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Amélie Gex, François Vermale
Amélie Gex: un poète savoyard
Biographie et correspondance

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306366
Table des matières
PRÉFACE
I
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
II
AMÉLIE GEX ET LE DOCTEUR LOUIS GUILLAND
LOUIS-XAVIER DE RICARD ET LES FÉLIBRES ROUGES
Las Hirondelles.
Au temps des Framboises.
AMÉLIE GEX ET CLAUDE-AIMÉ CONSTANTIN
PROSPER MARIUS
M me LA COMTESSE DE FAVERGES
ANTONY DESSAIX
LETTRE A UN SPIRITE
III

PRÉFACE
Table des matières
Chambéry jouit d’un privilège admirable: la campagne, la vraie campagne, la nature agreste s’étend jusqu’à ses portes, l’absence de grande industrie et de banlieue ouvrière lui laisse toute place. A cent pas de la ville, en tous sens, par les plaines ou les coteaux, des chemins rustiques vous offrent le charme du frais ombrage des arbres drus qui les bordent. Ils se déroulent avec lenteur, généralement, mais parfois escaladent vivement les monts et les ravins, côtoyant prairies et pâturages, labours et cours de ferme. Et sur les plateaux, auprès des vieux châtaigniers qui laissent apercevoir sous leurs branches sombres la ville grise et bleue, et au loin le lac élincelant, les travaux des champs se succèdent, dans l’air limpide, avec leur poésie éternelle de gestes simples et familiers.
C’est avril. Au versant du coleau, les bœufs roux brillent au soleil, ils avancent à pas lents et le soc de la charrue retourne la terre grasse et rougeâtre; le cri du bouvier sollicite leur marche lourde et rompt le silence. — C’est juin, les faucheurs, d’un mouvement égal, couchent en andains l’herbe fleurie. C’est plus lard la moisson et les filles affairées qui lient les javelles. C’est octobre et les chants joyeux des vendangeurs...
De ces spectacles, qui se répètent en tous pays, mais auxquels la Savoie prête un cadre incomparable de charme et de grandeur; de ces spectacles qui vont au cœur de tous, à cause de nos vieilles attaches paysannes, mais qu’elle sentait plus profondément encore pour les avoir vécus, elle-même, auprès de la maison paternelle, Amélie Gex a su dégager, d’un trait alerte et sûr, toute la force émotive. Elle a chanté, avec un vrai tempérament de poète et un amour passionné de notre sol, la gaîté des travaux champêtres, la grâce naïve des idylles villageoises. Elle a su mettre en scène avec un merveilleux talent de conteur, avec une saveur rustique pleine de finesse et de vivacité, le paysan de chez nous. Toute son œuvre n’est pas ld, mais le meilleur, l’excellent de son œuvre est là.
De ce que elle peint la terre de Savoie, ses travaux, le caractère profond de la race, Amélie Gex est le poète le plus vraiment, le plus foncièrement savoyard. De ce que cette peinture possède, au plus haut degré, du naturel, de la grâce et de la vie, elle se situe au premier rang, à côté de Marc-Claude de Bullet, à côté de Jean-Pierre Veyrat.
Dans notre Parnasse savoyard, car grâce au régionalisme nous avons notre petit Parnasse, elle personnifie l’âme paysanne, comme Veyrat représente parmi nous l’instant et le cri romantique, de Bullet restant la fleur de noblesse, le poète savant, élégant, qui marque la place de notre province dès la Renaissance.
En dehors de sa valeur poétique, la figure d’Amélie Gex reste singulièrement attachante, et il serait regrettable que sa position dans les luttes politiques fît mal juger son caractère.
Avant tout, c’est une âme sincère, droite, loyale, une nature ardente et généreuse que les tristesses de la vie n’ont pas ménagée et qui réagit vigoureusement, gaiement même. Elle doit lutter à la fois contre la souffrance physique, la souffrance morale ou les soucis matériels, el elle ne sombre pas dans le pessimisme. Ce miracle est dû à un sang généreux et à une tête solide.
La maladie l’a visitée de bonne heure el ne l’a plus abandonnée; à onze ans, en 1846, elle est considérée comme tuberculeuse et se remet par une existence libre, en plein air. Jusqu’à quel point, on ne le sait, car son père le Dr Gex ne semble pas avoir grande confiance en sa santé. Plus tard (1857), elle fait un séjour à Divonne; en 1861, on peut lire dans une de ses lettres: «D’abord, mon amie, je souffre. Ceci, c’est habituel.» On pourra lire encore, en 1873: «Le médecin, le 15e ou le 16e que je consultai, me dit ne pouvoir me sauver si je ne me créais pas une occupation quelconque.»
C’est alors qu’Amélie Gex fait un voyage à Milan, pour étudier la photographie, puis, de retour à Chambéry, ouvre, rue de la Gare, un atelier au titre de «Photographie italienne». La pauvre enseigne pouvait s’apercevoir encore, jusqu’à ces toutes dernières années, de la place de la Gare, sur les toits de la première maison. Souvenir lamentable d’une incertaine profession qu’Amélie Gex dut abandonner au bout de quelques mois, n’y ayant gagné qu’une aggravation de ses maux, sous forme de rhumatisme déformant des mains.
Les soucis matériels, tout comme les chagrins et contrariétés domestiques, ne l’épargnèrent pas. M. Vermale, qui a rendu aux lettrés savoyards et à tous les amis de notre terre le grand service d’écrire la vie de notre poète, en rassemblant avec bonheur les documents les plus variés et les plus intéressants, a marqué avec discrélion plusieurs de ces points.
Lorsque, sur l’avis du médecin, Amélie Gex doit chercher une occupation la distrayant de ses souffrances, — et ce sera la carrière littéraire, — nous sommes en 1873, elle a 38 ans, il ne lui reste plus que dix ans à vivre et elle n’a pas encore écrit, pour le public, une seule ligne de ces œuvres qui doivent consacrer son nom. Mais elle a vécu, elle a réfléchi, elle a beaucoup observé. Elle ignore la prosodie et les règles poétiques; mais elle a le don de la poésie, une imagination souple et riche, et elle le sait. Sans le don, à quoi peuvent servir les règles les mieux suivies. Ingres disait aux peintres: «Celui qui s’appuie sur un compas s’appuie sur un fantôme.» C’est vérité pure, et le dictionnaire de rimes, à lui seul, ne peut donner plus de certitude au poète, que n’en donne le compas à l’artiste, quant à l’illusion de la vie. La vie est mouvement; pour la rendre, il faut répondre à un feu intérieur, qui est proprement le lyrisme, le don de compréhension poétique de l’objet.
