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Benjamin Constant
De l'esprit de conquête et de l'usurpation

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333041
Table des matières
AVERTISSEMENT.
Préface.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE ET DE L’USURPATION, dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE ET DE L’USURPATION, dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
PREMIERE PARTIE. DE L’ESPRIT DE CONQUETE.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE ET DE L’USURPATION, dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
SECONDE PARTIE. DE L’USURPATION.
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII. De l’espèce de liberté qu’on a présentée aux hom mes à la fin du siècle dernier.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
AVERTISSEMENT.
Table des matières
Je me suis demandé, avant d’attacher mon nom à ce livre, si je ne serois pas accusé dune certaine présomption, en discutant des intérêts soumis aux mains les plus puissantes et les plus augustes. Je me suis répondu, en premier lieu, que l’ opinion générale ne se composant que des opinions particulières, il étoit aujourd’hui du devoir impérieux de chacun de concourir à la formation d’un esprit public qui secondât les nobles efforts des Souverains et des peuples, pour la délivrance de la race humaine, et secondement, qu’ayant été l’un des mandataires du peuple qu’on force au silence, et n’ayant cessé de l’être qu’illégalement, ma voix, de quelque peu d’importance qu’elle soit d’ailleurs, aura l’avantage de rompre cette unanimité prétendue qui fait l’étoimement et le blâme de l’Europe et qui n’est que l’effet de la terreur des François. J’ose affirmer, avec une conviction profonde, qu’il n’y a pas, dans mon ouvrage, une ligne, que la presque totalité de la France, si elle étoit libre, ne s’empressât designer.
Préface.
Table des matières
L’ouvrage actuel fait partie d’un traité de politique, termine depuis long tems. L’état de la France et celui de l’Europe sembloient le condamner à ne jamais paroître. Le continent n’étoit qu’un vaste cachot, privé de toute communication avec cette noble Angleterre, asyle généreux de la pensée, illustre refuge de la dignité de l’espèce humaine. Tout à coup, des deux extrémités de la terre, deux grands peuples se sont répondus, et les flammes de Moscou ont été l’aurore de la liberté du monde. Il est permis d’espérer que la France ne sera pas exceptée de la délivrance universelle, la France qu’estiment les nations qui la combattent, la France, dont la volonté suffit pour obtenir et donner la paix. Le moment est donc revenu, ou chacun peut se flatter d’être utile, suivant ses forces et ses lumières.
L’auteur de cet ouvrage a cru néanmoins que les circonstances n’étoient pas favorables à l’examen d’une foule de questions abstraites. Il a extrait seulement ce qui lui a paru d’un intérêt immédiat. Il auroit pu accroître cet intérêt par des personnalités plus directes. Mais il a voulu conserver avec scrupule ce qu’un profond sentiment lui avoit dicté, quand la terre étoit sous le joug. Il a éprouvé de la répugnance à se montrer plus amer ou plus hardi, contre l’adversité méritée que contre la prospérité coupable. Si les calamités publiques laissoient à son ame la faculté de s’ouvrir à des considérations personnelles, il lui seroit doux de penser, que lorsqu’on a voulu travailler, sans contradicteurs, à l’asservissement général, on a trouvé nécessaire d’étouffer sa voix.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE
ET
DE L’USURPATION,
dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
Table des matières
Je me propose d’examiner deux fléaux, dans leurs rapports avec l’état présent de l’espèce humaine, et la civilisation actuelle. L’un est l’esprit de conquête, l’autre l’usurpation.
Il y a des choses qui sont possibles à telle époque, et qui ne le sont plus à telle autre. Cette vérité semble triviale: elle est néanmoins souvent méconnue: elle ne l’est jamais sans danger.
Lorsque les hommes qui disposent des destinées de la terre se trompent sur ce qui est possible, c’est un grand mal. L’expérience, alors, loin de les servir, leur nuit et les égare. Ils lisent l’histoire: ils voyent ce que l’on a fait précédemment: ils n’examinent point si cela peut se faire encore: ils prennent en main des leviers brisés: leur obstination, ou, si l’on veut, leur génie, procure à leurs efforts un succès éphémère: mais comme ils sont en lutte avec les dispositions, les intérêts, toute l’existence morale de leurs contemporains, ces forces de résistance réagissent contr’eux; et au bout d’un certain tems? bien long pour leurs victimes, très court quand on le considère historiquement, il ne reste de leurs entreprises que les crimes qu’ils ont commis et les souffrances qu’ils ont causées.
