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Fortuné Du Boisgobey

L'omnibus du diable

Les mystères du nouveau Paris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329136

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

ÉPILOGUE


I

Table des matières

En plein quartier du Temple, au cœur du vieux Paris, entre la rue des Blancs-Manteaux et la rue des Francs-Bourgeois, s’élève, depuis le premier empire, le palais du prêt sur gages, le mont-de-piété, successeur légal des Juifs et des Lombards qui exploitaient jadis les fils de famille.

Tout s’y passe honnêtement et le temps n’est plus où les emprunteurs recevaient d’un usurier, au lieu d’espèces monnayées, une peau de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre, ainsi qu’il est dit dans le mémoire rédigé par le Harpagon de Molière.

On y paye en bon argent, en bon or et en bons billets de banque. L’intérêt y est de 9 pour 100, c’est vrai, mais l’étudiant qui engage sa montre et la mère qui y apporte son matelas sont sûrs d’y trouver, l’un de quoi aller au bal de la Closerie des Lilas, l’autre de quoi acheter du pain à ses enfants.

Aussi, la foule n’y manque pas, une foule qui n’est pas, comme on pourrait le croire, exclusivement composée de pauvres diables. Toutes les catégories sociales y passent, et les plus élevées ne sont pas celles qui le fréquentent le moins. On peut même affirmer hardiment que la véritable indigence n’y vient guère. Pour emprunter, il faut avoir quelque chose à mettre en gage.

En revanche, il n’est pas très-rare d’y rencontrer des riches momentanément gênés, car l’administration oblige plus discrètement qu’un ami, et au rebours de bien des gens du monde, ne reproche jamais à l’obligé le service qu’elle lui a rendu.

Au vrai, la clientèle ordinaire de mont-de-piété se compose du petit commerce, de la petite bourgeoisie, de la galanterie haute et basse, des viveurs, des joueurs et des ivrognes. Composition variée, s’il en fut jamais.

A certains jours, et à certaines heures, c’est par les cours et par les escaliers de cette grande bâtisse dont le style ne fait guère honneur aux architectes de 1805, un va-et-vient des plus curieux.

Des femmes chargées de paquets y coudoient des dames cachant sous leurs paletots de soie un petit sac en cuir de Russie tout gonflé de bijoux. Les heureux qui ont retiré leur gage sortent d’un pas allègre en tâtant le gousset où ils viennent de réintégrer la montre depuis longtemps absente; les besoigneux qui vont au bureau de prêt marchent la tête basse et regardent d’un œil attristé la bague ou l’épingle dont ils vont se séparer.

Des marchandes à la toilette, empanachées de chapeaux démodés et caparaçonnées de cachemires d’occasion, jacassent, comme d’énormes perruches, à la porte de la salle des ventes. Des juifs au nez crochu rôdent le long des murs, traînant sur le pavé de la cour leurs vastes redingotes aux poches bourrées de lorgnettes, et des Auvergnats crasseux battent lourdement la semelle, en attendant l’ouverture de l’encan des casseroles, des chenets et des chaudrons.

Du haut en bas de l’hôtel et du matin au soir, on emprunte, on rend, on vend, on achète. C’est l’activité incessante d’une fourmilière, mais ce n’est pas la confusion de la tour de Babel, car tous ceux qui entrent là savent très-bien ce qu’ils y viennent faire et les flâneurs y sont inconnus.

Par extraordinaire, le lendemain de l’arrestation de Savinien et de Cécile, un jeudi, deux hommes, que n’attirait en ce lieu ni la spéculation, ni le besoin d’argent, ni le désir de rentrer en possession de leurs joyaux ou de leurs nippes, franchirent vers midi la porte du chef-lieu, comme on dit dans le langage administratif de l’endroit, du grand-clou, comme l’appellent plus familièrement ses habitués.

Dominique Le Planchais avait reçu dans la matinée la visite de M. Chambras, et, après une longue conférence où il avait été question de bien des choses, l’agent supérieur de la police de sûreté avait proposé au Canadien de l’accompagner au mont-de-piété où il avait, disait-il, certaines recherches à faire.

Dominique était fort triste, quoique Chambras lui eût apporté officiellement l’assurance qu’il ne serait point inquiété pour son duel à l’américaine. M. Pouliguen, qui n’était plus en danger de mort, avait raconté les faits au chef du cabinet de la préfecture envoyé tout exprès à l’hôtel Dortis pour recevoir les déclarations du blessé, et le généreux commandant avait demandé comme une faveur qu’on ne poursuivît pas son adversaire. Il s’agissait d’éviter un scandale et, par considération pour l’honneur d’un brave officier, le préfet avait consenti à ne pas donner suite à cette affaire.

Mais, si Dominique était rassuré de ce côté, il l’était moins que jamais sur le sort de son ami, car Chambras n’était pas en mesure de lui donner la moindre nouvelle de M. de Colorado. Soixante heures s’étaient écoulées depuis que Marcel avait disparu et les recherches n’avaient fourni aucun indice sérieux, quoiqu’elles eussent été menées avec-beaucoup d’activité.

Cette mystérieuse aventure occupait tout Paris. Les journaux ne parlaient plus d’autre chose et ne se faisaient pas faute de déclamer contre la négligence de la police qui ne savait pas retrouver le Californien mort ou vif. Un millionnaire ne se perd pas comme un parapluie et bien des gens, plus sérieux que messieurs les reporters, s’étonnaient qu’on pût impunément escamoter un homme du monde au sortir d’une première représentation, en plein boulevard et en plein dix-neuvième siècle.

Chambras laissait dire et agissait avec d’autant plus d’ardeur que ses chefs s’étaient piqués au jeu, et que, personnellement, il se faisait un point d’honneur de réussir. Par ses ordres, on avait déjà fouillé la Seine de Bercy à Grenelle, et la Seine n’avait point rendu le corps de M. de Colorado.

L’opinion du plus habile des détectives parisiens était que l’ami de Dominique vivait encore. Il croyait à un enlèvement suivi de séquestration et opéré par des bandits qui se proposaient de faire chanter leur prisonnier, comme cela se pratique tous les jours en Italie et en Grèce. Il faut dire qu’il était à peu près seul de son avis et qu’à la préfecture, où on s’y connaît, on ne voulait pas admettre que les procédés de la bande de Marathon se fussent subitement acclimatés en France. Mais, que Marcel eût été assassiné ou simplement enlevé par des brigands, on ne retrouvait point sa trace.

Cependant, la veille, un cocher, ayant lu dans un journal l’histoire de la disparition, était venu déclarer que le lundi soir, vers onze heures, il avait chargé au coin de la rue d’Uzès un bourgeois très-bien habillé et un gamin en blouse qui s’était assis sur le siège, qu’il les avait conduits au bout du boulevard Bourdon, que là ils étaient descendus en lui disant de l’attendre et qu’ils n’étaient pas revenus.

Chambras, qui avait reçu sa déposition, s’était empressé de le conduire à la Morgue et le cocher avait parfaitement reconnu son gamin exposé derrière le vitrage. Il avait donné aussi le signalement du bourgeois, et ce signalement se rapportait assez bien à celui de M. de Colorado.

De ce premier et unique renseignement, Chambras tirait cette conclusion, déjà entrevue par lui lors de la découverte du cadavre repêché au bas du quai Henri IV, que Marcel avait été saisi au bord de la Seine par trois ou quatre malfaiteurs qui y avaient jeté aussitôt leur complice. Où ces malfaiteurs avaient-ils emmené M. de Colorado? Il ne le devinait pas encore, mais il comptait fermement qu’un jour ou l’autre ils se trahiraient.

Évidemment, ces gens-là n’avaient pas enlevé Marcel pour le plaisir de le séquestrer, et ils voulaient exploiter leur capture. L’agent de police avait donc pris ses précautions pour le cas où ils se présenteraient à une caisse quelconque, porteurs de la signature du millionnaire californien..

Il s’était dit aussi qu’ils commenceraient probablement par faire argent des bijoux qu’il portait sur lui et il avait avisé le mont-de-piété qu’on pourrait bien venir engager une montre dont le Canadien lui avait donné une description sommaire. Il y avait même envoyé un inspecteur de la sûreté pour surveiller le guichet.

L’inspecteur n’avait encore rien signalé de suspect, mais Chambras venait de recevoir une lettre du directeur, qui le priait de passer immédiatement au chef-lieu pour une communication relative à l’objet signalé. Il était allé aussitôt chercher M. Le Planchais, dont la présence était indispensable pour reconnaître la montre, si on l’avait mise en gage.

Dominique n’avait point fait de difficulté de l’accompagner à la rue des Blancs-Manteaux, mais il prétendait que le voyage serait inutile. Il ne croyait pas du tout que Marcel fût aux mains d’une bande de voleurs, car il était persuadé que le coup venait d’Atkins, et Atkins n’était pas homme à faire argent des dépouilles de sa victime.

Il avait communiqué à Chambras ses appréciations sur le compte du Yankee, mais Chambras n’était nullement de son avis, et ils discutaient encore en montant l’étroit escalier qui conduit à l’administration.

— Au surplus, dit l’agent pour clore le débat, nous allons savoir à quoi nous en tenir. Si la montre est ici, vous conviendrez bien qu’elle n’a pu y être envoyée par ce nabab américain?

Dominique n’insista point, mais il n’était pas convaincu.

Ils furent reçus par le directeur qui dit de prime abord à Chambras:

— La montre a été engagée avant-hier mardi, dans la matinée. Je vous aurais averti plus tôt, mais il a fallu compulser les registres.

— Mardi matin, la surveillance n’était pas encore organisée, puisque je n’ai été informé que mardi soir, murmura Chambras. Les coquins ont été vite en besogne. Mais on a dû exiger une signature et un papier d’identité ?

— Parfaitement. Oh! nous sommes en règle. La montre a été engagée par M. de Colorado lui-même.

— Par Marcel? c’est impossible! s’écria Dominique.

— Qui est monsieur? demanda le directeur.

— L’ami et l’associé de M. de Colorado, répondit Chambras. Monsieur a bien voulu m’accompagner pour reconnaître l’objet, le cas échéant.

— Le prêt, qui est de trois cent soixante francs, a été consenti sur la production d’un passe-port régulier, délivré à Washington et visé à Paris à la légation des États-Unis, reprit le directeur. Ce passe-port est au nom de M. Marcel Caradoc de Colorado, qui a signé lui-même le reçu. Voyez plutôt, monsieur, ajouta-t-il en s’adressant au Canadien.

Dominique y jeta un coup d’œil et dit aussitôt:

— Ce n’est pas l’écriture de Marcel. La signature est fausse.

— Parbleu! murmura le sous-chef de la sûreté.

— Ainsi, demanda le directeur, vous croyez qu’on a volé cet étranger et qu’on s’est servi de ses papiers pour engager?

— Je ne le crois pas, j’en suis sûr. On ne porte pas sa montre au mont-de-piété quand on a des millions, répondit Chambras. Le garçon, en recevant l’objet, a-t-il remarqué l’individu qui engageait?

— Oui, car la montre est fort belle et il n’en reçoit pas souvent de pareilles. Elle a dû coûter au moins douze cents francs. Le commissaire-appréciateur aurait offert un prêt de cinq cents, si elle n’était pas de fabrication anglaise et, par conséquent, non poinçonnée à la Monnaie de Paris. Du reste, les trois cent soixante ont été acceptés sans discussion par l’engagiste, qui est, m’a-t-on dit, un homme jeune, assez proprement vêtu, maigre, blond et très-pâle de visage.

— Marcel est brun de teint et de cheveux, fit observer Dominique.

— Le peseur se rappelle aussi que cet homme parlait le français sans accent étranger, mais en grasseyant et en traînant les mots.

— Je le soupçonne d’être originaire de la place Maubert, dit Chambras.

— Et qu’en concluez-vous? demanda le Canadien.

— Que je ne me trompais pas. M. de Colorado a eu affaire à des gens de la pègre, à des voleurs de profession.

— Une chose m’étonne, reprit le directeur, c’est que la montre ait été apportée ici. Ces messieurs ont tous des recéleurs attitrés, et, en général, ils aiment mieux s’adresser à eux.

— Quand ils n’ont pas de papiers, mais celui-ci avait le passe-port de M. de Colorado, et il savait qu’un fourgat ne lui aurait pas donné dix louis de la montre.

— C’est bien possible. Il y a eu négligence de la part de l’employé qui aurait dû vérifier le signalement et la signature; mais, ce jour-là, nous avons eu beaucoup de monde, et il était exceptionnellement pressé. C’est égal, il est en faute, et je...

— La montre a été engagée sans la chaîne, n’est-ce pas? interrompit Chambras.

— Oui.

— Marcel en avait une, dit vivement Dominique,. et un médaillon à son chiffre, un médaillon qui contient des cheveux de sa mère.

— C’est bon à savoir, au cas où notre homme l’aurait gardée pour faire le joli cœur. Ça s’est vu. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à montrer l’objet à monsieur, ajouta le policier.

— Il est encore au magasin, car j’ai été prévenu. seulement hier soir, et j’allais le faire apporter quand vous êtes arrivé. Mais je vais vous y conduire moi-même. Monsieur est étranger sans doute; la visite l’amusera.

Le Canadien n’était guère d’humeur à s’amuser de quoi que ce soit, mais il suivit le directeur qui les mena par un couloir obscur à la première division, c’est le terme technique pour désigner les salles où l’administration du mont-de-piété emmagasine les bijoux, les pendules et autres objets précieux ou fragiles.

Elle est située au premier étage, à portée des bureaux d’engagement. Les paquets encombrants sont serrés au second et au troisième, les matelas sous les combles. Les meubles ne sont reçus qu’à la succursale de la rue Servan.

Dominique pénétra avec ses deux guides dans le magasin qui est précédé par une grande salle où on enregistre les objets, préalablement mis en boîte.

Ce vaste réservoir, où viennent aboutir tant d’épaves que charrie le fleuve de la vie parisienne, est subdivisé en ruelles étroites par des murailles parallèles garnies de casiers où les gages sont placés méthodiquement selon leur numéro d’ordre. De fortes caisses en fer renferment ce qu’on nomme les quatre chiffres, c’est-à-dire les objets précieux sur lesquels on a prêté au moins 1,000 francs.

L’aspect général est triste et monotone, on ne voit là que des boîtes, des boites et encore des boîtes.

Ces innombrables cartonnages contiennent des milliers d’alliances et de pièces de mariage, débris de bonheurs conjugaux sur lesquels a soufflé le vent de la misère, et des montres par centaines de mille.

Paris est probablement la ville du monde qui achète le plus de montres et qui en met le plus en gage. On prétend que ce qui étonna surtout le roi de Prusse, quand il vint en 1867 visiter l’exposition universelle, ce fut de voir que chaque Français portait une chaîne à son gilet; et, à la fin du siècle dernier, Mercier, auteur du Tableau de Paris, affirmait qu’il y avait au moins quarante tonnes pleines de montres au mont-de-piété de son temps.

Le directeur dit quelques mots à un garçon muni d’une lanterne, qui se glissa aussitôt le long des casiers pour chercher le gage demandé et, en attendant qu’il l’apportât, l’aimable chef de l’immense et bienfaisant établissement de prêts crut devoir en faire un peu les honneurs à Dominique.

