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Benjamin Fillon
L'art de terre chez les Poitevins
Etude sur l'ancienneté de la fabrication du verre en Poitou

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066338176
Table des matières
I
II
III
IV
V
CHAPITRE 1 er
I
II
III
CHAPITRE II
I
II
CHAPITRE III
I
II
III
IV
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
I
II
III
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
CHAPITRE X
I
II
CHAPITRE XI
I
II
III
CHAPITRE XII
I
II
III
IV
CHAPITRE XIII
I
II
III
CHAPITRE XIV
ÉTUDE SUR L’ANCIENNETÉ DE LA FABRICATION DU VERRE EN POITOU.
CHAPITRE I
PÉRIODE ROMANO-GAULOISE
CHAPITRE II
I
II
III
CHAPITRE III
VERRERIES MENTIONNÉES DANS LES DOCUMENTS
SPÉCIMENS DE VERRES
VERRIERS ITALIENS ÉTABLIS EN POITOU.
LES VERRERIES POITEVINES AUX XVII e ET XVIII e SIÈCLES
SPÉCIMENS DE VERRES DES XVII e ET XVIII e SIÈCLES
LES VERRERIES POITEVINES AU XIX e SIÈCLE
SUIVI D’UNE
ÉTUDE SUR L’ANCIENNETÉ DE LA FABRICATION DU VERBE EN POITOU
PAR BENJAMIN FILLON.
L’histoire de la céramique française n’est étudiée que depuis quelques années. Commencée dans l’ouvrage de M. Brongniart, elle a eu depuis, à son service, la Description méthodique du musée de Sèvres, et celui-ci, grâce au classement et à la bienveillante érudition de M. Riocreux, est devenu le centre de toutes les études sur la matière et le fonds commun de tous les travailleurs. D’un autre côté, les anciennes sépultures ont donné leurs trésors aux fouilles passionnées de M. l’abbé Cochet et de ses émules; des découvertes récentes de documents ont jeté un peu de jour sur l’origine des poteries de l’époque moderne, à commencer par celles de la Renaissance. De ce premier ensemble de faits et du. résultat des recherches de quelques hommes intelligents sont nées plusieurs publications intéressantes. La porcelaine en général, les produits des fabriques spéciales de Nevers et de Moustiers, viennent d’avoir leurs historiens, et l’on attend le livre de M. Pottier sur les faïences de Rouen. Le travail de M. Benjamin Fillon, que nous annonçons, est à la fois une monographie du même genre et quelque chose de plus.
C’est d’abord une étude d’histoire provinciale, et l’auteur s’est tenu strictement aux faits et aux monuments qui lui sont fournis par les provinces de l’Ouest, auxquelles il consacre depuis longtemps une moitié de ses travaux. Originairement même, ce ne devait être qu’un des articles de son livre de Poitou et Vendée. La nécessité d’appuyer de toutes ses preuves l’attribution inattendue et définitive de la fameuse faïence dite de Henri II, à la fabrique particulière du château d’Oiron, l’a entraîné au delà. L’importance de cette partie de son œuvre lui en a fait donner aux autres. L’esquisse s’est changée en tableau et le chapitre est devenu livre.
1863
Par cette extension naturelle et pour ainsi dire obligée, en face d’un sujet qu’agrandissaient à mesure des découvertes successives, ce livre est plus que de l’histoire provinciale: il entre dans celle de l’art. La faïence d’Oiron et les premiers travaux de Palissy lui donnent un intérêt général. De plus, comme au lieu de s’en tenir à une seule époque, il traite chronologiquement de toutes les poteries qui se sont successivement produites en Poitou, ou qui y ont été importées, tout le monde y peut apprendre, la même suite existant partout avec les mêmes grandes lignes. L’exécution d’un pareil plan a naturellement amené M. Fillon à sortir de ce chaos de banalités morcelées où se tiennent trop complaisamment les simples collectionneurs, et il a transporté dans l’étude de la céramique de la France ce qu’il a si bien appliqué à celle de sa numismatique; c’est-à-dire la recherche et les formules des lois de filiation, de dégénérescence et de transformation, d’action et de réaction qui, à travers les siècles, ont régi chez nous les ouvrages de terre.
Les faïences d’Oiron et celles de Bernard Palissy ont été surtout étudiées avec un soin scrupuleux. Les pages qui leur sont consacrées sont le complément indispensable des belles publications graphiques faites à Paris par M. Delange. Le reste du texte n’est ni moins important ni moins nouveau. S’il n’y a plus rien à dire désormais sur les faïences d’Oiron, les autres parties ouvrent la voie en des matières encore bien obscures, et, par leur variété et leur unité, sont destinées à servir de guide et de base aux travaux subséquents, soit de détail, soit surtout d’ensemble. On en jugera par l’indication sommaire des chapitres.
Après une courte introduction sur le passé de notre céramique, sur les conditions de sa nouvelle renaissance et sur l’importance des collections de poteries, françaises, M. Fillon commence par déterminer les caractères de la poterie primitive et de celle des temps gaulois, qu’on ne distinguait pas autrefois l’une de l’autre. Dans l’étude de la période romaine, il l’a très judicieusement divisée, et cette classification sera désormais suivie, en période gallo-romaine, où la forme de la vaisselle de terre est encore à demi celtique, et en période romano-gauloise, où le type est devenu tout latin. Les lieux de fabrication, indiqués avec soin, et les marques de potiers trouvées en Poitou, apportent ensuite la lumière de leur classement et de leur certitude géographique. L’examen des produits céramiques si peu nombreux du moyen-âge, dont la chronologie présente encore beaucoup d’incertitude, est par cela même forcément plus rapide; pourtant les indications de l’auteur sur les poteries des IVe et Ve siècles, sur les poteries mérovingiennes et carlovingiennes, sont importantes, parce qu’elles sont aussi judicieuses que nouvelles. A leur suite, les poteries romanes, celles fabriquées de saint Louis à Louis XI, celles qui font le passage du moyen-âge à la Renaissance, et les débuts de celles-ci, nous amènent aux faïences d’Oiron.
La revue des opinions émises sur ces curieuses faïences, et l’histoire de la découverte du lieu de leur fabrication, servent d’entrée en matière au chapitre qui les concerne. Dans les paragraphes suivants, M. Fillon indique avec soin leurs origines et leur caractère composites, ce qui l’amène à en faire un classement tout nouveau et à les partager entre trois périodes bien distinctes: l’une, où le bibliothécaire et le potier d’Hélène de Hangest en créent les chefs-d’œuvre; la seconde, où domine l’imitation de l’architecture; la troisième, où les derniers faïenciers d’Oiron subissent l’influence des rustiques figulines de Palissy. Connaissance des alentours, recherche de la source des imitations, explication des procédés particuliers employés, analyse des matières, classement chronologique, attribution de tous les chiffres et de tous les signes énigmatiques, mise à néant de tous les doutes, rien ne manque à cette monographie, qui est complète et définitive.
Le cadre de l’ouvrage ne comportait pas une étude aussi étendue sur Palissy; mais ce que dit l’auteur des origines artistiques et industrielles de cet homme illustre, de ses premiers essais, de ses emprunts au Songe de Polyphile, de la valeur qu’il lui faut attribuer comme artiste, du caractère de ses œuvres, de leur ordre chronologique, de ses collaborateurs (parmi lesquels il se faut étonner que personne n’ait encore reconnu Barthélemy Prieur, cité par Palissy lui-même), de ses rivaux, de ses continuateurs, apporte bien des rectifications aux erreurs qui ont fait jusqu’ici le fond de sa biographie, et mettent la question sur le vrai terrain de la critique et de la vérité.
Les derniers faïenciers d’Oiron ne sont pas les seuls, dans les provinces de l’Ouest, qui se soient mis à la suite du potier de Saintes; les découvertes de M. Fillon sur ce point, sur les fabriques de la Chapelle-des-Pots, de Brinzambourg, de Fontenay-le-Comte, sur celle établie près d’Apremont par Julien Mauclerc, l’architecte, sur la fontaine et la grotte rustiques du Veillon, le prouvent surabondamment et de la façon la plus péremptoire.
A partir du commencement du XVIIe siècle, le livre s’éparpille davantage, et satisfera d’autant plus les amateurs, curieux surtout de la distinction des fabriques et de la connaissance de leurs marques respectives. Rigné, Thouars, Ardelais, l’Ile-d’Elle, ont donné la vaisselle de terre qui appartient en propre à la province; mais il y ajoute ce que les manufactures de Nantes, de la Rochelle, de Saintes, des Roches, de Bordeaux, de Nevers, de Saint-Vérain et de Rouen; ce que les fabriques des autres pays d’Europe, et même celles de la Chine et du Japon, ont apporté dans la contrée de produits et de modèles, indications d’autant plus précieuses qu’elles font tenir compte de tous les éléments de la question, et que plusieurs des poteries décrites ont été spécialement fabriquées pour des Poitevins.
Les divisions et les enseignements sont les mêmes pour le XVIIIe siècle. Rigné, Poitiers, Chef-Boutonne, Saint-Porchaire, l’Ile-d’Elle, le couvent des Robinières et les poteries révolutionnaires, fournissent le contingent de la faïence, pendant que Vendrennes et Saint-Denis-la-Chevace s’essaient à la porcelaine. Tout en parlant des poteries françaises étrangères à la contrée, M. Fillon profite de l’occasion pour rendre pleine justice à un homme tout à fait considérable, mort dans ce siècle, et trop oublié par lui. Jacques Fourmy, qui est originaire de Nevers, et qui, avant de venir à Paris, a travaillé longtemps à Nantes, est, en effet, par son dévouement à la science, par ses découvertes’ industrielles, dont nous profitons sans lui en savoir gré, le seul nom français digne d’être cité à part, et partant peut être, au point de vue de la chimie et des perfectionnements de la fabrication, le céramiste le plus distingué dont notre pays ait à s’honorer depuis un siècle.
Une étude tout à fait distincte sur l’histoire des verreries du Poitou forme un curieux appendice à l’ouvrage principal. L’auteur y démontre, pièces en main, que la fabrication, commencée au moins au deuxième siècle, sous Trajan ou sous les Antonins, n’y a jamais été depuis interrompue, et, rencontrant sur son chemin la question des gentilshommes verriers, il jette un nouveau jour sur les origines de leur noblesse.
Nous ajouterons, enfin, que le complément naturel d’un travail archéologique ne manque pas plus à ce livre de M. Fillon qu’à ses autres publications. Près de quatre-vingts gravures en bois, représentant des poteries, des verreries, des bas-reliefs, des fontaines rustiques, des marques de fabriques, des fac-simile de signatures, etc., et plusieurs grandes planches sur cuivre, dues à la pointe habile et savante de M. Octave de Rochebrune, complètent les explications du texte.
P. H. D.

