Читать книгу: «Études sur le Paris d'autrefois»
Arthur Christian
Études sur le Paris d'autrefois

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329259
Table des matières
INTRODUCTION.
MÉDECINS
L’UNIVERSITÉ

INTRODUCTION.
Table des matières
Le moyen âge, qui suivit presque immédiatement le démembrement de l’Empire, la ruine du paganisme, les invasions, l’établissement du christianisme & des royaumes barbares, n’est autre chose que l’ordre social caractérisé par la formation des nations occidentales, le développement de l’Église & de la féodalité jusqu’au jour où l’esprit de réforme, le retour à l’antiquité, les grandes découvertes ont provoqué le mouvement de la Renaissance, aurore des temps modernes.
Dénigré par les uns comme une époque de ténèbres, de misère & de quasi-barbarie; exalté par d’autres, sous l’inspiration d’une religiosité romanesque, comme l’âge béni de la foi & de l’art, le moyen âge a-t-il été, en définitive, une période de progrès ou de décadence? Le penseur impartial, en cherchant avant tout à comprendre & à expliquer les faits se tiendra à égale distance de ces deux points de vue extrêmes. En admettant même que l’humanité poursuit une marche générale en avant, on doit reconnaître que le progrès n’est pas nécessairement continu; le flambeau de la civilisation a trop souvent subi des éclipses, & plus d’une fois on a pu se demander si la société humaine n’était pas sur le point de se dissoudre. Après la chute de la civilisation antique, l’humanité parut sans doute subir un recul vers la barbarie; mais ce mouvement cachait une période d’incubation qui, sur les ruines du monde ancien, au prix de longs & douloureux efforts, en enfanta un nouveau. Paraissant avec des forces rajeunies, il apportait, en dehors de toutes les traditions échappées au grand naufrage, le christianisme, puis les mœurs, les institutions, les idées des races nouvelles; ordre politique, social, économique, religion, arts, sciences, il transforma tout, & créa une littérature du caractère le plus original, où percent cependant partout des souvenirs ineffaçables de l’antiquité.
Le moyen âge n’acquiert sa signification réelle que dans un rapprochement avec l’antiquité. Qui songerait, qui réussirait même à rabaisser la puissance de Rome, la grandeur de la Grèce qui a enfanté la philosophie & les arts? Cependant lorsque le moyen âge ouvrit une ère nouvelle à l’Europe, le souvenir de toutes les grandeurs passées s’effaça devant les abus qui en étaient la base. L’Empire romain était comme un monde cristallisé dont tout idéal avait disparu. Assailli sur ses frontières par des nations jeunes, pleines de sève & de vitalité miné au dedans par le christianisme naissant qui attirait à lui la foule sans nombre des pauvres, des souffrants qui n’avaient rien à espérer de la société civile, il succomba.
L’empire avait mis des siècles à se constituer: il fallut dix autres siècles pour enfanter un monde nouveau. C’est ainsi que l’humanité se jette d’un extrême à l’autre sans pouvoir jamais se fixer sur le terrain moyen du juste, du vrai, du rationnel. Vint une réaction désordonnée, la longue nuit où toute notion du vieux droit disparut. A la centralisation succéda l’émiettement, presque la ruine du pouvoir; au devoir civique, une époque d’indépendance presque sans frein; à une philosophie savante une scolastique puérile; à des superstitions mortes, une ferveur religieuse qui s’égara dans l’ascétisme; à une législation méthodique, des lois de hasard & de circonstance, mal conçues, mal comprises, mal obéies; à des mœurs polies, des mœurs sauvages & sanguinaires. Seule la multitude resta le lendemain ce quelle était la veille: malheureuse sous l’empire, elle ne le fut pas moins sous la féodalité.
Pour relier & coordonner tous ces éléments épars il eût fallu une main forte: c’était précisément ce qui manquait le plus. Au Xe siècle les feudataires grands & petits se partageaient les débris de la puissance publique: toute idée de nation, de droit public avait disparu. Le seigneur féodal possédait tous les pouvoirs dans son domaine par le droit de l’épée: il y exerçait la haute & basse justice que symbolisait le gibet dressé à coté de sa demeure. Les dernières étincelles de lumière morale s’étaient réfugiées dans les retraites de l’Église; mais cette lumière même allait en s’affaiblissant, &, à la veille de l’an mille, la nuit était complète. Les pasteurs des peuples étaient aussi ignorants que le troupeau, & peut-être plus corrompus.
Faut-il donc voir là le progrès? Peut-être était-il indispensable à notre société de traverser ces épreuves du sein desquelles devait germer la semence de la civilisation moderne. Le réveil communal est là pour témoigner que l’âme humaine n’était pas morte; elle reparaissait d’abord dans la commune, bientôt ce devait être dans la constitution de la nation. Toujours, comme l’homme lui-même, le corps social est enfanté dans la souffrance & le sang.
A travers bien des péripéties, les provinces se groupaient autour d’un noyau central, & la royauté reprenait graduellement possession des pouvoirs souverains. Louis IX abolit les justices seigneuriales & le duel judiciaire; Philippe le Bel décréta la permanence du Parlement de Paris; Charles VII créa une armée & des finances; Louis XI porta un coup sensible à la féodalité. Ainsi naquit une nation, romaine par sa centralisation, gauloise par la vivacité de son esprit franque par sa passion d’indépendance, universelle par ses qualités civilisatrices.
La Rome impériale n’avait réalisé que l’unité politique; la Rome ecclésiastique ne chercha que l’unité religieuse. Vint un moment ou l’Église catholique parut sur le point de parvenir à la domination universelle. Mais irrémédiablement inféodée, pour la poursuite de ce but, au parti de la superstition, de l’ignorance & de l’oppression, elle se montra inférieure à la tâche qui était sa raison d’être; si bien que le moyen âge peut encore se définir: une tentative de théocratie avortée.
Cette unité, le monde ne la poursuivit pas moins par des voies différentes: il devait la réaliser un jour sous cette devise entrevue dès la fin du moyen âge, & formulée par la dévolution française: Justice & Liberté !
MÉDECINS
Table des matières
CHIRURGIENS & APOTHICAIRES
Un spirituel sceptique, Paul Lacroix, a prétendu que la superstition est la conséquence parasite, mais inévitable, de la religion, & que, dans certaines âmes faibles ou peu éclairées, elle devient plus puissante que la religion même. Sans souscrire à un paradoxe qui, présenté sous cette forme, ne soutient pas l’examen, on est obligé de reconnaître que bien des faits, dans l’histoire de la médecine à travers les siècles, sembleraient lui prêter quelque apparence de raison. Dès les temps les plus reculés, les hommes, déconcertés par l’apparition de maladies dont leur ignorance leur voilait les causes aussi bien que les remèdes, les attribuèrent à une action surnaturelle; de là à se concilier la faveur des dieux par des sacrifices & des conjurations rituelles, il n’y avait qu’un pas. L’art de guérir se réduisait donc à un code de pratiques superstitieuses. Grecs & Romains déjà recouraient à une divinité protectrice pour chaque phase de la génération, depuis la conception jusqu’à l’accouchement. La société chrétienne naissante reprit les traditions du paganisme: plus d’une divinité antique fut promue à la dignité de saint, tel Bacchus qui devint saint Bacchus, & les pratiques restèrent les mêmes. De là cette multitude de saints que, dès les premiers siècles de notre ère & jusqu’à une époque relativement récente, les Parisiens s’habituèrent à invoquer pour tous les maux & les infirmités les plus variés qui affligent la pauvre humanité. Certes on ne dérangeait pas indifféremment l’un ou l’autre: chacun avait sa spécialité. Voilà saint Agapet, qui était un saint très influent contre les coliques venteuses, saint Aignan contre la teigne, saint Aignebaut contre la froideur en amour, saint Antoine contre l’érysipèle gangréneux, qui s’appelait jadis le mal Saint-Antoine ou des ardents, saint Atourni contre les étourdissements, saint Bavon contre la coqueluche, saint Clair contre les maux d’yeux, saint Claude contre la claudication, saint Cloud contre les éruptions de la peau, saint Etienne contre la pierre, saint Fiacre contre les hémorroïdes, saint Céran contre les maux de dents, saint Genou contre la goutte, saint Gui contre les affections nerveuses, saint Job contre la gale & la vérole, saint Ladre (Lazare) contre la lèpre, saint Léger contre l’obésité, saint Loup contre les maux de jambes, saint Mein contre la gale aux mains, saint Marcoul contre les écrouelles, saint Ouen contre la surdité, saint Paterne contre la stérilité, saint René contre les douleurs des reins, saint Bonaventure contre les panaris (mal d’aventure) & mille autres. Plus d’un de ces patronages, on le voit, paraissent avoir été inspirés à l’imagination populaire soit par quelque trait caractéristique de la vie du saint, soit par quelque consonance ou jeu de mots tiré de son nom. Parfois huit, dix saints ou saintes avaient la même spécialité : sainte Marguerite & près de soixante-dix de ses collègues patronnaient les femmes en couches & adoucissaient leur dernier travail. Pendant l’accouchement de Marie de Médicis, «les reliques de de Mme sainte Marguerite estoient sur une table dans la chambre». Nous savons par Tallemant Des Réaux que Richelieu était atteint d’hémorroïdes: le cas était du ressort de saint Fiacre. On fit donc venir de Meaux en grande pompe les reliques du saint «pour la guérison du cul de M. le cardinal de Richelieu», dit sans respect le titre d’une petite pièce imprimée en 1643, après la mort du ministre, par la cabale de ses adversaires:
Armand dedans son lict reçoit cette ambassade,
Et la face tournée, offre son cul malade,
Surpassant la fierté des princes ottomans
Qui présentent leur dos à leurs chers courtisans.
