Читать книгу: «Après faillite : souvenir de l'exposition de 1900»
Gustave Babin
Après faillite : souvenir de l'exposition de 1900

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327965
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
DEUXIÈME PARTIE
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
La Genèse
I
Table des matières
LE COLOSSE
Mars 1900.
Donc, on a voulu que ce vieux siècle agonisant sombrât dans un rayonnement d’apothéose, et que son déclin fût pareil à un crépuscule d’astre, à un coucher de dieu. Eh bien! franchement, ce beau spectacle nous était dû, en dédommagement de tant d’angoisses, de deuils, de déceptions. C’est proprement la féerie où l’on conduit les enfants sages. Nous l’avons méritée. Et si, même, quelques lazzis devaient troubler la sérénité de cette fin décorative, si quelques éclats de gaieté en devaient altérer la solennité, nous aurions tort, je crois de nous indigner: le moribond fut, durant sa carrière, assez peu folâtre; il devient temps, justes cieux, qu’il se rattrape! Une Exposition tout uniment synthèse et philosophie des cent dernières années passées, selon la parole de M. Alfred Picard reproduite en épigraphe à la première page de ce volume, serait peut-être une fête morose. Mieux eût valu baisser bien vite le rideau. Grandeur! grâce! beauté ! J’ai très peur que M. le Commissaire général n’ait voulu justifier le renom que, si pieusement, lui ont établi ses familiers et ne se soit efforcé de contempler ce pauvre siècle qui s’en va avec une excessive indulgence: ainsi nous jugeons sans rigueur, à l’heure où ils disparaissent, les actions et la vie de ceux-là mêmes que nous avons aimés et estimés le moins. A tout chevet mortuaire la charité devient simplement décente. Et puis, il faut se rappeler et méditer le mot d’Hamlet: «Si chacun, jamais, n’était traité que selon ses mérites, qui donc échapperait aux étrivières?»
Va donc pour l’apothéose et pour la déification!
Au surplus, nous verrons à chaque pas combien les réalisations, en ce bas monde, sont toujours loin des intentions.
On nous a promis une Exposition grandiose, gracieuse et belle. Elle est avant tout immense.
En se mettant à l’œuvre, on nous a dit, non sans orgueil: «Cette Exposition, dont nous voulons vous éblouir, aura cent huit hectares de superficie, alors que sa devancière n’en avait que quatre-vingt-quinze, et elle couvrira juste six fois le terrain qu’occupait la première de nos expositions universelles, en 1855. Que si cette emprise formidable sur la ville ne lui suffisait pas, nous sommes prêts à aller chercher hors des remparts l’espace qu’il faut à cette géante pour étendre à l’aise ses membres, dussions-nous la dépecer.»
Et l’on a fait comme on avait dit.
Cent huit hectares! Ce n’est qu’un nombre, et, sans doute, cela ne dit rien de bien précis aux esprits mêmes les plus mathématiques.
Je n’ai eu, quant à moi, la conception nette de l’étendue que représente ce chiffre, et de l’effort démesuré qu’il a fallu pour bâtir, sur un pareil terrain, tant de palais et tant de kiosques, de pavillons et de pagodes, qu’un soir du dernier automne.
J’avais accompagné, jusqu’en haut de l’un des pylônes qui encadrent sa Porte monumentale, l’architecte René Binet. Ces deux pylônes, fichés comme deux cierges à l’entrée de la grande foire, sont déjà une indication, un symptôme de la monomanie du colossal qui nous tient, et dont l’Exposition tout entière est la plus probante manifestation. Leurs flammes, vers lesquelles les peuples vont se ruer, affolés, éblouis, des confins du monde, comme des alouettes de mer sur la lanterne d’un phare, leurs flammes hypnotisantes, monstrueuses, rayonneront dans l’azur sombre des nuits à quarante-cinq mètres de hauteur. Il semble qu’on n’ait eu, en les dressant là, d’autre ambition que d’humilier, d’écraser de ces deux torches géantes, l’obélisque de Louqsor, debout au milieu de la place de la Concorde, qui ne leur va pas à mi-corps. Mais la svelte aiguille a pour elle la durée, n’ayant pas la masse. Après plus de trois mille ans écoulés, elle évoque encore les splendeurs abolies de Thèbes aux Cent Portes, et les mystérieux hiéroglyphes entaillés dans le granit rose de Syène rediront au siècle qui va se lever la gloire de Ramsès II, «Maître du monde», alors que les deux minarets de clinquant, découronnés de leurs aigrettes électriques, auront depuis longtemps jonché le sol de leurs débris. Peut-être ces deux monuments plantés en face l’un de l’autre, la Porte et le monolithe, sont-ils très symboliques. Nous faisons grand. Faisons-nous durable? La piété des âges à venir voudra-t-elle recueillir, comme nous avons fait nous-mêmes de ce débris dépareillé, les œuvres de nos mains? Le pourra-t-elle?

Ce soir où je gravis l’un des pylônes, ils étaient loin, tous deux, d’être achevés encore. Ils aventuraient dans l’air épaissi déjà de primes brumes, dans le vent déjà âpre, de chancelantes ossatures de fer, peintes d’un brutal minium, qui détonnaient étrangement parmi les tons mourants de ce crépuscule d’octobre, nues mauves, ville grisâtre, fleuve livide, rouille précoce des arbres.
Il fallait se couler, tout recroquevillé, par une étroite cheminée aux parois ajourées; tantôt se hisser sur des échelons mal rabotés, tantôt s’arc-bouter aux croisillons de métal, aux entretoises de la charpente. On arrivait ainsi, à quarante mètres de hauteur, sur une étroite plate-forme de planches, qui ceignait le pylône, tout près de sa pointe, et qu’on avait accroché là pour permettre aux mouleurs de monter les staffs décoratifs, et, plus tard, aux peintres de les badigeonner, fragile support qui vacillait au souffle de la brise.
Mais, de là-haut, quel admirable panorama, et comme on était payé de ses peines!
Tout Paris reposait, frémissant, sous nos pieds, au fond de son cirque d’onduleux coteaux, sous sa délicate atmosphère vaporeuse, sous son tendre ciel auquel nul autre ciel n’est comparable en douceur, amas moutonnant de maisons haché d’entailles profondes par les avenues, par les boulevards, par les rues, et, çà et là, dominé par les masses altières des monuments, arcs triomphaux, flèches suppliantes, vénérables palais aux frontons auréolés de gloire.
Et c’est de là que, tourné vers le couchant, tandis que, derrière moi, tout le passé, Louvre solennel, cathédrale auguste, noire prison, s’endormait dans la pénombre montée de l’Orient, j’eus la vision soudaine de l’énormité, de la brutalité du monstre qui naissait.
Au milieu de la buée violette épandue sur la vieille ville, baignant là-bas les plaines environnantes, déferlant en vapeurs pourprées jusqu’à l’horizon sombre, la cité nouvelle, blanche et fardée, m’apparut semblable à une courtisane allongée en un lit d’hyacinthe, des points d’or étincelant à son front ainsi que des sequins, des virgules de rouge avivant ses joues de l’éclat fugace des cosmétiques.
Immense, insolente, elle envahissait les deux rives de la Seine, éventrant pour se faire place, avec une audace de harengère, les vieux bosquets à demi-défeuillés, culbutant comme un gêneur l’honnête palais de l’Industrie, dont les fragments encore debout, mornes, criblés d’éraflures et de plaies, semblaient trembler d’angoisse dans l’attente de la hache et de la pioche. Avec l’arche géante du pont, badigeonnée, eût-on dit, de sang vermeil, elle enjambait d’une berge à l’autre, se répandait sur l’Esplanade jusqu’au pied du dôme de Mansard, noble, dédaigneux, empli d’une clarté d’azur; elle déferlait d’un côté, moins criarde, dans le lointain, à travers le brouillard du soir, sur tout le Champ de Mars, d’où la tour Eiffel jaillissait comme un phare, jusqu’au pied des arcs géants de la galerie des Machines; de l’autre, elle venait battre de la marée de ses murs blafards, de ses minarets, de ses dômes, la colonnade en hémicycle du Trocadéro, la base des deux tours jumelles casquées d’armets sarrazins; elle submergeait les rues, les places; elle hérissait les quais ici des arceaux menus de deux immenses serres, là de clochetons gothiques, de pignons moyenâgeux, de tourelles en poivrière, en face d’un prodigieux amas de charpentes. On n’en pouvait embrasser d’un coup d’œil l’immensité. C’était une vision confuse de palais ébauchés, de colonnades imparfaites, de campaniles dégrossis à peine, d’arcades boiteuses, de rudiments de coupoles, de carcasses, d’échafauds; et cette masse empruntait à son état d’inachèvement, quelque charme, presque de la grâce.
A cette heure équivoque, dans la vapeur montée du fleuve, les squelettes des bâtisses pittoresques de la «rue des Nations» au quai d’Orsay, devenaient surtout séduisants. Le dessin ne s’en accusait pas encore; on ne distinguait qu’un enchevêtre. ment babélique de poutres et de sapines, quelque chose de vague et d’aérien, de confus et qui faisait songer aux chimériques architectures de Piranèse, ou bien au délicat lacis des mâtures dressées dans l’atmosphère trouble d’un port, ou encore à ces fallacieuses apparitions de minarets, de mosquées, de remparts, que le mirage fait surgir des sables roses du désert ou des profondeurs glauques de l’Océan. Toutes les formes s’entremêlaient à l’aventure: tours carrées, clochers effilés, dômes byzantins, des terrasses près de toits à redans; tous les styles aussi, nous devions le reconnaître plus tard: la Renaissance près du Louis XVI, et près de styles qui n’ont de nom dans aucune langue. Pour le moment, on n’y prenait pas garde, amusé par le caprice de ces charpentes, par les arabesques étranges de cette dentelle de bois. Hélas! combien de ces échafaudages n’avons-nous pas regretté, au jour où se sont montrées à nous dans leur vulgarité, dans leur platitude, telles des façades qu’ils enveloppaient d’un peu de mystère, dont ils masquaient la hideur comme fait un voile nuptial d’un visage banal d’épousée! Où sont ces charpentes que l’imagination revêtait d’idéales maçonneries, que la fantaisie habillait de murs harmonieux!
Et puis une impression l’emportait sur toutes les autres, celle de l’énormité de cette Mecque improvisée, germée du sol de Paris en trois ans, et vers laquelle allait pérégriner bientôt tout ce qui, dans les deux hémisphères, a soif de bacchanales et de bamboches.
Une hésitante braise qui couvait au bas du ciel se réveilla soudain sous la cendre grise des nuées; un jet de flamme ardente jaillit, mince comme une lame, auréola d’une lueur la cime pensive de l’Arc de Triomphe, alluma une aigrette au faîte de la tour Eiffel et des deux tours enturbannées du Trocadéro; mais pas un reflet n’en tomba jusqu’à la monstreuse cité de plaisir. L’ombre qui la gagnait l’agrandissait encore, en reculait à l’infini les limites incertaines. Et quand toute lumière fut morte là-haut, je ne distinguai plus, aux deux rives du fleuve, terne miroir que rayaient, çà et là, des sillages, qu’une vaste tache crayeuse et qui semblait s’étendre, toujours s’étendre davantage et ronger comme une dartre le vieux Paris bruissant, insensible à son mal, dans l’attente des joies promises.
Oui, cette Exposition est colossale; et c’est là un des côtés, peut-être, par lesquels elle flatte le mieux l’une de nos manies favorites: l’amour de l’énorme, du démesuré, le respect profond pour ce qui est hors d’échelle. Mais sous ce rapport même, elle ne saurait pourtant être guère plus significative, plus symbolique que sa devancière, l’Exposition de 1889, donnant naissance à ces deux monstres de fer: la Galerie des.Machines et la Tour Eiffel.
Le culte de l’anormal en étendue a fait cependant des progrès certains.
Il faut aller en chercher la preuve dans la liste des projets présentés à l’Administration, des idées de «clous» soumises aux autorités compétentes; — car, depuis cinq ou six ans au moins, bon nombre de Français, sans parler des étrangers, n’ont plus guère en tête que cette préoccupation unique: trouver le «clou».
L’un proposait la création d’un cadran d’horloge de 200 mètres de diamètre, dont le centre eût été au niveau de la troisième plateforme de la Tour Eiffel; l’autre d’un manège de chevaux de bois de 1.200 mètres de circonférence; un Américain, se rencontrant avec le Parisien plus haut mentionné, s’offrait à doter son horloge du timbre approprié, apportait comme contribution à la fête, une «grande cloche» ; un Anglais suggéra l’idée d’une «roue gigantesque», — que nous n’avons pu éviter, hélas! — et d’une «grande balançoire», — cœur insatiable, à qui ne suffisent pas les balançoires courantes! — Les lunettes monstres, les microscopes gigantesques étaient en nombre aussi dans la liste, sans parler du télescope qu’on a réalisé au Champ de Mars et que l’appellation de «Lune à un mètre» a vite popularisé. Deux citoyens de Hull (Angleterre) se disaient inventeurs d’un «appareil géant», sans autre désignation, ses folles dimensions constituant précisément son mérite. Celui-ci voulait faire de la tour de 300 mètres une «gigantesque cascade» ; celui-là rêvait d’un «Colosse de Paris», à l’imitation du Colosse de Rhodes; cet autre encore était hanté de la vision de montagnes russes charroyant, avec un bruit d’enfer, des wagons du toit du Trocadéro au sommet de la Tour Eiffel. Sans parler des statues grandes comme le monde, des tours babéliques, des arcs en-ciel, des parasols capables d’abriter un corps d’armée en manœuvres, des globes terrestres d’une lieue de tour, et de tant d’autres saugrenuités énormes, bouteilles, abat-jour, fontaines, ballons, colonnes.
Les mots «géant», «colossal», «gigantesque», «vaste», «immense» reviennent à chaque page, et plusieurs fois, dans ces listes étonnantes. La moitié des idées oscillent entre des trous sans fond et des cheminées dont la tête se perd dans les nues.
Des fous? que non pas. Les réflecteurs des préoccupations et des goûts ambiants; — des précurseurs, peut-être.
Cette mégalomanie a son écho encore dans les idées suggérées à l’Administration par des architectes, des ingénieurs, gens, cependant, par profession, fort graves et fort positifs, lorsqu’il s’agit de déterminer l’emplacement de la future Exposition. Il en est, parmi eux, qui vont trouver ridiculement mesquine la foire d’aujourd’hui; ceux, par exemple, qui ambitionnaient de la voir s’étaler sur des 300, 350, et jusqu’à 560 hectares!