— Si vous aviez le temps, monsieur, lui dit-il gracieusement, de visiter tous les magasins, je vous ferais voir nos curiosités, des jambes et des bras de statues de bronze, le menton d’argent d’un invalide, et le parapluie, le fameux parapluie dont l’engagement a été renouvelé chaque année, depuis quarante-sept ans.

— Vous l’avez encore? demanda Chambras en riant.

— Parfaitement. Il y a six mois, un membre de notre conseil de surveillance le vit, tout chargé de bulletins, qui lui faisaient comme une carapace de papier. Il en eut compassion, il le dégagea et l’expédia au propriétaire, qui se fâcha tout rouge, déclara qu’il n’acceptait pas d’aumônes et nous le renvoya.

— Et on nie qu’il y ait des Parisiens fidèles à leurs amours!

— Nous avons aussi le rideau de calicot blanc qui a été engagé pour six francs, le 5 juin 1823, et qui a déjà payé plus de trente francs de droits, cinq fois sa valeur au moins.

— Ce sont peut-être des souvenirs de famille, dit le Canadien pour dire quelque chose, car son esprit était ailleurs.

— Le parapluie de ses ancêtres, alors, riposta Chambras qui avait le mot pour rire.

— Voici la montre, reprit le directeur en recevant des mains du garçon de magasin une boîte dont il se mit à défaire l’enveloppe.

— C’est bien elle! s’écria Dominique. Voyez les initiales.

C’était un superbe chronomètre, à répétition, à remontoir, à seconde indépendante, un véritable chef-d’œuvre d’horlogerie. Chambras le prit et l’examina avec attention.

— Le boîtier est bossué d’un côté, comme s’il avait reçu un choc, dit-il lentement. M. de Colorado a dù faire une chute. Cependant les ressorts sont intacts, ajouta-t-il en tournant légèrement le remontoir. Tenez! elle marche. Elle était arrêtée à onze heures quarante.

— M. de la Roche-Perrière m’a dit que Marcel avait quitté la loge vers onze heures.

— C’est bien cela... le temps d’aller en voiture au bout du boulevard Bourdon... le coup a dû être fait avant minuit.

— Vous pensez donc que Marcel a été tué ? demanda Dominique avec angoisse.

— Je ne pense rien encore. Ce qu’il y a de sûr, c’est que M. de Colorado a été volé, et, pour savoir ce qu’il est devenu, il faut retrouver le voleur. Je m’en charge. M. le directeur voudra bien tenir la montre à la disposition du parquet, car l’affaire va entrer en instruction, et je vais me mettre en campagne dès aujourd’hui. Il est possible que la reconnaissance ait été vendue. Si on se présentait pour dégager...

— Je ferais arrêter le dégagiste, c’est entendu.

— Je vais de ce pas chercher mon inspecteur qui est de faction aux engagements où il n’a plus que faire et le mettre dans la salle de rendition.

Ayant dit, Chambras remercia poliment le directeur et prit congé de lui pour descendre dans la cour où se trouve le guichet ouvert aux emprunteurs. Son agent y montait la garde depuis l’ouverture du bureau, et il voulait le placer au premier étage.

Le Canadien suivait, fort attristé du résultat de cette première enquête. La montre portant la trace d’un coup ne lui disait rien de bon et il inclinait de plus en plus à croire que Marcel avait été assassiné .

— Eh bien! lui demanda Chambras, ne pensez-vous pas maintenant que j’avais raison et qu’il ne s’agit nullement dans cette affaire d’une vengeance américaine?

— Je n’en sais rien, dit Dominique. Atkins n’aurait pas pris la montre, c’est vrai, mais il a pu employer des bandits subalternes qui ont dépouillé Marcel.

— Cet Atkins se fait appeler aussi M. de Mariposa, n’est-ce pas?

— Un nom qu’il a volé comme ses coupe-jarrets ont volé mon pauvre ami.

— On dit qu’il va épouser la fille de M. de Gondo.

— Il fera bien. Qui se ressemble s’assemble.

— C’est sans doute pour cela que je l’ai trouvé dans le cabinet du baron, où j’étais allé demander des renseignements sur l’affaire du jeune Brévan.

— Savinien? que lui est-il donc arrivé ?

— Comment! vous ne savez pas qu’il a été arrêté hier matin?

— Arrêté ! Savinien Brévan a été arrêté ! Et pourquoi?

— C’est vrai, vous ne pouvez pas le savoir, puisqu’il a été mis au secret. J’avais oublié cela et je me figurais qu’il vous avait écrit, à vous ou à M. de Colorado, qui s’intéressait à lui et qui l’avait fait placer chez le baron.

— Mais, enfin, que lui reproche-t-on?

— Il a été arrêté sur la plainte de son patron, qui l’accuse d’avoir soustrait cent mille francs à sa caisse.

— C’est une infamie! Savinien est innocent, j’en réponds, et votre baron est un coquin.

— J’avoue que j’ai été bien étonné quand on m’a mis hier au courant de cette affaire. C’est le commissaire de son quartier qui a reçu la plainte et qui a fait exécuter le mandat d’amener. Les renseignements que j’avais pris, il y a deux mois, sur ce jeune homme étaient excellents.

— Je vous dis qu’il est incapable d’une mauvaise action. Ce Gondo l’accuse parce qu’il s’entend avec Atkins pour persécuter tous les amis et tous les protégés de Marcel. Il est capable de s’être volé lui-même pour perdre Savinien.

— C’est difficile à croire, vous en conviendrez; d’autant plus que le vol... il m’en coûte de vous le dire... le vol est prouvé. On a retrouvé la somme... à laquelle du reste le coupable n’avait pas eu le temps de toucher.

— Quoi! on l’a retrouvée chez Savinien?

— Non. Il s’était bien gardé de la cacher dans son domicile ou de la porter sur lui. Il prévoyait qu’on ferait une perquisition et qu’on le fouillerait. Il a confié la liasse de billets de banque à une jeune fille qui l’a mise tout simplement sous le traversin de son lit où un de nos inspecteurs n’a eu aucune peine à la dénicher.

— Une jeune fille, dites-vous?

— Oui, une ouvrière fleuriste qui habitait rue Albouy et qu’il voulait épouser, à ce qu’il paraît.

— Cécile! s’écria Dominique, abasourdi par ce nouveau coup.

— C’est bien son prénom. Je ne connais pas encore son nom de famille. Je crois même avoir entendu dire qu’elle avait refusé de le donner. Du reste, ses antécédents sont bons, et il se peut qu’elle ne soit définitivement accusée que de recel.

— Cécile, recéleuse! Ah! c’est trop de calomnies, et le Gondo aura affaire à moi.

— Peut-être aussi le jeune Brévan ne l’avait-il pas mise dans la confidence. Cela arrive assez souvent dans ces affaires-là. Un caissier a une maîtresse, il prend dans sa caisse, et il porte l’argent chez sa bonne amie, s’imaginant qu’on n’ira pas le chercher là. C’est l’enfance de l’art, mais il y a des naïfs. C’est pour cela que je conseillerai toujours à un banquier d’employer de préférence des jeunes. Les vieux retiennent leur place d’avance sur un paquebot transatlantique et prennent l’express du Havre la veille de l’appareillage.

— Et qu’en a-t-on fait de cette pauvre enfant? Où est-elle?

— Où vont les femmes en pareil cas, à Saint-Lazare.

— A Saint-Lazare! avec les voleuses et les filles!

— Elle est à la division des prévenues, c’est-à-dire en cellule, répondit tranquillement Chambras qui paraissait beaucoup moins touché que son interlocuteur du triste sort de la fleuriste.

— Mais il faut qu’elle en sorte, s’écria Dominique, il faut qu’on relâche immédiatement Savinien, qu’on les venge tous deux de cet abominable traitement. Si Marcel était avec nous, il les tirerait de peine. Il irait trouver les magistrats, le préfet, le ministre... il leur prouverait que ces pauvres enfants n’ont rien à se reprocher et que leur accusateur est un misérable... Marcel est mort ou prisonnier... c’est à moi de le remplacer, de réclamer la mise en liberté de deux innocents...

— Je ne vous conseille pas d’essayer. Vous n’obtiendriez rien. Les faits sont là.

— Les faits! je les nie. Vous me dites qu’on a trouvé les billets de banque chez Cécile? Je vous dis, moi, que c’est Atkins qui les y a mis.

— Mais, cher monsieur, vous ne parlez pas sérieusement.

— Vous croyez? Eh bien, je ferai mieux, je démasquerai moi-même tous ces misérables, puisque vous semblez prendre leur parti.

— Je ne prends le parti de personne. Je fais mon devoir et je cherche à m’éclairer.

— Je vous répète que le baron et Atkins se sont concertés pour frapper Marcel dans sa personne et dans celle de ses protégés. Le baron est un loup-cervier qui n’a qu’un lingot à la place du cœur. D’où sort-il, ce voleur de millions? Le sait-on, seulement? Voilà comme vous êtes tous à Paris. Quand un homme a beaucoup d’argent, vous ne lui demandez pas ce qu’il a fait pour le gagner. Et cet Atkins, qui s’est fabriqué une noblesse avec le nom d’un district de Californie, vous le prenez pour un honnête commerçant qui vient dépenser sa fortune à Paris. Atkins est un scélérat qui a essayé dix fois, aux mines, de nous assassiner, M. de Colorado et moi, et que j’ai malheureusement manqué, un jour qu’il allait tuer Marcel en traître. Son œil, c’est moi qui le lui ai crevé d’un coup de carabine.

— Diable! je conçois qu’il vous en veuille mortellement.

— Ah! vous en convenez! Nierez-vous maintenant que cet homme soit capable d’avoir attiré mon ami dans un piège pour se défaire de lui et aussi d’avoir dénoncé le jeune Brévan et sa fiancée?

— Je vous ferai remarquer, dit Chambras avec beaucoup de sens, que l’une des deux suppositions rend l’autre inadmissible. Si M. Atkins s’était débarrassé de M. de Colorado par un crime, il n’aurait plus eu ensuite aucun intérêt à perdre ce jeune homme auquel, vous l’avouez vous-même, il n’en voulait que par contre-coup.

— Et qui vous dit que les Gondo n’avaient pas aussi leurs raisons pour nuire à Savinien? C’est une caverne que la maison de ce banquier. Le père se livre à toutes sortes d’opérations véreuses. Le fils est un débauché qui, tout dernièrement, a emprunté de l’argent à Marcel.

— Vous êtes sûr de cela?

— Très-sûr. Il lui doit trente mille francs et il est sans doute enchanté de sa mort qui lui permet de les garder. La fille est une coquette qui ne demande qu’à se faire acheter bien cher en mariage par cet affreux borgne d’Atkins, et, quant à la baronne, elle est folle de Savinien qui la dédaigne. Cela se voyait assez au bal où Marcel m’a traîné, la nuit où le chenapan qui m’a jeté par-dessus le pont d’Asnières a tenté de dévaliser l’hôtel. Je puis bien supposer qu’elle a accusé Savinien pour se venger de son indifférence.

L’éloquence de Dominique était si chaleureuse qu’elle devait finir par produire de l’effet sur le plus sceptique de tous les policiers. Chambras se recueillit un instant et dit lentement:

— Il y a, cher monsieur, dans les observations que vous venez de me faire quelques points qui me frappent et que j’examinerai certainement. La réputation financière du baron est médiocre et son honnêteté douteuse. S’il est vrai que l’Américain dont il veut faire son gendre vaille encore moins que lui, il ne serait pas impossible qu’ils se fussent associés pour commettre une ou deux mauvaises actions. Je vous promets de m’occuper d’eux, et bientôt. Mais je vous demande la permission de terminer ce que j’ai à faire ici. Ce ne sera pas long. Quelques instructions à donner à mon agent.

La conversation, commencée dans l’escalier, se continuait dans la cour, où circulaient beaucoup de gens de toute espèce. L’agent, qui se défiait toujours des oreilles indiscrètes, voulut la terminer.

— Il y a là deux affaires distinctes, dit-il en baissant la voix: votre ami à retrouver et le vol des cent mille francs à expliquer. Il y en a même une troisième dont je suis chargé depuis quelque temps, la poursuite des auteurs du vol Robinier, et celle-là va très-bien, car l’ex-valet de chambre de M. de Colorado et nos escarpes des carrières d’Amérique parlent à qui mieux mieux. Depuis quelques jours, ils font une musique enragée. Mais, en ce moment, ce n’est pas là ce qui vous intéresse.

— Qui sait si les trois affaires ne se tiennent pas de près, murmura Dominique. Tous les coquins sont de la même famille.

— Moralement, oui, mais ceux de la haute ne frayent guère avec ceux de la basse pègre. Au reste, j’éclaircirai tout cela, et promptement. A propos, ce passe-port, dont notre filou s’est servi pour engager la montre, M. de Colorado le portait donc sur lui?

— Pas habituellement, mais je me souviens qu’il l’avait mis lundi dans son portefeuille pour établir son identité chez un notaire où il est allé ce jour-là signer une procuration.

— Une procuration! A qui l’a-t-il donnée, et pourquoi faire?

— A moi, pour toucher en son absence l’argent déposé en compte courant chez M. de Gondo.

— Je vous demande cela parce que, dans une enquête de ce genre, rien n’est indifférent. Votre ami avait donc l’intention de s’absenter?

— Non. C’est à la veille de se battre en duel qu’il a eu l’idée de me remettre un pouvoir général pour le remplacer.

— De sorte que vous êtes maître de disposer de tous les capitaux que possède M. de Colorado?

— Sans doute, mais je n’ai nulle envie d’user de la permission.

— Il faudra voir. L’argent n’est jamais de trop pour bien mener une instruction. Mais, dites-moi, est-il à votre connaissance que M. de Colorado eût d’autres papiers dans sa poche le jour où il a disparu?

— Il devait avoir, comme toujours, son livre de chèques.

— Oh! oh! voilà déjà que je commence à voir un peu plus clair dans l’affaire de l’enlèvement.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que cette habitude qu’avait M. de Colorado de porter toujours sur lui un livre de chèques devait être connue...

— De tous ses amis, oui. Du reste, c’est l’usage en Amérique et en Angleterre de tout payer avec des chèques. Marcel n’avait peut-être pas cinquante louis dans sa poche en or et en billets.

— Alors tout s’explique, et je suis de plus en plus persuadé qu’il est tombé entre les mains de simples voleurs, mais je suis à peu près sûr maintenant qu’il n’a pas été tué.

— Pourquoi?

— Parce que les gens qui l’ont enlevé se proposent de l’exploiter en lui faisant signer un ou plusieurs bons, dont ils viendront toucher le montant à la caisse de M. de Gondo.

— Ils n’ont pas besoin de sa signature, ils peuvent la contrefaire, comme ils l’ont déjà contrefaite ici.

— Ce n’est pas la même chose. Ils savaient bien que M. de Colorado ne viendrait pas engager lui-même la montre qu’ils lui avaient prise, et ces messieurs ne veulent rien perdre; tandis que, pour palper une grosse somme, sa signature sur un petit carré de papier leur suffit; mais on la connaît parfaitement chez le baron, cette signature, et le caissier ne s’y tromperait pas. Donc, ils ont intérêt à laisser vivre leur prisonnier.

— Et moi, je vous dis que, s’ils ne l’ont pas encore tué, ils le tueront. Marcel ne fera jamais une lâcheté. Il refusera de signer, et, quand ils verront qu’ils n’en peuvent rien tirer, ils se déferont de lui.

— Je crois que vous vous trompez, car M. de Colorado leur a déjà donné un chèque.

— Comment cela?