La durée de toute puissance dépend de la proportion qui existe entre son esprit et son époque. Chaque siècle attend en quelque sorte un homme qui lui serve de représentant. Quand ce représentant se montre, ou paroît se montrer, toutes les forces du moment se grouppent autour de lui. S’il représente fidèlement l’esprit général, le succès est infaillible. S’il dévie, le succès devient douteux; et s’il persiste dans une fausse route, l’assentiment qui constituoit son pouvoir l’abandonne, et le pouvoir s’écroule.
Malheur donc à ceux qui, se croyant invincibles, jettent le gand à l’espèce humaine, et prétendent opérer par elle, car ils n’ont pas d’autre instrument, des bouleversemens qu’elle désapprouve, et des miracles qu’elle ne veut pas.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE
ET
DE L’USURPATION,
dans leurs rapports avec la civilisation Européenne.
Table des matières
PREMIERE PARTIE.
DE L’ESPRIT DE CONQUETE.
Table des matières
CHAPITRE I.
Table des matières
Plusieurs récrivains, entraînés par l’amour de l’humanité dans de louables exagérations, n’ont envisagé la guerre que sous ses cotés funestes. Je reconnois volontiers ses avantages.
Il n’est pas vrai que la guerre soit toujours un mal. A de certaines époques de l’espèce humaine, elle est dans la nature de l’homme. Elle favorise alors le développement de ses plus belles et de ses plus grandes facultés. Elle lui ouvre un trésor de précieuses jouissances. Elle le forme à la grandeur d’ame, à l’adresse, au sang froid, au courage, au mépris de la mort, sans lequel il ne peut jamais se répondre qu’il ne commettra pas toutes les lâchetés et bientôt tous les crimes, ira guerre lui enseigne des dévouemens héroïques et lui fait contracter des amitiés sublimes. Elle l’unit de liens plus étroits, d’une part, à sa patrie, et de l’autre, à ses compagnons d’armes. Elle fait succéder à de nobles entreprises de nobles loisirs. Mais tous ces avantages de la guerre tiennent à une condition indispensable, c’est qu’elle soit le résultat naturel de la situation et de l’esprit national des peuples.
Car je ne parle point ici d’une nation attaquée et qui défend son indépendance. Nul doute que cette nation ne puisse réunir à l’ardeur guerrière les plus hautes vertus: ou plutôt cette ardeur guerrière est elle-même de toutes les vertus la plus haute. Mais il ne s’agit pas alors de la guerre proprement dite: il s’agit de la défense légitime, c’est à dire du patriotisme, de l’amour de la justice, de toutes les affections nobles et sacrées.
Un peuple, qui, sans être appelé à la dé fense de ses foyers, est porté par sa situation ou son caractère national à des expéditions belliqueuses et à des conquêtes, peut encore allier à l’esprit guerrier la simplicité des mœurs, le dédain pour le luxe, la générosité, la loyauté, la fidélité aux engagemens, le respect pour l’ennemi courageux, la pitié même, et les ménagemens pour l’ennemi subjugué. Nous voyons, dans l’histoire ancienne et dans les annales du moyen âge, ces qualités briller chez plusieurs nations, dont la guerre fesoit l’occupation prèsqu’habituelle.
Mais la situation présente des peuples Européens permet elle d’espérer cet amalgame? l’amour de la guerre est-il dans leur caractère national? Résulte-t-il de leurs circonstances?
Si ces deux questions doivent se résoudre négativement, il s’ensuivra, que, pour porter de nos jours les nations à la guerre et aux conquêtes, il faudra bouleverser leur situation, ce qui ne se fait jamais, sans leur infliger beaucoup de malheurs, et dénaturer leur caractère, ce qui ne se fait jamais sans leur donner beaucoup de vices.
CHAPITRE II.
Table des matières
Les peuples guerriers de l’antiquité dévoient pour la plupart à leur situation leur esprit belliqueux. Divisés en petites peuplades, ils se disputoient à main armée un territoire resserré. Poussés par la nécessité les uns contre les autres, Ils se combattoient on se menaçoient sans cesse. Ceux qui ne vouloient pas être conquérans ne pouvoient néanmoins déposer le glaive sous peine d’être conquis. Tous achetoient leur sûreté, leur indépendance, leur existence entière au prix de la guerre.
