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Alfred Étiévant, Bertrand Millanvoye
Les coquines

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317638
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE UNE TROUPE D’ACTEURS
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
DEUXIÈME PARTIE LA POCHE DES AUTRES
I
II
III
IV
V
VI
TROISIÈME PARTIE LES MÈRES QUI TUENT
I
II
III
IV
V
ÉPILOGUE
PREMIÈRE PARTIE
UNE TROUPE D’ACTEURS
Table des matières
I
Table des matières
Tout à coup, le sifflet strident et douloureux de la locomotive se fit entendre dans le lointain: le train de Paris était à une minute de Clermont-Ferrand.
Malgré l’heure matinale, une foule nombreuse se pressait sur le quai et aux abords de la gare. A en juger par l’impatience qui se manifestait dans les groupes, les voyageurs qu’on attendait devaient être des personnages.
Le bataillon des curieux grossissait d’instant en instant et recevait constamment de nouveaux renforts. Les badauds débouchaient par escouades de toutes les rues avoisinantes. La cour était trop petite pour contenir tout le monde qui s’y trouvait. On se bousculait, surtout devant la porte de sortie, comme si on eût voulu la prendre d’assaut. On jouait des coudes pour empêcher les derniers arrivés de se placer au premier rang,
A l’intérieur, sur le quai de la gare, des gens à la mine importante et renfrognée se promenaient agités, fiévreux, ou se tenaient à l’écart, en proie à de visibles préoccupations.
Redoutaient-ils une absence de mémoire et se répétaient-ils pour la centième et dernière fois le discours qu’ils allaient improviser tout à l’heure? Nous ne le saurions dire. Ce qui est certain, c’est qu’ils étaient cravatés de blanc et habillés de noir comme de parfaits croque-morts. Un coup d’œil suffisait pour s’assurer que ces hommes graves, habitués à exercer des métiers tristes, allaient remplir dans un instant de pénibles et officielles fonctions.
Un bruit de tonnerre fit brusquement dresser toutes les têtes: le train, franchissant les tambours, entrait en gare.
La phalange officielle serra les rangs; le préfet, le général, le maire et ses adjoints, les conseillers municipaux, toutes les autorités enfin se placèrent, à la queue leu-leu, suivant l’ordre des préséances. Subitement, les figures assombries se déridèrent et l’on vit des sourires de commande égayer ces visages de circonstance.
Au même instant, une immense clameur, des cris de vive le ministre! venant du dehors, retentirent jusque dans la gare, et presque aussitôt éclata un tutti formidable de cuivres avec accompagnement de grosse caisse et de cymbales.
C’était la Société philharmonique de la ville qui, sous l’habile direction de son chef, M. Legras, attaquait dans la cour l’ouverture de la Muette.
Une portière s’ouvrit et l’on vit un petit homme à cheveux plats, au visage entièrement rasé, à l’air clérical et cabotin tout à la fois, descendre de wagon, suivi d’un jeune blondin. C’étaient M. le ministre et son secrétaire.
Le préfet s’avança en toute hâte, entraînant à sa suite le cortège des fonctionnaires.
Les discours commencèrent aussitôt et se succédèrent, alternant avec les réponses ministérielles. Puis, ce furent des effusions et des poignées de main à n’en plus finir, tandis que les employés du chemin de fer, stimulés par leurs chefs, accouraient de tous côtés pour acclamer M. le ministre.
Les autres voyageurs que cette fêle de famille paraissait préoccuper beaucoup moins que leurs bagages, descendaient du train, traversaient rapidement la voie et sortaient un à un de la gare, défilant entre une double haie de curieux.
La foule criait toujours: Vive le ministre!
Certains voyageurs, ahuris par ces vociférations, semblaient s’interroger, comme s’ils craignaient qu’on ne leur eût mis par surprise et à leur insu un portefeuille sous le bras.
Soudain, les cris cessèrent; un mouvement de curiosité porta toutes les têtes en avant, suivi bientôt d’un murmure de réception.
Une bande étrange débouchait à ce moment de la porte de sortie.
Des hommes et des femmes, poudreux, ébouriffés, les vêtements en désordre, surchargés de paquets, de valises, de cartons à chapeaux, de cages à serins, de boîtes invraisemblables, riant, gouaillant, élevant la voix s’appelant, par des ohé! et par des hip! faubouriens, apparurent au nombre d’une vingtaine environ, à la manière de comparses faisant une entrée bruyante en scène.
Les hommes étaient pour la plupart coiffés de casquettes ou de chapeaux de paille déformés, chaussés de pantoufles brodées ou de bottines en toile à bandes de cuir jaune, vêtus de pardessus trop larges ou de vestons trop étroits, la chemise émergeant en bourrelet dans l’interstice du gilet au pantalon, la pipe aux dents, le menton uniformément bleu, l’œil voyou.
Quant aux femmes, jeunes ou vieilles, elles étalaient prétentieusement des toilettes fripées ou se drapaient, avec des airs de théâtre, dans des manteaux ridicules; d’inénarrables chapeaux surmontaient leurs chignons dont certains affectaient des tons jaune de Naples tout à fait extraordinaires. Quelques-unes tenaient en laisse ou serraient dans leurs bras des griffons bâtards, d’autres portaient des cages dans lesquelles voletaient des serins effarés.
Ce monde bizarre s’arrêta au milieu de la cour et ne tarda pas à manifester, par des signes non équivoques, une surprise mêlée de satisfaction.
–Hein! mes enfants, s’écria l’un de ces étranges voyageurs, quelle entrée! On nous dépêche la musique de la ville pour nous recevoir. Rien que ca de luxe! Il est de notre devoir d’adresser un discours à ces braves gens.
