami Deschamps, dans l’unique rue de La Barge.
Une clarté qui n’est ni le jour ni la nuit éclaire un paysage gris; les toits sur lesquels la neige fond peu à peu s’égouttent avec un bruit mélancolique énervant; partout des nuages très bas s’accrochent aux flancs des montagnes.
Remplis d’un ardent optimisme, nous nous détournons d’un Est menaçant pour contempler à l’ Ouest — vue réconfortante — un ilot de ciel bleu. Mais il semble bien que le temps soit définitivement dans un état d’équilibre instable.
Est-il prudent de partir?
Le temps peut se relever et puis, s’il se met a pleuvoir, nous pourrons toujours revenir sur nos pas, la course ne présentant aucune difficulté. Partons donc, quitte à faire demi-tour à la première averse.
C’est avec ce raisonnement faux qu’encouragés par l’apparition de quelques lambeaux de ciel, nous avons pu, grâce à des trésors d’entrain et de bonne humeur, atteindre le but que nous nous étions proposé.
A mi-chemin entre Combe-Brémond et Paroir nous chaussons nos skis.
A Paroir, quittant le tracé tortueux du sentier, nous descendons dans la plaine qui fut un lac et la traversons.
Au Ga, pour éviter une gorge étroite et profonde, passage pouvant causer des ennuis, nous montons directement au-dessus des cabanes, puis nous coupons sur la gauche et, par une courte descente, reprenons aux Blavettes l’itinéraire habituel.
Là, nous déjeunons.
Quelques flocons de neige se mettent à tomber. Nous craignons un instant ne pouvoir aller plus loin.
Lorsque restaurés nous nous relevons, les choses vont mieux. Le ciel s’est déchiré, le bleu paraît immense..... en route!
Cette accalmie d’ailleurs ne dura pas. Jusqu’au dernier moment, notre succès fut incertain. Animé par un vent d’enfer, le brouillard disputait la place au soleil tandis que le col, visible de très loin, semblait reculer sans cesse et que la neige, de plus en plus collante, happait nos skis.
Enfin nous y sommes!
Mais nous n’y arrivons que pour voir disparaître dans les nuages le majestueux Viso.
Nous installons notre camp.
Etendu sur une toile de tente, emmailloté comme un esquimau, Deschamps m’a bien fait rire.
Cette impression étant réciproque nous avons dîné gaîment.
Cependant le soleil est définitivement battu, le brouillard nous enveloppe, le froid nous chasse, c’est la retraite précipitée.
La descente fut une véritable fuite dans le vent qui nous fouettait la figure et sous la neige qui nous couvrait d’une armure de glace. Nous nous suivions de près et pourtant, telle était l’épaisseur du brouillard, par moment je perdais de vue mon compagnon. Je suis convaincu qu’il nous aurait été impossible de rentrer à Maurin, sans nos traces.
Aux Blavettes, toujours sous la neige, nous attaquons la pente qui nous conduira au-dessus du Ga. Lorsque nous arrivons à son sommet une faible lueur perce la brume et, tout à coup, nous assistons au changement de temps le plus brusque qu’il soit possible de concevoir. En quelques secondes le ciel est déblayé et le soleil éclaire un paysage radieux. Toutes les cimes sont là étincelantes, seules quelques vapeurs qui s’attardent roulent au fond de la vallée.
Emerveillés nous descendons.
Bientôt le site de Paroir nous apparaît dans sa tenue de Janvier sous un ciel de Juillet! Le Panestrel couronné d’un nuage, le Rubren si blanc qu’il en impose pour une montagne glaciaire, le Pelvat noir et démantelé en dominent le cirque dont la neige dissimule les affreux graviers.
Je m’illusionne.
Le tapis qui s’étale à nos pieds est si plat, si uni qu’il me semble encore recouvrir le lac qui s’étendait là, le lac qui était si beau et que j’aimais tant.
Confortablement allongés sur le toit d’une métairie, nous restons au Ga plus d’une heure à rêver en contemplant cet inoubliable tableau.
Puis, avec la chute du jour, ce fut le retour à Maurin.
Mais pourquoi faut-il que le lendemain, au moment de notre départ, le soleil se soit levé splendide?
Etait-ce un défi?
SUR LES FLANCS NORD DU MASSIF DE CHAMBEYRON
Table des matières
24 Avril
Pendant toute la semaine qui suivit notre course au Longet le temps fut splendide, j’en profitais pour franchir l’à-pic de Cuguret par une voie particulièrement directe et nouvelle..... au moins pour moi: le grand couloir au-dessus de Guégnier. En outre je parcourus avec Louis Cuzin le sentier Pouradier-Duteil, ce qui est une promenade en montagne véritablement charmante à recommander aux amateurs.