— Hier, j’ai vu le baron pour l’affaire du vol des cent mille francs, et j’ai appris de sa bouche que la veille, c’est-à-dire mardi, on est venu toucher à la caisse un bon de sept mille neuf cents francs, signé par votre ami. C’est même le dernier payement qu’ait fait le jeune Brévan. A ce moment-là, on ignorait encore l’absence inexplicable de M. de Colorado, mais comme il a disparu le lundi soir, il est évident que le chèque a été remis par lui aux chenapans qui le gardent et qui, n’en doutez pas, lui en extorqueront d’autres. Aussi je m’en vais de ce pas organiser une jolie souricière dans les bureaux de M. de Gondo et je suis bien sûr que nos grinches ne tarderont pas à venir s’y faire prendre.

Dominique réfléchissait. Tout à coup, il se frappa le front et s’écria:

— Je me rappelle maintenant. Le chèque de sept mille neuf cents francs a été signé devant moi, dans la journée de lundi. Il est au porteur, et Marcel devait le remettre à son carrossier, qui n’est pas venu. Le bon n’a pas été détaché de la souche. Il est resté dans le livret et les brigands ont dû l’y trouver.

— En effet, cela change la thèse, murmura Chambras d’un air vexé.

Comme tous les diplomates, il détestait les incidents qui dérangeaient ses calculs, et quand son siège était fait, il ne le recommençait pas volontiers. C’était une faiblesse, mais on n’est pas parfait, et d’ailleurs il l’avouait de bonne grâce, quand son chef la lui reprochait.

— Oui, reprit-il, si ce bon était signé d’avance, il est probable que les grinches sont allés au plus pressé. Ils ont commencé par en toucher le montant et par faire argent de la montre. La chaîne ne peut pas compromettre celui qui la porte. Toutes les chaînes se ressemblent. Un de ces coquins-là doit être un faraud, aimant la toilette. C’est une particularité qui m’aidera à le retrouver.

— Oh! les misérables 1 dit entre ses dents le Canadien. Voler, tuer peut-être, pour avoir une chaîne d’or.

— Cela vous étonne. J’en ai vu bien d’autres. Tenez, en 1847, dans l’affaire de la rue des Moineaux, la femme Dubos, qui avait aidé à assassiner une vieille rentière, avoua en pleine audience qu’elle avait risqué la peine de mort pour se procurer de quoi acheter de beaux bonnets. Et le valet de chambre qui avait la passion des primeurs, et qui tua sa fille parce qu’elle lui coûtait trop cher et parce que les dépenses qu’elle lui occasionnait le forçaient à se priver de manger des asperges au mois de mars!

Mais je m’amuse à bavarder, et j’ai encore deux choses à faire ici: changer de place l’agent que j’ai mis en faction aux engagements, et dire deux mots au père Salomon, un vieux marchand de diamants qui me donne assez souvent des renseignements utiles. Si la reconnaissance de la montre a été vendue, il est capable de la retrouver, car il connaît tous ceux qui font ce commerce-là, et il a un flair à nul autre pareil. Justement, c’est jeudi, jour de la vente des bijoux, et nous le trouverons à la salle d’enchères.

Dominique ne fit pas d’objection. La nouvelle de l’arrestation de Savinien et de Cécile l’avait bouleversé, et cette catastrophe, suivant de si près la disparition de Marcel, lui enlevait presque la faculté de penser. Il rêvait d’exterminer Atkins et les Gondo, qui, selon lui, étaient cause de tous ces malheurs, mais il s’en rapportait à Chambras pour débrouiller cet abominable écheveau de scélératesses.

Le sous-chef de la sûreté le conduisit d’abord au fond de la cour, dans une salle d’aspect déplaisant où quelques emprunteurs attendaient leur tour assis sur des bancs de bois. Une espèce de cage vitrée où se tenaient les appréciateurs et les garçons boîtiers occupait l’extrémité de cette anti-chambre du prêt. Chambras frappa d’une certaine façon aux carreaux dépolis. On lui ouvrit, il entra et il revint, au bout d’une minute, dire au Canadien qui l’attendait près de la porte du corridor:

— C’est fait. Mon inspecteur va monter à la salle de rendition pour surveiller les dégagistes. Venez avec moi causer avec mon vieux ioutre. Ce ne sera pas long et vous ne vous ennuierez pas.

Chambras connaissait tous les détours du chef-lieu, et il mena tout droit Dominique à la rotonde où se tiennent les encans.

Il y avait foule. La vente des bijoux venait de finir, et comme il était de bonne heure, on apportait, pour remplir le reste de la vacation, des lots variés de défroques et de nippes. Il y avait là de tout, des draps et des pincettes, des manchons et des instruments de musique, des dentelles, des marmites et des objets de literie.

Le commissaire-priseur, flanqué de son clerc et d’un employé de l’administration, annonçait les objets, et deux aboyeurs criaient à tue-tête les enchères. Les marchandes à la toilette maniaient avec une dextérité sans égale les robes de soie et les châles; les revendeuses, plus bourgeoises, décousaient les matelas pour en tâter et en flairer la laine. Dans l’argot expressif du lieu, cela s’appelle balancer la punaise. Un Auverpin facétieux s’amusait à souffler dans une clarinette, sous prétexte de l’essayer, et en tirait des couacs qui mettaient l’assistance en liesse.

Tout ce monde-là formait autour des tables un cercle compacte, et mal en eût pris au naïf étranger qui se serait permis d’enchérir. La bande noire se serait coalisée à l’instant même pour l’empêcher d’acheter ou pour lui faire payer ses emplettes six fois leur valeur.

Il faut dire que l’administration clémente permet au propriétaire d’un gage de le retirer jusqu’à la dernière seconde, en payant, cela s’entend de reste. Tant que le coup de marteau du commissaire n’a pas retenti, une fille peut dégager la bague de sa mère, une femme son alliance, et il ne se passe guère de jour où six ou sept objets ne soient sauvés ainsi, à l’article de la mort.

Dominique vit d’un œil indifférent ce curieux tableau et Chambras, qui ne venait point là pour acheter, eût tôt fait d’aviser son juif, rencoigné dans une embrasure de fenêtre et fort occupé à examiner à la loupe une paire de boutons en brillants qu’il venait de payer onze cents francs. Ils en valaient bien trois mille, et si on l’avait déshabillé, toute sa dépouille mise en vente n’aurait certainement pas été poussée jusqu’à trois pièces de cent sous.

Dès qu’il vit venir à lui le sous-chef de la sûreté il enfouit ses diamants dans sa poche, souleva poliment son chapeau graisseux et prit un air humble et souriant.

— Deux mots, père Salomon, lui dit tout bas l’agent, si vous entendiez parler d’une reconnaissance de 360 francs sur une montre, avertissez-moi et vous ne perdrez pas votre temps.

— Ça peut se trouver, murmura l’israélite. Il ne passe pas au clou, par an, dix montres sur lesquelles on prête plus de deux cents. J’ai même idée que je sais à peu près où est le papier vert. Seulement, je ne voudrais pas faire arriver de la peine à un ami.

Chambras le regarda entre les deux yeux et lui dit d’un ton bref:

— Si vous me l’apportez avant trois jours, cent francs de gratification pour vous et ma parole que l’ami ne sera pas inquiété, à moins qu’il n’ait trempé dans l’affaire.

— C’est comme si vous l’aviez, dit Salomon dont la figure s’illumina.

Chambras n’avait plus rien à faire là. Il prit le bras de Dominique et l’entraîna rapidement dans la rue des Francs-Bourgeois.

— Cher monsieur, lui dit-il, maintenant je vais vous quitter, car j’ai de la besogne à la préfecture, mais je puis vous assurer que nous avons fait une bonne journée. La nasse est tendue et le poisson viendra bientôt s’y prendre. Laissez-moi faire, et dormez tranquille. Avant la fin de la semaine, vous aurez de mes nouvelles.

— Dormir! répondit amèrement le Canadien, je ne dors plus depuis que j’ai perdu Marcel. Vous me promettez de me le rendre, je veux bien vous croire, mais je veux aussi voir Savinien et Cécile, les interroger... Je suis sûr qu’ils me diront tout, à moi... et par eux je saurai bien découvrir les auteurs de l’infâme machination...

Dominique s’arrêta court. Il venait de s’apercevoir que Chambras ne l’écoutait plus, occupé qu’il était à examiner un homme et une femme arrêtés à quelques pas de là et causant avec animation.

— Eh bien? demanda Dominique en lui poussant le bras.

— Eh bien, dit brusquement Chambras, vous les verrez, je vous le promets, mais je vous supplie de me quitter sur-le-champ, car je crois que je tiens une piste, et vous me gêneriez beaucoup pour la suivre.

Dominique comprit qu’il était inutile d’insister et que mieux valait le laisser agir à sa guise. Il avait pleine confiance dans ses talents et il se défiait beaucoup de sa propre habileté à dépister les coquins. C’est un métier qu’on ne fait bien que lorsqu’on est doué d’aptitudes qui manquaient complètement au Canadien; la chasse à l’homme ne se pratique-pas dans les rues de Paris comme dans les prairies américaines. L’ami désolé de Marcel donna donc une poignée de main à Chambras et s’éloigna mélancoliquement dans la direction de la rue Rambuteau.

Chambras, lui, ne bougea point de la place où il s’était arrêté, tout près de l’entrée du mont-de-piété, où il se mit à faire semblant de lire les grandes affiches collées sur la muraille. En même temps, il observait du coin de l’œil le couple qui avait déjà attiré son attention et qui stationnait à quelques pas de là, au coin de la petite rue Aubriot.

L’homme était grand, maigre et montrait en plein une face pâle et ravagée, sur laquelle tranchaient énergiquement des moustaches et des sourcils d’un noir qui contrastait avec la blancheur de ses cheveux. Il portait un chapeau défraîchi et un pardessus râpé ; mais sa tournure ne manquait pas d’élégance, et il avait plutôt l’air d’un viveur ruiné que d’un indigent de profession. Détail caractéristique: il avait des gants.

La femme dissimulait sous un ample manteau bordé de fourrures un embonpoint plus que majestueux, et sa voilette rabattue sur son visage cachait à moitié ses traits, mais Chambras avait la vue aussi perçante qu’il avait la mémoire nette. Du premier regard, sans hésiter, il avait reconnu madame de Gondo qu’il n’avait cependant rencontrée qu’une seule fois dans sa vie, au bal de son mari. Chambras aurait rendu des points à Œil-de-Faucon, des romans de Fenimore Cooper. Et, avec une promptitude de raisonnement égale à sa clairvoyance, il s’était dit que la richissime épouse du baron ne venait pas là pour le plaisir de causer sur le trottoir d’une rue boueuse avec un homme mal vêtu.

Sa présence dans ce quartier perdu ne pouvait guère s’expliquer autrement que par une affaire à traiter avec le mont-de-piété. Quelle affaire? l’agent de police se le demandait; mais il ne s’étonnait pas trop de cette singulière rencontre.

Il connaissait à fond la vie de Paris et l’envers de cette société où le désir de paraître est le plus impérieux des besoins, où les plus hautes situations cachent souvent d’affreuses misères et de honteuses plaies. Il savait que beaucoup de grandes dames connaissaient le chemin du clou, et que le magasin de la première division abrite souvent des bijoux de famille et de l’argenterie armoriée. D’autres, plus titrées et mieux nées que cette baronne de finance, franchissent d’un pied furtif le seuil du bureau de prêt et se glissent par les couloirs sombres en se cachant comme si elles couraient à quelque coupable rendez-vous. Cependant, madame de Gondo, femme d’un archi-millionnaire, ne pouvait être amenée là que par une nécessité criminelle ou tout au moins inavouable, car son mari ne devait pas lui marchander l’argent.

Chambras l’avait compris si vite et si bien qu’il s’était tout d’abord juré d’éclaircir ce mystère. En d’autres temps, peut-être ne s’y serait-il pas arrêté, mais la conversation qu’il venait d’avoir avec Dominique lui mettait l’esprit en éveil, et il se disait qu’il devait se passer d’étranges choses dans la maison de ce banquier dont la digne moitié tenait un colloque suspect, à quelques pas de la porte d’une maison de prêt sur gages. Il résolut donc de s’attacher à la baronne jusqu’à ce qu’il sût ce qu’elle venait faire là et, en ces matières, il était passé maître.

Au lieu d’aller rôder autour d’elle, il se contenta de l’observer et de se tenir prêt à manœuvrer suivant les circonstances. Il n’attendit pas longtemps.

Dominique n’était pas encore bien loin, lorsque Chambras vit le couple se disjoindre. L’homme traversa la rue et entra dans un cabaret qui portait cette singulière enseigne: A la sortie de chez ma tante. Pas plus singulière après tout que celle de ce marchand de vin où on lit: A la descente du Père-Lachaise, ni que celle du café du Rat mort, situé sur la place Pigalle et illustré par la fréquentation de diverses célébrités artistiques et politiques.

Au geste que fit l’homme en quittant la baronne, Chambras comprit qu’il allait l’attendre dans ce cabaret, et, dès lors, son plan fut arrêté dans son esprit. Il connaissait le bouge, pour y être allé plusieurs fois surveiller des coquins qui étaient venus boire là le produit d’un objet volé et engagé. Le maître du lieu était à la dévotion de la préfecture, et n’avait par conséquent rien à refuser au sous-chef de la police de sûreté.

Cependant, madame de Gondo s’avançait en rasant les murs, plus voilée que jamais, et d’un pas hésitant. Chambras se plaça de façon qu’elle fût obligée de passer tout près de lui, si, comme il n’en doutait pas, elle entrait au mont-de-piété ; et, quand il la vit arrêtée sur le seuil de la grande porte et cherchant une indication utile parmi les inscriptions qui tapissaient le corridor, il s’approcha d’elle le chapeau à la main.

— Madame cherche le bureau des dégagements? demanda-t-il du ton d’un commissionnaire qui offre ses services.

La dame interpellée recula de deux pas, ramena vivement sur le bas de son visage sa voilette qui s’était un peu relevée, et se mit à regarder attentivement ce personnage obligeant.

Chambras ne craignait pas qu’elle le reconnût, quoiqu’elle l’eût déjà vu, car, la nuit du bal, il était déguisé en homme du monde, et, pour venir au chef-lieu, il avait repris sa figure naturelle, qui était celle d’un bourgeois ou d’un employé.

— Non, balbutia la baronne, après quelques secondes d’examen, je voudrais, au contraire... engager.

— Le bureau est au fond de la cour, à droite.

— Merci, monsieur. Je vais...

— Il y a beaucoup de monde et madame aimerait mieux sans doute un engagement secret.

— Oui... sans doute, mais... est-ce possible?

— Cela se fait tous les jours, pour les personnes distinguées, Madame peut s’adresser directement au chef de l’administration, et, si madame le désire, je vais la conduire à son cabinet.

— Je vous serai très-obligée, monsieur, murmura madame de Gondo.

— Madame n’a qu’à me suivre, dit avec empressement Chambras, qui reprit aussitôt le chemin déjà parcouru en compagnie de Dominique et guida la baronne à travers un dédale d’escaliers et de couloirs jusqu’à la porte du bureau de la direction.

— Madame peut entrer, ajouta-t-il en l’introduisant poliment dans l’antichambre.

Madame de Gondo ne se fit pas prier et chercha son porte-monnaie pour récompenser ce complaisant cicerone; mais, pendant qu’elle l’ouvrait, Chambras sortit et s’éloigna rapidement sans attendre un pourboire auquel il ne tenait pas du tout.