Enfin, l’Administration elle-même, la sage Administration, n’a-t-elle pas subi pareillement cette hantise de l’immense et du disproportionné, au temps où elle songeait à donner au Pont Alexandre III jusqu’à 100 mètres de largeur? quand elle traça, à travers les Champs-Elysées, cette percée «monumentale» de 90 mètres d’ouverture, entre les deux palais des Beaux-Arts? quand elle édifia ces deux cheminées non moins monumentales, parce que non moins énormes, qui se dressent, géantes d’entre-sort aux atours trop voyants, de chaque côté du Champ de Mars, aux deux extrémités de la galerie de la Force motrice? quand elle s’évertuait à rééditer, mais amplifié, mais multiplié jusqu’au colossal dans le Château d’Eau le sortilège charmant des fontaines lumineuses? quand elle se vantait d’avoir exécuté, au grand palais des Beaux-Arts, les deux frises les plus vastes qu’on connaisse, opposant, à défaut d’autres avantages, leur surface à celle dix fois moindre des frises de Jean della Robbia, à Pistoïa? quand elle fit pousser sous cloche, enfin, dans le hall de l’ancien palais des Machines, le mutilant, cette salle des Fêtes capable de contenir vingt-cinq mille personnes? Tenez bien pour certain qu’elle se sent plus honorée de pouvoir citer de gros chiffres, de ces chiffres qui étonnent et laissent béant l’auditeur ou le lecteur, qu’elle ne le serait d’avoir, par impossible, doté Paris d’un nouveau chef-d’œuvre d’art. A ce point de vue, la joie qu’elle éprouva de proclamer l’excédent de superficie de 13 hectares de cette Exposition sur la précédente fut son premier triomphe, et le plus doux. Et les peuples le comprirent ainsi, émerveillés.
L’AVENUE NICOLAS II

Le seul point intéressant pour notre amour-propre national était de savoir si l’Amérique, à Chicago, n’avait pas fait plus colossal encore. Or, la World’s fair colombienne occupait un espace au moins double de celui que nous offrons aux flâneries des visiteurs cosmopolites. Nous demeurons, en somme, de tout petits garçons, dignes de peu de considération. A un banquet que lui offrit, lors de son arrivée parmi nous, la Chambre de Commerce américaine à Paris, M. Ferdinand Peck, Commissaire général des États-Unis, ne nous l’envoya pas dire, sans daigner même reconnaître pour honorables nos aspirations vers l’idéal yankee, vers l’énorme; pour distinguée la façon dont nous portons ce ridicule, dont nous enfourchons ce dada. Laissons-le avec son opinion de barbare et soyons fiers d’avoir fait tout notre possible pour nous associer à l’aberration à la mode. Sous ce rapport, nous nous montrons bien de notre fin de siècle. Il n’a pas dépendu de nous que la noble émulation qui nous enflammait n’emportât des résultats plus imposants. Consolons-nous en pensant que, par les intentions, du moins, notre Exposition de 1900 est réellement, comme on dit, «dans le train». Notre conscience n’a rien, vraiment, à nous reprocher.
Et puis, peut-être aurons-nous, sur d’autres chapitres, des revanches. Nous avons fait moins grand que nos émules. Ce serait bien de la malchance si nous n’avions pas fait aussi moins laid. Il est certain que si ridicules, si démodées que puissent être certaines de nos bâtisses, elles n’iront jamais, comme hideur, à la cheville de l’absurde et insolent pavillon édifié, au quai d’Orsay, par la «République Sœur» des toasts et des discours officiels. Mais, en admettant même l’égalité dans le mauvais goût, ce serait déjà une bonne fortune, n’ayant à y édifier que des monuments d’un pareil style, que d’avoir eu à couvrir une moindre étendue de terrain.
En vérité, tenons-nous pour satisfaits de notre effort. Pour des gens du vieux monde, il est encore bien gentil comme cela.
Et puis nous pourrions, par surcroît, nous enorgueillir de la rapidité avec laquelle tout cet amas de colonnades, de portiques, de chalets et de halls est sorti de terre, en trois ans. Il a été réalisé quelques crânes prouesses.
Notez que le concours pour la construction des palais des Champs-Elysées, par où commencèrent les travaux, est du 25 avril 1896, et qu’un an après, seulement, on en piquetait les fondations; que, dans un autre ordre d’idées, le palais des Armées, au quai d’Orsay, qui a 340 mètres de long sur 35 de large, a été commencé seulement en septembre 1899; qu’il a eu toutes les vicissitudes; que près de la moitié de sa charpente s’est écroulée en cours de construction, et que pourtant il sera prêt à l’heure à l’égal de n’importe quel autre palais, mieux même que certains autres qu’on pourrait citer.
Mais, sous ce rapport, il y avait beau temps que nous avions fait nos preuves, nous dont, cependant, l’un des proverbes favoris affirme que «Paris ne s’est pas bâti en un jour» ; et je dirai, quelque part, pourquoi je ne m’extasie pas- outre mesure devant cette célérité toute relative.

II
Table des matières
LE PLAN GÉNÉRAL. — LES PROJETS. — NOS ENNUIS
Avril.
Ils sont heureux, les braves gens de province qui, à la première nouvelle que l’Exposition était ouverte, se sont mis en branle et n’ont eu qu’à tomber, un beau matin, la bouche en O, émerveillés, au pied des palais neufs, des pavillons fardés de frais, des jardins embaumés et pimpants. Ils ne se douteront jamais de tous les ennuis qu’il nous a fallu subir, trois ans durant, afin qu’ils eussent, à peu près à l’heure fixée, ces jouissances.
Ah! que de fois, au cours surtout des deux dernières années, nous avons envoyé à tous les diables et l’Exposition et ses organisateurs, et surtout les limonadiers. Car il n’a tenu qu’à ces derniers, en somme, que tant de vicissitudes nous fussent épargnées.
Quand il fut bien décidé que nous donnerions encore au monde, en 1900, exhibitionnistes incorrigibles, le spectacle d’une Exposition universelle, la seule annonce de cette nouvelle ouvrit, comme par enchantement, l’écluse toute grande aux imaginations. Une Commission avait été nommée pour étudier une sorte d’avant-projet, envisager toutes les questions préalables que soulève une pareille entreprise. Elle comptait dans son sein des hommes comme M. Alfred Picard, qui devait devenir plus tard le Commissaire général de l’Exposition; comme M. Georges Berger, qui fut l’un des triomphateurs de 1889; comme MM. Tirard, Lockroy, Antonin Proust, Adrien Hébrard, Krantz, Formigé, Bouvard, etc., etc. A peine était-elle constituée que les porteurs d’idées accoururent vers elle en foule. Il y en avait d’insensés, et quelques-uns de raisonnables. Et je range parmi ces derniers ceux qui rêvaient de voir l’Exposition future s’élever hors de Paris, sur un quelconque de ces admirables emplacements qui abondent: Vincennes, Issy, Saint-Cloud, Courbevoie, Bagatelle, le champ de courses d’Auteuil.
Puisqu’on voulait faire grand, les espaces ne manquaient en aucun de ces lieux. Nulle gêne; aucune entrave. Pas de vieilles murailles à démolir, pas même d’arbres à supprimer. Aux portes de Paris, reliée au point choisi par de multiples voies de communications, tramways rapides, chemins de fer, bateaux, une ville de 150 hectares pouvait éclore, sans presque que la cité vivante à côté s’en doutât. A peine, de loin en loin, le hasard d’une promenade, une curiosité exaspérée amenait quelques promeneurs, se risquant à affronter les boues, les fondrières, pour la joie de connaître, avant tous autres, l’ébauche du monstre. En paix, loin des regards indiscrets, à l’abri des palissades et des échafaudages, les bâtisseurs poursuivaient leur œuvre, et, point gênés par la préoccupation du cadre environnant, laissaient aller et s’épancher leur fantaisie. Les palais sortaient du limon, germaient du sol comme une moisson, en hâte, entre deux hivers, se paraient, se doraient pour la fête solennelle. Puis, à l’aurore du jour dit, apparaissait au monde tout un décor miraculeux et inconnu, ombragé de verdures naissantes; et les foules accourues, étonnées et ravies, avaient cette illusion de pénétrer le mystère même de la création, d’assister à la naissance spontanée d’un monde.
La Commission hésitait, séduite par la vision lointaine de ce miracle, et les amants du vénérable Paris respiraient, pleins d’espoir, quand un ultimatum du Conseil général de la Seine, et du Conseil municipal unis, ces deux si pures émanations du suffrage universel, survint à point pour tout gâter. Ils signifiaient à la Commission, par les bouches autorisées de MM. Alphonse Humbert et Alexis Muzet, qu’il leur fallait une Exposition dans Paris, dût-on saccager à fond la capitale; sinon ils refusaient de verser la subvention de 20 millions qu’ils avaient promise par avance. Ils protestaient que la tenue hors de l’enceinte urbaine de la «Foire du Monde» priverait la Ville de recettes d’octroi importantes et qu’ils seraient, par suite, dans l’impossibilité de tenir leurs engagements financiers.
La vérité c’est que «l’Alimentation parisienne» s’était émue; c’est que le marchand de vins, ce tout-puissant faiseur de rois, ce grand ressort des élections, avait senti lui échapper une aubaine ardemment et longuement convoitée.
La Commission s’inclina, bon gré mal gré ; M. Picard lui-même, si tenace d’ordinaire, se rallia, et «l’Alimentation» put inscrire à son drapeau, en lettres d’or, on peut le dire, une nouvelle victoire.
Et voilà pourquoi nous avons vu les rues éventrées, les arbres arrachés, les promenades fermées, des arrondissements entiers interdits aux passants, le service des bateaux même arrêté partiellement sur la Seine, la circulation des omnibus et des tramways livrée à toutes les fantaisies de rouliers ivres ou de chevaux rétifs, aux hasards des embourbements et des ruptures d’essieux, la ville entière la plus coquette du monde devenue répugnante et sordide, et soudain un objet d’horreur pour ses amoureux les plus fervents, mise à sac, enfin, à ce point que plus d’une lois nous nous sommes pris à regretter qu’il n’y eût pas, dans quelque coin du Code, une loi formelle et draconienne qui permît d’infliger des supplices chinois aux auteurs d’une profanation pareille!
Voilà pourquoi, pauvres Parisiens de naissance ou d’aventure, nous ne pouvons avoir ni les émerveillements, ni les illusions des étrangers subitement jetés dans la cité de fête qu’ils n’ont pas vu enfanter, et qui leur apparaît triomphante dans sa parure, telle qu’Athènè se montra casquée d’or aux Olympiens dès que s’ouvrirent au jour ses yeux glauques; car nous avons suivi, au jour le jour, la construction de ces palais, l’érection de ces statues; nous sommes dans le secret des dieux, nous avons vu ces marbres, ces porphyres, à l’état de boue blanchâtre, et nous savons que ces majoliques, que ces étincelantes faïences, qui si joliment reluisent au soleil, ne sont que peinture et que badigeon, et que duperie!
Si encore on nous avait dédommagés en prodiguant plus tard, sur nos pas, la beauté ! Mais de toutes les idées acceptées par la fameuse Commission ou par l’Administration, entité impuissante autant qu’irresponsable, deux seulement m’apparaissent dignes d’éloges: celle qui consistait à faire de la Seine, du beau fleuve tranquille et lent, la rue centrale, le grand boulevard mouvant de l’Exposition, et celle qui aboutit à la démolition du palais de l’Industrie et à la percée d’une avenue nouvelle ouvrant, des Champs-Elysées, une perspective sur l’hôtel des Invalides et sur le dôme altier de Libéral Bruant et de Mansart.
Non que j’eusse contre le pauvre vieil édifice qui avait abrité la première de nos expositions universelles, en 1855, le moindre grief personnel. Sa bonhomie, sa condescendance à se plier à tous les services qu’on lui demandait, me rendaient indulgent pour la plate insignifiance de ses lignes. Et puis, ma foi, sous ce rapport de l’esthétique, nous n’avons guère le droit de faire les renchéris, et nul tressaillement d’orgueil ne me secoue, pour mon compte, quand je m’arrête d’aventure à la place où s’érigeait autrefois le palais défunt. Même, il me semble que MM. Cendrier et Barrault, qui l’avaient construit, furent, en leur temps, d’autres audacieux que MM. Girault, Deglane, Louvet et Thomas, les auteurs des palais actuels.
D’autre part, je ne m’illusionne pas, et sais qu’il ne fallut, en réalité, aux promoteurs de l’avenue nouvelle, qu’une très faible dose d’inspiration: la perspective des Champs-Elysées avait existé jadis; de vieux plans, d’anciennes gravures nous la montrent, encadrant, comme aujourd’hui, dans le lointain, la coupole d’or. Et longtemps elle fut considérée comme un site intangible. Elle avait, il est vrai, à cette époque, l’avantage grand de ne point comporter d’architecture. De beaux massifs d’arbres seulement la limitaient: le carré Marigny, où les héros du temps venaient goûter les émotions de la petite guerre, sous l’œil extasié des nourrices et des bambins rêvant de tendresse ou de gloire. Ironie des choses! Quand on la supprima, quand on en aveugla rentrée en bâtissant le palais de l’Industrie, les artistes d’alors protestèrent avec la même énergie que déployèrent à s’indigner certains d’entre ceux d’aujourd’hui, quand il s’agit de la démolition de ce même palais; — car il y eut, souvenez-vous-en, vers 1896, des pleurs et des grincements de plumes lorsqu’on parla de toucher à cet édifice Maître Jacques! Le beau projet n’eut guère pour lui que les architectes.... et les sculpteurs tout naturellement. Le palais de MM. Cendrier et Barrault n’avait pas connu pareille fortune.
Le pont, enfin, le pont lui-même jeté sur la Seine dans l’axe de l’Esplanade, avait été prévu. Que dis-je? Il avait existé, en chair et en os; je veux dire en belle pierre de taille et en fer. Eh oui! De 1824 à 1826, l’ingénieur Navier avait construit, au point précis où le pont Alexandre III enjambe si crânement le fleuve, un pont suspendu, — c’était alors la grande mode! — Pourtant jamais l’ouvrage ne fut livré à la circulation. Lorsqu’on tendit entre ses pylônes les câbles de suspension, un mouvement se produisit dans les maçonneries. Les ingénieurs prétendirent bien, il est vrai, que le mal était réparable aisément; mais le Conseil municipal intervint. Déjà frondeur, il protesta contre les intentions du gouvernement; le pont lui déplaisait et comme emplacement et comme structure, car les quatre piles de ses têtes masquaient le dôme des Invalides. Les ingénieurs, peu sûrs d’eux-mêmes, furent-ils trop heureux de s’abriter derrière cette opposition de l’édilité, ou bien le gouvernement de Charles X saisit-il cette occasion de donner une facile satisfaction à sa bonne ville de Paris? Toujours est-il que le pont de Navier fut démoli avant d’avoir servi. Les ingénieurs du pont Alexandre III devaient en retrouver les fondations quand ils voulurent asseoir à leur tour les culées de leur ouvrage; ce fut même, pour le dire en passant, une des difficultés qui les contrarièrent le plus.
Enfin, et quoi qu’il en soit du mérite plus ou moins éclatant qu’on eut à exhumer ces idées oubliées, l’inspiration, à mon sens, fut louable, qui consista à les reprendre et à leur donner la vie.