Ce n’était d’ailleurs là qu’enfantillages en attendant une course à skis, en haute-montagne, qu’avec mon ami Deschamps nous avions décidée, au retour de notre dernière excursion.
Le mercredi 23 Avril, Deschamps vient me prendre. Il est accompagné des lieutenants Barnola et de Parscau Duplessis du 15e Bataillon de chasseurs alpins.
Nous montons à La Barge avec l’intention de faire le lendemain le Marinet, montée par Mary, descente par Chillol.
Le temps est beau mais en route nous faisons quelques remarques ennuyeuses. Le vent tourne du Nord au Nord-Ouest, il pousse de légers nuages. Le Brec est accroché. Le coucher de soleil est vaguement rouge-brique.
Je suis pessimiste, Deschamps reste enthousiaste, les lieutenants sont pleins de circonspection. Quant aux paysans je n’en peux tirer que cette réponse par trop prudente: «Pour avoir changé, c’est sur que le temps a changé. P’t-êt’ ben que c’est pas mauvais mais ça se pourrait bien qu’il pleuve.»
A Maurin, avant souper, nous allons faire un tour jusqu’à l’Eglise d’où nous saluons le Brec de l’Homme et l’Aiguille Pierre André.
Après souper, avec Deschamps, j’accompagne les lieutenants à leur logis. Les nuages sont très bas, tout est accroché, nous entendons descendre de la Tête de Miéjour une formidable avalanche de rochers.
Au milieu de la nuit, un bruit significatif me réveille: la pluie tambourine contre les vitres et sur les ardoises. Notre course est ratée, je suis furieux.
Néanmoins, comme convenu, à trois heures et demie je me lève. Il ne pleut plus mais le ciel est menaçant, cette fois pas un seul morceau de bleu. Cependant la Haute-Ubaye est tant soit peu dégagée, le Rubren se laisse voir. Devant cette situation météorologique déplorable, avec mes camarades qui m’ont rejoint, nous tenons conseil.
Barnola, ayant pris son air des grands jours, proclame, sentencieux: «Si mon peloton était là, il ne partirait pas.»
Deschamps le prend en riant, il développe toutes sortes de considérations: «L’homogénéité de la caravane la rend bien supérieure au peloton. (?)..... Le temps n’est en somme pas si mauvais que ça. (!!!)..... Nous serons toujours à temps de revenir, quitte à n’aller qu’au col de Mary voire qu’à la carrière de marbre........ etc.. etc..»
J’applaudis ces sophismes car je ne demande qu’à partir.
Bref, nous partons au petit bonheur.
Sur le chemin de la carrière, nous trouvons un peu de neige. De Parscau chausse, on dirait qu’il a hâte de skier.
Ses ébats au départ me font penser à ceux d’un jeune lévrier rencontrant, par temps sec, un clair ruisseau.
Seul de la caravane je connais le vallon de Mary, aussi je suis en tête. Ça va très bien, la neige est bonne, la pente est douce mais il est impossible de ne pas la couper. Vers huit heures, sans avoir reçu ni pluie ni neige, nous atteignons le col de Mary.
Le soleil levant avait bien dissipé quelques nuages, éclairé quelques sommets, nous avions bien vu, sur un morceau de ciel bleu, se détacher les pointes de Mary mais la chaîne de l’Aiguille ne s’était pas encore montrée et le temps se maintenait aussi menaçant qu’au départ.
A nos pieds s’ouvrait le profond sillon de la vallée de la Maira mais l’état du ciel ne nous permettait d’identifier aucune cime importante.
Du col de Mary, pour passer dans le Marinet, nous suivons la crête frontière jusqu’au point coté 2806. De là, par une neige mauvaise et sous la menace des avalanches, nous descendons au seuil du vallon. Alors se présente, barrant notre route, le Pas de Chillol.
Sa pente assez raide s’offre à nous de front, quel air rébarbatif!
Barnola, plein d’ardeur et craignant le mauvais temps, l’attaque avec entrain. Sa force dépasse les nôtres qui sont d’ailleurs inégales, aussi nous voilà bien vite égrenés le long de la pente. Tout en haut Barnola, marchant et ramant, monte allégrement. De temps en temps il s’arrête pour examiner son «peloton», prendre le vent, scruter l’horizon. Ses skis et ses bâtons prolongeant ses membres, on dirait une araignée géante grimpant le long d’un mur immense.