Il avait pensé un instant à entrer seul chez le directeur, à le prévenir de la visite qu’il allait recevoir et même à lui demander de le placer de façon à tout voir et à tout entendre sans être vu. Mais il savait que cet honorable fonctionnaire ne se prêterait point à cet espionnage. L’administration veut bien, quand il s’agit d’arrêter un criminel, fournir des indications à la police, qui représente la justice, mais, en dehors de ce cas spécial, elle est d’une discrétion absolue. Et, jusqu’à preuve du contraire, la femme du baron de Gondo ne pouvait pas être signalée comme auteur ou complice d’un méfait.

D’ailleurs, Chambras pouvait se passer de cette surveillance, car il se réservait de faire prendre, s’il y avait lieu, des renseignements officiels sur l’emprunt contracté par la dame, et surtout il comptait qu’elle allait, en sortant du mont-de-piété, venir rejoindre au cabaret l’individu qui, tout à l’heure, causait avec elle dans la rue.

Cependant, par surcroît de précaution, il alla d’abord trouver l’agent qu’il venait de mettre en sentinelle dans la salle de rendition, et il lui donna l’ordre d’attendre, à la porte du directeur, une dame dont il lui dépeignit le costume et la tournure, de la filer à la sortie et, au cas où elle n’entrerait pas chez le marchand de vin, de pousser la filature jusqu’à ce qu’elle eût regagné l’hôtel du boulevard Malesherbes. Le numéro de la reconnaissance de la montre volée à M. de Colorado était signalé aux garçons du bureau des dégagements. Il n’y avait donc pas grand inconvénient à ce que l’inspecteur abandonnât momentanément sa faction près du guichet.

Cela fait, Chambras gagna la rue, s’introduisit par une petite porte, à lui connue, dans le respectable établissement dont l’enseigne invitait si bien les ivrognes à se désaltérer, à la sortie de chez ma tante, et s’aboucha dans un coin avec le cabaretier qui comprit à demi-mot et le fit passer aussitôt dans un cabinet séparé par un vitrage en verre dépoli de celui où attendait l’ami de la baronne.

On avait gratté un des carreaux de façon à permettre à deux yeux indiscrets de regarder ce qui se passait à côté. Chambras y appliqua aussitôt les siens et vit un spectacle curieux.

L’équivoque ami de la baronne était assis à une table tachée de vin et de graisse. Il avait devant lui un carafon d’absinthe à moitié vide et un verre plein où il buvait de temps à autre une gorgée de poison vert. Mais il lisait avec beaucoup d’attention un livre posé sur la table à côté d’un petit sac en peau dont il était assez difficile de deviner le contenu.

Chambras, fort étonné, se demandait à quelles hautes études pouvait bien se livrer ce personnage qui était aussi mal vêtu qu’un savant, mais qui n’en avait pas la figure, lorsqu’il le vit fermer brusquement son livre et défaire les cordons de son sac. Le livre, dont l’espion put lire le titre, imprimé en lettres rouges et noires sur une couverture jaune, était intitulé : Traité des jeux de trente-et-quarante et de la roulette.

Du sac, l’inconnu tira un gros paquet de jeux de cartes et une poignée de haricots secs. Il mit les haricots en tas sur la table, mêla les cartes, coupa et commença à tailler comme un croupier de Monaco, c’est-à-dire à les étaler l’une à côté de l’autre sur deux rangs parallèles et de longueur variable.

Après chaque coup, il prenait dans le tas un certain nombre de haricots et les plaçait tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche, puis il poussait devant lui les cartes étalées et recommençait à en aligner d’autres qu’il prenait sur le paquet.

Un bourgeois naïf qui eût été témoin de ce manége aurait pu prendre celui qui s’y livrait pour un diseur de bonne aventure préparant ses exercices. L’homme au sac, en effet, avait bien la mine d’un sorcier ou d’un faiseur de tours. Mais Chambras ne s’y trompa point. Il avait assez souvent rencontré sur son chemin toutes les passions pour avoir appris à les reconnaître à première vue; et, la plus terrible de toutes, le jeu, avait marqué d’une empreinte ineffaçable les traits tourmentés de l’ami de madame de Gondo.

Cet ami suivait avec une émotion fiévreuse les variations de cette partie sans adversaire, et, selon que le résultat de chaque coup l’obligeait à déposer à droite ou à gauche les légumes secs qui représentaient évidemment, des louis d’or, sa face pâle s’éclairait ou se contractait, comme s’il eût réellement gagné ou perdu.

— Bon! j’y suis, pensa Chambras, l’amant de la baronne est un de ces joueurs à systèmes, qui dévoreraient des millions pour nourrir une martingale, comme les cuisinières nourrissaient un terne du temps de la loterie. Diable! elle est bien mal tombée cette chère baronne, et, si elle subit l’influence de ce pilier de tripot, elle doit être capable de tout. Il faudra que j’examine de près l’affaire du jeune Brévan.

Cependant l’homme taillait toujours et le tas de haricots de droite grossissait à vue d’œil.

Sans doute, c’était le bon, car la figure du croupier amateur rayonnait de joie.

— C’est clair comme le jour, se disait Chambras; il jouera ce soir avec l’argent que la baronne va lui donner, et, en l’attendant, il exécute une répétition de la marche qu’il compte suivre au tapis vert. Reste à savoir à quelle circonstance il doit le pouvoir qu’il exerce sur cette respectable personne, et aussi comment il se fait que la femme d’un des plus riches banquiers de Paris en soit réduite à s’adresser au mont-de-piété pour se procurer des fonds.

Le sous-chef de la sûreté eut tout le temps de réfléchir à ces deux problèmes, car la partie dura une grande demi-heure, et, la taille étant finie, l’homme achevait de compter ses haricots, quand la porte du cabinet s’ouvrit pour laisser passer la baronne amenée par le cabaretier, qui disparut aussitôt après l’avoir introduite discrètement dans cet asile peu sûr. Elle paraissait fort émue et elle se laissa tomber plutôt qu’elle ne s’assit sur un misérable tabouret.

— Eh bien? demanda le joueur en la regardant avec des yeux ardents.

— J’ai l’argent, murmura la baronne d’une voix éteinte.

— Donne, dit cyniquement l’homme aux haricots.

Madame de Gondo releva sa voilette et Chambras vit de grosses larmes rouler sur ses joues. Elle était bien changée depuis la fameuse nuit du bal où elle présidait si majestueusement le souper des millionnaires. Cette nuit-là, un de ses convives, un financier galant, avait pu, sans trop la flatter, la comparer à Junon; mais, pour le moment, elle ressemblait plutôt à Niobé pleurant ses enfants qu’à la femme de Jupiter.

Au lieu d’obéir à l’injonction que l’inconnu avait appuyée d’un geste avide, elle dit timidement:

— Du moins, tiendras-tu ta promesse? Partiras-tu?

— Puisque je te l’ai juré.

— Tu m’as trompée si souvent.

— Raison de plus pour que je ne te trompe pas cette fois-ci. Donne-moi ce qu’il me faut pour partir et je partirai.

— Ce soir?

— Non. Pas ce soir.

— Pourquoi?

— Parce que c’est impossible.

— Impossible! quand tu devrais déjà depuis un mois être en Amérique! quand tu sais que chaque jour ta présence à Paris peut avoir les conséquences les plus funestes! Est-ce ainsi que tu me récompenses de ce que j’ai fait pour toi?

— Pardon, tu n’es pas venue ici, je suppose, pour récriminer. Ce serait tout à fait inutile. Le passé est passé. Occupons-nous du présent. Donne-moi les cinquante mille francs que je t’ai demandés et compte que tu ne me reverras plus.

— Si j’en étais sûre...

— Sois tranquille. Je n’ai nulle envie de rester à Paris. Les parties y sont trop mauvaises, et, de plus, la police y tracasse les pontes, tandis qu’à San-Francisco, je le sais de bonne source, il y a vingt banques publiques où, avec le nouveau coup que j’ai inventé, je suis sûr de faire promptement fortune. Mais pour les attaquer ces banques, il me faut des capitaux. Il m’en faut aussi pour le voyage. Ainsi, exécute-toi de bonne grâce, si tu veux que je te débarrasse de ma personne.

— Écoute, Georges, dit résolûment la baronne, je voudrais ne pas douter de toi; mais tu m’as donné malheureusement assez de preuves de ta légèreté pour que j’aie le droit de te demander des garanties.

— Lesquelles, s’il te plaît?

— Je vais aujourd’hui même payer ton passage sur le paquebot qui part demain pour New-York. Ce soir, ma femme de chambre Katinka prendra avec toi l’express du Havre, et là elle te remettra la somme.

— Quand je serai à bord du bateau, n’est-ce pas?

Madame de Gondo fit un signe affirmatif.

— Cette confiance me touche, reprit Georges avec une grimace ironique.

— Et tu acceptes la condition?

— Je la refuse catégoriquement.

La baronne tressaillit et s’écria:

— Tu avoues donc que tes belles promesses n’étaient qu’un leurre et que tu n’a pas sérieusement l’intention de quitter Paris.

— Je n’avoue rien du tout. Le bateau ne mettra en mer qu’à la marée du soir. Je prendrai demain matin le premier train et j’arriverai encore à temps pour m’embarquer. Mais je veux la somme maintenant et je tièns à coucher à Paris cette nuit.

— Dis plutôt que tu veux la passer à jouer.

— Peut-être bien.

— Et tu oses en convenir! Malheureux! Mais demain tu auras perdu cet argent que j’ai eu tant de peine à me procurer... et tu reviendras encore me demander un nouveau sacrifice... me menacer...

— Non, car demain j’aurai cent mille francs de plus. C’est juste la masse dont j’ai besoin pour faire sauter une banque en Californie.

— Cent mille francs! Et où les prendras-tu? Comptes-tu les voler? J’aurais dû prévoir que tu finirais ainsi.

— Moi, voler! Pour qui me prends-tu? On ne vole pas quand on a le moyen de gagner une fortune.

— Au jeu, n’est-ce pas?

— Oui, au jeu, puisque tu veux le savoir. Je ne devrais pas te répondre, car les femmes ne comprennent rien aux calculs, et je suis trop bon de prendre la peine de t’expliquer les miens. Si je te disais que j’ai perfectionné la montante et la descendante de d’Alembert, tu croirais que je parle japonais. Mais je veux bien t’apprendre que j’ai trouvé enfin la marche que je cherche depuis vingt ans, que cette marche est sûre, absolument sûre. Elle péchait par un point. Je l’ai rectifiée, et maintenant je paralyse même le refait. Je viens de terminer ma dernière expérience. Elle a été décisive. Chacun de ces haricots que tu vois à ma droite se changera ce soir en un billet de mille francs.

— Fou! misérable fou!

— Oui, je sais un endroit où, cette nuit, un banquier mettra quinze mille louis sur table, et demain matin, vrai comme je m’appelle Georges Carinis, je partirai pour le Havre avec une centaine de mille francs dans ma ceinture.

— Ah! c’est trop d’impudence, dit madame de Gondo, et il faudrait que je fusse insensée pour céder encore une fois aux exigences de ton abominable passion.

— Ainsi, tu ne veux pas me donner l’argent?

— Non! Prends-le de force, tue-moi, si tu veux. Je ne te le donnerai pas.

— Fort bien, dit Georges avec une rage froide; je sais ce qu’il me reste à faire.

— Que feras-tu?

— J’irai déposer au parquet une plainte contre ma femme légitime qui a épousé M. le baron de Gondo, sans attendre, pour contracter cette union avantageuse, que je fusse mort, moi, son premier mari.

— Bigame! murmura Chambras qui n’avait pas perdu un mot de cet édifiant dialogue; la baronne est bigame! Parbleu! voilà qui est bon à savoir, et M. Dominique Le Planchais donnerait gros pour être à ma place..

— Georges! tu ne feras pas cela, s’écria madame de Gondo. Tu ne me dénonceras pas!

— J’y vais, répondit froidement le joueur en ramassant ses cartes et ses haricots pour Les. réintégrer dans le sac qui ne le quittait jamais.

— Mais c’est me perdre!

— Parbleu!

— Non, ce n’est pas possible! Tu réfléchiras... tu auras pitié de moi.

— Pitié de toi! quand tu refuses de me sauver, alors que tu n’aurais qu’à fouiller dans ta poche pour me mettre à même de devenir riche... dix fois plus riche que le baron de Gondo, ton noble mari! Allons donc! il faudrait que je fusse bien lâche.

— Mais tu sais bien que je ne l’ai épousé que parce que tu m’avais abandonnée, que j’étais sans ressources quand je l’ai rencontré à Constantinople.

— Garde ces raisons-là pour le jour où tu passeras en cour d’assises. Ton avocat plaidera les circonstances atténuantes, et ma foi! qui sait? tu en seras peut-être quitte pour cinq ou six mois de prison.

— J’ignorais ce que tu étais devenu... Je te croyais mort...

— Tu mens. Trois mois avant ton mariage, tu as reçu de mes nouvelles et tu m’as répondu au Caire, où je tenais une roulette. J’ai gardé ta lettre.

— Georges! je t’en supplie!... tu m’as aimée autrefois...

— Il y a trop longtemps. Je l’ai oublié.

— Moi aussi, je t’ai aimé... je t’aime encore.

— Vraiment? ricana Georges.

— Mais si je ne t’aimais pas, reprit la baronne d’une voix entrecoupée, crois-tu donc que j’aurais tout sacrifié pour venir à ton secours, comme je l’ai fait si souvent depuis que tu es à Paris?

— De quels sacrifices parles-tu? S’agirait-il par hasard des quelques misérables sommes que tu m’as remises, après me les avoir beaucoup trop fait attendre? Le beau dévouement que tu as montré là, en vérité ! Tu n’as eu que la peine de les demander à l’archi-millionnaire que tu m’as donné pour successeur.

— La peine de les demander! mais tu ne connais pas Gondo, tu ne sais pas qu’il ne m’a jamais dit un mot de ses affaires, qu’il me traite comme une servante à gages avec laquelle on se croit quitte quand on lui a payé son salaire; que dans cette maison où les caisses regorgent d’or, je n’ai pas le droit de prendre mille francs pour mon usage personnel.

— A d’autres, ma chère! Je sais parfaitement que ton mari te fait une magnifique pension.

— Il me donne cinq mille francs par mois pour ma toilette et, en dehors de cela, je ne puis pas disposer d’un sou. La plus petite bourgeoise administre son ménage comme elle l’entend. Dans la maison de Gondo, les dépenses courantes sont payées à la caisse, sur des bons visés par le baron lui-même, car il examine tout, jusqu’aux comptes de son maître d’hôtel.

— Cela prouve que ton mari est un cuistre; cela ne prouve pas que tu sois dans l’impossibilité de m’aider. Avec les cinq mille francs que tu dépenses par mois en colifichets, je gagnerais, moi, des millions. J’ai bien fait sauter la banque de Bénazet en partant d’une attaque de dix louis.

— Mais cet argent me suffit à peine. Il faut que je tienne mon rang.

— Ton rang! répéta le premier mari de la baronne en haussant les épaules. Tu parles de ton rang comme si tu étais née princesse! Pardieu! c’est trop fort. Tu as donc oublié que j’eus l’honneur de faire ta connaissance à la table d’hôte d’un hôtel de Bucharest?

