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Daniel Lesueur
Poésies de Daniel Lesueur

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066088675
Table des matières
L'ŒUVRE DES DIEUX
FANTÔMES DIVINS
LA CHARITÉ DE BOUDDHA
L'ORIENT
LE PROGRÈS ET LES DIEUX
LA MORT DES DIEUX
PRIÈRE A MINERVE
I
II
III
LES VRAIS DIEUX
PROLOGUE
I LE DÉSIR
II L'ILLUSION
III LA MORT
VISIONS ANTIQUES
LA MAIN DE LA MOMIE A un Voyageur.
LE COLOSSE DE MEMNON
UNE VICTOIRE DE RHAMSÈS II
LES LOISIRS DE SARDANAPALE
LA LÉGENDE DE SATNI-KHAMOÏS CONTE DE L'ANCIENNE ÉGYPTE
I
II
III
IV
V
VI
VII
SONNETS PHILOSOPHIQUES
I LE TEMPS
II LES FORCES
III LA VIE
IV LA LUTTE POUR L'EXISTENCE
V LA SOURCE
VI LA MORT
VII DIEU
VIII LES PREMIERS AGES
IX LES SENTIMENTS
X LA RAISON
XI L'IDÉAL
XII LE CARACTÈRE
XIII L'HISTOIRE
XIV LA MORALE
XV LA VOIX DES MORTS
XVI L'ŒUVRE DE LA NATURE
XVII LES RACES DE L'AVENIR
XVIII LES PYRAMIDES
XIX LE BUT FINAL
XX L'ATOME HUMAIN
XXI LA FIN D'UN MONDE
SURSUM CORDA!
SURSUM CORDA! POÈME AYANT REMPORTÉ LE GRAND PRIX DE POÉSIE DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1885
I
II
III
IV
SOUVENIRS
SOUVENIRS
ÉTERNEL DÉSIR
DANS LA FORÊT
UN BAL DE L'OPÉRA
A LECONTE DE LISLE
TÊTE-A-TÊTE ROMANTIQUE
PAYSAGE DE MAI
PAYSAGE D'OCTOBRE
DEUX VOIX
SOUFFLES D'ORAGE
A CELUI OU CELLE QUI VIENDRA
UNE AVENTURE DE L'AMOUR
SONS ET PARFUMS
LE SOMMEIL
SUR UN NUAGE
UNE GOUTTE D'EAU
SONGE D'ÉTÉ
L'AME ET L'UNIVERS
PAROLES D'AMOUR
AVEU
RENDEZ-VOUS
SUPRÊME SAGESSE
POURQUOI JE L'AI AIMÉ
PHILOSOPHIE
L'ADIEU
LETTRE ÉCRITE EN AUTOMNE
INQUIÉTUDE
LE COLLIER DE PERLES
L'OUBLI
LETTRE ÉCRITE AU PRINTEMPS
LE RETOUR
L'INDE BOUDDHIQUE
SILENTIUM Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.
TOUJOURS
UNE PENSÉE DE PASCAL
LES PEAUX DE TIGRE
LA PANOPLIE
REPENTIR
L'AMOUR JOYEUX
L'HEURE ENCHANTÉE
LA NATURE ET L'AMOUR
LE VOYAGE
ÉCHOS D'AMOUR
LA FAUVETTE
PROMENADE SOLITAIRE
SOUFFLES D'AUTOMNE
MIRAGES NOCTURNES
RENOUVEAU
RÊVE ET RÉALITÉ
LE BONHEUR
LACRYMÆ SACRÆ
FEMME ET FLEURS
SORTILÈGE
TRAVAUX COMMUNS
COUP D'ŒIL EN ARRIÈRE
PENSÉES D'AUTOMNE
SERMENTS D'AMOUR
A MES VERS
PETITE BIBLIOTHÈQUE LITTÉRAIRE (AUTEURS CONTEMPORAINS)

L'ŒUVRE DES DIEUX
Table des matières
JE vous vénère, ô dieux! vagues spectres sublimes,
Que l'homme a tour à tour bénis et blasphémés.
Mes chants s'élèveront vers vos lointaines cimes
Pour tous les malheureux que vous avez charmés.
Vos bienfaisantes mains aux damnés de la vie,
A ceux qu'abandonnaient la Fortune et l'Amour,
Ont versé largement tous les biens qu'on envie,
Éternisant pour eux nos vains bonheurs d'un jour.
Ils ont vécu, le cœur bercé par leur chimère,
Traversant nos douleurs avec un front joyeux,
Et même ils ont souri lorsque la Mort amère
De son geste muet leur a fermé les yeux.
Ce qu'ils ont entrevu dans leur obscure voie
N'est pas le joug pesant d'un stérile labeur,
La terreur de la faim, la jeunesse sans joie,
Le trépas solitaire et sa morne stupeur.
Non: c'est un sûr chemin, plein d'épreuves mystiques,
Qui prend l'homme au berceau pour le conduire aux cieux,
Qu'on parcourt, enivré d'encens et de cantiques,
Versant du repentir les pleurs délicieux.
Saints transports effaçant toute douleur charnelle,
Inépuisable amour issu d'un cœur divin,
Impérissable espoir d'une extase éternelle,
Qui vous a possédés n'a pas souffert en vain.
Pour l'assouvissement des appétits sans trêve,
Malgré ses moissons d'or, le monde est trop étroit;
Mais aux déshérités s'ouvre le champ du rêve...
L'homme est un créateur qui fonde ce qu'il croit.
Et puisque la Nature aux lois mystérieuses,
Nous donnant la douleur, nous livra l'infini,
Pourquoi briserions-nous les ailes radieuses
Qui nous portent plus haut que notre ciel terni?