Elle sortit du concours institué entre les architectes pour établir le plan général de l’Exposition, et où, déjà, était prévu le pont, nécessité par la construction de la néfaste gare des Invalides. Elle figurait dans cinq ou six projets, et notamment d’une façon très précise dans celui de M. Ch.-A. Gautier, l’architecte de ces jolies serres de l’Horticulture, et dans celui de M. Eugène Hénard qui est peut-être, de tous les architectes concurrents, celui qui a apporté aux organisateurs le plus de suggestions, les unes heureuses, les autres plus contestables.
Hélas! que n’a-t-on subi aussi docilement, pour notre joie, l’influence de tels artistes qui, guidant l’architecture dans sa voie aujourd’hui naturelle, fidèles à l’orientation donnée en 1889, la seule capable de nous conduire vers de la beauté non vue, acceptaient l’aide des auxiliaires nouveaux créés à leur intention, plaquaient fastueusement sur leurs façades, sur leurs toitures, les céramiques et les verres, maçonnaient des pans entiers en matériaux lumineux et souples, écrasaient à pleines mains la couleur, jonglaient avec les rayons ardents, ceignaient de frises aux miroitants reflets les fugaces palais de fête, faisaient scintiller et vibrer dans la profondeur des murailles jusqu’alors inertes, de crépitantes et vivantes flammes.
Ceux-là furent peu nombreux. Mais il n’en était pas besoin, et l’indication qu’ils apportaient était suffisante.
Trop d’autres s’étaient acharnés à la décevante poursuite du «clou», comme si l’on créait un clou, et comme si ce n’était pas la foule elle-même qui l’élisait, la foule aveugle et instinctive, et capricieuse, qui va où elle veut et fixe la vogue à sa guise. Trop d’autres encore se satisfirent avec ce rêve banal: faire grand, étonner; comme si charmer n’était pas préférable et autrement digne d’envie!
Il y avait bien encore, de ci de là, quelques trouvailles intelligentes et que j’eusse aimé, pour ma part, à voir adopter. Ainsi, ce rêve de «Maison moderne», qu’avait fait le premier M. Mathias Morhardt, qu’il soumit à la primitive Commission, et qui fut reprise plus tard par l’architecte Plumet: créer, dans un coin quelconque, — on avait parlé du Cours la Reine, — la maison modèle d’un petit rentier, construite dans un style neuf, agencée et meublée par des artistes qui sont à l’avant-garde du mouvement contemporain et qui n’auraient pas cru déchoir en dessinant des maquettes de tentures, en modelant des cuillers, des gobelets ou des plats; en fournissant des modèles de dentelles ou de broderies. L’entreprise, certes, eût présenté quelque attrait. Elle aurait résumé un effort d’art considérable, qui s’est produit en ces dix dernières années, et dont les résultats, avec la classification adoptée, logique, sans doute, mais injuste souverainement, sont maintenant éparpillés dans les classes, où seuls les chercheurs sagaces, les pourront découvrir. Il fallut y renoncer. La Ville de Paris, en maintes occasions si ouverte aux tentatives audacieuses, la Ville, pressentie, ne comprit pas l’idée, ou ne put l’encourager efficacement. On en demeura là, et ce fut grand dommage.
Mais, en somme, on retint à peu près tout le meilleur des idées contenues dans les sept ou huit cents projets qui furent soumis à l’examen des diverses Commissions.
L’idée de faire de la Seine la voie triomphale, l’axe de l’Exposition, se dégagea aussi, je l’ai dit, des projets soumis à l’Administration.
Sous le règne même de la Commission préparatoire de 1895, M. Le Thorel l’inscrivait dans une notice adressée à M. Alfred Picard. Il assignait comme champ à l’Exposition, «les emplacements de 1889 prolongés jusqu’à la Concorde, avec la Seine pour axe». Il semble que ce soit, dans ses grandes lignes, son programme même qu’on ait réalisé. On devait retrouver ce thème, au concours ouvert entre les architectes pour le plan général, dans plusieurs projets, dans celui de M. Ch. Girault, l’architecte du petit Palais des Champs-Élysées, notamment.
En 1889, on n’avait guère donné à refléter au fleuve que des façades sacrifiées. La rue, des Invalides au Champ de Mars, c’était le quai d’Orsay, fort peu intéressant, au demeurant, refuge de l’Agriculture et de l’Alimentation, présentant à peine, çà et là, un pavillon de carton pâte souriant de toutes ses fenêtres aux passagers des bateaux-mouches. Le vrai spectacle était ailleurs.
Cette fois, on a doté la Seine, où se mirent plus haut et Notre-Dame, et la Sainte-Chapelle, et le Louvre, d’un cadre digne d’elle, si varié, si mouvementé de lignes, si coloré, qu’on oublie volontiers l’insignifiance qu’il affecte par places, sa lourdeur, son manque d’air, son tassement excessif.
Il est certain que la vue du pavillon de la Ville de Paris, par exemple, n’est pas une apparition d’art si captivante que le flot s’attarde à la refléter; et vous me concéderez que le palais des Congrès, à l’autre bout du Cours la Reine, n’est pas non plus. un modèle de grâce svelte. Mais les serres de l’Horticulture, ces halls aux vitrages irisés et comme décomposés par le temps, avec leur parure délicate de treillages verts et de fleurs printanières; mais les pavillons mêmes de la rue des Nations, à quoi, précisément, je pensais en parlant plus haut de tassement, ces pavillons débordant jusque sur les berges, se poussant, dirait-on, jusqu’au bord du lent miroir, margent vraiment d’agréable façon ce bief de la Seine qu’on a baptisé «le Bassin des Fêtes» — parce que, dans l’esprit des organisateurs, ce doit être le théâtre le plus fréquent des illuminations, des soirées vénitiennes. Et plus loin, le Vieux Paris, tout enfantin, tout théâtral et «boite de jouets» qu’il soit, donne pourtant, à certaines heures, avec son va et vient de foules bigarrées, le soir, alors que ses vitraux flamboient, une amusante silhouette, capricieuse et haute en couleur.
Cependant, comme je descends, ce matin de printemps, la Seine blonde et limpide, d’où s’évaporent de flottantes buées, lentes comme une suprême caresse, où voguent et se jouent tous les rayons, toutes les nuances, la blancheur des palais, l’éclair métallique allumé à la pointe des flèches, et les serpenteaux veloutés qui sont l’image déformée de hautes tours, et les flammes violentes des bannières et des drapeaux; parmi tant de lumière, tant de mouvement et de bruit, parmi tant de joie partout déversée dans l’air léger, sur l’eau profonde, dans les rues éphémères qui s’animent, je me remémore, avec un regret, presque, l’habituel tableau des quais d’autrefois, d’avant cette kermesse colossale.
LE PALAIS DE LA NAVIGATION

Quelle tranquille allégresse, par ces premières belles matinées!
Sur le fleuve mal éveillé encore, le va et vient alerte des bateaux parisiens, la procession solennelle de quelque train de péniches entraînées par un remorqueur qui s’essouffle ou par la «chaîne» rageuse grinçant de tous ses engrenages.
Sur la berge, où de folles brises éventent le panache tendre des platanes touffus, des vieux ormes noueux, des peupliers penchants, une vie calme, une activité paisible. Des manouvriers, débardeurs, cribleurs de sable, accomplissent leur rude besogne quotidienne, sans hâte, sans fièvre, sachant, sans avoir lu jamais l’Ecclésiaste, qu’à toute chose il y a sa saison et à toute affaire sous les cieux son temps, et qu’à chaque jour suffit sa peine. Ils vont, toujours du même geste machinal, le torse au vent, superbes, par ce soleil de renouveau qui revêt tout de nuances héroïques, les haillons les plus sordides et les nudités les plus misérables. Et non loin de ceux qui peinent, d’autres, moins heureux encore, des sans-travail, dorment à l’ombre transparente des platanes, des ormes et des peupliers, leur far niente troublé de songes mélancoliques.
Puis ce sont des groupes familiers, et dont tant de fois notre oisiveté s’amusa.
Le baigneur de chiens, d’abord, retroussé à mi-bras et à mi-jambes, attendant, les pieds dans l’eau, debout auprès de son baquet rempli de drogues nauséabondes, la clientèle aristocratique: Miss, jeune personne de la famille des terriers anglais, ou Bob, hargneux king-charles trop gâté, descendus du noble faubourg au bras d’un imposant valet de chambre. Les scènes inénarrables qu’on voyait! Miss et Bob, rebelles au bain, rebelles aux ciseaux, à toutes les coquetteries dont on les entourait, et enviant, qui sait? l’innommable caniche errant le long des berges, — ainsi que tels d’entre nous furent jaloux, certains soirs de lassitude, des pauvres hôtes errants des quais, des locataires à la nuit des dessous de ponts, de leur liberté, de leur indépendance, de leur existence vagabonde et traversée d’aventures! — et les éclats de rire des badauds penchés au bord des parapets, en présence de ces rébellions inattendues, ou bien encore les péripéties du sauvetage d’un bouchon ou d’une planche à la dérive par quelque bon gros terre-neuve, maniaque du dévouement, dont on se raillait!
Il y avait encore, de place en place, la baignade des chevaux, la cavalcade gesticulante et bruyante des palefreniers et des ordonnances descendus des abords de l’École militaire, du quartier des Invalides, qui entrait dans le fleuve avec des ruades et de grands rires puérils, et dont tant de flâneurs suivaient les ébats. Il y avait les lavoirs improvisés en plein vent, sur quelques pavés lisses, où tout le petit peuple des ports faisait sa lessive, l’été, profitant d’une journée chaude pour savonner un peu l’unique chemise ou le tricot unique, ou le bourgeron, ou même, horreur! le pantalon; multipliant les prodiges d’ingéniosité pour ne pas blesser la pudeur des passants ou seulement pour éviter la pleurésie.
Et le «perruquier des chemineaux», qui s’en allait le long des cales, emportant sous son bras l’essentiel de l’attirail de Figaro: ciseaux, rasoir, blaireau et, en guise de bol à savon, quelque vieille soucoupe, ou la moitié d’une noix de coco, moins fragile! Comme fauteuil, une pierre de taille égarée loin du tas, un sac de plâtre ou de ciment, un madrier. Pour un sou, un petit sou, il opérait, accommodait son patient avec les grâces mêmes d’un Lespès, et ses ronds de bras, et ses hochements de tête satisfaits. Il était, toutefois, plus expéditif: un sou de besogne, cela ne représente pas grand temps. L’opération terminée, le rasé de frais descendait au bord du quai et, comme disent les marins, se débarbouillait à la grande tasse, tandis qu’un autre prenait sa place entre les mains du barbier.
Or, on a démoli et reconstruit tous les quais; on a, pour employer le langage des ponts et chaussées, «transformé les ports de tirage en ports droits,; autrement dit, on a remplacé les cales inclinées qui venaient mourir en pente douce au bord du fleuve, par des quais verticaux qui plongent droit dans son lit. La navigation y trouvera plus de facilités. Seulement le moyen, maintenant, pour les baigneurs de chiens, pour Figaro, pour leurs clients, de s’approcher de l’eau, tour à tour miroir, lavabo et lavoir? Et où vont-ils s’en aller, tous, les perruquiers des bêtes et ceux des pauvres hères sans feu ni lieu?
Mais où sont déjà partis les arbres qui, l’été, leur versaient charitablement un peu d’ombre?
On en a fait un grand carnage, tant pour la construction de l’Exposition que pour l’établissement des deux gares d’Orléans et de l’Ouest, corollaires de l’Exposition. Du Jardin des Plantes à l’île des Cygnes, on a transplanté, coupé, arraché. Et avec tant d’hypocrisie! Ici, un fétichisme ridicule; là, des cruautés systématiques. Aux Commissaires étrangers on imposait, dans la construction de leurs pavillons, un respect absolu des plantations. En vain, ils proposèrent, collectivement, de déplacer à leurs frais, pour les mettre au vert dans les pépinières de la Ville, les arbres qui les gênaient, puis de les replacer, les travaux de démolition terminés. On fut sourd à ces propositions. On a préféré infliger aux pauvres martyrs des traitements dignes des Sioux. Ainsi, au pavillon de l’Impératrice Marie, à l’Esplanade des Invalides, on a mis l’architecte russe dans la nécessité de déguiser en piliers, pour sa construction, quatre ou cinq ormes vénérables, de les habiller de corselets de zinc enduits de plâtre, cerclés de bases et de chapiteaux. Ils en mourront, c’est bien certain, mais du moins on aura semblé déférer aux injonctions des sylvains de la presse.
A côté de cela, on a très sournoisement, nuitamment, dans le plus grand mystère, fait choir sous le fer d’innombrables platanes.
On avait, d’ailleurs, d’admirables possibilités de les faire disparaître: on avait besoin de tant de bois! Sitôt pris, sitôt pendus: on les abattait à l’aube; au grand jour ils étaient équarris; le soir enfouis dans les pilotis. Ainsi le regretté Dumollard en usait avec les servantes, vers 1855, à l’époque, justement, de la première Exposition universelle.
J’eus pourtant une fois ce divertissement morose de voir opérer les meurtriers, un jour qu’ils s’étaient sans doute attardés à d’autres besognes et n’avaient pu faire disparaître avant le plein midi les traces de leur dernier forfait.
C’était à l’Esplanade des Invalides, au bord du quai.
Un platane gisait sur le sol, tronc superbe, à l’épiderme marbré de squames, navré d’affreuses blessures rouges par où suintait toute sa sève. La veille encore, évidemment, il était debout, tendant vers le ciel des rameaux pleins d’espoir en le printemps prochain et gonflés déjà de sucs généreux prêts à jaillir en bourgeons verdoyants.
En bas, le «mouton» s’acharnait à coups redoublés sur d’autres pieux trop neufs, les voisins, les frères de ce mutilé, exécutés quelques heures avant lui; et chaque coup faisait mousser, sur la section tout humide faite par la scie, un peu d’écume. Lui, on allait l’équarrir; des marques de craie sur son écorce indiquaient au charpentier les arêtes à dresser. L’homme était là, au milieu d’un cercle de curieux attentifs, haut, large, les épaules saillantes sous son maillot de laine, et la main au manche de la hache. Il attaqua le grand cadavre étendu à ses pieds... La hache tournoyait comme le glaive du bourreau, traçait dans l’air un arc d’argent, et d’une poussée folle entrait dans l’aubier rosé qui saignait; puis, sous je ne sais quelle contraction des poings nerveux, s’arrêtait net à la marque blanche, aplanissait, taille à taille, la face voulue, avec la précision qu’y eût mise un ciseau entre des doigts experts. Et la prestigieuse habileté de cet ouvrier superbe rendait presque indulgent pour le crime dont il était complice.