Si Amélie Gex a rendu vraiment la vie paysanne, c’est qu’elle a participé vraiment et intimement à la vie paysanne et qu’elle en a compris la poésie. Pendant vingt ans, de 1853 à 1873, elle a vécu aux champs, à La Chapelle-Blanche, dirigeant elle-même l’exploitation agricole des propriétés paternelles, conduisant les travaux, mettant souvent la main à l’ouvrage, directement, par goût et avec entrain, se reposant dans les causeries au coin du verger, se distrayant l’hiver aux chants des veillées et aux propos pittoresques des conteurs villageois.
Ces vingt ans ont joué un très grand rôle, non seulement dans sa formation poétique, mais encore dans sa formation morale. Alliant une humeur vive à beaucoup de sensibilité, cette vie libre, au simple contact de la nature, et loin de la société, devait fatalement incliner son intelligence à l’indépendance du jugement et à l’observation critique. Aussi se tient-elle légèrement en marge du monde, qu’elle goûte peu, et de la religion qu’elle façonne à sa guise, tout en ayant l’âme religieuse. Il n’y a pas à s’étonner outre mesure, elle porte bien l’empreinte de son époque, de ses lectures et de son milieu, en sacrifiant à la mystique déiste et humanitaire de 1848.
Mais elle va d ces idées en toute bonne foi, sans arrière-pensée; sa correspondance en témoigne. Elle s’examine avec sincérité : «Je sais à peu près ce que je pèse...» «C’est dommage, j’étais une bonne nature, j’aurais pu aller loin peut-être, dans la voie des connaissances humaines; mais par la faute des circonstances d’abord, plus tard par celle des hommes, ensuite par la mienne, je n’ai point profilé des dons que Dieu m’avait confiés.» Il faut se rendre à cet accent, qui a le son clair de la vérité... et de la modestie.
Au reste, ce n’est pas la moindre des surprises qui attend le lecteur, de rencontrer à la fois chez Amélie Gex, au point de vue religieux, un esprit d’indépendance qui la situe au seuil de l’Eglise et une crainte panique de l’orgueil. Dans une prière remarquable, tant par la forme que par l’esprit de soumission et de recherche confiante de la vérité, prière qui nous a été conservée, nous la voyons s’adresser, ainsi, à Dieu: «... Faites que mon esprit ne s’égare pas dans la recherche de la Vérité. Ce que je vous demande surtout, c’est l’humilité. Oh! que jamais l’orgueil ne pénètre en moi, étouffez-en le germe dans mon âme.» C’est dire la qualité très rare de cet esprit d’une bonne volonté évidente.
L’impression profonde de sa longue prière est à retenir, nous semble-t-il, au regard de quelques pointes regrettables qu’elle a pu décocher au Clergé, et pour situer exactement son Credo, bien connu, Credo de paysan savoyard désinvolte et goguenard:
De craye u bon Dio que fa luire
Son soluai chu noutron pollié.
Du reste, elle termina ses jours par une fin religieuse, gagnant toute l’estime et la sympathie du Chanoine Varet.
La politique l’avait mise en évidence, par la publication de ses chansons patoises, sous le pseudonyme de Dian de la Jeânna, dans «le Père André » ; feuille des paysans de Savoie, dit le sous-titre.
C’était en 1878, au temps des Blancs et des Rouges. Par sa famille, par ses relations, par ses idées, elle était du camp rouge, avec une ardeur nourrie de généreuses illusions qui semblent attiédies dans la suite. Pour appartenir au parti opposé, on n’en doit pas moins reconnaître l’entrain, l’accent, la verve de ces couplets qui furent populaires, tels ceux des «Deux Poulets», une de ses premières chansons politiques. Le triomphe du poulet rouge fut assuré par celui des 363, et il put chanter à son aise.
Au fond, les coups de bec d’Amélie Gex ne sont pas très méchants; après plus de 40 ans, les blessures qu’ils ont pu faire sont bien cicatrisées; on peut les oublier et ne garder le souvenir que des coups d’aile et du regard clair; d’autant que, depuis, ce pauvre poulet rouge «qui n’avait à manger que l’herbe du chemin», et s’en plaignait, a dû trouver meilleure nourriture.
C’est dans le même Père André que parurent la plupart de ses poésies patoises, réunies plus lard en recueil sous le titre «Le long de l’An». On sent que, par ces poésies, elle veut maintenir le caractère de la race, lui montrer ses ressorts intimes, la bonhomie et la cordialité de ses rapports, l’indépendance et la noblesse du travail de la terre, le trésor des coutumes et des traditions. Par là elle sert puissamment le régionalisme.
Somme toute, qu’on enlève à ses œuvres, de loin en loin, quelques traits de lutte sociale visant un certain ordre religieux ou politique, qui peuvent heurter à un premier contact, il ne reste partout qu’une vue poétique et cordiale de la vie. Et ces traits, les dirons-nous perfides? Je ne le crois pas, car ils ont toute la candeur et la marque d’une manœuvre électorale conduite avec entrain; ils rejoignent ce sentiment du paysan savoyard, ou du paysan tout court, qui aime, certain jour, critiquer le Dieu qu’il révère, les principes qu’il observe, et les maîtres qu’il sert, pour se prouver, un instant, son indépendance, et ce, sans conviction intime, loin de là. Inconséquence, dira-t-on; mais sans ouvrir Montaigne pour s’appuyer d’une citation, l’homme n’est-il pas qu’inconséquence, et quelque soit son niveau social.
La vie, les opinions, la vocation tardive d’Amélie Gex, ont de l’étrange; son aspect physique n’en comportait pas moins.
Sa figure était largement modelée, avec une structure lourde, épaisse, massive de la région du menton, qui donnait à toute la face une expression puissante de force au repos, tempérée toutefois par la douceur du regard. La main potelée n’était pas non plus très féminine. Au total, elle était un peu hommasse. Et son accoutrement parfois bizarre, son port de chapeau et son allure garçonnière soulignaient cette première impression. Dans son enfance libre, aux champs, elle avait vécu un certain temps habillée en garçon, d’où une liberté de façons et d’allure qui, si elle enlevait beaucoup du charme féminin qu’elle pouvait encore posséder, restituait, grâce au don d’une intelligence vive, tout l’agrément profond d’une franche camaraderie. Une excellente camarade, telle est l’impression qu’elle laissa, non seulement à ses compagnes de jeux d’enfance, mais encore à ses amis ei confrères du journalisme. C’est le seul témoignage net, que j’aie pu obtenir, autrefois, de quelqu’un qui goûtait son talent et l’avait beaucoup fréquentée.