Pour moi, je te salue, Illusion féconde,
Qui seule à nos efforts viens prêter ta grandeur!
Sur les antiques fronts de tous les dieux du monde
C'est toi dont, à jamais, j'adore la splendeur.
FANTÔMES DIVINS
Table des matières
A l'heure où votre ciel croule,
O dieux des siècles passés!
Quand le monde rit et foule
Tous vos trônes renversés,
Je m'attendris et je songe
Que votre subtil mensonge
De l'Idéal qui nous ronge
Est le radieux flambeau.
Tous nos rêves dans votre ombre
Ont flotté, formes sans nombre,
Et votre gloire qui sombre
Met notre espoir au tombeau.
Heureux ceux que notre sphère,
En ses horizons étroits,
Peut désormais satisfaire,
Sous les cieux vides et froids!
Heureux ceux dont la pensée,
Parfois déçue et lassée,
Vers la chimère effacée
Ne se retourne jamais,
Et dont le rêve impassible,
Restreint au monde sensible,
Ne poursuit pas l'impossible
Jusqu'aux plus lointains sommets!
Pour moi, dans la vieille Égypte,
Je m'égare sans remords
Au sein de la sombre crypte
Où vivent toujours ses morts.
J'aime à croire qu'endormie
Dans l'étroite tombe amie,
La somptueuse momie
Songe encore aux jours anciens,
Et qu'en sa fixe prunelle,
Durant la vie éternelle,
Luit la vision charnelle
Des bonheurs qui furent siens.
Ou bien, sur les bords du Gange,
Dans un lumineux décor,
Je contemple un monde étrange
Et j'ai des ailes encor.
Parmi les temps insondables,
Mes destins inévitables
Par des nombres formidables
Comptent les ans révolus,
Car les siècles par centaines
Font les âmes incertaines
Dignes de boire aux fontaines
Où s'enivrent les élus.
Sous l'arbre au feuillage antique,
Je m'assieds avec Bouddha,
Épris du songe mystique
Dont la beauté l'obséda.
Là, sa douce âme pensive
Vit s'approcher, agressive,
La tentation lascive
Des corps éclatants et nus;
Ferme, il poursuivit sa voie,
Car l'éclair de notre joie
Est dérisoire et se noie
En des gouffres inconnus.
Parfois, dans la steppe aride
De l'Iran sec et poudreux,
Sur le désert, qui se ride
Vers l'horizon vaporeux,
Je distingue dans la brume,
Parmi l'air qui se parfume,
Une simple pierre où fume
Et flambe quelque tison:
De l'Arya des vieux âges,
Suivant ses pieux usages,
C'est là l'autel où ses sages
Murmurent leur oraison.
Des hauts remparts de Carthage,
Où la terre aux flots s'unit,
J'adore, un soir, sans partage,
Le front si pur de Tanit.
Dominant la mer tranquille,
Elle sourit, immobile,
Et sa puissance subtile
Enchante et dissout le cœur;
Ou bien son fin croissant grêle,
Effleurant quelque tourelle,
Semble, fantastique et frêle,
Un hiéroglyphe moqueur.
Et devant quelque humble toile
D'un vieux maître florentin,
Où les mages voient l'étoile
Qui blanchit dans le matin,
Je nais aux siècles gothiques,
Pour chanter de doux cantiques,
Sous les merveilleux portiques
Tout embrumés par l'encens,
Et pour baiser avec joie,
Sous le vitrail qui flamboie,
De Jésus, dont le front ploie,
Les membres éblouissants.
Non, je ne puis vous maudire,
Vous, nos charmeurs, vous, les dieux!
En vain le jour se retire
De votre ciel radieux,
De vous en vain mon cœur doute...
Pour éclairer notre route
Ce Demain, que je redoute,
Qu'a-t-il de meilleur que vous?
Dans notre existence brève,
Vaut-il mieux marcher sans trêve,
Ou s'enchanter d'un grand rêve,
Les mains jointes, à genoux?
LA CHARITÉ DE BOUDDHA
Table des matières
UN jour, les pieds meurtris et brûlés de poussière,
Las d'avoir trop marché sous un soleil de feu,
Gautama, le doux prince aux yeux pleins de lumière,
Vit d'humbles murs surgir dans l'air ardent et bleu.
Ce n'était plus le temps de ses splendeurs mondaines,
Des repos nonchalants dans ses jardins fleuris,
Tandis qu'au bruit charmeur des sonores fontaines
Dansent rêveusement les lascives houris.
Il avait tout laissé des voluptés royales,
Car il ne pouvait plus les goûter sans remord
Depuis qu'il avait vu ces trois choses fatales,
Savoir: la pauvreté, la souffrance et la mort.
Recherchant le secret de la douleur humaine,
Durant des jours sans nombre il avait médité,
Et sur l'arbre où mûrit la science certaine
S'était formé pour lui le fruit de charité.
Dans ses rêves profonds sous le divin ombrage,
Lui, l'éternel Bouddha, venait d'apprendre enfin
Que l'homme, ignorant tout, a pour meilleur ouvrage
D'aimer, et de donner lorsque son frère a faim.
Maintenant il allait sous le ciel impassible,
Cherchant un malheureux pour lui prendre la main,
Et murmurant les mots de tendresse indicible
Qui devaient éclairer notre aride chemin.
Et voici que vers lui, la cruche sur l'épaule,
Venait, à pas lassés, la femme d'un soudra.
Le grand Réformateur alors comprit son rôle,
Un céleste sourire à ses lèvres erra.