A tout cela je resongeais, cette matinée d’avril en descendant la Seine en fête, l’âme occupée de ce regret que nous gardons aux êtres et aux choses que nous ne reverrons jamais plus. Je songeais aux beaux arbres disparus, au petit monde qui vivait à leur ombrage, baigneurs de chiens et perruquiers des chemineaux, aux chemineaux eux-mêmes, torses nus, ruisselants de sueur, bruns et luisants sous le soleil comme des bronzes, et jusqu’à ces bandes de corneilles familières de la rive gauche, qu’abritaient paternellement les beaux ormes du quai d’Orsay toujours désert, et qui, chassées par le tumulte des marteaux et des truelles, durent, passant les ponts, s’en venir, ce printemps dernier, accrocher les grosses pelotes noires de leurs nids aux platanes d’en face, au quai Debilly... A tous ceux qu’on exila, je pensais....
.... Et puis à vous,
Andromaque, des bras d’un grand époux tombée....

III
Table des matières
BOIS CONTRE FER
Avril.
Je flânais, un joli matin du dernier été, au quai d’Orsay, parmi les fantaisistes constructions de la rue des Nations.
La plupart n’étaient encore qu’à l’état de squelettes, et j’admirais les prestigieuses architectures que dessinaient dans l’air assoupi tant de charpentes, tant d’échafaudages.
Telles de ces armatures paraissaient équilibrées à peine, une poutre étayant l’autre, des fermes se maintenant on ne sait comme, au point qu’on se demandait si ce n’était pas la plus élémentaire prudence qui conseillait de profiter, pour les lever ainsi, de la saison où les brises sont occupées ailleurs. Il y en avait d’invraisemblables, de paradoxales, et qui semblaient le linéament fragile de chimériques châteaux de conte bleu, éclos une nuit pour quelque féerique fête sans lendemain, évaporés, fondus aux premiers rayons de l’aurore prochaine. Le fin réseau des mâts, des manœuvres, des vergues sur le ciel mouvant d’un port, n’est pas plus délicat que les dentelles capricieuses qu’avaient tendues ici les charpentiers. Ces échafaudages et ces charpentes de l’Exposition entière nous ont procuré, d’ailleurs, à nous tous qui avons suivi au jour le jour les travaux préparatoires, des joies d’art sans mélange que nous ne devions plus guère retrouver devant les maçonneries vraies ou fausses des constructions achevées. Traversées tantôt de flèches lumineuses jouant à travers leurs mailles, tantôt découpant sur des ciels incolores leurs toiles aranéennes, avec le jour, avec le temps, leurs aspects variaient à l’infini. Ces ossatures compliquées de sapin neuf, bleuâtres aux premières heures, se doraient par les beaux après-midi, s’empourpraient au crépuscule; sous le voile de l’averse, elles sombraient, s’évanouissaient comme des vapeurs, revêtaient des aspects fantômatiques, se reculaient dans le mystère; on songeait alors à la royale avenue d’une léthargique Thulé, abandonnée avant l’achèvement, ruine que dissolvent lentement les brumes.
C’était, dans les formes, la même variété. Tandis que le lourd dôme des Etats-Unis, si laid, si pataud dans son état définitif, jaillissait de son tambour en fuseaux, ceux du pavillon autrichien, incurvés à mi-hauteur, dessinés par des cercles parallèles évoquaient le souvenir falot d’une cage de crinoline. Plus loin, c’étaient des tours, de hauts clochers pointus, et des plates-bandes, et des frontons.
Et dire que pas un tableau, pas même une gravure magistrale ne nous conservera l’image de ces merveilles! Cependant que s’édifiaient tant de palais; que, dans cette ville bouleversée, méconnaissable, le pittoresque fourmillait, nos chers maîtres peinaient devant d’insaisissables paysages, congelaient sur des toiles des mers décourageantes de fluidité et de vie. Nous étions quelques douzaines, dans Paris déserté, à jouir en paix de ces visions de rêve.
Or, je m’applaudissais précisément de cette solitude où nous laissait le grand exode traditionnel vers la montagne ou vers la plage, et qui nous permettait de savourer tranquillement nos plaisirs, quand un vieil ouvrier passa, une pioche et une pelle sur l’épaule, bonne figure grisonnante et hâlée, avec deux yeux clairs, très riants. Il toucha du doigt sa visière, à la façon des militaires, et je saluai de mon sombrero gris. Nous suivions le même chemin, dans la direction des Invalides; il m’avait vu le nez en l’air, dans les charpentes; d’un coup, il entama la conversation au bon endroit.
«Eh bien! proféra-t-il, c’est la quatrième Exposition à laquelle je travaille; mais je n’ai jamais vu employer tant de bois!»
Ah! voilà un brave homme qui n’avait pas regardé sans voir, et encore que, sans doute, il n’eût pas été au nombre des invités du «bal des Nations», en 1867, j’aurais pu le feuilleter un moment sans ennui, si nous avions été tous deux de loisir. Mais nous ne pûmes échanger que quelques réflexions. Devant le pavillon de la Belgique, il me quitta: il était arrivé à son chantier.
L’ÉCHAFAUDAGE ROULANT DU GÉNIE CIVIL

Du moins, sur un point, avait-il porté un jugement précis: il constatait la revanche du bois à l’Exposition de 1900.
Les vingt et un coups de canon qui saluèrent, en 1889, l’apparition des trois couleurs françaises au faite de la tour Eiffel saluaient aussi l’apothéose du fer.
Il triomphait partout.
D’abord dans cette vaine cheminée de 300 mètres, laide, sans doute, mais où était réalisé tout de même un joli tour de force; dans les palais entiers du Champ de Mars, ces deux souriants palais versicolores de M. Formigé, cette galerie de M. Bouvard, d’une esthétique contestable et qui permit aux clairvoyants de présager, dès que commencèrent les travaux de l’Exposition actuelle, la maigre somme de beauté qu’elle nous révélerait, puisque l’auteur du Dôme central devenait le grand ordonnateur de l’architecture de 1900; dans cette imposante galerie des Machines, enfin, qu’on vient de mutiler si inutilement, dans cette galerie des Machines dont nul, je pense, n’a pu franchir pour la première fois la porte sans demeurer ému au seuil, écrasé devant la grandeur de ses arcs qui venaient de renouveler, de rajeunir, en l’amplifiant, le miracle de l’ogive gothique, nef prodigieuse qui nous émerveillait encore par sa hardiesse, par son immensité, par l’harmonie de ses proportions, aussi, quand elle nous apparut vide, prête à être livrée, pour la mise à sac, aux architectes et aux charpentiers d’à présent.
Cette fois, il est partout en recul sensible; et au moment même où la moindre des maisons de rapport est charpentée en fer, armée partout de fer, l’Exposition de 1900, en majeure partie, est construite en bois. Partout où l’emploi du métal n’a pas été impérieusement exigé par les dimensions des vaisseaux, son rival a fait un retour offensif.
Tous les pavillons des puissances, au quai d’Orsay, à part deux ou trois, — celui de l’Angleterre, où l’on a même renchéri dans l’emploi du métal, puisque les murailles entières y sont revêtues de tôle; celui de la Belgique, encore, édifié en ciment armé, — tous ces pavillons sont charpentés en bois. En bois également le palais des Armées, le pavillon des Forêts, le palais de la Navigation de Commerce; en bois, le pavillon des Congrès et le pavillon de la Ville de Paris et l’une des serres de l’Horticulture, au Cours la Reine; et le Vieux Paris, lui seul, au quai Debilly, a utilisé dans ses fondations des milliers et des milliers de troncs géants. Au Trocadéro, tout le long des quais, des forêts entières sont enfouies. Et je ne parle pas des innombrables «attractions» dont la construction a englouti des cubes invraisemblables de sapin, à épuiser la Norvège et les Alpes; de tous les petits théâtres, les panoramas, maréoramas, cinéoramas, dioramas et «autres ramas», comme on disait, d’après Balzac, dans les agences d’architecture, qui s’échelonnent de la Concorde au quai de la Cunette, à droite, à gauche, sur terre, sur pilotis, partout. Et je comprends, devant cet amoncellement de pieux, de poutres, d’arbalétriers, de moises, de pannes, de chevrons, l’étonnement de mon vieil ouvrier du quai d’Orsay.
Ce n’est pas encore sous ce rapport, je pense, que l’Exposition résume honnêtement les tendances du siècle,
Je sais, d’ailleurs, et je vais vous dire les raisons qui militaient en faveur du bois. Dans plus d’un cas, c’était une nécessité que d’y recourir.
Il y avait d’abord dans son emploi une question d’économie.
Si, en temps ordinaire, la construction en bois est déjà sensiblement meilleur marché que la construction en fer, qu’on songe à la situation qui se présentait depuis deux à trois ans: les usines, surmenées, n’arrivaient pas à fournir à la prodigieuse consommation qu’entrainaient les entreprises, parallèles à l’Exposition, de deux gares dans Paris, du Métropolitain, sans parler du regain d’activité et, partant, des demandes que déterminait, dans la France entière, l’approche même de la «Foire du Monde» ; les prix du fer haussaient dans des proportions inusitées, doublaient presque, je crois; de plus, à un moment donné, on put envisager la perspective de payer le charbon au prix du diamant.
La production des hauts fourneaux et des usines fut du coup ralentie, par suite de cette dernière crise, au moment même où les besoins étaient le plus pressants; toutes les constructions entreprises à la dernière heure dans l’Exposition, cafés, restaurants, théâtres, durent, par force, être édifiées sur des charpentes en bois.
L’obligation où l’on était de construire vite et d’être prêts à date à peu près fixe fut une raison aussi de l’adoption des bois comme matériaux de charpente, dans la plupart des cas. Dès le début des travaux, les architectes eurent la sagesse de prévoir que jamais la métallurgie, même au poids de l’or, ne pourrait arriver à satisfaire en temps voulu à toutes les demandes. Et les deux causes se tiennent, comme on voit: la raison d’économie et la difficulté de s’approvisionner.
Donc, au moment où l’on croyait son règne révolu, au moment où l’on allait le confiner dans les usages auxiliaires, construction de palissades ou d’échafaudages de service, le bois fait une réapparition imprévue; il entame contre son victorieux rival une lutte suprême.
Comme pour justifier une intervention aussi inattendue, il risque des fanfaronnades, il s’associe aux tentatives les plus aventureuses, mettant, dirait-on, une sorte de coquetterie à apparaître une fois encore en beauté. L’expérience des bâtisseurs en fer a profité aux charpentiers.
Au Champ de Mars, pour servir au montage des fermes du palais du Génie civil, ils édifient un pylône roulant qui émerveille même les ingénieurs, habitués aux prouesses. Ils entassent les poutres, les entretoises, les escaliers, superposent les paliers aux paliers jusqu’à vingt-cinq mètres de hauteur.
Et cette machine formidable et légère se déplace, glisse sur des rails d’un bout à l’autre du chantier avec une aisance parfaite, accourt partout où l’on a besoin d’elle, apportant des équipes entières d’ouvriers. Dites au métal d’en faire autant!
Au palais des Beaux-Arts, aux Champs-Élysées, quand il s’agit de mettre en place la coupole, la piste tout à coup se hérisse d’un tel entassement de madriers entrecroisés, que les fantaisies les plus folles du crayon et du burin courant, affranchis de toutes impossibilités et de toutes invraisemblances, sans autre règle que le caprice, paraissent du même coup dépassées. Les «chandelles», les hautes pièces verticales qui, rangées en cercle, constituent les piliers d’appui de toute la masse, s’élancent à des hauteurs vertigineuses avec une si belle crànerie, l’ensemble de la passagère construction donne une si complète impression de puissance alerte qu’on se prend à regretter de voir tant d’adresse, tant d’art dépensé pour une si brève durée.
LES ÉCHAFAUDAGES DU GRAND PALAIS

Et puis, cette masse énorme, invraisemblable, constitue presque un instrument de précision; elle vit, puisqu’elle peut se mouvoir. Des vérins la supportent et, au moindre affaissement susceptible de compromettre sa stabilité, vont la redresser, la remettre d’aplomb, bien en équilibre.
Un autre échafaudage tout grêle, haut et fier comme une tour, circule de long en large sur des voies, à travers le même palais, balançant à son sommet de longs fléaux pareils à des bras, capables d’atteindre n’importe quel point des arceaux à monter. Et ce n’est que grâce à ces deux gigantesques engins, l’échafaudage circulaire de la coupole, l’échafaudage mobile, que le fer peut aller tout là-haut essayer dans les cintres ses grâces d’acrobate.
Mais la merveille était peut-être à la galerie des Machines, où, pour l’édification de la salle des Fêtes, si saugrenue en soi, comme invention, s’entrelaçaient dans un fouillis, dans un pêle-mêle de chaos, les deux ennemis, le fer et le bois, chacun portant l’autre à tour de rôle: le bois ici employé comme échafaudage au montage des fers, le fer là encadrant les pans de bois dont sont formées, avec un revêtement de plâtre, les murs mêmes de la salle.
Dans tous ces ouvrages, le bois ne joue que le rôle d’un utile auxiliaire; plus loin nous le verrons tenir les premiers emplois, suffire aux usages les plus multiples, tantôt membrure de toits arrondis en calottes, effilés en flèches, renflés en tiares; tantôt âme et armature des façades de palais; tantôt épine centrale de colonnes ou de pilastres, suppléant la pierre dans ses besognes de portefaix; tantôt formant la membrure des architectures les plus inattendues, par exemple de cet absurde Globe céleste du Champ de Mars; plus loin, enfin, fournissant au constructeur des éléments décoratifs d’une infinie variété, ainsi dans les cloisons séparatives des palais et dans l’aménagement des classes, ainsi dans ces serres du Cours la Reine où il rayonne à la place d’honneur, découpé, festonné en fins treillages, habillant comme d’une parure de pliantes lianes les rèches arcades de fer, prenant je ne sais quelle allure de renouveau, tant ce mode ornemental était oublié, délaissé.
Et, dans ces fonctions multiples, il affirme une plasticité, une souplesse infinie égale à son audace. Alors que le métal demeure, à peu près partout, rude et sans grâce, le bois, docile, se laisse travailler, recourber, se prête à tous les caprices du décorateur ou de l’architecte, s’attendrit sous le ciseau qui l’entame, s’amollit sous les doigts qui le ploient, offre d’inépuisables ressources, justifie, en somme, le regain de préférence dont il jouit.
Or, tandis que le bois accomplit ces prouesses, le fer, je l’ai dit, bat en retraite; il se terre.
Sans doute, il demeure l’élément fondamental de tous les grands palais, au Champ de Mars, à l’Esplanade des Invalides: sans doute on en a construit tous les halls de quelque importance. Il se juche, en une cage saugrenue et d’une décourageante hideur, au-dessus du palais des Fils, Tissus et Vêtements, près de l’avenue Le Bourdonnais, et, de tout le grand palais des Champs-Élysées, les promeneurs n’aperçoivent, du plus loin, qu’une lourde toiture de métal et de verre. Il forme l’ossature encore, dans la galerie des Machines, mutilée, tronçonnée, de l’énorme et inutile salle des Fêtes. Mais on l’a utilisé sans conviction, et comme à contre-cœur.