— Georges! murmura madame de Gondo, quel cruel plaisir peux-tu prendre à m’humilier en me rappelant le passé ?

— Serait-ce par hasard la brillante alliance que tu as contractée qui te rendrait si fière? reprit impitoyablement Georges. Je serais curieux de savoir à quelle chancellerie ont été délivrées les lettres patentes qui ont conféré à ton noble époux le titre de baron; car j’ai pris mes informations depuis que je t’ai retrouvée, et je sais à quoi m’en tenir sur son origine. Il ne s’appelle pas plus Gondo que je ne m’appelle Montmorency. Veux-tu que je te dise son véritable nom, celui qu’il portait quand il arriva à Paris, il y a trente ans?

— Georges! je t’en supplie!

— Tu ne l’aurais pas épousé, si tu l’avais rencontré dans ce temps-là ; car il n’avait pas de souliers, et il faisait un commerce qui l’aurait envoyé où tu iras infailliblement, si tu me forces à déposer une plainte. Il quitta la France à temps; mais, en cherchant bien, on y trouverait encore des gens qui se souviennent de lui. Il se nommait...

— Assez, Georges, assez! Pourquoi me torturer ainsi, quand tu sais bien que je suis à ta merci?

— Tu veux que je me taise? Je ne demande pas mieux. Les affaires du baron ne sont pas les miennes. Donne-moi ce que tu m’as promis, et je te répète encore une fois que tu n’entendras plus jamais parler de moi.

— Eh bien, oui, je vais te la donner cette somme, puisque tu me jures qu’elle te servira à passer en Amérique; à quitter cette affreuse vie qui finira par nous tuer tous deux...

Georges tendit la main sans répondre. Ses yeux brillaient comme s’ils eussent déjà vu ruisseler sur un tapis vert cet or destiné à nourrir sa chimère, la décevante martingale qui dévore les joueurs, comme aux temps mythologiques le sphinx dévorait les devineurs d’énigmes. Et, de fait, le secret de gagner au jeu, n’est-ce pas l’énigme éternelle, celle dont on cherche le mot depuis des siècles? Le sphinx moderne n’est qu’un croupier armé d’un râteau au lieu de griffes, et ce sphinx-là n’a pas encore trouvé d’Œdipe.

— Oui, reprit amèrement la malheureuse baronne, il est à toi, cet argent, tu vas l’emporter, le risquer, le perdre... je le sais; je sais que dans quelques jours, demain, peut-être, tu reviendras me menacer encore, et je n’ai pas le courage de te le refuser. Mais je veux du moins que tu saches ce qu’il me coûte.

Le joueur attendit, impassible, comme un homme qui voit venir une averse et qui s’est résigné à la recevoir.

— La première fois que tu t’es présenté chez moi, continua madame de Gondo, tu m’as trouvée prête à te tirer de peine...

— Fort à contre-cœur, car tu m’as très-mal reçu; mais passons, interrompit Georges avec impatience.

— J’avais économisé un peu d’or sur ma pension, je te l’ai donné, et tant que tes exigences n’ont pas excédé mes ressources, je ne t’ai pas marchandé les secours.

— Parce que tu ne pouvais pas faire autrement. Ensuite?

— Mais ces exigences ont pris bientôt des proportions telles qu’il m’a été impossible d’y suffire.

— La déveine me poursuivait. Mets-toi à ma place.

— Enfin, un jour tu es venu me demander une somme énorme, quarante mille francs...

— De quoi jouer trois fois le maximum à Hombourg, plus deux cents louis pour mes frais de route.

— Cette somme, je ne la possédais pas. Je n’avais plus que mes bijoux. Mais je n’hésitai pas. Je pris mon collier de diamants et je courus chez un usurier qui consentit à me prêter quarante mille francs sur ce gage qui en vaut bien cent mille. Je te les donnai parce que tu m’avais fait le serment de partir..

— Serment de joueur, serment d’ivrogne.

— Le service que je t’avais rendu a failli me perdre, reprit la baronne sans relever ce cynique aveu. Avant-hier, mon mari avait invité à dîner un riche Américain dont il veut faire son gendre. Il me signifia que j’eusse à paraître le soir avec le collier que cet étranger voulait voir pour en acheter un pareil à sa femme. Je n’avais pas un sou pour le retirer des mains de l’usurier et il me restait deux heures pour me procurer cinquante mille francs, car je savais que ce misérable m’en demanderait dix mille d’intérêts.

— Quelle canaille! Commentas-tu fait? demanda Georges, qui, depuis un instant, écoutait avec un intérêt marqué le récit de sa femme.

— J’ai trouvé l’argent par miracle.

— Comment s’appelle-t-il, ton miracle?

— Par le fils de mon mari, Ernest de Gondo.

— Tu vois bien qu’il t’est facile de te procurer des fonds, quand tu le veux sérieusement.

— Que Dieu me préserve de m’en procurer encore de la même façon, murmura la baronne, qui était devenue très-pâle.

Et elle reprit d’une voix tremblante:

— J’ai couru chez le prêteur, au faubourg Saint-Antoine, je suis entrée une seconde fois dans la caverne où il reçoit chaque jour des voleurs et des assassins, car cet homme est un recéleur de la pire espèce.

— Je vais m’occuper de dénicher ce gaillard-là, grommela Chambras, qui écoutait toujours.

— Enfin, j’ai obtenu qu’il me rendît mes diamants, continua madame de Gondo; le baron ne s’est aperçu de rien, je n’entendais plus parler de toi, j’espérais que la chance t’avait souri, que tu avais pu enfin t’embarquer, et je commençais à respirer, lorsque ce matin j’ai reçu ta lettre.

— Que veux-tu! J’ai sauté de ma dernière masse sur une série de seize intermittences. Ces coups-là sont faits pour moi. Il est vrai qu’ils n’arrivent pas deux fois de suite, et, cette nuit...

— Alors, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de me tuer; mais j’ai pensé que tu étais malheureux, j’ai pris les diamants que j’avais déjà engagés pour toi et je suis venue au rendez-vous que tu me donnais. Je suis entrée au mont-de-piété, où il m’a fallu livrer mon nom, mon adresse... Rien ne m’a arrêtée, ni l’humiliation, ni le danger, et le voilà, cet argent qui doit te sauver. Prends-le et pars; si tu le perds, j’en mourrai.

Georges saisit avidement la liasse de billets que lui tendait la baronne, les mit dans sa poche, boutonna son paletot râpé et se leva en disant avec un geste que lui eût envié Frédérick Lemaître:

— La fortune ne sera pas toujours contraire.

Chambras aussi se leva et se glissa doucement hors du cabaret. Il en savait assez et il n’avait pas perdu son temps. Son agent flânait dans la rue. Il se dirigea de son côté, et, sans s’arrêter, il lui dit en passant:

— Ce n’est plus la femme qu’il faut filer, c’est l’homme, et à fond. Ne le lâche pas que tu ne l’aies couché, et dès que tu l’auras couché, viens à la permanence me dire où il perche.

II

Table des matières

On jouait tous les jeudis chez madame de Marly, née Canoche.

C’était son jour d’Italiens, et comme elle était fort répandue dans le monde des viveurs qui y ont un fauteuil à l’année, elle recevait beaucoup de visites dans sa loge et elle y faisait ses invitations. On les acceptait volontiers, car sa maison était montée sur un très-bon pied depuis que, le règne de Gondo ayant pris fin, Coralie disposait à son gré du patrimoine de René Dortis.

Elle le menait grand train, ce patrimoine si laborieusement acquis par un négociant qui ne prévoyait guère l’usage qu’en ferait son fils unique. Si grand train, qu’en femme prévoyante elle prenait déjà ses précautions pour le jour assez prochain où il aurait totalement disparu.

René s’était fait rendre ses comptes de tutelle et puisait à pleines mains dans son héritage, lequel, malheureusement pour lui, consistait en valeurs mobilières, en actions et en obligations très-faciles à convertir en argent, car M. Dortis le père n’avait fait que d’excellents placements.

Coralie avait payé toutes ses dettes, qui n’étaient pas petites, et tenait chaque jour de longues conférences avec sa respectable tante et fournisseuse, madame Alexis, au grand dommage de la bourse de René, car la marchande à la toilette avait toujours à proposer des bijoux d’occasion que le jeune amoureux ne refusait jamais d’acheter.

Madame de Marly avait un talent particulier pour tout se faire offrir, sans rien demander, et chacun de ses sourires coûtait quelques billets de mille francs à René. La scène des boucles d’oreilles qui lui avait valu le malheureux bonheur d’être admis dans l’intimité de la dame, cette fameuse scène à trois personnages se répétait presque quotidiennement avec un égal succès.

Les braconniers qui tendent des collets savent que les lièvres viennent très-bien se faire prendre au même piège les uns après les autres, et les intelligentes personnes qui exploitent la bêtise humaine ne se donnent guère la peine de varier leurs procédés. Elles n’ont qu’un tour dans leur sac, mais c’est le bon.

Coralie marchait donc à grands pas vers une fortune sérieuse, quand un certain soir elle reçut un billet de M. de Colorado qui lui annonçait pour le lendemain l’arrivée au Grand-Hôtel de M. James Jackson, richissime planteur de la Nouvelle-Orléans. Elle regretta qu’il débarquât à Paris si tôt, car les coupes réglées qu’elle pratiquait dans la fortune de l’héritier des Dortis ne faisaient que commencer, mais la tasse de thé n’en fut pas moins offerte et acceptée par l’Américain. Madame de Marly pensait sagement qu’il est toujours bon d’avoir deux cordes à son arc.

Il était arrivé justement que M. Pouliguen, ayant été rapporté presque mourant à l’hôtel du quai de Valmy, René, qui avait bon cœur, se faisait un devoir de veiller son beau-frère. La sœur de Pain-de-Blanc se trouvait donc libre de disposer de ses soirées, et elle ne crut pas pouvoir en faire un meilleur emploi que de les consacrer à un étranger de distinction.

Paris est une ville hospitalière entre toutes, et Coralie était essentiellement Parisienne, puisqu’elle avait vu le jour non loin de la place Maubert.

Elle commença d’ailleurs par étudier son planteur avant de se lier officiellement avec lui, car elle ne voulait trahir René qu’à bon escient, et elle manquait de renseignements sur le caractère des Américains du Sud. Mais M. James Jackson s’était montré sous un jour très-favorable, et, après lui avoir fait subir un examen sommaire, madame de Marly résolut de faire un coup d’État et de détrôner le jeune Dortis au profit de ce citoyen de la Louisiane.

Les choses en étaient là quand, le jeudi qui suivit la disparition de M. de Colorado, vers minuit, au sortir d’une assez maussade représentation du Trovatore, Coralie rentra dans son coquet appartement de la rue Castellane qu’elle comptait bien ne plus habiter longtemps, car son nouvel adorateur parlait déjà de lui acheter un hôtel. Elle venait de le voir au théâtre, et de l’inviter à sa petite fête, mais elle s’était bien gardée de lui dire que ses nombreux amis seraient de la partie, car ce naturel des bords du Mississipi se montrait peu disposé à faire des connaissances parmi le sexe fort. Elle lui avait affirmé que la société se composerait d’actrices, de quelques jeunes gens sans consistance et d’un opulent Américain du Nord, protecteur d’une de ces dames, et très-désireux d’oublier la guerre de sécession en fraternisant avec un compatriote des États méridionaux. Mais elle ne lui avait pas dit qu’on ferait une partie très-chaude qui se prolongerait sans doute jusqu’au jour.

Le jeu était une des industries de madame de Marly. Non qu’elle trichât ou qu’elle prélevât sur les joueurs cette rétribution connue sous le nom de cagnotte dans les tables d’hôte et dans les tripots; elle laissait ces procédés mesquins aux lorette vieillies qui n’ont plus d’autres ressources, car elle professait hautement cette opinion charitable qu’il faut que tout le monde vive, mais les gens qui jouent gros jeu sont toujours d’excellentes connaissances et ils se montrent volontiers généreux, surtout quand ils ont gagné. Et Coralie réservait ses préférences pour ceux que la veine avait bien traités, ce qui ne l’empêchait pas de s’acquitter très-règulièrement lorsqu’elle perdait, et d’exiger des amies qu’elle invitait la même exactitude dans les payements.

C’est la mode à présent parmi ces dames d’être sérieuses au tapis vert aussi bien qu’ailleurs. Par la même raison qu’elles ont, comme les honnêtes femmes, leur notaire et leur agent de change, elles se piquent de régler, comme les hommes du monde, leurs dettes d’honneur. C’est même le seul honneur auquel elles tiennent,

Cependant, depuis que le hasard avait jeté dans ses griffes le jeune Dortis, l’intelligente nièce de madame Alexis avait suspendu ses réceptions hebdomadaires. René, qui n’aimait pas le jeu, était horriblement jaloux, et sa belle avait trop d’intérêt à le ménager pour lui imposer tous les jeudis la compagnie de ses nombreux amis. Mais l’entrée en scène de M. Jackson modifiait sensiblement la situation et Coralie comptant sur sa protection, ne se croyait plus tenue aux mêmes égards envers l’adolescent naïf qu’elle avait attelé à son char en attendant mieux.

Ce soir-là, d’ailleurs, elle savait que René serait retenu chez sa mère et ne viendrait pas troubler la fête. De plus, elle était à peu près décidée à déclarer publiquement son amoureux exotique, pour faire enrager ses petites amies d’abord, et aussi pour compromettre le planteur, en laissant colporter dans les cercles, par ses invités, la nouvelle de la brillante conquête qu’elle venait de parachever.

Lorsque, par ordre du roi Louis XV, madame du Barry fut officiellement présentée à la cour, il y eut foule dans les appartements de Versailles. Il y eut foule aussi chez Joséphine Canoche, le jeudi où elle produisit son Américain, car le bruit de sa liaison avec lui commençait déjà à se répandre, et, de plus, on savait que M. Atkins de Mariposa devait poser une banque de trente-et-quarante, avec un capital à faire damner tous les croupiers d’Allemagne.

Il n’en fallait pas davantage pour que le ban et l’arrière-ban des joueurs du high-life accourussent à la soirée de madame de Marly. L’annonce d’une partie où un riche étranger allait mettre trois cent mille francs sur table produisit dans les cercles le même effet que si, à Marseille, les chasseurs provençaux apprenaient l’arrivée d’un chevreuil dans les plaines de la Crau. Aussi, à une heure du matin, le salon de Coralie était déjà plein, et la bande joyeuse du club, où elle comptait tant de fidèles, s’y trouvait presque au grand complet.

M. Jackson, naturellement, était arrivé un des premiers, et il avait vraiment fort bonne mine avec ses favoris noirs et ses larges épaules. La dame du lieu le présenta d’abord à M. de Mariposa qui était venu avec sa Valentine et qui se montra fort courtois pour l’homme du Sud.

Les deux citoyens de l’Union s’entretinrent longtemps en anglais et parurent s’accorder à merveille, à la grande satisfaction de madame de Marly. Jackson laissa bien voir quelque surprise de rencontrer chez elle si nombreuse société, mais il fit. bonne contenance et il lui témoigna tant d’attentions, qu’elle se crut suffisamment autorisée à l’afficher comme son adorateur attitré.

Il y avait là d’Aldrige, la Roche-Perrière, Valbourg et beaucoup d’autres. Il y avait même Belamer et Ernest de Gondo, qui s’étaient permis d’y venir sans invitation, l’un, parce qu’il était sûr de n’y pas rencontrer M. de Colorado, l’autre, parce qu’il avait entendu dire que M. Dortis, son successeur immédiat, avait déjà fait place à un inconnu.