L’orateur, étonné de cette pourriture,
Atteste ciel & terre, & toute la nature,
Dit que l’on fait grand tort à la vertu du saint,
Du voyage inutile & du travail se plaint;
Qu’il est vrai qu’un teigneux, un galeux, un podagre
Sont objets du pouvoir de Monsieur Saint-Fiacre,
Mais qu’il ne guérit pas un phantosme sans corps,
Que, sa vertu ne peut ressusciter les morts,
Qu’il ne peut pas oster le butin à la terre,
Ni sauver ce meschant, plus digne dit tonnerre,
Que ce cul est desja le partage des vers, etc.
Saint Hubert, depuis les premiers siècles du moyen âge, a passé pour un puissant guérisseur de la rage, & ses descendants héritèrent de sa réputation: Louis XIV la reconnut en accordant au chevalier de Saint-Hubert le droit de toucher les personnes mordues. C’est ainsi que Mme de La Guette recourut à lui. «Je pris la résolution de m’en aller à Paris trouver le chevalier, & le prier de me toucher; il a la vertu d’empescher la rage, & tous ceux qui sont touchez de lui se tiennent heureux. Le Roy mesme l’a esté & toute la cour.»
Saint Guerlichon, lui, se bornait à remédier à la stérilité des femmes. «Il se vante d’engrosser bravement autant de femmes qui le viennent aborder, pourvu qu’elles facent leur devoir, c’est-à-dire que, pendant leur neuvaine, faillent poinct chascun jour de s’estendre sur luy tout de leur long; aussy ne faillent poinct de boire chascun jour un certain breuvage parmy lequel il y a de la poudre qu’on râcle des génitoires d’iceluy, desquelles il est horriblement bien fourny.»
On aurait tort, cependant, de croire que la thérapeutique des saints fût la seule: Hippocrate, qui avait été la grande autorité médicale des Grecs, & Galien qui, sept siècles plus tard, développa son enseignement, inspirèrent toute la médecine du moyen âge. Le système de Galien, nous l’avons exposé dans l’Introduction. Cette théorie, la Faculté de Paris la reçut toute faite, & nous verrons bientôt qu’elle s’en autorisa pour exercer jusqu’au XVIIIe siècle de cruels ravages dans les rangs de ses contemporains.
La besogne, il faut bien le reconnaître, ne manquait pas à nos médecins; Paris a passé, durant tout le moyen âge, pour une des villes les plus malpropres, les plus malsaines, & le zèle des «mires» trouvait ample matière à s’exercer. Avant le XIIe siècle on ne s’inquiéta guère d’assainissement; les rues, étroites & tortueuses, les hautes maisons de bois qui les bordaient, mal bâties, sans air & sans lumière, étaient infectées par les émanations des eaux ménagères qui y croupissaient avec les plus repoussantes immondices. A part quelques riches demeures qui possédaient déjà des «chambres basses que l’on dit courtoises», la généralité des maisons était privée de cette installation; le système du tout à la rue en tenait lieu: usage séculaire dont le souvenir s’est conservé dans le nom d’anciennes rues, telles que les rues Maubuée, Pavée (d’andouilles), Breneuse, &c. Les ordures s’étalaient au coin de chaque porte, d’où elles étaient de temps à autre transportées par monceaux sur les places, les carrefours les plus rapprochés; ou bien on les versait par les fenêtres dans la rue où elles s’écoulaient lentement dans la rigole qui suivait le milieu de la chaussée jusqu’aux égouts, peu nombreux & toujours à ciel ouvert, qui exhalaient des émanations pestilentielles. «Nous sommes, lit-on dans la Satire Ménippée, serrez, pressez, envahis, bouclez de toutes parts, & ne prenons air que l’air puant d’entre nos murailles, de nos boues & de nos égouts.»
Tout progrès se heurtait à l’indifférence de la population qui n’en saisissait pas l’utilité, ou se bornait à déverser toutes les immondices dans la Seine. Au XVIIe siècle & encore au XVIIIe, les choses n’ont guère changé, au grand déplaisir de la Princesse Palatine. «Paris est un endroit horrible, puant & très chaud; les rues ont une si mauvaise odeur qu’on n’y peut tenir: l’extrême chaleur y fait pourrir beaucoup de viande & de poisson, & cela, joint à la foule de gens qui pissent dans les rues, cause une odeur si détestable qu’il n’y a pas moyen d’y tenir.» Pas un endroit dans la grande ville où l’on pût en toute sécurité poser le pied: les voies les plus fréquentées, les abords mêmes des églises étaient parsemés de puantes déjections. A chaque instant une fenêtre s’ouvrait, & une aspersion infâme menaçait le distrait qui avait négligé la formule usuelle: Gare l’eau! Un voyageur hollandais, visitant Paris au XVIIe siècle, raconte qu’à la Porte Dauphine «il y eut quelqu’un d’une maison voisine qui, s’estant levé pour verser son pot de chambre, le lui jeta à demi sur la teste». Encore à la veille de la Révolution, Arth. Young remarque dans son Journal: «Il est presque incroyable pour une personne habitant à Londres combien les rues de Paris sont sales, & le danger qu’il y a à les parcourir. »
Que dire de l’approvisionnement de la ville en eau potable? Un petit nombre de conduites privées dans les maisons de quelques privilégiés, de rares fontaines publiques, alimentées par les sources de Ménilmontant, & c’était tout: en dehors de cette ressource, il ne restait que la Seine aux eaux souillées par les ordures les plus variées, celles mêmes qu’y versaient les «maistres des basses-œuvres ou maistres fifi». La plupart des Parisiens n’avaient pas d’autre eau potable. Au XVIIIe siècle encore, d’Argenson s’exprimait ainsi au sujet d’une danseuse qui venait de débuter à l’Opéra: «Elle est jolie, quoiqu’elle ait eu la foire en arrivant à Paris, causée par les eaux de la Seine, qui ne manquent pas d’attaquer ainsi les étrangers qui y arrivent pour la première fois, & les purgent comme pour les avertir de se préparer à recevoir quantité de choses malsaines dans cette grande ville.»