Un murmure d’impatience courut dans la foule.
–Sac à papier, dit un grand diable d’homme qui paraissait fort agité, ces gaillards-là n’ont pas des têtes officielles! On dirait plutôt les acteurs de la nouvelle troupe.
–Ils en ont bien l’air, fit un autre.
–Eh bien! et le ministre! s’écria un troisième. Il ne vient pas. Est-ce qu’il se fiche de nous?
Au même moment, le bruit de plusieurs voitures s’ébranlant simultanément retentit à l’autre extrémité de la cour.
Toutes les têtes se tournèrent de ce côté.
Malédiction! C’était le ministre et les autorités qui s’éloignaient au galop de leurs chevaux d’équipage.
La société philharmonique, sur un signe de son chef, s’arrêta net au beau milieu d’une mesure et, rengaînant ses cuivres et ses clarinettes, quitta la place d’un pas accéléré.
–Ils sont sortis par la lampisterie, grommela un gros homme à face rubiconde, ils nous paieront ça!
La foule se dispersa, visiblement contrariée.
Les acteurs de la nouvelle troupe, car c’étaient eux en effet, manifestèrent un certain désappointement.
–Paraît que ce n’était pas pour nous, dit l’un d’eux, en tirant sa pipe qu’il avait dissimulée un instant.
–Faut que tu soies rudement gnole pour avoir coupé dans le pont, lui répondit, en riant, un de ses camarades.
–Ah ça! s’écria tout à coup avec l’accent dé Paulin-Ménier, un type d’énergumène qui depuis quelques instants donnait les marques de la plus vive impatience, il ne viendra donc pas, ce sultan, ce grand lama, ce pignouf de directeur, qui doit, rien qu’en se montrant, changer en louis d’or les sous que je n’ai pas?
–Tu veux déjà le taper? demanda le comique de la troupe en empruntant la voix de Fouinard.
–Je vas me gêner, reprit l’autre. Est-ce qu’il ne m’a pas fallu dégager mes effets du clou? Mes avances y ont passé et je n’ai plus que trois ronds dans ma poche. C’est-y avec ça que je me paierai des beefteacks en attendant la fin du mois?
–Le fait est.
–Faut qu’il se fende de vingt balles, autrement, je résilie.
–Déjà?
–Et je reprends le train. Voilà mon caractère.
–Mais tu n’as pas le sou.
–Eh bien! je ferai la route à pattes.
–En attendant, interrompit la soubrette, nous ne savons pas où aller percher! Et cet animal de garçon de théâtre qui ne vient pas!
–Sans compter, ajouta l’ingénuité en désignant les curieux attardés dans la cour, que ces idiots-là nous déshabillent des yeux. Nous avons l’air de grues.
–Parle donc au singulier, fit le troisième rôle d’une voix de basse profonde.
–Soit, tu n’es qu’un daim.
–Vous n’avez pas fini de répéter le Demi-Monde? s’écria le premier rôle, en prenant une pose à la Dumaine. Nous avons autre chose à faire. Il me semble qu’il y a assez longtemps que nous donnons aux populations le spectacle d’un plant de poireaux. Ce mufle de directeur ronfle peut-être à l’heure qu’il est, tandis que nous nous morfondons à l’attendre. Assez posé comme ça, levons le siège et, puisque le Puy-de-Dôme ne vient pas à nous, allons à lui. Suivez-moi; j’ai un flair étonnant. Je ne sais pas où est le théâtre, mais je parie l’absinthe qu’avant dix minutes, je vous y aurai menés tout droit. Ça va-t-il?
–Ça va! répondirent toutes les voix.
–C’est égal, fit la duègne, en reprenant sa cage qu’elle avait déposée à terre, je peux dire que je n’ai jamais vu chose pareille. Laisser ainsi des artistes sur la voie publique, c’est simplement dégoûtant. Je commence à me repentir d’avoir signé; d’abord, il ne m’est jamais revenu ce directeur, il a une sale tête.
–Allons, interrompit le troisième rôle, assez de jérémiades comme ça et suivez-nous, la mère.
La duègue eut un soubresaut.
–La mère, s’écria-t-elle, indignée. Dites donc, je ne vous en ai jamais servi, espèce de.
L’épithète plus que salée dont la matrone assaisonna la fin de sa phrase se perdit dans le vaste éclat de rire qui accueillit unanimement cette sortie virulente.
–Allons, houste! en route! fit le premier rôle.
La colonne s’ébranla.
Une minute après, on la voyait serpenter, houleuse et disloquée dans la vapeur bleue du matin, le long des trottoirs de la rue Charras.
On était au mois de septembre. Un soleil sans vigueur éclairait toutes choses: les contours indécis semblaient se dissoudre dans une atmosphère vague et trouble. A l’horizon, au-dessus des maisons, le Puy-de-Dôme émergeait grandiose, estompant sur l’azur pâle du ciel sa bosse monstrueuse.
Les acteurs marchaient, insensibles au charme mélancolique de ce tableau matinal.
Le comique, le nez au vent, sifflait des airs; variés, le premier rôle faisait des moulinets avec sa canne, le jeune premier chantonnait en lorgnant les fenêtres, l’amoureux offrait à la jeune première des cigarettes, le troisième rôle, prenant des allures de Croquemitaine, s’amusait à faire des peurs bleues aux enfants qui jouaient dans la rue. Le grime, homme de famille, donnait le bras à sa femme et à sa fille.
A l’arrière-garde, le groupe compacte des dames seules.
La duègne, chaperonnant l’ingénuité, marchait à l’écart avec celle-ci.
