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Souvenirs de Saint-Cyr

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335922
Table des matières
AU LECTEUR.
A LA MUSE DE SAINT-CYR.
DOUZE JOURNÉES DE PRISON.
PREMIÈRE JOURNÉE.
DEUXIÈME JOURNÉE.
TROISIÈME JOURNÉE.
QUATRIÈME JOURNÉE.
CINQUIÈME JOURNÉE
SIXIÈME JOURNÉE.
SEPTIÈME JOURNÉE.
HUITIÈME JOURNÉE.
NEUVIÈME JOURNÉE.
DIXIÈME JOURNÉE.
ONZIÈME JOURNÉE.
DOUZIÈME JOURNÉE.
POUR ELLE!
ODE.
JADIS ET MAINTENANT.
JADIS ET MAINTENANT
L’ÉPIDÉMIE,
CHANT I er .
CHANT II.
CHANT III.
LE BONNET DE POLICE .
LE MANTEAU
L’ÉPAULETTE D’OR.
LE PAUVRE VÉTÉRAN.
LE FUSIL DU VÉTÉRAN.
A MA PIPE.
LA SALLE DES VISITES .
L’INFIRMERIE .
L’INFIRMERIE ET L’ÉCOLE .
UN CARNAVAL A SAINT-CYR.
LE CIMETIÈRE.
NOMS DES PROMOTIONS
LES NOMS DE GUERRE ,
ADIEUX
RETOUR
RESTAURATION
L’ÉPAULETTE D’OR.
OFFICIER!
LA PRISON.
LES PLANS.
LA PREMIÈRE SORTIE.
L’OFFICIER MALHEUREUX.
LE FRUIT SEC AU HOLLANDAIS.
LE DÉPART DES OFFICIERS.
CHANT DE TRIOMPHE.
LA GALETTE.
CHANT DE TRIOMPHE (DJEMMA) .
CHANT DE TRIOMPHE.
CHANT DE TRIOMPHE.
CHANT DE TRIOMPHE.
CHANT DE TRIOMPHE.
CHANT DE TRIOMPHE.
L’ANCIEN .
LE CONSCRIT.
LES DIX-HUIT COMMANDEMENTS
AUX RECRUES.
LA JOURNÉE DU CONSCRIT.
PATER DU CONSCRIT
PRIÈRE DU CONSCRIT.

AU LECTEUR.
Table des matières
C’EST aux anciens élèves de l’École militaire que ce volume est adressé. La Muse de Saint-Cyr, publiée en 1829, initiait déjà le public à quelques-unes des scènes de la vie intime du saint-cyrien. Depuis cette époque, bien des promotions se sont succédé et bien des chansons ont été faites; chaque année, de nouvelles productions sont venues s’ajouter aux anciennes et se sont transmises de main en main avec un religieux scrupule, comme un précieux héritage.
Plus de vingt années nous séparent aujourd’hui de l’époque où parut le premier recueil des souvenirs poétiques de l’École militaire; le nombre des officiers sortis de Saint-Cyr s’est beaucoup accru, il n’est pas un régiment dans l’armée qui ne compte dans son sein quelques anciens élèves de l’École; on les trouve partout, à tous les degrés de la hiérarchie militaire, depuis les plus hautes dignités jusqu’aux derniers grades; et dans cette foule d’officiers, pas un n’a oublié d’où il sort, tous se rappellent leur commune origine, et s’il est vrai de dire que l’épaulette établit entre ceux qui la portent un lien de confraternité, combien encore n’est-ce pas plus vrai pour les anciens élèves de Saint-Cyr!
Enfants d’une même mère, quel que soit le rang, quel que soit l’âge, tous se retrouvent avec plaisir, tous aiment à revenir en arrière; les plus anciens évoquent le passé et se rajeunissent au contact de leurs jeunes camarades, tandis que l’officier qui débute cherche dans les traditions de l’École quelque souvenir qui le vieillisse, pour ainsi dire, et le reporte au temps de ses devanciers.
Peu importe donc la valeur littéraire des pièces que nous publions; si leur style laisse quelque chose à désirer, qu’on se souvienne, en les lisant, des circonstances auxquelles elles doivent le jour. Ce n’est pas pour l’Académie que Saint-Cyr fait ses chansons; c’est pour passer quelques heures d’une longue captivité, c’est pour élever à chaque événement qui vient rompre la triste monotonie de la vie intérieure de l’École un monument dans la mémoire de ceux qui en furent les contemporains. Et lorsqu’un jour on se retrouve hors de cette enceinte, n’est-on pas heureux de pouvoir répéter entre soi quelques-uns de ces vieux refrains qu’on a tant de fois chantés tous ensemble?