Deschamps le suit, il me semble qu’il s’efforce de lui tenir pied mais il a des déboires, il recule, s’enfonce et n’aboutit qu’à des situations aussi comiques qu’enchevêtrées. Je marche derrière lui, travaillant consciencieusement, m’appliquant à bien appuyer mes skis, à pousser sur mes bâtons mais je perds du terrain et je peste de bon cœur contre Barnola qui, là-haut, mène un train d’enfer.
Ah! si nous étions à pied, sur le rocher!
Je rage, je souffle, je bave.
De Parscau ferme la marche à quelque distance de moi.
Enfin, voilà le col!
Nous y arrivons successivement en inclinant un peu sur sa droite pour éviter une corniche qui déborde sa partie la plus basse.
Vue nulle, hélas!
La pluie est imminente. Nous descendons sur une neige excessivement molle et collante. A onze heures trente, en même temps que tombent les premières gouttes, nous atteignons la cabane de Chillol à demi enfouie dans la neige.
Avec nos skis nous en débloquons la porte mais, pour l’ouvrir, quel travail! Elle est prise dans la glace. A force de coups de pied et d’épaule nous finissons pourtant par obtenir un peu de jeu à la faveur duquel le plus maigre déblaye, autant qu’il peut, la neige qui s’est accumulée derrière elle, puis, se mettant en boule dans l’excavation creusée devant elle, le dos au bois, les pieds contre la neige, il se détend lentement et finit par l’ouvrir suffisamment pour pénétrer, en rampant, dans le refuge. Il peut alors la débloquer complètement. Bientôt nous sommes tous installés sur le lit de paille du berger.
Malgré le mauvais temps, malgré le froid, sans doute parce que nous en avions fini avec les difficultés,ce qui maintenait notre bonne humeur, le repas que nous fîmes dans ce gîte, fut un des plus gais dont je me rappelle.
Chacun de nous, soucieux de se décharger, offre instamment tout son avoir: les conserves, les confitures, le fromage, la charcuterie sortent des sacs pêle-mêle avec le fart, les bandes à pansement, les lacets de soulier et les courroies de rechange. Sans ordre, on avale ce qui passe, le gruyère avant le jambon.
Puis, l’estomac plein, la gorge humide, on échange de joyeux propos, on sort son répertoire.
Chose curieuse, soit qu’il y ait de nouveaux camarades, soit qu’il surgisse des histoires inédites, soit qu’en prenant de l’altitude on devienne plus enfant, ces fins de repas sont toujours très gaies.
Malgré la pluie, l’heure du départ finit par sonner.
Je garde un très mauvais souvenir de notre retour: pentes raides coupées de clapiers, neige exécrable que nous vîmes cependant trop tôt disparaître car notre randonnée se termina sous une pluie diluvienne, à pied, par des sentiers et des chemins boueux..... horreur!
A TRAVERS L’UBAYE
Table des matières
ASCENSION DE LA TETE DE MOYSE
Traversée d’un couloir
(PHOT. JEAN COSTE)

LE GRAND BERARD (3.047)
Table des matières
2 Juillet.
Je viens de faire le grand Bérard en col.
Parti de Jausiers à 3 heures 55, j’ai gagné par le Châtelard (5 h. 5) et Sainte-Anne (6 h. 5 - 6 h. 20) le vallon de Bérard. J’étais à 6 heures 45 au point où il coupe la route stratégique du Parpaillon qui le franchit sur un pont: le pont de Bérard. A cet endroit j’ai quitté la route et, me tenant sur la rive gauche du torrent, j’ai remonté le vallon dont la déclivité est très accentuée.
Des prés d’abord puis des éboulis m’ont amené assez vite au pied du pic qui se dresse au Nord du Grand Bérard; je l’ai attaqué aussitôt. Escalade ennuyeuse à cause de la très mauvaise qualité du rocher. Sommet à 10 heures 5.
J’ai passé une bien vilaine demi-heure sur ce sommet!
Pour atteindre le Grand Bérard auquel une crête accidentée me relie, il me faut d’abord descendre sur une brèche dont quarante mètres d’à-pic me séparent. Je suis seul, je n’ai pas de corde, l’inclinaison est impressionnante et la roche ne m’inspire aucune confiance.
Je ne peux cependant m’éterniser là.
Il faut agir.
Après quelques hésitations: «A la grâce de Dieu!» m’écriais-je et je m’engage.
Ah! mes amis, quel rocher! Il est pourri peut-être plus encore qu’à la Tête de Moyse, c’est de la véritable pâte feuilletée!
Il y a là un passage extrêmement périlleux.
Par bonheur, j’atteins la brèche sans mal. Il est 10 heures 40.