Il faut lire et il faut relire les œuvres d’Amélie Gex et entre toutes le recueil de nouvelles intitulées «Histoire de ma rue et de mon village», où elle déploie un admirable talent de conteur, el ses «Poésies en patois savoyard».
Certes, ses «poésies françaises» ont de l’intérêt et il suffit de citer quelques vers, tels que:
Lorsque mai s’est tressé sa couronne fleurie
Qu’au verger le soleil mûrit le bigarreau...
ou dans «Vilanelle» :
L’été rieur arrive les mains pleines,
pour faire sentir la flamme de la bonne poésie qui courait dans ses yeux et dans son cœur. Dans «Cris dans l’ombre», elle a des accents qui rappellent J.-P. Veyral:
Depuis le jour fatal où tu devins féconde
O terre, que fais-tu des pleurs que tu reçois?
Mais à côté des parties excellentes, il faut constater des faiblesses. On sent qu’elle s’est donné des modèles, qu’elle vise parfois un style convenu, bref, elle n’est pas pleinement elle-même, au point de vue poétique. Par contre, on a l’avantage d’y trouver des lumières précieuses sur ses sentiments, son caractère, sa formation morale.
Les poésies patoises, elles, sont une réussite permanente, un accord complet de la réalité et de la poésie, animé d’une jeunesse éternelle, celle de la vérité. Elle y révèle, tout entier, le paysan de Savoie, le suit dans ses travaux, et au foyer, et à l’étable, dans les veillées et aux fêtes villageoises. Amélie Gex ne fait pas que décrire. Elle excelle à mettre en scène ses personnages, qui, tout comme au théâtre, se définissent par le tour et la nuance de leurs paroles. C’est par là qu’elle amène au jour et fait affleurer sur de cordiales figures le fond expressif du tempérament savoyard. Peu de poésies donnent autant l’impression de contact direct avec la nature, car, hors le choix judicieux des éléments du tableau, Amélie Gex n’intervient pas, ni par réflexion digressive, ni par appréciation sur ces éléments; jamais elle ne s’interpose entre la nature et le lecteur. C’est pourquoi ses poésies nous semblent ne pouvoir vieillir.
Son recueil est comme un miroir qu’elle tend au paysan de Savoie et dans lequel il peut se reconnaître, jusqu’en ses nuances les plus profondes. Le geste est féminin et discret. Il a été suivi. El le paysan savoyard, charmé de voir son caractère et son amour du sot si bien compris, avec tant de finesse, de vérité et de mesure, s’est mis à répéter et à chanter à ses enfants ces œuvres expressives, écrites en sa langue. Que de banquets de conscrits et de veillées d’hiver ont relenti de ces strophes, qui définissent et aident à maintenir le caractère de la race.
Une cordiale bonhomie, se nuançant parfois de réserve discrète, forme l’enveloppe du fonds solide du paysan de Savoie, qui est tout de loyauté et de bon sens robuste. Il aime sa terre avec passion, mais la conquête et la satisfaction du bien-être présente le terme d’une ambition qui ne le ronge pas. Aussi, le paysan savoyard, bien qu’intéressé, comme tout paysan, l’est-il généralement, sans hâte, sans aigreur, sans rapacité ; son but est l’aisance tranquille; mais s’il désire l’aisance, il chérit la tranquillité. Tout en découle: la facilité des rapports, le contentement du sort, la liberté d’esprit.
Une ironie fine et une verve blagueuse dont il use tour à tour, montre la souplesse de son esprit alerte que le patois anime encore d’une flamme toute particulière d’humour.
Ce patois, fait à l’image du sol, en suit toutes les modulations: doux, gras, un tantinet traînard et chantant dans la plaine, il passe dans la montagne à la rudesse; tantôt guttural, tantôt vif et sifflant en claquement de fouet. Il a un parfum tout spécial, chargé de saveur rustique et familière, comme un bon plat de pays. Aussi, est-il à proprement parler intraduisible, il faut le goûter en lui-même, pour sa force, sa justesse, son expression, sa sonorité et aussi sa caresse maternelle. Profondément rattaché au sol, issu de ce sol, il a une vertu de convenance et de simplicité inégalable, il exprime, en dehors de tout mouvement de mode, l’essentiel permanent.
La poésie d’Amélie Gex reçoit les bienfaits de cette discipline. Qu’on songe que telles expressions faibles et vieillies qu’on rencontre dans ses vers français: «Zéphir mutin» par exemple, n’ont pas, ne peuvent avoir de traduction patoise littérale, ce qui n’est point une perte, et que toute locution paloise approchée sera sûrement douée d’une force expressive supérieure. En fait, une foule de mots patois n’ont pas d’équivalents français.
Amélie Gex a usé de ce langage, supérieurement, avec un tour d’esprit franchement savoyard et selon les rythmes les plus variés. Il faudrait citer; mais on n’ose choisir, elle comporte tant de nuances dans son naturel parfait.
Essayons cependant, voici un «fredon» d’avril :
L’hiver s’ein va tot einzovri
L’herba rebiolle
On vai sondre le na d’avri
Darnié le niolle.
Mie, demaize, si te vou
Cori n’a vouere
On s’einverra rien que no dou
Vé la Ravouère;
Y est le teim que l’amandrollié
Florai sa brance
Allin lu fare degrollié
Sa roba blance.
Mai et la joie du printemps:
Mai novellet vardai le size,
L’arbépin blançai le boesson;
U printein le çansons s’einvoulent
Comme un tropet de pinzons blancs .
En opposition, voilà un extrait de «la Complainte du Conscrit», qui est une pièce d’un accent poignant par la vérité simple du détail, dénué de toute déclamation:
Fedra copa le pan pe mince
I fadra felo u crueju,
Mare, pe payé u Monchu
A la Saint André voutre ceinse:
Vo saré tozor ein retard
Iora que me vaica seudart .
La vision nette des champs et de la maison abandonnés, des travaux qui souffrent de son absence, fait tomber lamentablement en fin de plusieurs strophes ce malheureux: «lora que me vaica seudart. » — Le même accent, d’émotion contenue, se rencontre aussi dans: «Le tour qui tourne» et «Ce que m’a chanté l’alouette.»
Ma vegne et mon sartot (ma vigne et mon cellier) exprime tout l’attachement du Savoyard pour ce petit lopin de terre et ce modeste abri construit au prix de tant de fatigues et de sueurs. Après une description piquante qu’en fait le vigneron, il se redresse avec contentement:
On me baret le çatiau de la Motta,
Cho d’ Caramagne, ou bin tot Chambéry;
On me baret ce qu’a coutâ la rotta
Que va de Laissa u platiau de Thuéry;
Y me vindront menaché de no pèindre
No dou ma fenna et noutron Pierre étot
Qu’u grand jamais ne vodri lo-s’y veindre
Ma p’tiouta végne et mon petiou sartot .