–Vois-tu, ma petite lui disait-elle, faut soigner sa réputation dès le premier jour et ne pas se compromettre avec tous ces galvaudeux. Tu n’as qu’une robe d’alpaga. Pour te requinquer des pieds à la tête, faut de la tenue. Si tu m’en crois, nous allons les lâcher.
Les deux femmes étaient arrivées à l’encoignure d’une rue. Elles tournèrent brusquement et disparurent.
La tête de la bande était arrivée au sommet de la rue Charras, à l’angle de la place Delille. Une immense affiche verte placardée sur un mur attira soudain tous les regards.
–Le tableau de la troupe! s’écrièrent en chœur les cabotins.
Les retardataires hâtèrent le pas et se rangèrent en demi-cercle autour de l’affiche.
–Attention, mes enfants, fit le premier rôle en se campant devant la muraille. Je vais vous lire ça. Un peu de recueillement s. v. p. Et d’une voix dérisoirement emphatique, il lut tout haut ce qui suit:
THÉATRE DE CLERMONT-FERRAND
Mesdames et Messieurs,
Appelé par la haute confiance de la municipalité à la direction du théâtre de Clermont-Ferrand, j’ai accepté cette périlleuse mission avec la conscience d’un devoir à remplir. Ce devoir, celui qui s’impose à tout homme d’honneur, c’est de se montrer digue de la confiance des autorités et de l’estime de ses concitoyens. C’est pour n’avoir jamais failli à cette noble tâche que le succès a partout couronné mes efforts. Je m’adresse à un public d’élite, je le sais.
Le choix de mes spectacles et la conformation de ma troupe dont j’ai l’honneur de vous présenter le tableau ci-dessous ne tarderont pas à prouver le soin que j’ai apporté à satisfaire les personnes de goût qui honorent cette ville. C’est au pied du mur qu’on connait le maçon, dit la sagesse des nations: ce n’est point d’après mes paroles, vous dirai-je, que je veux être jugé, mais d’après mes actes.
Veuillez agréer, Mesdames et Messieurs, les très sincères, très respectueuses et très humbles salutations de
Votre très dévoué serviteur,
HERBELOT,
Directeur du théâtre de
Clermont-Ferrand.
TABLEAU DE LA TROUPE
ADMINISTRATION.
| MM. | HERDELOT. | Directeur. |
| JACQUIN. | Régisseur de la scène, parlant au public. | |
| PAUMIER. | Deuxième régisseur. | |
| MORAND. | Archiviste. | |
| DUPONT. | Costumier. | |
| LOUIS. | Gazier. | |
| BONNEL | Contrôleur. | |
| ALPHONSE. | Coiffeur. | |
| Comédie, Drame, Vaudeville, Opérette. | ||
| MM. | CHRISTIANY. | Premier rôle en tous genres. |
| DESROCHES | Premier rôle marqué, père noble. | |
| LAUNAY. | Jeune premier rôle, des jeunes premiers. | |
| FRÉDÉRIC. | Amoureux, second ténor d’opérette. | |
| MARDOCHE. | Troisième rôle, basse d’opérette. | |
| JACQUIN. | Des deuxième et premier rôles, rôles de tenue, baryton d’opérette. | |
| MICHAL. | Premier comique en tous genres (des Bouffé, des Vernet, des Coquelin, des Got), ténor d’opérette. | |
| MM. | JACOB. | Premier comique marqué, grime, laruette. |
| PICHON. | Deuxième comique, trial d’opérette. | |
| PAUMIER. | Troisième comique, utilités. | |
| Mmes | ESTHER FLORVAL. | (du théâtre de Nîmes), premier rôle, grande coquette. |
| C. VERNEUIL. | (engagée spécialement), premier rôle des premiers rôles marqués. | |
| ANGÈLE BERTIN. | Jeune premier rôle. | |
| MIETTE. | Première ingénuité. | |
| LUCIE. | Deuxième ingénuitè, amoureuse. | |
| MICHAL | Deuxième amoureuse. | |
| ROSITA. | Première soubrette, première chanteuse. | |
| LÉA JACOB. | Deuxième soubrette, deuxième chanteuse. | |
| SALOMON. | Duègne, mère noble. | |
| MARIE JACOB. Chœurs, | Utilités. hommes et dames. | |
| Chef d’orchestre, | M. TRIPAINE. | |
| Souffleuse, | Mme DENIS. | |
Pièces de débuts: La Closerie des Genêts, La Fiammina, Le Chapeau de paille d’Italie, Les Brigands, Les Amours de Cléopdtre.
Au répertoire: Le Sonneur de Saint-Paul, Le Courrier de Lyon, La Nonne sanglante, Lazare le pâtre, La Tour de Nesle, Bataille de Dames, Par droit de conquête, Les petites mains, Les Noces de Bois-Joli, Le Carnaval d’un Merle blanc, les Diables roses, Cadet Roussel, Les Trois Epiciers, etc., etc.
–Ouf! quelle tartine! s’écria Christiany, le premier rôle, quand il eut achevé la lecture de l’affiche.
–Et quel style? ajouta Michal, le comique en tous genres. Est-ce que nous allons jouer à la foire? C’est un boniment de parade. En voilà un pître! Il veut qu’on le juge d’après ses actes. Ce n’est pas un directeur, c’est un marchand de calembours.
–Et puis, fit mademoiselle Rosita, la première soubrette, qu’est-ce qu’il entend par la conformation de sa troupe? Faudrait voir.
–Ça concerne les dames, opina l’amoureux.
–C’est indécent! exclama madame Verneuil, femme déjà mûre.
–Bast! conclut le troisième rôle, pourvu qu’il ne fasse pas faillite, je me fiche du reste.
–Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs, fit une voix en arrière du groupe.
Les artistes tournèrent brusquement la tête et aperçurent un homme entre deux âges qui souriait, le menton enfoncé dans le col de son pardessus.
–Jacquin! s’écria Launay.
Et se tournant aussitôt vers ses camarades:
–Mesdames et Messieurs, ajouta-t-il, permettez-moi de vous présenter Monsieur notre premier régisseur. Nous étions ensemble à Agen l’année dernière. Un cœur d’or. Ne rate jamais l’occasion de coller des amendes aux camarades. Le directeur lui faisait d’ailleurs une remise de250/0. Très aimable à part ça et pas rosse du tout, au contraire. Ne tutoie jamais les dames, sous prétexte que c’est mauvais genre.
–Toujours blagueur! fit Jacquin avec une grimace. Mesdames et Messieurs, ajouta-t-il, j’ai à vous demander pardon de vous avoir fait attendre.–
–Pas la peine, interrompit Mardoche. Vous voyez bien que nous ne vous avons pas attendu puisque nous allions au théâtre.
–Vous connaissez le chemin?
–Jamais de la vie.
–Prenez la rue en face, tournez à gauche par la rue Pascal, puis tout au bout à droite, par la rue Massillon; dans cinq minutes, vous serez à destination. Le garçon de théâtre a l’ordre de vous attendre. Vous irez avec lui pour les logements. Donnez-moi vos bulletins de bagage. Je descends à la gare; dans une heure, vous aurez vos colis.
–Colonel, vous parlez comme un ange, dit Christiany. Voici mon bulletin.
Le régisseur tendit son chapeau et chacun y jeta son récépissé, après quoi M. Jacquin salua les comédiens d’un: A tout à l’heure, mes enfants! et se dirigea prestement vers la gare.
La troupe reprit sa marche en colonne, traversa la place Delille et s’engagea dans la rue du Port.
Partout, sur le passage des acteurs, les boutiquiers, quittant précipitamment leurs comptoirs, accouraient sur le seuil de leurs portes; des têtes saillaient aux fenêtres; les piétons s’arrêtaient sur les trottoirs, regardant ayec des yeux ronds cet étrange défilé d’oripeaux fripés et d’accoutrements hybrides.
–Mince d’épatement! dit le second comique, en désignant à Tripaine, le chef d’orchestre, un groupe d’ouvriers dont les yeux s’écarquillaient à ce spectacle inattendu. Regarde-les donc, crois-tu qu’ils riboulent des calots!
–Ils te prennent peut-être pour le ministre, insinua Tripaine.
–Je ne m’y oppose pas, répondit le comédien en bourrant sa pipe.
Christiany, la tête rejetée en arrière, le chapeau sur l’oreille, sa canne sous le bras et les mains plongées dans les poches de derrière de son pardessus, se livrait à des effets de torse au milieu de la chaussée.
Michal, le pouce dans les entournures de son gilet, fredonnait un air d’opérette, tandis que sa femme, serrant maternellement un affreux roquet entre ses bras, s’enquérait du prix des denrées dans les diverses boutiques de la rue du Port.
Launay interrogeait toujours du regard les persiennes.
Les passants arrêtés sur le trottoir échangeaient des sourires gouailleurs, ricanaient ou haussaient les épaules en reprenant leur chemin. Bourgeois, commerçants, domestiques chuchotaient ensemble en étouffant des rires. Dans certains groupes on jacassait:
–Qu’est-ce que c’est que ces gensses? demandait un épicier à ses voisins.
–Des bohémiens.
–Des saltimbanques.
–Des acteurs.
–Quel mauvais genre!
–Quel vilain chic1
–Et ces femmes! de vraies gourgandines!
–Regardez donc celle-là avec ses bottines éculées.
–Et c’t’autre avec son manchon galeux.
–Un manchon, au mois de septembre, si ça ne fait pas suer!
–D’où qu’ça sort tout ce monde-là?
–Est-ce qu’on sait? Ça n’a jamais eu ni père ni mère.
–Ça vit dans les dettes et les mauvaises mœurs.
–C’est de la bohame, quoi!
–De la ripopée.
–Et ça fait du tort au commerce, conclut l’épicier.
Il était évident que les comédiens soulevaient tout autre chose que l’enthousiasme sur leur passage. La défiance qu’ils lisaient dans les regards, les sourires malveillants –dont ils étaient l’objet, tout cela n’augurait rien de bon.
––Mes enfants, dit Tripaine, il y aura du tirage. Les indigènes ne nous ont pas à la bonne. Méfions-nous, j’ai idée que les propriétaires nous feront payer d’avance.
–Faudra voir, dit Mardoche d’une voix caverneuse.
–Voilà la boîte! s’écria tout à coup mademoiselle Rosita en désignant du doigt une lourde et sale bâtisse, isolée par quatre rues.
La troupe pressa le pas et s’arrêta devant une vaste façade jadis blanchie à la chaux, percée de deux étages de fenêtres et portant cette inscription en lettres noires peintes à la colle: Théâtre.
Cette façade, s’ouvrant sur le trottoir par trois larges portes cintrées, était flanquée d’une sorte de pavillon soudé en retour d’équerre à une série de masures accolées à la muraille latérale de droite, et d’une terrasse en pierre courant à hauteur du premier étage le long de la muraille parallèle de gauche.
Cette terrasse aboutissait elle-même à une cahute peinte en jaune et rapportée à la muraille, percée comme la façade principale, d’une double rangée de fenêtres.