Au delà, l’arête ne présente pas de difficulté, je la parcours en vitesse et mets le pied sur le Grand Bérard à 11 heures 15 exactement, éprouvant une joie réelle à fouler de nouveau ce sommet où j’ai conscience d’avoir, l’an dernier, remporté, en dépit de tout, ma plus héroïque victoire.
La vue est limitée aux cimes de l’Ubaye par une couronne uniforme de nuages. A l’Est ils sont animés et jouent à cache-cache avec le Brec et l’Aiguille.
Je n’éprouve aucune fatigue, je n’ai pas faim mais soif.
J’ai très soif et pas d’eau!
A midi, je quitte le Grand Bérard par son arête Sud-Ouest, me dirigeant sur le col Bérard. Quels souvenirs n’ai-je pas évoqué durant ce trajet!
J’ai revu le «vallon des supplices» où nous avons tant peiné. J’ai revu la «via dolorosa» que nous avons jalonnée de nos douloureuses stations, elle était encore coupée de nombreuses plaques de neige et je pensais, à leur vue, qu’en les grattant un peu on retrouverait cette neige qui semblait nous prendre aux pieds et nous dire: «Couche-toi là et dors, dors indéfiniment, tu verras comme on est bien là, immobile.»
Après le col Bérard, je gagne, en coupant les pénibles éboulis du Reverdillon, le col de la Pare. Je le franchis et j’atteins le sentier horizontal à 14 heures.
Au lieu de le suivre comme l’année dernière, mon objectif étant St-Pons, je prends un sentier qui doit me conduire, je le pense du moins, dans le Riou-Bourdoux. Mais je m’égare, je fais des détours fantastiques, ils ne me conduisent qu’à des positions critiques: Dans un véritable maquis je suis la proie des épines et des araignées, plus loin je m’enlise dans la vase d’un torrent, il me faut enfin traverser des terres noires au flanc desquelles mon piolet, quelle honte pour lui! doit tailler des marches.
Heureusement on arrive au bout de tout. Je finis par trouver une piste. Elle longe le torrent et me conduit à St-Pons d’où, par la route, j’ai tôt fait d’être à Barcelonnette.
J’y arrive à 16 heures 15.
Cette course est belle. J’en suis ravi.
Les paysages très verts et très boisés de Sainte Anne sont splendides, la vue du Grand Bérard est remarquablement étendue et les travaux de reboisement du Riou-Bourdoux méritent d’être visités.
D’ailleurs j’admire ma forme. J’ai vieilli, moins d’emballement mais plus de régularité. Je suis allé doucement mais je suis arrivé au but frais et dispos, j’aurais pu fournir encore un sérieux effort.
Je ne regrette qu’une chose: l’erreur que j’ai commise après avoir croisé le sentier horizontal. Elle m’a fait perdre du temps et causé quelque inquiétude. Evitez la, je ne sais rien de plus désagréable que d’aller sous bois à l’aventure.
LE CHAPEAU DE GENDARME (2.687)
Table des matières
11 Juillet.
J’avais rendez-vous, ce jour là, au sommet du Chapeau de Gendarme, avec Monsieur Paul Helbronner. Il devait y faire des opérations géodésiques et tout un groupe du 15e Bataillon de chasseurs alpins devait y aller lui rendre visite.
Parti de Barcelonnette à 6 heures, je n’arrive au Vivier qu’à 7 heures; dans mon ignorance des raccourcis j’ai suivi tous les lacets de la route. Après ce hameau où je prends un quart d’heure de repos (7 h. - 7 h. 15), un sentier mal défini qui me lâche plusieurs fois, me mène dans les bois supérieurs. A 7 heures 45 je suis aux Cabanes.
Des empreintes d’ailes de mouche m’ont mis sur une piste qui ne peut être que celle des chasseurs, en effet je rencontre bientôt un poste où j’apprends que mon ami le lieutenant Barnola vient d’entraîner plus haut l’élite du détachement.
Je me hâte.
A 9 heures je franchis la limite des arbres.
Je suis alors fidèlement un sentier que j’ai rejoint sur la face Nord de la montagne, à peu près à l’aplomb de son sommet. Après quelques lacets, il monte vers l’Ouest et atteint le petit plateau gazonné d’où le Chapeau de Gendarme tire son nom patois: Lan.
Sur ces prés les chasseurs se reposent.
Un groupe important s’agite au sommet, j’accélère et je le rejoins, à 9 heures 45, par le versant Nord-Ouest de la montagne. Il y avait véritablement foule. Presque tous les lieutenants du Bataillon sont là. Il y a aussi les deux gardes généraux des Eeaux et Forêts et, naturellement, M. Helbronner avec son équipe à laquelle s’est joint un de ses neveux.