Il vit en un éclair l'infranchissable abîme
Que la caste maudite entre les cœurs creusait
La femme que voilà ne pouvait pas sans crime
Approcher l'Aryen, dont l'orgueil l'écrasait.
Et c'était une atroce et honteuse souillure
Que rien dans l'avenir ne pouvait effacer,
Pour lui, que partager le pain ou bien l'eau pure
Avec celle qui, lente et triste, allait passer.
Et le prince du sang, dont la très noble race
Se peint sur son front blanc et dans son fier regard,
S'avance... Mais la femme, en hâte, lui fait place,
Puis, l'entendant parler, s'arrête, l'œil hagard.
Et Gautama disait, d'une voix dont la terre
Toujours, de siècle en siècle, entend l'écho sacré:
«J'ai soif, ma route est longue et l'âpre vent m'altère.
Penche vers moi ta cruche, ô femme! et j'y boirai.»
Mais elle, doucement, lui répliquait, confuse:
«Hélas! je suis en tout ta servante, seigneur;
Mais mon père est soudra. Vois quelle erreur t'abuse.
A boire par ma main tu perdrais ton honneur.
—«Femme, dit Gautama, je te demande à boire,
C'est tout. Ne me dis point que ton père est soudra.
Ces mots sont vanité, sœur, et tu peux me croire,
Car par ma voix demain le monde l'apprendra.»
Et la femme inclina, muette de surprise,
Sa cruche, et regarda cet homme au noble sang
Dont la lèvre effleurait la rude argile grise,
Et qui semblait joyeux de l'acte avilissant.
Elle ne savait pas, la pauvre dédaignée,
Que celui qui buvait, humblement, de sa main,
Verrait à ses autels la terre prosternée
Et plierait sous sa loi le tiers du genre humain.
Et lorsque, se perdant sur la poudreuse route,
Le voyageur eut dit son fraternel adieu,
Elle, qui le suivit d'un long regard sans doute,
Dans le passant songeur n'entrevit pas le dieu.
L'ORIENT
Table des matières
Dans le clair Orient, que la lumière inonde,
Près des limpides flots et des déserts de feu,
Sous l'insondable ciel étincelant et bleu,
Fleurit, naïve encor, la jeunesse du monde.
Là, dans l'enchantement des vivantes couleurs,
L'Humanité s'attarde au sein d'un calme rêve,
Car, du haut des autels, ses dieux veillent sans trêve,
Pour accueillir ses vœux et charmer ses douleurs.
Dans l'espace enflammé, les horizons mystiques
S'y déroulent sans fin parmi les rayons d'or.
Nul clairvoyant regard n'y peut sonder encor
Le sublime néant des visions antiques.
Le brahmane, approchant du Gange vénéré,
S'incline en sa ferveur que nul doute n'altère;
L'Arabe, balancé par le lent dromadaire,
Du prophète, à mi-voix, redit le nom sacré.
Sous les saints oliviers, le chrétien de Syrie
Évoque de Jésus le doux spectre sanglant,
Et rêve qu'il effleure en son baiser tremblant
Les pieds qu'ont arrosés les larmes de Marie.
Et d'infinis essaims de cœurs emplis de foi,
Ayant pour but l'amour et pour vertu l'aumône,
De l'aride Thibet aux bords du fleuve Jaune,
Serviteurs de Bouddha, suivent sa pure loi.
De leurs ardents espoirs ignorant la folie,
Ces peuples confiants, sans crainte et sans remord,
Ayant rempli leurs jours, s'endorment dans la mort
Sans avoir éprouvé notre mélancolie.
Dans l'avenir obscur, fermé d'un triple sceau,
Ils goûteront les biens que notre cœur jalouse:
L'orgueil des fils nombreux, la douceur de l'épouse,
Tous les simples bonheurs du monde à son berceau.
Affermis pour longtemps sur ces supports augustes
Que nos mains ont brisés sans trouver d'autre appui,
Et dédaignant le mal qui nous trouble aujourd'hui,
Ils resteront croyants, paisibles, fiers et justes.
Pour nous, près de trouver le vide sous nos pas,
Nous avons trop détruit sans bâtir assez vite.
D'amers pressentiments, que nul esprit n'évite,
A nos espoirs hautains livrent d'obscurs combats.
Et nous prêtons parfois, aux heures de ténèbres,
Une oreille inquiète aux lointains craquements
Dont le bruit, sourd encor, monte des fondements
De nos États vieillis, en des échos funèbres.
Crédules héritiers de l'humble et saint devoir,
Vous qui des dieux anciens ne touchez point les voiles,
Vivez, vivez heureux sous vos cieux pleins d'étoiles!
Vos rêves sont meilleurs que notre âpre savoir.
Nul ne sait quel triomphe à vos âmes candides,
Pour tant de patience, est peut-être promis.
Poursuivez donc en paix sous les astres amis
Votre songe éternel, au bord des mers splendides.
LE PROGRÈS ET LES DIEUX
Table des matières
Aux temps anciens, le monde existait dans un rêve;
Les cieux élargissaient le terrestre horizon;
L'espoir d'un avenir plein d'extases sans trêve
Consolait de la vie incertaine et trop brève,
Et le désir vainqueur supplantait la raison.
Hélas! il est des cœurs que le Progrès consterne,
Des lèvres qui toujours invoqueront les dieux.
La Science à l'œil froid conduit l'esprit moderne,
Pourtant plus d'un genou dans l'ombre se prosterne,
Plus d'un regard encor monte au ciel radieux.