On causait là, tout comme dans le vrai monde, car madame de Marly, qui tenait beaucoup aux apparences, ne souffrait pas qu’on commençât la partie avant d’avoir pris le thé. Le thé a bon air, le thé classe tout de suite le salon où on le sert. On ne boit pas de thé dans les tripots.

Ses amis se prêtaient de bonne grâce à cette fantaisie innocente. On comptait pourtant parmi eux quelques impatients, entre autres d’Aldrige, le vieux beau, qui était joueur comme les cartes et qui s’approcha de Coralie pour lui dire à l’oreille:

— Il me semble, chère amie, que nous perdons un temps précieux. Qui attendez-vous donc?

— Léonie, répondit la maîtresse de la maison. Elle m’a demandé la permission de nous amener un très-gros joueur. Mais, tenez! la voici.

En effet, une main gantée de blanc écarta la portière de soie, et la voix d’un domestique en livrée noire annonça successivement:

— Madame de Saint-Florentin!

Monsieur Carinis!

Monsieur le comte de Saint-Planchers!

— Saint-Planchers complète admirablement Saint-Florentin, dit tout bas d’Aldrige; mais j’ai peur que ces saints-là ne figurent pas plus dans l’annuaire de la noblesse que dans le martyrologe.

Madame de Marly ne releva pas cette observation impertinente et vint à la rencontre de Léonie, qui remorquait ses deux cavaliers.

La maîtresse de la maison fronçait le sourcil, car elle n’en attendait qu’un, et elle s’étonnait que son amie se permit de lui amener quelqu’un sans l’avoir prévenue. En toute autre circonstance, elle n’aurait pas attaché grande importance à cette infraction aux règles de la bonne compagnie; mais ce soir-là elle tenait à ne présenter à M. Jackson que la fine fleur de ses connaissances, et elle se défiait un peu des gens patronnés par madame Léonie, plus ou moins de Saint-Florentin.

Coralie n’avait pas tout à fait tort, car la dame ne connaissait guère les deux personnages dont elle devait répondre. Moins heureuse que sa camarade, la pauvre Léonie n’était protégée, pour le moment, par aucun Américain, ni du Sud, ni du Nord, et elle ne dédaignait pas de se répandre dans des mondes inférieurs, notamment dans ceux où l’on joue, car elle avait une malheureuse passion pour la dame de pique.

C’était chez une soi-disant vicomtesse, réduite par la dureté des temps à tenir une table d’hôte, qu’elle avait rencontré Georges Carinis, mari légitime de madame de Gondo. Ce déraillé y perdait rageusement l’or qu’il extorquait à la malheureuse baronne, et, comme il paraissait en avoir beaucoup, Léonie s’était intéressée à sa déveine et avait fini par lui promettre de le présenter dans une maison où il trouverait de plus gros enjeux et des partners moins suspects.

A l’annonce de la banque de trois cent mille francs que devait tenir M. de Mariposa chez madame de Marly, Carinis avait tressailli d’aise et s’était juré de l’enlever, grâce à son fameux système qu’il perfectionnait tous les jours. Ce serment coûtait cinquante mille francs de plus à madame de Gondo.

Après avoir encaissé l’argent prêté sur le collier de diamants, le mari de la bigame s’était occupé d’abord de réparer les brèches faites à sa toilette par les injustes caprices du sort; puis il avait couru chez Léonie lui rappeler sa promesse et lui dire qu’il viendrait la prendre à minuit et demi pour aller avec elle à la soirée de madame de Marly. Finalement, il était rentré à l’hôtel borgne où il logeait, boulevard de Batignolles, et il y avait attendu l’heure de la grande bataille en exécutant d’innombrables répétitions de sa martingale aux haricots.

Comme tous les gens absorbés par une grande passion, Carinis n’avait d’yeux que pour l’objet de la sienne, et il avait couru les rues en combinant de nouveaux coups, sans s’apercevoir qu’il était suivi par un espion. L’habile inspecteur mis à ses trousses par Chambras s’était adroitement renseigné auprès du portier de l’hôtel garni et de la femme de chambre de madame de Saint-Florentin. A sept heures, il en savait assez pour rentrer à la permanence, où il fit un rapport complet à son chef, qui prit aussitôt un grand parti.

Depuis qu’à la sortie de chez ma tante, Chambras, caché derrière un vitrage, avait assisté à l’entretien de la baronne, il n’était plus éloigné du tout de penser, comme le Canadien, que Savinien et Cécile étaient innocents. Pour satisfaire aux exigences incessantes de son persécuteur, madame de Gondo avait dû recourir à des moyens extrêmes, et peu s’en était fallu qu’elle ne laissât échapper dans le cabinet du marchand de vins l’aveu d’une mauvaise action. Les cinquante mille francs qui lui avaient servi à dégager, — précisément le mardi, le jour du vol commis chez le baron, —son collier, qu’elle devait de nouveau mettre en gage le surlendemain, elle s’était bien gardée de dire comment elle se les était procurés, mais elle n’avait pas caché à Georges qu’ils lui coûtaient bien cher. Il se pouvait donc qu’elle les eût pris tout simplement dans la caisse de son second mari.

Cette supposition, assez admissible, n’expliquait pas tout, et, même en la tenant pour fondée, Chambras trouvait encore beaucoup de points obscurs dans cette affaire bizarre. Ainsi, la somme soustraite était de cent mille francs et non pas de cinquante mille, et, si la baronne eût été coupable, il lui serait resté la moitié de l’argent, juste de quoi donner à Carinis ce qu’il demandait, sans subir l’humiliation d’une visite à l’établissement de la rue des Blancs-Manteaux. De plus, ce n’était pas elle, assurément, qui avait caché les billets de banque dans la chambrette de la rue Albouy.

On pouvait croire, à la rigueur, qu’elle en voulait à Savinien de l’avoir dédaignée, et le ressentiment d’une injure que les femmes ne pardonnent guère avait pu la pousser à perdre le jeune sous-caissier. Mais elle ne connaissait pas Cécile, même de nom, et elle ne savait pas où elle demeurait.

Et cependant, en dépit de toutes ces invraisemblances, le sous-chef de la sûreté avait résolu de ne pas lâcher le fil que le hasard mettait entre ses mains, si ténu qu’il fût, de le suivre jusqu’au bout, et même de donner de sa personne, comme il le faisait toujours dans les occasions graves.

Il faut aussi lui rendre cette justice qu’il n’avait pas perdu une minute pour agir. Ayant fini à huit heures d’écouter le rapport de son inspecteur, à dix heures et demie, il sortait de chez lui en voiture et camouflé en zig de la haute, c’est-à-dire en irréprochable tenue de soirée; à onze heures, il se faisait annoncer chez Léonie sous le nom de comte de Saint-Planchers, et il entamait avec elle un de ces colloques brefs et décisifs où il était passé maître.

Madame de Saint-Florentin n’était pas absolument irréprochable à certains points de vue, et elle menait une existence trop accidentée pour se croire à l’abri de l’œil curieux de la police. On ne cavalcade pas dix ans sur le terrain périlleux de la haute bicherie parisienne sans s’accrocher quelquefois aux épines du chemin, et il était plus d’un épisode de son passé que Léonie tenait à laisser dans l’ombre. Aussi, comme beaucoup de ses pareilles, vivait-elle, en quelque sorte, sur la foi des traités, assurée qu’à moins de nouveaux et trop gros méfaits, on ne lui susciterait pas de tracasseries, à la condition qu’elle ne refuserait pas, le cas échéant, de rendre un service à la paternelle et prévoyante administration qui surveille les irréguliers des deux sexes. Chambras n’eut donc pas besoin d’user de beaucoup de ménagements avec cette intelligente personne, et il n’eut qu’à décliner sa qualité pour obtenir d’être présenté à madame de Marly.

Lorsque Georges Carinis vint chercher à l’heure dite la noble dame, qui devait le conduire chez sa non moins noble amie, il la trouva en conversation avec M. le comte de Saint-Planchers, un homme charmant, sans morgue, quoique d’excellentes façons, et la connaissance fut bientôt faite, comme cela se passe entre gens du même monde que le hasard conduit à une même partie de plaisir.

Pendant le trajet fait en commun dans la voiture de madame de Saint-Florentin, le premier mari de la baronne se montra causeur agréable, et Chambras, qui l’étudiait, put se convaincre que ce joueur effréné n’avait pas toujours vécu dans le triste milieu où sa passion dominante l’avait jeté.

Leur entrée à tous les trois produisit quelque sensation parmi les invités de Coralie, qui leur fit d’abord un peu la moue, mais qui se rasséréna vite en voyant que les deux nouveaux venus avaient très-bonne mine.

Quoiqu’il eût remonté sa garde-robe au décrochez-moi ça, ni plus ni moins que Pain-de-Blanc, M. Carinis était fort élégamment vêtu et ses manières ne juraient point avec sa toilette. Avec sa figure pâle, ses longues moustaches noires, ses yeux caves et sa physionomie expressive, il avait l’air d’un seigneur italien proscrit pour avoir conspiré contre une tyrannie quelconque.

Quant à Chambras, tout en lui, costume, figure, attitude, était d’une correction absolue. Pas un détail ne clochait dans cette tenue superlative, et tout le monde le prit pour un riche gentilhomme de province venu à Paris pour protéger l’art dramatique dans la personne de Léonie de Saint-Florentin, laquelle avait, comme on dit, traversé le théâtre en ses jeunes ans. Elle avait même traversé beaucoup d’autres carrières, et de moins brillantes.

Les présentations faites, la glace fut bientôt rompue et la causerie reprit avec entrain, sans devenir générale, les invités s’étant partagés en petits groupes, parmi lesquels circulaient ces dames offrant la tasse de thé classique, fonction dont elles s’acquittaient avec beaucoup de grâce et de dignité. On se serait cru chez une chanoinesse.

M. de Mariposa et M. Jackson étaient fort entourés, et les yeux exercés de Chambras s’attachaient à eux de préférence. Il connaissait Atkins, pour l’avoir vu au souper de madame de Gondo, et il se proposait de l’observer attentivement, mais M. Jackson l’intriguait beaucoup. L’ex-valet de chambre de Marcel était parfaitement entré dans son rôle d’Américain sudiste, et il pouvait se flatter de tromper tout le monde, excepté le sous-chef de la sûreté, qui lui trouvait l’accent trop parisien.

Chambras, du reste, n’avait pas été médiocrement surpris de rencontrer là M. Ernest de Gondo, dont Atkins devait prochainement, disait-on, épouser la sœur, ce qui ne l’empêchait pas de se produire à cette soirée en la galante compagnie de mademoiselle Valentine.

Elle était rayonnante, cette artiste incomprise, et elle semblait avoir totalement oublié les mésaventures de sa voix de fausset dans le rôle du page de l’Ile de Tohu-Bohu, ou du moins elle comptait bien s’en consoler en grignotant les millions que son Yankee semblait plus que jamais disposé à lui offrir. Mais Chambras s’occupait peu d’elle. Le futur gendre du baron, Ernest, son héritier présomptif, et Georges Carinis, premier et légitime mari de la baronne, tels étaient les trois termes du problème qu’il cherchait à résoudre pour tenir la promesse faite à Dominique d’examiner à fond le cas de Savinien Brévan.

— Quelqu’un a-t-il des nouvelles de M. de Colorado? demanda d’Aldrige en posant sa tasse vide sur la table où madame de Marly surveillait la théière d’argent ciselé qui fumait avec un doux murmure.

— Pas moi, répondit Ernest de Gondo. Mon père m’a encore dit hier qu’il avait télégraphié à tous ses correspondants de l’étranger pour savoir s’ils avaient vu son client, car il supposait que ce monsieur avait pu être appelé à Londres, à Vienne ou à Naples, par une affaire imprévue, mais on ne l’a aperçu nulle part.

— Les affaires imprévues ne se présentent pas à la sortie des Variétés, un soir de première représentation, fit observer M. de la Roche-Perrière.

— C’est vrai, riposta le vieux beau, mais convenez alors que la conduite de ce gentilhomme californien est fort extraordinaire. Hein! ai-je assez raison de prétendre qu’avec les étrangers on ne sait jamais sur quoi compter?

M. d’Aldrige, en s’exprimant ainsi, regardait du coin de l’œil M. Atkins et M. Jackson, et il paraissait enchanté de leur être désagréable, car il s’était fait depuis longtemps une spécialité de l’impertinence.

— Celui-là n’était pas comme les autres, murmura la Roche-Perrière.

— Peuh! dit Ernest d’un ton dégagé, il faisait bien du tapage pour les quelques millions qu’il avait chez nous.

— N’en dites pas de mal, cher ami. Il avait aussi le mérite de payer exactement ses dettes de jeu, riposta d’Aldrige, qui se trouvait créancier pour une centaine de louis de l’héritier du baron.

— Vous me faites souvenir que je suis votre débiteur, reprit lestement le jeune Gondo en tirant un portefeuille très-bien garni où il puisa deux billets qu’il offrit au viveur émérite.

Chambras jaugea d’un regard le contenu du portefeuille.

— Il y a au moins cinquante mille francs là de-dedans, pensa-t-il. Où les a-t-il pris, lui qui ne pouvait pas, ces jours-ci, rendre les trente mille qu’il avait été obligé d’emprunter à M. de Colorado?

. Tout en faisant cette réflexion, le sous-chef de la sûreté regardait les causeurs, et il remarqua, non sans quelque surprise, que, depuis un instant, M. Jackson paraissait agité, presque ému.

— J’ignorais que M. de Colorado eût disparu, dit ce citoyen de la Louisiane. Est-ce qu’on le croit mort?

— Hé ! hé ! il y a de grandes chances pour qu’on ne le revoie jamais, répondit Valbourg.

M. Jackson, cette fois, ne put dissimuler son trouble.

— Vous le connaissiez donc? lui demanda M. de-Mariposa.

— Oui... je... je l’avais rencontré à Charlestown et à Philadelphie, murmura l’ex-valet de chambre tout déconcerté.

La nouvelle que Coralie n’avait pas encore eu le temps de lui apprendre était bien faite en effet pour le frapper désagréablement. Il se demandait déjà si, son maître étant mort ou absent pour très-longtemps peut-être, les subsides continueraient à être payés au faux Jackson et s’il n’allait pas être-obligé de renoncer à son rôle de nabab américain auquel il commençait à prendre goût. Il se promit aussitôt d’adresser, dès le lendemain, une demande de fonds à M. Le Planchais pour savoir à quoi s’en tenir sur l’avenir de l’agréable comédie qu’il jouait par ordre de Marcel. S’il recevait l’argent, il était tout disposé à la continuer; mais, si Dominique le lui refusait, il n’était pas en état de la prolonger à ses frais, et il pensait déjà à chercher une place.

— C’est drôle, se disait Chambras, il me semble que j’ai vu cette tête-là quelque part. Pourquoi a-t-il pâli tout à l’heure quand on lui a dit que M. de Colorado n’était plus de ce monde? Encore un sujet qu’il faudra filer en sortant d’ici. J’ai bien fait de dire à Rabachon de venir flâner dans la rue Castellane sur le coup de cinq heures du matin.

A quelques pas de là, Valentine disait à madame de Saint-Florentin:

— A-t-elle de la veine, cette Coralie! Elle a mis. la main sur un Américain riche et qui a l’air comme il faut.