Ce recueil n’est destiné d’ailleurs, nous le répétons, qu’aux anciens élèves de l’École; il n’est pas entré dans notre pensée de faire un livre pour le public. Si toutefois quelque exemplaire tombait sous ses yeux, qu’il n’oublie pas ce que sont nos poésies, comment elles ont été faites et le but tout spécial dans lequel on les a imprimées.
Outre les pièces publiées en 1829, dont nous donnons ici une deuxième édition, notre volume contient encore un grand nombre de nouveaux morceaux. Parmi les nombreuses inspirations de notre muse, nous avons choisi avec soin les plus capables de désarmer la critique, si prompte à s’éveiller, et dont les rigueurs sont toujours à craindre malgré nos efforts pour décliner sa censure.
Notre édition est de plus illustrée de dessins, vignettes, etc., représentant diverses parties ou diverses scènes de l’École, et dus au crayon d’élèves de Saint-Cyr, pour la plupart de la promotion de 1851-1853. Nous avons pensé que c’était un moyen d’aider les souvenirs et d’augmenter encore le petit intérêt que peut offrir cette publication.
Si, en parcourant la Muse de 1853, le lecteur peut s’oublier un instant et rêver au passé, si la lecture de ces pièces, dont beaucoup sont déjà connues de tous, et d’autres de quelques-uns seulement, peut, à quelque titre que ce soit, resserrer les liens d’amitié et de fraternité qui doivent unir à tout jamais les enfants de l’École spéciale militaire, les efforts de ceux qui ont apporté ici leur concours seront largement récompensés et notre but sera atteint.
Aux générations futures appartient le soin de continuer la tâche, et de venir, en nous rappelant l’époque actuelle, nous rajeunir à notre tour.
Saint-Cyr, 1853.
VISITE DE NAPOLÉON A L’ÉCOLE SPÉCIALE MILITAIRE 20 AOUT 1832

A LA MUSE DE SAINT-CYR.
Table des matières
(1853.)
Au sein des champs [tu pris naissance, Aimable Muse, — et ton berceau Jadis gardé par l’Innocence S’abrite aujourd’hui d’un drapeau.
Longtemps, une pure harmonie,
D’Ester le rhythme gracieux,
Ainsi qu’un parfum de l’Asie,
Pour toi s’exhala vers les cieux...
Parfois encore, des charmilles
Un écho lointain nous poursuit,
Mêlant les chœurs des jeunes filles
Aux vagues concerts de la nuit.
Mais de son aile impatiente
Le temps nous presse tous les jours,
Et tout cède à sa faux tranchante:
Grâces, talents, jeunesse, amours!
Ainsi, tourterelles plaintives,
Fuyant les serres de l’autour,
Vous avez dû, pour d’autres rives,
Prendre votre vol sans retour!
Pour perpétuer d’âge en âge,
O Muse, ton culte en ces lieux,
Nous venons t’apporter l’hommage
Du fruit de nos efforts pieux.
Maint critique, à l’humeur chagrine,
Pourra, d’un style exagéré,
Gémir, en voyant que Racine
Nous légua son luth inspiré.
Pardonne-nous, — Mars dès l’aurore,
Imposant ses chants à nos voix,
Fait qu’elles sont rudes encore
Lorsqu’il leur faut chanter les bois.
Si pour embellir ta couronne,
Ces fleurs ont trop peu de fraîcheur.
Nous aurons du moins à ton trône
Inscrit ces mots: Patrie, honneur.
Et plus tard, à la fleur champêtre,
Trop fragile aux mains du guerrier,
Il nous sera donné peut-être
D’unir le rameau de laurier!

DOUZE JOURNÉES DE PRISON.
Table des matières
INTRODUCTION
MA main durant ces jours [d’une peine éphémère N’a tracé pour personne une pensée amère... Aussi je ne crains pas que la sage équité Proscrive ces enfants de la Nécessité.

PREMIÈRE JOURNÉE.
Table des matières
3 octobre
Est-ce le jour enfin, dont la pâle lumière
Jette un rayon douteux sur ma faible paupière?
Ou de l’astre des nuits quelque reflet menteur
Vient-il seul m’apporter sa mourante lueur?
Mais je préfère encor la nuit et son silence
Aux vains bruits d’un faux jour, sombre et sans espérance.
La nuit, on peut rêver plus en paix que le jour...
Avec elle la nuit verse un parfum d’amour,
Qui d’un cœur de vingt ans sait calmer la tristesse.
Ainsi la tendre fleur qu’un doux zéphyr caresse,
S’entr’ouvrant aux rayons d’un soleil radieux,
Semble braver l’effort de l’autan furieux.
