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Amédée Gayet de Cesena

Le chapelet d'amour


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328597

Table des matières

PROLOGUE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

ÉPILOGUE



PROLOGUE

Table des matières

C’était le 15 septembre 1870, à onze heures du soir. La nuit était obscure. Le ciel était sombre.

Une femme en grand deuil remontait le boulevard Malesherbes, alors solitaire. Sa marche était lente et inégale.

Il y avait des moments où elle s’arrêtait tout à coup, hésitante et agitée. Puis elle continuait sa route, d’un pas plus assuré et avec une attitude plus résolue.

Quel était l’âge de cette femme? On ne pouvait le deviner.

Son long voile de crêpe noir, ramené sur son visage, en dissimulait entièrement les traits.

Cependant, malgré la légèreté de sa démarche et l’élégance de sa taille, on pouvait préjuger qu’elle n’était plus jeune.

Évidemment, il se livrait dans l’esprit de la femme en deuil qui cheminait ainsi, obsédée par une pensée fiévreuse et changeante, un violent combat.

Elle allait certainement accomplir l’un des actes les plus importants de sa vie, l’un de ces actes à deux faces, d’où peut également sortir la perte ou le salut.

C’est ce qui expliquait ses indécisions subites et rapides.

Elle se demandait parfois si elle ne ferait pas mieux de rebrousser chemin.

Mais il est probable qu’elle reprenait vite courage, puisqu’elle se remettait promptement à marcher devant elle dans la direction du boulevard de Neuilly, aujourd’hui l’avenue de Villiers où elle ne tarda pas à s’engager, après avoir passé devant la magnifique entrée du parc Monceaux.

Arrivée à la jonction du boulevard de Neuilly avec l’avenue Wagram, cette femme, aux allures mystérieuses, s’arrêta sur la place que forme cette jonction.

Elle examina attentivement les façades uniformes des quatre maisons précédées d’une grille en fer qui composent cette place.

— C’est dans celle-là qu’il demeure, se dit-elle tout bas, et, comme si tout à coup elle eût pris son parti de ce qui pourrait résulter de la démarche qu’elle allait tenter, elle se dirigea, sans hésitation, vers l’une des grilles.

Un petit jardin sépare chaque grille des fenêtres du rez-de-chaussée.

Trois de ces jardins étaient déserts. Dans le quatrième, un homme, en jaquette de drap brun, se promenait anxieux et impatient.

Il paraissait avoir environ cinquante ans. Un gilet croisé et un large pantalon de même étoffe que la jaquette complétaient son costume avec un képi de fantaisie, où l’on remarquait le signe distinctif des ambulanciers.

La barbe était noire; les cheveux, toujours abondants, étaient bruns; la tournure était distinguée; les traits étaient réguliers; la figure était énergique, mais le front était fuyant.

Au premier abord, il y avait de la séduction dans l’ensemble de sa personne, de la fascination dans la fixité de son regard.

Bientôt, on remarquait dans ce regard une indéfinissable expression qui causait une sorte de malaise. C’était celui d’un profond scrutateur des pensées humaines, habitué à dissimuler ses impressions et habile à pénétrer celles des personnes dont il avait intérêt à deviner les désirs et à surprendre les faiblesses.

On ne tardait pas également, lorsqu’on l’étudiait davantage, à découvrir dans sa physionomie des tons qui indiquaient, à dose égale, l’opiniâtreté et la dureté.

Dès que cet homme crut entendre un bruit de pas, il s’arrêta et regarda.

En voyant venir de son côté une femme portant le grand deuil de fille ou de veuve, il se hâta d’ouvrir la porte de la grille.

La femme franchit cette porte, qui se referma aussitôt derrière elle, et, toujours voilée, sans prononcer un mot, elle pénétra dans l’appartement du rez-de-chaussée.

Cette petite scène muette avait eu un témoin invisible.

La femme en grand deuil avait à peine disparu derrière la grille, dont la porte s’était si brusquement ouverte et si rapidement refermée, qu’un homme enveloppé d’un vaste paletot et coiffé d’un chapeau à large bord, s’était détaché de la muraille voisine, en murmurant d’une voix sourde:

— Elle! se donner à ce fat de Macdonald? Ah! ce n’est plus l’Edmée que j’ai tant aimée!