«Si je voulois mettre par escrit toutes les utilitez de l’art de terre, je n’aurois jamais fait.»
BERNARD PALISSY.
A
CLÉMENTINE FILLON
I
Table des matières
Ce volume est simplement un recueil de notes destiné à ceux qui s’occupent des origines de nos industries nationales. Le désir de leur faire connaître plusieurs documents d’une certaine valeur pour l’histoire de la faïencerie française me le fait publier. C’est l’œuvre d’un numismatiste, étranger à la théorie et à la pratique de l’art de terre, qui, faute de mieux, a tenté d’appliquer les méthodes d’investigation de la numismatique à une matière toute nouvelle pour lui, où il a entrevu autre chose que la satisfaction d’une vaine curiosité. Les vases des tombeaux, qui sont plus spécialement du domaine de l’archéologie, avaient attiré depuis longtemps mon attention. Peu à peu, ils m’ont amené à élever mes regards jusqu’à l’ensemble des produits de la céramique. De là ces nombreuses notes saisies au passage, sans but déterminé, et qui, longtemps oubliées dans un carton, en sont sorties lorsqu’un sujet plus précis d’étude est venu me remettre en mémoire les renseignements que le hasard m’avait apportés. Une circonstance particulière m’a révélé aussi l’importance des poteries, quand il s’agit de noter les stations des courants humains qui ont successivement parcouru la surface de la terre.
Un vase de terre noire mêlée de charbon et modelé à la main, trouvé en 1849 à une grande profondeur, non loin de l’embouchure du Sénégal, me fut montré à Nantes par un capitaine de navire marchand (). Sa forme et son mode de fabrication me parurent rappeler tellement ceux de certaines poteries très anciennes qu’on rencontre parfois en Bas-Poitou, que je crus devoir soumettre au savant polonais Joachim Lelewel le dessin de ce singulier spécimen de l’industrie primitive des nègres. Je lui communiquai, en même temps, certaines idées suggérées par la comparaison des haches et autres instruments de pierre, colliers de coquillages, etc., recueillis dans les anciennes sépultures de nos contrées, avec les objets analogues dont se servent encore les sauvages. La réponse de l’illustre numismatiste ne se fit pas attendre. Elevant la question à la hauteur de son génie, et lui donnant des proportions que j’étais loin de lui attribuer, il s’en servit pour jeter les bases d’un système complet de nouvelles recherches historiques. Comme Palissy à la vue d’une coupe de terre émaillée, il entra en dispute avec sa propre pensée, et se mit en devoir de la formuler dans son style nerveux et imagé.
«Cher ami,
» Je me réservais, dans mon billet du 17, de revenir plus tard sur votre livre (), ma plume déliée.
» des chaînes que lui imposent la géographie, la cartographie () et l’ancienne législation polonaise;
» mais un passage de votre bonne lettre du 14, qui a reçu en partie réponse par le courrier d’hier,
» et un autre du volume (), n’ont cessé, depuis, de remuer l’esprit en moi, pour donner corps à la.
» pensée. Ces feuillets vous portent le condensé de ce travail intime. L’exposé sera bref; vous com
»pléterez ce trop peu, vous qui avez deviné les demi-mots de ma théorie novice, et trouvé le vrai
» et le bon de mes reconstructions hésitantes ().
» Oui, cher ami! oui, vous avez raison de dire que l’étude des armes, bijoux, ustensiles de la vie
» privée de chaque peuple; les lumières de l’art appliquées à la moindre poterie, à la plus petite
» agrafe, aideraient, comme les langues, à la connaissance de l’origine des peuples, de leurs expéditions
» militaires, victoires ou défaites, de leurs relations de commerce. Considérez les effets naturels de
» votre conquête de l’Algérie; elle n’a pas manqué de vous procurer quelque chose de bédouin. Les
» femmes, enfants toujours pris à la nouveauté, font toilette de couleurs arabes; les burnous vont par
» les rues de Paris, de Bruxelles, et votre lointain ne les écarte pas de votre porte. Vos soldats, enfants
» comme les femmes, attirés aux couleurs et bruits à grand fracas, se font algériens par l’habit, qui
» communique à l’emprunteur quelque côté de l’original. Il y a des faits de guerre nouveaux qui,
» par leur férocité, obligent de le croire.
» Les ustensiles, les armes, les bijoux, seront d’un grand secours pour qui s’engagera, Dieu le
» protége! sur le sentier que vous montrez aux hardis et lucides; mais je leur conseille, avec vous,
» de mener d’un pas parallèle l’étude de la poterie, mise au service de l’homme depuis des ans
» innombrables, sans avoir dédain de la plus grossière, qui, étant usitée du peuple, n’en est que plus
» persistante dans ses types. Beaucoup des formes de cette poterie sont de la descendance directe de
» celles des premiers récipients de terre qu’on a imaginé de façonner. Qu’on les classe, les aligne,
» avec l’œil d’un clairvoyant: de cette confrontation naîtront des découvertes que vous et moi,
» rêveurs à la piste, soupçonnons, sans deviner la force expansive de leurs conséquences incalculables
» pour l’histoire, et qui frapperont de mort les rêveries dont s’exerce la sagacité des compositeurs
» de système. La numismatique aura une sœur, qui ne s’était montrée avant ce temps présent, quoique,
» par l’âge de ses monuments, elle puisse compéter l’aînesse.
» Un excellent départ serait de déterminer, d’une soigneuse et exacte manière, les formes usitées
» des peuples sauvages qui ont le moins subi l’influence orientale et européenne. Leur examen com-
» paré fournirait les principes générateurs, et montrerait la marche de l’esprit praticien dans ses
» essais, ses tâtonnements primitifs, ses coups de génie industrieux; car le génie est en celui qui
» invente quelque chose de bon et de propice à la vie. — Toutes les nations ont commencé par la
» sauvagerie; toutes ont opéré sur elles le travail actif du perfectionnement, hâté, ici et ailleurs, par
» l’immixtion du sang et des idées de races plus aptes à ce perfectionnement, qui ont fait, dans la
» série des siècles, office et métier d’instructeurs. Les sauvages de l’âge présent sont les retardataires
» sur le chemin humain, qui, au lieu d’avancer, d’accrocher la main aux meilleurs marcheurs, se
» sont accroupis, lassés, au commencement du voyage, et ont oublié l’instruction acquise, avant
» d’isoler leur faiblesse et paresse. La paresse du sang, les conditions contrariantes du sol, de climat,
» les obscurcissements de cerveau venus de religions barbares, ont été autant d’embarras à leur
» marche, autant de clous pour les ficher immobiles à la place de leur chute. Leurs idées, par suite,
» ont subi la dégénérescence des types nationaux de vos Carlovingiens, immobilisés par le morcelle-
» ment de la féodalité. Ces peuplades isolées, par cela qu’elles ont eu peu de notions d’industrie, ont
» conservé, comme momifié, ce peu dans leur imagination et mémoire, et je vous affirme, mon ami,
» qu’il y a chez elles des profils de vases qui ont une antiquité qu’on ne peut limiter, et qu’il est
» utile de conférer avec les poteries exhumées des tombelles, où dorment pacifiquement les restes des
» anciens habitants de la terre, si remués de leur vivant, comme il est utile de conférer la hache de
» pierre du sauvage avec celle que nous rend de ses couches barbares le sol civilisé. Le pot du
» Sénégal, similaire de la fabrique sauvage pictone, ne conduit-il pas, de l’œil à l’imagination, l’idée
» de la communauté originelle, et du nègre squelette de plusieurs mille ans sous la plaine de la Vendée?
» Ce fait devra prédominer l’observation du squelette et de la poterie des tombeaux. Autant que je
» m’imagine, autant que je puis entrevoir le vrai dans ce qu’il allègue, il produira une belle récolte
» à l’observateur, qui ne bornera pas, à son entour de faits connus, l’âge de la création de l’homme ().
» Voilà, cher ami, par où est le début du déchiffrement du problème que vous posez à un vieil
» homme, lassé d’une route déjà longue pour la faiblesse de ses jambes, et qui voudrait s’asseoir sur
» la bordure du chemin. Vous vous moquez donc de le convier à cette grande course. Allez, allez
» aux jeunes; passez à leurs mains la lanterne allumée. Qu’ils se partagent le travail, le divisent à
» leurs aptitudes: ils arriveront à alligner sur un seul carton, comme un tableau de généalogue, les
» formes céramiques de toute la terre, qui, triées, se réduiront à un nombre très petit de généra-
» trices, s’il n’est pas fait d’abord attention à ce qui n’est que décoratif et mécanique. Les génératrices,
» il sera facile de le constater, ont dû naître de l’imitation du végétal, comme une quantité d’autres
» créations de l’homme, qui reçoit des modèles de la nature chaque fois qu’il veut créer. — Le
» procédé mécanique fera le second chapitre, et ouvrira la porte qui conduit au décoratif, le plus
» étendu des chapitres. Je m’effraie à sonder la grandeur et variété de ce dernier; mais ma vue trop
» faible et les yeux myopes seront fortifiés par la lunette qu’on saura fabriquer à l’usage de ce pays
» inconnu de nous. — Les procédés et types ornementatifs feront autant de sous-chapitres, de petites
» branches de l’arbre généalogique, où le gravé, le modelé en relief, l’estampé, iront peut-être devant
» le coloré, vernissé et émaillé.
» La terre est la bibliothèque de livres encore inconnus, qui attendent les clairvoyants.
» Imaginez le livre qui naîtra de cette étude et connaissance acquise! De vous écrire ce sommaire
» je vois ma chambre se dilater, se remplir de toutes espèces de poteries modelées par les hommes,
» depuis le jour où la main a commencé à façonner l’argile, et, dans ces poteries, je vois les rameaux
» de la race humaine, leurs mariages, déplacements, fusions de branches, notés clairs par une forme,
» un profil, un procédé de fabrique, une couleur, un vernis.
» O cher ami! quel sujet digne d’un bon esprit! Mais, pour oser y entrer, il faut être jeune, riche
» de santé et d’argent, beaucoup artiste, praticien, et, condition première, ne pas faire de ce travail
» le travail systématique d’une idée précréée en son cerveau, le travail d’un seul présomptueux et
» égoïste d’honneurs. — L’exilé, qui n’a rien que les peines et angoisses du cœur, n’est pas l’un des
» marcheurs qu’il convient d’appeler à cette longue pérégrination; il est lié à des œuvres plus courtes.
» Le pauvre n’a pas non plus le temps à lui; le fruit arrive vert et aigre à sa bouche; il ne peut
» attendre le mûrissement de sa pensée.
» A qui fera ce livre, je parle des forts et artistes, vos porcelaines de Sèvres, que votre France aime
» d’extravagance, donneront pitié. Fondée sous Louis XV, la fabrique a gardé le petit type de tous
» les produits de ce règne de la débauche; l’art et le goût des ouvriers ont le virus de cette prove-
» nance basse et malade. La porcelaine et la faïence n’ont pas été travaillées chez vous par le génie
» décoratif depuis deux siècles. La Révolution pouvait engendrer un nouvel art: le bourgeois, vic-
» torieux par elle, lui a retenu les façons médiocres de son jugement. — De taureau qu’il était en
» 1793, David, chef d’école républicaine, est tombé bœuf sous la main énervante de Napoléon, et l’art
» qu’il dirigeait, a perdu son nerf, qu’un autre David (), l’honneur de ce temps, a rendu à la statuaire.
» Deux choses sont à considérer pour les porcelainiers et faïenciers: la forme et la couleur, éléments
» constitutifs des ouvrages naturels. Leur art a cette mission de marier les deux, de couvrir les belles
» formes de belles couleurs, sobres ou éclatantes. Les vases grecs et chinois, japonais, persans, de toute
» l’Inde, sont les bons modèles de chacune de ces méthodes. Homme moderne, j’ai honte quand je vois
» vos ouvriers, et ceux de l’Europe derrière eux, se donner des indigestions de pensées, à imiter les
» bouquets de la robe de la Pompadour, ou à copier fadaisement, avec des couleurs fausses comme
» les cordes du violon de la rue, des tableaux incopiables avec les procédés du feu et le but décoratif.
» Le Grec et le vieux Chinois étaient, par le goût, des artistes nés au vrai; vos Sévriens, Parisiens,
» Limousins, et plus les Anglais et Saxons, sont des colorieurs que condamnera la postérité des bons
» juges, parce qu’ils ont l’habileté et pas le génie du métier.
» Ma lettre était écrite, mon ami; les biffures m’ont obligé de la copier, voulant être lu et compris
» de vous. Un de mes amis polonais a poli les infractions de ma langue française. Fatigué, je vous
» quitte et vous dis de penser à votre tout dévoué de cœur.
» LELEWEL.
» Bruxelles, 22 juillet 1850.
» P. S. — Le paquet emballé hier, et parti sous votre adresse, vous porte le salut de l’ami qui se
» sent poussé avec impétuosité d’affection vers vous. Voyez, lisez, méditez, pesez ma Géographie du
» moyen âge, produit des travaux de ma jeunesse et de l’âge avancé, et marquez ce qu’elle vous a
» appris.» (V. les Lettres écrites de la Vendée à M. A. de Montaiglon; 1861, p. 105.)
L’exécution du plan esquissé par Lelewel conduirait, sans nul doute, à des résultats de la plus haute portée; mais elle offre présentement des difficultés de plus d’un genre. Non-seulement on n’a pas encore de notions précises sur les formes successivement données aux vases de terre dans chaque pays, mais la langue elle-même manque souvent de termes pour exprimer toutes les manières d’être des produits si simples qu’il s’agit d’étudier. C’est aux fines vues et aux esprits classificateurs à s’exercer sur ce sujet. La connaissance des poteries est la pierre angulaire de l’archéologie; c’est sans doute pour cela qu’elle est si peu avancée. Le sort de toutes les sciences est de n’aborder qu’en dernier lieu le point auquel elles auraient dû s’attaquer avant tout.
En présence d’un pareil état de choses, il ne faut donc pas embrasser d’aussi vastes horizons, et se contenter, pour le moment, de consigner, dans de simples monographies, les faits révélés par les découvertes opérées sur des coins de terre plus ou moins circonscrits. Tel est le but que je me suis proposé dans les études suivantes. L’une est consacrée à l’art de terre en Poitou; l’autre à la fabrication du verre dans la même contrée, depuis l’époque romaine jusqu’à la Révolution de 89. Mais, avant de nous enfermer dans les limites d’une province, jetons d’abord un coup d’œil sur l’ensemble de notre céramique nationale.
II
Table des matières
Ce qui frappe surtout, lorsqu’on examine les plus anciens vases trouvés sur la surface entière de la France, c’est bien moins leur caractère de simplicité native, propre aux œuvres des époques d’enfance intellectuelle, sous toutes les latitudes et dans tous les pays, que la singulière uniformité de lignes qu’ils présentent, sans exception, soit qu’ils viennent de la base des Alpes ou des bords du Rhin, soit du fond du Morbihan, des campagnes du Berry ou de celles de la Vendée. Plus tard, avec des procédés de fabrication moins grossiers, la variété se produit dans les formes. Chaque fraction du sol, tout en maintenant l’unité des types généraux, caractérise son individualité par certaines courbes, par certains détails qui lui deviennent propres. — Ce point une fois établi, un second problème vient se poser devant nous. Tel vase, trouvé à vingt pieds sous terre, comme nous l’avons vu il y a un instant, sur les rives du Sénégal, a ses analogues en bas Poitou. Tel autre, extrait des sépultures d’Availles-sur-Chizé (Deux-Sèvres) (). a non-seulement des formes identiques à celles que présentent les poteries des vieilles peuplades de l’Amérique du Nord, mais il porte encore leur décoration extérieure, qui ressemble au tatouage de la face du Kanak des îles Marquises. (V. plus loin, p. 8.)
J’ignore quelles conclusions définitives la science tirera tôt ou tard de ces faits, qui se reproduisent dans presque toutes les régions du globe; mais il me semble qu’il en ressort dès aujourd’hui la preuve que les hommes ont vécu d’abord par bandes nomades, à la façon de certaines espèces d’animaux unies entre elles par l’instinct de la sociabilité, et ont été parqués alors dans d’immenses étendues, circonscrites par des limites naturelles, mers, fleuves ou montagnes. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’ils se sont fractionnés par clans, tribus ou peuplades, en s’attachant au sol. Puis sont survenus les révolutions intestines, nées surtout de ce second état social, les cataclysmes qui ont modifié les continents, les migrations, les éclosions, sous certaines conditions de température, de races plus intelligentes, qui ont refoulé leurs devancières vers les régions demeurées jusques-là désertes, où celles-ci se sont immobilisées dans la barbarie, tandis qu’elles mêmes marchaient vers la civilisation. La ressemblance si frappante des décors des vases d’Availles avec le tatouage des insulaires de l’Océan Pacifique n’indique-t-il pas, par exemple, que le peuple auquel on les doit se couvrait la peau de dessins tracés à la pointe? Mais, comme ces monuments appartiennent à un âge antérieur à celui où commencent les annales historiques de la Gaule, cela m’empêche d’en conclure, avec quelques archéologues, que les Celtes avaient conservé, presque jusqu’à la conquête romaine, cette parure barbare. Le peuple qui faisait, à cette époque, des copies si intelligentes des monnaies grecques, qui avait des dogmes religieux aussi épurés que ceux enseignés dans le sanctuaire du chêne, ce peuple ne se parait certainement pas, en même temps, des grossiers attributs de la sauvagerie. On donne, de la sorte, à une race très avancée en civilisation et originaire du centre de l’Asie, les usages d’une autre race plus ancienne, dont le berceau, qu’il faut aller chercher au delà de la tradition biblique, fut tout à fait différent du sien. Peut-être, en s’assimilant les débris de celle-ci, les Celtes avaient-ils momentanément adopté quelques-unes de ses coutumes; mais ils s’étaient, à coup sûr débarrassés bien vite de ce qui n’était pas dans l’esprit de leur nation. J’ajouterai de plus que l’alluvion humaine, qui nous a légué les poteries en question, a été précédée elle-même sur notre sol, par d’autres hommes encore plus imparfaits, de qui nous viennent les tessons contemporains de ces premiers instruments de pierre dont l’origine se perd dans la nuit des siècles. — L’énigme proposée par le sphinx aposté à l’entrée de Thèbes n’était pas un vain jeu d’esprit; c’était, au contraire, un résumé saisissant et profond des destinées du genre humain sur la terre. Elle le montrait adonné d’abord aux instincts grossiers de la bête, s’élevant ensuite par l’intelligence vers des notions plus hautes, et se faisant enfin un appui de la science pour dompter la matière rebelle et sans cesse en lutte contre lui.
L’introduction de l’élément décoratif accentua de plus en plus la variété dans les poteries. C’est ce qui fait que celles de la période celtique peuvent être soumises à une classification régulière, et qu’on en est déjà arrivé à ne plus confondre un vase sorti du fond des lacs de la Suisse avec un autre exhumé des sépultures de la Normandie. La conquête de César, en romanisant la Gaule, soumit au contraire la céramique à l’uniformité, qu’elle imposa simultanément à tous les arts, à toutes les industries; mais elle ne put toutefois lui enlever un certain cachet originel, très accentué surtout dans la vaisselle populaire. Devenu presque romain par l’habit, par les mœurs, par le langage, le Gaulois se ressouvenait de son origine celtique, en portant chaque jour à ses lèvres la coupe traditionnelle, dont il tenait le galbe de ses pères.
La dissolution de l’empire amena, avec les barbares, des imitations de leurs poteries, que l’invasion de la Gaule par les Germains fit bientôt passer à l’état de copies serviles, en même temps qu’elle produisit de nouveau la variété des types. Les différences notables qu’on remarque dans les produits de la céramique de cette époque, aussi bien que dans ceux de sa bijouterie, ne sont pas sans intérêt pour la géographie et l’histoire; car la comparaison de ces produits avec ceux que nous fournissent les tombeaux de la Germanie, de la Bretagne et de la Scandinavie, aide à constater l’origine des hordes d’aventuriers, qui sont venues s’abattre sur tel ou tel point de notre sol. Les types des vases et des bijoux recueillis en Poitou ont, par exemple, deux provenances. Les uns, répandus sur les côtes, semblent avoir été importés par eau des rivages de la mer du Nord; les autres, être arrivés des régions comprises entre le Weser, la Lippe et le Rhin. Les spécimens des VIIIe et IXe siècles fournissent des indications non moins précises, témoin le vase funéraire décrit plus loin, à la page 44, qui porte le nom du pirate Oca. C’est alors que disparaissent les derniers restes de la tradition romaine, pour faire place aux premiers essais d’un art nouveau, né au milieu des angoisses d’un enfer terrestre. Il lui fallut des centaines d’années pour prendre corps, comprimé qu’il fut sous la main de fer du régime féodal.
Organisée dans un but d’assurance mutuelle et réciproque contre l’invasion normande, la féodalité dégénéra bientôt en tyrannie infâme. «Le danger passé, la société se trouva vivante, mais garrottée, énervée, abrutie, coupée en morceaux.» Tout sombra à la fois: l’art, la littérature, les mœurs, les lois, l’industrie. Plus de voies directes de communication; celles léguées par l’administration romaine, et qu’avaient entretenues, tant bien que mal, les rois francs, furent systématiquement abandonnées, livrées à la charrue ou coupées de barres et d’embuscades pour rançonner les passants. Une législation féroce, basée sur le caprice du fort, fut adaptée à chaque lambeau du territoire. Non rassasiés d’avoir fait autant d’officines de faux monnayeurs des ateliers d’où étaient jusque-là sorties des espèces métalliques d’une valeur loyale, les barons laïques et ecclésiastiques fabriquèrent des poids et des mesures arbitraires pour voler leurs sujets. Les instincts brutaux des premiers âges du monde furent dépassés: Caïn se contenta d’assommer Abel; il ne le saigna pas aux quatre membres, au son de la lugubre psalmodie du chant grégorien.
La poterie née de ces temps est digne d’eux en tout point (950-1240). C’est en vain qu’on montre à nos yeux l’architecture des cloîtres, des cathédrales, des châteaux forts bâtis pendant leur cours; l’obole de cuivre blanchi et le grossier tesson qu’on trouve à leurs pieds les feront toujours reléguer parmi les plus horribles périodes qui aient pesé sur le monde. Mais ce qui donne la mesure de l’incroyable éparpillement produit par un pareil ordre social, c’est l’immense quantité de sous-variétés d’un nombre très restreint de types de poteries qui se produisit alors. Chaque petite région eut formes de vase, des guillochures qui lui appartinrent en propre, absolument comme elle eut son monnayage spécial, ses poids, ses mesures, sa coutume. Un seul point de contact unit entre eux ces produits de la misère: c’est leur incomparable laideur à tous, laideur que l’Orient put à grand’peine amoindrir en révélant ses beautés à la France.
Le règne de Louis IX, qui fut comme une éclaircie dans le sombre moyen-âge, semble n’avoir pas été non plus stérile pour la céramique. Il est peu probable, en effet, que la grande urne et le plat gravés aux numéros 18 et 19 de la planche des Poteries poitevines, exécutés pendant la seconde moitié du XIIIe siècle, soient les produits d’une fabrication isolée. Les pavés émaillés sont d’ailleurs là pour témoigner en faveur d’un premier et noble effort vers une renaissance de l’art de terre. Ce qu’il y a de certain, dans tous les cas, c’est qu’il y eut amélioration notoire dans les procédés de fabrication; c’est que nos poteries eurent, à partir de ce moment, plus d’homogénéité dans leur ensemble, tendance que la marche des événements ne fit que développer pendant les XIVe et XVe siècles. Aussi, lorsque, arrivé aux portes du XVIe, on regarde derrière soi, on se trouve en présence de nombreux éléments artistiques tout prêts à être mis en œuvre par une génération d’ouvriers habiles, dont l’imagination s’est éveillée à la vue des faïences italiennes.
La Renaissance donna à la céramique française la secousse électrique, qui la fit revenir complètement à la vie et lui permit de mêler sa voix au concert joyeux que toutes les branches de l’activité humaine entonnaient en chœur, concert sublime, dont les lointains échos rafraîchissent encore nos âmes attristées — Voyez s’avancer, l’enthousiasme au cœur et dans les yeux, la phalange de ses adeptes. Voici venir Jean Bernart et François Cherpentier, les faïenciers d’Oiron; les auteurs rouennais anonymes des pavés émaillés d’Ecouen; les potiers de Beauvais, si peu connus et pourtant si dignes de l’être; voici François Briot, présentant à la postérité les épreuves émaillées de ses admirables pièces d’orfévrerie; voici enfin Bernard Palissy, le Songe de Polyphile à la main, suivi du cortége de ses imitateurs et des nombreuses corporations de nos émailleurs et de nos verriers, qui réclament, aussi elles, leur place au soleil. Partout la terre cuite rivalise avec les métaux précieux et les gemmes dans la décoration des dressoirs et des autels; partout elle occupe la place d’honneur sur la table des élus de la richesse. Sur la façade des palais, elle détrône le marbre et la pierre. Déprimé par le régime féodal, -l’art n’avait longtemps pu produire que des œuvres rabougries ou lourdement trapues, remplacées plus tard par ces créations pulmoniques, où tout pousse étique et grêle, comme les plantes avides de soleil qui végètent entre quatre hauts murs. Libre maintenant de ses chaînes, il respire à pleine poitrine et s’en donne à cœur joie!
Après les maîtres du XVIe siècle arrivent, avec le XVIIe, les faïenciers de Nevers, ceux de Rouen, d’Avignon, de Moustiers, et d’autres encore, que l’étranger nous envie. Puis surgissent, à leur tour, nos porcelainiers, qui vont prendre bientôt le premier rang dans la fabrication européenne.
Si la poterie des siècles antérieurs au XVIe est l’expression fidèle de l’état social qui l’a produite, il en est encore ainsi de celle qui a vu le jour depuis Louis XII jusqu’à la Révolution. Sous la Renaissance, elle témoigne de la même exubérance de sève, de la même tendance vers le neuf et l’imprévu que les autres œuvres de l’esprit humain. Quelques retardataires provinciaux, à la solde des grands seigneurs, ont encore, il est vrai, des ressouvenirs du gothique. Tandis que Jean Pelerin réagit, l’un des premiers, dans sa Perspective artificielle, contre les traditions du moyen-âge; à petite distance de son bourg natal, les faïenciers d’Oiron s’en font les timides prôneurs. C’est, comme toujours, la voix du passé qui jette à l’avenir sa protestation inécoutée:
Le XVIIe siècle a d’autres allures. L’imagination est moins vive, les couleurs sont plus ternes, les lignes plus compassées. Le relief a disparu pour faire place aux caprices de l’arabesque découpée en appareils gymnastiques par Boulle et par Bérain. Tout cela n’est pas d’un goût parfait et sent fort la mise en scène; mais il y a néanmoins quelque chose de net, de précis, de fièrement campé dans ces caprices, qui sont loin de déplaire, surtout lorsqu’ils nous apparaissent, au début du siècle suivant, sur l’élégante vaisselle de Moustier. Mes préférences sont néanmoins pour les décors du rouen, conçu dans une donnée plus large et mieux nourrie. Le nevers, sauf dans les pièces inspirées du persan, a des crudités qui déplaisent.
Au XVIII6 siècle, la faïence perd encore de la fermeté de son caractère originel. Les ornements qui ne se sont, le plus souvent, tenus entre eux, depuis le milieu du règne de Louis XIV, que par des artifices d’équilibre plus ou moins heureux, finissent par s’en aller en pièces, à l’instar de la société qui les inspire. Le niveau de l’art français baisse avec le niveau moral. De Watteau à Baudouin, en passant par Boucher, la distance est grande. Watteau s’était contenté d’introduire dans le Jardin d’amour de Rubens ses gracieuses poupées et d’y faire scintiller leur regard empourpré ; Boucher désosse ses donzelles pour qu’elles soient d’un «ragoût surperfin» ; Baudouin, Fragonard et leurs pareils, trouvant ce nud-là trop pudique, vont se plaire au retroussé. La décoration des poteries marche à l’unisson. Encore pourvue d’un reste de vigueur sous la régence, le règne des courtisanes la fait se délayer. Alors surgissent les bouquets jetés et toute l’ornementation petiote et pimpante «empruntée à la robe de madame de Pompadour». Ce n’est pas aux faïenciers, aux porcelainiers qu’il faut en faire le principal reproche. Les malheureux subissent le sort de tous les ouvriers qui travaillent pour le publie: ils sont à la merci de ses caprices. — Autre symptôme non moins caractéristique. Jusque-là chacune des manufactures avait conservé son caractère propre. Il était impossible de confondre ses productions avec celles de ses rivales; les contrefaçons même qui en avaient été faites n’avaient pas eu la prétention de donner le change aux acheteurs, tandis que, à dater des vingt dernières années du règne de Louis XV, les poteries du royaume entier commencent à revêtir une livrée commune. L’unité se fait dans les tendances: des types généraux courent tous les ateliers. Un esprit original sort-il des voies battues, vite on se met à copier sa manière. Ainsi fait-on des faïences émaillées de Joseph Hannong, qui sont contrefaites d’un bout du royaume à l’autre. Qu’on juge par là de la difficulté pour le collectionneur d’opérer un triage dans un pareil chaos. Il n’a pas autre chose à faire que de déterminer simplement le caractère propre, le style de chaque chef de file, sauf à porter ensuite son attention sur les satellites qui ont gravité autour de lui.