C'est que, nous retirant l'espérance qui charme,
Dévastant à jamais nos lointains paradis,
La Science n'a pas effacé toute larme;
En nos mains, au contraire, elle aiguise chaque arme,
Et nous rend sans pitié pour les combats maudits.
L'antique Illusion, qui nous devient néfaste,
Ne peut plus sans péril embellir le chemin.
Notre champ de bataille est si sombre et si vaste
Que jamais nulle haine ou de peuple ou de caste
N'en ouvrit de pareil au désespoir humain.
Le sang n'y coule point: la lutte pour la vie
N'offre point la grandeur des glorieux trépas;
Les morts, nul ne les chante et nul ne les envie,
Et l'effrayant clairon qui tous nous y convie,
C'est le cri de la faim, qui ne pardonne pas.
Nos tournois acharnés ont l'univers pour lice.
Sous nos efforts géants tout rempart est tombé.
Le salaire est une arme, un mot d'ordre, un complice.
Ni repos, ni pitié! Si son pied manque ou glisse,
Le lutteur le plus fort a bientôt succombé.
Car le travail, facile aux époques naïves,
Est pour nous l'incessant et terrible labeur.
L'esclave d'autrefois, dans nos cités actives,
Frémirait à l'aspect de nos races chétives,
Qu'asservissent le fer et l'or et la vapeur.
Il rirait de dédain quand leur foule pâlie,
Quittant le puits de mine ou l'obscur atelier,
Lui dirait: «Nous, au moins, sommes libres.» Folie!
Vous, libres?... Mais la loi qui vous dompte et vous lie
Plus qu'aucun joug humain vous contraint de plier.
Dans sa marche en avant le Progrès implacable,
Comme l'âpre Nature, écrase aveuglément
Le faible, l'impuissant, le rêveur, l'incapable.
Pour qui veut éluder son ordre redoutable,
Honte, misère et mort sont un sûr châtiment.
Pourtant l'homme jamais ne vivra sans chimère.
Nous aussi, nous avons notre espoir insensé:
Le rêve social, en son ardeur amère,
Prend des religions la puissance éphémère
Et remplace à lui seul tous les dieux du passé.
Nous le verrons bientôt plus qu'eux impitoyable,
Car il met l'idéal ici-bas, près de nous.
Pour toucher à ce but, qui paraît saisissable,
Le combat grandira, tellement effroyable
Que les maux d'aujourd'hui pourront nous sembler doux.
Puisque telle est la loi, courbons donc notre tête;
Mais ne maudissons pas, dans notre vain orgueil,
En face des douleurs que demain nous apprête,
Les dieux, dont la raison proclame la défaite,
Mais dont nos cœurs meurtris portent encor le deuil.
LA MORT DES DIEUX
Table des matières
Dans le ciel vaporeux, aux fascinants abîmes,
Au-dessus des brouillards d'argent, de cendre ou d'or,
Sur leurs trônes d'azur siégeaient les dieux sublimes,
Écoutant si vers eux nos chants montaient encor.
Ils étaient là, ces fils de notre immortel rêve,
Unis et fraternels dans leur commun séjour,
Car un même désir les enfanta sans trêve,
Car ils furent aimés du même ardent amour.
Ils étaient là, sans haine et sans amère envie:
Jupiter, Jéhovah, si prompts en leur courroux;
Le grand Baal; Istar, déesse de la vie,
Et le pâle Jésus sous ses longs cheveux roux;
Bouddha, dont la pitié s'épanche en flots mystiques;
Vishnou, qui de toute âme est l'éternel amant;
Allah, qu'ont célébré de belliqueux cantiques,
Et le farouche Odin, roi du Nord inclément.
Et sur les fronts hautains de la céleste foule
Régnaient le calme auguste et la sécurité:
Les siècles devant eux passeraient, sombre houle,
Mais sans pouvoir jamais ternir leur majesté.
Car l'homme, qui les fit du meilleur de son âme,
Et qui par leur splendeur s'était laissé charmer,
Quand il douterait d'eux ne serait point infâme
Assez pour les maudire et pour les blasphémer;
Mais, les enveloppant d'un respect doux et tendre,
Il bénirait toujours leurs fantômes puissants,
Qui l'ont fait espérer avant qu'il pût comprendre,
En lui donnant pour but les cieux éblouissants;
Il n'oublierait jamais que, sur sa route amère,
Eux seuls ont soutenu, guidé ses premiers pas,
Et qu'ils l'ont doucement calmé par leur chimère,
Comme on calme un enfant en lui chantant tout bas.
Ainsi rêvaient les dieux au fond du ciel immense,
Quand soudain, les troublant dans leur bleu paradis,
Monta comme un long cri d'insulte et de démence:
L'homme se disait libre... et les avait maudits!
Homme, pauvre insensé que mène un vain mirage,
Maudis donc ton cerveau, ton cœur et ta raison!
Les dieux ne sont-ils pas, réponds, ton propre ouvrage?
Qui donc les a dressés, hors toi, sur l'horizon?
Quand tu brandis contre eux un inutile glaive,
C'est ton illusion que menace ta main;
Si tu crois saluer une aube qui se lève,
Vois, tes propres flambeaux blanchissent ton chemin.
Va donc, poursuis un songe après un autre songe:
Tu ne peux échapper à la loi de ton cœur.
Mais écoute... Dans l'ombre où ton blasphème plonge,
C'est de ta seule voix que rit l'écho moqueur.
C'est toi, c'est ton passé, dont ainsi tu te railles.
Soit, tous tes dieux sont morts sous ton bras forcené;
Mais d'autres de ton sein vont naître, et tes entrailles
Demain feront jaillir ton rêve nouveau-né.