Il faudrait donner là : «les Contes de la Veillée». Peinture chaude, colorée d’une veillée d’hiver dans les écuries. Tout y est: le froid du dehors, la moiteur de l’étable, la joie des enfants, les agaceries entre filles et garçons, et les contes surprenants, les rencontres de revenants, la stupeur, les rires, les interjections des assislanls, et enfin éclate dans l’enthousiasme la chanson du «p’tiou bossu». Il est malheureusement impossible de faire de courts extraits de celle pièce remarquable.
Les Rogations forment un tableau très vif et complet:
Hardi la gua! copa le size!
Y est rogachon deman matin... .
Après l’entrain du début, les réflexions graves sur la vieille croix, à fleurir pour la fête:
La villie croai que no z’agarde
Quand on revin solet la né
La pourra croai que tozor garde
Le recorte que sont sené... .
Enfin la dernière strophe avec sa pointe finale du plus pur accent de terroir:
Fleurs de savû et roûse ein sâva
Sont mai que robans de satin;
Noutra croai sara la pe brâva
Qu’i vont beni deman matin!...
Quand l’eincorâ, zo se bannières
Quand le portuze de lomières
Bram’ront: Propitius esto!
Dien lo z’airs qu’on varrâ traluire
On einteindra le bon Dio dire:
«Si forcha d’eimpli leu sartot!» .
N’est-il pas vrai qu’il faut lire et relire Amélie Gex?
F. GRANGE.
I
Table des matières
I
Table des matières
DIAN DE LA JEÂNNA OU AMÉLIE GEX
AMÉLIE Gex naquit à La Chapelle-Blanche (canton de La Rochette), le 24 octobre 1835 et mourut dans son domicile, rue de la Gare, n° 18, à Chambéry, le 16 juin 1883, âgée de 47 ans. Amélie Gex commença à écrire pour le public vers l’âge de quarante ans, mais son premier volume de poésies françaises publié sous son nom ne parut qu’en 1879 . Jusque-là, elle avait soigneusement caché sa personnalité littéraire. C’est ainsi que depuis 1877 elle publiait, sous le pseudonyme de Dian de la Jeânna , de nombreuses chansons et poésies patoises dont le succès avait été marqué. En 1879, certaines de ses poésies patoises furent réunies en un volume sous le titre de Long de l’an. Amélie Gex ne voulut pas faire connaître qu’elle en était l’auteur. Le Long de l’an ne porta d’autre signature que celle de Dian de la Jeânna. Si bien que la très grande majorité du public savoyard crut que Dian de la Jeânna, à cause surtout de l’actualité politique de certaines de ces chansons, n’était autre que le journaliste républicain et poète Charles Burdin. Il fallut un article de Jules Carret dans le Patriote savoisien du 21 mars 1879 et une protestation de Charles Burdin, pour que le public comprît à demi-mot que Dian de la Jeânna était Amélie Gex.
En 1882, l’Académie de Savoie couronna son poème A une âme sincère. C’était pour Amélie Gex la consécration, comme un commencement de gloire! Malheureusement, quelques mois après elle décédait. En sorte que, à peine la Savoie avait-elle appris à connaître le nom de son plus grand poète, que la mort le lui ravissait! Il est probable que le nom d’Amélie Gex eût continué à être ignoré du grand public, même dans sa province, si notre poète n’avait laissé après elle des amitiés qui restèrent fidèles à son souvenir et voulurent sauver sa mémoire d’un injuste oubli. Grâce à elles, son œuvre anonyme fut réunie en volumes et leur publication assura la gloire posthume d’Amélie Gex .
II
Table des matières
ENFANCE
(1835-1849)
AMÉLIE Gex a laissé quelques notes écrites au crayon qui donnent des dates fort intéressantes pour sa biographie:
«12 décembre 1839: Mort de ma mère, j’avais 4 ans et deux mois.»
«19 mars 1842: Entrée au Sacré-Cœur de Chambéry. »
«14 juin 1846: Je sors du Sacré-Cœur pour cause de maladie; je prends les eaux de Challes; on me croit poitrinaire et à cause de cela je guéris.»
«3 avril 1848: Je sors du Sacré-Cœur pour aller à Challes. Les «Voraces» arrivent à Chambéry, on se bat. Le 4, les troupes reviennent et je rentre le 15 en pension.»
«Le 6 mai 1848: Mort de ma grand’mère.»
«Le 19 mars 1849: Je sors du Sacré-Cœur pour tout de bon.»
Ainsi à 4 ans Amélie Gex fut orpheline de mère; à 7 ans, elle entra comme interne dans le pensionnat du Sacré-Cœur de Chambéry; à 11 ans, les médecins la déclarèrent atteinte de tuberculose. Elle quitta le pensionnat sur ce sombre diagnostic, et fut envoyée pour se soigner à Challes-les-Eaux. Elle guérit, puis retourna au pensionnat, qu’elle quitta définitivement à 14 ans, après avoir mal supporté 7 ans d’internat. L’année 1848 fut particulièrement douloureuse pour la jeune Amélie, car elle perdit cette année-là, où les «Voraces» arrivèrent à Chambéry, sa grand’mère paternelle, Mme Rose Gex, dont elle était tendrement aimée. C’était chez cette grand’mère gâteau qu’Amélie passait ses vacances et ses convalescences. Ces séjours, l’hiver rue Croix d’Or à Chambéry, l’été dans une maisonnette située hors du village de Challes, restèrent toujours pour la jeune captive des souvenirs enchanteurs, que l’écrivain plus tard aima à rappeler. La grand’mère Rose était toute faiblesse pour cette enfant qu’elle craignait de perdre et que le médecin, son complice, ordonnait de laisser s’ébattre librement. Habillée en garçon, Amélie prenait part aux jeux des enfants du village. Cette liberté devait rendre les retours au pensionnat particulièrement difficiles. «Cette nature exubérante était comprimée dans les murs du Sacré-Cœur, nous écrit Mme Caroline Landriani. Elle saisissait toutes les occasions pour sortir de la classe, soit pour cueillir des violettes dont une de ses compagnes se montrait désireuse, soit pour jouir d’un rayon de soleil, ce qui lui faisait tout à coup escalader la fenêtre de la classe. En même temps, elle amusait ses camarades par ses drôleries.» Mais si Amélie méritait souvent des zéros de conduite, elle était très aimée de ses compagnes, à cause surtout de sa bonté native. Néanmoins sa situation d’orpheline, s’ajoutant au poids de l’internat, embuait, à certains jours, la jeune pensionnaire de brusques tristesses. Ces deuils de son enfance et cette claustration scolaire contribuèrent à aviver précocement la sensibilité d’Amélie Gex.