Disons, toutefois, par respect pour la vérité, que nombre de fenêtres n’étaient que simulées. L’ingénieux artiste qui présida à la décoration extérieure de l’édifice, avait voulu
sans doute témoigner de toutes les ressources de son génie inventif. Grâce à cette profusion de fausses croisées, le théâtre de Clermont-Ferrand peut passer pour un des spécimens les plus curieux de l’architecture auvergnate.
–En voilà une cassine! s’écria Christiany. Ce n’est pas un théâtre, c’est une prison.
–Je ne vois pas l’entrée des artistes, observa l’amoureux.
–Tu veux dire la porte du greffe, reprit Christiany.
–Tiens, la cathédrale! s’exclama la petite Lucie, elle est chouette!
Mademoiselle Lucie, deuxième ingénuité, ne se trompait pas. C’était bien la cathédrale qu’elle venait d’apercevoir à deux pas du théâtre.
–C’est très commode, fit Launay, le soir, après la répétition, ces dames n’auront que la rue à traverser pour faire leurs dévotions.
–A la chapelle de la Vierge! ajouta Christiany.
–Voilà le singe, fit soudain Pichon, le second comique.
Le singe, c’est-à-dire le directeur, accourait, en effet, au-devant de ses pensionnaires.
C’était un petit homme gras et rond, si bas sur jambes qu’il semblait ne pas marcher, mais plutôt rouler sur son ventre. Il avait l’air fort affairé.
–Mes enfants, dit-il, en venant s’échouer auprès des comédiens, enchanté de vous voir.
Il souffla et s’essuya le front.
–Je vous attendais, poursuivit-il avec un fort accent méridional. Pas d’accident? Tous en bonne santé? Allons tant mieux! Et madame Florval? Je ne la vois pas. Ah! c’est juste. Elle arrive ce soir: elle vient d’Arcachon avec la souffleuse. Son engagement au Casino n’est expiré que d’hier. Quant à Desroches, il m’a prévenu, il n’arrivera que demain. Mais, j’y pense, si nous entrions au théâtre? Nous restons là dans la rue. Venez donc, je vous montre le chemin.
Il ouvrit.une porte et disparut dans un corridor sombre et humide où la troupe s’engagea après lui.
On entendit la voix d’Herbelot dans l’obscurité:
–Tournez à droite, puis à gauche. Prenez garde, il y a un pas. Montez deux marches. Vous y êtes.
–En voilà une entrée, grommelait Mardoche.
–Et il appelle ça nous montrer le chemin, maugréait un autre en trébuchant.
–Mes enfants, dit Herbelot, quand tout le monde fut réuni sur la scène, vous voici chez vous.
Les artistes jetèrent les yeux dans la pénombre de la salle.
Une forte odeur de moisi s’en exhalait comme d’un lieu où pénètre rarement la lumière du jour.
–On peut faire là-dedans douze cents francs, les jours de grande recette, continua le cicerone directorial; seulement, ça ne s’est jamais vu.
–Miââ! fit tout à coup Michal à gorge déployée.
Les femmes poussèrent un cri.
–Qu’y a-t-il? demanda Herbelot.
–Ne faites pas attention, répondit Michal, j’essaye l’acoustique.–
–Vous devez être fatigués, reprit le directeur, aussi ne vous retiendrai-je pas longtemps. Je vais vous montrer vos loges et vous y désigner vos places respectives, après quoi le garçon de théâtre vous fera visiter les logements qu’il a retenus dans la ville.
La troupe envahit à sa suite le petit escalier qui se trouvait au fond de la scène.
Les loges, pour employer l’expression pompeuse d’Herbelot, étaient d’étroits compartiments bas et enfumés, séparés les uns des autres par de simples cloisons en planches. Des tablettes fixées aux cloisons, quelques tabourets, un pot à eau et une cuvette en constituaient tout l’amenblement.
–Ça des loges! s’exclama Christiany, ce sont des cabines de bains à quatre sous.
–Dis donc des cabanes à lapins, grogna Mardoche. En voilà une sale boîte!
Les femmes surtout étaient furieuses et se gênaient peu pour manifester leur mauvaise humeur.
–Nous allons joliment arranger nos toilettes dans cette bagnole, maugréait la jeune première.
–C’est dégoûtant, enchérissait la Verneuil, il y a des toiles d’araignées partout.
–Sans compter qu’on est trois dans chaque loge, observa la soubrette. On ne pourra recevoir personne. Comme c’est commode!
–Mes enfants, dit Herbelot grave et solennel, quand tout le monde fut redescendu sur le théâtre, j’ai une importante recommandation à vous faire. Vous êtes ici dans une ville où l’habit fait le moine; vous m’entendez bien. On y juge les gens sur la mine et non d’après le mérite. Je ne saurais donc trop vous engager (sans calembour) à soigner votre mise. Ne vous promenez pas dans les rues en pantoufles ou en casquette. Ça ne ferait pas bon effet. Je vous prie surtout de réserver votre pipe pour les loisirs de l’intimité. Dehors, pas de pipe à la bouche, ni même à la boutonnière, c’est essentiel. De la tenue, de la tenue, encore de la tenue et des gants si c’est possible: ça posera la troupe. Vous, mesdames, ne craignez pas d’exhiber vos plus fraîches toilettes, vous n’en serez que plus appréciées. Les dames sont bien vues ici, mais on aime les falbalas. Je ne juge pas, je constate. A bon entendeur, salut. Sur ce, mes enfants, je vais à la mairie annoncer votre arrivée. Nous répéterons demain matin, à dix heures pour le quart. Le garçon de théâtre vous portera le billet de service à domicile.
Et, satisfait de sa petite allocution, Herbelot se retira en se frottant les mains. Ce verbeux personnage avait des prétentions oratoires, aussi ne manquait-il jamais l’occasion de placer à propos un speech ou une tirade.