Au milieu de ces innombrables productions, où la fantaisie joue un si grand rôle, le critique le plus rigide se sent pourtant presque désarmé par l’exquise délicatesse apportée à l’exécution de beaucoup d’entre elles. Eût-il accordé ses sympathies aux honnêtes et saines peintures de Chardin; eût-il, par conséquent, des admirations fort attiédies pour le rococo transporté dans la céramique, lors même qu’il sort de l’officine des bons faiseurs, il ne peut du moins lui contester son fumet épicé. L’art aristocratique, sur le retour, s’est fait grivois; las des robes à paniers, il s’est mis à fripper le jupon de la jeune bouquetière. Il se permet, l’insensé, ces quarts d’heure de vingt ans, si préjudiciables aux vieillards, et qui les rendent idiots pour le reste de leurs jours. — Le rococo énervé subit le sort commun; il ne tarda pas à déchoir dans le style Louis XVI, dont le goût public eut beaucoup de mal à se débarrasser, parce que ses infiltrations avaient pénétré d’autant plus avant qu’il était le résultat d’une décomposition plus grande. Les ébullitions terrribles de la Révolution, qui ont rejeté, comme de l’écume, tant de loques et vieilleries, ne firent que le lessiver, et le rendirent tout au plus assez malléable pour permettre aux porcelainiers de l’Empire d’en faire leur profit, en le moulant à l’antique. Mais, avant que ce trait d’union factice se fût établi entre les deux monarchies, éclata une immense crise sociale, qui a creusé son sillon dans la céramique.
Il y aurait tout un livre à faire sur les poteries de la fin du XVIIIe siècle, si fortement marquées au coin de l’époque. M. Champfleury s’est chargé de ce soin. Mieux que personne, il saura tirer parti du sujet et compléter l’œuvre de Jules Renouvier, ce noble cœur qui a mis au service des idées modernes la saine érudition d’un archéologue de la bonne école, vivifiée par un sentiment de l’art très délicat (). L’intelligent écrivain n’aura pas de peine à démontrer qu’il serait absurde de demander à ces poteries les qualités de celles des temps de paix. La Révolution créa des sujets d’épopée, et laissa le soin de les écrire aux générations futures, qu’elle émancipa au prix du sang de ses premiers apôtres. L’utile le nécessaire, absorbèrent trop sa pensée pour qu’elle ait eu le loisir de songer à l’agréable; Fourmy reçut ses inspirations, tandis que les charmants décorateurs de Sèvres furent négligés d’elle. D’ailleurs, la rénovation artistique qu’elle fit surgir resta dans les hautes régions de la peinture et de la gravure, et ne put pénétrer dans l’industrie qu’après de longues années de crise. Elle ne s’y fit malheureusement sentir qu’au moment où la décadence de l’école républicaine arrivait à grands pas sous le despotisme impérial. L’énergie des sentiments patriotiques que reflète la vaisselle populaire la rend donc surtout digne de l’attention des chercheurs qu’anime une idée philosophique, et, par contre-coup, la fait peu propre à figurer sur les étagères vulgaires, spécialement réservées aux gentillesses du rocaille. Les seules pièces soi-disant républicaines, admises dans ces élégants laraires, sont les affreux brocs de tavernes, salis de sujets obscènes et de grossièretés du Père-Duchesne, qui ont eu de si nombreux analogues sous la monarchie, et qu’un certain monde s’obstine niaisement à croire sortis du mobilier des grands révolutionnaires, dont les fières images nous ont été léguées par Prudhon et par David.
Les faïences et les porcelaines du Directoire et du Consulat ne valent pas la peine qu’on s’y arrête. Les terres cuites et les biscuits de divers artistes, entre autres ceux de Clodion, qui fit avec les vignettes de Saint-Aubin de la sculpture à l’avenant, ont pourtant une valeur relative, qu’on ne saurait méconnaître. Après le concordat, la céramique, déjà gagnée à la réaction, lui prêta un secours très actif. Il parut alors un petit bas-relief rond, de terre rouge, de la grandeur des médaillons de Nini, où se voyait la religion catholique, une croix à la main, couvrant la France de son manteau, et foulant aux pieds le bonnet de la liberté et le niveau égalitaire (). C’était le temps où Greuze employait les derniers efforts de sa main octogénaire à esquisser le Retour du baron (), comme si le peintre de la bourgeoisie du XVIIIe siècle eût pressenti que le premier consul allait bientôt recruter la féodalité impériale parmi ses anciens modèles.
La réaction grandissait d’années en années. Si éphémère qu’elle fut en réalité, elle inquiétait David, devenu baron et premier peintre de S. M. l’Empereur et Roi. N’ayant plus foi ni en lui ni dans l’avenir, il sentait son école menacée. On ne descend jamais impunément de l’idéal passé pour se faire le serviteur du fait contraire. L’art moderne, qui s’était affirmé sous la République, perdait toute virtualité en s’abaissant vers la servitude. Il s’efforçait en vain de poétiser le singulier tricorne et l’habit étriqué du personnage de la légende militaire, qui seront une révélation pour les hommes de goût des siècles à venir. Ils le verront tel qu’il était durant sa vie, enserré dans son égoïsme comme dans un étui.
Une impitoyable logique régla, du reste, la marche des phases successives de cette réaction tentée, depuis le 9 thermidor, contre l’esprit révolutionnaire. Toutes, elles eurent des résultats non moins médiocres dans les régions où nous sommes entrés que dans l’ordre politique. L’Empire, qui essaya de résouder, avec le fer et le plomb, les membres dispersés du monde romain, l’Empire ne put engendrer qu’un pastiche sec et dur de l’art officiel des Césars, appliqué en marqueterie sur celui de la vieille royauté. La restauration des superficies du catholicisme, par Bonald, Chateaubriand et leur école, ne fut pas plus féconde, puisqu’elle n’a abouti qu’à un pastiche tout aussi plat de l’art gothique. Qu’en est-il résulté pour la céramique, en dehors des produits de Sèvres, dont l’importance est considérable, mais qui ont eu bien peu d’influence sur ceux de l’industrie privée? D’abord, des copies défigurées des vases grecs; plus tard, des pièces de surtout, des pots à cornichons et des veilleuses imités, en style troubadour, des donjons de l’ère féodale et de ses chapelles; depuis 1849, cette averse de fétiches de la Salette et d’ignorantins de porcelaine, moulés en éteignoirs, qui tire heureusement vers sa fin. Quelques esprits distingués ont bien voulu réagir, à leur tour, contre ces courants morbides; mais, eux aussi, ils n’ont pu s’élever au-dessus des imitations plus ou moins réussies. L’un des associés de Fourmy remonta aux formes pures des poteries antiques, qu’il osa couvrir de couleurs moins sombres; Ziégler donna au grès des décorations indifféremment prises au roman des églises, aux arabesques de l’Alhambra, à la haie des vergers rustiques; d’autres ont demandé tour à tour des modèles à l’Italie, à l’Inde, au Japon, à la Chine. Sous Louis-Philippe, on créa ce style renaissance empâté et touffu, où s’évertuent les détails comme les mèches bouclées dans les papillotes féminines et dans le toupet royal.
Donc rien n’a été fait en dehors du pastiche. Comment pourrait-il en être autrement, d’ailleurs, quand on voit encore aujourd’hui M. Ingres, ce sculpteur d’un goût si pur, qui a saisi, par mégarde, les instruments du peintre, prêcher en tout lieu ce déplorable exemple; quand M. Viollet-Leduc dissipe son incontestable talent d’architecte et d’écrivain à faire rendre à la végétation gothique un si pauvre regain? Rude, David d’Angers, Delacroix, Scheffer, Henriquel-Dupont, ces individualités puissantes, qui ne relèvent que d’elles-mêmes, sont demeurées isolées et n’ont pu faire école.
De nos jours, ceux qui ont érigé la fabrication du pastiche en métier ne respectent pas plus les belles et grandes choses que les médiocres et les petites. On les voit distribuer à la foule des caricatures de l’Antique et de la Renaissance, des chinoiseries frelatées, des surmoulés du rocaille, sans parler des mièvreries du style néo-grec, qui consiste à revêtir les statuettes du vieux-saxe de la tunique et du peplum. L’art, dévoyé, sceptique, livré aux préoccupations mercantiles, cherche en vain sa voie dans les ténèbres, et se partage entre la boucherie humaine et les évolutions libertines de la lorette qui profite de l’absence du sergent de ville pour prendre un bain de mer.
Il est difficile de dire où s’arrêtera ce dévergondage si quelque talent vigoureux ne se met à la traverse. Mais, pour cela, il faut que la France, rendue à elle-même et revenue à ses tendances natives, puisse se recueillir dans la liberté. Alors le génie de l’invention s’agitera en elle et la rendra féconde.
III
Table des matières
Nul ne peut présentement indiquer l’heure du réveil. En attendant qu’elle sonne, je ne saurais répéter, après tant d’autres, aux artistes: «Revenez au passé ; couvrez la dépouille de Delacroix du tombeau de Scipion.» Je leur dirai plutôt: «Allez au neuf; inspirez-vous des idées modernes; étudiez, admirez les maîtres; mais, en vivant dans une communion trop intime avec eux, n’abdiquez pas votre originalité devant les rayons de leur gloire.» Au sortir de la contemplation des œuvres du divin Marc-Antoine, Rembrandt, le cœur ému et non amoindri, allait faire éclater des traînées lumineuses à travers les ombres tragiques du réduit de Faust; Poussin, en quête des fortes expressions, ne conservait de ses études d’après les dessins de Jules Romain que ce rictus douloureux, qui imprime à ses personnages le cachet de la scène antique. Ces exemples ne peuvent-ils donc être suivis? S’imaginer d’ailleurs que les limites de l’art ont été atteintes par la Grèce païenne, par l’Italie à peine échappée au moyen-âge, est une faiblesse de l’âme (). La nature a les mains pleines de trésors encore vierges à dispenser à ceux qui se tourneront vers elle avec intelligence, avec amour, et qui auront en eux la dignité du citoyen. Elle est de glace pour les esprits serviles.
La céramique ne sortira pas non plus de l’ornière tant que le jour ne se sera pas fait. Elle n’en sortira qu’à la condition d’abandonner les chemins battus où se traîne sa denrée commerciale. Pour en arriver là , il faut qu’elle se préoccupe d’abord de son vrai but, l’UTILITÉ SOCIALE, et ensuite de la forme qui lui est inhérente. SIMPLICITÉ, FORCE, ÉLÉGANCE, sont les principes fondamentaux sur lesquels doivent reposer ses créations. Tout ce qui est en dehors, d’eux doit être impitoyablement écarté. Tant que les contours des vases ne seront pas nets et serrés, tant qu’ils seront entachés de mollesse et flotteront entre le genre néo-grec et cette putréfaction de l’art qu’on nomme style Louis XVI, ils ne s’élèveront pas au-dessus de la médiocrité. Le caprice peut enfanter parfois des combinaisons faites pour plaire aux yeux d’un public oisif et frivole; mais il est rare que la saine critique les accepte. Mieux vaudrait, à la rigueur, les sècheresses de l’archaïsme que les écarts d’une imagination stérile, qui glane dans les champs du mauvais goût ou de la banalité. Le céramiste se préoccuperait du moins de la ligne, et, le jour où il ne serait plus à la remorque du passé, il aurait un sentiment épuré de la forme.
Dans l’ordre décoratif, même réforme à introduire. «Deux choses, a dit Lelewel, sont à considérer pour les faïenciers et porcelainiers, la forme et la couleur, éléments constitutifs des ouvrages naturels. Leur art a cette mission de marier les deux; de couvrir les belles formes de belles couleurs, sobres ou éclatantes.» La céramique, sœur de l’architecture, a souvent besoin du concours de la sculpture et de la peinture pour compléter ses œuvres. De leur juste pondération naît la perfection dans l’art de terre. Il faut donc que le sculpteur et le peintre, appelés à décorer un vase, n’empiètent pas sur les attributions du potier et sachent se renfermer dans les limites d’une fraternité bien entendue. Les surfaces qu’on leur confie sont circonscrites de lignes qu’ils n’ont pas créées et que leurs décors ont pour but de faire valoir. Rien n’est, par conséquent, plus absurde que d’incruster entre ces lignes des bas-reliefs sans liaison avec elles, ou d’en faire la bordure de copies de tableaux. L’unité est la qualité essentielle des productions de la céramique, depuis le vase gigantesque qu’on destine aux splendeurs du Louvre jusqu’à l’humble assiette de faïence qui paraîtra sur la table du paysan.
C’est à la poterie usuelle qu’il faut surtout songer; car le but définitif de la céramique n’est pas tant de produire des pièces exceptionnelles, d’un prix énorme, que de livrer à tous les citoyens une poterie qui soit à la fois salubre, artistique, solide, d’un usage commode, à bon marché. Celui qui résoudra ce problème aura droit à la reconnaissance publique. La manufacture de Sèvres, placée dans des conditions si favorables pour faire des expériences utiles, devrait prendre l’initiative de cette rénovation de la vaisselle populaire. L’entreprise est digne de tenter les hommes éminents qui la dirigent. Elle porterait, si je ne me trompe, ses essais sur la faïence, moins dispendieuse que la porcelaine, et tout aussi propre à recevoir des formes simples et belles, relevées de couleurs aux tons plus mâles et plus francs. Les vases les plus modestes ne sont pas indignes de l’attention de l’art. Pourquoi la buie d’évier du laboureur de notre temps n’aurait-elle pas le même privilége que la coupe du pâtre de la Grèce antique? Il suffirait au besoin, pour cet ordre de vases, qu’il fù̀t enduit d’un émail jaspé ou monochrome. Le vert, par exemple, lui sied à ravir. Ce fut jadis la couleur que la France étendit avec prédilection sur ses poteries, couleur inspirée des verdures éclatantes de ses prairies et de ses forêts. Sans rivale aux XIVe et XVe siècles, elle arriva au XVIe à une intensité qui n’a pas été dépassée. Qu’on essaie de l’employer par couches épaisses, en la mariant parfois soit à des arabesques noires, largement comprises, soit à d’autres décors chaudement nuancés, qui marqueront, dans ce cas, la note la plus haute: on obtiendra de la sorte, et au moyen d’une foule d’autres combinaisons, des effets d’une originalité imprévue, sans que l’œuvre du potier s’écarte de la tradition et du sentiment français. La vaisselle de terre est, du reste, le reflet des couleurs dominantes de chaque contrée. L’Orient a versé à pleines mains sur la sienne les richesses violentes, mais harmonieuses, de sa flore et de sa faune; l’Espagne moresque, l’azur de son ciel, marié à l’or des sables africains ou bien aux teintes métalliques de ses roches calcinées; la France, plus placide sous sa robe de verdure, qui elle aussi possède sa pénétrante beauté, la France a revêtu de vert ses poteries. Quant à l’Angleterre, la patrie du mauvais goût, elle y a mis le froid coloris de son sol, entrevu à travers les brouillards qui le pâlissent encore.
IV
Table des matières
La revue rétrospective des œuvres de la céramique, que les nécessités de ce travail m’ont obligé d’entreprendre, a eu pour résultat de ma faire vivement regretter qu’on ait mis jusqu’ici si peu d’empressement à former, dans les collections publiques, des suites chronologiques de nos poteries, faïenceries, porcelaineries et verreries. Elles fourniraient pourtant des renseignements très utiles au point de vue de l’histoire générale et à celui de la théorie et de la pratique de l’art de terre. Un homme dévoué à la science, M. Riocreux, consacre depuis longtemps tous ses soins au musée de Sèvres, qu’il a créé ; mais la subvention, qu’on lui distribue d’une main parcimonieuse, ne saurait lui permettre d’arriver complètement au but patriotique qu’il se propose. Le Louvre, l’hôtel Cluny, les musées de Rouen et de Nevers, sont également entrés dans cette voie, sans y apporter cependant la même unité de vues. Certes, je suis des premiers à applaudir aux nombreuses acquisitions faites, depuis quelques années, dans les séries grecques, étrusques, italiennes, péruviennes ou chinoises. Rien dans l’univers n’est étranger à la France; mais je voudrais qu’on ne négligeât pas tant ce qui nous vient d’elle. L’entrée à l’hôtel Cluny de la collection Le Véel témoigne déjà d’une amélioration dans les tendances. Si l’on sait profiter des autres occasions qui se présenteront désormais, nous pourrons montrer enfin, avec une juste fierté, que nos potiers et nos verriers ont eu un sentiment artistique tout aussi original et tout aussi fin que ceux de n’importe quelle autre partie de l’Europe. Il faut se hâter, du reste, de saisir au passage les pièces de choix qui n’ont pas encore franchi la frontière. Le nombre des collections particulières non dispersées, les seules où nos musées puissent glaner, diminue chaque jour. Formées dans des conditions qui ne se présenteront plus, parce que les sources où l’on a puisé sont taries, elles renferment à peu près le seul contingent disponible. Où trouver, par exemple, une série de verres, sortis sans exception du sol de la Gaule romaine, comparable à celle de M. J. Charvet, antiquaire à Paris? Patiemment composée des plus beaux et des plus rares échantillons découverts depuis le commencement du siècle, et réunis un à un, elle renferme, à l’heure qu’il est, trois cents vases de toutes formes et de toutes nuances. La plupart des provinces sont représentées dans cette belle suite, sauf peut-être la Bretagne et le Poitou, qui ne se sont pas, jusqu’ici, dépouillés de leurs trésors en sa faveur. Le contingent d’Arles seul atteint le chiffre de plus de cent pièces d’un intérêt considérable. Ceux d’Orange, de Vaizon, de Vienne, de Clermont, Toulouse, Mâcon, Amiens, Beauvais, Metz, Liège, etc., sont également d’une importance extrême. Tous ces vases ont l’avantage de posséder leurs extraits de naissance, et peuvent ainsi fournir les éléments d’une excellente étude historique et industrielle. M. Charvet a réuni, en même temps, quelques fort beaux verres venus de Grèce, d’Asie, d’Egypte et d’Italie, destinés à servir de termes de comparaison avec les œuvres des ouvriers romano-gaulois contemporains. Quelques autres cabinets contiennent pareillement des raretés de premier ordre, que nos musées ne devront pas laisser aller à l’étranger.
V
Table des matières
Il m’eût été impossible de rassembler les éléments dispersés de ce travail si les hommes versés en ces matières, et les amateurs qui possèdent des objets rentrant dans mon cadre, ne m’étaient venus en aide. Les uns m’ont communiqué des types rares de poteries ou de verres; les autres m’ont ouvert les vitrines des galeries publiques ou privées de Paris; plusieurs m’ont donné d’utiles conseils. Parmi ces derniers, je dois citer en première ligne M. Riocreux, qui, non content de faire passer à plusieurs reprises sous mes yeux les richesses de Sèvres, a bien voulu me permettre de recourir à sa profonde expérience de toutes les branches de la céramique, chaque fois qu’un doute s’est présenté à mon esprit. M. Milet, chef des fours de la manufacture nationale, s’est montré non moins bienveillant et non moins libéral, et m’a envoyé des copies de titres intéressants. M. Salvetat, le savant chimiste du même établissement, a fait l’analyse des terres des faïences d’Oiron, et a ajouté ainsi des preuves de l’ordre scientifique à celles que m’ont fournies les monuments eux-mêmes et les chartrier. D’un autre côté, M. de Monville, ce curieux d’un goût si distingué, qui va aux belles choses comme le fer à l’aimant, m’introduisait au milieu des splendides collections d’objets d’art, possédées par les divers membres de la famille de Rothschild; MM. Sauzay, Darcel et du Sommerard me permettaient d’étudier celles du Louvre et de l’hôtel Cluny; M. Albert Jacquemart complétait de vive voix les précieuses indications fournies par son Histoire de la porcelaine; MM. Bonsergent, Pinchaud et Fortuné Parenteau m’adressaient les listes des nombreuses marques de potiers romano-gaulois recueillies par eux à Poitiers et à Rezé ; M. Rondel me fournissait des renseignements précis sur les restaurations qu’il a faites aux faïences du XVIe siècle confiées à ses soins; M. Fournier de Boisairault me laissait consulter les archives de son château d’Oiron; M. Davillier m’initiait, en présence des étonnants spécimens de son cabinet, au charme des produits de Moustiers; MM. Tainturier et Delange me mettaient en main l’œuvre complet de Palissy; M. de Rostaing de Rivas me révélait, à l’aide de ses papiers de famille, l’importance des fabriques nantaises, et me permettait de remettre en lumière le nom trop oublié du céramiste Fourmy; — MM. Port, archiviste de Maine-et-Loire; Roux, de Tours; de la Morinerie, chef de bureau à l’hôtel de ville; J. Charvet, antiquaire à Paris; Thomas Arnauldet, attaché au cabinet des estampes de la bibliothèque de la rue Richelieu; Guilbaud, ancien juge à Saintes, Gaudin, avocat, l’abbé Lacurie, chanoine, Drilhon, notaire de la même ville; Jourdan, juge d’instruction, et Delayant, bibliothécaire à la Rochelle; Imbert et de Fouschier, de Thouars; Calixte de Tusseau, de Moiré ; Beauchet-Filleau, de Chef-Boutonne; J. Cardin, Meillet, chimiste, Redet, archiviste de la Vienne, de Longuemar, Charbonnel et Weddell (), de Poitiers; Bardonnet, de Niort; Renault, directeur des postes à Luçon; Grelier du Fougeroux, de la Chapelle-Thémer; Gourraud, de Chavagnes-en-Paillers; Paul Marchegay, des Roches-Baritaud; Auger, médecin à Nalliers; l’abbé Baudry, curé du Bernard; Léon Aude, secrétaire général de la préfecture de la Vendéa; Faustin Poëy d’Avant, de Maillezais; Hanaël Jousseaume, Louis de la Boutetière et Gabriel de Fontaine, de Fontenay, m’apportaient tour à tour des renseignements sur tel ou tel point de mon sujet. — Enfin M. O. de Rochebrune, le collaborateur ordinaire de mes travaux, me prêtait le concours affectueux et dévoué de son talent de graveur, et mes amis Dugast-Matifeux et Anatole de Montaiglon contribuaient, par leurs bons avis, à rendre cet essai de classification moins imparfait.
Quinze mois se sont écoulés depuis la publication de la lettre à M. Riocreux sur l’origine des prétendues faïences de Henri II, qui a été, pour ainsi dire, le point de départ de mes investigations. Il m’en a souvent coûté depuis de résister aussi longtemps à la juste impatience des chercheurs, excitée par l’annonce de documents propres à déterminer la provenance des sphinx de la curiosité. Mais les choses se sont passées, en cette circonstance, comme à l’ordinaire: une découverte en a amené une autre; ce qui ne devait être qu’une petite brochure est devenu presque un livre, dont un seul chapitre est consacré aux produits de la fabrique des Gouffier. Si les travailleurs sérieux trouvent, sous cet amas de notes; tant soit peu de matière historique nouvelle, je ne regretterai pas de m’être donné beaucoup de peine pour le réunir, et mon but sera rempli.
Fontenay-Vendée, 15 avril 1864.
L’ART DE TERRE CHEZ LES POITEVINS
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CHAPITRE 1er
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TEMPS PRIMITIFS
I
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L’ENQUÊTE, ouverte depuis quelques années par la science sur les origines du genre humain, a constaté, d’une manière irrécusable, que l’invention des vases de terre cuite a suivi d’assez près l’apparition de l’homme dans le monde. Leur présence, à l’état de débris, au milieu de certains dépôts géologiques, est même l’un des arguments les plus solides en faveur de l’opinion qui fait remonter les commencements de notre race à des temps infiniment plus reculés que ceux assignés par les récits bibliques. Des découvertes nombreuses, faites en France et sur plusieurs autres points du reste de l’Europe, en explorant les couches de formation diluvienne, ne laissent plus, désormais, de doute à cet égard, dans l’esprit des hommes éclairés, qui ne subordonnent pas la réalité des faits à des croyances religieuses mal entendues.
Pour ne pas sortir des limites de l’ancien pays poitevin, je signalerai, en ce genre, les fragments de poteries de la fabrication la plus barbare, recueillis, aux environs de Niort, dans des terrains quaternaires, par le regrettable Baugier, ancien représentant du peuple, qu’une mort prématurée a empêché de publier, sur ce sujet, un mémoire rempli de détails pleins d’intérêt. Il serait à désirer que ce travail fût édité par l’un des collaborateurs de notre compatriote. L’attention des géologues du pays une fois éveillée sur ce point, des trouvailles analogues ne peuvent manquer d’être opérées et signalées tôt ou tard.
Aux mêmes âges sembleraient appartenir les poteries qu’on rencontre, dans certaines grottes, avec les restes d’animaux, dont l’espèce s’est depuis éteinte ou est allée habiter d’autres climats. Les fouilles pratiquées, en ces derniers temps, par MM. A. Meillet et Brouillet, de Poitiers, dans les cavernes situées sur les bords de la Charente, entre Civray et Charroux (Vienne), ont amené la découverte de spécimens de cette catégorie. Pêle mêle avec des armes et des ustensiles tout-à-fait primitifs, ces deux intelligents explorateurs ont trouvé des ossements de rhinocéros, de rennes, d’antilopes, de cerfs gigantesques, de daims, d’ours, de jaguars, de chiens, d’aurochs, de chevaux de très petite espèce, etc., etc. Beaucoup de ces ossements avaient été coupés, sciés, façonnés de mille manières différentes. Un fragment de mâchoire humaine, garni de six dents, était mêlé à ces restes précieux ().
Les gens intéressés à entretenir, le plus longtemps possible, l’incertitude dans les âmes timorées, ne manqueront pas de dire, selon leur coutume, que MM. Meillet et Brouillet sont simplement tombés sur des cavernes déjà pleines de débris d’animaux, quand l’homme y posa le pied pour la première fois, et utilisa les matériaux que le hasard avait mis à son service. Ceux qui estiment, avec raison, que les vérités religieuses doivent être des démonstrations scientifiques, attendent avec confiance que les procès-verbaux détaillés des fouilles viennent apporter une preuve de plus à l’évidence d’une vérité désormais acquise.
Quelques autres faits m’ont été signalés; mais, comme ils n’ont pas les mêmes caractères d’authenticité que ceux-ci, je les passe sous silence, afin de descendre, au plus vite, dans un milieu plus pacifique.
II
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A l’extrémité du territoire de l’ancien Talmondais, sur une plage calcaire battue chaque jour des vagues de l’Océan, git une épaisse couche de détritus, qui témoigne du séjour prolongé, sur ce point, d’une tribu d’icthyophages assez nombreuse. On y trouve, mêlés au sable, des ossements de toutes sortes, mais appartenant aux races actuellement vivantes; des cendres, des morceaux de charbon, des ustensiles faits avec des os, ou bien des silex taillés d’une façon un peu moins rudimentaire que ceux laissés par les populations primitives, parmi lesquels j’ai recueilli un hameçon et un couteau long de 0m, 11; enfin de nombreux tessons de vases. La couche qui renferme ces débris repose directement sur le banc calcaire formant sous-sol, et a environ 1m,00 d’épaisseur. Coupée à pic en falaise par la violence du choc incessant des eaux, elle est très facile à étudier sur une étendue de plusieurs centaines de mètres. Les fragments de vases de la fabrication la plus barbare occupent la zône inférieure, tandis que ceux qui se présentent ensuite sont mieux façonnés et mieux cuits. Les premiers ont été faits à la main, avec une terre grossière et sableuse, prise dans les marais du voisinage, et ne portent aucune trace d’ornements. Leur cuisson a été si incomplète, qu’ils ne font pas résistance à la pression du doigt et s’en vont en poussière. On sent qu’ils sont le produit de l’industrie individuelle, alors que la division du travail n’étant pas encore créée, chacun était à la fois son tailleur, son armurier, son potier, comme il était son pourvoyeur de vivres et son cuisinier. Au-dessus s’élèvent des dunes de sable, hautes parfois de quarante à cinquante pieds, dont la formation a demandé des milliers d’années. Les tourmentes qui ont régné, il y a cinq ans, en ces parages, ayant bouleversé la partie supérieure des dunes, une quantité considérable de restes d’habitations et de clôtures celtiques ont été mis à nu. Ce sont des enceintes de petite dimension, parfois rondes; mais le plus souvent carrées et arrondies aux angles. Des murgers de 0m,40 de hauteur, construits avec des galets pris au rivage, en forment les contours; mais comme ces pierres sont très impressionnables à la gelée, elles s’émiettent chaque hiver et auront bientôt disparu. Or, le niveau des vestiges en question, qui ont au moins deux mille années d’existence, est supérieur de six, huit, dix et parfois vingt mètres, à celui de la couche où gisent les traces des populations primitives. Qu’on juge par là du nombre des siècles qui séparent celles-ci du temps où nous vivons!
Lorsque M. J. Quicherat et moi nous découvrîmes, pendant le cours de l’automne de 1860, ces curieux débris, nous apprîmes des habitants du pays que la tradition populaire plaçait en ce lieu une ville jadis détruite par les eaux de la mer, en punition des plaisirs illicites auxquels on s’y livrait. Le nom de Belesbat, donné plus tard au petit manoir que la féodalité bâtit sur ces ruines, doit donc être la traduction d’un autre plus ancien, puisé dans la même légende. Depuis notre excursion, les grandes marées de l’année 1862 ont ensablé la côte et mis jusqu’ici obstacle à une reconnaissance exacte et complète du gisement (). A petite distance est un bourg appelé autrefois Becciacum, et maintenant Saint-Vincent-sur-Jart (). C’est le chef-lieu de la commune dans le territoire de laquelle sont compris les restes de notre bourgade d’icthyophages.
Des poteries du même âge que celles de Belesbat ont été trouvées, il y a une vingtaine d’années, dans une caverne située sur les bords de la Gartempe, à quelques kilomètres de Saint-Savin (Vienne). Elles étaient aussi d’une terre noirâtre à l’intérieur, mêlée de graviers, mal cuite et sans consistance. Quand à leur forme, on eut dit la partie inférieure d’une citrouille, dont il ne reste plus que l’écorce. A côté reposaient des armes en silex d’une exécution grossière, des ossements humains mêlés à ceux de divers animaux qu’on m’a dit appartenir aux races de notre période.