Le monde de nos jours est précisément, sous ce rapport, l’opposé du monde ancien,
Tandis-que chaque peuple, autrefois, formoit une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d’hommes existe maintenant, sous différens noms et sous divers modes d’organisation sociale, mais homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n’avoir rien à craindre des hordes encore barbares, Elle est assez civilisée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est vers la paix. La tradition belliqueuse, héritage de tems reculés, et surtout les erreurs des gouvernemens retardent les effets de cette tendance: mais elle fait chaque jour un progrès de plus. Les chefs des peuples lui rendent hommage: car ils évitent d’avouer ouvertement l’amour ge conquêtes, ou l’espoir d’une gloire acquise uniquement par les armes. Le fils de Philippe n’oseroit plus proposer à ses sujets l’envahissement de l’univers: et le discours de Pyrrhus a Cynéas sembleroit aujourd’hui le comble de l’insolence ou de la folie
Un gouvernement qui parleroit de la gloire militaire, comme but, méconnoîtroit ou mépriseroit l’esprit des nations et celui de l’epoque. Il se tromperait d’un millier d’années, et lors même qu’il réussiroit d’abord, il seroit curieux de voir qui gagneroit cette étrange gageure, de notre siècle ou de ce gouvernement.
Nous sommes arrivés à l’époque du commerce époque qui doit nécessairement remplacer celle de la guerre, comme celle de la guerre a du nécessairement la précéder.
La guerre et le commerce ne sont que deux moyens différens d’arriver au même but, celui de posséder ce que l’on désire. Le commerce n’est autre chose qu’un hommage rendu a la force du possesseur par l’aspirant à la possession. C’est une tentative pour obtenir de gré à gré ce qu’on n’espère plus conquérir par la violence. Un homme qui seroit toujours le plus fort n’auroit jamais l’idée du commerce. C’est l’expérience qui, en lui prouvant que la guerre, c’est à dire, l’emploi de sa force contre la force d’autrui, est ex. posée à diverses résistances et à divers échecs,; le porte à recourir au commerce, c’est à dire, à un moyen plus doux et plus sur d’engager l’intérêt des autres à consentir à ce qui convient à son intérêt.
La guerre est donc antérieure au commerce. L’une est l’impulsion sauvage, l’autre le calcul civilisé. Il est clair que plus la tendance commerciale domine, plus la tendance guerrière doit s’affaiblir.
Le but unique des nations modernes, c’est le repos, avec le repos l’aisance, et comme source de l’aisance, l’industrie. La guerre est chaque jour un moyen plus inefficace d’atteindre ce but. Ses chances n’offrent plus ni aux individus ni aux nations des bénéfices qui égalent les résultats du travail paisible, et des échanges réguliers. Chez les anciens, une guerre heureuse ajoutoit, en esclaves, en tributs, en terres partagées, à la ri chesse publique et particulière. Chez les modernes, une guerre heureuse coute infailliblement plus qu’elle ne rapporte.
La République Romaine, sans commerce, sans lettres, sans arts, n’ayant pour occupation intérieure que l’agriculture, restreinte a un so trop peu étendu pour ses habitans, entourée peuples barbares, et toujours menacée ou menaçante, suivoit sa destinée en selivrant a des entreprises militaires non interrompues. Un gouvernement qui, de nos jours, voudroit imiter la République Romaine, auroit ceci de différent, qu’ agissant en opposition avec son peuple, il rendroit ses instrumens tout aussi malheureux que ses victimes; un peuple ainsi gouverné seroit la République Romaine, moins la liberté, moins le mou vement national, qui facilite tous les sacrifices, moins l’espoir qu’avoit chaque individu du partage des terres, moins, en un mot, toutes les circonstances, qui embellissoient aux yeux des Romains ce genre de vie hazardeux et agité.
Le commerce a modifie jusqu’à la nature de la guerre. Les nations mercantiles étoient autrefois toujours subjuguées par les peuples guerriers, Elles leur résistent aujourd’hui avec avantage. Elles ont des auxiliaires au sein de ces peuples mêmes. Les ramifications infinies et compliquées du commerce ont placé l’intérêt des sociétés hors des limites de leur territoire: et l’esprit du siècle l’emporte sur l’esprit étroit et hostile qu’on voudroit parer du nom de patriotisme.
Carthage, luttant arec Rome dans l’antiquite, devoit succomber: elle avoit .contr’elle la force des choses. Mais si la lutte s’établissoit maintenant entre Rome et Carthage, Carthage auroit pour elle les vœux de l’Univers. Elle auroit pour alliés les mœurs actuelles et le génie du monde.
La situation des peuples modernes les empêche donc d’être belliqueux par caractère: et des raisons de détail, mais toujours tirées des progrès de l’espèce humaine, et par conséquent de la différence des époques, viennent se joindre aux causes générales.