Ceux qui bâtirent l’Exposition de 1889 aimaient le fer pour lui-même, pour les grandes choses qu’il permettait d’accomplir, pour les espérances qu’on pouvait fonder sur lui. Ils aspiraient à lui voir jouer un jour un autre rôle que le rôle utilitaire où il était confiné, rêvaient de le venger de l’injuste dédain où il avait croupi, jusque là, aux yeux des architectes, relégué dans le demi-jour des intérieurs; ils souhaitaient de l’attirer à la grande lumière, de l’associer à la gloire de la pierre dans les façades, dans la décoration des édifices. L’ambition n’était pas mesquine.
Les architectes d’aujourd’hui n’ont ni le même idéal, ni les mêmes ferveurs. Mieux: on pourrait supposer qu’il y a dans leur attitude à l’égard du métal plus que de l’indifférence et plus que du dédain, et maintes fois je me suis surpris à me demander s’ils n’avaient pas, d’un consentement unanime, tacite, peut-être, conspiré pour se relever de la retentissante défaite que leur avaient infligée, à la dernière Exposition, les ingénieurs, et si 1900 n’était pas, plutôt qu’un démenti, plutôt qu’un revirement, une revanche de 1889. Le surprenant, c’est seulement que cette revanche soit prise par eux sous le proconsulat d’un ingénieur aussi convaincu que M. Alfred Picard. Aurait-il donc tremblé qu’on ne l’accusât de favoriser trop les camarades?
LA SALLE DES FÊTES

Le fait certain, c’est que le rôle décoratif du fer, cette fois-ci, est, autant dire, nul dans les palais officiels, construits par les architectes de l’Administration.
Timidement, avec des pudeurs de jeune vierge et des maladresses de cyclope, le constructeur du grand hall des Champs-Élysées a essayé de tirer du métal lui-même les motifs d’ornementation de ses charpentes, en découpant ses tôles, en les gaufrant et les frisant bien gauchement et bien grossièrement.
Un peu plus résolument, l’architecte de la salle des Fêtes, M. Gustave Raulin, a abordé le problème dans certaines pièces de ses fermes, les grêles colonnes qui séparent ses travées, notamment; mais nous payons ces semblants de témérité de la vue de bien des staffs et de bien des peintures lamentables.
Tout près de là encore, le pont roulant électrique des sections étrangères, aux galeries de la Force motrice, cet engin formidable et si alerte apporté par les Allemands, témoigne de vagues aspirations à l’élégance, avec son arc treillissé, épousant la courbe même des fermes du hall qui l’abrite. Mais c’est là bien peu de choses; presque partout ailleurs, le fer est planté grossièrement, sans art, conserve des dehors de piles de viaduc, de grosse chaudronnerie, rebute par son aspect trop brutal, par la sécheresse de ses angles, par la roideur de ses courbes, sans souplesse et sans vie.
Certaines tentatives, d’ailleurs peu révolutionnaires, pour renouveler un peu les formes générales des nefs, ne sont pas à imiter. Les fermes des deux palais de l’Industrie chimique, et des Procédés généraux de la mécanique, au Champ-de-Mars, composées de parties rectilignes raccordées par de brèves courbes, et ainsi se rapprochant du dispositif des charpentes en bois, semblent, par un fâcheux effet de perspective, se rebeller et se redresser là-haut, et vouloir soulever le vitrage qu’elles portent à la façon d’un toit chinois, retroussé et grimaçant.
M. Blavette, au palais des Fils, a, dans ses grandes nefs, adopté un système de piliers qui, verticaux sur leur face extérieure, vont se renflant de bas en haut, perpendiculairement à la nef, sur leur face interne, et je veux croire qu’il a été guidé par d’autres raisons que des considérations d’art pur, car au point de vue de l’impression, l’effet de ces piliers fichés en terre par la pointe, pour ainsi dire, est peu rassurant. Mais ce défaut, encore acceptable dans ces vaisseaux immenses, ce défaut devient tout à fait choquant aux Invalides, dans le palais construit d’après le même principe par M. Esquié. Comme les espaces, ici, sont beaucoup moins vastes, que le manque de parallélisme des deux lignes de piliers opposées saute aux yeux d’une façon plus évidente, l’équilibre apparent du hall est détruit du coup. On voit les fermes chanceler, appuyées l’une sur l’autre, s’étayant comme deux ivrognes, oscillant, à la merci de la première brise un peu forte. Et ce n’est pas, parbleu, pour leur donner des émotions pareilles, que l’on convie les gens à vous venir rendre visite. Sortons, sortons vite!
Mais en face, du côté de la rue Fabert, chez MM. Larche et Nachon, ce sont des fantaisies pires encore: voici des piliers en deux morceaux, et qui semblent montés sur des échasses. Leur base, en effet, est très menue. Et puis, brusquement, à quelques mètres du sol, un ressaut, un encorbellement, en quelque sorte, et la ferme repart, plus massive, plus trapue. On dirait que le métal a manqué et qu’on a dû enter, tant bien que mal, et souder un support de fortune pour surélever à la hauteur voulue une cage d’abord trop basse. On pense à des ferrailles d’occasion, achetées au rabais et adaptées ensuite, à l’aventure, à une destination nouvelle. Par exemple, on cherche en vain à quelles nécessités de construction les architectes ont obéi et quel pouvait bien être l’intérêt de cet essai malencontreux.
Je me borne à ces quelques exemples, d’où vous pourrez conclure, s’il vous plaît, que l’art audacieux des Eiffel, des Dutert et des Contamin est, pour le quart d’heure, quelque peu somnolent.
Cependant, suivez-moi. Pas bien loin: jusqu’au bord de la Seine, jusqu’à un coin tranquille d’où l’œil embrasse en son ensemble le pont Alexandre III.
Voici ce que font les ingénieurs dès qu’on laisse à leur génie la bride sur le cou. Et quoi que les architectes aient tenté pour en altérer la mâle beauté, cette œuvre constitue un joli dédommagement à tant d’insignifiances et de platitudes, à tant de capitulations et d’apostasies.
Cette voûte d’acier de 107m 50 d’ouverture, supportant, par l’intermédiaire de sveltes montants, un tablier tout mince, est réellement d’une crânerie, d’une légèreté merveilleuses. Elle semble poser à peine sur les rives, souple comme une lame d’épée, robuste, néanmoins, à défier les ans. Ses arcs s’élancent de la berge de granit avec l’aisance de l’osier penchant tendu au-dessus d’un ruisseau. Et il y a dans son enjambée une allégresse irrésistible, une aisance telle qu’on ne perçoit pas, tout d’abord, Je tour de force. Car il est de par le monde des viaducs plus imposants par leurs dimensions, et, même dans Paris, nous avons été préparés à la naissance de celui-ci: le pont Mirabeau, d’Auteuil à Grenelle, n’est guère moins hardi; M. Jean Résal, l’ingénieur éminent qui les a construits tous deux, s’était en quelque sorte fait la main dans ce précédent ouvrage. Tout de même, son dernier né l’emporte en envolée: le pont Alexandre III marquera, dans l’art de bâtir en fer, une date, au même titre, presque, que la galerie des Machines de 1889. En dehors, en effet, de ses dimensions très respectables, de sa forme nouvelle, — il est le pont le plus surbaissé qui existe, — et des difficultés d’établissement qu’il a présentées en raison même de cette forme; en dehors encore de la hardiesse de ses lignes, il aura eu, au regard des ingénieurs, ce mérite de leur révéler un procédé nouveau de construction, de mettre à leur service une matière jusque-là inemployée à de pareils usages, l’acier moulé.
A voir le résultat superbe qu’ont obtenu pour ce coup d’essai M. Résal et M. Alby, qui fut son collaborateur, on peut attendre beaucoup de cet auxiliaire survenu aux constructeurs de grands travaux publics.
Vous venez de voir une œuvre de fer belle de puissance et d’audace. Suivez-moi encore, et nous allons découvrir le métal sous un jour plus inattendu.
C’est au Champ de Mars, au milieu de cette file de palais qui longe l’avenue de Suffren, au palais du Génie civil et des Moyens de transport.
Un architecte s’est trouvé, M. Jacques Hermant, qui, chargé d’installer à Chicago la section française, fut très frappé de l’impression d’extrême légèreté que laissaient les fermes de diverses galeries. Auprès de ce lacis ténu de tirants et d’entretoises, nos constructions en fer, à nous, lui apparurent massives, d’une lourdeur inutile, et donnant la sensation d’une matière gaspillée ou mal utilisée. La galerie des Machines, qui si fort nous émerveilla, et qui demeure une imposante chose, l’œuvre, en tout cas, de précurseurs, lui sembla pourtant, à distance, un travail presque barbare, loin, du moins, de la perfection, et un peu à côté du problème, rapproché du hall des Manufactures édifié par les Américains. Et, ayant étudié et comparé les charpentes des deux édifices, il s’avisa qu’il y avait deux façons très différentes d’employer le fer, et que les constructions métalliques peuvent, en dernier ressort, se résumer en deux types: le pont et le hall.
Dans le premier cas, il s’agit de créer un ouvrage peu encombrant, qui laisse au-dessous de lui le plus grand espace libre et qui s’élève aussi peu que possible, afin d’éviter, pour l’établissement des chemins d’accès, des terrassements coûteux; un ouvrage où le métal soit ramassé, condensé, pour produire, sous un minimum de volume, le maximum de résistance. Dans le second cas, au contraire, il faut jouer avec la souplesse du fer, alors qu’on mettait à profit tout à l’heure sa robustesse; il faut créer pour la toiture un support léger, élastique comme une lame de fleuret, et qui supportera le vitrage sans effort apparent, avec la même aisance que l’armature d’une ombrelle en tend la soie changeante. Nous avions, jusqu’ici, le tort d’appliquer au hall le principe du viaduc.
Ayant donc à construire un hall, M. Jacques Hermant a adopté résolument le parti américain. Il s’est efforcé de répartir sur de grands espaces des organes métalliques très fins. Il a écarté autant qu’il a pu ses entretoises en les allongeant, aminci ses supports, quitte à les multiplier.
Il a obtenu ainsi des fermes d’une grâce, d’une légèreté inouïe. Il a réalise une œuvre audacieuse, neuve, pleinement belle et que nous aurons l’occasion d’analyser.
LES FERMES DU GÉNIE CIVIL

On ne saurait trop l’en louer; on ne saurait trop le remercier de cette joie, de cette consolation qu’il nous donne au milieu des défections partout visibles. Par lui, l’art du constructeur en fer a fait chez nous un pas vers la beauté inconnue.
Mais c’est là le seul effort sérieux de l’architecture dans la voie nouvelle, — car je mets à part les serres du Cours la Reine, qui, je crois, nous intéressent à un autre point de vue. — Partout ailleurs, vous la verrez frappée de stérilité, impuissante à créer, dans le style monumental, des formes inédites, ou seulement à rafraîchir les vieilles ordonnances. C’est en vain qu’on aura mis à sa disposition des matériaux merveilleux, à la fois malléables à l’infini et résistants jusqu’à l’invraisemblance. Ou bien elle veut les ignorer, ou bien, les pratiquant, elle se défend d’avoir de si mauvaises connaissances; et quand, d’aventure, il lui faut, bon gré, mal gré, recourir à leur aide, elle nie, plus tard, honteuse, le concours qu’ils lui ont offert; elle les dissimule, les enfouit sous l’amas hypocrite des pierres et des plâtras; elle rougit d’avouer ces fréquentations plébéiennes: le granit seul ou le tuf, ou ce qui les imite, même, sont de grande race et de bon ton.
Ce qui caractérisera les artisans de cette Exposition, c’est leur haine de la vérité nue, leur haine, je le répète, du fer,... et de l’ingénieur qui si cruellement les humilia dix ans plus tôt.
Ils ont réagi de tous leurs efforts dans les bâtisses neuves qu’ils ont construites; ils s’en sont pris même à ce qu’ils ne pouvaient détruire et qui les offensait par une crânerie démodée: à la galerie des Machines, qu’ils ont mutilée, découpée en tronçons, comme on fait d’un serpent malfaisant qu’on rencontre, et lors du concours ouvert au début de la période de préparation, en vue de déterminer le plan général de l’Exposition, la tour Eiffel eut à subir de leur part les pires attentats et les derniers outrages, ici flanquée de cariatides, là habillée de plâtre, rasée, découronnée, affublée tour à tour en déesse et en éléphant.
Elle a résisté. Elle est debout, insolente, la tête dans la nue, presque jolie, maintenant, par comparaison, parée de sa seule franchise, en face de tous ces édifices mensongers, intéressante comme toutes les victimes, et il est des soirs où le panache tricolore de son phare flambe de je ne sais quelles lueurs de triomphe. Qu’elle demeure sereine dans l’attente de la revanche du fer. L’avenir est à elle, et puisqu’elle doit survivre à ces palais de boue et de crachats qui l’avoisinent, elle reverra luire les grands jours.
Que les foules s’arrêtent, surprises et ravies, au seuil du palais du Génie civil, tout défiguré qu’il soit par les cloisons et les vitrines, c’est déjà un présage heureux, cela.

IV
Table des matières
PROCÉDÉS NOUVEAUX DE CONSTRUCTION
Mars
Confesserai-je ici une de mes déceptions? Je m’attendais à voir apparaître sur les chantiers de l’Exposition davantage d’engins perfectionnés qu’on ne nous en a montré. N’allez pas, d’ailleurs, me demander lesquels; je ne suis pas grand clerc en la matière. Pourtant, comme je ne néglige jamais l’occasion de visiter, quand le bon hasard m’en met à même, une usine ou un atelier, j’ai eu, de temps à autre, quelques émerveillements. J’ai admiré des machines si expéditives, si travailleuses, et d’autres si précises, et j’oserai dire si sages; j’ai conçu pour elles une telle estime, une telle admiration que j’espérais de tout mon cœur les revoir, évadées un moment des halls enfumés où elles peinent d’habitude, venir travailler un peu au grand jour, et raboter, et river, et souder sous nos yeux, en pleine fête. Mais non; il paraît qu’elles avaient fait leur besogne auparavant, et que lorsque les fers arrivèrent à pied-d’œuvre, tout préparés pour le montage, on n’avait plus besoin du ministère de ces étonnantes travailleuses. Force nous fut donc de nous contenter du spectacle des forges portatives ronflant dans les échafaudages, des frappeurs, des riveurs audacieux, balançant à cinquante ou soixante pieds en l’air leurs marteaux rythmiques. Et, sans aucun doute, il était nécessaire qu’il en fût ainsi, car les ingénieurs avaient trop grand intérêt à bâtir vite; ils eussent, d’autre part, été trop fiers de nous montrer leurs dernières conquêtes, pour avoir laissé passer de gaîté de cœur une occasion pareille et qu’ils ne retrouveront plus de bien longtemps.
Pourtant, on nous aura présenté, aux chantiers du grand Palais des Champs-Elysée, une installation vraiment modèle.