Je suis très bien reçu. Monsieur Helbronner en Particulier est pour moi d’une amabilité dont je suis confus. Avec la plus grande complaisance il me montre l’Obiou, l’Argentera, le Ténibres, les Ecrins, l’Ailefroide qu’il m’eût été impossible d’identifier.
Mais les officiers et leurs hommes descendent. Je reste quelques instants encore avec M. Helbronner. Sous son parasol, il commence ses opérations. M’initiant au mystère du théodolite, il me fait un petit cours de géodésie et, de nouveau, là, sur ce roc, devant ce panorama magnifique dont il est le centre, je ressens, sous le charme de sa parole ardente et convaincue, cette impression séduisante qu’il me produisit certain soir, alors qu’il donnait une conférence à la Section Lyonnaise du Club Alpin Français.
A 11 heures je le quitte.
Je descends d’abord par l’arête Ouest, puis par la face Nord-Ouest où je rattrape, sur des dalles assez inclinées, le garde général Fourcaud.
Il y avais autrefois là une piste dont il reste des traces mais ce ne sont que des traces. En réalité cette piste n’existe plus, si bien que nous avons quelque peine à trouver un passage.
Nous nous dirigeons ensuite sur la cabane forestière des Alaris, non sans faire un crochet pour voir la fameuse grotte du Chapeau de Gendarme. C’est un gouffre étroit et profond autour duquel règne un certain mystère. On prétend qu’il est impossible d’y descendre à cause d’émanations de gaz carbonique.
Il y aurait là une belle exploration à faire.
Nous sommes à 12 heures 50 à la cabane, nous y dînons et rentrons à Barcelonnette par le col des Alaris, emportant de cette ascension un si agréable souvenir que nous nous promettons de nous retrouver, la semaine suivante, au sommet de Grande Séolane où M. Helbronner nous a donné un second rendez-vous.
GRANDE SEOLANE (2.910)
Table des matières
16 Juillet.
Fidèle à l’invitation de M. Helbronner, je m’y suis rendu en compagnie de trois collègues de ma Section: M. Landel, M. Deschamps, le garde général des Eaux et Forêts Fourcaud.
Nous sommes partis de Barcelonnette, en automobile, à 3 heures 40.
Nous sommes arrivés aux Agneliers à 4 heures 10.
De là, directement, par des prés en pente faible, nous avons gagné, entre Séolane et le Signal de Berwick, le col des Thuiles.
En montant, nous remarquons la grotte que M. Arnaud appelle l’étable. On la voit très bien et nous nous demandons: «Mais comment diable! les routons peuvent-ils faire pour aller s’y mettre à l’ombre?»
Au col, bonne source près de laquelle nous déjeunons tout en regardant monter M. Helbronner et sa caravane.
A 6 heures, à notre tour, nous attaquons au fameux «point précis». Il est très facile à trouver, un sentier y conduit.
Petite grimpette amusante dans des rochers complaisants mais, par suite d’une légère erreur, elle se termine pour nous par une dalle inclinée, haute de vingt mètres, qui demande quelques qualités. Ce mauvais pas franchi, nous arrivons sur un palier puis, par des pentes douces, nous atteignons un second passage délicat après lequel, une pente pierreuse assez raide nous mène au sommet.
Nous y trouvons M. Helbronner. Il nous accueille très cordialement. Après nous, arrive bientôt, officiers en tête, une compagnie entière du 15e Bataillon de chasseurs alpins.
Pour cet auditoire, peu commun en un tel lieu, M. Helbronner fait un tour d’horizon magistral et prononce quelques paroles de circonstance qui m’ont ému.
Après quoi, tous ensemble, fraternellement, nous cassons la croûte.
Les chasseurs sont partis depuis longtemps lorsque, songeant au retour — il est déjà onze heures! — nous prenons congé.
Par la même voie qu’à la montée, nous retournons au col des Thuiles mais, cette fois, nous le franchissons et, par le vallon boisé de Gémette, nous descendons aux Thuiles où nous arrivons à 16 heures 30.
Le bois de Gémette est très beau, il abonde en sites délicieux ou grandioses mais le sentier qui le parcourt est exécrable.
Je n’ai pas manqué d’en faire la remarque à mon ami le forestier.
ROCCA-BIANCA (3.193)
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28 Juillet.
Avec un jeune camarade dont c’est la première course, nous quittons Jausiers, à bicyclette, à 4 h. 10. Nous sommes à 6 h. 10 à Meyronnes. Nous y laissons nos machines à l’Hôtel André et, par Saint Ours, nous nous dirigeons vers le vallon de Vyraisse où, suivant la route stratégique, nous arrivons à 8 h. 10.