III
Table des matières
ADOLESCENCE
(1849-1856)
A SA sortie du Sacré-Cœur, à l’âge de 14 ans, Amélie Gex vint vivre avec son père, le Docteur Marc-Samuel Gex, dans leur propriété de Villard-Martin, commune de La Chapelle-Blanche.
Le Docteur Gex avait fait ses études à l’Université de Turin et il avait été pendant sa première année à Chambéry l’élève affectionné du Docteur Guilland, professeur à l’Ecole préparatoire à l’Enseignement supérieur. Comme il était de tradition à cette époque, Marc-Samuel Gex soignait gratuitement ses malades, et vivait surtout des revenus de ses propriétés, augmentés par les honoraires en nature que la reconnaissance de ses clients lui prodiguait sous forme de cadeaux. Comme «il possédait une naturelle intuition médicale, on venait de loin le consulter». Amélie Gex ne tarda pas à jouer auprès des malades de son père le rôle d’infirmière. «C’est elle qui débrouillait les chevelures rebelles, qui pansait les plaies, qui préparait des onguents pour faire repousser les doigts brisés.» Elle devint, ayant ainsi acquis quelques notions sur les soins à donner en cas d’urgence, la providence des malades de La Chapelle-Blanche et des environs.
Le domaine de Villard-Martin, dans la maison duquel était née Amélie, provenait de sa mère. Il avait été partagé, à la mort des grands-parents maternels, avec une tante, Mme Marie Burdin, femme d’un horticulteur fort réputé et dont le fils, Charles, devait être rédacteur en chef du Patriote Savoisien.
En 1852, le Docteur Gex vendit la maison de la grand’mère Rose à Challes pour acheter des vignes à Villard-Léger, près La Chapelle-Blanche (5 juin 1854).
Cette mutation de propriété eut des conséquences diverses. Elle éloigna d’abord Amélie de Chambéry; ensuite, elle la força à vivre de la vie paysanne qu’elle devait si bien décrire. En effet, le Docteur Gex s’intéressant désormais à ses vignes de Villard-Léger où était son rendez-vous de chasse et où il aimait à recevoir ses amis, Villard-Martin fut abandonne par lui aux soins de sa fille qui, à 19 ans, dut ainsi s’occuper pratiquement des choses de la terre et se mêler journellement aux travaux de la ferme. Elle devint très forte en économie rurale, reçut de son oncle l’horticulteur des conseils éclairés; c’est ce qui explique qu’elle put diriger plus tard avec compétence au Père André, journal hebdomadaire ou almanach, la rubrique agricole aussi bien que la rubrique des poésies patoises. C’est ce qui explique aussi la précision et la vérité des détails qu’elle donne quand elle décrit les choses de la terre. Le réalisme de l’œuvre d’Amélie Gex est, fait de sincérité. Il reflète les vingt années qu’elle vécut parmi les cultivateurs.
Le fermier du Docteur Gex était un nommé Dieufils dit Prince. C’était un paysan jovial qui était recherché pour son talent de conteur et de chanteur. Dieufils était la joie des veillées d’automne et d’hiver. Ces veillées en Savoie, J.-J. Rousseau nous en décrit déjà le charme dans la Nouvelle Héloïse. Or, à La Chapelle-Blanche, tandis que les garçons cassaient les noix que l’on devait porter au moulin, que les femmes filaient, que les vieux surveillaient la cuisson des châtaignes, Dieufils racontait en patois, avec une verve intarissable, ses innombrables histoires; ou bien il chantait ses chansons de conscrits. Dieufils fut le maître d’Amélie Gex et ce sont les histoires de son cru qu’elle rapporte dans les Contes de la Bova.
Dieufils, d’autre part, avait connu le temps où La Chapelle-Blanche, à quelque vingt minutes de la frontière douanière entre la Savoie et la France, était traversée mystérieusement par les contrebandiers qui, cheminant la nuit avec des lanternes sourdes suspendues à la ceinture, apparaissaient comme des feux follets ou des «sarvans». Dieufils avait participé lui-même à des expéditions nocturnes; il aimait à en narrer les péripéties. Voilà pourquoi, dans les contes d’Amélie Gex, il est si souvent question de contrebande et de contrebandiers. Là encore, nous retrouvons comme un écho des veillées de La Chapelle-Blanche.
A Villard-Martin, Amélie Gex trouva d’autres compagnons. Ce furent les livres de la bibliothèque de son père, parmi lesquels les œuvres complètes de Lamartine, Hugo, Dumas père. Amélie Gex se passionna pour la lecture. A la suite des grands romantiques, elle se créa une mystique déiste et humanitaire alors que, dans le même temps, la «vie désordonnée» du Curé de La Chapelle-Blanche l’éloignait des pratiques religieuses. Dès lors Amélie Gex devint une lectrice fidèle de la Bible.
IV
Table des matières
AMÉLIE GEX FIANCÉE
(1856)
AVEC ses qualités de cœur et d’esprit, la situation de son père, l’héritage de sa mère, Amélie Gex, à vingt ans, était ce que l’on appelait alors un «bon parti». Les demandes en mariage affluèrent; mais son père renvoyait les prétendants en disant que sa fille n’avait pas de santé, qu’elle mourrait poitrinaire, etc. Cependant Amélie eut occasion de rencontrer et de connaître la famille Eyraud, laquelle habitait de l’autre côté de l’Isère le village de Barraux, dont on aperçoit, des croisées de Villard-Martin, le fort du même nom, célèbre dans l’histoire du Dauphiné et de la Savoie.
Ernest Eyraud, un des fils, qui était garde-forestier, s’éprit d’Amélie et la fit demander en mariage par sa mère. «Je ne sais comment, nous écrit Mme Landriani, on obtint le consentement du père? Le jeune homme, simple et bon comme elle, plut à Amélie. Elle se fiança avec lui avant son départ pour la Bretagne où il était en service. Malheureusement, quelques mois plus tard, Ernest Eyraud mourut d’une maladie de cœur (12 décembre 1857).