Je n’apprendrai rien à aucun Parisien digne de ce nom, flâneur, par conséquent, en disant ici qu’à l’heure actuelle toute maison est construite à moitié dans la carrière même d’où proviennent ses matériaux. Pour peu qu’on se soit arrêté quelquefois devant une bâtisse en train, on aura constaté que le montage d’une maison par les maçons se réduit maintenant à n’être guère plus qu’un jeu de patience un peu grand. Les pierres, établies d’après les dessins fournis par l’architecte et par l’entrepreneur, d’après le «calepin» arrêté par eux, arrivent toutes taillées au chantier où elles doivent être utilisées — économie de main d’œuvre, puisque les ouvriers sont moins exigeants en province qu’à Paris, économie sur les droits d’octroi, la matière qui franchit les barrières où veillent les hommes vert-bouteille étant ramenée au strict minimum, au volume exact qu’elle doit occuper dans la construction, plus, toutefois, un excédent de trois centimètres sur chaque panneau, ce qu’on appelle le «pouce du carrier». L’œuvre des tailleurs de pierre sur place se trouve ainsi réduite à bien peu de chose, pour les blocs simplement équarris, sans moulures: à l’enlèvement du «pouce du carrier».
Eh bien! ici, on avait trouvé moyen d’amoindrir encore cette intervention de la main d’œuvre, de la limiter, autant dire, au ravalement, et c’était une machine qui enlevait les trois centimètres de marge, amenait la pierre à ses dimensions définitives; c’était la «scie diamantée» à laquelle tous les gens du métier qui se sont aventurés sur les chantiers ont rendu visite, sans parler d’innombrables profanes.
Cette scie était circulaire, d’un diamètre de 2m 20, d’une épaisseur, à la tranche, de 2 centimètres. Sur cette tranche et aussi sur les deux faces, en une circonférence très rapprochée des arêtes, étaient disposés, trois à trois, en triangle, une série de cent soixante petits diamants d’une eau, comme on pense, assez peu merveilleuse, et sans autre chose de commun qu’une parenté vague avec ces ruineuses gemmes qui scintillent de tous les feux du prisme sur le satin des gorges nues; c’étaient des «boorts» du Brésil, de vulgaires cailloux amorphes et sans éclat et valant tout au plus vingt fois leur poids d’or.
Actionnée par la vapeur, animée d’une vitesse de 3oo tours à la minute, la roue diamantée fournissait en une heure près de trente mètres carrés de parements de pierre tendre, soit environ la besogne de deux cent quarante bons tailleurs de pierres.
LE PALAIS DES FORÊTS

Cette économie considérable de main d’œuvre était multipliée encore, sur l’ensemble des travaux, par le perfectionnement des appareils dits de levage, grues et treuils qui, maintenant, simplifient étonnamment la besogne de l’ouvrier, aussi bien à l’usine que sur les chantiers. J’ai trouvé quelque part cette indication qu’une grande forge qui a travaillé précisément pour l’Exposition, et qui produisait, en 1860, 2,000 tonnes de charpentes métalliques dans son année, en employant 1,200 ouvriers, a fourni, en 1899, 10,000 tonnes de fers avec seulement 450 ouvriers. Et peut-être est-ce tout de même un peu inquiétant, ces conquêtes de la mécanique, et ce bilan du siècle que nous promettaient les organisateurs de l’Exposition, ne sera pas toujours très réjouissant à feuilleter.
Au chantier des Champs-Elysées, le progrès était représenté par un pont roulant électrique, — qui, à part son mode de propulsion, était la répétition identique des ponts à vapeur que vous connaissez, et, au surplus, la réduction des fameux ponts roulants de la galerie des Machines, en 1889, — et par une «grue à pylône» qui amusa beaucoup les badauds des quais, avec ses allures de franc échassier.
C’était, montée sur un wagon ou truc mis en marche au moyen de bielles et d’engrenages, une charpente métallique de près de 30 mètres de haut avec 24 mètres carrés de base seulement, une pyramide de treillage au haut de laquelle se balançait une grue ordinaire, un fléau articulé qui la prolongeait, s’inclinait à volonté, se tendait à la façon d’un bras dans toutes les. directions où son aide était nécessaire et qui était capable d’élever à 35 mètres de hauteur, un poids de 5.000 kilogrammes. Son crochet, pendant au bout d’une chaîne démesurée qui s’enroulait sur un treuil actionné en bas par la machine motrice de tout l’appareil, venait agripper sur le sol les pierres équarries et taillées et les déposait à leur assise, à leur place. Ce colossal engin roulait d’un bout à l’autre des façades, pivotait au doigt et à l’œil avec le fardeau qu’il hissait. Et si puissantes étaient toutes ces machines de levage, si raisonnablement réparties sur la surface entière du chantier qu’une pierre, à partir du moment où le bateau qui l’avait prise à la carrière l’amenait à quai, ne touchait presque plus la terre. Une grue la prenait sur la péniche, la déposait sur un wagon qui la conduisait jusqu’au pont roulant; soulevée de nouveau, elle était déposée quelques instants plus tard à proximité de la scie diamantée et, une fois débitée, elle reprenait sa promenade sur un autre wagonnet qui la venait présenter à la grande grue à pylône. Elle se balançait en l’air quelques minutes, puis bientôt reposait sur son lit de mortier. C’était de l’ouvrage proprement expédié, sans pertes de temps, sans fausses manœuvres, avec très peu de personnel.
Et c’est grâce à de pareils auxiliaires qu’on a pu édifier en trois années, — la première adjudication de travaux, celle de l’estacade où l’on déchargeait les matériaux est du 29 octobre 1896, — ce groupe des deux palais des Champs-Elysées, qui ne présentait pas moins de 40.000 mètres carrés de superficie. C’est bien, évidemment; toutefois, vous vous rappellerez à propos que Libéral Bruant et Mansart, qui n’avaient ni scie diamantée, ni grue à pylône, ni pont roulant électrique, ont édifié, pour Louis XIV, les Invalides, qui couvrent 126.985 mètres carrés, s’il vous plaît, de 1671 à 1675.
Progrès! progrès qu’on nous chante, serais-tu donc, en fin de compte, et malgré des apparences fallacieuses, un vain mot, et comme disait le génial et terrible Edgar Poë, «une extase de gobe-mouches?»
A côté de ces applications d’engins nouveaux ou peu connus, la construction de l’Exposition fut encore le prétexte d’un essai assez intéressant.
Vous n’êtes pas sans avoir lu, dans des journaux, dans des revues parfois très doctes, avec quelle facilité la foi scientifique des Américains transporte les montagnes qui ont ont cessé de se plaire à un endroit déterminé. On vous aura conté des histoires invraisemblables de mairies, de palais de justice, de cathédrales voyageant par petite vitesse, comme de simples colis. Piqués, j’imagine, par le récit de pareilles prouesses, nos ingénieurs brûlaient d’imiter ces tranquilles audaces; et, afin de leur en donner l’occasion, les architectes, pour une fois se montrant bons princes envers eux, eurent la complaisance de décider que la galerie de la Force motrice, située au fond du Champ-de-Mars, en avant de l’ancien palais des Machines de 1889, aurait exactement les dimensions de l’ancienne galerie des Industries diverses édifiée jadis par M. Bouvard, et surmontée de l’étonnante coupole de chocolat que vous connaissiez bien sous le nom de Dôme central, soit 30 mètres en largeur. On allait donc pouvoir accommoder les restes de la vieille charpente dans une construction neuve et les ingénieurs conçurent le téméraire projet de les utiliser sans démolition, en réduisant au strict nécessaire les travaux, c’est-à-dire en transportant à l’américaine les fermes entières de la place qu’elles occupaient primitivement à celle qu’elles devaient occuper dans l’avenir. On justifia l’entreprise par des raisons d’économie, argument pour lequel l’Administration tient toujours la bonne oreille ouverte. La vérité, un de mes confrères, qui est un peu celui des ingénieurs aussi, l’a dite ingénument: c’est que «l’occasion était vraiment trop tentante pour ne pas chercher à effectuer le déplacement d’un seul coup, comme cela se pratique assez souvent en Amérique». On succomba à la tentation.
On commença par sectionner en trois tronçons les six fermes métalliques qui composaient le vaisseau; — hélas! qu’on nous eût donc trouvés timides, «en Amérique!» — On avait ainsi trois immenses cages.
La galerie nouvelle se trouve disposée perpendiculairement à l’ancienne, c’est-à-dire que l’axe en est parallèle à celui de la galerie des Machines, au lieu de lui être perpendiculaire. Il fallait donc que les trois morceaux, composés chacun de deux fermes soigneusement reliées l’une à l’autre, «contreventées», en terme de métier, vinssent d’abord se placer d’un mouvement en avant ou en arrière suivant leur position dans le hall primitif, à l’alignement de la galerie de la Force motrice, puis qu’on les fît évoluer d’un quart de cercle avant de les rouler à leur emplacement définitif: deux mouvements de translation, un mouvement de rotation.
On isola d’abord, avec précautions, de leurs fondations les pieds droits, qui, soulevés doucement à l’aide de vérins à vis, furent montés sur de petits chariots munis de galets d’acier. En même temps on disposait au fond de fossés, de façon à esquiver l’obligation de lever trop haut la charge entière, deux voies ferrées perpendiculaires l’une à l’autre et d’un écartement égal à la portée des fermes, l’une courant dans le sens de la longueur de la vieille galerie, l’autre suivant le front des façades du bâtiment à construire. A leur croisée, on posa une voie circulaire d’un diamètre égal à-la diagonale de chaque travée, de telle sorte que les quatre pieds des fermes y vinssent se poser. Des treuils, placés sur un plancher léger, à la base des fermes, devaient actionner tout le système. Je passe sur les détails trop techniques, ceux qui touchent, notamment, à l’équipement des chariots de roulement.
Quand tout fut prêt, on convoqua, le 8 novembre 1898, pour assister à l’expérience, M. Paul Delombre, alors ministre du Commerce, et quelques invités de distinction. Tout marcha, on peut bien le dire, sur des roulettes: en fort peu de temps, la première travée, ayant roulé, pivoté, puis roulé encore, reposait sur ses chariots d’acier, à la place qui lui était assignée pour la durée de l’Exposition de 1900.
Par malheur, on s’enorgueillit trop de ce premier succès, et trop vite on abandonna à elles-mêmes les charpentes nomades: le 9 décembre suivant, un coup de vent jetait à bas les deux travées déjà transportées, et qu’on avait eu l’imprudence de débarrasser des poutres qui les contreventaient. Ce fut le lamentable couronnement d’un curieux travail. Adieu les économies entrevues! Mais n’empêche que l’expérience, en soi, avait été très bien conduite, et, au demeurant, avait réussi. Il en avait été comme pour ces effroyables exploits des chirurgiens auxquels le patient survit une heure, par persuasion, et afin que la science triomphante puisse proclamer qu’il succomba non à l’opération elle-même, mais bien aux suites de cette opération.
Je dois mentionner encore l’application à certains travaux de l’Exposition d’un système nouveau de fondations: les fondations sur sol comprimé.
Les procédés couramment employés pour asseoir solidement sur leur base nos maisons et nos monuments sont longs et dispendieux. Ils entraînent toujours, à tout le moins, des travaux de terrassements assez considérables. Pour peu qu’on ait affaire à un terrain peu résistant et qu’il faille, par surcroît, recourir aux pilotis, la dépense devient considérable.
L’économie de temps et d’argent que permettent de réaliser les fondations sur sol comprimé les ont fait adopter avec enthousiasme par les architectes de l’Exposition, gens très pressés d’arriver à l’heure, et réduits, comme crédits, à la portion congrue. On affirme, de plus, que les fondations ainsi établies sont extrêmement résistantes et ne peuvent occasionner nuls déboires. «Un puits bien battu, me disait un des jeunes architectes de l’Exposition, M. Auguste Bluysen, collaborateur de M. Ch. A. Gaultier, qui a tenté l’expérience aux serres de l’Horticulture, un puits bien battu fournit au moins la même résistance que trois pieux solides.» Le système nouveau avait donc pour lui tous les avantages. Aussi l’a-t-on utilisé abondamment: les serres du Cours-la-Reine, je le répète, le palais de la Ville de Paris et le palais des Congrès qui les encadrent; en face, plusieurs pavillons des puissances et le palais des Forêts; enfin, le pavillon du Commissariat général, le premier chantier de l’Exposition où en fut fait l’essai, sont fondés sur sol comprimé.
Voici, en gros, en quoi consiste le procédé : Une sonnette, toute pareille à celles dont on se sert pour battre les pilotis, mais armée d’un appareil à déclic d’une forme particulière, appelé «homard» en raison de son rôle de pince, élève à la vapeur, jusqu’à une dizaine de mètres, une masse de fonte de 1.500 kilogrammes environ, puis le «homard», rencontrant un collier qui desserre ses griffes, la laisse retomber en chute libre sur le sol.
La première masse employée est appelée par les ouvriers «la carotte», et ce vocable imagé en indique mieux qu’un croquis la forme. La «carotte», donc, s’enfonce en terre par sa pointe. A coups répétés, elle creuse le sol jusqu’à une profondeur estimée suffisante; mais elle le creuse sans déblais, en le comprimant tout autour du puits qu’elle fore ainsi.
Dans ce trou, on jette des bétons de composition variable qu’on comprime à leur tour, toujours par le même moyen, la chute libre d’un corps lourd; mais, cette fois, on emploie un poids d’une forme moins aiguë, une sorte d’obus — c’est d’ailleurs le nom que lui ont décerné les ouvriers, — s’enfonçant dans les matériaux par la pointe. Insensiblement, les pierrailles du béton, la chaux qu’elles entraînent sont refoulées dans le sol jusqu’à saturation, pour ainsi dire; jusqu’à refus. Bientôt, à chaque coup le poids s’enfonce un peu moins, et quand le puits est enfin rempli, on en achève le bourrage à l’aide d’une troisième masse dont la base, cette fois, est plane, et qui établit un champ horizontal. Les murailles, les fermes de métal viennent s’appuyer sur ces blocs cylindriques de maçonnerie, qui forment. en réalité, comme des pieux de pierre, si l’on peut dire, et des pieux robustes.
LE BOURRAGE D’UN PUITS

M. Dulac, l’inventeur de ce système, ou plutôt du principe de ce système, est mort il y a quelques années. Il n’aura donc pas assisté au triomphe des fondations sur sol comprimé. C’est dommage, car ce triomphe sera complet, on peut le prévoir, après la consécration que leur a donnée l’Exposition.
Il me reste, enfin, pour avoir épuisé la liste des procédés originaux employés à l’édification de l’Exposition, à parler de certains matériaux soit d’invention récente, soit utilisés dans un rôle qu’ils n’avaient pas encore joué, et encore de tours de main jusqu’alors peu connus. Tels sont l’acier moulé, le ciment armé, puis un succédané du staff, la «fibrocortchoïna», et enfin le métal déployé. Et tout en désirant éviter, dans ce livre, de vous infliger de la technologie à haute dose, je demande à vous les présenter en quelques mots.