Cet état de choses suffit à expliquer les maladies & épidémies qui ravageaient presque d’une manière permanente notre ville. Dès le VIe siècle, la lèpre ravageait le territoire de l’ancienne Gaule, &, du XIe au XIIIe siècle, subit, du fait des croisades, un regain d’activité. C’est un sombre tableau que tracent les chroniqueurs du malheureux ladre, arraché à son foyer, rejeté de la société de ses pareils & confiné, par l’Église, dans l’une des deux maladières que la charité publique avait élevées hors ville: on sait que l’hôpital Saint-Lazare en est resté la plus fameuse. La première atteinte du mal se manifestait par des pointures & mordications entre chair & peau; la face enflée était tantôt livide, tantôt rouge, se tirant à noirseure, les sourcils tombaient & le front se tuméfiait. La voix devenait rauque comme de chat terrible; des ulcères livides couvraient la face & les membres, & les yeux enflammés avaient un regard noir comme la beste Satan. Une fois séquestré par les soins du prêtre dans un hôpital ou une cabane isolée, le malheureux recevait défense d’entrer dans les églises, les marchés, les moulins, les fours publics, les tavernes ou maisons privées, de se laver dans les fontaines & ruisseaux, de sortir en un autre costume que celui de lépreux, & de rien toucher autrement qu’avec une baguette. Il restait libre d’aller mendier par la ville à la condition de porter comme marque distinctive un chapeau écarlate & d’annoncer son approche par le son des cliquettes «ou jouez de bois qui lui sont ordonnez tout exprez, affin que par leur son bruyant, les voisins qui oyront cela soyent advertis de s’escarter & tenir loin du chemin, de l’air ou souffle de ces pauvres gens là, en leur faisant place».
Cette maladie, suite du manque d’hygiène & de l’alimentation défectueuse qui était de règle parmi les populations pauvres du moyen âge, ne fut pas le seul fléau de cette époque: la peste, la vraie peste d’Orient, c’est Grégoire de Tours qui nous le raconte, ravagea l’Europe à maintes reprises depuis le Ve siècle; au VIIe siècle elle dépeupla Paris & décima les religieuses de l’abbaye de Saint-Martial.
Aucune épidémie, pourtant, dans les siècles suivants n’égala celle de 1348 qui, après avoir ravagé l’Asie, l’Afrique du nord & l’Europe où elle anéantit «la tierce partie du monde», sévit à Paris durant dix-huit mois. Tous les chroniqueurs contemporains en parlent: elle frappa l’imagination d’un conteur comme Boccace, d’un poète comme Pétrarque. «Des tumeurs, rapporte le premier, grosses, soit comme une pomme, soit comme un œuf, se développaient d’abord à l’aine & sous les aisselles; bientôt elles se montraient sur tout le corps, enfin apparaissaient des taches noires & livides sur les bras & les cuisses.» Le poète Guillaume de Machaut en parle dans les mêmes termes:
Car la mortalité des boces
C’on apeloit epydimie
Estoit de tous poins estanchie.
Le mal atteignit surtout les pauvres. «Celui qui était mal nourri tombait frappé au moindre souffle de la maladie, mais la Parque cruelle épargna les princes, les chevaliers, les juges.» C’est un témoin oculaire, le médecin Simon de Couvin qui parle ainsi; & un chirurgien, Gui de Chauliac, ajoute que non seulement le contact, mais la vue seule d’un pestiféré suffisait pour communiquer la contagion! «Fut de si grande contagion que non seulement en séjournant, ains (mais) aussi en regardant, l’un la prenoit de l’autre; en tant que les gens mouroyent sans serviteurs & estoyent ensevelis sans prestres. Le pere ne visitoit pas son fils, ni le fils son père. La charité estoit morte & l’espérance abatue. Elle fust inutile & honteuse pour les médecins, d’autant qu’ils n’osoyent visiter les malades, de peur d’estre infectés. Et quant ils les visitoyent, n’y faisoient guieres & ne gaignoyent rien, car tous les malades mouroyent, excepté quelque peu sur la fin qui en eschapperent.»
Il est certain que l’excès des souffrances physiques & morales, les guerres presque continuelles, les commotions politiques & les privations de tout genre, si elles ne créèrent pas le germe de l’épidémie, prédisposèrent du moins les populations misérables à y donner prise. Mais la Faculté de médecine du XIVe siècle, que dominaient les rêveries de l’astrologie, ne voyait pas si loin: en réponse aux questions anxieuses du roi Philippe VI, elle donna une consultation attribuant le fléau à une conjonction des planètes Mars & Jupiter!
Et le traitement, demandera-t-on, qui devait contre-balancer l’action de ces planètes? Il comportait bien quelque prophylaxie préventive, interdisant tout contact avec les malades, le séjour dans les lieux envahis par l’épidémie, mais, avant tout, un certain nombre de remèdes curatifs, tels que la thériaque, l’émeraude & l’améthyste.
Oui, on a bien lu: l’émeraude & l’améthyste en poudre, voilà le grand remède recommandé contre la peste par la science du moyen âge! Singuliers guérisseurs qui, pendant tant de siècles, ont revendiqué avec une intransigeance hautaine des privilèges tyranniques, & ne trouvaient, pour le soulagement de leurs contemporains, qu’une pharmaceutique qui semblait inspirée par une imagination en délire. Car le recours superstitieux aux saints, fortement mêlé de magie, ne formait pas l’unique fond du traitement des malades: les médecins avaient en outre des recettes plus positives. Ce qu’elles étaient sous les deux premières races, nous ne le savons que d’une façon assez vague: elles devaient être d’une nature plutôt bizarre, à en juger par les allusions fort brèves des chroniqueurs. Le médecin du roi Louis le Gros, Obizon, qui traita son maître dans sa dernière maladie, lui fit prendre, d’après Suger, «des potions si repoussantes & des poudres si amères qu’il fallait, pour subir un pareil régime, posséder un courage surhumain». Le cas du roi Louis VIII, le père de Saint-Louis, se présente sous un aspect encore plus original. Ce prince, de constitution assez chétive, était réputé pour sa chasteté. «Il eust oncques affaire à feme, fors à cele qu’il prist à mariage», rapportent les Chroniques de Saint-Denis; & Guillaume de Puylaurens ajoute: «Sa maladie était de telle nature qu’elle aurait pu céder à l’usage d’une femme; si bien qu’Archambaut de Bourbon fit introduire dans sa chambre, pendant qu’il dormait, une pucelle choisie, belle & de bonne maison, à qui l’on avait fait la leçon sur la maniere dont elle s’offrirait au roi, lui disant qu’elle ne venait pas par envie de débauche, mais pour combattre le mal dont elle avait ouï parler.» Le roi la repoussa; du reste il mourut peu après.
Ce remède n’était pas si rare, d’ailleurs, qu’on pourrait le croire, parmi les médecins, tous clercs cependant. Le cardinal Jacques de Vitry raconte dans son Histoire Occidentale que les médecins prescrivaient à leurs malades, pour les guérir, les plaisirs de l’amour: «Dum enim expletione libidinis corpora propagari asserunt, multos in fornicationem inducunt.»
Jusqu’à cette époque, il n’existait guère d’autre enseignement médical que celui d’un empirisme transmis individuellement par un praticien à quelque aide qui le secondait dans sa profession avant de lui succéder. Une fois l’Université organisée, les médecins commencèrent à donner un enseignement plus régulier dans la petite église de Sainte-Geneviève-des-Ardents, autour des grands benoitiers de Notre-Dame, «ad cupam Nostrae Damae», ou même dans les écoles de la rue du Fouarre. Mais ce n’est pas sans de longues résistances, en 1231, que les médecins virent accueillir leur enseignement à l’Université, & y constituèrent, en 1270, une faculté distincte. Née sous le patronage du clergé dont était issue l’Université, la nouvelle institution médicale garda longtemps son caractère ecclésiastique, & ceux mêmes des médecins qui n’étaient pas prêtres subissaient la règle du célibat, «chose impie & déraisonnable» , disait en 1452 le cardinal d’Estouteville, le grand réformateur des écoles.