La nouvelle manière de combattre, le changementdes armes, l’artillerie, ont dépouillé la vie militaire de ce qu’elle avoit de plus attrapant. Il n’y a plus de lutte contre le péril; il n’y a que de la fatalité. Le courage doit s’empreindre de résignation ou se composer d’insouciance. On ne goute plus cette jouissance de volonté, d’action de développement des forces physiques et des facultés morales, qui fesoit aimer aux héros anciens, aux chevaliers du moyen âge, les combats corps à corps.
La guerre a donc perdu son charme, comme sonutilité. L’homme n’est plus entraîne a s’y livrer, ni par intérêt, ni par passion.
CHAPITRE III.
Table des matières
Un gouvernement qui voudroit aujourd’hui pousser à la guerre et aux conquêtes un peuple Européen, commettroit donc un grossier et funeste anachronisme. Il travailleroit à donner à sa nation une impulsion contraire à la nature. Aucun des motifs, qui portoient les hommes d’autrefois à braver tant de périls, à supporter tant de fatigues, n’existant pour les hommes de nos jours, il faudroit leur offrir d’autres motifs, tirés de l’état actuel de la civilisation. Il faudroit les animer aux combats par ce même amour des jouissances, qui, laissé à lui même, ne les disposeroit qu’à la paix. Notre siècle, qui apprécie tout par l’utilité, et qui, lors qu’on veut le sortir de cette sphère, oppose l’ironie à l’enthousiasme réel ou factice, ne consentiroit pas à se repaître d’une gloire stérile, qu’il n’est plus dans nos habitudes de préférer à toutes les autres, A la place de cet. te gloire, il faudroit mettre le plaisir, à la place du triomphe, le pillage. L’on frémira, si l’on réfléchit à ce que seroit l’esprit militaire, appuyé sur ces seuls motifs,
Certes, dans le tableau que je vais tracer, il est loin de moi de vouloir faire injure à ces héros, qui, se plaçant avec délices entre la patrie et les périls, ont, dans tous les pays, protégé l’indépendance des peuples; à ces héros qui ont si glorieusement défendu la France. Je ne crains pas d’être mal compris par eux. Il en est plus, d’un, dont l’ame, correspondant à la mienne, partage tous mes sentimens, et qui, retrouvant dans ces lignes son opinion secrette, verra dans leur auteur son organe.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Les peuples guerriers, que nous avons connus jusqu’ici, étoient tous animés par des motifs plus nobles que les prolits réels et positifs de la guerre. La religion se mêloit à l’impulsion belliqueuse des uns. L’orageuse liberté dont jouïssoient les autres leur donnoit une activité surabondante, qu’ils avoient besoin d’exercer au dehors. Ils associoient à l’idée de la victoire celle d’une renommée prolongée bien au delà de leur existence sur la terre, et combattoient ainsi, non pour l’assouvissement d’une soif ignoble de jouissances présentes et matérielles, mais pour un espoir en quelque sorte, idéal, et qui exaltoit l’imagination, comme tout ce qui se perd dans l’avenir et le vague.
Il est si vrai, que, même chez les nations qui nous semblent le plus exclusivement occupées de pillage et de rapines, l’acquisition des richesses n’étoit pas le but principal, que nous voyons les héros Scandinaves faire bruler sur leurs buchers tous les trésors conquis durant leur vie, pour forcer les générations qui les remplaçoient à conquérir, par de nouveaux exploits, de nouveaux trésors. La richesse leur étoit donc précieuse comme témoignage éclatant des victoires remportées, plutôt que comme signe représentatif et moyen de jouissances.
Mais si une race purement militaire se formoit actuellement, comme son ardeur ne reposeroit sur aucune conviction, sur aucun sentiment, sur aucune pensée, comme toutes les causes d’exaltation, qui, jadis, annoblissoient le carnage même, lui seroient étrangères, elle n’auroit d’aliment ou de mobile que la plus étroite et la plus àpre personnalité. Elle prendroit la férocité de l’esprit guerrier, mais elle conserveroit le calcul de l’esprit commercial. Ces Vandales ressuscités n’auroient point cette ignorance du luxe, cette simplicité de mœurs, ce dédain de toute action basse, qui pouvoient caractériser leurs grossiers prédécesseurs. Ils réuniroient à la brutalité de la barbarie les rafinemens de la mollesse, aux excès de la violence les ruses de l’avidité.
Des hommes, à qui l’on auroit dit bien formellement qu’ils ne se battent que pour piller, des hommes, dont on auroit réduit toutes les idées belliqueuses à ce résultat clair et arithmétique, seroient bien différens des guerriers de l’antiquité.