«Amélie Gex fut très affligée de cette mort, car elle aimait ce jeune homme et en était vraiment et ardemment aimée. C’est ce sentiment et la douleur de cette mort qui poussèrent Amélie à tenter les expériences spirites qui étaient alors à leurs premières révélations. Et, comme elle excellait en tout, elle fut heureuse dans ses expériences et entretint, avec l’âme de son fiancé et de sa mère à elle, une correspondance suivie et volumineuse, qui, si elle avait été conservée, ne serait peut-être pas sans intérêt aujourd’hui. Ce furent ses exercices et ses chagrins qui provoquèrent cette maladie nerveuse — la danse de Saint-Guy — qui l’obligea à aller, à 22 ans, aux bains de Divonne pour se soumettre au traitement de l’hydrothérapie dans un établissement dirigé par M. le docteur Vidard.»
V
Table des matières
SÉJOUR A DIVONNE
(1857)
DANS la petite société des malades de Divonne, Amélie eut un grand succès d’estime et d’amitié. Elle se distingua surtout par son habileté à organiser les amusements et à jouer les pièces de théâtre. Là aussi elle eut des demandes en mariage, qu’elle refusa.
Le docteur Vidard découvrit dans Amélie Gex un médium remarquable... On fit beaucoup de spiritisme, cette saison-là, à Divonne! Mais déjà plusieurs personnes avaient été frappées du talent de conteur d’Amélie Gex et l’avaient encouragée à écrire les récits dont elle les distrayait. Ce furent ces petits succès de Divonne qui, plus tard, permettront à Amélie Gex d’oser faire œuvre littéraire. Ils ne furent pas seuls à déterminer notre poète, mais leur souvenir eut une part d’influence. A Divonne il y avait des Parisiennes, des Genevoises, etc.: c’était déjà l’approbation d’un public choisi. D’ailleurs Amélie Gex avoue naïvement à son père, dans une lettre du 26 août 1857, que le docteur Vidard lui a dit qu’elle «avait une des meilleures têtes qu’il eût jamais rencontrées».
VI
Table des matières
VIE NOUVELLE A VILLARD-MARTIN
(1860-1873)
REVENUE à Villard-Martin, Amélie Gex, en 1860, eut le bonheur de voir son père s’unir en mariage avec Mlle Annette Charles, une de ses amies du Sacré-Cœur qu’elle affectionnait particulièrement. Cet événement heureux rendit vie et joie à la chère maison de Villard-Martin.
Amélie Gex, d’ailleurs depuis son séjour à Divonne, n’était plus isolée moralement à Villard-Martin. Elle entretenait avec quelques amies, à qui elle s’était liée durant son séjour chez le Docteur Vidart, une correspondance suivie, en particulier avec Mlle Marcillac , institutrice dans une famille à Genève, et avec Mlle Devès, de Bordeaux. De cette époque nous avons deux lettres à Mlle Marcillac qui sont pour nous du plus grand intérêt. Le 7 janvier 1861, elle lui écrivait: «Du reste toujours la même vie sédentaire et isolée, moins cependant qu’autrefois; il me semble qu’à mesure que mon cœur s’est peuplé (passez-moi l’expression), ma solitude a revêtu un tout autre caractère. Ah! qu’est-ce que l’affection n’embellit pas!»
Malheureusement déjà Amélie Gex ressentait les premières atteintes de rhumatismes qui allaient la torturer cruellement jusqu’à sa mort.
Sur ses rhumatismes, elle plaisantait avec bonhomie! «Vous me demandez ce que je fais et ce que j’ai pu faire le 1er janvier? D’abord, mon amie, je souffre. Ceci c’est habituel et je n’en parle que pour mémoire. Je loge une quantité de rhumatismes errants depuis assez longtemps pour que je sois habituée à leur façon de procéder si peu agréable qu’elle soit. J’ai de plus cette année bien mal aux yeux par suite de douleurs de tête. J’ai probablement encore d’autres maux, mais je ne les regarde plus que comme des habitués de la maison à qui l’on est obligé de passer quelques menues fantaisies, voir même des caprices. Oh! il faut bien se supporter les uns les autres!» Ah! si elle avait un peu plus de soleil pour se guérir!
«Notre hiver, sans être aussi rigoureux que les autres, n’en est pas moins désagréable à passer. Toujours de la neige ou de la pluie qui m’empêchent de sortir. Je ne puis penser à faire le peu d’exercice qui me serait si nécessaire... Impossible de sortir, le froid me fait trop mal. Oh! que j’aurais voulu vivre toujours au soleil! qu’il me semble que ces peuples privilégiés du Midi doivent se faire une triste idée de notre vie sous un ciel si souvent brumeux. C’est un rêve pour moi que de songer à ce bel Orient, pays de poésie et de soleil, où la vie est à découvert pour tous, où l’œil n’a pas le triste spectacle de cette mort de la nature bientôt suivie d’une brillante résurrection, mais qui n’en est pas moins pénible pour nous. Je me dis souvent que c’est encore une bonté de Dieu... ce qui ne m’empêche point de demander chaque jour un peu de soleil. Que voulez-vous? C’est mon faible, il faut me le passer.»
A Villard-Martin, Amélie Gex, encouragée par les approbations qu’elle avait reçues à Divonne, encouragée encore par les conseils amicaux de Mlle Marcillac, s’était laissée aller à oser composer quelques poésies françaises. Le 7 janvier 1861, elle écrivait à Mlle Marcillac: «Je suis contente que les quelques vers que je vous ai envoyés vous aient fait plaisir. Puisque vous me le demandez, je vous en envoie encore qui sont éclos un soir de l’automne dernier. Si votre indulgence et votre amitié leur accordent quelques pauvres mérites, celui d’être vrais, c’est-à-dire de n’avoir point exprimé des sentiments imaginaires et inventés seulement pour le besoin de la cause. Quant à vous en envoyer souvent, cela serait difficile attendu qu’il est bien rare que j’écrive tout ce qui me passe par la tête ou par le cœur. Cependant, comme nous sommes en communion de sentiments et de pensées, chaque fois que je croirai vous faire plaisir, vous en aurez; mais je vous en prie, amie, soyez sévère pour moi, reprenez-moi à chaque chose que vous ne trouverez pas bien. C’est le moyen de réaliser à peu près en moi cet idéal que votre affection seule croit avoir trouvé.»
Quatre pages plus loin, la même lettre se terminait sur ce post-scriptum:
«Doux silence des nuits, ombres mystérieuses,
Zéphirs qui soupirez, ô voix mélodieuses,
Qui parlez à mon cœur d’espérance et de foi.» Etc.
«Ces vers sont tirés de mon cœur et un peu de la lecture d’une traduction des Nuits d’Young, que vous connaissez probablement. J’en ai, je crois, encore quelques-uns que je vous enverrai si cela vous fait plaisir. C’est une espèce d’imitation du genre, bien modifiée comme vous voyez; mais le pinson n’a point la prétention de chanter comme le rossignol!»