Prenant alors pour point de direction Rocca-Bianca, nous marchons droit à son sommet.
Au pied de la montagne que nous attaquons par son versant Ouest, je laisse ma corde, elle est lourde et l’aspect des lieux me permet de prévoir que nous n’en aurons nul besoin.
A quelques affleurements près, cette face de Rocca-Bianca est toute de débris. Un grand couloir, par endroits encore garni de neige, en coupe le milieu. Zigzagant nous en faisons l’ascension sans rencontrer aucune difficulté.
Sommet 11 h. 15.
Le ciel étant idéalement pur, la vue était splendide.
Près de nous, d’une beauté sauvage, la Font-Sancte, l’Aiguille et le Brec formaient un groupe rougeâtre haché du blanc et des ombres des grands couloirs.
A l’horizon, nous entourant d’un panorama féerique, se profilaient, au Nord, le massif bleuâtre du Pelvoux, à l’Est, le mont Viso toujours noble, au Sud, la chaîne étincelante des Alpes méridionales, à l’Ouest, les monts de la Moyenne-Ubaye. C’était un spectacle divin.
Mon camarade était empoigné.
Il regardait longuement.
Il admirait en silence.
J’assistais à sa transfiguration et, jouissant avec intensité de son émotion, comme Guido Rey, je me répétais: «Oh! oui, je voudrais les avoir amené ici, pour leur faire partager son extase, tous ceux qui refusent de comprendre!»
Hélas!....., la Montagne ne se livre qu’à ceux qui la veulent, mais à ceux là elle réserve des joies plus grandes que toutes les peines.
Descente aisée grâce à la neige et à la fluidité des éboulis.
Retour à Jausiers sans encombre.
Conclusion:
Ascension facile.
Panorama très beau.
Course très recommandable à conseiller surtout aux touristes en villégiature à Fouillouze.
LA TETE DE MOYSE (3.110)
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26 Août.
Je sers de guide à M. Pinoncély de St-Etienne, président de la section du Forez du C. A. F.
Promenade très gaie et très intéressante en suivant l’itinéraire de l’année dernière : Larche, vallon d’Oronaye, épaule Ouest, éboulis au bas des rochers, couloir, brèche Ernest Couttolenc, grand couloir, balcon, mauvais pas, arête, visite des deux sommets.
J’ai trouvé là-haut une carte du Dr Bonacossa. Elle m’apprend que le 13 juillet dernier il a fait la Première traversée de la Tête de Moyse: montée Par le Nord-Est, descente par le Sud.
Je suis navré !
Il m’a chipé une belle première!
En descendant, nous avons rencontré, dans le grand couloir, une caravane italienne: trois abbés et quatre jeunes gens de Prazzo, qui venait d’échouer en faisant l’erreur que nous avions commise en juillet 1923. Or il se trouve que M. Pinoncély a lui-même échoué par deux fois sur ce fameux collet et qu’il arriva, il y a quelques années, la même aventure à une caravane de Larche. Il semble fatal qu’on commette une erreur en ce point, il est au moins curieux que, par une coïncidence étrange, cinq caravanes différentes et non averties soient arrivées à la même impasse comme si elles y étaient conduites par une disposition des lieux qui n’est en somme qu’une des nombreuses défenses de la redoutable montagne.
Dîner au bord du lac.
Retour à Larche par la route de Coni.
Horaire (arrêts compris):
Larche (départ) 4 h. 50
Sommet (arrivée) 9 h. 30
Sommet (départ) 11 h. 25
Larche (arrivée) 14 h. 30
UNE SEMAINE EN OISANS
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AU CARON
Jean Coste, Charles Chavanet et leurs guides
Retour des Ecrins
5 Août 1924.
(PHOT. JEAN COSTE)

Jamais campagne ne fut si bien préparée, depuis six mois le programme en était arrêté avec une précision toute mathématique, heure par heure mon chemin était tracé, chaque jour j’avais un rendez-vous, il ne me restait plus qu’à boucler mon sac. C’était trop beau!
Le jeudi 31 Juillet, Estienne que j’avais retenu, me télégraphie: «Meije impossible enneigement verglas.»
Meije impossible!
Elle était le clou et l’aboutissement de notre campagne! Tout est bouleversé !
Je suis trop fin-prêt, le temps est trop beau, tant pis! j’abandonne la Meije, il me serait trop dur de différer mon départ.
Samedi 2 Août.