Dès le XIIIe siècle, la Faculté conférait gratuitement ses grades aux écoliers pauvres; mais elle était plus exigeante sur les avantages physiques que sur ceux de la fortune, & excluait les écoliers disgraciés de la nature. «Un écolier difforme ne doit pas être admis à l’exercice de la médecine, vu qu’il peut troubler l’imagination des femmes enceintes, qui pourraient faire des monstres semblables à lui.» Cette Faculté, il faut le reconnaître, entretenait parmi tous ses membres l’esprit de solidarité d’une grande famille. Une fois l’étudiant inscrit dans ses registres, elle le suivait à travers sa carrière, le couvrait de sa protection sa vie durant. Des liens de parfaite égalité unissaient tous ses docteurs qui prenaient part aux moindres actes de la vie professionnelle & apportaient un grand zèle à défendre en toute circonstance ses privilèges; cette union, il est vrai, ne se maintenait que grâce au petit nombre des médecins parisiens: ils n’étaient que 113 en 1650, & encore en 1767 pas plus de 144. C’est dans ce milieu qu’entraient les nouveaux étudiants au sortir des collèges. A son origine la Faculté ne comptait que deux professeurs, renouvelés tous les deux ans: l’un, pour l’anatomie, la physiologie & l’hygiène, commençait ses leçons à 6 heures en été, à 7 heures en hiver; l’autre, pour la pathologie & la thérapeutique, ouvrait ses lectures à 1 heure. Tous deux ne se servaient dans leurs cours que du latin. Ils n’eurent longtemps, nous le savons, aucun siège fixe: ce n’est qu’en 1477 que l’Université ouvrit, rue de la Bûcherie, derrière le bâtiment annexe de l’Hôtel-Dieu, une maison dont la toiture en forme de coupole attire jusqu’à nos jours l’attention du passant. En ce temps où les paradoxes de la scolastique, les rêveries de l’astrologie & des sciences occultes faisaient loi, ces pauvres médecins prétendaient guérir l’épilepsie en prononçant le nom des Trois Rois mages, ou combattre la léthargie en attachant une truie dans le lit du malade; en désespoir de cause, ils finissaient par exposer leur client sur le parvis de Notre-Dame en le recommandant aux prières des âmes sensibles. Encore à la veille du XVe siècle, en 1398, la cour fit venir de Guyenne deux moines augustins qui se faisaient forts de guérir Charles VI de l’affection dont il souffrit jusqu’à sa mort. «Ils distillèrent des eaux qu’ils firent prendre au roi avec de la poudre de perles», accompagnant leur drogue de formules magiques dont ils promettaient merveille. Dans l’opinion générale, le roi était ensorcelé. Mis au pied du mur, les deux compagnons accusèrent le barbier du roi, puis le duc d’Orléans lui-même, d’être l’auteur des maléfices. Sommés de prouver leur dire, ils avouèrent l’imposture & furent décapités en Grève.
Les médecins, on le voit, même ceux des rois, ne se prenaient pas toujours fort au sérieux, & plus d’un épisode, en mettant à nu les ressorts secrets de leur activité professionnelle, nous dévoile leur fourberie. Philippe le Bel, qui mourut après de longues souffrances, d’une maladie à laquelle les guérisseurs officiels n’avaient rien compris, comptait, parmi les médecins de son entourage, un certain Hermingaud qui «possédait l’art de deviner les maladies à la simple vue & sans tâter le pouls». Un autre, Arnauld de Villeneuve, avait une réputation peu orthodoxe & dut même fuir de Paris où on le soupçonnait de commerce avec le diable. Fort peu tracassé par ses scrupules, il donnait à ses élèves le conseil de ne jamais témoigner ni étonnement ni hésitation: «Supposons que vous ne puissiez rien comprendre au cas de votre malade, dites-lui sans hésiter qu’il a une obstruction du foie. Se plaint-il de la tête ou de tel autre organe, répondez toujours que c’est le foie, en ne parlant jamais que d’obstruction, parce que les malades ne comprennent pas ce terme, & c’est ce qu’il faut.»
Nul, peut-être, ne fut plus adroit dans la pratique de l’astrologie que Jacques Coictier, le fameux médecin de Louis XI, qui tira de la superstition de son maître le parti que l’on sait, & lui extorqua impunément des sommes considérables, dont il bâtit l’hôtel de l’Abricotier (Abri-Coictier), rue Saint-André-des-Arts. Ayant un jour dressé l’horoscope du roi, il osa lui faire croire que celui-ci ne pourrait le congédier sans mourir dans les huit jours. Le roi devenu, sur la fin de sa vie, crédule & poltron, tremblait sous le regard du fripon. «Celui-ci estoit, au dire de Philippe de Comines, si très rude que l’on ne diroit poinct à un valet les outrageuses & rudes paroles qu’il luy disoit, & si le craignoit tant le dit seigneur qu’il ne l’eust osé renvoyer d’avec luy.»
Le discrédit de tous ces médecins, aussi bien professionnels que d’occasion, finit par devenir général: Henri II crut donner satisfaction au sentiment public en décidant que, «sur les plaintes des héritiers des personnes décédées par la faulte des médecins, il en sera informé & rendu justice comme de tous aultres homicides; & seront tenus de gouster les excrémens de leurs patiens, & leur impartir toute aultre sollicitude; aultrement seront reputez avoir esté cause de leur mort & deces».
L’épidémie de 1348 & les leçons qu’elle aurait dû laisser furent bientôt oubliées: la royauté renouvela bien ses ordonnances sur l’amélioration de la voirie; les médecins, de leur côté, célébraient les avantages de l’air pur & d’une eau claire, tel ce médecin de Henri II, Jérôme de Monteux: «Fault estre songneux d’altérer l’air, raffraichissant le pavé des sales & chambres à manger avec eau de puits & vinaigre meslez ensemble, ou bien avec eau de rose. Je serois d’advis qu’on tapissât les parois de cuir d’Hyrlande, à cause qu’ils deschassent tous venins, de sorte qu’en Hyrlande n’habite aucune beste venimeuse à cause des dictes peaux.» Certes, il y avait dans ces préceptes une idée juste gâtée par des préjugés bizarres. Un autre médecin du même temps, me Joseph Du Chesne, dans son Pourtraiff de la Santé, conseille, avec des précautions sanitaires, «les compaignies joyeuses & facetieuses». Les uns & les autres avaient également raison dans leur initiative; mais les Parisiens, n’en saisissant pas l’utilité, n’en tenaient aucun compte. La conséquence fut que la peste & autres épidémies restèrent à l’état permanent dans la ville, du XIVe au XVe siècle. En 1418, le fléau emporta de quatre-vingt à cent mille personnes; l’évêque, épouvanté, s’enfuit à Saint-Maur. En 1531, nouvelle catastrophe d’une violence exceptionnelle. La théorie de la contagion régnait encore sans conteste: le mal se propage par les objets qu’a touchés un malade; certains tissus sont même plus aptes que d’autres à la transmission. Le Parlement se fit l’interprète de cette croyance en ordonnant que les personnes précédemment atteintes, ou celles habitant la même maison ne pourraient sortir qu’une baguette blanche à la main, les lépreux ne pourraient entrer en ville, ni les pauvres dans les églises pendant les offices; les étuves, où les gens sains se rencontraient avec les contaminés, seraient fermées; enfin les forgerons ne pourraient brûler de la houille (terra anglica), & cependant, depuis longtemps, les médecins en avaient proclamé l’innocuité, «pourveu que par certains moiens la fumée soit bien dirigée & éliminée». Ambroise Paré nous a laissé un tableau saisissant des misères qui fondaient sur le malheureux pestiféré, traqué comme une bête, arraché à son entourage & séquestré à l’écart, souvent victime des bandits. «Les plus opulens, mesmes les magistrats & aultres s’absentent ordinairement des premiers, de sorte que la justice n’est plus administrée, & lors tout s’en va à confusion. Et adonc les meschans ameinent bien une aultre peste, car ils entrent es maisons & y pillent & desrobent à leur aise impunément, & couppent le plus souvent la gorge aux malades, voire aux sains mesmes. En ceste ville de Paris se sont trouvés des gens qui ayant faict entendre à leur ennemy qu’il avoit la peste, sans avoir mal quelconque, & le jour qu’il devoit parler de son procès ou faire quelque chose où sa presence estoit requise, l’ont faict ravir & emporter à l’Hostel-Dieu, quelque résistance qu’il peust fere; & si de fortune il imploroit l’aide & miséricorde du peuple qui le voyoit, les larrons & meurtriers l’empeschoient & crioient encore plus fort que luy, afin qu’il ne feust entendu, pour cependant le faire lier & coulchier avec les pestiférés. Et quelques jours après mouroit tant de des-plaisir que de l’air infecté, sa mort auparavant vendue & achaptée a beaulx deniers contants. Tout est clos & fermé aux villes, villages & bourgades, voire les maisons propres sont closes à leurs maistres. Plus on est recongneu des vassaulx, subgects ou serviteurs qu’on ait, chascun tourne le dos & personne n’y oseroit aller. Et s’il y a quelqu’un meu de pitié, se veut advancer pour secourir & visiter un malade, il n’aura après parent ny amy qui le vueille fréquenter ny approcher. Qu’ainsi soit on a veu, lorsqu’on apercevoit seulement es rues les médecins, chirurgiens & barbiers, esleus pour panser les malades, chascun couroit après eulx à coups de pierres pour les tuer comme chiens enragés, disant qu’il falloit qu’ils n’allassent que de nuict, de peur d’infecter les sains.»