Ancien comédien, il avait toujours l’air d’être en scène. Il vibrait en parlant, scandait ses phrases et semblait faire un sort à chacun des mots qui tombaient de ses lèvres intarissables.
Avec lui, rien de perdu; il ne vous faisait grâce d’aucune voyelle ni d’aucune consonne; il mordait à pleines dents les syllabes et les déchiquetait au passage: tout cela sous prétexte d’articulation nette et correcte. Son accent méridional, son débit emphatique, le tour sentencieux de ses périodes et le parfait contentement de lui-même qui crevait sous chacune de ses paroles achèvaient de le rendre insupportable et ridicule.
Il avait des mots qui faisaient rapidement fortune dans le monde des théâtres.
Un jour, au milieu d’une répétition, il dit à l’artiste chargé d’annoncer: M. le comte, à la porte du fond:
–Mon cher, n’oubliez pas que vous êtes à Dieppe. Il faut que votre voix ondule comme la mer.
Ses confrères l’avaient surnommé le Barbier de Clermont-Ferrand. Ce maître raseur n’était pas cependant le premier imbécile venu. A force d’ennuyer les gens par sa pluvieuse faconde, il tirait d’eux tout ce qu’il voulait.
Pour échapper à ses torrents d’éloquence, il n’était pas de sacrifice dont on ne fût capable. Grâce à ce don précieux d’exaspérer son prochain qu’il possédait à un haut degré, il voyait la fortune lui sourire et le succès couronner chacune de ses entreprises. On lui accordait tout plutôt que de le contredire.
Les méchantes langues prétendaient, il est vrai, que sa femme n’était pas étrangère aux faveurs dont le sort l’accablait.
Mais que lui importait? Il se souciait peu des commérages de province et opposait un front serein aux traits de l’envie.
–En voilà un type! s’écria Michal. Est-ce qu’il s’imagine qu’avec les appointements qu’il me donne, je vais m’habiller chez Dusautoy et m’offrir des cigares de la Havane?
–Ah çà! et ce garçon de théâtre! vociféra Christiany. A-t-on jamais vu administration pareille! Voilà plus d’une heure que nous sommes arrivés et pas de garçon!
––Le garçon! le garçon! hurlèrent en chœur toutes les voix sur l’air des Lampions.
Le concierge accourut.
–Tas de braillards! s’écria ce fonctionnaire, aurez-vous bientôt fini de faire du chahut?
Ce Quos ego peu olympien rétablit le silence comme par enchantement. Il y eut un temps–un temps froid, comme on dit au théâtre.–Christiany, son chapeau de paille à la main, s’avança gravement, respectueusement:
–A qui ai-je l’honneur de parler? demanda-t-il.
Le fonctionnaire se redressa:
–Au conservateur du monument, répondit-il avec hauteur.
–C’est-à-dire au concierge!
–Je n’osais pas me donner ce titre.
Tout le monde salua avec empressement.
–Vous êtes vif avec vos nouveaux amis, reprit le porte-paroles de la troupe.
–Possible, fit le concierge en ajustant son bonnet grec sur son chef; mais à titre de conservateur de l’immeuble, j’ai le droit de m’opposer à des exercices vocaux qui sont de nature à compromettre la solidité de l’édifice. Mes compliments, d’ailleurs: vous avez des larynx à dégoter les trompettes de Jéricho.
–Je crois qu’il nous bêche, fit Launay à Christiany.
–A part ça, mes lapins, poursuivit le concierge, je ne vous en veux pas et je vous autorise à m’offrir un verre.
–A la bonne heure! s’écria Michal. C’est un zig, je m’en doutais. Vieux frère, dis-moi ton petit nom?
–Casimir.
–Casimir quoi?
–Casimir Delplantados.
–Tu es Espagnol?
–Parbleu! Je suis né en pleine Espagne, aux Batignolles, pendant une représentation du Barbier de Séville.
–Enfant de la balle, bravo! Tope là, Casimir. Tu me bottes. Viens siroter. Nunc est bibendum, comme nous disions à Henri IV.
–Nunc pede libero pulsanda tellus, acheva le concierge. Traduction libre: Levons le pied et le coude.
–Tu as du latin?
–Plein le dos. Allons, mes enfants, nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Suivez-moi au café de la Comédie.
–En route! firent en chœur les comédiens.
–Et le garçon de théâtre? se récrièrent les femmes.
–Sont-elles rasantes avec leur garçon de théâtre! s’exclama le troisième rôle. Il va venir, cet homme. Après tout, il n’est que dix heures du matin.
Tous se précipitèrent au dehors, au moment où la duègne et l’ingénuité montaient les degrés de l’entrée des artistes.
–Tiens! vous voilà, fit Launay. D’où venez-vous donc?
–Pas votre affairee! répliqua la duègne d’un ton rogue.
–Sans le sou, et cet animal d’Herbelot qui ne revient pas! soliloqua Mardoche. Bast! je me ferai ouvrir l’œil au café.
II
Table des matières
La nouvelle de l’arrivée des acteurs s’était promptement répandue dans la ville. Des groupes commençaient à se former dans la rue Royale, non loin de l’entrée des artistes. Au café de la Comédie, situé en face du théâtre, l’émotion était grande.
Les amateurs de beaux arts, hôtes assidus de cet établissement, se pressaient sur le trottoir et se prodiguaient en commentaires sur les nouveaux venus.