C’est en acier moulé, je l’ai dit, que sont établis les quinze arcs du pont Alexandre III. L’adoption de ce métal n’a pas été, paraît-il, sans quelque résistance de la part du Conseil supérieur des ponts et chaussées qui, comme chacun sait, contrôle en France tous les travaux publics.
L’acier moulé n’avait, jusqu’à ce moment, été employé que par les ingénieurs des constructions navales, auxquels il fournissait de grosses pièces, bâtis de machines, étraves ou étambots de navires; par les artilleurs, qui lui demandaient la matière constitutive de leurs canons. Quelle figure allait-il faire dans le nouvel emploi qu’on se proposait de lui donner? Il y avait dans le savant aréopage des membres timorés, contemporains de Navier, peut-être, qui eussent volontiers reconstruit là le pont suspendu qu’il y avait jeté lui-même sous le bon roi Charles X, plutôt que de risquer une expérience qui les épouvantait. M. Résal fut assez heureux pour les convaincre et pour leur démontrer qu’étant donné la forme nécessaire du pont, très surbaissé, sans support intermédiaire, l’emploi de l’acier coulé s’imposait sans conteste. Ils ne doivent pas le regretter maintenant.
Chacune des pièces d’acier constituant les arcs, — il y en a trente-six pour chaque arc, — a donc été fondue aux usines, sur des gabarits très compliqués de lignes; car elles ne sont pas d’une section uniforme, et chaque arc va se renflant, de la rive, jusqu’à mi-distance environ de la clef, jusqu’au point d’épaisseur maxima appelé rein, puis diminue jusqu’à la clef. Ces pièces, ou voussoirs, sont réunies par boulonnage, non par rivetage comme dans les ponts en acier laminé, où les rivets produisent toujours, sur les faces apparentes, un effet si désobligeant.
Pour ce montage, en raison de ce qu’on ne pouvait songer à interrompre la navigation par rétablissement d’une file continue de pilotis au travers du fleuve, force fut encore de créer un accessoire nouveau, cette fameuse passerelle qui intrigua si fort, pendant des mois, les Parisiens, car ils la prenaient pour une partie du pont lui-même, cette sorte de longue poutre tubulaire qui, roulant sur des rails le long des rives, se transportait successivement à la place de chaque arc, entraînant avec elle, soutenu par des tirants solides, le plancher qui servait, en quelque sorte, de matrice à l’arc. Ce fut un admirable travail, dans ses moyens comme dans ses résultats, seuls visibles à l’heure qu’il est.
Le ciment armé va faire, après cette année, quelque bruit dans le monde(), encore que les Anglais et les Américains, réputés d’habitude si hardis, ne lui aient manifesté qu’une médiocre confiance en ne consentant jamais à établir directement sur lui, sans autre intermédiaire, la base de leurs pavillons du quai d’Orsay.
Tout le long de ce quai, en effet, des Invalides à Grenelle, la ligne du chemin de fer de l’Ouest, qui longe le fleuve en tranchée, est recouverte en ciment armé. C’est sur ce toit que sont construits en grande partie et les pavillons des Nations, et le palais des Armées, et celui de la Navigation de Commerce, et celui des Forêts; sur des pieux en ciment armé aussi que s’appuient, dans la partie où ils surplombent les basses cales, et le pavillon de la Ville de Paris, et le palais des Congrès, et les serres de l’Horticulture. En ciment armé encore, tous ou presque tous les balcons en encorbellement de l’Exposition, aux palais des Beaux-Arts, au palais de l’Éducation, à maint autre; et la passerelle qui relie le Trocadéro au pont d’Iéna, et les murailles de la tranchée où passent, à cette place, la voie des tramways et la rue carrossable, sont toujours de ciment armé. Or, il n’y a que cinq ou six ans que le ciment armé a vu le jour. C’est un beau commencement.
En substance, le ciment armé est du béton de ciment, ou mélange de gravier et de ciment, coulé sur place dans des moules de planches qui le modèlent, autour de tiges de métal rondes, de différents calibres suivant les charges que devra supporter l’ouvrage à exécuter; et ainsi on façonne tour à tour des piliers, comme au-dessous du Cours la Reine, des poutres, ou même des planchers entiers d’un seul bloc, comme au petit palais des Champs-Élysées et sur la voie ferrée des Moulineaux.
J’hésite à charger cette description trop sommaire du procédé. Cependant dois-je ajouter que, dans les poutres qui travailleront en flexion, c’est-à-dire en étant suspendues par une de leurs extrémités ou par les deux, des pièces de fer plat, noyées dans la masse transversalement aux fers ronds, relient ceux-ci et accroissent la résistance du bloc en lui donnant de l’homogénéité, remplissant précisément le rôle que joue, dans un fer en I, la partie verticale, le bâton, l’âme de la pièce. Et il ne manquera pas, parmi vos amis, d’ingénieurs qui, certes, vous exposeront, mieux que je ne saurais le faire, comment le fer résistant aux efforts de traction, tandis que le béton suffit à faire équilibre aux forces de compression, tout est pour le mieux dans le meilleur des systèmes possibles.
Maintenant, nous voici tout au... ou tout à la «fibrocortchoïna », car Littré ignora ce mot barbare. Mais, sans qu’il soit besoin d’un dictionnaire, vous en démêlerez sans peine, j’espère, la double étymologie, latine et très noble quant à sa racine, vraisemblablement auvergnate, et partant moins patricienne, pour la désinence.
La fibrocortchoïna, — allons pour le féminin! — c’est, si vous voulez, du plâtre armé, mais armé de copeaux et de roseaux. Et c’est très suffisant pour l’usage que cela doit fournir, plus résistant encore que le vieux staff, fait de plâtre et d’étoupe.
La fibrocortchoïna, préparée à l’atelier, arrivait en grandes planches de 2 mètres à peu près de longueur, de 40 à 5o centimètres de largeur, qui, bien sèches, étaient attachées, à l’aide de clous soigneusement étamés ou bien galvanisés, — car la rouille eût taché irrémédiablement les blanches murailles, — sur les pans de bois ou sur les charpentes. Parfois, dans les moments de presse, on préparait directement ces «planches de plâtre» sur les chantiers. Quelques minutes y suffisaient: sur une table, quatre baguettes ou tringles encadraient un espace rectangulaire dans lequel on coulait d’abord une mince couche de plâtre frais; puis, sur ce plâtre on étendait, sans précautions aucunes, de ces fins débris de bois ou fibres que les emballeurs utilisent pour envelopper les objets précieux, puis une poignée de roseaux de marais; on versait une nouvelle couche de plâtre, noyant le tout, et en quelques minutes, on démoulait une plaque grisâtre qu’on pouvait transporter, fumante, au tas où les ouvriers, le lendemain, la viendraient prendre pour l’appliquer sur le support destiné à la recevoir. Un enduit lisse par dessus, enduit qui prenait grâce aux aspérités volontairement ménagées à la surface des planches, surtout dans les planches fabriquées en grand à l’usine, et voilà d’admirables parois pour les palais, des parois que les peintres n’avaient plus qu’à grimer pour en faire, à leur gré, des marbres, des granits, des porphyres, des malachites, ou de très vieilles et de très vénérables pierres..., que six mois passés à l’air allaient effriter et renvoyer en poussière, comme font les siècles des plus augustes monuments que l’homme ait érigés.
Dans nombre de palais, pourtant, la muraille est plus solide, le support en étant constitué non par de fragiles roseaux secs, non par de l’étoupe, mais par du «métal déployé ».
Prenez garde à ce dernier venu dans l’art du constructeur: il ira loin. Son coup d’essai, qui est précisément l’Exposition, a été vraiment un coup magistral. Dans la plupart des pavillons étrangers, dans presque tous les palais du Champ de Mars, à droite, à gauche, il a tenu brillamment sa place.
Qu’est-ce que le métal déployé ? Son nom le définit mal.
Imaginez une mince lame de tôle, cisaillée à des intervalles réguliers de fentes parallèles, d’entailles disposées à sa surface en quinconce, c’est-à-dire de telle sorte que chaque entaille d’une rangée quelconque tombe entre deux entailles de la rangée supérieure et de celle d’au-dessous. Représentez-vous ensuite cette lame étirée à l’aide de machines puissantes, dans un sens perpendiculaire aux fentes; vous aurez ainsi obtenu un treillis métallique dont les vides auront la forme de losanges. Je ne vous expose pas ici le mode exact de fabrication; je cherche à vous donner une idée de l’aspect du métal déployé. Vous en pouvez voir, d’ailleurs des échantillons au Trocadéro, où il double et complète les clôtures de bois, de chaque côté de la voie charretière en tranchée, le long du quai Debilly.
Comme la feuille métallique primitive est, je le répète, assez mince, cette sorte de grille qu’elle est devenue demeure très malléable, très plastique, prend sous l’outil ou sous les doigts les profils les plus variés, se modèle selon le gabarit sommaire des moulures, tout en devenant très rigide, une fois posée et clouée.
Dans les constructions où il a été utilisé, le métal déployé a suppléé la toile grossière qui servait autrefois, qui a servi encore dans quelques cas, cette fois-ci, à supporter la mince couche de plâtre par quoi sont constituées les murailles précaires des palais d’Exposition. On le clouait, on le tendait comme cette toile, autour des pylônes de charpente composant l’ossature des piliers ou des pieds-droits; puis, sur ce réseau, on venait plaquer le plâtre à pleines truelles.
On en a fait des consommations formidables: plus de 500.000 mètres carrés dans l’intérieur de l’Exposition. Il y en a 13.600 mètres dans le plancher du palais de l’Électricité, 70.000 à la salle des Fêtes, 30.000 au palais des Mines; et c’est partout à l’avenant. Le ciment armé et le métal déployé sont les rois du moment; ils partagent le sceptre et le trône, dans cet empire transitoire du truquage qu’est la grande foire de 1900, avec le plâtre, avec le staff, avec la peinture, avec tout ce qui est clinquant, duperie.
Et je vous laisse le soin de prononcer si cela symbolise bien ou mal notre pauvre vieux siècle.
V
Table des matières
LES ARTISANS DE L’ŒUVRE
Mars.
Je fis halte, un soir torride, sur les pentes du Trocadéro, où d’autres déjà m’avaient précédé, et avec eux je regardai.
Le spectacle qui nous retenait avait pour nous quelque chose de surprenant, d’insolite et, le dirai-je, de blessant.
C’était sur les chantiers de l’Asie russe, sur ce terrain du pavillon sibérien dont, trois ou quatre mois auparavant, nous avions solennellement fêté la prise de possession en présence d’un ministre, de hauts fonctionnaires, de quelques diplomates et d’une bonne demi-douzaine de princes.
Une soixantaine d’hommes étaient attelés sur des câbles à un lourd fardier chargé de troncs d’arbres, qu’il s’agissait de monter du quai tout en haut de la côte, au pied même du palais. Peut-être une toute petite machine actionnant un treuil ou un cabestan y eût-elle suffi. Mais non, on avait abondamment à sa disposition de la main-d’œuvre, on l’employait, sans doute parce que plus économique; encore qu’on eût dû, relativement, la payer un bon prix, car tous ces hommes aux longs cheveux, aux barbes hirsutes, pour la plupart, aux regards ingénus et résignés, on les avait fait venir de Russies lointaines, de Tobolsk, disait-on, de quelque Sibérie sinistre, au regard de laquelle, malgré tout, malgré la discipline orientale à peu près conservée, malgré le semblant d’esclavage, la France hospitalière devait leur sembler un Eden.
On nous les avait présentés justement le jour de cette pose de la première poutre du pavillon. Et ç’avait été pour eux jour de grande liesse.
En belles chemises de soie bleues, rouges, jaunes, qu’on leur avait données toutes neuves, j’imagine, pour la circonstance, ils avaient assisté du dehors, psalmodiant des prières, à l’office divin célébré dans une chapelle improvisée; puis défilant, si humbles, si fervents! devant l’archiprêtre officiant, devant les diacres coiffés de mitres de velours pourpre et la démarche lourde sous leurs chapes et leurs dalmatiques de toile d’argent, ils avaient tendu, enfin, leurs fronts inclinés aux doigts mouillés d’eau sainte des popes. Pour veiller sur eux, pour protéger leur dur labeur, on avait dressé à l’entrée du chantier une haute croix dorée, au milieu de laquelle rayonnait et souriait l’icône de la Vierge. Après quoi, on leur avait fait largesse de quelques verres d’âpre vodki et d’un bon repas. Leur entrain, au dessert, s’en était échauffé. Il avait fallu, même, avant la fin de notre déjeuner à nous, leur ordonner un peu de calme, tant leurs vivats étaient bruyants.
Et en quittant la table, nous les avions trouvés bien sages, assis en rond et chantant, accompagnés par un accordéon, des airs populaires de chez eux, monotones et doux comme des cantiques. Leurs figures rayonnaient d’une joie enfantine, et dans leurs yeux, où se reflétait la flamme des chemises rouges, l’éclair d’azur des chemises bleues, flottait un sourire au souvenir de la petite maison de là-bas, subitement évoquée par un chant.
Il y avait parmi eux deux femmes vêtues d’écarlate, l’une un foulard voyant noué sur sa tête, l’autre diadémée du kakoshnik national. Ils dansèrent tour à tour avec elles.
Nous nous amusions de leur gaieté puérile, de leurs costumes trop brillants, de leurs gambades d’enfants, qui contrastaient étrangement avec leurs carrures d’athlètes, de leurs chansons naïves. Comme tout cela est loin!
Maintenant, plus de refrains, plus d’oripeaux!... Peut-être les leur avait-on seulement prêtés, les vêtements neufs du jour de fête? A peine de couleur locale; les hommes en haillons, presque, en chemises d’indienne sales, trouées, par les déchirures desquelles on pouvait suivre le jeu admirable des muscles; d’aucuns habillés déjà au magasin de confection voisin; des manières de sauvages déguenillés et suants, aux visages embroussaillés, courbés dans un formidable effort, tous leurs corps tendus sous les câbles d’attelage.
Toutefois, ils chantaient toujours. Et leur chant, mélopée traînante et mélancolique, était semblable à une plainte.
Chaque phrase se terminait par un hi-ha prolongé au son duquel toute la bande se jetait en avant, entraînant dans une course de quelques mètres le terrible chariot. Et pendant ces courts moments, on sentait un frisson vous hérisser la chair: qu’un des câbles se rompît, qu’une fausse impulsion fût donnée au timon de l’éfourceau et c’était deux, trois, dix hommes écrasés, jetés contre la palissade ou, en arrière des roues, broyés par la charge qui redescendait. Nous haletions.
Cela dura un long temps. Et comme la journée touchait à sa fin, des ouvriers des autres chantiers, des nôtres, passaient. Ils s’arrêtaient aussi, comme nous. A un moment où le chariot s’ébranlait, au rythme de la psalmodie plaintive, des claquements de fouet crépitèrent comme une moquerie, comme un éclat de rire, et l’un des spectateurs, un plâtrier ou un maçon en cotte blanche, ricana: «Du foin!» et puis reprit sa route.