Mais ce ne sont là que des tentatives qu’Amélie Gex n’entend point continuer, car elle sent qu’il lui manque l’instruction première, et elle ne veut pas devenir «bas bleu». Voilà pourquoi elle résiste aux conseils de Mlle Marcillac.
«Mon amie, vous me gâtez bien avec vos éloges! Songez que je vous aime et vous estime trop pour ne pas croire que vous êtes sincère. Heureusement pour moi que je me connais passablement et que je puis remplacer par d’humbles retours sur moi-même les douces flatteries que votre amitié croit que je mérite. Oh! entendons-nous, j’ai dit flatteries, ne prenez point ces mots, je vous en prie, en mauvaise part. Non, je sais bien que vous croyez à vos paroles, c’est justement ce qui est plus dangereux pour moi. Mais, Adèle, comme je vous le dis, je sais à peu près ce que je pèse et sans rien enlever de la part que Dieu m’a faite, je ne puis cependant croire à toutes vos illusions, mon amie, je me le suis dit bien des fois. C’est dommage, j’étais une bonne nature, j’aurais pu aller loin, peut-être, dans la voie des connaissances humaines; mais, par la faute des circonstances d’abord, plus tard par celle des hommes, ensuite par la mienne, je n’ai point profité des dons que Dieu m’avait confiés. Sans doute de tout cela il en est resté quelque chose, je puis encore remercier la Providence de ce qu’elle m’a laissé ! Mais, pour arriver là où je serais allée si j’avais été bien élevée? Non, Adèle, cela ne se peut pas. Je sais qu’à tout âge on peut avancer l’œuvre de son perfectionnement, mais encore faut-il qu’il y ait de solides bases à l’édifice, sans cela ce n’est qu’un château de cartes ou de sable qui ne résiste pas d’habitude aux vents et aux tempêtes de l’existence. C’est malheureux pour moi d’avoir compris trop tard la vérité, c’est malheureux d’avoir vécu dans un milieu si peu propre à me donner ce qui me manquait. Comme je ne me sens presque plus d’ambition personnelle, rester à l’ombre, vivre pour quelques bons et braves cœurs que j’aime, essayer de continuer en moi l’œuvre que l’expérience un peu hâtée de la douleur a ébauchée, tout cela me semble préférable à une de ces grandes tâches qui souvent perdent ceux à qui elles sont confiées. Voilà, mon amie, un mot de vérité sur moi. Merci de croire à ces grandes qualités que votre cœur a cru que j’avais. Je me souviendrai toujours avec bonheur que vous ne m’en avez pas jugée indigne.» Amélie Gex restera donc avec les cultivateurs de Villard-Martin... Ce ne sera que quinze ans plus tard, quand elle sera venue à la ville, qu’elle osera, pour se distraire de ses douleurs physiques, s’adonner à nouveau à la poésie.
D’ailleurs, pourquoi Amélie Gex quitterait-elle la campagne? A cette époque de sa vie, elle déteste cordialement le monde et ne lui ménage pas son mépris, comme un vrai Père de l’Eglise!
«Oh! le monde, mon amie, le monde contre qui le Sauveur tonnait déjà dans son Evangile. Le monde, cet être insaisissable et multiple, ce poignard qui tue sans qu’on sache qui l’a dirigé, ce poison qui corrode nos meilleures actions, qui jette un peu de son venin sur tout ce qui choque ses instincts méchants et vulgaires. Le monde...! Il me semble que j’éprouverai un bien grand bonheur à lui dire son fait. J’ai quelquefois de ces envies-là et je crois qu’un jour j’y succomberai. Pourquoi, quand on descend de la généralité à l’individualité humaine, trouve-t-on tant de beaux types, tant d’âmes et de cœurs dignes d’estime et de respect, et comment il se fait qu’en remontant de la partie au tout on ne trouve plus que méchanceté, égoïsme et bêtise? Dites, amie, le savez-vous? Ah! dites-le moi alors. C’est une pensée qui me préoccupe souvent. Je me pose quelquefois ce problème à résoudre? Comment pourrait-on arriver à conserver dans chaque être son vrai type, son caractère, tout en le pliant aux exigences morales de la société. Il me semble quelquefois que j’approche de la vérité, mais pas assez pour dire comme feu Archimède: «Je l’ai trouvé.» Après cela, c’est bien présomptueux à moi jeune fille de croire qu’il m’est permis de résoudre de ces questions-là. Allons donc! me dit-on quelquefois, vous n’avez point de goût, point d’idée, on vous parle toilette, broderie, cancans, et vous ne répondez rien ou, ce qui est bien pire, vous parlez sculpture, littérature ou politique! Sont-ce des choses qui nous regardent, nous autres femmes? Allons donc, petite fille, soyez du monde où vous vivez, sans cela vous ne serez qu’un être ridicule et qu’on évitera. Et voilà, chère, les beaux sermons auxquels je m’expose parce que je ne sacrifie point ouvertement ces niaiseries de sentiment à la dernière nouveauté de la mode. Bientôt il faudra se défendre d’admirer autre chose que le jupon albanais ou le bijou russe. Pardon de cette boutade, mon amie, mais si vous saviez quelle irritation produit sur moi cette tendance que les femmes ont d’éluder pour elles tout devoir sérieux, toute réflexion sérieuse et morale, vous me pardonneriez de les traiter un peu durement. Eh! quoi! Des femmes qui ont mari, enfants, qui ont charge d’âmes enfin vont éparpiller leurs facultés intellectuelles, les plus beaux dons que Dieu leur ait confiés, sur ces minuties indignes de la grave mission qu’elles devraient remplir. Oh! c’est trop fort et c’est surtout nous ravaler trop bas que de contraindre notre esprit à ne point s’élever au-dessus de ces puérilités. Assez, n’est-ce pas! Sur ce chapitre-là, je ne me tairai plus, et comme ce n’est point pour vous que je parle ainsi, il faut apaiser un peu mon courroux. Ma pauvre Adèle, je crois que si je devais vivre dans le monde, je me ferais un mauvais parti auprès des gens qui trouvent que l’âme et le cœur, c’est tout au plus bon pour l’âge où l’on va à l’école.» Que voilà des déclarations virulentes et un féminisme ardent que nous retrouverons chez Amélie Gex, rédacteur en chef du Père André !