Ces maladies se renouvelèrent près de vingt fois dans le courant du XVIe siècle. En 1545, le médecin Franç. Chappuys jugea à propos d’intervenir dans la mesure de sa science & prit sa meilleure plume pour rédiger un Sommaire de certains & vrays remedes contre la peste. Sa cure commençait par la pose d’une ventouse. Quand elle aura cessé de tirer, dit le docteur à son patient, «prens des petits pouletz ou colombes, entiers & vifz, & leur plume le c... lequel appliqueras dessus la playe, leur serrant le bec souventes fois, afin que par lé c... ils puissent mieulx attirer le venin, & d’iceulx te sers tant qu’ils meurent dessus».
Ces médecins n’étaient pas encore bien nombreux: pas plus de soixante-douze en 1550 & quatre-vingt-un six ans après. Vu le secours qu’on avait à attendre d’eux, peut-être était-ce tout bénéfice pour leurs malades. Du reste ils n’approchaient ces derniers qu’avec une réelle appréhension, préoccupés avant tout, semble-t-il, d’assurer leur propre conservation. Un médecin de Louis XIII, Charles Delorme, imagina pour ses confrères & lui, en temps d’épidémie, un costume spécial: sur ses vêtements il portait une chemise imprégnée de sucs & de poudre mélangés; par-dessus, un manteau de maroquin «que le mauvais air pénètre très difficilement»; ils prenaient en bouche une gousse d’ail, dans le nez de la rue, de l’encens dans les oreilles, des bésicles sur les yeux &, montés sur leur mule, ils allaient en cet équipage faire leur tournée de visites.
En 1578, nouvelle épidémie qui semble avoir été la cholérine. Les médecins se réunirent pour en délibérer. «Le tout bien disputé, rapporte malicieusement un contemporain, Cl. Haton, n’en peurent que dire sinon que c’estoit une maladie que Dieu envoyoit aux humains en pugnition. Toutesfois il feut résolu à la dicte assemblée qu’on experimenteroit par la saignée & les purgatifs! Ceulx qui feurent les mieulx secourus & medicinés moururent en plus grant peine que ceulx les pauvres qui n’avoient moien de se médiciner que d’eulxmesmes. »
La syphilis ou «grosse verolle», observée à Paris dès la fin du XVe siècle, passait, elle aussi, pour contagieuse. Que fit-on? On décida d’expulser de la ville tous les avariés étrangers, en isolant avec soin les Parisiens soit à domicile, soit dans un établissement ouvert ad hoc. Cette mesure ne s’imposa pas sans difficulté : nombre de malades cherchèrent à éluder ces prohibitions, ou à se faire admettre à l’Hôtel-Dieu où ils étaient mêlés aux autres patients, si bien qu’on finit par menacer tous ces contrevenants «d’estre jetés à la riviere».
Certain opuscule, remontant aux premières années du XVIe siècle, du médecin viennois Barth. Steber, nous renseigne sur le traitement appliqué aux syphilitiques de ce temps. Une figure sur bois représente un homme & sa femme: un médecin, debout, au chevet de la femme alitée, tient à la main un flacon d’urine dont il examine gravement le contenu au jour, y cherchant des indices sur la nature du mal. De l’autre côté du lit, un chirurgien, muni d’un rasoir, est agenouillé aux pieds de l’homme & s’applique à racler quelques-unes des pustules dont le malheureux est couvert, ainsi que sa femme, de la tête aux pieds.
Vers 1275, Paris ne possédait encore que sept à huit médecins; un siècle après ils étaient déjà au nombre de trente-deux. Mais à côté d’eux une quarantaine de mires & mirgeβes plus ou moins interlopes exerçaient la médecine sans avoir passé par la Faculté : ils n’en étaient pas moins très courus, souvent de préférence aux médecins gradués, non seulement par le bas peuple & la petite bourgeoisie, mais, à l’occasion, par des gens de la plus haute condition . Les chroniqueurs citent l’un d’eux, Lorenz, demeurant «rue aux Provoires», qui se faisait un revenu annuel de 50 livres. Les médecins réguliers étaient fort honorés & entourés de la confiance générale. «Lorsqu’ils s’en vont par les rues dans leurs riches habits & coiffés du bonnet doctoral, écrit, vers 1323, Jean de Jaudun, ceux qui recourent à leur art n’ont pas de peine à les reconnaître. Oh! qu’il faut être reconnaissant à ces bons médecins qui observent les règles d’une savante physique & d’une longue expérience.» Nous savons déjà ce que valaient science & expérience.
Au-dessous d’eux une foule de charlatans se mêlaient, âprement combattus par la Faculté, de donner des soins & des conseils au menu peuple qui, plus rapproché d’eux par la condition sociale, leur accordait volontiers sa confiance. Dans les carrefours, sur les places, ils attiraient la foule autour de leurs tréteaux, vantant bruyamment les vertus de leurs drogues. Rutebeuf, le grand satirique du XIIIe siècle, nous a conservé un joli spécimen de boniment du moyen âge qui annonce, quatre siècles à l’avance, Tabarin & les parades du Pont-Neuf:
Seigneurs qui ci este venu,
Petit &grant, jone & chenu,
Il vos est trop bien avenu;
Sachiez de voir.
Je ne vos vuel pas desovoir,
Bien le porreiz aparsouvoir,
Ainz que m’en voize.
Asseiz vos, ne faites noise;
Si escouteiz, c’il ne vos poize.
Je sui uns mires.
Si ai estei en mains empires:
Dou Caires m’a tenu li sires
Plus d’un estei.
Si m’en reving par la Morée,
Où j’ai fait moult grant demorée,
Et par Salerne,
Par Burienne & par Byterm.
En Puille, en Calabre, Palerne
Ai herbes prises
Qui de granz vertuz sunt emprises:
Sus quelque mal qu’el soient mises
Li maux s’enfuit.
«Ces herbes, ajoute-t-il, vos ne les mangerez pas, car il n’a si fort buef en cest pais, ne si fort destrier que c’il en avoit groz come un pois sor la langue, qu’il ne morust de male mort, tant sont forts & ameires; & ce qui est ameir à la bouche si est boen au cueur. Vos les metreiz trois jors dormir en boen vin blanc; se vos n’aveiz blanc, si preneiz vermeil; se vos n’aveiz vermeil, preneiz de la belle yaue clere; car teiz a un puis devant son huix qui n’a pas un tonel de vin en son celier.» On en prendra pendant treize jours &, par la Passion du Christ, «vous sereiz gariz de diverses maladies & de divers mahains (malaises), de toutes fievres, de toutes goûtes, de l’enfleure dou cors, de la vainne dou c..., c’ele vos débat. Car se mes père & ma mere estoient ou péril de la mort, & ils me demandoient la meilleure herbe que je lor peusse doneir, je lor donroie ceste».