— Le fait est que ce Jackson est joliment distingué. En voilà un qu’on ne prendra jamais pour un domestique comme tous ces gens du monde qui font tant leur tête. Et du chic avec ça.

— Ce n’est pas comme ce d’Aldrige qui se croit de l’esprit parce qu’il dit des grossièretés aux femmes. Ah! si le mien ressemblait à M. Jackson, soupira la tendre Galantine.

— Je te conseille de te plaindre de ton borgne. Il va t’acheter un hôtel, dit aigrement Léonie. Ce n’est pas à toi de blaguer la chance des autres, ma chère.

— Ça, c’est vrai que je compte beaucoup sur M. de Mariposa. Il manque de galbe, mais il est grandiose dans tout ce qu’il fait, et original, on n’en a pas idée. Ainsi, tantôt, je lui demandais-si l’hôtel était acheté. Il m’a répondu: Ce soir, chez madame de Marly, je ferai une surprise à vous.

— Une surprise! répéta le vieux beau qui s’était approché sournoisement des deux dames du lac et qui avait entendu la fin de la conversation. Il paraît, messieurs, que M. de Mariposa va faire une surprise à Valentine.

— Oui, dit laconiquement M. Atkins.

— Diable! s’écria d’Aldrige, ce sera curieux.

— Très-curieux, répéta l’Américain.

— Gageons qu’après la partie, quand on ira souper, votre belle trouvera sous sa serviette un titre de rente ou un contrat de propriété. A la bonne heure! voilà un procédé royal. Louis XIV n’aurait pas fait mieux. Du reste, j’ai toujours trouvé que notre amie Valentine avait un faux air de madame de Montespan. N’est-ce pas, monsieur, ajouta le clubman en s’adressant à M. le comte de Saint-Planchers.

— Madame est charmante, dit Chambras sans se prononcer sur la justesse de cette comparaison un peu risquée.

— Je n’ai jamais eu, monsieur, l’honneur de vous rencontrer dans le monde, reprit d’Aldrige, qui, depuis l’entrée des deux cavaliers de Léonie, mourait d’envie de faire leur connaissance.

— Je passe une bonne partie de l’année dans mes terres de Normandie, répondit tranquillement le comte d’occasion.

— C’est la vie que je voudrais voir mener à tous nos jeunes gens, la grande vie de seigneur terrier, comme la comprennent les Anglais. Moi qui ai passé l’âge où l’on fait des folies, je confesse que la campagne m’ennuie à périr, et je puis habiter Paris sans danger. Il me semble que j’y vieillis moins vite. Et vous-même, monsieur le comte, je suis sûr que vous n’êtes pas fâché de temps à autre de vous retremper ici. Entre nous, ce n’est pas gai la vie de château, quand la chasse est fermée. Et puis le trente-et-quarante est totalement inconnu en Normandie et nous aurons ce soir une banque superbe que va nous tailler cet archi-millionnaire américain. J’espère bien que vous allez m’aider à lui donner l’assaut.

— Je ne joue jamais, dit Chambras, qui voulait rester libre de ses mouvements.

M. d’Aldrige le regarda d’un air ironique et ébahi tout à la fois, à peu près comme il aurait regardé un naturel des îles Sandwich. Venir chez Coralie et n’y pas jouer, c’était à ses yeux aussi excentrique et aussi absurde que de se promener sur le boulevard avec une ceinture de plumes de perroquet pour tout costume.

Voyant qu’il n’y avait rien à tirer de ce gentilhomme campagnard, le vieux viveur se rejeta sur M. Carinis, car il s’était juré que tous les nouveaux venus y passeraient. Celui-là n’était pas difficile à étudier, et il eût été tout à fait superflu de lui demander s’il aimait le jeu. Il n’avait pas dit un mot depuis son entrée, mais il tournait autour du salon. comme un loup autour d’une bergerie, et il allait à chaque instant soulever la portière de la salle à manger, où l’immense table qui devait servir à la partie était déjà dressée avec le tapis vert divisé en compartiments et les râteaux d’ivoire.

— Quel aimable coup d’œil, s’écria d’Aldrige en montrant ces préparatifs au premier mari de la baronne. On se croirait à Hombourg, dans le bon temps.

— Oui, c’est charmant, dit M. Carinis, mais j’espère bien qu’on ne va pas limiter, comme à Bade, le maximum à six mille.

— Fi donc! on fait mieux les choses aux États-Unis et je parierais que le sire de Mariposa va nous tenir des coups illimités.

— Vraiment! s’écria Georges dont les yeux s’allumèrent aussitôt.

— Vous êtes gros joueur, monsieur? lui demanda d’Aldrige.

— Je joue une marche, et pour la jouer complète il me faut au moins le coup de douze mille..

— Comment! vous croyez encore aux martingales? Mauvais système, monsieur, très-mauvais. Feu le croupier Martin, qui tailla trente ans à Paris et à Bade, avait là-dessus un mot profond: «L’administration des jeux, disait-il, devrait réserver des fauteuils dorés à messieurs les martingaleurs, car ce sont eux qui la font vivre.» La série, cher monsieur, la sériel Je ne joue que cela et je ne connais pas d’autre moyen de faire des trous à une banque.

— Vous me permettrez de ne pas être de votre avis, répliqua d’un air pincé l’incorrigible manieur de haricots.

M. d’Aldrige allait essayer de le convertir, mais madame de Marly dit, en élevant la voix:

— Vous plaît-il, messieurs, maintenant que le thé est pris, de passer à un autre divertissement?

— Oui, oui, que la fête commence! s’écrièrent en chœur Valbourg et Ernest de Gondo.

— Est-ce votre avis, mon ami? demanda-t-elle d’un ton plus bas et plus doux à M. Jackson.

— Mon avis sera celui de ces messieurs, répondit bravement l’ex-valet de chambre qui n’était point ennemi d’une jolie partie.

Il lui restait en poche, sur le premier versement de son ancien maître, assez de billets de mille francs pour tenter la fortune, et l’idée de les tripler aux dépens de M. Atkins lui souriait fort.

— La mise de trois cent mille tient-elle toujours? demanda d’Aldrige à M. de Mariposa.

— Toujours, répondit flegmatiquement le Yankee, et même, si on veut, je mets cent mille dollars et je tiens le reste à la banque à chaque coup.

— Cinq cent mille francs, messieurs! un demi-million! di tBelamer, confondu d’admiration; c’est splendide!

— Vive l’Amérique du Nord! vive Washington! vive La Fayette! cria Valbourg en exécutant un pas de caractère pour exprimer sa joie.

— Il faut que le commerce du lard salé soit diablement productif, murmura la Roche-Perrière.

Au plus fort de cet enthousiasme, la femme de chambre de Coralie se glissa dans le salon et vint dire à l’oreille de sa maîtresse quelques mots qui la firent pâlir.

Ce colloque à voix basse entre madame de Marly et sa camériste fut court, mais il jeta un froid, comme aurait dit Valbourg.

Évidemment, il se passait quelque chose d’insolite et de grave, car la dame du lieu était très-ferrée sur les usages de la bonne compagnie et ne souffrait pas que sa femme de chambre vînt chuchoter à son oreille au milieu de son salon rempli d’invités de distinction.

Léonie et Valentine échangèrent des sourires ironiques. Elles ne savaient pas de quoi il s’agissait, mais elles soupçonnaient que leur excellente amie était menacée d’un désagrément quelconque, et cette pensée leur réjouissait le cœur. Les hommes sérieux se regardèrent entre eux pour se consulter sur ce qu’il convenait de faire au cas où la fête viendrait à être interrompue par un de ces scandales assez fréquents dans le monde interlope.

Georges Carinis ne tenait pas en place. Il voyait déjà la police envahissant l’appartement, et il se félicitait de n’avoir pas encore eu le temps de mettre sur table un enjeu voué à la saisie. M. Jackson aussi semblait fort mal à son aise. Il sentait bien où le bât le blessait, et il avait peur d’être obligé de décliner son véritable nom à un magistrat.

Quant à Chambras, il savait fort bien qu’il ne s’agissait pas d’une descente d’agents, mais il n’en était pas moins désireux de savoir ce qui se passait dans l’antichambre de Coralie. Car évidemment, il s’y passait quelque chose; on avait entendu des bruits de portes fermées avec violence et, par moments, des éclats de voix arrivaient jusqu’au salon.

Tout à coup, madame de Marly congédia d’un geste royal sa suivante fort troublée et lui dit de façon à être entendue de tous:

— Répétez-lui que je ne peux pas le recevoir, congédiez-le, et, s’il insiste, faites-le mettre dehors, par François.

Et, se retournant vers ses invités:

— Ce n’est rien, messieurs, reprit-elle d’un ton tout à fait calme; un jeune homme, M. René Dortis, que je n’ai pas jugé à propos d’inviter, et qui prétendait entrer ici malgré moi. Je le renvoie à sa maman.

— Qu’on dise encore que nous débauchons les fils de famille! s’écria Léonie.

— C’est bien fait. Chacun son tour, dit Ernest de Gondo qui n’était pas fâché qu’on mît son successeur à la porte.

— Je croyais Coralie plus prudente, murmura la Roche-Perrière. En renvoyant cet émancipé de frais, elle brûle ses vaisseaux...

— Pour s’embarquer sur un galion, interrompit d’Aldrige, sur le Jackson de New-Orléans, doublé et chevillé en cuivre, chargé de poudre d’or...

— Bravo! vive l’indépendance... américaine! vociféra Valbourg, qui, ce soir-là, était en veine d’acclamations.

— Ce Dortis ne sait pas vivre, dit gravement Belamer, et ce n’est pas M. Caradoc, dit de Colorado, qui aurait pu le lui apprendre.

— Faut-il qu’elle soit sûre de son planteur, pour lâcher si carrément le petit! soupira Valentine.

Atkins ne dit rien; les affaires de cœur de madame de Marly ne l’intéressaient guère. Carinis respira. Maintenant qu’il était sûr de ne pas voir apparaître la terrible écharpe du commissaire, il s’inquiétait fort peu du reste. Chambras n’était pas au courant des amours de Coralie, mais il ne négligeait jamais les renseignements que le hasard lui envoyait, et il nota celui-là dans sa mémoire.

— On apprend beaucoup de choses ici, pensa-t-il. C’est une maison instructive.

Cependant, la camériste était allée signifier au-pauvre amoureux l’ultimatum de sa maîtresse, et le silence s’était fait dans l’antichambre.

D’Altorf les chemins sont ouverts,

chanta Coralie en montrant la porte de la salle à manger.

— Allons-y, Alonzo, gloussa Valbourg en prenant par la taille ses dignes amis Belamer et Ernest de Gondo. et en les poussant vers la table de jeu.

Les autres invités suivirent avec empressement, y compris les femmes, qui espéraient bien avoir leur part du butin. Madame de Marly les laissa passer et, prenant le bras de M. Jackson, qui ne paraissait pas encore bien remis d’une récente-émotion:

— James, lui dit-elle d’une voix langoureuse, il faut que je vous aime bien pour vous sacrifier ainsi l’avenir que m’offrait ce jeune homme.

Son coup d’État était fait, elle voulait en assurer-le bénéfice.

. — Madame sait que je ne tromperai pas sa confiance, répondit l’ex-valet de chambre dans le langage de son ancienne profession.

Coralie prit cela pour une formule de déclaration usitée chez les amoureux d’outre-mer.

Atkins siégeait déjà au centre de la longue table et empilait méthodiquement devant lui d’énormes-liasses de billets qu’il venait d’extraire d’un portefeuille bien autrement gonflé que celui de l’héritier du baron. Belamer et d’Aldrige décachetaient le sixain de cartes réglementaire.

Carinis n’étala point ses haricots; sa marche était gravée dans sa mémoire et il n’avait plus besoin de répétitions, mais il eut soin de choisir la meilleure place, en face du banquier, de façon à bien suivre les coups, sans être gêné par le reflet des bougies et sans avoir besoin de se pancher pour voir les cartes s’aligner sur le tapis.

Valentine voulut s’asseoir à côté de son Cyclope, mais ce Yankee la pria sans vergogne d’aller se mettre un peu plus loin. Il craignait sans doute l’adresse du page qui détachait si bien le roi Trombone XXIX, et il voulait le tenir à distance de ses billets de banque.

Coralie, plus heureuse, prit place à côté de son Américain du Sud, et Léonie de Saint-Florentin s’installa entre Belamer et le jeune Gondo.

Chambras se tint debout, adossé à la cheminée, alluma un cigare et se prépara à jouir du spectacle émouvant de la lutte qui allait s’engager entre les pontes et le banquier.

— Messieurs, s’écria Valbourg, notre noble adversaire n’avait point exagéré. Les cinq cent mille y sont-Mémorable soirée, messeigneurs. Napoléon à la Moscowa s’adressait en ces termes à ses grognards: «Soldats, un jour on dira de chacun de vous: Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou.» Demain, dans tout Paris, on dira de nous: Ils étaient à cette grande banque, à cette banque fameuse que M. de Mariposa... posa.

Un grognement désapprobateur répondit à l’inepte calembour du cocodès surexcité, et d’Aldrige dit en haussant les épaules:

— Vous nous avez déjà fait celui-là au souper de ce pauvre Colorado. Récidive. C’est un cas de galères, comme la polygamie est un cas pendable.

Les dames ne sourcillèrent point. Elles avaient sur la polygamie des idées particulières. Mais Chambras crut voir passer un éclair dans les yeux du premier mari de madame de Gondo.

— Il songe déjà à faire encore une fois chanter sa femme en cas de malheur au jeu, pensa-t-il. Ce drôle-là est décidément un homme précieux, et quelque chose me dit que j’arriverai par lui à éclaircir les mystères de la maison du banquier.

Les combattants étaient prêts, leurs munitions devant eux, et le feu s’engagea à grands coups de billets. Il n’y avait que les femmes qui jouaient de l’or. Les hommes dédaignaient cette mitraille précieuse et Carinis lui-même, l’inventeur de systèmes, attaquait sa martingale par cinq cents francs.

Atkins taillait avec l’adresse et la précision d’un employé de la ferme des jeux, et possédait un coup d’œil d’aigle pour compter les masses sur le tapis. Il ne se trompait jamais, ni sur le point à annoncer, ni sur les sommes à payer, et il jouait du râteau comme s’il n’eût de sa vie fait autre chose. Il en jouait même trop souvent au gré des pontes, qui, dès la moitié de la taille, étaient tous en perte, à l’exception de M. Carinis.

— Pourvu qu’il ne finisse pas par gagner, se disait Chambras. Cela dérangerait toutes mes combinaisons.

Le sous-chef de la sûreté ne perdait pas de vue non plus Ernest de Gondo, qui jouait avec un acharnement sans pareil et une déveine sans égale. Il avait beau aller de la noire à la rouge, de la couleur à l’inverse, et réciproquement, la mauvaise chance le suivait partout, et les coups les plus désespérants se dessinaient contre lui. Il y a au jeu des moments où l’on dirait que l’aveugle déesse Fortune ôte son bandeau et devient clairvoyante pour frapper plus sûrement le malheureux qu’elle persécute. Du train dont il y allait, l’héritier du baron devait être promptement à sec, et Chambras n’en était pas fâché, car il avait aussi certaines expériences à faire sur Ernest décavé.