III
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M. de Boismorand, de Poitiers, a, de son côté, opéré des fouilles dans d’autres cavernes et dans des tumulus du bassin de la Gartempe, et en a extrait des poteries un peu mieux façonnées, ainsi que des armes et ustensiles, tels que couteaux, haches, flèches, poignards, marteaux, etc., annonçant, par le soin minutieux apporté à leur fabrication, un degré de civilisation plus avancé.
Les cinq vases découverts par M. Charles Desmarets, dans la tombelle de Brioux (commune de Pairé, canton de Couhé, Vienne), ressemblent davantage à ceux de la caverne des rives de la Gartempe. L’un a 0m,05 de diamètre sur 0m,065 de hauteur. Les parois sont droites, légèrement évasées par le haut, et ont deux petites anses pleines peu saillantes. Un autre, tout aussi petit, est renflé au milieu et a ses anses percées d’un trou, destiné sans doute à recevoir un cordon. Ùn troisième, en partie brisé, a 0m,12 de large à la panse, sur 0m,14 de haut. Les deux derniers sont en trop mauvais état pour qu’il soit possible d’en avoir les mesures. La terre dont ils sont tous faits est très sableuse, à peine cuite et d’une teinte rougeâtre à l’extérieur. Ils ne présentent pas la moindre trace d’ornementation ().
Il faut ranger dans la même classe les vases sortis du tumulus de Bougon (Deux-Sèvres), exploré par MM. Baugier, Ch. Arnaud et Sauzé. J’emprunte au second la description qu’il en a donnée dans l’ouvrage intitulé : Monuments religieux, militaires et civils des Deux-Sèvres, p. 27.
«Les vases qu’on avait placés çà et là, tout près des cadavres, sont de formes très variées. Il y en a quatre parfaitement conservés; les autres sont tous plus ou moins altérés. L’un d’eux a l’aspect d’une petite gamelle de 0m,40 de hauteur sur 0m,15 de largeur. Il est, à l’intérieur, légèrement coloré de rouge; la pâte en est très noire, et l’on voit à sa surface deux petites cavités laissées par l’empreinte des doigts. Un autre pot, de même forme et de même grandeur, est couvert, sur toute sa surface, d’une couleur de rouille dont les tons sont assez vigoureux. Ce vase, légèrement ébréché d’un côté, est d’une terre moins grossière et mieux cuite. Le plus beau de tous ressemble à une large gourde dont on aurait enlevé la partie supérieure. Dans sa partie sphérique, ses flancs se soulèvent beaucoup plus, pour s’abaisser ensuite simultanément du côté de l’orifice de la base. Un quatrième a l’ouverture plus large et va toujours en diminuant du côté de la base. Le haut est entouré de deux lignes parallèles tracées sans doute avec la pointe de quelque instrument en os. Un cinquième se distingue par des formes plus élégantes dans les contours. Le bourrelet ou oreillon qui lui reste est percé d’un trou horizontal. L’autre bourrelet devait être également percé. Un sixième, comme un pot à fleurs, va toujours s’élargissant du côté de l’orifice. Il a 0m,25 de hauteur sur 0m, 19 de largeur. Mentionnons encore un curieux gobelet, qui n’est pas plus large en haut qu’en bas. Son diamètre est 0m, 09 et sa hauteur de 0m, 11. Au lieu d’une anse, il a deux cavités pour y placer les doigts, afin de l’empêcher de glisser de la main. Vient après une sorte de pot au feu, sans anses, ayant 0m,17 de hauteur sur 0m, 15 de diamètre. Parmi ces fragments, il faut remarquer ceux d’un vase qui ressemblait aussi lui à nos pots à fleurs, et qui a 0m, 15 de hauteur et 0m,15 de diamètre à la partie supérieure. Deux oreillons servaient à le soulever. Quelques autres débris sont couverts de petites bandes lisses en relief et de rangées de points faits avec un poinçon triangulaire...