Puis cet homme parut tomber dans une sombre préoccupation. Il sortit bientôt de cette rêverie et, jetant un regard désespéré vers le rez-de-chaussée où celui qu’il venait d’appeler du nom de Macdonald était entré avec la femme voilée, il continua ainsi son monologue:

— Il ne m’a pas trompé ; il n’a pas menti, il y a deux heures, lorsqu’il s’est vanté à moi de posséder aujourd’hui le cœur d’Edmée, lorsqu’il m’a affirmé qu’elle viendrait le trouver chez lui, ce soir même. Ah! si je ne craignais pas que Nadine fût ma fille! Pourquoi le serait-elle? Demain, j’interrogerai la vieille amie d’Edmée, l’excellente madame Mason. Elle doit savoir la vérité. Il faudra bien qu’elle me la dise.

Celui qui se parlait ainsi à. lui-même avait à peu près le même âge que Macdonald. Mais ce n’était plus le même caractère de figure.

L’expression du visage, attractive et rêveuse, indiquait une nature plus impressionnable que persistante, plus tendre qu’énergique.

Le front était déjà chauve. On y découvrait des rides, sillons tracés par le travail de la pensée.

La tête, d’une forme scupturale, était très-dégarnie. Le crâne était entièrement dénudé.

Le regard, d’un bleu foncé, était doux et mélancolique, pénétrant et profond.

En proie à une vive agitation intérieure et comme accablé sous le poids d’une amère désillusion, il se dirigea vers l’un des hôtels qui, bordant le chemin de fer d’Auteuil, avoisinent la place Péreire. C’était sa demeure.

A peine entré dans son cabinet de travail, avant même d’être assis, il remarqua sur son bureau un billet qu’il ne se rappelait pas y avoir laissé. Il en brisa fiévreusement le cachet, car il venait de reconnaître l’écriture de madame Mason, qui avait été autrefois l’introductrice de Nadine dans les salons de Paris.

Ce billet était ainsi concu:

«Robert, vous ne connaissez qu’un côté de la triste vie d’Edmée, vous n’en connaissez que l’époque trop courte que vous aviez faite heureuse.

» Aujourd’hui qu’elle est veuve, j’ai le devoir, moi sa seule amie et sa seule confidente, de vous initier, sans même la consulter, à tous les mystères de sa longue existence de douleur, de dévouement, de misère, de devoir et d’abnégation.

» Je vous dois d’abord la vérité sur Nadine. Vous la trouverez dans le long récit que vous recevrez demain soir, après mon départ de Paris.

» J’avais eu la pensée d’entrer dans une ambulance. Mais Edmée est accourue ce matin pour me chercher avec Nadine.

» Je n’ai pas eu le courage de les laisser partir seules. Je me décide à les accompagner en Dauphiné.

» Nous attendrons ensemble la fin de la guerre dans le domaine des Abeilles.»

Le billet de madame Mason était daté du 15 septembre 1870, neuf heures du soir.

L’heure à laquelle il avait été écrit coïncidait avec l’heure où Macdonald avait reçu la visite d’une femme voilée, portant le grand deuil des filles et des veuves, et dans laquelle Robert avait cru reconnaître celle que madame Mason dans son billet, comme lui dans sa pensée, nommait simplement Edmée.

Jusqu’à la lecture de ce billet, un doute avait subsisté dans son esprit.

La femme qui, pour lui comme pour Macdonald sans doute, portait le nom d’Edmée, n’était venue, il le savait, qu’une seule fois, dans sa vie, à Paris, où elle n’était restée que quelques jours, il y avait environ douze ans.

Depuis, elle n’avait, à aucun prix, consenti à y revenir.

Elle n’y venait même pas pour y accompagner sa fille Nadine, qu’elle confiait toujours à madame Mason.

Confinée dans son château des Abeilles, elle ne s’en éloignait pour aucun motif et sous aucun prétexte.

Avant d’avoir reçu le billet de madame Mason, il se demandait comment il se faisait que son Edmée se trouvât â Paris; il se demandait si c’était bien elle qu’il avait vue entrant chez Macdonald.