Et je crois qu’une heure après, devant la soupe fumante, au milieu des enfants babillards, admirant confusément, par la fenêtre ouverte de son logement sous les toits, la souveraine beauté qui revêt Paris quand il va s’endormir essoufflé par une journée de rude labeur, maint des curieux qui s’apitoyaient avec moi sur le sort des tristes «amis russes» apprécia mieux que la veille le bonheur d’être fils de la «France douce»
Pourtant, ils ne chantent pas, nos ouvriers; ils ne chantent plus; je veux dire plus de ces chœurs comme en entonnaient autrefois les ouvriers travaillant en équipes, comme j’en entendis chanter jadis aux charpentiers battant des pieux à l’aide de la vieille sonnette à tiraude:
En voilà un!
Deux, ça va mieux!
Le trois s’en va,
Ça ira!
Le quat’ va bien,
Ça va bien!
de ces entraînantes niaiseries qui donnaient du cœur aux moins vaillants et dont le branle réglait comme un pendule les mouvements des bras noueux.
Ils ne chantent plus, et il faut s’en réjouir. Car leur silence ne prouve point qu’ils apportent au travail moins de contentement que d’autres ni moins d’ardeur. Non. Mais les travaux pénibles, les travaux de bêtes de somme auxquels étaient astreints naguère leurs devanciers et qui, exigeant de tant de forces unies des efforts rigoureusement combinés, justifiaient les refrains cadencés, ces travaux-là leur sont désormais évités; la tâche bestiale qu’ils voyaient accomplir aux Russes leur est pour jamais épargnée; la machine, tant maudite, et si injustement, s’en charge toute seule. Battage des pilotis, levage des fermes de charpentes les plus lourdes, la vapeur accomplit tout cela avec une rapidité miraculeuse. Il suffit qu’une intelligence la surveille et la guide. Le rôle de l’ouvrier s’est heureusement modifié, relevé, et aussi, par contre-coup, sa situation morale et matérielle. On lui demande davantage d’initiative, davantage de compréhension, avec un moindre effort musculaire. Sans doute, il y a toujours des manouvriers. Ils sont en moins grand nombre, et de cela j’ai donné plus haut un exemple et des raisons.
On demeure stupéfait, plus que du peu de temps qu’on a mis à construire l’Exposition, du nombre restreint d’ouvriers qu’on y a employés.
C’a été encore là une de mes désillusions: j’avais rêvé, pour toute cette période de préparation, d’un hourvari terrible, d’une bataille formidable de l’homme contre la matière, d’une mêlée de travailleurs se ruant, bras nus, gorges au vent, pioches, truelles et marteaux en mains, sur la terre qui résiste, sur la pierre trop lourde, sur le métal rebelle. Je trouvais une lutte réglée, un effort soutenu, mais sans rage; sur l’emplacement d’un palais futur, de rares maçons perdus dans l’étendue des fondations ou lilliputiens au faite des murailles; quelques douzaines de riveurs greffant mètre par mètre, sur le tronc d’un pilier de fer, les rameaux grêles des arcs, et, en somme, au plus fort des travaux, au mois d’octobre dernier, 6.200 hommes éparpillés dans l’immensité de ces 108 hectares de terrain; pas tout à fait 60 par hectare. Au moment du suprême coup de feu des installations, le total des travailleurs employés par la direction des travaux ne dépassait pas 7.300, abstraction laite, bien entendu, des ouvriers amenés par les Commissaires étrangers.
Pourtant, quelle formidable besogne ils ont abattue et avec quelle apparente aisance!
Cette Exposition, d’où peuvent sortir, suivant la fantaisie des destins, contrariée à peine par la sagesse ou la folie des hommes, tant de biens ou tant de maux; cette Exposition qui va, je l’espère, tirer de leur léthargie des indolents qui s’oubliaient, stimuler des énergies latentes, éveiller des désirs féconds, et qui, peut-être, causera, j’en ai peur, beaucoup de déceptions, car les rêves qu’elle fit éclore furent parfois insensés; cette Exposition aura, sur plus d’un point, donné aux ouvriers la conscience précise de leur force, de la puissance qu’ils peuvent acquérir demain, ce soir, quand ils voudront. Sans doute, ils en avaient déjà le soupçon confus. Il n’est aucun homme de quelque intelligence qui ait traversé, même pour un temps court, les chantiers trois ans ouverts aux deux rives de la Seine, sans acquérir à cet égard une certitude.
Savez-vous que tout un palais de l’Exposition, — non le plus joli, mais cela ce n’est pas leur faute, — le palais de l’Economie sociale et des Congrès, a été construit entièrement par des associations ouvrières? Quel exemple, et quels fruits il peut porter!
C’est un essai qu’on voulait faire, et on choisit justement cet édifice où vont être discutés, par des gens souvent bien désintéressés, pas toujours très clairvoyants, — la science des livres et des rapports est un guide bien chancelant, — quelques-uns des problèmes dont la solution intéresse la classe ouvrière. En d’autres lieux, les coopératives sont intervenues aussi, puisque l’une des clauses essentielles des cahiers des charges portait qu’elles pouvaient être admises aux adjudications. C’est ainsi que les clôtures de l’enceinte ont été fournies et posées par les Charpentiers de Paris; que beaucoup d’entreprises de peinture ont été soumissionnées par le Travail, société d’ouvriers peintres. Mais nulle part l’expérience n’a été aussi complète qu’au palais des Congrès.
On n’eut pas recours, en ce qui le concerne, à l’adjudication: de gré à gré on confia les travaux aux Charpentiers de Paris, plus haut nommés, aux Maçons de Paris, aux Menuisiers de Paris, à la Société coopérative des ouvriers parqueteurs, à l’Association des ouvriers peintres, à l’Association des plombiers-couvreurs-zingueurs, à la Société coopérative des sculpteurs-décorateurs ornemanistes et à l’Union des ouvriers serruriers, enfin. Il résulta de ce mode de procéder la nécessité de construire le palais en bois, — c’est le seul pour lequel on ait une excuse aussi valable, — car aucune association ouvrière de production n’exploite encore d’usine métallurgique. Mais patience!...
Le résultat a été excellent pour l’Administration, et sans doute aussi pour les constructeurs. Les travaux se sont poursuivis normalement, sans à coups. Le pavillon a été l’un des premiers achevés, sinon même le premier. Et les rapports entre les travailleurs et l’agence d’architecture ont été parfaits. Si cet exemple n’entraîne pas les ouvriers les plus rebelles jusqu’ici à l’esprit d’association, on aura le droit de s’en étonner.
Car, pour peu qu’ils aient observé, les travailleurs des chantiers de l’Exposition n’ont pas été sans remarquer les conditions infiniment moins défavorables dans lesquelles leurs camarades des coopératives accomplissaient leur tâche. Il est certain qu’au point de vue des mesures protectrices contre les accidents, les ouvriers associés étaient autrement favorisés que ceux employés au compte de patrons. Il était impossible de n’en être pas frappé, notamment en ce qui concernait les ouvriers peintres.
Quelques journaux ont recueilli l’écho de plaintes très justifiées des travailleurs, sur ce chapitre. On a demandé aux ouvriers des besognes extrêmement périlleuses, et, encore que les accidents aient été relativement peu nombreux, par bonheur, sur ces chantiers, il n’en demeure pas moins que les risques étaient gros. J’ai plus d’une fois frémi de voir, suspendus aux fermes de quelque palais, à vingt-cinq ou trente mètres en l’air, sur des supports hasardeux au point d’inquiéter un gymnasiarque, des peintres en bâtiment protégés seulement contre la chute, à tout moment possible, par une ou deux planches superposées, un bout de corde, rien. Sous eux, le sol, hérissé de madriers anguleux, de ferronneries tranchantes, — et puis, soixante pieds de vide! Et ils chantaient, ceux-là, ils roucoulaient des romances sentimenmentales, car le peintre est lyrique par définition, par état. Or, plus loin, j’apercevais, par exemple, des membres de l’Association de peintres le Travail. Ceux-là aussi se balançaient là-haut sur des échafaudages aussi légers. Mais sous eux était tendu le grand filet que les règlements administratifs, soucieux, dirait-on, d’éviter seulement aux spectateurs des émotions trop fortes, imposent au plus audacieux des acrobates.
Ce rapprochement-là, d’autres que moi l’auront fait, et je serais bien surpris si ceux-là n’avaient pas joué des pieds et des mains, le jour même qui suivit leur découverte, pour conquérir la faveur d’entrer dans une de ces coopératives privilégiées.
Je ne parle que pour mémoire, et comme d’un luxe, des confortables roulottes que les mêmes associations amenaient sur les chantiers pour abriter, à côté d’un petit bureau pour le «maître compagnon», les vêtements propres qu’on endosse pour venir au travail, regagner le soir son logis, traverser le grand Paris si coquet, alors que tant d’autres pauvres hardes gisaient dans les coins, sur le sol, suspendues à quelque clou, à la merci des éclaboussures de plâtre ou de minium. Ce n’est rien qu’un détail; mais de tous ces détails un peu est fait le bien-être, le bonheur.
La question de sécurité, de protection contre l’accident est importante, elle, en revanche.
Si les patrons pouvaient entendre les imprécations qui les poursuivent, les malédictions qui tombent sur eux, passé l’affolement premier causé par le drame, quand un ou deux de leurs hommes ont été précipités de quelque échafaudage, je crois qu’ils en seraient émus. La caisse des accidents n’est qu’une panacée banale, et mieux vaudrait, pense-t-on dans ces moments, des peines préventives contre l’imprudence.
J’ai eu cette mauvaise fortune de voir de près l’un des accidents graves qui aient marqué les travaux: l’écroulement, le 8 octobre 1899, d’une douzaine de fermes de charpente du palais Armées de terre et de mer. J’arrivai là, attiré par le fracas de la chute, dix minutes après la catastrophe. Ce fut un effroyable spectacle, cet entassement de bois tordus, éclatés, d’où partaient de déchirants appels, le va et vient éperdu des hommes aux larges cottes de velours, ensanglantés, leurs visages convulsés par l’épouvante ou la douleur; et le long, l’interminable sauvetage traversé de gémissements.
Un autre jour, — la malchance me poursuivait au point de me laisser inquiet, troublé de vagues superstitions en des jettatures, de souvenirs de contes romantiques, — un autre jour, je fus témoin de la chute d’un échafaudage, au palais des Fils et Tissus, au Champ de Mars, presque au point où, le matin même, un vitrier, un pauvre petit gars de vingt ans, était tombé d’une hauteur de quinze mètres et s’était fracassé.
J’allais quitter les chantiers, la nuit tombant. C’était en plein hiver, un soir brumeux, funèbre, où, à quatre heures et demie, les ouvriers devaient laisser le travail, n’y voyant goutte. Un coup de trompe avait sonné déjà, donnant le signal de la retraite, d’une dégringolade joyeuse le long de toutes les échelles, d’une fuite précipitée dans toutes les directions, vers toutes les issues, avec un brouhaha, des rires. Et soudain, un coup sec, un claquement violent arrêta net les courses, éteignit les lazzis. Près du grand porche de l’avenue Rapp, un échafaudage venait de s’écrouler. Dans la pénombre glauque et trouble du hall, un nuage de poussière ondula. Tous les élans convergèrent de ce côté.
Il y avait à terre un amas de débris, qu’en grande hâte, fébrilement, les premiers arrivés s’employaient à déblayer. Pas un cri, pas un soupir. Et, successivement, on retira des décombres trois hommes, trois plâtriers tout blancs et rouges, ensanglantés. Deux paraissaient peu grièvement blessés. On les entraîna vers l’infirmerie, où l’on allait quérir un brancard pour emporter le troisième.
Pauvre diable! Tandis qu’on continuait à écarter les planches, les cordes, les boulins, dans l’incertitude où l’on était si d’autres victimes ne demeuraient pas ensevelies là-dessous, on l’étendit à terre avec mille précautions, la tête appuyée sur un sac, au milieu d’un cercle de fronts penchés, de bouches contractées, d’yeux effarés.
La tête!... Ce n’était plus qu’une bouillie pitoyable, du sang, du plâtre et des cheveux arrachés, une masse horrible où plus rien ne vivait, rien..., que le filet de pourpre tiède suintant goutte à goutte d’un trou béant, tout noir; et les lèvres, qui, tout à l’heure, s’agitaient désespérément, n’avaient plus un tressaillement, pâles maintenant et entr’ouvertes.
Comme le brancard tardait à venir, on le souleva, des camarades, — oh! si doucement, si attentivement — et l’on partit vers le poste médical. Hélas! on ne dut guère y déposer qu’un cadavre!
Alors, des rumeurs s’élevèrent autour de la flaque sombre que buvait lentement le sol; des mots de colère se croisèrent, proférés à mi-voix, comme dans une chambre mortuaire; des mots horribles, et que la plume se refuse à écrire, se répondirent, de la place humide encore où gisait tout à l’heure le blessé, au tas informe des planches brisées, des madriers rompus, des câbles arrachés, d’où émergeait une pièce de fer, l’angle aigu d’un rampant d’escalier où sa pauvre tête s’était fichée en tombant comme une pomme sur un chaume...
Les cieux me préservent d’encourir jamais une réprobation pareille à celle dont j’entendais encore le grondement, cette soirée d’hiver, au coin du feu!
Certes, en dédommagement de tant de dangers courus, on a témoigné aux plus humbles collaborateurs des architectes beaucoup de bienveillance, et même quelques égards. Dans la pluie de décorations qui va s’abattre sur le pays à l’occasion des «grandes assises du travail», on a même pensé à eux. A leur usage, on a créé une médaille spéciale, qui leur fera oublier bien des choses: quelles plaies, je vous prie, ne panserait-on pas en France, avec un centimètre de ruban? Le langage de la proclamation que leur adressa, pour leur notifier cette décision, M. Alfred Picard, était très digne et bien propre à exciter les zèles les plus vacillants. Enfin, j’ai aperçu, de ci de là, des écriteaux intéressant «Messieurs les ouvriers», dont le style frisait d’un peu près la basse flagornerie.
Tout cela me semble fait pour donner à nos gens, avec quelque ambition, une assez bonne opinion de leurs mérites. Je comprends toutes les ambitions, et j’ai d’eux, peut-être, une meilleure opinion encore qu’eux-mêmes.
Je n’ignore, parbleu! aucun de leurs défauts, j’entends de leurs défauts collectifs. Je les trouve minces, secondaires, auprès de leurs merveilleuses qualités.
Ils ont, dites-vous, mauvaise tête? Je crois qu’on exagère bien un peu. Ils sont plus faciles à manier qu’on ne veut le reconnaître, certes; à preuve la facilité déplorable avec laquelle, dans les circonstances critiques, les meneurs les entraînent.
Бесплатный фрагмент закончился.