PRIÈRE A MINERVE
Table des matières
I
Table des matières
Dans l'abîme sacré, dans l'infini mystique
Où sont assis les dieux, ô Pallas-Athéné,
Daigne écouter l'accent de mon pieux cantique!
Reviens, reviens, Déesse, à la colline antique,
Fais resplendir encor ton temple profané!
Nous avons mutilé ton Parthénon sublime,
Nous, fils lourds et grossiers des Goths aux cheveux roux.
Ton pardon ne saurait effacer un tel crime.
De ses sombres erreurs notre race est victime;
Leur poids l'écrase encor, bien plus que ton courroux.
Mais du moins laisse-moi, noble Reine offensée,
Sur ton autel détruit verser mes pleurs amers!
Car il fut le sommet de l'humaine pensée.
Sitôt qu'il a péri, la nuit s'est abaissée
Sur ce triste Occident déchiré par les mers.
Mille ans elle a régné, la nuit épouvantable.
Tu te taisais alors et détournais les yeux,
O Raison, ô Beauté sereine et redoutable!
Lorsque fondit sur nous l'horreur inévitable,
Muette, tu voilas ta face au fond des cieux.
Le jour pourtant revint. Une tremblante aurore
Palpita tout à coup vers l'horizon sanglant.
Le vague écho lointain de ton clairon sonore,
O Vérité, passa, puis grandit plus encore...
L'Art ancien du tombeau surgit en chancelant.
C'est qu'une vision, pâle encore et divine,
Dans les cœurs torturés montait avec lenteur;
C'est qu'au souffle venu de ta sainte colline,
O Pallas-Athéné, sur le front qui s'incline
Planait le vol puissant de l'Idéal sauveur.
Le Moyen Age obscur tressaillit d'allégresse;
Le monde crut renaître en retrouvant tes lois.
Des vrais amants du Beau n'es-tu pas la maîtresse?
La Grèce nous inspire et tu guidas la Grèce.
Tous les grands siècles d'art sont éclos à ta voix.
Mais jamais l'Idéal, dont l'âme est altérée,
Qu'elle poursuit toujours et qui toujours s'enfuit,
Ne manifesta mieux sa présence adorée
Que dans l'antique Hellas, dans la terre sacrée,
Dont seul l'éclat splendide a vaincu notre nuit.
Jamais il ne trouva de plus parfait symbole
Que toi-même, ô Pallas: Beauté, Force et Raison!
Nul temple n'égala celui de l'Acropole.
Sous un clair ciel d'azur, merveilleuse coupole,
Quel peuple fier et doux remplissait ta maison!
Quels nobles citoyens, devant tes Propylées,
S'abordaient pour parler des dieux et des destins!
Leurs paroles de feu, dans l'espace envolées,
Enchantent aujourd'hui nos âmes consolées
Et sont le vrai flambeau de nos pas incertains.
Telle est ton œuvre immense, ô Reine salutaire!
Mais quelle ingratitude a payé tes bienfaits!
Ton culte a cessé d'être en honneur sur la terre,
Tu n'es plus qu'une idole, on rit de ton mystère.
Le respect des dieux pèse à nos cœurs imparfaits.
II
Table des matières
Au temps de Périclès que tu paraissais belle!
Ta force le cédait alors à ta douceur.
De pompeux cavaliers, en file solennelle,
Célébraient sur ta frise une fête éternelle,
Et chaque Athénienne était ta blanche sœur.
O Vierge! pour montrer ta face auguste et pure,
Pour mieux fixer les traits sous lesquels tu survis,
Tu créas Phidias... L'art passa la nature,
Et soudain tu parus, divine sous l'armure,
Toute d'ivoire et d'or au fond du saint parvis.
De ton sublime front, d'où la clarté ruisselle,
Sans cesse descendit dès lors la vérité.
De tes rayons brûlants quelque ardente parcelle
Chaque jour du génie alluma l'étincelle,
Et le monde ébloui vécut pour ta beauté.
Ton culte universel n'avait point de sceptique,
Tout mortel était prêtre à tes divins autels.
Euripide charmait les paysans d'Attique,
Et l'humble mendiant, assis sous ton portique,
Discutait de Platon les dogmes immortels.
Qu'il était donc aisé de suivre ta loi douce
Lorsque sur l'Acropole on pouvait t'approcher!
Mais le front de ton temple a roulé sur la mousse.
Toujours vers l'avenir notre destin nous pousse.
Où faut-il, où faut-il à présent te chercher?
Jamais nous n'atteindrons la grâce athénienne,
Minerve, car en nous survivent nos aïeux,
Durs guerriers, descendus de la Scythie ancienne,
Dont la fureur brisa cette ville, la tienne,
Où, fière, tu posais ton pied victorieux.
Que d'efforts il nous faut pour secouer une heure
Le lourd fardeau sanglant des siècles entassés!
L'abeille de l'Hymette en vain passe et m'effleure...
Pour moi, triste étranger, qui lutte, implore et pleure,
Ce doux frisson subtil, hélas! n'est point assez.
III
Table des matières
A peine ai-je compris, ô Minerve d'Athène,
La pensée enfermée en ton front radieux.
Qu'es-tu? Qu'enseignes-tu, Vierge pure et hautaine?
Vois, mon âme est fervente et pourtant incertaine...
Découvre à mes regards ton sens mystérieux.
Toi que l'Amour jamais n'a trouvée accessible,
Toi dont le sang jamais sous ses dards n'a coulé,
Es-tu la Pureté, ferme, austère, inflexible,
Qui sur les chastes mœurs, sur le foyer paisible,
Pose des peuples forts l'empire inébranlé?