Je quitte Jausiers à deux heures, en bicyclette, Par une nuit sans lune, muni d’une lanterne d’alpiniste qui, soit dit en passant, se montre bien mauvaise lanterne de cycliste.
Malgré le mauvais état de la route, j’arrive à Prunières à cinq heures.
A six heures quarante cinq je prends le train pour l’Argentière.
A Embrun je trouve Charles Chavanet.
Devant l’impossibilité de faire la Meije, nous décidons de faire l’Ailefroide et les Ecrins avec Estienne et, sans guide, autant de sommets secondaires qu’il nous sera possible.
De l’Argentière nous allons à bicyclette jusqu’aux Claux.
Là, nous nous rendons aussitôt chez notre guide. Il est très pris. Nous finissons pourtant par obtenir qu’il nous conduise aux Ecrins le mardi. En attendant, nous ayant avisés qu’il doit le lendemain passer le col de la Temple, il nous invite à le suivre et nous conseille de faire le Coolidge dont, au passage, il nous indiquera la voie.
Nous dînons à l’Hôtel du Glacier Blanc et à treize heures prenons le chemin d’Ailefroide, chargés comme des bêtes de somme.
Courbés sous nos sacs, ruisselants de sueur, nous n’avançons que lentement.
A Ailefroide nous faisons la connaissance des frères Vernet qui viennent avec nous jusqu’au refuge Cézanne.
En route, nous les décidons à nous accompagner au Coolidge.
A seize heures dix. nous atteignons le refuge, c’est avec délices que nous mettons sac à terre.
Cézanne est un endroit où j’aimerais passer des mois.
Doublé d’une maison construite en pierre, le refuge se trouve dans un bosquet de mélèzes, seul vestige de la végétation qui couvrait autrefois ce quartier, ancien lit lacustre, devenu peu à peu une sagne d’abord puis une prairie qu’aujourd’hui des blocs éboulés et des apports du torrent ont envahie. L’endroit garde néanmoins son nom de Pré de Madame Carle. Les hauts sommets qui l’entourent, le Glacier Noir et le Glacier Blanc lui forment un cadre grandiose. Il rappelle, mais en beaucoup plus beau, le site du Plan du Roi ou celui de Paroir.
Le refuge Cézanne a l’avantage d’être gardé par un bonhomme symphatique: Zéphirin Estienne, fils du guide Estienne Jean Pierre dit Pallay. Nous traitons avec lui. Pour neuf francs nous aurons, chaque soir, une bonne soupe, une omelette, du fromage et, à discrétion, du pain et du vin. Ce marché fait, nous nous installons au refuge qui reçoit pompeusement le nom de camp-base n° 1.
Pendant que nous dégustons le sobre repas que vient de nous servir Zéphirin, une caravane arrive. C’est Eugène Estienne avec un vieux monsieur de nationalité suisse, encore très vert, type businesman américain faisant du sport pour ses vacances, sa nièce, femme sans âge ni grâce du «type série», un second guide et deux porteurs. Ces derniers ploient sous des charges étranges: sacs mal ficelés où se devinent des mallettes, des valises, des nécessaires à toilette et autres objets dits «articles de voyage».
Tous s’installent à notre table et la conversation s’établit.
Ils vont à la Bérarde où ils coucheront.
Nous prenons rendez-vous pour le surlendemain, au refuge Caron, avec Eugène Estienne et l’un des porteurs, Pierre Morand, qui nous y rejoindront en passant le col des Ecrins.
Puis c’est le coucher. Le Suisse et sa nièce dans les lits que Zéphirin loue six francs aux alpinistes délicats, les guides et nous sur les meilleurs matelas du refuge.
PIC COOLIDGE (3.756)
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Dimanche 3 Août.
A trois heures et demie, Estienne dit Pallay se lève, sort et rentre bientôt annonçant d’une voix sépulcrale: «Mauvais temps... brouillard.»
En grognant je plonge sous mes couvertures.
Trente minutes après, les guides étant sortis de nouveau viennent nous dire: «Ça va mieux... préparez-vous. »
Le café nous réunit tous chez Zéphirin. Le Suisse active sa toilette, il ajuste gravement son faux-col.
A quatre heures cinquante cinq, la caravane Part en bon ordre. Les deux touristes encadrés des deux guides, puis les porteurs. Nous fermons la marche, profitant ainsi de la conduite des guides qui, dans ces mauvais sentiers, est très utile.
Jusqu’au pied du Coolidge, la première partie de notre course se déroule dans d’affreuses pierrailles; mais le sentier est bien tracé, il suit presque constamment la ligne de faîte de la moraine latérale gauche du Glacier Noir dont une halte de quelques instants nous permet d’admirer le cirque.