C’est la nuit... Le marteau sur le timbre sonore
Vient de frapper un coup: il n’est qu’une heure encore!
Pour toi seul dans ces murs c’est l’heure du réveil:
Tu songeras demain, prisonnier, au sommeil...
Le sergent dort en paix, tout est calme et tranquille!
Allumons...
Tu dormais aussi, toi, grande ville,
Avec tes beaux palais et leurs coupoles d’or,
Tu dormais dans la nuit du six de thermidor,
Lorsque tes triumvirs préparaient des tempêtes
(Insensés! l’ouragan allait courber leurs têtes...);
Tu dormais: tel jadis le vieux peuple romain
Reposait, attendant les jeux du lendemain.
Ton jeu, Paris, c’était alors la guillotine!...
Parmi ceux qu’au bourreau Robespierre destine,
Au fond d’un noir cachot veille seul un proscrit.
Sur la liste de mort depuis longtemps inscrit,
Des maîtres de ses jours il connaît la justice.
Dès longtemps il est prêt à marcher au supplice.
Il sait qu’il ne lui reste à vivre qu’un instant,
Il sait qu’au point du jour la charrette l’attend;
Et pourtant il sourit comme à quelque doux rêve,
Il est heureux, il songe à ces vers qu’il achève.
Il peut donc lui laisser du moins ce souvenir!
Il mourra... mais ses vers vivront dans l’avenir!
A l’heure du repas, quand la jeune captive
Le cherchera demain, inquiète et craintive,
Il veut que, pour charmer ses regrets superflus,
L’enfant garde ce don de l’ami qui n’est plus.
Puis son front s’assombrit: il va quitter son frère,
Il ne recevra plus les baisers de sa mère.
Mais de ses yeux voilés semblent couler des pleurs!
— Sur sa tombe plus tard jettera-t-on des fleurs?
Quel sort attend son nom, la gloire ou le silence? —
Va, poëte... reprends ta noble confiance!
L’avenir est à toi, car l’immortalité
Est acquise au talent, dès qu’il l’a mérité.
Au pied de l’échafaud la gloire est ton partage:
La France recevra de toi pour héritage
Ces vers, ces derniers vers écrits dans ta prison,
Beaux épis nouveau-nés au jour de la moisson.
Pour moi, captif aussi, j’ai laissé ma pensée
Offrir un saint tribut à ta cendre glacée.
De tes vers si touchants sensible admirateur,
Dans ma prison je dois à leur charme enchanteur
Le reveil de mon âme à dormir condamnée:
Heureux par toi, je t’ai consacré ma journée.

DEUXIÈME JOURNÉE.
Table des matières
4 octobre.
Vous qui m’avez privé de la clarté des cieux,
Pourquoi vous maudirais-je? ici je suis heureux!...
Car j’aime, prisonnier en mon humble cellule,
A l’heure où se reflète un pâle crépuscule
Sur mes quatre murs blancs,
J’aime à me rappeler souvenirs qui s’effacent,
Derniers restes vivants de tous les jours qui passent
Ou tristes ou riants.
Le soir, c’est pour toute âme heure de rêverie;
C’est l’instant où l’on pleure en silence, où l’on prie
Pour ceux qui ne sont plus;
L’instant où dans les airs on entend une plainte,
L’instant où retentit au loin la cloche sainte
Qui sonne l’Angelus!
Et puis quel lieu plus propre à la mélancolie?
Que de noms sont ici que le présent oublie
Le soir de leur matin!
Ils restent près de nous, reliques d’un autre âge,
Comme pour inviter à feuilleter leur page
Au livre du destin!
Où sont-ils maintenant, nos aînés dans l’arène?
Que nous a laissé d’eux le temps qui tout entraîne?
Peut-être un souvenir.
Et combien ont passé, dont l’horizon prospère
Semblait leur réserver au bout de la carrière
Place dans l’avenir!...
Mais pourquoi soulever le voile
Qui cache leur sort à nos yeux?...
Quand une fugitive étoile
Fuit et disparaît dans les cieux,
Allons-nous sonder le mystère
Qui de sa lueur éphémère
Prive cet astre passager?...
Allons-nous rechercher la cause
Qui fait sitôt mourir la rose
Au souffle d’un vent si léger?
Si le passé nous intéresse,
Cherchons-y souvenir plus doux!
N’appelons pas jours de tristesse,
Ils luiront assez tôt pour nous!
Ne sommes-nous pas de ce monde
Où la brise qui ride l’onde
Suffit pour éloigner du bord
Le voyageur dont le navire
Voguant sur l’aile du zéphire
Peut-être allait toucher le port!