Il se plaisait encore à croire qu’il avait pu être dupe d’une illusion.

Mais, d’après ce que lui écrivait madame Mason, il avait maintenant la certitude qu’en effet son Edmée était à Paris depuis le matin.

Il resta donc convaincu que c’était bien elle que Macdonald avait reçue dans la soirée.

Sa pensée, toutefois, fut distraite de la douloureuse confirmation de ses tristes soupçons, par la phrase du billet de madame Mason qui concernait Nadine.

Il resta longtemps immobile, les yeux fixés sur cette phrase, qui semblait l’absorber.

Il était comme abîmé dans une vague et profonde rêverie.

Évidemment le nom de Nadine produisait plus d’effet et exerçait plus d’influence sur lui que le souvenir même de son Edmée.

Le lendemain, après avoir achevé sa nuit et commencé sa matinée dans une agitation qui ressemblait beaucoup au délire que donne la fièvre, il courut, vers onze heures, à l’hôtel que madame Mason habitait dans les environs de la place de l’Étoile.

Il espérait l’y trouver encore, y trouver Edmée, surtout y trouver Nadine. Mais toutes les trois étaient parties, de grand matin, par le chemin de fer de Lyon pour le Dauphiné.

Le concierge était seul resté avec sa femme, promettant de garder fidèlement l’hôtel jusqu’à la fin de la guerre.

Robert n’osa pas questionner ces braves gens pour savoir où et comment Edmée avait passé sa soirée de la veille.

Toutes les nouvelles qui arrivaient du dehors sur la marche des armées allemandes, étaient désespérantes.

La population parisienne tout entière était livrée aux préoccupations les plus vives, aux excitations les plus diverses.

De ces excitations et de ces préoccupations, il se dégageait généralement un profond sentiment de patriotisme, un héroïque élan d’enthousiasme.

On savait que Paris allait être assiégé et bloqué par l’ennemi. Mais on ne songeait ni aux privations du siège, ni aux ennuis de l’investissement. On songeait moins encore aux périls de la lutte. On ne pensait qu’aux devoirs de la résistance.

Robert est certainement le seul Parisien qui ait passé cette journée dans une anxiété complètement étrangère aux suites déjà connues et aux éventualités trop prévues d’une guerre dont le début malheureux faisait pressentir le douloureux dénoûment.

Il ne pensait ni à la patrie en deuil, ni à l’énigme de l’avenir.

Toutes ses préoccupations étaient pour le manuscrit qui devait lui dire la vérité sur la naissance de Nadine.

Il se demanda ce qu’il pourrait bien faire pour tromper son impatience, sans être distrait de ses souvenirs, où les deux noms de Nadine et d’Edmée s’entrecroisaient avec une persistance qui était plus forte que sa volonté.

Toute conversation lui aurait paru fatigante.

Il ne songea à aller voir personne, et Macdonald moins que tout autre. Il ne voulait, ni être amené à lui adresser des questions, ni être contraint d’écouter ses confidences sur l’emploi de sa soirée de la veille.

La curiosité est l’une des plus fortes passions du Parisien.

Tout ce qui est, à un degré et sous une forme quelconques, un spectacle, a pour lui un attrait irrésistible.

Pendant les premiers jours du siège, le pont du chemin de fer de Ceinture, jeté sur la Seine, au Point-du-Jour, était devenu un observatoire où l’on allait, comme au parterre d’un théâtre, assister aux représentations que donnaient les batteries allemandes, disposées sur les bords du fleuve, de Boulogne à Meudon.

Il y avait là, du matin au soir, autant de curieuses que de curieux, et personne ne s’inquiétait des obus que lançaient les canons de l’ennemi.

Ces obus auraient pu pourtant atteindre, en ricochant, les spectateurs et les spectatrices, aussi bien que les vaillants acteurs des premières scènes de la sombre tragédie du siège.

Le 16 septembre, on n’en était encore qu’aux préparatifs de la défense.

C’était déjà un spectacle que l’on allait voir, avec une sorte de curiosité anxieuse, surtout sur les points où les travaux du génie militaire avaient le plus d’importance.