Tout autour de nous ce n’est, plongeant sur une mer de cailloux, que murailles verticales coupées de couloirs de glace où roulent de perpétuelles avalanches.
De quelque côté qu’on se tourne, ce sont des sommets qui tous rappellent des ascensions célèbres dont quelques unes ne furent jamais renouvelées.
Ce site, dans sa grandeur tragique, me fait penser a «mon vallon de Chauvet» : murailles noires lamées de glace, barrées de couloirs vertigineux, encerclant un glacier crevassé, sillonné de pierrailles.
Nous prenons la branche Sud du glacier et pénétrons dans un second cirque au fond duquel se dresse, étonnante d’équilibre, la fine Aiguille de Coste-Rouge.
Nous en sortons bientôt sur la droite par un couloir facile muni d’un sentier.
Nous voilà sur les éboulis supérieurs, nous sommes près du col de la Temple. La caravane s’arrête pour déjeuner au bord d’une source que les guides trouvent en creusant la neige. Cependant Estienne nous donne ses instructions et... en route!
Comme nous allons attaquer, trois alpinistes déjà engagés nous hélent. Sur leurs indications mal comprises nous prenons une certaine cheminée. Estienne qui gravit le col nous a vus. A grands cris il nous appelle nous ordonnant de descendre et de prendre un couloir plus à droite. Celui-ci est facile, il mène à une première épaule couverte d’un névé qui, se relevant, monte jusqu’à l’arête entre le sommet principal et un sommet secondaire situé au Sud-Est du premier.
Là nous rattrapons et dépassons nos trois alpinistes.
Le névé est facile, nous y trouvons d’ailleurs d’excellentes marches taillées depuis peu.
Nous finissons par l’arête Sud-Est qui présente quelques passages intéressants bordés d’à-pics vertigineux.
Nous sommes au sommet à onze heures trente.
Vue impressionnante sur les Ecrins.
La Meyna apparaît au loin encadrée dans le Coup de Sabre.
Mais il fait un vent atroce. Nous prenons à peine le temps de manger quelques biscuits en admirant le panorama splendide, de laisser nos noms et nous partons au moment où arrivent les trois alpinistes que nous avons dépassés.
Notre descente s’effectue sans incident par notre voie de montée. A treize heures nous sommes à la source où nous avons quitté Estienne. Nous y dînons et nous y reposons une bonne heure.
Puis c’est le retour.
Le couloir est vite passé, quelques glissades sur le Glacier Noir, dégringolade des éboulis, parcours de la moraine à toute vitesse et nous sommes à seize heures quinze au refuge Cézanne, heureux de retrouver Zéphirin, sa soupe, nos brosses à dents et de l’eau.
Comme nous étions en train de faire notre toilette, nous voyons arriver, se dirigeant vers le refuge, trois touristes courbés sous d’énormes sacs.
Deux messieurs et une dame.
Le premier monsieur a les cheveux longs et plats, sa chemise est largement ouverte sur sa poitrine, les manches en sont retroussées; il porte une culotte courte en coutil jaune et des bas de cycliste qui laissent ses genoux à nu. La dame, son épouse, écrasée par sa charge, émouvante de fatigue, paraît affolée à l’aspect des montagnes qui l’entourent. Quant au second monsieur, pas de personnalité bien définie.
Ils arrivent tout droit de Paris et ne sont jamais montés si haut.
Leur équipement dépasse tout ce que l’imagination peut concevoir. Ils traînent avec eux tout un matériel de camping, des couvertures ouate et soie, Plusieurs appareils photographiques dont un Pathé - Baby, des plaques, des films, jusqu’à une lampe de laboratoire à verre rouge! et avec tout cela ils partent pour le Neige-Cordier!
Depuis l’Argentière, ils ont jalonné leur route d’une partie de leurs bagages qu’ils reprendront au retour; malgré quoi, il leur en reste encore une quarantaine de kilos!
Le guide Reymond doit les rejoindre pour leur faire faire l’ascension qu’ils ont projetée et qui semble, maintenant qu’ils touchent à son point de départ, leur inspirer les plus vives inquiétudes, surtout à Simone, c’est le nom de la dame, dont l’angoisse n’est que trop visible.
Pauvre Simone!
Parois, glaciers, crevasses, arêtes, cheminées, rimayes devaient composer dans son imagination des montagnes assez comparables à celles des illustrations des ouvrages d’alpinisme d’il y a quelques cent cinquante ans.
Cette équipe nous a bien amusés!
Бесплатный фрагмент закончился.