Laissons reposer sous la pierre
Tous ceux que le temps a fauchés,
Et n’interrogeons pas la terre
Sur les secrets qu’elle a cachés:
Car le passé, c’est un abîme;
Heureux qui peut gravir la cime
Du mont qui borne son chemin,
Sans jeter un regard timide
Vers la plage où le gouffre avide
Peut l’engloutir le lendemain!
Pourtant j’aime à rêver du passé qui s’envole,
Mais du passé riant qui charme et qui console,
Et ne laisse en nos cœurs que des pensers d’amour.
J’aime à rêver de vous à la chute du jour,
Anges, qui n’êtes plus, douces, saintes colombes,
Qui dormez maintenant, qui dormez sous vos tombes;
J’aime à ressusciter pour vous les jours passés
Et tous leurs souvenirs déjà presque effacés.
J’aime à revoir ainsi la fraîche jeune fille.
Avec sa robe blanche et sa noire mantille,
Avec ses longs cheveux
Que retenait le peigne ou qui flottaient en tresses,
Avec son front si pur et les vagues tristesses
Qui voilaient ses beaux yeux.
J’aime à la voir errant, folâtre, insoucieuse,
A l’ombre d’un bosquet se pencher gracieuse
Pour cueillir une fleur;
Puis de ses doigts légers arracher feuille à feuille
Pour voir combien d’amour cette fleur qu’elle effeuille
Va promettre à son cœur!
J’aime à la voir surtout lorsque, fière et splendide
De ses nouveaux atours, la belle enfant timide
Pour charmer le grand roi
Venait tenter d’Esther le rôle difficile
Ou dans les chœurs divins, pieuse jeune fille,
Chanter l’hymne de foi.
Pour vous, anges du ciel, brillante était l’aurore!...
Sans ennui, sans douleur, vous ne comptiez encore
Que de calmes printemps!
Fleurs, vous viviez parmi les fleurs du jour écloses,
Et la brise apportait le doux parfum des roses
A vos cœurs de seize ans!
Vous avez quitté cette terre
Où les fleurs naissaient chaque jour,
Et maintenant nos cris de guerre
Ont remplacé vos chants d’amour.
Depuis ce temps, dans nos prairies
Plus de pelouses bien fleuries!
Plus de jardina! plus de bosquets!
Plus de roses! plus de verdure!
Et dans nos champs plus d’onde pure
Pour mirer vos regards coquets!
Pourtant l’air qu’ici l’on respire
A gardé des parfums si doux,
Qu’on peut croire que le zéphire
Apporte un souvenir de vous...
Lorsque la feuille se balance
Le soir, vers vous le cœur s’élance
Comme d’un vol rapide et sûr
S’élance la jeune hirondelle
Qui cherche, balançant son aile,
Un ciel brodé d’or et d’azur...
En vain chaque jour nous enlève
Un fragment des siècles passés....
Toujours je vous revois en rêve,
Avec vos longs cheveux tressés,
Vos fronts purs, vos bouches rieuses,
Dans nos plaines silencieuses
Errer quand vient l’ombre du soir,
Ou voler sur la balancelle,
Ou dans notre sainte chapelle
Prier et tenir l’encensoir.
A cette heure le vent fait-il plier le saule,
J’entends comme le bruit d’une robe qui frôle...
Si quelque son lointain retentit dans les airs,
Ce sont vos fraîches voix qui forment des concerts..
Douces illusions! souvenirs d’un autre âge!
Dans mon cœur aujourd’hui vit encor votre image.
Pour moi, penser à vous, c’est voir dans ma prison
Un beau ciel succéder à mon sombre horizon.

TROISIÈME JOURNÉE.
Table des matières
8 octobre.
SONNET.
Si, poussé par le vent vers la rive étrangère,
Le pauvre nautonier s’est éloigné du port,
Joyeux il voit l’esquif se rapprocher du bord,
Caressé mollement par la brise légère.
— Après les bruits du jour, le silence du soir!
Sur l’horizon des eaux, le calme après l’orage! —
Pense-t-il en voyant le terme du voyage...
Et près du gouvernail, tranquille il va s’asseoir.
Ainsi le faible cœur qu’une douleur profonde
Dès sa plus tendre enfance a bercé chaque jour,
Qui s’est vu sans appui lancé seul dans le monde,
S’il vient dans sa souffrance à connaître l’amour,
Vers le port du bonheur entrevoit son retour,
Et se livre sans crainte aux caprices de l’onde.

QUATRIÈME JOURNÉE.
Table des matières
9 octobre.
Ce soir, le ciel est sombre... et ses épais nuages
Pour la nuit qui s’approche annoncent des orages!
Il fait froid aujourd’hui dans ma triste prison!...