Une pareille médication était-elle bien plus étrange que celle des médecins universitaires? L’exposé de cette dernière, on peut l’avancer hardiment, constitue un des plus curieux chapitres dans l’histoire de la sottise humaine: pendant bien des siècles le corps médical s’obstina à user de toutes les substances que mettait à portée de sa main la nature, sans avoir l’idée de recourir à l’observation ni même au simple bon sens: minéraux, végétaux, animaux, l’homme même, tout lui était bon, & surtout les éléments qui semblaient les moins désignés pour cet usage. La pharmacopée de J. de Renou, médecin de Henri IV, nous apprend qu’encore au XVIIe siècle «on se sert de plusieurs animaux entiers, comme des cantharides, cloportes, vermisseaux, lézards, fourmis, vipères, scorpions, grenouilles, escrevisses, sangsues. Quant à leurs parties, nos medecins tiennent qu’elles sont douées de plusieurs & admirables vertus»; c’est aussi l’opinion de M. Charas, membre de l’Académie des sciences à la fin du siècle. «Outre les préparations qu’on peut faire du crâne de l’homme & de ses autres os, de son sang, de sa chair, de sa «mumie» ou corps desséché, on peut aussi préparer ses ongles, ses cheveux, son urine & ses excréments.» Au début on ne fouillait que les anciennes tombes d’Egypte dont les momies produisaient «certaine liqueur odorante & de consistance de miel» qui faisait merveille. Puis on se contenta des ressources qu’on avait sous la main, des cadavres de pauvres diables «morts de ladrerie ou de peste, pour en tirer la pourriture cadavéreuse qui en distille». Le même Charas recommandait la tête de vipère grillée contre les morsures du reptile, «la raison & l’expérience l’ont confirmé » ; la tête de vipère portée au cou contre l’esquinancie, la graisse de vipère contre la goutte, la peau de vipère contre les accouchements difficiles. L’eau distillée de fiente d’homme roux, desséchée sous le nom de civette occidentale, guérissait l’érysipèle & les fistules. L’extrait «d’urine de jeunes gens qui boivent du vin» remédiait à l’apoplexie, à l’épilepsie, aux convulsions & aux vapeurs. Au point culminant de cette période si brillante que fut le règne de Louis XIV, la spirituelle Sévigné s’en montrait enchantée. «Pour mes vapeurs, écrivait-elle en juin 1685, je pris huit gouttes d’essence d’urine, & contre son ordinaire elle m’empêcha de dormir; mais j’ai esté bien aise de reprendre de l’estime pour elle; je n’en ai pas eu besoin depuis.»
L’éminent chimiste du XVIIIe siècle, Lémery, approuve tout. «Le lait de femme est pectoral & souverain contre la phthisie. L’urine de l’homme nouvellement rendue purge, elle est bonne contre les vapeurs hystériques, la goutte, les dartres; on en prend deux ou trois verres à jeun le matin. L’excrément humain est digestif, résolutif, adoucissant, guérit les anthrax, l’esquinancie, la fièvre intermittente.»
Faut-il rappeler encore l’électuaire de chasteté «pour réprimer les trop grandes ardeurs de Vénus» ; l’électuaire de puissance, qui fortifie les nerfs, recrée le cerveau, le cœur & l’estomac; l’huile de petits chiens, qui guérit la sciatique & la paralysie; l’huile d’araignées, souveraine contre la fièvre & la petite vérole; l’eau de mille fleurs, urine fraîche de vache, contre la goutte & les vapeurs; les cataplasmes de crottes de chiens & l’onguent de chat ? Et Ambroise Paré, pourtant l’une des fortes têtes de l’ancienne science française,
Tout sage qu’il estoit, dict des choses pareilles:
«A bon droit! les anciens ont dict tous les médicaments estre pris des plantes, de la terre, de l’eau, des bestes, parties & excrémens d’icelles. Car aulcunes fois on use d’un regnard, d’un petit chien, hérisson, grenouille, limaçon, cancre & aultres sortes de bestes.»
Contre la rage, la ressource classique consistait dans l’envoi du malade à la mer. Ur veneur, attaché à la personne du petit Dauphin, plus tard Louis XIII, ayant été mordu, le petit prince supplia la reine d’y envoyer le blessé, ce qui fut fait. Gui Patin approuve le remède pouvu qu’il soit appliqué dans un délai de neuf jours, autrement mieux vaut tuer le patient tout de suite. «Quand il n’est plus temps, il fault les estouffer dans leur lict à force de couvertures, ou bien on leur faict avaler une pilule d’opium tout pur, afin qu’il n’en soit plus parlé.»
Les pierres précieuses ont également joui, jusqu’au XVIIIe siècle, d’une grande réputation en matière curative; chacune avait sa spécialité, on ne savait pas toujours au juste laquelle, mais elle en avait une, c’était certain. Tantôt on l’absorbait en poudre, tantôt on la portait au cou ou bien on l’appliquait sur la partie malade. J. Corbichon, un savant du XIVe siècle au service de Charles V, déclare que l’améthyste guérit l’ivresse ; le jaspe en poudre «restrainct la fleur des dames & les émorroïdes»; l’émeraude «restrainct les jolis mouvemens de luxure & estanche le sang». Renou, ce médecin de Henri IV déjà cité plus haut, déclare aussi qu’elle préserve du mal caduc, fortifie la mémoire & résiste aux efforts de la concupiscence charnelle. «Car on recite qu’un roy de Hongrie estant aux prinses amoureuses avec sa femme, sentist qu’une belle esmeraude qu’il portoit en son doigt se rompist durant leur conflict, tant cette pierre aime la chasteté. Les perles aussi sont grandement cordiales & propres à resjouyr le cœur. Voilà pourquoy les alchimistes font une certaine liqueur qu’ils appellent liqueur de perles, avec laquelle ils promettent merveille pour la guerison de plusieurs maladies, encores que le plus souvent tout leur fait ne soit que fumée & charlatanerie.»
L’or potable, ce grand élixir de santé, encore à la fin du XVIe siècle, tenait le premier rang dans la thérapeutique de nos praticiens, presque au même degré que les ferrugineux modernes. Les malheureux atteints de la lèpre, les gens épuisés mâchaient des feuilles d’or, avalaient un breuvage dans lequel entrait une dissolution du précieux métal. En 1655, l’année même de l’intrigue amoureuse avec Olympe Mancini, le médecin Vallot fit prendre au jeune roi des tablettes dans lesquelles entraient de l’or & des perles. A ce moment déjà la vogue commence à en baisser, bien que Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, prescrive à son client d’occasion «un fromage où il entre de l’or, du corail, des perles & quantité d’autres choses précieuses».
Cet assortiment de drogues variées, les pauvres morticoles ne le distribuaient pas suivant leur appréciation personnelle, mais cherchaient dans l’observation du ciel leurs inspirations. Depuis les premiers siècles du moyen âge, les astrologues étudiaient avec persévérance l’influence directe des astres & des signes du zodiaque sur les organes du corps. Ainsi le soleil influençait le cerveau, le cœur, les cuisses & l’œil droit; Mercure, la langue, les mains & les jambes; la lune, l’estomac & les poumons. Les signes du zodiaque, eux aussi, agissaient directement sur chacun de nos organes, de même que les comètes suivant leurs conjonctions avec l’une ou l’autre planète; le grand secret de l’art médical était de déterminer ces positions & d’y conformer son traitement. Le médecin appelé à soigner un malade commençait par examiner l’état du ciel; si sa victime était atteinte de la poitrine au moment où la lune se trouvait dans le signe du Cancer, il attendait que cette conjonction fût passée. Lors de la peste de 1348, la Faculté déclara officiellement que, cette année-là, il y avait eu conjonction de trois planètes dans le signe du Verseau: d’après Aristote, cela suffisait pour entraîner la dépopulation d’un État. Cette opinion, à la rigueur, était attribuable à l’ignorance du moyen âge; mais en 1580 encore, à la fin de ce siècle illuminé par l’éclat de la Renaissance, le même corps persiste dans ses vues. «Quand il apparaît des éclipses ou comètes, quand Saturne & Mars conviennent ensemble au signe de la Vierge, non seulement ils changent l’air de sa qualité naturelle, mais aussi le contaminent par une certaine maligne influence estrange & diverse.» (?)