«La terre de toutes ces poteries a été préparée sans soin; aussi de petits cailloux se montrent-ils à chaque instant dans les cassures, qui sont si peu cuites qu’elles retournent en poussière au plus léger frottement. Aucune n’a été faite au tour...»
Tous les objets provenant du tumulus de Bougon ont été déposés au musée archéologique de Niort.
M. le docteur Sauzé, de La Mothe-Saint-Héray, a recueilli, en 1844, des débris de vaisseaux de terre cuite analogues à ceux qui viennent d’être décrits, en pratiquant d’autres fouilles dans l’enceinte sacrée de la Ville-Dieu, située à petite distance de Bougon (). Je citerai encore les fragments de vases contenus dans la tombelle du Pé ou de l’Anguiller, commune du Bernard (Vendée) (), et ceux fournis par le sol de Poitiers et par celui de Château-l’Archer, de Verrières, de Civray, Bouresse, Availles près d’Airvault, Etusson, Evrunes sous Mortagne, Algon en Saint-Prouent, Curzon, Grandlieu sur les bords du lac, localités dont la plupart des noms dénotent une antiquité non moins reculée que celle des poteries qu’on y a trouvées.

Availles-sur-Chizé (Deux-Sèvres) a fourni des spécimens qu’il faut ranger encore dans la même catégorie, quoiqu’ils ne soient pas tout-à-fait aussi anciens que ceux mentionnés jusqu’à présent. Les formes et les procédés de fabrication n’ont pas changé ; mais la décoration est mieux comprise et l’exécution meilleure.

La ressemblance de ces deux derniers vases avec ceux exhumés de certaines sépultures des anciens peuples de l’Amérique du Nord est frappante (). Lorsque les archéologues auront à leur disposition une quantité suffisante de matériaux pour suivre la filiation des types à travers les siècles, il y aura lien de chercher la cause de cette ressemblance. Le musée archéologique de Niort possède plusieurs fragments découverts à Availles.
Des trois classes de poteries que je viens de passer successivement en revue, les deux premières ont été façonnées à la main. Pour la troisième on a fait usage de la tournette, qui a precédé l’invention du tour. L’argile sableuse, mêlée de quelques parcelles de charbon, dont elles sont composées, a toujours été prise sur place et n’a d’abord reçu aucune préparation. Celle des vases contemporains des armes de silex poli a été, au contraire, tant soit peu épurée; ce qui ne lui a pas donné néanmoins beaucoup de consistance à l’état malléable, puisqu’on a été obligé de soutenir les parois des pièces, aussitôt leur achèvement, avec des écorces d’arbres, des lanières de peaux ou des lambeaux d’étoffes, afin de les empêcher de s’en aller en morceaux ou de se fendre à la dessication, opération qui a souvent laissé des traces visibles. Une cuisson imparfaite au feu de boisa conservé à cette terre, mêlée de quelques parcelles de charbon, sa couleur noire à l’intérieur, tandis qu’elle est souvent plus ou moins rougeâtre à l’extérieur. Quant aux formes primitivement adoptées, elles sont très simples et peu variées. Il semble qu’elles aient d’abord été empruntées au règne végétal, qui a fourni les premiers récipients pour contenir les liquides. Ce n’est qu’après des tâtonnements nombreux, et par suite de contacts accidentels et passagers avec des civilisations plus avancées, que les poteries ont perdu leur simplicité originelle et ont reçu extérieurement des dessins tracés à la pointe. Ces dessins ont commencé par être des raies allant en sens divers; puis sont venus les points, les zigzags, les stries, les cercles, les imitations des clissages du vannier, etc., etc. Quelques antiquaires ont voulu y voir des figures d’hommes, d’animaux, de plantes. On a même prétendu reconnaître des inscriptions en langues orientales. Je ne sais si je me trompe, mais je crains bien que toutes ces belles choses, que mes yeux n’ont pu même entrevoir, ne soient les rêves d’imaginations trop promptes à s’enflammer. Ce qu’il y a de plus certain, c’est que les poteries des sauvages de tous les temps et de tous les pays, fabriquées par les mêmes procédés, présentent des motifs décoratifs absolument identiques. L’homme ayant commencé par l’animalité, avant de s’élever insensiblement au sommet de l’échelle des êtres et de dominer la création terrestre, ses œuvres successives accusent nettement, en quelque lieu qu’on les retrouve, les stations de son intelligence sur la route ascendante du progrès ().
CHAPITRE II
Table des matières
POTERIES GAULOISES
J’ai essayé, mais en vain, de déterminer le point d’intersection entre les poteries primitives et celles qui appartiennent aux temps historiques de la Gaule. Cette étude m’a démontré qu’il fallait se contenter, dans l’état actuel de la question, d’enregistrer simplement les faits, d’indiquer soigneusement les circonstances de chaque découverte, de fournir, en un mot, un recueil de notes à nos successeurs. Je ne ferai pas autre chose dans le premier paragraphe de ce chapitre.
I
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Les lieux où se trouvent des débris de poteries gauloises proprement dites ne sont pas rares. Je dirai même qu’il est bien peu de points habités à l’époque romaine, qui n’en recèlent pas dans les couches inférieures de leur sol. Nous ne sommes plus à ces temps, éloignés déjà de milliers d’années, où l’homme s’isolait par familles, par clans. Des besoins nouveaux l’ont amené à vivre à l’état de tribu ou de peuplade, et, la division du travail étant établie, la fabrication de la vaisselle de terre, devenue métier, s’est concentrée entre les mains de quelques individus. Les vestiges, que recèlent les falaises sablonneuses de Belesbat, donnent la plut juste idée de cette progression. En bas, tout près du roc calcaire, sont les tessons, à peine cuits et façonnés à la main, de la première période. Au-dessus s’étagent par zônes, comme les feuillets d’un livre, d’autres fragments de vaisseaux de terre des âges postérieurs. A mesure que la couche de sable monte, ces fragments deviennent plus consistants, mieux travaillés, et se couvrent d’ornements rudimentaires, qui sont les bégaiements de l’art nouvellement éclos. Les moins anciens, fabriqués au tour, sont d’une terre plus fine et ont des parois quelque peu amincies. La cuisson, quoique toujours imparfaite, est déjà opérée avec plus de soin. Poitiers, Niort, Fontenay, Rezé et une foule de vieilles localités situées sur les bords de l’ancien golfe des Pictons, telles que Saint-Georges de Rexe, Arçay, Amuré, Coulon, Ambreuil, Banzay, l’îlot du Pré-Naud (commune de Benet), le Langon, Nalliers, Luçon, Saint-Denis du Pairé, Curzon, etc., en fournissent de tout pareils.
Il est deux autres sortes d’ustensiles en terre cuite qu’on recueille sur plusieurs points de la circonférence de ce golfe. Ce sont d’abord des tiges rondes, ayant d’ordinaire 0m,05 diamètre et une longueur de 0m,30. L’une des extrémités s’épate fortement, tandis que l’autre, plus mince, se divise en trois petits pieds posés en triangle (N° 1 de la planche des Poteries poitevines). Le n° 2 de la même planche représente l’un des autres instruments qu’on rencontre avec ceux-ci. Leur hauteur est, en moyenne, de 0m,25, leur longueur de 0m,35, et l’épaisseur de leurs deux piliers de 0m,12 à la base; tandis qu’elle n’est guère que de 0m,06 à la partie supérieure. Ces ustensiles ont tous été pétris et façonnés à la main, avec de l’argile prise sur place; plusieurs portent encore des empreintes de doigts calleux. Ils ont été fortement cuits, ce qui leur a donné une couleur rouge et parfois brun foncé. Cela ne les a cependant pas empêché de s’exfolier au contact de l’humidité, toutes les fois que des fissures ont existé dans les surfaces, qui seules présentent une assez grande résistance. Une fois brisées, ces surfaces se sont séparées du reste par plaques très minces, qui ont pris les aspects les plus variés, et ont fait croire à l’existence d’une multitude d’instruments divers; tandis qu’il n’y en a jamais eu, en réalité, que de deux espèces. On les rencontre en très grand nombre dans de vastes dépôts de cendres, mêlés de charbon, dont quelques-uns couvrent parfois plusieurs hectares. Ces dépôts, toujours placés au point de jonction de la plaine et du marais, ou dans d’anciennes îles, reposent directement sur le bris ou terre glaise, compacte et stérile, laissée par la mer, lorsqu’elle couvrait ces parages. Or, comme tout concourt à démontrer que, depuis au moins trente siècles, les eaux de l’Océan ne s’y montrent plus (), il faut en conclure que les ustensiles, que je viens de décrire, remontent aussi haut. En plusieurs endroits, des habitations gauloises et des constructions de la période romaine se sont superposées à ces immenses vestiges d’une date beaucoup plus ancienne. Leurs débris, parfaitement distincts du reste, n’existent que dans la partie supérieure des couches de cendres, ou dans des tranchées ouvertes après coup. On en a retiré des haches et des couteaux de pierre, des monnaies autonomes voisines de la conquête de César, aussi bien que des deniers d’argent ou des bronzes de la série impériale, et que des tuiles à rebords. Les dépôts les plus considérables sont à la pointe du Linaud, commune de Mouzeuil, à Nalliers, à Saint-Michel en l’Herm et à Luçon; mais il en existe en plusieurs autres endroits.
On s’est souvent demandé à quel usage avaient pu servir ces objets de terre cuite. Quelques-uns en ont fait des supports de planchers de cabanes; hypothèse inadmissible à tous les points de vue. D’autres y ont vu des ustensiles soit de fours ordinaires à potiers, soit de cuisson en échappade ou à planchers (). Pour que cette dernière opinion pût être acceptée, il faudrait d’abord qu’on trouvât sur les mêmes lieux, comme dans les fabriques romano-gauloises, des débris de vases contemporains mal réussis; tandis qu’il n’y en a pas trace. Les amphores provenant de sépultures, et les nombreux tessons, mêlés aux vestiges de constructions de l’âge romain, ne peuvent entrer en ligne de compte. Ce qui appartient à la période celtique, en fait de poteries, se rencontre plus loin dans la plaine, et dans les conditions ordinaires de la vaisselle brisée que laisse après lui le séjour de toute aglomération d’hommes. Pour ce qui est des dépôts de cendres, leur présence par masse aussi considérable reste toujours inexpliquée.
II
Table des matières
Lorsqu’on arrive aux temps moins éloignés de nous, on se trouve en présence de vases ayant date à peu près certaine. Ce sont d’abord des urnes en forme de pots à fleurs, mais sans anses, des pots au feu également dépourvus d’anses, (planche des Poteries poitevines, n° 3), et des jattes d’une terre noirâtre, fabriqués au tour et déposés dans des sépultures par incinération. Les urnes ont parfois, à la partie supérieure de la panse, des rangées de stries ou de pointillés. On en a exhumé de semblables, en 1841, d’un terrain situé à côté du prieuré de Fontaines, commune du Bernard (), et d’un autre voisin de Thorigné en Mouzeuil. Dans ce dernier lieu, on a recueilli avec ces vases un instrument de bronze ressemblant à une raclette, dont le dos était percé d’un petit trou pour y passer un lien. Les armes et ustensiles de bronze, découverts à Notre-Dame d’Or (Vienne) en janvier 1843, que j’ai décrits dans les Mémoires de la Société des antiquaires de l’ouest, volume de 1845, étaient accompagnés de débris de poteries présentant les mêmes caractères de fabrication. Quelques-uns, mal cuits, semblaient d’une date beaucoup plus ancienne; mais il est cependant possible qu’ils fussent du même temps, les vieux procédés de fabrication ayant dû continuer à être employés fort tard dans certaines régions: sans parler de la mauvaise qualité de l’argile, qui a très bien pu tromper un œil aussi peu exercé que l’était celui d’un débutant dans la carrière archéologique. Je n’y fis alors nulle attention, tandis que je comprends aujourd’hui toute leur importance comme point de repère.
Aux Champs-Doulans (commune de Saint-Vincent sur Graon, Vendée), nom qui rappelle l’existence d’une bourgade celtique, on a trouvé aussi, en ouvrant un fossé, plusieurs vases gaulois remplis d’ossements calcinés. Selon leur habitude, les journaliers qui les découvrirent n’eurent rien de plus pressé que de les briser à coups de pioche, et, lorsque je me transportai sur le terrain, je ne trouvai plus que des fragments, qui me permirent pourtant de rétablir la forme de l’urne ci-contre. Ses parois, d’une terre noire, facile à s’exfolier, étaient assez minces. Elle avait été faite au tour, de même que tous les vases dont nous avons à parler désormais, et les ornements qui la décoraient avaient été tracés avec une pointe intentionnellement émoussée ou arrondie. Les ouvriers me remirent, en même temps, une aiguille en os et une monnaie d’or de petit module, concave d’un côté, sur laquelle on distinguait à peine l’a forme d’un cheval, pièce frappée environ cent cinquante ans avant l’ère chrétienne, et qui avait beaucoup circulé avant d’être confiée à la terre.