Novembre va bientôt paraître à l’horizon.
Voilà l’hiver, Paris... qui ramène les fêtes:
Pour plus d’un bal déjà les parures sont prêtes!
Le beau monde revient des climats étrangers
Se promener encor sous tes frais orangers;
Tes salons, repeuplés de belles jeunes filles,
Dans quelques jours verront renaître les quadrilles...
Des chefs-d’œuvre nouveaux commence la saison:
Chaque théâtre espère une riche moisson;
Et bientôt, enrichi par l’art, notre musée
Offrira ses trésors à la foule empressée.
Voilà l’hiver, Paris... et ses mille plaisirs,
Qui du riche bientôt charmeront les loisirs!...
L’on prépare déjà dans tes splendides salles
Tout l’appareil pompeux des folles saturnales;
Étincelant déjà, les lustres les plus beaux
Remplacent de l’été les modestes flambeaux;
Le gaz brille tout seul au sein des galeries
Où j’ai tant promené mes vagues rêveries,
Et, par ses mille becs rejetant sa clarté,
Éclaire les lambris d’un reflet argenté.
Voilà l’hiver, Paris... heureux qui peut tranquille
Goûter tous les plaisirs qu’alors offre la ville;
Et, libre de son sort, sans travaux et sans soins,
De son cœur satisfaire à son gré les besoins;
Courir de bal en bal et de fêtes en fêtes;
Optimiste parfait, se rire des tempêtes;
Et vivant à l’abri des chances du destin,
Proclamer que la vie est un joyeux festin!
CINQUIÈME JOURNÉE
Table des matières
10 octobre.
L’oiseau volage
Qui fuit sa cage
N’est pas, je gage,
Plus gai que moi
Lorsque sans peine
Brisant sa chaîne
Mon cœur m’entraîne
Vers toi!
La sainte Église,
A Dieu soumise,
Livre à la brise
Un chant de foi
Moins vrai, ma chère,
Que ma prière
Volant légère
Vers toi!
La jeune aurore
Qui pâle encore
De mon mur dore
L’humble paroi
Est moins riante,
O ma charmante,
Et moins brillante
Que toi!
L’herbe fleurie
De la prairie
Est tôt flétrie,
Mais cette loi
Qui vite enlève
Aux fleurs leur séve
Est comme un rêve
Pour toi!
Dans sa richesse
La noble altesse
Qui fière presse
Son palefroi
Serait joyeuse
D’être, orgueilleuse,
Si gracieuse
Que toi!
Pour moi qui t’aime,
Je paîrais même
D’un diadème,
Si j’étais roi,
O mon idole!
Douce parole
De toi!

SIXIÈME JOURNÉE.
Table des matières
11 octobre.
Ici, comme partout, ma gracieuse idole,
Ton image me suit, rêve de chaque jour!
C’est elle dans mes maux qui toujours me console....
Amie, à toi ce chant que m’a dicté l’amour!
N’es-tu pas ici-bas le flambeau qui m’éclaire,
L’étoile de mon cœur, de mes jours le soutien?
A ces heures de doute où la vie est amère,
N’es-tu pas mon espoir et mon ange gardien?
Qu’importe l’avenir que le ciel me prépare?...
Mon avenir, à moi... c’est de garder ton cœur!
Il est mon seul trésor: aussi, j’en suis avare;
Car tu me l’as donné dans des jours de douleur.
Dis-moi, te souviens-tu de nos jeunes années,
Lorsque nos pas tremblants foulaient le vert gazon?
Ah! nous avons compté de bien tristes journées!
Et Dieu doit à nos cœurs un plus calme horizon.
Nous avons traversé, ma sœur, le premier âge,
L’un sur l’autre appuyés pour nous soutenir mieux...
A genoux tous les deux quand grondait un orage,
Nous priions l’un pour l’autre, et regardions les cieux.
Dis-moi, te souviens-tu de nos pensers étranges?
De nos songes si vains et cependant si doux?...
Nous nous sommes aimés comme s’aiment les anges!...
De notre amour si pur peut-être ils sont jaloux.
Car, Dieule sait, plus tard, quand, perdus dans ce monde,
Sans autre guide, enfants, que notre simple amour,
Inquiets, nous avons tous deux affronté l’onde,
Nos deux cœurs sont restés purs comme au premier jour.
Dis-moi, te souviens-tu de cette humble demeure
Où nous avons passé tous deux nos premiers ans,
Où tous deux réunis, tous les jours, à toute heure,
Nous voyions naître ensemble et mourir le printemps?
Te souviens-tu, ma sœur, de nos plaines fleuries,
De nos fertiles champs, de nos riants coteaux,
De nos ruisseaux si clairs, qui baignaient les prairies,
De nos chemins bordés de chênes et d’ormeaux?