Robert s’arrêta enfin à l’idée de faire le tour de Paris, en prenant le chemin de fer de ceinture, qui ne devait qu’un peu plus tard interrompre son service.

Il le fit deux fois, entre son déjeuner et son dîner, s’arrêtant à certaines stations, comme s’il avait voulu se faire une idée exacte de l’état des travaux de la défense.

En réalité, il tenait à être seul jusqu’au soir. Il voulait éviter toute conversation qui l’aurait distrait de sa seule attente et de son unique pensée.

Lorsque, sur les neuf heures, il entra dans son cabinet de travail, il n’aurait certainement pas pu dire ce qu’il avait vu.

Le manuscrit annoncé venait d’être placé sur son bureau. Il l’ouvrit fiévreusement et, sans changer de place, il le parcourut, de la première à la dernière ligne, avec une agitation croissante.

Cette lecture dura juste douze heures.

Il voulut partir le soir même pour le Dauphiné.

Après avoir employé sa journée à prendre ses dispositions pour une longue absence, il se rendit à la gare du chemin de fer de Lyon. Il était coupé. Il n’y avait plus de train.

Il courut successivement à toutes les autres gares. Partout il arriva trop tard. Il était prisonnier dans Paris.

Condamné, par les lenteurs du siège, à une longue attente, Robert relut vingt fois, dans la solitude de son hôtel du boulevard Péreire, le manuscrit que madame Mason lui avait adressé.

Il s’y retrouvait lui-même, tel qu’il avait été, pendant plusieurs mois d’un bonheur immense et mystérieux qui lui avait fait tout oublier, et il y découvrait, comme aux rayons, lumineux d’une clarté subite, le mot d’énigmes qu’il s’était longtemps efforcé de déchiffrer, sans réussir à les deviner.

Madame Mason connaissait la vie de Robert aussi bien que la vie d’Edmée. Elle avait été successivement la confidente de l’un et la confidente de l’autre.

Elle avait donc pu mêler, dans son récit, leurs deux existences, tantôt confondues, tantôt séparées. C’était leur histoire complète à l’un et à l’autre jusqu’au 15 septembre 1870. Voici cette histoire, telle que leur vieille amie l’avait écrite.

I

Table des matières

LA FILLE DU BANDIT

Le 1er juillet de l’année 1840, un touriste qui paraissait à peine avoir dix-huit ans, entrait pédestrement, à la fin de la journée, dans le village de la Rochette.

Il était légèrement et simplement vêtu, et n’avait pour tout bagage qu’une petite valise en cuir noir, qu’il portait en bandoulière. Mais ses pieds et ses mains de race annonçaient qu’il appartenait aux classes élevées, aux régions oisives de la société.

Le village de la Rochette occupe l’extrémité d’un riche bassin, au confluent de deux petites rivières, le Gelon et le Jourdon.

Il est situé sur la route de terre qui aboutit, d’un côté, à Aiguebelle, ville de la Savoie, et, de l’autre côté, à Allevard, ville du Dauphiné.

En 1840, il était voisin de la frontière de convention qui séparait alors le royaume de Piémont et le royaume de France.

Sans questionner personne, notre touriste gravit le rocher qui domine le village de la Rochette.

Au sommet de ce rocher est une vaste plate-forme où l’on remarque les derniers vestiges d’un ancien château-fort, demeure féodale des seigneurs de la contrée, que Louis XIII fit raser pendant que l’armée française occupait militairement une partie de la Savoie.

La vue que l’on a de cette plate-forme est d’une merveilleuse beauté. Elle embrasse un immense paysage aux aspects changeants et pittoresques.

De quelque côté que l’on s’oriente, on aperçoit un assemblage aussi splendide que varié de rochers dont la cime se perd dans les nuages; de montagnes couronnées de forêts; de pics élevés éternellement chargés, de neige; de ravins profonds creusés par des torrents où l’onde, écumeuse et bondissante, court plutôt qu’elle ne coule, et de riantes collines superposées les unes aux autres, comme des rangées de gradins disposés en amphithéâtre, magnifique bordure de la riche vallée du Gresivaudan, où croissent sur le même sol le chanvre, le froment, le maïs et le mûrier, où du tapis vert des prairies, mêlée aux arbres fruitiers, la vigne grimpe le long des échalas, avec ses grappes abondantes:

Après s’être arrêté quelques instants sur l’Isère, qui traverse, anime et fertilise cette luxuriante vallée, le regard va se perdre sur le hameau de Sainte-Hélène, nid de verdure assis au bord d’un lac charmant et au pied d’un délicieux mamelon.