Les lettres à Mlle Marcillac nous révèlent encore une Amélie Gex fort préoccupée des problèmes religieux. Par la suite, elle se créera une religion personnelle, dont le Credo de Dian de la Jeânna sera l’expression. Mais déjà, en 1861, Amélie Gex n’en était plus à l’orthodoxie catholique; elle était déjà hétérodoxe. Elle écrivait en effet à Mlle Marcillac, qui était protestante: «Non, Dieu que nous aimons, Dieu que nous servons de tout notre cœur, n’est point capable d’épouser toutes ces haines, toutes ces rancunes des hommes. Et puis, mon amie, vous qui réfléchissez, vous devez voir dans les événements présents le commencement d’une rénovation; nous ne pouvons plus rester ainsi, c’est évident. Il faudra qu’on comprenne, malgré les répugnances de quelques-uns et les scrupules intérieurs de beaucoup d’autres, que le catholicisme a besoin de se retremper aux sources primitives, et alors qui vous empêchera de venir à nous quand nous pourrons vous dire: Frères, nous servons le même Dieu, réunissons-nous au pied du même autel pour l’adorer suivant cette belle parole du Christ, en esprit el en vérité. En attendant, prions, mon amie, prions pour tous ceux qui n’ont point encore en eux ce désir de paix et d’union. Prions l’une pour l’autre, pour nos amis, pour nos parents. C’est si bon de prier? C’est si consolant surtout de se dire que là-haut, bien au-dessus de toutes ces passions d’ici-bas, notre âme trouve une région calme et sainte où elle peut se reposer des fatigues de la lutte, se retremper dans l’esprit de Dieu, pour revenir plus forte et plus confiante combattre ici-bas la douleur et le doute.» C’est déjà le spiritualisme que nous retrouverons dans le poème: A une âme sincère. De cette époque date, du reste, un curieux document . C’est une prière, comme J.-J. Rousseau en avait composé plusieurs aux Charmettes , et comme on aimait à en composer dans les milieux calvinistes auxquels appartenait Mlle Marcillac, dont Amélie Gex subissait l’influence.
A 25 ans, Amélie Gex aimait donc à parler art, littérature, religion, politique. Sur ces divers sujets elle entretenait longuement ses amies avec lesquelles elle était en correspondance. Ses lettres devaient être bien curieuses si l’on en juge par les quelques extraits que nous venons de donner; malheureusement le plus grand nombre a disparu . Mme Landriani a pu cependant retrouver encore une lettre d’Amélie Gex, relative aux événements politiques de 1860 , année qui fut une grande date dans l’histoire de la Savoie, puisqu’elle vit sa réunion à la France, à la suite d’un vote populaire. Cette lettre, pleine de réalisme, nous montre que déjà à cette époque Amélie Gex s’intéressait à la vie politique locale. Quoique jeune fille, elle n’hésitait pas à donner son avis, comme plus tard au Père André. Mais, en 1860 comme en 1880, la politique locale lui apparaissait d’un art peu relevé :
«Villard-Martin, 2 mai 1860.
«Ma bien chère Adèle,
«Oh! que je pense souvent à ce temps-là , surtout pour désirer qu’il me soit rendu, si ce n’est point dans les mêmes conditions, tout au moins que j’aie le bonheur de vous voir encore quelquefois, mes bonnes amies de France, les seules personnes que j’aime dans ma prétendue nouvelle patrie. Car enfin, il n’y a pas à s’en dédire, nous voilà Français jusqu’au cou. Vous ne trouveriez pas un seul paysan de Savoie qui ne dise tout bas. C’est singulier, tout de même, cette manière de demander mon vote! Oh! tenez, mon amie, cela fait mal au cœur de voir ce qui se passe dans notre chère Savoie... C’est un vertige, c’est une confusion sans pareille qui s’empare des têtes de tous ces hommes, c’est à qui courra plus vite au devant des places, des honneurs, des croix et de ces mille riens que le monde a pris parti de croire quelque chose d’indispensable au bonheur. Pauvres fous qui tous croyent tenir un bon numéro dans cette loterie de la fortune et qui ne s’aperçoivent pas qu’ils ont mis pour enjeu ce qu’ils avaient de plus précieux: leur honneur, pour recueillir un peu de cette eau bénite de cour dont ils paraissent faire tant de cas. Ne croyez pas cependant, ma chère Adèle, que je n’aime pas la France! Oh! le noble pays, le grand peuple, oui, je l’aime, c’est avec bonheur que j’aurais vu le drapeau français dans notre pays, si digne, lui aussi, de marcher sous son ombre; mais j’eusse demandé un peu plus de respect des vieilles traditions d’un côté, et un peu plus de souvenir pour nos glorieux et magnanimes souverains de l’autre. C’était une nécessité pour nous d’abandonner notre antique croix blanche, nous devions payer le sang français versé pour l’Italie, mais devions-nous rendre notre bon Victor responsable des désirs ambitieux de votre Napoléon? Pauvre roi, il est bon, il nous aimait nous ses Savoyards (car pour lui nous n’étions pas encore devenus des Savoisiens), et qu’a-t-il reçu pour prix de son affection? Des reproches, des malédictions qui, je l’espère, ne retomberont que sur la tête de son ministre, ou, pour mieux dire, ne retomberont nulle part. Vous avez su, n’est-ce pas, que tous nous avions voté : Oui. Eh! bien, mon amie, si jamais je vous vois, je veux me faire le plaisir de vous conter longuement la chose. C’est une page d’histoire bien curieuse et bien navrante tout à la fois. Vous savez si je dois connaître de monde dans un pays où tous se connaissent. Eh bien! il y a huit jours, je vous aurais dit: Je connais encore quatre personnes qui se souviennent et qui regrettent. Aujourd’hui, je ne sais plus que deux hommes restés fidèles à leur affection, sans arrière-pensées, sans bouderies, sans rien enfin contre l’ancien état de choses; demain, seront-ils encore du même avis? Qui sait? C’est bien long jusqu’à demain!
«Cependant, tout en regrettant le roi, le drapeau et notre vieux nom, j’avoue que matériellement d’abord nous gagnons énormément; c’est d’ailleurs la seule considération qu’on ait fait briller à nos yeux, il ne pouvait en être autrement! Que manquait-il chez nous, sinon de l’argent? Vous ne connaissez pas ce pays-ci, ma chère, presque personne ne le connaît; mais dans dix ans, nous serons parmi les départements les plus riches de la France sous le rapport agricole. Quant à l’intelligence, nous avons beaucoup à faire, presque tout dans plusieurs endroits, et c’est une des choses qui me touche le plus. En devenant Français nous aurons au moins la chance d’avoir pour mes pauvres villageois encore si arriérés, dans un avenir prochain, quelque progrès à espérer. Le contact continuel et immédiat de nos populations ignorantes avec les départements voisins produira un excellent effet. Assez sur ce sujet, n’est-ce pas?
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