Pour nous, le monde alors... c’était notre ermitage;
Nous avions pour amis tous les oiseaux des bois;
Nous étions presque heureux, comme on l’est à cet âge,
Quand sur le cœur déjà la souffrance a des droits.
Depuis lors, nous avons passé bien des tempêtes:
Et si nous n’avons pas vieilli sous les douleurs,
Si le vent des chagrins n’a pas blanchi nos têtes,
C’est que nous étions deux, deux pour verserdespleurs...
Un soir... t’en souviens-tu? le ciel était sans voiles,
Dans le lointain mouraient les derniers feux du jour;
A l’horizon d’azur déjà quelques étoiles
Scintillaient, de la nuit annonçant le retour...
Devant nous s’étendait une riche nature...
L’un près de l’autre assis sur le bord du chemin,
Nous foulions sous nos pieds des tapis de verdure;
Moi, je rêvais pensif; alors tu pris ma main:
«Vois, ami! me dis-tu, calme est cette journée!
» Et cependant hier, là, l’orage a passé !
» Ainsi pour nous, crois-moi, dans le cours de l’année,
» Un jour sombre est toujours par un autre effacé.
» Pourquoi maudire, ami, la vie à son aurore?...
» Pour t’aider à souffrir, n’as-tu pas une sœur
» Qui reste près de toi pour supporter encore
» La moitié des chagrins réservés à ton cœur?...»
Et j’écoutais heureux ta voix mélodieuse;
Et j’admirais ton front qui rayonnait d’espoir,
Ta céleste figure alors si radieuse,
Tes blonds cheveux dorés par les reflets du soir!...
Depuis, j’ai bien souffert... mais toujours ta tendresse
Contre le désespoir a su me protéger,
Toujours tu fus fidèle à ta sainte promesse...
Et partageant mes maux, tu sus les alléger.
Loin de toi, que le jour ou commence ou s’achève,
Je ne demande à Dieu que de nous réunir.
Ah! puisse-t-il bientôt réaliser ce rêve!...
En attendant, ma sœur, je vis de souvenir.

SEPTIÈME JOURNÉE.
Table des matières
12 octobre.
Son nom de la madone
Est le nom simple et doux;
L’enfant à deux genoux
Implore sa patronne.
.Sur son front soucieux
Quand rugit la tempête,
Le marin le répète,
S’il redoute les cieux.
Sur sa barque légère
Le fier Napolitain
Le dit soir et matin
En faisant sa prière.
Il est inscrit toujours
Au chœur de la chapelle;
Car ainsi l’on appelle
Dame de Bon-Secours.
Sur une sainte terre
Cherchant un beau renom,
Le preux avait ce nom
Jadis pour cri de guerre.
En France, un puissant roi,
Aux heures de détresse,
Le murmurait sans cesse
Comme un acte de foi.
A son heure dernière
Le pauvre le bénit,
Et ce nom seul bannit
Les pleurs de la chaumière.
Au clocher du couvent
Dès que l’Angelus sonne,
Le soir, la tendre nonne
L’invoque bien souvent.
Le jeune homme timide
Le soupire en secret,
Lorsqu’un vague regret
Trouble son cœur candide.
Ce nom si gracieux,
Faut-il donc vous le dire?...
Écoutez le zéphire:
Il l’apporte des cieux!
HUITIÈME JOURNÉE.
Table des matières
13 octobre
Mon flambeau projetait son ombre vacillante
Sur les murs délabrés de mon humble réduit:
Je me souvins alors... et ma main vigilante
Pour consoler un cœur a tracé ce qui suit.
Pourquoi tant mépriser une femme tombée?
Le malheur doit-il donc avilir sans retour?...
Comme la fleur des champs que le vent a courbée,
Ne pourra-t-elle pas se relever un jour?
Parmi ces tristes cœurs, que poursuit l’anathème,
Plus d’un est pur encor, qui, digne de pardon,
Reviendrait sans effort à la vertu qu’il aime,
Si d’un peu de pitié vous lui faisiez le don.
Ah! ne maudissez pas, plaignez ces pauvres femmes!
Si pâles sont leurs jours et si décolorés
Que c’est devoir vraiment que de plaindre ces âmes,
Dont les premiers printemps sont sitôt déflorés!
Plaignez-les!... la pitié peut-elle être stérile
Pour ces anges déchus qui doivent tant souffrir!
Plaignez-les! car maudire est tâche difficile...
Ceux qui savent aimer ne savent pas flétrir.

NEUVIÈME JOURNÉE.
Table des matières
14 octobre.