L’auxiliaire naturel du médecin était l’apothicaire. Dès le XIIIe siècle, il vendait des médicaments & des herbes, des épices de tout genre, de la cire & des cierges, du sucre & du réglisse, puis l’ellébore qui facilite la digestion; n’oublions pas de rappeler la thériaque, électuaire composé de plus de soixante ingrédients divers, pilule de vipère, rognon de castor, opoponax, bitume de Judée, myrrhe, encens, térébenthine, &c., & le bézoard) concrétion calcaire qu’on trouvait dans l’estomac des boucs d’Orient: tous deux passaient pour d’infaillibles antidotes contre la plupart des poisons. Or il arriva que, passant un jour à Clermont-Ferrand, Charles IX rencontra un seigneur arrivé d’Espagne, qui lui présenta un bézoard «qu’il affirmoit estre bon contre tous venins & l’estimoit grandement». Paré, qui était présent, eut la clairvoyance, bien que simple chirurgien, d’en nier l’efficacité. Dans ce doute, le roi, résolu à trancher la difficulté, se fit amener un pauvre diable, cuisinier condamné à la potence pour le vol de deux plats d’argent, & lui offrit sa grâce s’il voulait se prêter à l’expérience. Le malheureux accepta tout ce qu’on voulut, & avala d’abord un poison très actif, puis le bézoard. Presque aussitôt il se prit à vomir, «à aller à la selle avec grandes espreintes, disant qu’il avait le feu au corps, demandant de l’eau à boire»; rampant sur ses genoux comme une bête, la langue pendante, avec des sueurs froides & d’inutiles efforts pour vomir, il «jettoit le sang par les oreilles, le nez, la bouche & les sièges». En dépit des efforts du chirurgien pour le soulager par l’absorption d’huile, il expira après de cruelles souffrances. Le bézoard était jugé : on le jeta au feu.
A l’origine, apothicaire & épicier se confondaient dans une corporation unique. Plusieurs montraient une singulière ignorance, d’autres un déplorable penchant à tromper le public. Le prédicateur populaire Maillard, dont les sermons, d’une éloquence un peu rude, contiennent tant de détails curieux sur la vie privée à la fin du XVe siècle, leur dit leur fait: «Les apothicaires mettent leurs drogues dans leur cave, afin que l’humidité les alourdisse; ils vendent du gingembre pour de la cannelle, & mettent de l’huile dans le crocus pour lui donner de la couleur & du poids.» Et il conclut par ces mots: «De trois choses Dieu nous garde: des & cetera des notaires, des quiproquo d’apothicaires, & de boucon (poison) de Lombard Friscaire.» Cette opinion était sans doute celle de beaucoup d’autres; Charles VIII s’en occupa en soumettant la profession d’apothicaire à des conditions rigoureuses & à un contrôle sérieux de la Faculté : aussi toutes les querelles de cette dernière entre partisans des anciennes & des nouvelles méthodes eurent-elles naturellement leur contre-coup chez les apothicaires. Sous prétexte qu’on pouvait introduire des aliments dans l’estomac par le fondement, elle imagina de faire débattre cette thèse: Le clystère rompt-il le jeûne? Aussitôt grand émoi au camp des apothicaires, administrateurs officiels de ce clystère: en cas d’affirmative, c’était le chômage de l’instrument durant tout le carême. Par bonheur pour eux, l’anatomiste Bauhin vint démontrer aux médecins que les aliments ne pouvaient pénétrer au delà de la valvule iléo-cœcale, surnommée dès lors la barrière des apothicaires.
La fraude, en dépit du contrôle, continua à sévir comme par le passé : «Pharmacopoles nous abusent, écrivait au XVIe siècle le médecin Champier; ilz nous vendent les os de cheval au lieu de os corde cervi, & en trouverez plus à vendre que n’a de cerfs en toute la France, Italie & Espaigne.» Dans les Caquets de l’accouchée, une femme qui avait habité longtemps la maison d’un apothicaire assure qu’elle ne l’a jamais «veu employer que les herbes que l’on racle souvent dans nos jardins». Et L’Estoile rapporte l’aventure d’un apothicaire qui, sur son lit de mort, se confessa «de ce qu’il n’estoit point! entré de bonne rheubarbe en sa boutique il y avoit plus de trente ans».
Il nous semble les voir analyser, peser, piler leurs drogues, ces obscurs débitants de remèdes, en pourpoint noir ou brun, haut-de-chausse & bas de laine, large col & calotte noire. Leur allure trahit au premier coup d’œil leur profession. Qu’elles sont laides & sombres, sans air ni lumière, encore au XVIe siècle, ces officines des premiers apothicaires où ils conspirent en toute sécurité contre la longévité de leurs contemporains! La porte d’entrée ogivale est abritée d’un auvent. A l’intérieur, pas d’autre ornement que des bahuts de chêne portant des balances, de gros mortiers de fer reposant sur des socles de bois, avec de lourdes amphores de terre cuite, & les silènes, «boetes & coffrets embélys de toutes sortes de peintures recreatives comme peuvent estre cerfs volants, viédazes empennés, centaures à cul pelé, oisons bridez, cannes bastées & aultres semblables , entre lesquelles on a accoustumé de laisser un petit vuide quarré pour y escrire en lettres d’or ou d’azur le nom de la drogue». Au XVIIe siècle, les locaux deviennent plus clairs, plus spacieux, & les silènes font place à des tiroirs qui contiennent, dans un rapprochement pittoresque, le long des parois, juleps, violats, rosats, racines, condits d’angélique & de coings, parfums étiquetés, &, souvenir typique des mystérieux laboratoires du moyen âge, des salamandres & autres animaux empaillés.
Simples marchands «dont l’office se termine à la préparation des remedes», ils étaient regardés de haut par les médecins dont ils prêtaient serment d’exécuter strictement les ordonnances. Beaucoup, cependant, les modifiaient à leur gré, ou même délivraient des remèdes sans ordonnance; mais c’était à leurs risques & périls. Une ordonnance de Henri IV renouvela cette prescription, menaçant les délinquants de la perte d’une oreille. L’étrange assortiment de produits qu’ils tenaient dans leurs officines! Des anneaux constellés, de la corne de licorne & de rhinocéros, des dents de loup; en outre, ils en fabriquaient de leur propre invention, & cela va sans dire, à très haut prix. Tous les écrits du temps sont unanimes sur les friponneries des apothicaires, & Argan a bien raison de les relever en lisant les parties fort civiles de M. Fleurant. Le médecin Houlten exprimait l’opinion générale en définissant l’apothicaire «animal fourbissimum, faciens bene partes & lucrans mirabiliter».
Les deux professeurs que comptait, à l’origine, la Faculté furent renforcés, au XVIIe siècle, de deux chaires nouvelles pour la chirurgie & la botanique. Les cours s’ouvraient en novembre, coupés par cent dix-sept jours de congé aux grandes vacances qui allaient du 28 juin au 13 septembre, & aux grandes fêtes ecclésiastiques, sans parler des dimanches. Les leçons commençaient de bonne heure, à 5 heures en été, à 6 heures en hiver; un bachelier, en robe & en toque, prenait place dans une petite chaire pour faire un cours d’une heure, lisant les passages d’Hippocrate & autres auteurs approuvés; plus tard venaient les cours des professeurs sur les autres matières d’enseignement. Les étudiants, tenus à une grande exactitude, prenaient des notes sur un cahier. Les examens pour le baccalauréat s’ouvraient tous les deux ans. Le candidat présentait une supplique latine pour être admis à subir l’examen, qui durait une semaine entière. Chacun des nouveaux admis était invité à disserter sur une question médicale; puis le bedeau de la Faculté lui lisait la formule du serment à prêter: à chaque article, il répétait: «Juro».
Qui ne se rappelle ici la célèbre parodie du Malade imaginaire, dans laquelle le bachelier d’occasion reproduit, presque trait pour trait, la formule officielle de serment du récipiendaire? Ce que l’on connaît moins, c’est l’origine de l’impérissable bouffonnerie, conçue chez Mme de La Sablière après un de ces joyeux soupers où se donnaient rendez-vous les beaux esprits du temps: Boileau, La Fontaine, & Ninon & Molière; c’est dans ce cercle que la cérémonie fut créée d’un trait. Molière fournit le canevas, & chacun y ajouta un mot. Il est permis de présumer que deux ou trois médecins quelque peu sceptiques, de l’entourage de Molière, étaient présents: Mauvillain, Bernier ou Liévin; certains termes du métier, quelques détails intimes révèlent, par une connaissance approfondie de la maison & de ses traditions, l’intervention d’une main experte.