Aussitôt qu’on vit messieurs les comédiens se diriger vers le café, on se rangea en toute hâte de chaque côté de la porte pour leur ouvrir un chemin. C’était à qui montrerait le plus d’empressement; pour un peu, chacun se fût découvert. Les pensionnaires de M. Herbelot, en gens habitués à ces sortes de manifestations, défilèrent insensibles et superbes.
A peine entrés, ils se précipitèrent autour des tables, et apostrophèrent le garçon qui était en train d’astiquer les vases en plaqué du comptoir.
–Une absinthe!
–Un bitter!
–Un vermouth!
–Un mêlé-cass1
–Un pompier!
–Et les billes, garçon!
Le patron, attiré par ce bruit, accourut du fond de son office.
–Messieurs, fit-il d’un ton doucereux, si vous voulez passer dans le salon rouge. on vous attend.
–Suivez-moi, s’écria le concierge, je vais vous présenter.
Le salon rouge du limonadier était une salle quelconque tapissée de papier couleur sang de bœuf et située à l’une des extrémités du café. Deux baies pratiquées dans la muraille de chaque côté du comptoir et garnies de rideaux en étoffe algérienne y donnaient accès. Ce «retiro» discret et demi intime était réservé aux habitués qui ne voulaient pas être vus ou qui aimaient à se trouver entre eux.
En entrant, les comédiens aperçurent une demi-douzaine de consommateurs installés autour d’une table de marbre.
–Messieurs, fit Casimir en s’adressant à ces derniers, je vous présente la plus laide moitié de la troupe, mais non la moins altérée. Inutile d’insister, n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on boit?
–Garçon! dit un des consommateurs, servez ces messieurs.
Les comédiens s’assirent sans plus de cérémonie.
–Mes enfants, reprit Casimir en s’adressant cette fois aux artistes, permettez-moi de vous présenter nos honorables amphitryons. Ces messieurs se sont donné depuis longtemps la noble mission de protéger les arts en général, et les artistes en particulier. Ils ont droit, en conséquence, à tous nos égards.
Les comédiens sourirent avec ensemble.
–A tout seigneur, tout honneur! continua le facétieux concierge en se tournant vers un petit vieux qui lissait sa moustache teinte et cirée au cosmétique. Je vous présente M. Désiré Vertbois, doyen d’âge. Pas de perruque, pas de corset, pas de râtelier, jouit de toutes ses facultés, paye le Champagne et chante la romance au dessert.
Le petit vieux toussota un rire aigrelet.
–M. Ernest Bardin, poursuivit Casimir, en désignant un gros homme barbu qui allumait un cigare; négociant, quarante étés, trente-deux dents, vingt-sept cheveux et demi et des illusions. Une âme de poète dans une enveloppe de marchand de vins de Bordeaux.
–Est-il bête! fit le gros homme en riant à gorge déployée.
–M. Justin Marjavel, reprit l’imperturbable concierge, un cœur d’or avec des cheveux et des favoris de la même couleur. A fait ses études à Paris, mais n’a jamais passé d’examens de peur d’être reçu avocat. A de grandes dispositions pour hériter de son oncle. Bon garçon, mais finira mal, sera député un jour ou l’autre; M. Honoré Boussac, photographe.
–Tu nous ennuies, interrompit celui-ci d’un ton bourru, fiche-nous la paix avec tes portraits.
–Tu crains la concurrence, fort bien, répliqua Casimir, j’allais faire l’éloge de ton collodion, tu m’en dispenses, je me tais. Ces messieurs sauront que tu es photographe et que tu as peur de la lumière.
Un éclat de rire unanime accueillit ce mauvais jeu de mots.
–MM. Pailloux et Desplanchettes, reprit le concierge, en désignant les deux autres Clermontois, heureux jeunes gens qui n’ont pas d’histoire. Quant à moi, messieurs, ajouta-t-il, pas besoin de faire ma biographie, n’est-ce pas? vous me connaissez.
–Certes, répondit Boussac, on voit de reste à ton nez que tu cultives peu le protoxyde d’hydrogène.
–Tu as raison, ma trogne, c’est mon histoire. Elevé au biberon de la bohème, j’ai fini par comprendre que la gloire n’était que de l’eau claire. J’ai noyé mes rêves artistiques dans le bleu des chopines, je me suis abreuvé à la coupe des mastroquets et de petits verres en grands verres j’en suis arrivé à l’état florissant où vous me voyez. Saluez en moi, messieurs, un philosophe des temps modernes.
–Tais-toi donc, phénomène, dit Boussac.
–Bravo! s’écria Michal, bravo! la tirade. Tous! tous!
–Vous n’êtes pas difficile, repartit le photographe.
–Bast! dit Mardoche, le matin, à jeun.
–Et quand on n’a rien d’autre à se mettre sous la dent, insinua Michal.
–On ne peut pas se montrer exigeant, reprit le second comique. Ah! si nous avions déjeuné.
–Oui, insista l’amoureux, si nous avions déjeuné.
–Mais voilà, reprirent en chœur les comédiens, nous n’avons pas déjeuné.
–Qu’à cela ne tienne, messieurs, dit le marchand de vins de Bordeaux, nous allons déjeuner ensemble, si vous le voulez bien. Mes amis et moi, nous nous faisons un plaisir de vous inviter.
–Trop bons, en vérité, fit Michal, mais je ne sais si nous devons.
–Vous ne pouvez nous refuser cela, articula le petil vieux en voix de fausset. On n’apprend à se bien connaître qu’à table, et puisque nous devons passer l’hiver ensemble.
–C’est juste, conclut Christiany, en vidant son verre d’absinthe, monsieur a parfaitement raison. On n’apprend à se bien connaître qu’à table, et puisque nous devons passer l’hiver ensemble.