Du couvent échappée à la prison austère,
Jadis la jeune nonne, à l’ombre du mystère,
Chantait, en se mirant dans les limpides flots,
De nos vieux romanciers ces stances en échos.
«Ce son que la brise apporte
» Porte
» Un cachet des gracieux
» Cieux.
» Qui donc, au bois qui frissonne,
» Sonne
» Au lointain un si touchant
» Chant?
» Est-ce la voix qui m’invite
» Vite
» A retourner au couvent,
» Vent!
» Oh non!... Tant que la verdure
» Dure;
» Tant qu’on te suit le matin,
» Thym;
» Tant qu’une larme t’arrose,
» Rose
» Que nous cueillons à genoux,
» Nous;
» Dans les prés qu’une onde avive
» Vive,
» Tant que naissent les jolis
» Lis;
» Tant qu’une robe d’opale
» Pâle
» Au ciel s’offre à mes joyeux
» Yeux;
» Tant que de la nuit le voile
» Voile
» La fin de riants toujours
» Jours:
» Je veux rester dans la plaine
» Pleine
» De troupeaux qui vont bêlants
» Lents.
» Pour se guider la madone
» Donne
» Ici l’amour pour flambeau
» Beau.
» Mon cœur, qui vient de l’entendre
» Tendre,
» A son feu qui toujours croît
» Croit.
» Car à celui qui, parjure,
» Jure,
» Dieu ne fait pas d’un pardon
» Don;
» Et l’ennui qui le domine
» Mine
» Les jours, si le faux amant
» Ment;
» Mais celui-là qui moi-même
» M’aime
» N’a pas un aussi moqueur
» Cœur.
» Je vais, pour le satisfaire,
» Faire
» Enfin l’aveu qu’il attend
» Tant!
» Car le lien qui nous rassemble
» Semble
» Formé d’un tissu d’azur
» Sûr!»
DIXIÈME JOURNÉE.
Table des matières
15 octobre.
Heureux le prisonnier, s’il garde sur sa lyre
Une corde qui vibre au contact du malheur!
Car Dieu bénit ses chants et son noble délire,
Et prête un peu de force au poëte qu’inspire
Une sainte douleur!...
Honte à vous, cœurs impurs qui ne pouvez comprendre
Que l’on doit respecter ce qui fut grand et beau,
Que d’un prince l’on doit laisser en paix la cendre,
Qu’aux sépulcres de Dreux l’on ne doit pas descendre
Pour violer un tombeau!
Au trône près duquel le ciel l’avait fait naître,
Un peuple tout entier reconnaissait ses droits;
Et Dieu, qui dès ce jour l’avait prescrit peut-être,
Avait doté ce front qui plus tard devait être
Ceint du bandeau des rois.
De nos monts blancs de neige alors que l’avalanche
Roule déracinant les arbres les plus forts,
Le vieux chêne au tronc dur qui sur sa souche penche,
S’il résiste à ce choc, voit sa plus belle branche
Tomber sous ses efforts.
Ainsi, notre vieux roi, sur le déclin de l’âge,
Après avoir bravé longtemps les coups du sort,
Vit tomber près de lui le fils qui pour partage
Devait avoir un jour la France en héritage,
Et que faucha la mort.
Car le brillant éclat des têtes couronnées
Ne les préserve pas de la faux des destins!
Elles sont comme nous au malheur condamnées,
Et Dieu dispense aux rois plus de sombres journées
Que de riants matins.
Que ceux-là qui partout font de la polémique
Discutent à loisir autour de ce cercueil!.
Notre honneur est, à nous, notre foi politique...
N’apportons donc, amis, aux pieds du marbre antique
Que des pensers de deuil.
Car nous, enfants perdus de cette vieille école,
Lorsqu’on venait en foule implorer son appui,
Nous n’avons pas alors encensé son idole;
Mais quand de son trépas la France se désole,
Venons pleurer sur lui.
Nos aînés l’ont tous vu, dans l’arène sanglante,
Conduire au champ d’honneur nos régiments épars;
Et le premier au feu, le dernier sous la tente,
Joyeux dans les périls d’une mêlée ardente,
Guider nos étendards.
Tous l’ont vu, dans ces jours de brillante mémoire,
Comme un simple soldat aux périls s’exposer;
Et, brûlant d’ajouter à son passé de gloire,
Au col du Téniah, pour fixer la victoire
Au galop s’élancer.
Nous qu’il a visités dans des temps plus prospères,
Nous l’avons vu, témoin de nos ébats guerriers,
Applaudir vivement à ces jeux militaires,
Préludes innocents de ces terribles guerres
Qui donnent les lauriers.