Mais n'es-tu pas, ô toi qu'invoquait Praxitèle,
Du génie enflammé l'étincelle de feu?
Dans ses moindres débris ton Parthénon révèle
Un tel souci du Beau, que nul peuple fidèle
N'offrit pareil présent en hommage à son Dieu.
Oh! si tu descendais de ta lointaine cime,
Dans le vide et la nuit las enfin de crier,
Nous courberions nos fronts sous ta règle sublime.
Vois, tous nos dieux brisés ont glissé dans l'abîme,
Pourtant nous ne pouvons désapprendre à prier.
Il s'éteint sans écho, le blasphème farouche
Par ce siècle hardi lancé contre le ciel.
La grâce du divin nous attire et nous touche,
L'infini nous reprend... Nous fermons notre bouche,
Mais notre cœur charmé chante un hymne éternel.
Minerve, c'est pourquoi les hommes de notre âge,
Las de leurs durs travaux, s'émeuvent à ton nom.
Dans nos songes troublés vient flotter ton image,
Et l'incrédule aussi, qui se croit le plus sage,
Pleure, et baise, incliné, le seuil du Parthénon.


LES VRAIS DIEUX
Table des matières
30

PROLOGUE
Table des matières
Dans ce monde marqué des pas de l'homme antique,
Sur cette terre esclave où notre règne croît,
Domaine familier, que nous trouvons étroit,
Et qui porte gravé, comme au front d'un portique,
Les mots de Vérité, de Justice et de Droit;
Tandis que notre esprit suit sa marche hautaine,
Que nos robustes bras se tendent pour l'effort,
Que notre cœur bondit, fier, amoureux et fort,
Trois maîtres sur nos seins scellent leur triple chaîne,
Savoir: l'Illusion, le Désir et la Mort.
Un jour ils m'ont parlé; j'ai connu leur empire,
Ce qu'ils font de la vie en ses instants trop courts,
Et l'ombre d'où je viens, et le but où je cours,
Et le fatal destin de tout ce qui respire...
Et chacun l'apprendra, car voici leurs discours:
I
LE DÉSIR
Table des matières
Le Désir éternel, monstre blême aux yeux caves,
Dit à mon pauvre cœur:
«Tu te crois libre et fort; tous les dieux, tu les braves...
Mais je suis ton vainqueur.
«C'est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves
A chaque battement.
Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves
En un affreux tourment.
«J'éloigne pas à pas le bonheur qui te tente,
Et qui fuit sans recours.
Je fais se consumer en une vaine attente
Tes ans déjà si courts.
«Je corromps tes plaisirs, j'empoisonne ta joie,
Moi, le vrai Tentateur.
Tu m'adores pourtant, vil esclave, ma proie,
Lassé d'un Créateur.
«Si tu me renversais du trône inaccessible
Où les destins m'ont mis,
La Douleur et la Mort et le Temps invincible
Te deviendraient soumis.
«Mais je n'ai rencontré, parmi la multitude
Des aveugles mortels,
Qu'un seul audacieux dont la fière attitude
Menaçât mes autels.
«Celui-là posséda tous les biens que sur terre
J'inventai pour appâts:
Les trésors, le pouvoir, l'amour plein de mystère
Ont fleuri sous ses pas.
«Pourtant, détournant d'eux sa face auguste et triste,
Bouddha, l'homme divin,
Sut que par la folie humaine je subsiste
Et que mon culte est vain.
«Il voulut arrêter l'éternelle hécatombe
Où se plaît ma fureur;
Toute vie est à moi, seule avec moi la tombe
Rivalise d'horreur.
«Il voulut arracher de ma griffe sanglante
L'adolescent joyeux,
L'homme fait, le vieillard à la tête branlante,
Que j'enivre le mieux.
«Il dit: «Mort au Désir!... Tout désir est un leurre.
«Sans cesse inapaisé,
«L'homme attend l'avenir, ou se retourne et pleure
«Ce qu'il a méprisé.
«Celui qui dans son sein éteindra l'âpre flamme
«Vivra semblable aux dieux,
«N'ayant jamais ni vœux ni regrets dans son âme,
«Ni larmes dans ses yeux.»
«Ainsi parlait Bouddha, le seigneur doux et sage;
Et depuis ce moment
Plus d'un astre rapide a marqué son passage
Au fond du firmament;
«Plus d'un dieu s'est levé, pour la pensée humaine,
Dont le trône est tombé.
Moi seul, moi l'Éternel, qui la dompte et la mène,
Je n'ai pas succombé.
«Car je suis le Désir, qui tue et renouvelle,
Père de tout effort:
Sous mon fouet hurle et court l'humanité rebelle...
Je l'entraîne à la mort.»
II
L'ILLUSION
Table des matières
J'ai vu l'Illusion m'apparaître en un songe,
Quand mon cœur, tourmenté par l'éternel Désir,
Reconnaissait enfin le vide et le mensonge
Des biens toujours fuyants qu'il avait cru saisir.
J'étais las de l'attente et las de l'espérance,
Je voulais, oubliant qu'il est un lendemain,
Recueillir jour à jour avec insouciance
Chaque fragile fleur éclose en mon chemin.
J'enviais le long rêve et la fierté tranquille
De l'animal errant sous les bois ténébreux,
Qui n'a jamais connu le salaire servile
Ni du labeur sans but porté le joug affreux.
J'écoutais, dans l'écho des siècles éphémères,
S'élever les accents du seul sage ici-bas,
De Bouddha, qui disait: «Renonce à tes chimères,
Par ton renoncement cesseront tes combats.»