Quatre cent mille égoïstes, bien exercés, bien armés, sauroient que leur destination est de donner ou de recevoir la mort. Ils auroient supputé qu’il valoit mieux se résigner à cette destination que s’y dérober, parce que la tyrannie qui les y condamne est plus forte qu’eux. Ils auroient, pour se consoler, tourné leurs regards vers la récompense qui leur est promise, la dépouille de ceux contre les quels on les mène. Ils marcheroient en conséquence, avec la résolution de tirer de leurs propres forces le meilleur parti qu’il leur seroit possible. Ils n’auroient ni pitié pour les vaincus, ni respect pour les foibles, parce que les vaincus, étant, pour leur malheur, propriétaires de quelque chose, ne paroîtroient à ces vainqueurs, qu’un obstacle entr’eux et le but proposé. Le calcul auroit tué dans leur ame toutes les émotions naturelles, excepté celles qui naissent de la sensualité. Ils seroient encore émus à la vue d’une femme: Ils ne le seroient pas à la vue d’un vieillard ou d’un enfant. Ce qu’ils auroient de connoissances pratiques leur serviroit à mieux rédiger leurs arrêts de massacre ou de spoliation. L’habitude des formes légales donneroit à leurs injustices l’impassibilité de la loi. L’habitude des formes sociales répandroit sur leurs cruautés un vernis d’insouciance et de légéreté qu’ils croiroient de l’élégance. Ils parcourroient ainsi le monde, tournant les progrès de la civilisation contr’elle même, tout entiers à leur intérêts, prenant le meurtre pour moyen, la débauche pour passetems, la dérision pour gaité, le pillage pour but, séparés par un abyme moral du reste de l’espèce humaine, et n’étant unis entr’eux que comme les animaux féroces qui se jettent rassemblés sur les troupeaux.
Tels ils seroient dans leurs succès: que seroient-ils dans leurs revers?
Comme il n’auroient eu qu’un but à atteindre, et non pas une cause à défendre, le but manqué, aucune conscience ne les soutiendroit. Ils ne se rattacheroient à aucune opinion: ils ne tiendroient l’un à l’autre que par une nécessité physique, dont chacun même chercheroit à s’affranchir.
Il faut aux hommes, pour qu’ils s’associent réciproquement à leurs destinées, autre chose que l’intérêt. Il leur faut une opinion; il leur faut de la morale. L’intérêt tend à les isoler, parce qu’il offre à chacun la chance d’être seul plus heureux ou plus habile.
L’égoïsme, . qui, dans la prospérité, auroit rendu ces conquérans de la terre impitoyables pour leurs ennemis, les rendroit, dans l’adversité, indifférens, infidèles à leurs frères d’armes. Cet esprit pénétrer oit dans tous les rangs, depuis le plus élevé jusqu’au plus obscur. Chacun verroit, dans son camarade à l’agonie, un dédommagement au pillage devenu impossible contre l’étranger; le malade dépouilleroit le mourant, le fuyard dépouilleroit le malade. L’infirme et le blessé paroîtroient à l’officier chargé de leur sort un poids importun dont il se débarasseroit à tout prix: et quand le Général auroit précipité son armée dans quelque situation sans remède, il ne se croiroit tenu à rien envers les infortunés qu’il auroit conduits dans le gouffre: il ne resteroit point avec eux pour les sauver. Les quitter lui sembleroit un mode tout simple d’échapper aux revers ou de réparer les fautes. Qu’importe qu’il les ait guidés, qu’ils se soient reposés sur sa parole, qu’ils lui aient confié leur vie, qu’ils l’aient défendu, jusqu’au dernier moment, de leurs mains mourantes? instrumens inutiles, ne faut-il pas qu’ils soient brisés?
Sans doute ces conséquences de l’esprit militaire fondé sur des motifs purement intéressés ne pourroient se manifester dans leur terrible étendue chez aucun peuple moderne, à moins que le système conquérant ne se prolongeât durant plusieurs générations. Les vertus paisibles, que notre civilisation nourrit et développe, lutteroient contre la corruption et les vices que ce systême appelle et qui lui sont nécessaires. Mais ce seroit l’esprit national, l’esprit du siècle résistant au gouvernement. Les vertus qui survivroient aux efforts de l’autorité seroient une sorte d’indiscipline. L’intérêt étant le mot d’ordre, tout sentiment désintéressé tiendroit de l’insubordination: et plus le régime des conquêtes se prolongeroit, plus ces vertus s’affoibliroient et deviendroient rares.