Ah! pouvions-nous prévoir que par Dieu condamnée,
Comme un rameau brisé par le choc de l’autan,
Sa vie avait à peine à compter une année!
Car, mes amis, nos fronts depuis cette journée
N’ont pas vieilli d’un an.
Sur toi seul reposait tout l’espoir de la France,
Prince... notre pays parlera dans cent ans
Du fils de roi frappé sitôt par la souffrance...
Et tous ceux qui du peuple ont compris l’espérance
Le pleureront longtemps.
Ta mort à nos regrets offrait un champ fertile...
Si la force a trompé mon légitime effort,
La faute est à moi seul... la tâche était facile,
Mais sans doute ma main à ramer trop débile
M’a laissé loin du port!...
ONZIÈME JOURNÉE.
Table des matières
16 octobre.
Pour la première fois de ma triste demeure
Je devais aujourd’hui sortir pendant une heure:,
Bercé d’un doux espoir, de mon sort satisfait,
Je m’endormis... Voici le rêve que j’ai fait...
Un ciel sans nuage
D’un bosquet fleuri
Rendait doux l’ombrage:
Assis sous l’abri
D’un riant bocage,
J’écoutais joyeux
D’une source pure
Le lointain murmure,
Et sur la verdure
Je suivais des yeux
De l’onde fuyante
Les mille détours...
Si gaie est la pente
De l’eau qui serpente
Et coule toujours!...
Près de mon oreille
Dans l’air bourdonnait,
Agitant son aile,
Et puis butinait
La soigneuse abeille.
Papillon d’azur
Qui toujours se pose
Sur la fleur éclose,
Suçait d’une rose
Le calice pur.
Ici la fauvette
Sifflait un air vif,
Et mêlait, coquette,
A son ariette
Quelque son plaintif.
Du bois solitaire
Un chant gracieux
Perdu sur la terre
Montait vers les cieux
Comme une prière.
Voilà le bonheur,
Car douce est la vie,
Lorsque pour patrie
L’on a la prairie,
Disais-je à mon cœur.
Déposons la rame!
Là, point de prison!
La vie est sans drame,
Et pure est mon âme
Comme l’horizon...
Et mon cœur rebelle
Me disait tout bas:
Mais peut-être celle
Qu’on mène là-bas
Plus heureuse est-elle...
Age des plaisirs,
Ta durée est brève,
Et mon cœur qui rêve
Garde encor la séve
Des jeunes désirs.
Loin de cette plage
Quel sera mon sort?..
Cet autre rivage
Pour toi, cœur volage,
Aura-t-il un port?...
Alors, obéissant à mon âme inquiète,
De ce riant tableau je détournai la tête,
Mon cœur l’avait déjà contre un autre échangé !...
Quand je revins à moi, la scène avait changé.
Un horizon de fumée
Se déroulait à mes yeux;
La nue était enflammée,
L’oiseau fuyait vers les cieux;
Comme un torrent dans la plaine,
Près de moi foulant l’arène,
S’élançaient les escadrons;
Sur leurs chevaux de bataille,
Bravant joyeux la mitraille
Qui va sifflant sur les fronts.
Pour parfum j’avais la poudre
Qui voilait les étendards;
J’entendais gronder la foudre
Sur les bataillons épars,
Puis au loin dans la vallée
Le fracas de la mêlée,
Des sabres étincelants
Le cliquetis qui résonne,
Le bruit du canon qui tonne
Et les cris des combattants.
Le clairon, dans la carrière,
Sonnait l’hymne du vainqueur,
Et la trompette guerrière
Faisait tressaillir mon cœur.
J’étais honteux de ma vie,
Je voyais avec envie
Tous les jeunes officiers
Couverts de sang et de gloire
Venir après la victoire
Chercher leur part de lauriers.
«Choisis, me disait mon âme:
» Là, le ciel toujours si pur;
» Ici, l’horizon de flamme
» Qui du ciel voile l’azur;
» Là, les concerts des fauvettes;
» Ici, la voix des trompettes
» Guidant le brave aux combats;
» Là, cette onde claire et belle;
» Ici, le sang qui ruisselle
» Et se fige sous tes pas...»
Adieu donc, riche prairie,
Pour moi trop calme séjour!
Je veux voir dans ma patrie
Si l’on peut grandir un jour...
Car aux chants de ton bocage
Je préfère de l’orage
Les sons qui sifflent dans l’air,
A ton soleil qui rayonne
La nuit qu’en tous sens sillonne
Le jet brillant de l’éclair!
Et, saisi tout à coup d’une ardeur belliqueuse,
Je bondissais déjà sur l’arène poudreuse...
Quand un bruit de verrous, m’arrachant au sommeil,
Vint m’annoncer enfin mon heure de soleil.

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