Et je croyais toucher la sphère souveraine
Où sont assis en paix les dieux indifférents,
Qui, sans rire ni pleurs sur leur face sereine,
Ont vu nos jours amers s'écouler par torrents.
C'est alors que, troublant mon impassible rêve,
Au bord d'un ciel en feu surgit l'Illusion,
Dans le sang du soleil, sur l'éclatante grève
Que trace en l'or des soirs la nue en fusion.
Et sa voix me cria: «Qu'importe la sagesse?
Qu'importe la douleur? O misérable humain,
Ton néant résigné vaudra-t-il ma richesse?
J'ai tes amours, ton ciel et tes dieux dans ma main.
«C'est moi qui t'ai conduit dans la nuit des vieux âges;
J'ouvris devant tes yeux l'espace illimité;
Soumise à tes désirs, j'ai pris mille visages;
J'ai, dans ton froid tombeau, mis l'immortalité.
«Parce que tu saignas sur ce chemin de gloire,
Et parce que ton sein se gonfla de sanglots,
Tu cesses désormais d'espérer et de croire,
Tes dieux sont vraiment morts et l'avenir est clos!
«Pose donc sur ton cœur une invincible armure,
Sonde avec un œil sec l'austère vérité...
Tu me retrouveras au fond de la Nature,
Moi, ton Illusion,—seule réalité!
«Car je suis la Maya triomphante, éternelle!
Tes sens et ton esprit n'obéissent qu'à moi,
Je colore à tes yeux toute forme charnelle,
Je suis dans ton plaisir, je suis dans ton effroi.
«Quand tu crois progresser, c'est ton rêve qui change;
Et si ton cœur se ferme, impassible et hautain,
Même alors je t'aveugle en ton orgueil étrange.
Adore-moi, mortel, car je suis ton destin!»
III
LA MORT
Table des matières
Taisez-vous, pâles fantômes
Qui vous prétendez des dieux!
C'est moi qui tiens des atomes
Le creuset mystérieux.
Désir, Illusion vaine,
Servez votre souveraine:
Que votre puissance entraîne
L'homme enivré vers la Mort!
Sans vous il pourrait connaître
La misère de son être,
Et, se refusant à naître,
Il trahirait mon effort.
«Cachez-lui par vos chimères
L'ombre immense où je l'attends,
Et, sous les cieux éphémères,
La fuite de ses instants;
Qu'il vive, pense et s'efface
Sans déchiffrer sur ma face
Le but sombre qu'à sa race
J'assigne au fond du tombeau.
Me livrant sa chair lassée,
Qu'il croie—audace insensée!—
Me dérober sa pensée
Comme un immortel flambeau.
«Parez l'obscure matière
A ses regards éblouis;
Qu'il y puise la lumière
Et des concerts inouïs.
Moi, qui dissous la substance,
Je sais qu'en son inconstance
L'universelle existence
Est la Force en mouvement.
Dans ce tourbillon sans trêve,
Qu'importe la forme brève!
Je ne détruis qu'un vain rêve,
Je crée éternellement.
«En sa morne indifférence,
Ma terrible activité
Ne connaît point la souffrance,
La gloire ni la beauté.
J'ai l'infini pour domaine.
L'altière raison humaine,
Qu'un mirage trouble et mène,
Me coûte à décomposer
Juste autant, lorsqu'en vient l'heure,
Qu'un souffle qui passe et pleure
Ou la corolle qu'effleure
L'insecte sans s'y poser.
«Le masque affreux dont on couvre
Ma sublime majesté,
La face osseuse où s'entr'ouvre
Un rictus épouvanté,
Les yeux creux, le crâne blême,
Me sont donnés pour emblème
Par ceux à qui mon problème
Reste à jamais inconnu.
Car tout être qui respire
Contre ma grandeur conspire,
Et pour vanter mon empire
Nul n'est jamais revenu.
«L'insensible molécule,
Seule, est sans crainte en mes mains;
Mais tout ce qui vit recule
Devant mes sombres chemins.
La personnalité lâche
En vain s'oppose à ma tâche:
Je transforme sans relâche
Tous les éléments divers.
Gloire à moi! gloire à la tombe!
Tout en surgit, tout y tombe.
Sur l'éternelle hécatombe
Je construis les univers.»
41
VISIONS ANTIQUES
Table des matières
42

LA MAIN DE LA MOMIE A un Voyageur.
Table des matières
Vous m'avez rapporté de l'Égypte mystique
Un austère présent, digne d'elle et de nous,
Un sombre objet, choisi dans l'hypogée antique
Que garde le colosse au front superbe et doux,
Assis dans le désert, les doigts sur ses genoux.
Ce présent, c'est la main délicate et raidie
D'une reine, portant—voilà bien trois mille ans—
Sur sa tête petite, élégante et hardie,
Avec le bandeau d'or brodé de feux tremblants,
La vipère divine aux yeux étincelants.
Cette main—quand la femme aux longs yeux ceints de bistre,
Fille des Pharaons, belle et jeune, vivait—
Dans le fond des parvis faisait frémir le sistre
Devant le dieu, vers qui ce bruit seul arrivait,
Ne troublant point le songe éternel qu'il rêvait.
Ou bien elle tenait—la main frêle et mignonne—
Un lourd sceptre massif à la crosse d'or fin,
Dont l'ombre dominait le désert monotone
Et, sur l'âpre étendue où les lions ont faim,
Loin du grand Nil d'azur, se prolongeait sans fin.
Lorsque les courtisans, nombreux, comme une houle,
Encombraient du palais les larges escaliers,
Cette petite main, ils la baisaient en foule,
Elle qui, levant un de ses doigts déliés,
Pouvait faire tomber leurs têtes par milliers.