La numismatique m’a fourni encore deux autres indications précises. La première vient d’un dépôt de 63 statères pictons d’electrum à bas titre, et au différent de la main, déterrés en 1854-à Vouillé-les-Marais (Vendée), qui datent des cinquante dernières années de l’indépendance gauloise. Ces statères étaient contenus dans un vase tout uni, en forme d’urne, à parois encore plus minces que celles des poteries des Champs-. Doulans; mais toujours de terre noire. La seconde m’est arrivée d’un autre vase des mêmes forme, couleur et fabrication, décoré d’une zône pointillée (planche des Poteries poitevines, n° 4), trouvé en 1841 à Vouillé (Deux-Sèvres), et où l’on avait placé 390 pièces d’argent, également pictones, d’une fabrication tout-à-fait voisine de la conquête. Elles ont à l’obvers une tête d’Apollon et sur l’autre face un génie ailé monté sur un cheval au galop (). M. F. Bensergent a, dans sa collection, la partie inférieure de ce dernier vase.
Quoique je n’aie vu que fort peu de spécimens bien authentiques, il me paraît toutefois avéré désormais que, pour se faire une idée exacte de la vaisselle de terre pictone de la fin de la période gauloise, il suffit d’étudier celle, moins rare, fabriquée dans nos contrées avant le règne de Domitien. Ce sont les mêmes profils, le même mode d’ornementation, surtout dans la poterie commune, qui a longtemps conservé le cachet de ses traditions originelles. D’une autre part, ce que nous savons de la poterie gallo-romaine nous autorise à croire que les Gaulois des derniers temps ont fait des vases d’une certaine élégance. On en a, du reste, la preuve matérielle dans ceux gravés sur les monnaies des Arvernes et particulièrement sur le précieux statère du grand Vercingétorix (); mais ceux-là procèdent de l’art grec, qui eut une influence si marquée sur l’art de la Gaule, à partir de la seconde moitié du IVe siècle avant l’ère chrétienne. La numismatique de cette période renferme des œuvres trop intelligemment comprises, pour qu’on puisse admettre que les diverses branches de l’industrie nationale soient demeurées fort au-dessous de ce niveau parfois assez élevé. Je ne doute donc pas qu’une révision mieux conduite des produits de la céramique ne restitue à la Gaule libre des poteries que leur style a fait reléguer jusqu’à présent parmi celles postérieures à la conquête. Les classes riches, qui affichaient, depuis longtemps déjà, un certain luxe dans les armes et les vêtements, ne faisaient plus, à coup sûr, usage de terrailles aussi barbares que celles des tumulus. En y regardant de plus près, on s’apercevra indubitablement qu’alors, comme sous la domination romaine, il y eut deux vaisselles: l’une plus soignée, réservée à l’aristocratie; l’autre, presque aussi grossière que par le passé, abandonnée au menu peuple.
CHAPITRE III
Table des matières
PÉRIODE ROMAINE
I
Table des matières
POTERIES GALLO-ROMAINES
Les poteries, fabriquées en Poitou pendant une bonne partie du premier siècle, conservèrent à peu près les formes et le rude aspect de celles des derniers temps de la période gauloise. Il n’y eut guère que les procédés de fabrication qui firent quelques progrès, surtout dans la vaisselle fine; tandis qu’ils restèrent presque stationnaires pour la grosse poterie. A partir du règne de Vespasien (69-79), on entra dans une voie nouvelle; la terre fut mieux préparée, mieux cuite, et couverte d’une glaçure noirâtre, qui la rendit un peu plus agréable à l’oeil. Sous Domitien (81-96), on commença à faire de la poterie rouge fine. Quelques vases, de l’une et l’autre couleur, furent alors ornés de dessins en creux exécutés au poinçon. Aucun ne reçut encore de figures en relief.
Ces renseignements me sont fournis par les faits suivants:
1° Découverte de nombreux vases de terre noirâtre, assez grossière, non lustrée, sur les bords du canal, qui communique du lac de Grandlieu à la Loire, en compagnie d’une quantité considérable de monnaies de bronze d’Auguste, Julie, Agrippa, Tibère, Drusus, Antonia, Germanicus et Caligula. Les pièces du dernier de ces princes étaient peu nombreuses, et à fleur de coin; ce qui dénotait que le trésor avait été enfoui sous son règne (37-41). M. Guilbaud, de Frossay (Loire-Inférieure), personnage très singulier, qui s’était plu à réunir, pendant le cours de sa longue carrière, une foule d’objets bizarres et souvent sans valeur, avait recueilli plusieurs centaines de ces monnaies et trois des vases trouvés en même temps. Ils avaient tous la zône de la panse, qui se voit sur les poteries gauloises, couverte de petits trous, faits avec une pointe,
2° Grand plat de terre grise très épaisse et à bords évasés, découvert à Apremont (Vendée), dans une ancienne fosse remplie de matières fécales, avec des monnaies d’Auguste, Tibère, Agrippine, Claude et Néron. Beaucoup de fragments de poterie du même genre, ou plus minces, étaient dans cette fosse.
Un vase ressemblant à un pot à fleurs, avec bords rentrants, en terre noire presque identique à celle des petits fragments, a été exhumé, cette année, à Saintes, d’une fosse destinée au même usage, et où se trouvaient des bronzes de Tibère, Caligula et Néron.
3° Grande urne noire et revêtue d’une glaçure, découverte fragmentée à Vitré (Deux-Sèvres), dans l’intérieur de laquelle étaient des détritus d’étoffes et dix-sept grands bronzes, dont le plus ancien portait l’effigie de Caligula, et le dernier, à fleur de coin, celle de Vespasien (ANNONA AVGVST. S. G.). L’indication du VIIIe consulat dit que cette pièce a été frappée pendant le cours des années 77 ou 78. Les débris d’une tasse noire à hauts bords, portant de petits fleurons estampés en creux, étaient avec ces médailles.
4° Petite tasse de terre rouge lustrée, mais sans éclat, décorée de filets et d’un cercle de perles imprimées en creux à la roulette, trouvée dans une sépulture aux alentours de Niort, avec une chevalière dont la pierre ou pâte de verre a disparu, et deux pièces de même métal portant les noms de Néron et de Domitien. M. de Fouschier, de Thouars, en possède une semblable, mais moins grande. Elle provient des environs de la ville qu’il habite.
Je ne donne ces renseignements que sous toutes réserves, parce que les monnaies ne peuvent jamais fournir que des dates approximatives, lorsqu’elles ne sont pas par grands dépôts, et qu’à l’exception des poteries venant d’Apremont, trouvées sous mes yeux, je ne puis fournir sur les circonstances de la découverte des autres que des indications reçues de seconde main. Mais tout fait présumer néanmoins que les observations précédentes sont fondées. Les archéologues attentifs pourront en contrôler l’exactitude au moyen de découvertes ultérieures. Les diverses parties de la France, autres que le midi, doivent fournir des indications analogues. Je ne saurais trop insister près des chercheurs pour qu’ils se livrent partout à des investigations du même genre. Jusqu’ici les produits céramiques de la période romaine n’ont été l’objet d’aucune tentative sérieuse de classement par ordre de dates; ce qui leur enlève l’intérêt le plus réel comme document. Introduire une bonne chronologie dans les faits, n’est-ce pas ouvrir une grande route à l’histoire?
Il est bon de noter qu’aucune des poteries dont il vient d’être question ne porte de marques ou noms de potiers.
II
Table des matières
POTERIES- ROMANO-GAULOISES.
Si les poteries, en usage chez les Pictons jusqu’aux dernières années du 1er siècle, ont été frabriquées d’après les mêmes procédés que celles de la période gauloise, dont elles ont en partie conservé les formes et l’aspect extérieur, il n’en est plus ainsi de celles qui datent du règne de Trajan. L’influence romaine s’y fait pleinement sentir. C’est ce qui m’a engagé à donner aux vaisseaux de terre, analogues à ceux décrits dans le paragraphe précédent, le nom de poteries gallo-romaines et celui de poteries romano-gauloises à ceux exécutés depuis Domitien ou Trajan jusqu’à Valentinien.
POTERIES ROUGES. — Il est possible qu’on ait fabriqué de la poterie rouge à reliefs, antérieurement à la première moitié du IIe siècle, dans certaines autres régions de la Gaule; mais il semble résulter des observations que j’ai été à portée de faire qu’elle est apparue chez nous seulement sous Trajan et ses successeurs immédiats. A partir de ce moment, elle devint d’un usage général et continua, pendant deux cents années, à primer toutes les autres. On l’abandonna peu à peu ensuite pour lui substituer la poterie commune et des imitations romanisées de la vaisselle des peuples barbares, qui, avant de conquérir l’empire par les armes, lui firent accepter leurs modes, leur mobilier, parfois jusqu’à leur façon de comprendre les arts.
Je ne doute pas qu’on n’arrive un jour à classer les poteries rouges par ordre chronologique et par lieu de fabrication. Elles seront alors d’un grand secours pour l’histoire locale, et fourniront une foule de renseignements sur les mœurs, les usages, les croyances religieuse, et les divinités topiques.
Les vases de cette catégorie ont été décorés au moyen de divers procédés. Tantôt on les a simplement tirés d’un moule, qui a couvert leurs parois de reliefs; tantôt on a ajouté à ces premiers ornements des guillochures faites à la molette. D’autres ont reçu des reliefs moulés séparément et appliqués après coup, ou exécutés en barbotine; quelques-uns ont été incisés ou façonnés à la roue. Il en est enfin sur lesquels se voient des empreintes de feuilles de plantes naturelles posées sur la glaçure, alors qu’elle était liquide, et qui y ont laissé la trace de leurs contours et de leurs parties saillantes. La décoration de certaines piéces a exigé l’emploi simultané de plusieurs de ces différents procédés.
La terre est ordinairement rouge comme la glaçure; mais elle est aussi parfois d’un blanc grisâtre.
Les sujets les plus fréquemment employés sur les vases sigillés, trouvés en Poitou, sont: les chasses aux oiseaux de marécage, au cerf, au chevreuil, au liévre et à l’ours (animal qui n’habitait certainement pas la contrée à l’époque romaine, mais qui figurait souvent dans les combats du cirque); les pêches aux poissons de mer ou de rivière; combats de gladiateurs, combats d’animaux, luttes d’athlètes, exercices de mimes, scènes pastorales, danses de faunes et de bacchantes. On rencontre aussi, sur plusieurs pièces, la femme armée d’un coutelas, allant égorger un chevreau qu’elle tient par les pieds de devant, motif qu’on trouve également en Auvergne. Un vase de ma collection, qui en est orné, est signé MASCLVS, contraction du nom de MASCVLVS. Parmi les divinités dont les images reviennent le plus souvent, il faut compter Mercure, Hercule, Minerve, Apollon, Diane, Vénus, l’Amour et les Dieux de la mer. Dans les derniers temps, apparaît, sur beaucoup de pièces, une figure d’homme portant un épieu et posée sur un piédestal; peut-être est-ce un dieu topique. La flore locale a fourni, de son côté, à l’ornementation des poteries rouges, les feuilles de la vigne, du chêne, de l’orme, du houblon, de la fougère, du roseau, du fraisier et du lierre; les fleurs de la marguerite, de la rose, de la violette, du nénuphar, du convolvulus. Quelques lampes ont des oiseaux: colombes, paons, etc., ou bien les animaux que fournissait l’Afrique aux jeux du cirque: lions, tigres, etc.
Les sujets érotiques sont rares et proviennent, en général, de moules informes. Les objets les plus singuliers de ce genre, qui soient sortis de notre sol, sont deux ex-voto en forme de phallus de grandeur naturelle, que mon ami, M. Dugast-Matifeux, a vus chez le sieur Picot, marchand à Saint-Georges de Montaigu, dont la femme, après les avoir conservés assez longtemps sous son lit, finit par les briser, par scrupule de conscience.
Les vases, qui portent ces divers motifs d’ornementation, sont rarement d’un beau travail (). L’un des plus remarquables est sans contredit l’urne gravée au n° 6 de la planche des Poteries poitevines. Les figures qui la décorent ont été moulées à part et appliquées après coup, ainsi que les feuilles des plantes; tandis que les tiges de celles-ci ont été modelées en barbotine. Sa hauteur est de 0m,270; sa largeur, à la panse, de 0m, 203. Elle fait partie de la collection de M. Fl. Bonsergent, et a été retirée du vieux sol de Poitiers. Elle n’est malheureusement pas signée du nom de son auteur. Le même amateur possède les fragments d’un autre vase analogue et non moins précieux, portant sur le col cette inscription gravée à la pointe, que je livre à la sagacité des hommes compétents:

Les débris d’un troisième vase de même fabrique, et ayant la même provenance, sont dans la collection de M. Pinchaud, autre amateur de Poitiers. L’un des morceaux montre Hercule enfant, étouffant les reptiles envoyés pour le dévorer. Un quatrième, enfin, a été trouvé à Pont-Habert, près de Challans (Vendée), mais également brisé en plusieurs pièces. Sa forme ne diffère pas essentiellement de celle des trois autres. C’est encore une urne, sur laquelle sont les images d’Hercule, de Mercure et de Diane, symétriquement rangées entre les courants d’une plante dont la feuille ressemble à celle du houblon sauvage. Mais ce qui donne du prix à ces fragments, c’est le nom du potier Faustus, posé en relief au-dessous de la figure d’Hercule. Est-ce le même ouvrier que celui qui a signé l’un des débris de poterie rouge ordinaire de la collection Bonsergent: FAVSTVS SALINATOR SERVÆ ? Quoi qu’il en soit, ces quatre vases, qui paraissent dater de la fin du IIe siècle, ou du commencement du IIIe, sont sortis de la même fabrique, et méritent une place à part dans la céramique des Pictons, par leurs dimensions, l’épaisseur des reliefs et le style des divers détails. Quelque découverte les lui enlèvera peut-être plus tard; mais ce ne sera pas, à coup sûr, pour enrichir celle des provinces placées au-dessus de la Loire ().
Peu de poteries rouges ont une date certaine. Ce n’est que par les indices, tirés de la nature des objets qui les accompagnent, qu’on peut arriver à reconnaître leur âge. Les fouilles, que j’ai fait exécuter, au mois de juillet 1858, dans le cimetière romano-gaulois du Langon (Vendée), en ont fourni une assez grande quantité, à l’état de débris, qui tous sont évidemment antérieurs au second tiers du IIIe siècle; car la série des monnaies trouvées en même temps commence à Agrippa et finit à Septime-Sévère (193-211) (). Un morceau de coupe porte la tête de Lucius Verus. Les objets, recueillis pendant la fouille, sont aujourd’hui au musée archéologique de Napoléon-Vendée. Un autre fragment, trouvé sur un point différent du Langon, présente l’image d’un empereur, recevant le globe terrestre des mains de Jupiter, ayant le modius en tête. Ce groupe est placé entre deux colonnes supportant un fronton. Il est la reproduction exacte du revers de ce petit bronze inédit de Victorin, découvert dans le même lieu.

A mesure qu’on avance vers la décadence de l’art romain, les ornements figurés en relief deviennent plus grêles et perdent de leur style. J’ai fait graver une sorte de bol, venant de Verrines (Deux-Sèvres), et portant le nom de DIVlCATVS, sur lequel les traces de dégénérescence sont visibles. (N° 7 de la planche des Poteries poitevines.) Sa forme est pourtant encore aussi élégante qu’aux beaux jours de la céramique romano-gauloise, qui en présente de très gracieuses, témoin ce vase à deux anses, œuvre du potier SEXTVS, découvert à Rom (Deux-Sèvres). Il est tout uni, d’une terre très fine et parfaitement lustrée. Un autre, presque semblable, mais plus petit, est revêtu d’une engobe blanche. La chute de l’empire gaulois, sous lequel l’art de terre avait eu un regain de jeunesse, lui fut fatale, comme à toutes les autres industries.

Bon nombre de poteries sigillées, retrouvées sur le territoire des Pictons, proviennent des fabriques établies dans les contrées limitrophes, ou même de celles du bassin de l’Allier, comme l’indiquent les noms de différents potiers; mais je ne crois pas que les pays étrangers à la Gaule aient contribué à lui en fournir. La plupart de celles qu’on a prétendues italiennes, germaniques, bretonnes ou espagnoles, sont tout simplement romano-gauloises. Ainsi en est-il, par exemple, du curieux vase de la collection Bonsergent, attribué par M. de Longuemar à la manufacture de Sagonte, dans le volume de 1860 des Mémoires de la Société des antiquaires de l’ouest (p. 65 et pl. v). La signature, inscrite à rebours, qui a induit notre collègue en erreur, est analogue à celle du potier Arcanus, figurée dans l’ouvrage de M. Edmond Tudot, intitulé : Collection de figurines en argile. (Paris, C. Rollin, 1860, p. 66.) Plusieurs autres marques offrent des caractères cursifs du même genre, et ne sont, pas plus que celle-ci, phéniciennes ou puniques. La forme de l’A, dont la barre est verticale, au lieu d’être horizontale, est commune à la Gaule entière et même à la Grande-Bretagne.

Il faut en dire autant de cet autre vase, sorti d’un tombeau de la première moitié du IIIe siècle découvert à Jart (Vendée), et qui porte en relief la signature PATERNI FE (CIT), figurée ainsi:

laquelle a donné lieu à l’intéressante notice de M. E. Hucher, insérée dans le Bulletin monumental de 1860 ().
Quelques vases ont été incisés ou taillés à la meule, pour recevoir sur leur panse des imbrications analogues à celles des pommes de pin ou d’un fruit quelconque ayant à peu près le même aspect. D’autres ont la surface entièrement couverte de cercles parallèles exécutés par le même procédé. On les rencontre plus souvent dans le haut Poitou qu’en deçà des deux Sèvres. Rezé en a pourtant fourni une certaine quantité à l’état de débris. Indépendamment des vases à reliefs, il y en a de tout unis; d’autres ont leur surface couverte de losanges en relief, de treillis, etc.
Des détails sur la fabrication des poteries rouges, et sur les potiers qui les ont faites, sont donnés plus loin.
POTERIES A COUVERTES IMITANT DES MÉTAUX. — Ces poteries sont décorées de la même manière que les rouges; mais elles ont reçu extérieurement une teinte brillante et foncée, qui les.fait ressembler à des vases de métal. J’en ai vu de deux sortes: les unes ont la couleur du bronze; les autres tirent sur le gris de fer. Un fragment de coupe à reliefs, représentant des danses de mimes, trouvé à Saint-Père en Rais, était signé du potier MESSALA.
POTERIES NOIRES. — Les poteries de la bonne époque, couvertes d’un beau lustre noir, sont peu communes en Poitou. Je n’en connais, pour mon compte, qu’un nombre très restreint d’échantillons. Presque tous sont brisés. Ils sont, en général, décorés de fleurons et autres dessins en creux. La terre, employée à leur fabrication, est grisâtre et passablement fine. Un seul des fragments, qui me soient passés sous les yeux, porte une signature, celle de Priscinus, imprimée en creux et à rebours. Quelques urnes ont des décors blancs ou jaunes et des inscriptions de même couleur tracées en barbotine autour de la panse.
POTERIES GRISES. — Cette classe est infiniment plus nombreuse que la précédente; les formes des vases sont très variées. La terre employée est moins fine que celle des poteries à glaçures. Une grande jatte de 0m,23 de hauteur, retirée de terre par morceaux, à Arthon, dans le pays de Rais, a reçu une couche blanche consistante et, par-dessus, deux cercles de feuilles et de fruits de lierre, faits avec de la terre grise, appliquée à l’état de barbotine. Quelques fragments présentent des feuilles de vigne exécutées par le même procédé. Le n° 8 de la planche des Poteries poitevines donne la figure d’une jatte grise appartenant à M. Octave de Rochebrune. Elle sort des ruines de la forge antique de la Vergne, en Saint-Hilaire sur l’Autise.
POTERIES COUVERTES D’UN VERNIS. — Les échantillons de cette catégorie sont peu communs. Les seuls que je connaisse viennent de Poitiers, du Veillon et de Rezé. Ils sont couverts d’un vernis plombifère jaune verdâtre.
Le sieur Benoît, du petit Puy-Bernier, village du territoire de Fontenay-le-Comte, m’a assuré avoir aussi rencontré une tuile à rebords, revêtue du même vernis, parmi les matériaux qui composaient une sépulture maçonnée en briques, trouvée dans le Champ des tombeaux de Pahu (commune de Longève). Cette brique était du IVe siècle; car on a trouvé dans la sépulture un moyen bronze de Constantin Ier, qui m’a été remis longtemps après la découverte.
POTERIES ÉMAILLÉES. — Le sol de Poitiers nous a procuré quelques rares débris de vases à vernis vert très pâle, semé de perles ou de raies d’émail blanc, qu’on dit être de l’époque romaine. Je ne les mentionne que pour mémoire. Dans tous les cas, les poteries de cet ordre ne sont pas antérieures au IVe siècle, si elles ne sont pas étrangères à la Gaule et d’une date plus récente.
STATUETTES ET BAS-RELIEFS. — Je ne crois pas qu’on ait jamais fait chez nous de statuettes moulées en terre blanche. Celles que nous rencontrons sortent probablement des fabriques du centre de la Gaule. Les plus communes sont des figures de Minerve et de Vénus entièrement nue, relevant sa chevelure de la maim droite; des bustes d’enfants encapuchonnés, le sourire sur les lèvres, et d’une femme qui ressemble à l’impératrice Sabine. On trouve de plus quelques-unes de ces images de la déesse-mère, qui ont servi de prototype aux bonnes vierges du moyen-âge. (N° 9 de la planche des Poteries poitevines.) Les fouilles du Langon m’ont aussi fourni une petite figure d’enfant, posée sur un socle, vêtue du bardocucullus, et ayant sur sa tête la main brisée d’un personnage de plus haute taille, placé à côté de lui. Rapprochée du groupe d’Hercule et de Telesphore, gravée sur les monnaies des Ségusiaves, cette figurine est aussitôt reconnue pour être la représentation de la seconde de ces deux divinités, et l’on comprend qu’elle a fait partie d’un groupe identique à celui que porte la pièce gauloise (). De son côté, M. Fortuné Parenteau, de Nantes, a fait, m’a-t-on dit, sortir des ruines de Rezé la chapelle privée en terre cuite d’un gallo-romain, dont les statuettes viennent indubitablement des fabriques du bassin de l’Allier. J’aurais voulu en donner la description détaillée; mais je ne suis pas en possession de renseignements assez exacts pour le faire. L’ensèmble de ces simulacres constituait un véritable laraire, dans le genre de ceux décrits par M. Tudot. — En fait de figures d’animaux, exécutées avec la même matière et d’après le même procédé, je n’ai jamais vu qu’un oiseau trouvé à Poitiers, et un cerf, qu’un paysan des environs de Bressuire (Deux-Sèvres) disait avoir retiré d’une sorte de cachette, mise à découvert en creusant un fossé de clôture.
La partie inférieure d’une statuette de Minerve est signée: PIXTILLI. Le nom de Pixtillus est essentiellement gaulois. Il figure sur des monnaies de la Lyonnaise, sous la forme PIXTILOS. M. Charvet a eu entre les mains un petit buste de femme, venu d’Auvergne, sur lequel était le même nom romanisé en Pistillus. C’est la seule pièce, revêtue d’une marque, qui m’ait été signalée. Elle provenait, m’a-t-on dit, d’un champ voisin de Brioux (Deux-Sèvres).
Un habitant du Langon a recueilli, depuis peu, un petit bas-relief, très détérioré et d’une forme légèrement cintrée, ayant 0m,11 de largeur sur 0m,07 de hauteur, où se voient Hercule et Mercure. Il devait orner, dans le principe, la partie extérieure du dossier d’un véhicule à deux chevaux, tel que celui figuré sur la pl. XXXVI du recueil de M. Tudot. Les figures ont reçu une teinte rosée, et le fond une teinte presque brune; tandis que la draperie de Mercure porte quelques vestiges d’une coloration bleue.
POTERIES COMMUNES. — Il me serait presque impossible de décrire l’innombrable quantité des vases en terre grossière, noire, grise, blanche et rouge, qu’on rencontre en Poitou. Plusieurs ont conservé les formes de la tradition gauloise, et la zone médiale de la panse, décorée de dessins en creux obtenus à l’aide d’une roulette ou de petits poinçons dont les empreintes se répètent à l’infini. Indiquée d’abord sur la panse arrondie par de simples traits, elle commença à s’aplatir vers le milieu du IIIe siècle. 11 est bien peu de localités qui n’aient fourni quelques-unes de ces poteries, sorties, la plupart du temps, de sépultures par incinération, et, par conséquent, presque toujours antérieures au IVe siècle. Le sol de Poitiers en recèle des milliers, soit entières, soit à l’état de fragments, et les cimetières romano-gaulois, explorés sur plusieurs points, en ont rendu également un très grand nombre. Parmi ces localités, il faut citer, dans la Vienne: Loudun, Civray, Ambernac et une foule d’autres; dans les Deux-Sèvres: Rom, les Cranières, près de Faye-l’Abbesse, Gourgé, Brioux, Ardin, etc.; dans la Vendée: les environs de Fontenay, Saint-Médard des Prés, le champ des Cahuettes (commune de Fontaines), Auzay, le Langon, Nalliers, Saint-Denis duPayré, Curzon, Anson (commune de Saint-Cyr en Talmondais), le Bernard, la Touche-Grignon (commune de Longeville), Jart, le Veillon (commune de Saint-Hilaire de Talmond), Apremont, Pont-Habert, près de Challans, Saint-Gervais, Aizenay, Dompierre, Chavagnes en Paillers, Saint-Georges de Montaigu, la Logerie (commune de la Bernardière); dans la Loire-Inférieure: Rezé, Saint-Père en Rais, Frossay, etc. Les collections publiques de Poitiers, de Niort, de Napoléon-Vendée et de Nantes, renferment un très grand nombre de spécimens de ces vases. MM. Bonsergent, Pinchaud, Octave de Rochebrune et Fortuné Parenteau, en possèdent également plusieurs. Chez M. de Rochebrune est celui qui contenait les 8,500 monnaies du me siècle, enfouies pendant le cours de l’année 273, découvertes au Langon en janvier 1863 (). C’est une cruche de terre noire, munie d’une anse. Comme échantillon de nos poteries communes, j’ai fait graver, au n° 10 de la planche des Poteries poitevines, une urne à trois anses, extraite du cimetière romano-gaulois de Gourgé, et déposée au musée archéologique de Niort, qui présente une forme rare dans nos contrées et même dans toute la céramique romano-gauloise (). Quant au porte-lampe, gravé au n° 11 de la même planche, sa forme est commune au territoire des Pictons, tout entier, ainsi qu’à ceux des Santons, des Lemovices, des Turons, des Andes et des Namnetes. Il est ordinairement de terre rouge; mais il y en a de couleurs différentes. Parfois le godet, destiné à recevoir l’huile, est mobile. On en a fabriqué au moins jusqu’au VIIe ou VIIIe siècle.
Je ne dois pas oublier de mentionner les grands cuviers (), et surtout les amphores, allongées ou à large panse, dont les débris jonchent notre sol, indice d’une fort ancienne culture de la vigne (). Plusieurs, ayant le col brisé, ont été retirées de sépultures du IIIe siècle. Nalliers en a fourni un bon nombre dans cet état. Les amphores poitevines portent souvent des marques de potiers sur le rebord de l’orifice, sur l’une des anses ou sur l’extrémité inférieure.

Je terminerai en citant le singulier ustensile, dont je donne ici la gravure, d’après un dessin fourni par M. Parenteau. On en a trouvé bon nombre d’exemplaires à Rezé et sur plusieurs autres points des deux rives de la basse Loire. Quelques archéologues veulent en faire des espèces de chenets propres à soutenir des broches. Ce qu’il y a de certain, c’est que tous portent des traces d’un contact répété avec le feu. Le musée archéologique de Nantes en a un de grès sculpté. M. Parenteau m’en a signalé un autre de terre cuite avec une tête de chien. Ils ont ordinairement de 0m,30 à 0m,40 de hauteur. Quelques-uns sont de plus petite dimension.
TUILES, BRIQUES. — Les tuiles, qu’on trouve partout en immense quantité, ne présentent jamais que deux variétés de formes: la tuile plate à deux rebords, servant d’égout, et la tuile ronde, semblable à la nôtre, complétant la toiture. Mais, comme on en a fait usage depuis le 1er siècle jusqu’au IXe ou Xe, leur fabrication a subi des variations infinies. Très soignée d’abord, elle est devenue ensuite de plus en plus grossière, à mesure qu’on a descendu les âges. Plus la brique est rouge, épaisse, à vives arêtes, plus elle est ancienne. Je n’en ai rencontré que deux qui portassent des marques de potiers. Sur l’une, trouvée aux Herbiers, était le nom de PAVLVS; sur une autre, venant, je crois, d’Ardin, se trouvent les initiales vx.
Les briques varient beaucoup, au contraire, de forme et de dimension, Il en est de près d’un mètre de longueur, et de huit ou dix centimètres d’épaisseur; tandis que d’autres atteignent à peine cinq ou six centimètres de côté. On les a employées à l’état de matériaux dans la construction des murailles, des piliers, des foyers, et surtout à l’état de pavés. De cette dernière catégorie, il en est qui sont triangulaires, exagones et même octogones. Leur assemblage produisait des combinaisons analogues à celles qu’on obtient aujourd’hui. Un pavé de ce genre a été découvert au Langon (Vendée). La surface inférieure de certaines briques est couverte de raies profondes, se coupant d’ordinaire en losanges, afin d’obtenir une adhérence plus grande avec le mortier. Elles aussi portent rarement la marque du fabricant. En voici pourtant une recueillie à Auzay (Vendée). Ce Cubus Merula paraît avoir été travaillé en Saintonge; car on y a rencontré des fragments d’ouvrages de grosse terre signés de lui. Les inscriptions, tracées à la main en majuscules ou en caractères cursifs, se voient un peu plus fréquemment. M. Gouraud, ancien notaire à Chavagnes-en-Paillers (Vendée), possède, par exemple, une brique fragmentée, trouvée aux Herbiers, sur laquelle on lit: IV-XIX. Sur une autre, employée dans la construction d’un tombeau découvert non loin de Pahu, près de Fontenay-le-Comte, était le nom de c. SILANVS, tracé en grandes lettres. Etait-ce celui du mort ou bien celui du tuilier?

On m’a aussi parlé d’une inscription tumulaire, exhumée de terre entre Brioux et Saint-Jean-d’Angély, inscription dont je n’ai pas le texte. Mais le monument le plus curieux de cette espèce, que renferme le Poitou, est l’inscription suivante, tracée à la pointe avant la cuisson, de la collection de M. F. Bonsergent:
ATECIRITVS
ITEVTICAE SALVTEM
LOCILLES IN CVNNO

Elle a été trouvée à Poitiers, à côté d’un petit groupe, sculpté en pierre de Charente, représentant un homme et une femme assis l’un près de l’autre, groupe qui fait maintenant partie du musée archéologique de cette ville. M. Jules Quicherat l’a publiée dans le Bulletin de la Société des antiquaires de France, 1863, p. 138, et la croit, en raison des caractères employés, antérieure au règne d’Adrien. Dans ce cas, il n’y aurait aucune corrélation entre elle et le groupe, qui est d’une époque beaucoup plus basse.
D’autres objets ont été fabriqués avec la même terre que les tuiles et les briques. Ce sont d’abord ces conduits, ronds ou carrés, qu’on retire du sous-sol de la plupart des villas romaines, et qui servaient d’égouts et de tuyaux pour mener l’eau dans les salles de bain et les cuisines, ou qui communiquaient avec les bouches de chaleur. Viennent ensuite des bassins carrés, ayant eu la destination de nos auges de pierre. Un fragment de l’un d’eux, retirés des ruines du Château-Gaillard du Langon, avaient 1m,12 de côté. Je signalerai de plus le beau chapiteau de pilastre corinthien en terre cuite, d’un rouge foncé, figuré au n° 5 de la planche des Poteries poitevines, que le sieur Lelièvre, marchand d’antiquités à Nantes, avait eu, il y a une quinzaine d’années, d’un paysan des environs de Challans (Vendée). Il mesurait 0m,65 de hauteur sur 0m,58 de largeur, et avait été moulé en partie. On avait ensuite ajouté, par pièces, les reliefs les plus saillants, et retouché le tout avant la cuisson. Ce beau spécimen, séparé en deux morceaux, lorsqu’il me fut soumis, dénotait un art très avancé. Je l’ai supposédu ne siècle. M. Chauvet a signalé des applications analogues de l’art de terre à la décoration des édifices, dans sa Notice des antiquités de Vichy-les-bains.
Une lettre de Siauve, auteur des Mémoires sur les antiquités du Poitou, en date du 30 juillet 1805, parle enfin d’antéfixes ornés de feuillages et de têtes d’enfants et de femmes, qu’on a exhumés des ruines d’une villa, entre Toulon et Mortemer, sur les bords de la Vienne. Si l’on en croit le docte antiquaire, qui n’avait pas un goût très-sûr, l’une des têtes de femme était d’une rare beauté. Un diadème ornait son front; ses cheveux, comme ceux de Méduse, s’étalaient en mèches flottantes; un collier de perles rondes était passé à son cou. Siauve ajoute que le paysan, auquel on dut la découverte, trouva, en même temps, un fragment de vase d’argent travaillé au repoussé, où se voyait une femme nue se livrant à la danse.
III
Table des matières
LIEUX DE FABRICATION
POTERIES ROUGES. — On n’a rencontré, jusqu’ici, qu’en haut Poitou des vestiges de fabriques de poteries rouges. Je crois cependant qu’il en a été fait dans les autres parties de la province; car les noms de potiers, inscrits sur les vases découverts dans les régions voisines du Clin et de la Vienne, ne sont presque jamais les mêmes que ceux qui nous viennent de la portion du territoire située entre le Thouet, la Sèvre-Niortaise et la mer. Les points, qui ont possédé des manufactures, dont l’emplacement a été reconnu, sont: Vouillé (Vienne), où M. Laurenceau, ancien député au Corps législatif, a recueilli une foule d’objets intéressants et quelques vases entiers, et Béruges, autre localité du même département, placée à peu de distance de la précédente. Le voisinage de Poitiers a dû donner à ces fabriques une certaine importance. La découverte de celle de Béruges est due à M. Meillet, qui a également constaté, sur les lieux, la présence de dépôts considérables d’argile marneuse de lias, dont on s’est servi dans toute la Gaule pour fabriquer la poterie rouge. Il en a trouvé aussi à Mézaux.
L’analyse qu’a fait M. Meillet de ces diverses argiles, dont il a réuni un très grand nombre d’échantillons, lui a démontré que les potiers romano-gaulois les avaient employées dans leurs ateliers de fabrication. Le même chimiste a constaté, en outre, l’existence, dans le sol de Béruges, d’une terre propre à produire les glaçures, si minces qui couvrent extérieurement ces poteries, et qu’on n’eût pu obtenir avec des vernis pulvérulents. Afin de se rendre un compte exact des procédés, il a fabriqué lui-même un certain nombre de vases avec ces matières premières, et est arrivé aux résultats les plus satisfaisants. J’y reviendrai dans le dernier chapitre.
FOURS A POTERIES COMMUNES ET TUILERIES. — M. Grellier du Fougeroux a trouvé, de son côté, les ruines d’une manufacture de poteries communes à Braignart, près de Saint-Martin-l’Ars (Vendée), découverte qu’il a bien voulu me signaler. Le 7 septembre 1863, il nous conduisait, MM. Dugast-Matifeux, A. de Montaiglon, O. de Rochebrune et moi, sur le terrain, qui est jonché d’une couche de débris de fragments de vases, de tuiles et de briques, d’environ un mètre d’épaisseur, sur une étendue de près d’un hectare. La distribution du travail, dans ce grand atelier, était encore facile à reconnaître. A l’extrémité ouest de l’établissement se faisait la poterie de cuisine; plus loin, les amphores; à l’autre bout, situé à l’est, se fabriquaient des briques carrées, d’autres en forme de parallélogrammes, d’autres enfin, en très-grande quantité, destinées à faire des fûts de colonnes ou de piliers. Tantôt deux de celles-ci suffisaient pour former une assise ronde; tantôt il en fallait quatre. Le versant du coteau, sur lequel s’élevaient les séchoirs, construits en bois (puisque nous n’avons pas rencontré de traces de murs), étant tourné vers le midi, l’exposition était des plus favorables. Les fours étaient à l’ouest et engagés en terre. Une fouille, bien dirigée, permettrait d’en reconnaître la forme et l’économie intérieure. Un petit ruisseau coule au bas, et la terre employée par les potiers gît dans le champ voisin, où la culture a fait récemment disparaître les anciennes fosses.
A quelque distance de là, toujours sur le territoire de la commune de Saint-Martin l’Ars, sont les ruines d’une grande exploitation agricole, où nous avons trouvé, il y a déjà bien des années, de nombreuses bases de piliers ronds, formés avec les briques de Braignart.
Deux autres fabriques de même nature ont été découvertes par M. Dugast-Matifeux près de la Templerie, sur l’ancien chemin de Saint-Georges de Montaigu à Benaston. Le sol de ce quartier étant demeuré longtemps en friche, l’emplacement des fosses où se tirait la terre est très visible. Quelques maisons du village voisin ont encore, sur leur faîtage, des tuiles à rebords provenant de là, et, pendant longtemps, les chemins du pays ont été pavés avec les briques qu’on venait y chercher par charretées.
L’existence à Trizay (Vendée) d’un quatrième four à tuiles et à briques m’a été signalée par M. Hannaël Joussaume, propriétaire de l’ancieune abbaye du lieu, établie, comme tant d’autres, sur un point romano-gaulois. Celui-ci, d’une conservation parfaite, est aussi exposé au midi, et engagé dans un coteau très rapide, descendant à la rivière du Lay. La gravure que j’en donne dispense d’une description plus détaillée.