La scène originale ainsi composée fut beaucoup plus longue que celle que nous connaissons; Molière, en homme de goût, en retrancha pour les besoins de la scène mainte longueur, même des scènes fort piquantes: après que les sept premiers docteurs ont formulé leur interrogatoire, le huitième ouvre le sien par une question sur le traitement à suivre dans le cas d’une jeune fille chlorotique. Le savant bachelier propose imperturbablement une médication inattendue: «In nomine Hippocratis, benedidam cum bono garçone conjunctionem imperare.» Est-ce la présence de Ninon qui inspira ce régime extra-universitaire?
Une fois reçu, le bachelier se préparait pendant deux ans à l’examen de licencié. Son temps désormais était fort rempli par ses conférences aux débutants, ses disputations avec ses collègues, les visites en ville avec un docteur qui l’initiait à la pratique de son art, & les consultations à l’Hôtel-Dieu. En même temps les soutenances de thèses se succédaient: c’est à ce moment que l’école était curieuse à voir, surtout lorsque la thèse portait sur une question passionnant les esprits. Le candidat répondait d’abord aux arguments des autres bacheliers. A leur tour les docteurs l’attaquaient; enfin la mêlée devenait générale, & tout le monde s’y jetait. Les docteurs gesticulaient, au milieu du vacarme les concedo, distinguo, nego volaient comme grêle à travers la salle, & le voisinage, très rassuré, se bornait à dire: Ce sont nos docteurs qui se disputent. Le doyen dans sa chaire veillait à ce que tout se passât dans les règles: au moment voulu il fermait les débars, on passait au vote, & le candidat était déclaré sufficiens ou incapax.
Quelques-unes de ces thèses discutèrent des questions passablement étranges:
En 1643, s’enivrer une fois par mois est-il salutaire?
En 1648, les jolies femmes sont-elles plus fécondes que les autres?
En 1669, la femme est-elle plus lascive que l’homme?
Le célèbre Gui Patin, en 1624, avait choisi pour sujet de thèse cette question au moins inattendue: La femme peut-elle se changer en homme? La réponse fut négative.
D’autres témoignent de préoccupations plus positives & reflètent les goûts gastronomiques de nos vieux docteurs qui, hors de l’école &des querelles professionnelles, pouvaient être de charmants compagnons & fort goûtés dans le monde. Les anciennes listes d’argumentations mentionnent, sous prétexte d’hygiène, les sujets suivants:
Faut-il servir la laitue au premier service, les pommes au second?
Est-il bon de manger des noix après le poisson, du fromage après la viande?
Encore en 1787, Corvisart, l’un des derniers représentants de l’ancienne Faculté, argumenta sur ce sujet: Faut-il boire du vin avec les huîtres?
Un dernier trait complétera le tableau de la vieille procédure des examens. Molière l’a indiqué d’un mot qui clôt l’exorde du président:
Salus, honos & argentum
Atque bonum appetitum.
La réalité ne démentait pas un si engageant programme: le côté culinaire & gastronomique tient une place notable dans la physionomie de l’ancienne Faculté. Il s’était déjà bien atténué au temps de Molière. La génération contemporaine de Rabelais ne cessait de banqueter: après chaque examen, après chaque thèse, aux redditions de compte, à l’élection du doyen, à la Saint-Luc. Guy Patin raconte avec complaisance le dîner qu’il offrit à ses confrères pour son élection. «Hier je fis mon festin à cause de mon décanat. Trente-six de mes collègues firent grande chère: je ne vis jamais tant rire & tant boire pour des gens sérieux, & même de nos anciens; c’était du meilleur vin vieux de Bourgogne que j’avais destiné pour ce festin. Je les traitai dans ma chambre, où par-dessus la tapisserie se voyaient curieusement les portraits d’Erasme, des deux Scaliger, de Casaubon, Muret, Montaigne, Charon, Grotius, Heinsius, Saumaise, Fermel, de Thou, & notre bon ami G. Naudé. Il y avait encore trois autres portraits d’excellents hommes, de feu M. de Sales, évêque de Genève; M. l’évoque de Belley, mon bon ami; Justus Lipsius, & enfin Franç. Rabelais, duquel autrefois on m’a voulu donner vingt pistoles. Que dites-vous de cet assemblage? Mes invités n’étaient-ils pas en bonne compagnie ?»
Restait encore la consécration épiscopale conférée par le chancelier de Notre-Dame, dernier souvenir de l’origine ecclésiastique de l’Université. Après un échange de harangues latines à l’archevêché, on se rendait en procession à la cathédrale, & les nouveaux gradués juraient au pied de l’autel de saint Denis de défendre la religion catholique «usque ad effusionem sanguinis», jusqu’au sang. Quelques semaines plus tard le jeune médecin conquérait, au prix d’un nouvel acte, le titre de maître-régent ou docteur: une dernière dissertation, un drenier serment de fidélité à la Faculté, alma mater, & il recevait du président, avec l’accolade, le bonnet de docteur, puis rendait grâces à tout le monde, à Dieu, à la Faculté, à ses parents & amis, aux assistants. C’en était fait: le nouveau médecin avait atteint le terme d’un enseignement fort médiocre, certes, mais qui ne laissait pas, tout compte fait, de lui coûter assez cher. Avec les droits d’inscription, les frais de thèses & les diverses gratifications, les frais d’études médicales atteignaient un total d’environ 830 livres, considérable pour le temps.
En dehors de leurs études théoriques, les jeunes médecins se préparaient à l’exercice professionnel par les consultations gratuites à la Faculté, par la clinique de l’Hôtel-Dieu, & par le traitement de la clientèle à la suite d’un docteur.
Les consultations gratuites n’attiraient guère les malades pauvres qui, alors comme en tout temps, préféraient les démarches irrégulières: ils couraient aux charlatans de carrefours, ou allaient consulter les apothicaires dans leurs sombres réduits & les médecins clandestins, même les sorciers. «Hélas! s’écrie le médecin-poète Courval-Sonnet , combien voit-on fourmiller d’empiriques & charlatans en nostre France! Combien y a-t-il de religieuses, combien de femmes qui font mestier ordinaire de garder les malades; combien de vieilles édentées ridées, bavardes, bigottes, porte-chandelles, porte-cappes, se meslent effrontément de la médecine, conjurent les fiebvres, exorcisent les chancres & hémorroïdes, charment la tigne, soufflent le feu volage, remettent la poictrine, & mille aultres resveries & superstitions capables de faire rire le plus grand mysantrope & cynique refroigné de ces vieils philosophes; combien de femmes impudiques & desbauchées, combien de regratieres & maguignonnes d’amour, coratieres de lubricités, darioliettes, chauffecires, lesquelles, après avoir consommé le printemps de leur aage & la chaleur de leur esté a faire des pelerinages en Cypre, pour offrir des sacrifices à la Paphienne, dont les ceremonies ne sont aultres qu’embrassades amoureuses & copulations voluptueuses, ne sachant puis apres de quel mestier se mesler durant l’hyver de leur vieillesse, cherchent enfin leur dernier recours à l’exercice de la médecine, & se meslent a toutes fins de visiter les malades, prescrire remedes, ordonner purgations, préparer breuvages, potions electuaires & compositions violentes aux femmes & filles qu’eux-mesmes auront peut-estre desbauchées & mises au mestier pour les faire avorter & avaler leur fruict avant terme pour couvrir par cette ruse diabolique leur tripotage amoureux & impudicité desréglée. Ils se servent d’ordinaire d’un grand nombre d’onguens, huiles, eaux distillées, cataplasmes, compositions, embrocations, baings & fomentations pour maintenir leurs chalendes en leur beau teinct, amoindrir le sein, derider le ventre, rebondir le monticulus veneris, estrecir quilboquet ou l’enfer d’Alibec, restraindre les nymphes, raffermir les aislerons ou caruncules par trop relaschées, & bref les remettre en leur premier pucelage
Бесплатный фрагмент закончился.