Au milieu du lac s’élève un ravissant petit îlot couvert de sapins.

Un vaste château moderne couronne le haut du mamelon.

Le 1er juillet 1840, il avait régné dans toute la Savoie et tout le Dauphiné, une chaleur tropicale.

Le thermomètre avait marqué quarante degrés centigrades.

Aucun nuage n’avait tempéré l’ardeur des rayons brûlants du soleil.

Aucun vent n’avait rafraîchi l’atmosphère, qu’il inondait et qu’il embrasait de ses jets de flamme.

Tout voyageur qui avait, ce jour-là, par goût ou par nécessité, parcouru à pied l’une des routes poudreuses de la Savoie ou du Dauphiné, avait dû souffrir horriblement de cette température sénégalienne.

Tel avait été le sort du jeune touriste qui arpentait alors la plate-forme du château démantelé de la Rochette.

Aussi respirait-il avec bonheur l’air pur et rafraîchissant qui, à ce moment-là, commençait à circuler sur cette plate-forme.

Il n’est donc pas étonnant qu’après avoir vécu, plusieurs heures, dans une sorte de fournaise, il s’oubliât et s’attardât à humer délicieusement, à pleins poumons, cette bienfaisante brise du soir qui venait enfin caresser son visage, sur la hauteur d’où il pouvait en même temps admirer de si merveilleux et de si splendides paysages.

Déjà, les dernières clartés du jour s’éteignaient dans les premières lueurs du crépuscule. et il ne songeait pas encore à la retraite.

Il se plaisait dans la contemplation du spectacle pittoresque et grandiose qu’il avait sous les yeux. Doué d’une nature poétique et d’un esprit romanesque, il rêvait de relever le château des anciens seigneurs de la Rochette et d’en faire sa résidence de prédilection.

On aurait pu l’entendre murmurer tout bas, se parlant à lui-même: «Comme on serait heureux ici près d’une femme aimée!»

Ce fut seulement lorsque l’ombre grandissante ne lui permit plus de rien distinguer autour de lui qu’il songea à redescendre vers le village.

Il se rendait à Allevard.

Il demanda sa route à un enfant de dix ans, qui la lui indiqua mal ou qu’il écouta distraitement, si bien qu’il ne tarda pas à s’égarer dans ces régions alpestres, où, même le jour, il est prudent d’être accompagné d’un guide.

C’est une perpétuelle succession et un perpétuel croisement de sentiers et de gorges, de ponts et de torrents, de rochers et de clairières, de bois et de vallons, de rivières et de coteaux, et partout de vastes solitudes, des silences profonds; partout de longs espaces sans habitation; nulle indication; rien, enfin, pour remettre dans son chemin le voyageur qui s’en est écarté, et tout pour lui donner à chaque pas des doutes renaissants sur la route qu’il doit prendre.

Le jeune touriste, que nous avons vu quitter, vers neuf heures du soir, le village de la Rochette pour se rendre à Allevard, était arrivé à l’entrée d’une vaste échancrure que des éboulements successifs avaient faite dans une masse énorme de rochers.

Il comprenait enfin qu’il s’était égaré.

Il regarda sa montre. Elle marquait onze heures.

Il entendait près de lui, sans découvrir aucun torrent, un bruit de cascade, qui indiquait qu’à l’extrémité de l’espèce de gorge qu’il avait à sa gauche, un courant d’eau, comme très-souvent en en rencontre dans la contrée, s’était frayé un passage, sur la hauteur, à travers les arbres, et que ce courant d’eau, glissant le long d’une roche perpendiculaire où il s’était creusé un lit, retombait dans une sorte de gouffre pour aller ensuite se perdre sous terre.