Il rappelle exactement celui découvert, en 1859, par M. Fortuné Parenteau, à la Roche du Teil, à quelques kilométres de Redon, dont il m’a communiqué le plan, qui m’a permis de compléter celui du four de Trizay,
On m’a parlé, de plus, de restes d’une poterie antique, visibles à fleur de terre, dans la commune de Venansault; mais j’ai négligé, jusqu’ici, de vérifier le fait.
IV
Table des matières
POTIERS ROMANO-GAULOIS
J’ouvre ce paragraphe par la liste des noms de potiers, que portent les vaisseaux de terre trouvés sur le territoire des Pictons. Quelques-uns de ces noms ont peut-être été altérés en les transcrivant; ce dont je ne puis répondre, la plupart n’ayant pas été relevés par moi. Commençons par Poitiers (Vienne).
POITIERS (Limonum).
Quand on n’aurait pas d’autres preuves de la haute antiquité de Poitiers et de son importance, depuis au moins trente siècles, que la masse de débris enfouis dans son sol, il serait impossible de les méconnaître. Pour peu qu’on y fasse une tranchée peu profonde, les débris romains surgissent de toute part. Si l’on creuse plus avant, ceux de la période celtique se montrent à leur tour. Plus bas encore, reposent les vestiges des premiers âges du monde. Peu de villes de l’Ouest ont fourni, par exemple, autant de noms de potiers romano-gaulois.



LIGUGÉ (Vienne).
L’ancien nom de Ligugé était Locus Teiacus (Ms. de la Vie de saint Hilaire, par Fortunat). Le précieux triens ci-contre, resté jusqu’ici unique, qui m’a été donné par M. de Rochebrune, prouve du reste que le texte du vieil écrivain n’a pas subi, comme on l’a cru, d’altération dans le passage où ce nom est mentionné. Cette pièce, du premier tiers du VIIe siècle, a été trouvée à Noirmoutier, où elle a peut-être été transportée par saint Filbert, qui venait précisément de Ligugé, lorsqu’il alla fonder un monastère dans cette île.
RANTON (Vienne).
ACVTI. OF.
La provenance des quatre noms de potiers, qui vont suivre, n’est pas bien certaine; mais ils ont, dans tous les cas, été recueillis aux environs de Loudun.

ROM (Deux-Sèvres).
Appelé Rauranum dans les anciens itinéraires. Était à la jonction des voies de Poitiers à Bordeaux par Saintes, et de Nantes et Raciate par Angoulême. Les antiquités de toute sorte y abondent.

VÉRINES (Deux-Sèvres).
Il sera question de ce lieu, lorsque nous serons arrivés aux verreries romano-gauloises.

GOURGÉ (Deux-Sèvres).
Sur la voie romaine de Limonum à Raciate. Son vieux cimetière, exploré dans ces derniers temps, a fourni au musée de Niort un grand nombre de poteries communes et quelques autres objets antiques.
* LlTTVS. F.
FAYE-L’ABBESSE (Deux-Sèvres).
Le musée archéologique de Niort contient un très grand nombre d’objets de la période romaine, découverts sur ce point: poteries, verres, armes, instruments et ustensiles de métal, fragments de sculptures, monnaies, etc.

PRlSCVS.

AMBERNAC (Deux-Sèvres).
. S’appelait autrefois Andebrinnacum ou Antebrinnacum, comme le montre la légende de ce tiers de sou d’or inédit, de la première moitié du VIIe siècle.
RVSTIC. M.
ARDIN (Deux-Sèvres).
Très ancien point habité d’origine celtique. On y rencontre des débris de toutes les époques.

ENVIRONS DE TONTENAY-LE-COMTE (Vendée).
Les poteries, qui portent ces noms, ont été trouvées au Marchoux, à Saint-Thomas, au Couron, à l’Essart, et dans les ruines de la villa du Martrais, à côté de Pahu.

SAINT-MÉDARD-DES-PRÉS (Vendée).
Il y avait en ce lieu une villa très importante, dont les substructions ont été fouillées par M. Frédéric Ritter, ingénieur des ponts-et-chaussées, par M. O. de Rochebrune et par moi. C’est là qu’a été découvert le tombeau d’une femme peintre du IIIe siècle.

AUZAIS (Vendée).
Il y a, aux environs de ce bourg, des vestiges gaulois et romains couvrant d’assez larges surfaces. Le premier des deux noms cités vient de l’Araire.

LE LANGON (Vendée).
Les débris gaulois et romains y couvrent une étendue d’environ deux kilomètres, le long de la rive de l’ancien golfe. Le nom primitif de ce bourg était Alingo.

NALLIERS (Vendée).
Quoique moins important que le Langon à l’époque romaine, ce bourg devait avoir déjà une population de quelques centaines d’habitants, si l’on en juge par l’étendue des traces d’anciennes constructions qu’il renferme.

(1) Le nom de Generosus a toujours été très commun en Poitou. Une inscription tumulaire du VIe siècle, trouvée à Exoudun (Deux-Sèvres); en 1798, fait mention d’un personnage qui le portait:
IN. HOC. TVMVLO. BONE. MEMOR
IE. MARINIANVS. MONVCHVS.
QVI. VIXIT. ANNVS. LXXIIII. TIT
VLV. POSVIT. GENEROSVS.
(Notes mss. de M. d’Orfeuille, de Saint-Maixent.)
Un autre Generosus, moine de Saint-Jóuin de Marnes, connu sous le nom de saint Generoux, est le patron de l’église mérovingienne, si curieuse, située dans l’arrondissement de Parthenay.
CURSON (Vendée).
Vieux point celtique. Les restes d’une villa romano-gauloise se voient à côté de la Grenouillère, l’une des anciennes seigneuries du lieu.

LE BERNARD (Vendée).
Les publications de M. l’abbé Baudry sur les antiquités de cette vieille localité me dispensent de les mentionner en détail. Les morceaux de poteries, portant des noms d’ouvriers, ont tous été trouvés dans les décombres de la villa de Troussepoil, à l’exception de celui sur lequel on lit la première de ces signatures:

JART (Vendée).
Bourg d’origine purement romaine. A quelque distance sont les vestiges de la bourgade de Belesbat, dont il est question plus haut, à la p. 4.

PONT-HABERT, près de Challans (Vendée).
Les ruines de la villa, bâtie à côté, ont été explorées par Cavoleau et l’ingénieur La Bretonnière.


La première de ces marques est trop remarquable pour que je n’en donne pas la gravure.
LES HERBIERS (Vendée).
Sur la voie de Limonum à Raciate.

SAINT-GEORGES-DE-MONTAIGU (Vendée).
Durinum ou Durivum, aujourd’hui St-Georges de Montaigu, situé à la jonction des deux bras de la Maine, sur une colline dont il occupe les deux versants, paraît avoir été, à l’époque romaine, l’une des localités considérables du Bas-Poitou. Il rivalise presque avec Rezé et le Langon, sous le rapport de l’abondance des médailles et des poteries. C’était, en outre, le point d’entrecroisement de deux voies romaines importantes: l’une, venant de Nantes et de Rezé, pour se rendre à Poitiers; l’autre allant d’Angers à l’Océan, par la Ségourie. C’est là, sans doute, ce qui détermina saint Martin de Vertou, l’apôtre du pays d’Herbauges, à y établir un double monastère d’hommes et de femmes, dans le premier desquels il mourut. La chapelle de ce monastère, devenue depuis église paroissiale, et qui était connue sous le nom de For-de-Saint-Georges, dut être superposée à un monument, civil et religieux à la fois, qui servit de point de repère aux ingénieurs romains; car les quatre voies, venant de Poitiers et de Nantes, d’Angers et de l’Océan, s’alignent chacune dessus comme une flèche. Il serait peut-être possible de retrouver les fondations du monument en question, dédié sans doute à Apollon, l’une des grandes divinités de la Gaule, dont le culte aura été remplacé à Durivum, comme en une foule d’autres lieux, par celui de saint Georges, qui, dans la légende chrétienne, joue, aussi lui, le rôle de vainqueur des monstres symboliques.

VARNES (Vendée).
Nommé Varinnœ dans Ermentaire (). Voici un tiers de sou d’or de la seconde moitié du VIIe siècle, qui confirme le dire du légendaire de la translation des restes de saint Filbert.

L. MARC., sur une anse d’amphore.
ARTHON (Loire-Inférieme).
Il y avait en cet endroit une villa considérable. Les tronçons de l’aqueduc, qui y amenait les eaux d’une source abondante, sont encore debout.

LE CLION (Loire-Inférieure).
Il y avait aussi en ce lieu une riche villa décorée de peintures.

SAINT-PÈRE-EN-RAIS (Loire-Inférieure).
On a voulu, à tort, en faire l’antique Raciate. Ses vestiges romano-gaulois n’ont pourtant qu’une très médiocre étendue.

REZÉ (Loire-Inférieure).
Autrefois Raciate, situé sur la rive gauche de la Loire, presque vis-à-vis Nantes, était, au dire de Ptolémée, la seconde capitale des Pictons. C’était aussi leur port militaire et marchand. César dut y faire construire la plupart des navires de la flotte destinée à combattre celle des Vénètes. (De Bello gall., III, 9.) Les vestiges de l’ancienne cité font voir qu’elle devait renfermer plusieurs milliers d’habitants. Ces vestiges datent, en général, des quatre premiers siècles, ainsi que l’a constaté M. Parenteau, qui, depuis plusieurs années, suit avec le plus grand soin les travaux de terrassement exécutés en ce lieu, où il a fait pratiquer en outre plusieurs fouilles. Malgré les désastres que firent éprouver à une ville sans défense les invasions barbares du Ve siècle, elle avait encore assez d’importance, au commencement du vie, pour que l’évêque de Poitiers, Adelphius, chassé par les Visigoths ariens, soit venu y faire, pendant un certain temps, sa résidence, et ait pris le titre d’évêque de Raciate; mais les Normands consommèrent sa ruine, et la firent descendre au rang de simple bourg. La rivalité jalouse de Nantes ne lui permit pas de se relever, après que le pays de Rais eut été réuni, sous Charles le Chauve, à la Bretagne.
Un archéologue auquel l’histoire du pays nantais doit beaucoup, l’excellent et vénérable M. Bizeul, a contesté à Rezé son identité avec Raciate. Indépendamment de nombreuses preuves écrites et matérielles en sa faveur, il est un autre argument sans réplique, tiré de la numismatique mérovingienne. On sait que les monétaires du VIIe siècle ont eu l’habitude, lorsqu’il s’agissait d’une capitale de cité, d’inscrire sur leurs espèces, la désignation géographique au nominatif, soit seule, soit en la faisant suivre du titre de civitas. Le nom de Raciate étant indéclinable, ils l’ont toujours placé seul en légende sur les pièces qui lui appartiennent sans conteste. On lit en effet à l’obvers: RACIATE, et, au revers, les noms des monétaires. Le style de ces monnaies_a de tels rapports avec celui des triens nantais contemporains que les yeux les moins exercés sont forcés de reconnaître cette influence de voisinage. La comparaison des deux tiers de sou suivants servira de preuve à ce que j’avance. On remarquera en outre que le monétaire Fridiricus a desservi les deux ateliers. Ce n’est pas tout, à quelques lieues de Bourges, est un village appelé, aussi lui, Rezé. Or il existe plusieurs pièces du même temps, au type parfaitement caractérisé de cette contrée, qui portent la légende RACIATE VICO, indiquant par là que la localité dont il s’agit n’était, sous les Mérovingiens, qu’une simple bourgade rurale. D’où il faut tirer la conséquence naturelle que, si le Rezé bérichon se nommait jadis Raciate, il en fut de même de celui du pays de Rais; la transformation des noms anciens en noms modernes ayant suivi, dans toute la Gaule, des règles uniformes.






LA SÉGOURIE (Maine-et-Loire).
Était, comme Rauranum et Durivum, un point d’entrecroisement de voies. M. Tristan Martin paraît avoir démontré que c’était la Ségora des itinéraires.

CORON (Maine-et-Loire).
Localité d’origine celtique.

Plusieurs autres points habités à l’époque romaine ont dû fournir des noms de potiers; mais je n’ai eu aucun renseignement à cet égard. La situation géographique de Fontenay ne m’a pas permis d’étendre le rayon de mes propres recherches beaucoup au delà des limites de la Vendée, des Deux-Sèvres et du pays de Rais. Je dois à MM. Bonsergent et Pinchaud la majeure partie des noms recueillis à Poitiers. La plupart de ceux trouvés à Rezé m’ont été fournis par M. F. Parenteau.
Les noms marqués d’un astérisque sont ceux étrangers à l’élément latin et à l’élément grec, parmi lesquels il en est, à coup sûr, beaucoup de gaulois. Ce triage a été opéré par M. Julien Cardin. Malheureusement la base sur laquelle cette opération repose est purement négative. Mon savant compatriote a noté tous les noms qui n’ont pas l’allure romaine ou hellénique, et ne pouvait faire davantage.
«Pour les noms de lieux il existe, de temps en temps, des moyens de contrôle: il n’y en a pas pour les noms de personnes. Beaucoup avaient certainement leur source dans la mythologie, comme il en est pour les noms germaniques et grecs. Or, la mythologie gauloise est l’obscurité même. En outre, dans cette foule d’étrangers et d’esclaves () importés dans les Gaules par la puissance romaine, combien ont dû conserver leurs noms primitifs, et, pour ceux-ci, il n’y a pas le moindre moyen d’investigation ().»
Plusieurs de ceux de nos potiers sont néanmoins parfaitement reconnaissables comme gaulois: Ambaris, Arivus, Belinicus, Caiaciac, Conetodus, Divicatus, Iridubnos, Pixtillus, Triccos, Viducos, Virilicat, Virecatus, Urecus, etc.
On a conservé, dans beaucoup de marques, à la lettre E, la forme gauloise II. Ainsi Abelius, Ebredus, Evhodus, Mellitus, Salvetus, sont écrits: ABIILIVS, IIBRHDVS, IIVHODVS, MUIILLITVS, SALVIITVS.
Certains archéologues ont cru reconnaître des noms de lieux dans quelques-uns de ceux inscrits sur les poteries romano-gauloises. Il n’en est aucun de ma liste qui soit une désignation géographique.
Quoi qu’il en soit, le nombre des noms de potiers, recueillis en Poitou, qui ne sont pas d’origine romaine, est très considérable. La conséquence à en tirer, c’est que les habitants de nos contrées avaient, sous ce rapport, moins reçu le cachet de la conquête que ceux de beaucoup d’autres régions de la Gaule. La liste précédente, comparée avec celles du même genre dressées dans les provinces, où les fours étaient nombreux, montre, de plus, que les noms étrangers au pays, très communs sur la portion du territoire voisine de Poitiers, deviennent de plus en plus rares à mesure qu’on avance vers l’Océan. L’itinéraire d’ensemble, substitué par les Romains au dédale inextricable de routins qui existait antérieurement, en fournit d’ailleurs l’explication. On circulait de plus en plus difficilement du chef aux extrémités (). Les habitants des côtes et des rives des fleuves ont dû cependant recevoir, par la voie d’eau, de la poterie venant du loin. Ainsi que je l’ai fait remarquer en parlant des poteries rouges, les manufactures du bassin de l’Allier paraissent avoir fourni beaucoup de leurs produits aux Pictons confinés entre la Vienne et le Thouet; tandis que la Saintonge, où la fabrication a été très active, a importé une certaine quantité des siens chez ceux qui avoisinaient les bords de la Sèvre-Niortaise et de ses marécages. La similitude des noms n’est pas toutefois une preuve complètement décisive de la communauté d’origine des vases, quelques-uns de ceux qu’ils nous ont conservés, surtout ceux empruntés aux Romains, ayant été assurément portés par des ouvriers établis à de grandes distances les uns des autres.
La collection de M. Fl. Bonsergent, la plus riche du Poitou en vases et débris portant des marques, m’en a fourni plusieurs des plus précieuses. Celles, par exemple, de Faustus Salinator Servœ, écrite en trois lignes, qui rappelle une double profession ou un autre métier, antérieurement exercé par le potier lui-même ou par ses ancêtres; Fecit Malius Fortunatus, en cinq lignes; Talbutiani officina, inscrite autour d’une étoile à six branches, et les deux portant L. Tetti. Samia, dont je donne la gravure.

Celles-ci ont peut-être une importance véritable, en ce que le mot Samia, qui les termine, semblerait indiquer la nature de la fabrication et leur donner cette signification: L. Tettus, fabricant de poterie samienne. Les listes du Bourbonnais, de l’Auvergne et du Berry, mentionnent un artisan du même nom.
Dans la collection de M. Pinchaud, fort riche aussi elle en noms de potiers, j’ai remarqué ceux très caractéristiques d’Andoca, d’Epron, de November, d’Urvoed, qui s’est conservé dans la contrée jusqu’au XIe siècle; car un seigneur de Commequiers s’appelait Urvoidus. Sur un autre fragment est l’indication Samia, inscrite en rond autour d’une palmette.
Les potiers ne marquaient pas toujours leurs œuvres de leurs noms; ils employaient parfois aussi des signes d’un autre ordre, tels que points, croisettes, fleurons, rosaces, etc. Assez rarement apparaissent un ustensile ou un animal. L’un des débris trouvés au Langon avait au fond la partie antérieure d’un cheval, imprimée avec un poinçon carré. Le plus souvent on a appliqué ces estampilles sous la base des vases, ou à l’intérieur de ceux de forme plate. Mais diverses pièces sont signées en relief sur les parois extérieures, témoin ce fragment, qui vient de Jart, où le nom du potier Germanus est accompagné du taureau ou du bœuf, comme sur les monnaies de son homonyme, le chef gaulois Germanus Indutilius, contemporain d’Auguste. On a dit encore que les noms tracés à la pointe sur la panse des vases de terre commune, retirés des sépultures, pourraient être ceux des ouvriers qui les ont fabriqués. Cette opinion ne Supporte pas l’examen. Tout le monde sait maintenant qu’ils appartenaient aux individus, dont ces vases recélaient les cendres.

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