M. Jackson, lui, pontait modérément, mais avec un certain succès, et on voyait qu’il connaissait à fond le trente-et-quarante. Le lord qu’il avait servi jadis était un habitué de Bade, de Hombourg et autres villes d’eaux d’Allemagne.

Les clubmen bataillaient avec des chances diver ses. Léonie et madame de Marly gagnaient, mais Valentine en était déjà à ses derniers louis.

La taille finit et il fallut de nouveau mêler les cartes. Pendant cet entr’acte obligé, les causeries reprirent, moins animées, il est vrai, car le combat était sérieux et chacun pensait à ses morts, c’est-à-dire à ses billets de banque restés sur le carreau dans cette lutte engagée entre la vieille Europe et le nouveau monde. Valbourg, très-entamé, ne criait plus: Vive Washington!

— Il est décidément très-bien, ce M. de Mariposa, et comme il a le point sûr, dit madame de Saint-Florentin, assez haut pour être entendue d’Atkins.

Valentine, qui n’aimait pas qu’on chassât sur ses terres, lança un regard de travers à son amie, et pria son protecteur borgne de lui prêter mille francs.

— Quand je suis au jeu, je ne prête jamais, répondit brutalement le Yankee.

— Ni quand il est ailleurs, dit entre ses dents Ernest, qui sans doute avait déjà essayé inutilement d’emprunter de l’argent à son futur beau-frère.

Tout le monde était si animé, que personne ne remarqua la disparition subite de madame de Marly.

Sa camériste s’était montrée sous la portière du boudoir et l’avait appelée d’un signe tellement éloquent, que la noble dame s’était levée pour gagner sans bruit l’antichambre. Cette fois, le cas était grave et valait bien qu’elle se dérangeât un peu plus qu’elle ne l’avait fait pour le pauvre René, car l’homme qui voulait à toute force lui parler n’était autre que son frère, Arthur Canoche, dit Pain-de-Blanc.

Pain-de-Blanc attendait sa noble sœur dans l’antichambre, d’où les gens de madame de Marly avaient vainement essayé de l’expulser. Il était somptueusement vêtu d’un paletot noisette recouvrant un costume noir complet, chaussé de bottes vernies trop étroites, coiffé d’un chapeau luisant, et même ganté de gris-perle.

Toute cette défroque était neuve et faisait le plus grand honneur au goût du petit père Rigolo, qui la lui avait vendue, pas pour 1 90. Il faut ajouter qu’elle était assez mal portée. Pain-de-Blanc mâchonnait un cigare et avait gardé sur sa tête son beau chapeau de soie, crânement posé sur l’oreille. Pour tout dire, il était légèrement aviné, et on peut croire qu’il fut mal reçu par madame de Marly.

— Je t’avais défendu de venir ici, lui dit-elle sèchement.

— En blouse et en casquette, oui, répondit l’amant de Phémie; mais aujourd’hui que je me suis camouflé en rupin, c’est pas la même chose.

— Finissons-en. Tu viens, je suppose, me demander de l’argent?

— De la braise? allons donc! J’en ai pas besoin, vu que j’en ai plein ma profonde, répliqua le drôle en frappant sur son gousset, qui rendit un son métallique. J’en ai p’t-être plus que toi, Fifine. Et même... tu sais, ma fille, si t’es en dèche, faut pas te gêner... là, vrai! je t’en prêterai, aussi sûr que notre auteur à tous les deux était tripier rue Galande. Veux-tu mille balles? deux mille? ça m’est égal, vas-y gaiement. V’là comme je suis, moi... le cœur sur la main pour ma famille.

— Ah! tu as de l’argent, reprit Coralie en regardant le drôle dans le blanc des yeux; où l’as-tu volé ?

— Volé ! Eh ben, merci! volé ! Je mange pas de ce pain-là. J’ai eu ma part dans une affaire, prononça gravement Pain-de-Blanc. Oui, ma petite Fifine, je fais des affaires, comme les zigs de la Bourse, et des bonnes, et je veux me pousser dans la haute, moi. C’est mon idée. J’ai pas les goûts canaille. Je tiens de famille.

— Assez! Qu’as-tu à me dire?

— C’te bêtise! c’est pas malin à deviner. J’avais rien à goupiner ce soir. Pour lors, je me suis dit: Fifine reçoit tous les jeudis, et une société un peu chouette, qui se réunit chez elle pour faire une petite partie; pourquoi que j’en serais pas? J’ai de la tenue, des manières, du bagout et je maquille la brème comme feu Robert Houdin. Fifine ne refusera pas à son frangin de le présenter. Hein! ça y est-il? Dis donc, tu sais, si je leur lève du carme, nous partagerons.

Madame de Marly l’écoutait avec une rage froide, et n’eût été la crainte du scandale, elle l’aurait volontiers fait jeter du haut en bas de l’escalier par son cocher François, qui était spécialement chargé dans sa maison de la débarrasser des importuns. Mais, ivre comme il l’était, Pain-de-Blanc pouvait être tenté de résister, et l’effet de cette bataille domestique eût été désastreux. Qu’aurait pensé M. Jackson? Il fallait donc imaginer un moyen plus doux d’expulser l’intrus, car, bien entendu, Carolie ne songeait pas à faire droit à son impertinente requête en l’introduisant au jeu. Ce moyen, la connaissance parfaite qu’elle avait de la moralité de son frère le lui suggéra.

— Écoute-moi bien, lui dit-elle sans s’émouvoir. Tu as volé l’argent que tu as dans ta poche et la chaîne que tu portes à ton gilet.

L’allusion était si directe et si juste, que Pain-de-Blanc porta involontairement la main à la gourmette d’or qui s’étalait sur sa poitrine.

— C’est pas vrai, j’ai pas grinché, grommela-t-il.

— Alors, tu as assassiné ; c’est encore pis. N’essaye pas de me monter des coups, et suis le conseil que je vais te donner, si tu ne veux pas coucher ce soir au dépôt.

— Aboule le conseil.

— Sais-tu qui tu trouverais là, dans ma salle à manger, si je t’y faisais entrer?

— Des banquiers, des agents de change, des notaires... tous rupins, quoi!

— Oui, et, de plus, un monsieur qui me veut du bien et qui est l’ami intime du préfet de police.

Pain-de-Blanc devint vert.

— Son ami intime et en même temps son bras droit. C’est un homme qui est à tu et à toi avec le chef de la sûreté et qui ne sort pas des bureaux de la préfecture. Si tu tiens à faire sa connaissance...

— Merci! n’en faut pas, grommela le frère de Coralie en se rapprochant de la porte.

— Tu sais, ça dépend de toi. Il est là, dans la pièce à côté, et comme il ne joue pas, lui, il aura tout le temps de t’examiner. Tu es bien mis, c’est vrai, mais tu n’as pas pu changer ta tête, et j’ai dans l’idée qu’elle attirera son attention.

— Fallait donc le dire que tu fréquentais des roussins. En v’là une société pour une femme comme il faut!

— Viens, si le cœur t’en dit. Je n’ai pas le temps de poser ici. Mes invités m’attendent. Sous quel nom veux-tu que je te présente?

— Zut! je me la brise, dit Pain-de-Blanc. Mais, dis donc, frangine, pas de bêtises, ne me fais pas piger.

— Je ne m’occuperai pas de toi, si tu ne remets jamais les pieds ici. Seulement, file tout de suite. L’ami du préfet n’aurait qu’à venir voir ce que je fais dans mon antichambre...

Le compagnon de l’Epoulardeur n’attendit pas la fin de la phrase. Il ouvrit la porte et enfila l’escalier en grommelant:

— Bonsoir, Fifine. J’t’en veux pas tout de même. Si tu vois notre frangine dabusche, la mère Alexis, lui dis pas que je suis encore à Pantin.

Madame de Marly referma la porte sur son aimable frère, et dit tout bas:

— Va te faire pendre ailleurs, chenapan! Quelle bonne idée j’ai eue de lui parler d’un employé supérieur de la préfecture! Il l’a bien gobée, l’imbécile! Faut-il qu’il le soit pour avoir cru que je reçois des gens de la police 1

La noble dame ne se doutait pas qu’en inventant cette ruse pour se défaire de Pain-de-Blanc, elle avait dit la vérité sans le savoir.

— C’est égal, pensait-elle en regagnant la salle de jeu, je ferai bien de déménager et de ne pas laisser mon adresse! Le drôle est capable de revenir. Quel fléau que la famille! Allons, décidément, il faudra que je me fasse acheter un hôtel par Jackson. Si je pouvais l’avoir avant que Valentine ait le sien!

Quand elle rentra dans la pièce où se livrait la bataille, les choses avaient changé de face. La banque, fortement entamée, était menacée de sauter, si la nouvelle taille qu’on allait commencer ressemblait à celle qui venait de finir. Tous les pontes gagnaient, hormis l’infortunée Valentine, que personne n’avait voulu obliger de quelques louis pour continuer à tenter la chance, car le jeu rend féroce, et bien des gens qui prêteraient cent louis à un ami en toute autre circonstance ne lui avanceraient pas cent sous au tapis vert.

Georges Carinis avait au moins cent cinquante mille francs devant lui. Sa fameuse marche faisait merveille, et les joueurs de série qui s’étaient moqués de lui commençaient à lui témoigner de la déférence.

— Restera-t-il? Partira-t-il avec son gain? se demandait Chambras avec une certaine inquiétude.

Malheureusement pour lui et pour la baronne, il resta.

Atkins, qui avait assisté impassible à sa défaite, reprit les cartes mêlées à nouveau et se remit à tailler imperturbablement. Les premiers coups n’amenèrent pas de résultats décisifs. La rouge passait une ou deux fois de suite, puis c’était la noire, sans qu’il se produisît de séries ni d’alternatives régulières.

— Ça m’a l’air d’être une taille hachée, dit d’Aldrige. Messieurs, nous n’avons qu’à nous bien tenir.

Les joueurs, en général, ne réussissent qu’en suivant la continuité d’une même chance, et ce qu’ils redoutent le plus, ce sont ces brusques changements qui les déroutent. On dirait, dans ces cas-là, que la fortune va sautillant d’une couleur à l’autre, comme ces feux follets qui dansent sur les marécages et finissent par mener dans une fondrière ceux qui les poursuivent.

Cependant, Carinis tenait bon. Son système résistait à tout, excepté à une intermittence trop prolongée. Mais elle ne tarda guère à se dessiner, cette perfide intermittence, et bien avant que la taille fût finie, les cent mille francs conquis par le premier mari de la baronne étaient retournés en Amérique.

Il ne se découragea point et poussa devant lui d’une main fiévreuse une somme énorme. C’était sa dernière cartouche. Si le coup qui allait se jouer tournait contre lui, c’en était fait de la martingale et du repos de madame de Gondo.

— Gare à la noire! dit d’Aldrige, qui observait curieusement l’homme au système.

— Ce serait la dix-huitième intermittence, et on n’a jamais vu cela, dit Carinis d’une voix étranglée par l’émotion.

— Possible, mais on a vu mieux, répliqua le vieux viveur, dont l’érudition était sans limites, en matière de jeu. A Frascati, le 5 décembre 1829, le croupier Martin taillant, la taille commença par un refait de trente et un et se termina par vingt-sept noires.

Carinis ne dit rien. Il suivait d’un œil ardent les cartes qui tombaient sur le tapis l’une après l’autre. Il était à rouge. La noire eut trente-neuf. Un soupir de soulagement sortit de sa poitrine. Il n’y avait plus qu’un seul point qui pût le faire perdre, le fatal point de quarante. Mais il était écrit que cette nuit-là serait funeste à la maison de Gondo.

— Quarante! rouge perd et couleur gagne, dit froidement M. de Mariposa en allongeant son râteau, qui ramena dix masses, avec le tas de billets de Carinis, et entre autres celle d’Ernest, aussi complètement décavé que le vrai mari de sa belle-mère.

Ce fut d’un bout à l’autre de la table un concert d’imprécations, mais Carinis ne dit rien. Il passa sa main sur son front et se leva en chancelant comme un homme ivre.

Le reste de la taille fut moins un combat qu’une déroute des pontes, et, quand elle s’acheva, personne n’était plus en état de continuer la lutte, car tout le monde était à sec.

Atkins rassembla sans se presser les dépouilles des joueurs et empocha sans compter. Puis il se leva, et d’une voix aussi calme que si rien ne se fût passé d’extraordinaire:

— Je vous ai promis une surprise, dit-il, et puisqu’on ne veut plus continuer, je vais vous la faire.

Personne n’y pensait plus, à la surprise annoncée par M. de Mariposa au commencement de la soirée. Les hommes haussèrent les épaules. Ils étaient tous de fort mauvaise humeur, et ils auraient volontiers envoyé à tous les diables d’enfer l’Américain veinard qui venait de les dépouiller. Mais les femmes dressèrent l’oreille. Elles espéraient vaguement que le vainqueur du trente-et-quarante, pour célébrer son triomphe, allait faire pleuvoir sur elles quelques largesses.

Valentine était encore plus attentive que ses compagnes, car elle comptait bien que son heureux protecteur se proposait d’annoncer à l’assistance l’acquisition du fameux hôtel dont il devait lui faire don.

Chambras aussi attendait curieusement le coup de théâtre annoncé. Rien de ce qui se passait chez Coralie ne lui était indifférent, puisqu’il y était venu dans l’espoir de recueillir des observations et des indices. Tous ces gens-là se rattachaient plus ou moins à la maison de Gondo, et il avait la conviction que la maison de Gondo abritait de gros mystères.

— Voyons la surprise, dit madame de Marly d’un ton aigre-doux.

Elle avait perdu comme les autres, et elle jaunissait déjà de jalousie en pensant que sa bonne amie Valentine allait recevoir un cadeau princier.

— Est-ce que cet animal-là aurait le projet de nous rendre notre argent? grommela d’Aldrige.

— Ce serait bien, en effet, la chose la plus surprenante du monde, dit en riant la Roche-Perrière.

— Vous ne voyez donc pas qu’il s’amuse à nous faire poser, ajouta tout bas Valbourg. Ce Yankee n’est qu’un simple pignouf.

— Absolument, appuya Belamer, et il ne m’est pas prouvé qu’il ne triche pas.

— Est-il laid, le monstre! murmura madame de Saint-Florentin.

Elle l’aurait trouvé charmant s’il lui avait laissé gagner quelques centaines de louis. Quand on joue chez ces dames et qu’on tient à leur plaire, il faut s’arranger pour perdre. C’est du reste à peu près la même chose dans les cercles. Tel qu’on trouvait charmant avant qu’il prît la banque, est unanimement déclaré bon à pendre dès qu’il a décavé les pontes.

Georges Carinis aurait bien volontiers étranglé de ses propres mains M. de Mariposa. Mais cet Américain invulnérable ne faisait aucune attention à lui, pas plus qu’il ne s’occupait des grognements de ses victimes. De son œil unique, il regardait Valentine, qui ne se sentait pas d’aise, et un mauvais sourire errait sur ses lèvres minces.

— Ladies and gentlemen, commença-t-il d’une voix nasillarde.

— Si la surprise se fait en anglais, je m’en vais, interrompit d’Aldrige.

— Oui, oui, parlez français! crièrent les femmes.

— Mesdames et messieurs, reprit docilement Atkins, je vous annonce une nouvelle qui, je n’en doute pas, fera plaisir à toutes les personnes auxquelles j’ai l’honneur de m’adresser en ce moment.

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11 октября 2024
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4064066329136
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