Et souvent, dans la paix des nuits calmes et chaudes,
Sur la terrasse haute où meurt tout bruit de cour,
Sous la lune faisant luire ses émeraudes,
Lente, elle errait, la main si douce, au fin contour,
Parmi les noirs cheveux d'un prince fou d'amour.
Ces choses se passaient voilà trois mille années.
Elle est là, cette main, parmi mes bibelots.
Sa grâce, sa fierté sont encor devinées:
Aussi, des temps lointains bravant les sombres flots,
J'évoque à son aspect de magiques tableaux.
Pauvre petite main de royale momie,
Dont l'aromate encore a d'étranges parfums,
Je t'aime... je te prends comme une main d'amie.
Loin du présent morose et des jours importuns,
Emmène-moi, veux-tu? vers les soleils défunts.
Hélas! ma main de chair, ma main vivante et rose
Qui sur la bandelette autour de ton poignet
Ou sur tes maigres doigts sans nul effroi se pose,
Doit vivre moins que toi, que l'Égypte craignait
Et sauva par les soins que son art enseignait.
Mes doigts vivants, à moi, se réduiront en cendre,
Et les tiens garderont leur exquise raideur.
La tombe où promptement il me faudra descendre
Des sépulcres du Nil n'a point la profondeur,
Car la mort est chez nous, ô Reine, sans grandeur.
Reste au moins avec moi durant ma courte vie,
Petite main rigide et que baisait un roi.
Ce qui t'a fait frémir et ce qui t'a ravie,
Vois, après trois mille ans m'enchante ainsi que toi:
De l'éternel amour c'est l'éternel émoi.
LE COLOSSE DE MEMNON
Table des matières
La plaine, autour de Thèbe, est morne, immense et noire.
Au bord du large Nil les lions viennent boire,
Car l'homme en ce désert n'est plus seul souverain.
Elle est morte, la ville aux cent portes d'airain.
Le rude Assyrien, le dur Sardanapale,
Qui prend son prisonnier tout vif et qui l'empale,
Lui qui s'enorgueillit de mille atrocités,
A foulé sous ses pas la reine des cités.
Passant, muet et fier, de portique en portique,
Il a par ses dédains rendu l'insulte antique.
Son cœur s'est dilaté... Car n'est-il pas le fils
Des aïeux que Thoutmès vainquit à Karkémis?
Depuis, Ninive en vain, haïe et solitaire,
S'était bien haut dressée au-dessus de la terre,
Mettant son pied vainqueur sur la nuque des rois,
Sans pouvoir effacer l'injure d'autrefois.
L'Égypte, avec son prince au visage d'éphèbe,
L'Égypte altière et douce avait conservé Thèbe.
Saignante et divisée, elle montrait toujours
La ville éblouissante, avec ses deux séjours,
Tous deux aussi remplis d'étonnantes merveilles,
Les tombes au palais étant toutes pareilles,
L'un peuplé des vivants, l'autre où rêvaient les morts.
Et Ninive y songeait ainsi qu'à son remords.
Cette Thèbe!... Elle était comme un songe, un grand mythe,
Que n'avait vu jamais l'œil d'un guerrier sémite.
Pour la cité hautaine il n'était nul danger
Pire que recevoir un impur étranger.
Et voici, cet opprobre est donc tombé sur elle!
L'Égypte s'est brisée ainsi qu'un roseau frêle,
Comme l'avaient prédit les prophètes des Juifs.
Thèbe, Thèbe est détruite, et les lotus plaintifs,
Seuls, quand le vent du soir les froisse au bord des ondes,
Y réveillent l'écho des ruines profondes.
Ammon, dieu protecteur! Soleil, divin flambeau,
Qui te couches ainsi que l'on entre au tombeau,
Et qui, chaque matin, dans l'aube solennelle,
Montes, gardien sacré de la vie éternelle,
Parle, et dis par quel crime inconnu, dieu jaloux,
Ta ville sainte a pu mériter ton courroux!
Toi pour qui se dressaient—marchepieds, autels, trônes—
Ses temples merveilleux et ses larges pylônes,
Ses monstrueux piliers dans l'ombre des syrinx,
Toi pour qui s'alignaient à l'infini ses sphinx,
Tu l'as donc repoussée et n'as plus voulu d'elle!
Et Thèbe, cependant, te demeure fidèle.
Ils se sont tus, c'est vrai, les hymnes d'autrefois;
Le carnage a réduit au silence les voix;
L'atroce Ninivite aux narines farouches
En arrachant les cœurs a su fermer les bouches;
Sur la cité splendide où tu régnais, toi seul,
Les sables du désert étendent leur linceul;
Dans l'éclatant midi ta cruelle lumière
Montre le palais vide et l'autel en poussière,
Et nul n'affronte alors ton visage irrité,
O Soleil!... Mais à l'aube, où ta douce clarté
Glisse si tendrement sur la ville en ruines,
Semblant la baigner toute en des pitiés divines,
Quand tes premiers rayons effleurent ses sommets,
Elle, qui t'adora sans se lasser jamais,
Sent dans son sein meurtri son grand amour renaître.
Elle s'apaise, oublie... et sourit à son maître.
Et dans la plaine rose, aux lueurs du matin,
Le Colosse au regard perdu dans le lointain,
Qui peut fixer sur toi sa prunelle de pierre
Et qui te voit surgir sans baisser la paupière,
Dans son sein de granit déchiré trouve encor
Un chant harmonieux pour le cher Soleil d'or.
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