Un vague effroi le saisit. Il aurait voulu rebrousser chemin. Mais il ne pouvait pas plus s’orienter pour retourner au village de la Rochette que pour continuer sa route dans la direction d’Allevard.

Il prit le parti de s’asseoir sur un tronc d’arbre que le hasard avait placé au bord du sentier où il se trouvait, et il se mit à regarder le ciel, qui était splendidement étoilé.

S’il eût jeté les yeux au fond de la gorge qu’il avait alors en face de lui, il eût sans doute aperçu, aux clartés vacillantes de la lune, à deux pas du gouffre où se perdait le courant d’eau qui tombait du haut des rochers, et, à sa gauche, une misérable masure, depuis longtemps abandonnée par son ancien propriétaire.

Cette masure était adossée à un quartier de roc détaché de la masse.

Sur le seuil, deux êtres humains étaient assis, un homme déjà âgé et une toute jeune fille.

Le vieillard portait sur lui la livrée de la pauvreté. Il était vêtu de haillons, et pourtant il y avait dans sa mise cette prétention vaniteuse qui indique un déclassé de la pire espèce, un de ces déclassés que la débauche et l’oisiveté ont poussés au vagabondage et que le vagabondage a menés au dernier degré de la misère et au premier degré du crime.

Le vieillard avait, du reste, sur sa figure d’un cynisme repoussant, tous les stigmates du vice. Le teint était flétri. Le regard était fauve. Le sourire était haineux.

La jeune fille paraissait à peine âgée de quinze ans.

Malgré la rudesse des travaux auxquels elle devait être assujettie, il y avait en elle comme une sorte de distinction innée. Ses formes étaient, d’ailleurs, d’une pureté et d’une délicatesse qu’on ne rencontre guère dans les montagnes, surtout dans cette classe de la société.

Les cheveux blonds, soyeux et abondants, se séparaient en boucles négligées autour d’un front élevé, où brillait le signe d’une précoce intelligence.

Les traits étaient irréprochables. Mais la physionomie était empreinte d’une expression de tristesse si navrante qu’on ne pouvait regarder cette jeune fille sans être ému d’une pitié instinctive pour ses secrètes souffrances.

Lorsqu’elle était muette et immobile, ses beaux yeux bleus avaient un regard vague qui faisait mal. On aurait pu croire alors que ce corps charmant était privé de vie, que la pensée était absente de cette tête adorable.

Mais dès qu’elle parlait ou souriait, son regard s’illuminait, ses lèvres et ses joues se coloraient et l’on comprenait que cet apparent mutisme était le masque d’une nature ardente et passionnée; on sentait que dans cette poitrine battait un cœur tendre et dévoué ; on sentait que sous cette enveloppe ravissante, il y avait une âme aux aspirations élevées et vaillantes.

— Malheur! s’écria le vieillard. Je suis ce soir pauvre comme Job. Tu m’as volé, ma fille.

— Je ne t’ai pas volé, père, répondit la jeune fille, et pourtant, si je n’avais pas eu peur d’être battue, je l’aurais fait peut-être;

— Et pourquoi m’aurais-tu volé ?

— Mais pour acheter du pain.

— Rien que pour cela?

— Oui, rien que pour cela.

La jeune fille fit une pause, puis elle reprit:

— Dis donc, père, pourquoi ne veux-tu pas que j’aille travailler aux champs pour le compte d’un fermier? Au moins, je gagnerais de l’argent.

Cette question déplaisait évidemment au vieillard. Elle amena sur ses lèvres un hideux sourire.

— Enfant, répliqua-t-il, tu es folle. Te laisser aller chez les autres! Tu serais vite perdue pour moi. Que deviendrais-je plus tard, si je ne t’avais pas?

Non, non, tu ne travailleras pas aux champs. Tu as maintenant quinze ans, et tu es trop jolie pour ne pas gagner bientôt beaucoup plus d’argent d’une autre manière.

La jeune fille ne parut pas comprendre.

Elle se contenta de répéter, presque machinalement, comme si sa pensée se fût tout à coup endormie: «Je voudrais bien travailler.»

Les derniers accents de sa voix se perdaient déjà dans le bruit de l’onde tombant du haut des rochers dans le fond du gouffre, lorsque le jeune touriste, que nous avons laissé assis sur un tronc d’arbre, au bord du sentier et en face de la gorge, en contemplation devant les étoiles, abaissant enfin son regard vers la terre et le plongeant dans l’ombre, devant lui, crut apercevoir indistinctement, à quelque distance, deux formes humaines.

Il se leva rapidement, marcha de leur côté, et reconnut avec joie qu’il ne s’était pas trompé.

— Je vous donne vingt francs, dit-il avec un empressement irréfléchi, en s’adressant au vieillard, si vous voulez me conduire à Allevard à l’instant même.

— Miséricorde! vingt francs pour un si léger service! répliqua brusquement le vieillard, dont la figure sinistre s’éclaira soudain d’une joie farouche. Vous êtes donc bien riche, jeune homme?

— Est-ce que vous refuseriez?

— Vraiment, non. Je n’aurais garde de perdre une aussi bonne aubaine.

J’ai déjà beaucoup marché dans la journée et je suis harassé de fatigue. Mais c’est égal. La pensée que je pourrai acheter une robe neuve à ma pauvre Edmée, que voici, me donnera de la force et du courage.

Aussi vrai, d’ailleurs, que je m’appelle Zorigues, vous ne pouviez mieux vous adresser.

Je vous conduirai à Allevard en moins d’une heure par un chemin de traverse qui abrégera la distance.

En prononçant ces dernières phrases, d’une voix mielleuse et d’un air hypocrite, Zorigues avait montré de la main Edmée au jeune voyageur, et c’est alors seulement que celui-ci avait jeté à la dérobée un regard distrait sur la jeune fille.

Edmée, de son côté, fixa sur lui ses grands yeux bleus, plus doux que des yeux de gazelle, et sa physionomie prit tout aussitôt une expression de terreur et de pitié qu’il ne remarqua même pas, tant il était préoccupé exclusivement de l’idée d’arriver à Allevard le plus vite possible.

— Si je suis à Allevard avant minuit, je vous donnerai deux louis d’or au lieu d’un, reprit le jeune inconnu; et il insista pour que son guide se mît immédiatement en devoir de tenir sa promesse.

— Deux louis d’or! murmura tout bas Zorigues à l’oreille d’Edmée qu’il entraîna à quelques pas plus loin, comme s’il avait eu des instructions à lui donner pour le temps de son absence.

Dis donc, ma fille, ce jeune homme doit avoir sur lui une forte somme.

Avec cette somme nous serions riches.

Retiens-le jusqu’à ce que je revienne.

Je vais là-haut chercher mon couteau de chasse, et je redescends dans cinq minutes.

— Père, tu ne feras pas de mal à ce jeune homme?

— Ma fille, souvent nous mourons de faim.

— Moi, oui; mais toi, jamais.

— C’est vrai. Malheureusement, si je bois trop un jour, le lendemain il faut que je laisse mon gosier à sec.

Du reste, rassure-toi. Je ne veux aucun mal à ce jeune homme, qui va me payer grassement le petit service qu’il me demande.

Crois-tu que je voudrais m’exposer à mettre mon cou dans la lunette de la guillotine?

Je plaisantais.

Si je vais chercher mon couteau de chasse, c’est pour défendre ton protégé, en cas de mauvaise rencontre sur la route.

— Je te crois, père.

Zorigues, revenant alors vers son hôte improvisé que ce mystérieux dialogue commençait à étonner et à inquiéter:

— Je suis à vous à l’instant, lui dit-il, et il disparut dans la masure qui lui servait d’habitation.

Dès qu’Edmée pensa que son père ne pouvait plus ni la voir, ni l’entendre, elle courut vers le jeune voyageur, et lui prenant la main par un mouvement fiévreux et convulsif:

— Venez, lui dit-elle, venez vite, et elle l’entraîna malgré lui.

200,13 ₽
Возрастное ограничение:
0+
Дата выхода на Литрес:
16 января 2025
Объем:
191 стр. 2 иллюстрации
ISBN:
4064066328597
Издатель:
Правообладатель:
Bookwire
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