–Vous acceptez! s’écria le marchand de vins, en se levant. Bravo! Je vais commander.
A ce moment, un nouveau personnage apparut dans l’entrebâillement des rideaux
–Messieurs, dit Casimir, en s’adressant aux artistes, le garçon de théâtre!
–Qu’est-ce qu’il veut? demandèrent les comédiens.
–Il vient se mettre à votre disposition pour les logements.
–Les logements! fit Launay. Revenez dans l’après-midi, mon brave. On ne dérange pas des gens qui vont déjeuner.
Le garçon de théâtre pivota sur ses talons.
Le négociant en vins qui était allé à l’office revint avec le patron.
–Combien sommes-nous? dit-il en comptant les convives. Onze, douze, treize. Vous entendez, Monod, vous mettrez treize couverts.
–Treize! grogna le petit vieux. Diable! voilà un mauvais nombre.
–Ne me comptez pas, fit le concierge. J’ai du monde à la maison et je file.
Le petit vieux poussa un soupir de satisfaction.
–Sapristi! et ma femme que j’oubliais! s’écria Michal en se frappant le front.
–Allons, bon! gémit de nouveau le superstitieux vieillard, nous voilà revenus à treize.
–Invitons une autre de ces dames, proposa M. Justin Marjavel, qui jusque-là n’avait rien dit.
–C’est vrai, mais laquelle? demanda le photographe.
–La jeune première, par exemple, hasarda l’amoureux.
–Ou la première soubrette, ajouta Christiany.
–Ou l’amoureuse, fit à son tour Launay.
–Invitons-les toutes, c’est bien simple, conclut le marchand de vins.
–Parfait! s’écria M. Marjavel, mais ces dames voudront-elles accepter?
–J’en réponds, affirma Launay.
–Vous vous chargez de les inviter?
–J’y vais de ce pas.
–Alors, combien de couverts? demanda le patron.
–Vingt couverts! Allez-y! commanda Launay en sortant.
–En attendant ces dames, dit le photographe, si nous reprenions une tournée?.
Cinq minutes après, Launay était de retour.
–Eh bien! lui cria-t-on.
–Eh bien! c’est fait. A midi, ces dames seront ici. Il leur faut le temps de prendre possession de leurs logements et de changer de toilette.
–Accordé!
–Ah! j’oubliais...
–Quoi donc?:
–Je n’ai pu me dispenser d’inviter le père Jacob avec sa fille et sa femme...
–Hagne! la famille! fit le petit vieux avec une grimace.
–Nous les mettrons à la petite table. Ça ne fait, d’ailleurs, qu’un couvert de plus, la duègne et l’ingénue ayant refusé de venir, sous prétexte qu’elles ont déjà déjeuné.
–C’est invraisemblable, opina M. Marjavel.
–Cette vieille coquine de Salomon aura monté le coup à la petite, dit Christiany en échangeant un regard d’intelligence avec Launay.
–Ah! vraiment? interrogea le petit vieux, est-ce que?...
–Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit Christiany, mais vous y êtes.
Avec une ponctualité qui les honorait, ces dames arrivèrent à midi sonnant.
Leur entrée provoqua dans le café une vive sensation.
Les consommateurs, surpris par cette invasion inattendue de toilettes tapageuses, semblèrent se réveiller de leur léthargie.
Il y eut comme un brouhaha admiratif autour des tables.
De fait, ces dames étaient vraiment charmantes, comme on dit dans les opéras comiques. Ceux qui les avaient vues dans leurs costumes sales et poudreux, le matin même, auraient eu peine à les reconnaître. Elles s’étaient mises sur leur trente-et-un.
Ainsi rafistolées et requinquées elles avaient certainement fort bon œil. Sans doute la coupe des robes n’était pas d’une actualité palpitante et les tons criards des étoffes ainsi que l’arrangement des costumes décelaient plutôt la main de la marchande à la toilette que celle de la bonne faiseuse, mais tout est relatif et ces falbalas, pour démodés qu’ils eussent été à Paris, n’en parurent pas moins pourris de chic à messieurs les Auvergnats du café de la Comédie.
Le père Jacob, faisant le panier à deux anses entre sa femme et sa fille, fermait la marche.
Le limonadier, à la vue de ces dames, avait lâché net un de ses clients qui lui exposait le nouveau projet de distribution des eaux de la ville et s’était empressé d’introduire le gracieux essaim dans le «salon rouge.»
Après les compliments d’usage et les échanges de politesse que commandait la circonstance, tout le monde se mit à table.
Nous ne relaterons pas les diverses péripéties du déjeuner, qui fut fort gai.
Seul, le père Jacob, qu’on avait relégué à une table à part avec sa femme et sa fille, maugréait en famille et se plaignait sans cesse que le garçon oubliât de rapporter les plats.
On fit des mots, on rit, on chanta même quelques couplets d’opérette; entre temps, on cassa du sucre sur le dos des camarades absents.
Les comédiens, tout entiers aux délices de la table, s’occupaient assez peu de ces dames, laissant à la galanterie de leurs amphitryons le soin de les suppléer. Le petit vieux mangeait peu, mais dévorait des yeux sa voisine; M. Marjavel, un peu raide et pincé au début, s ’humanisait et fon dait à vue d’œil sous les regards Incandescents de la jeune première; le négociant en vins commettait des calembours et racontait des histoires de commis-voyageur qui divertissaient fort la soubrette; Boussac, le photographe, marivaudait avec l’amoureuse; les deux autres Clermontois, apprentis viveurs sans importance, s’évertuaient de leur mieux à donner la réplique à leurs partenaires, sans réussir toutefois à jouer avec brio leur rôle de don Juan d’estaminet.
Au dessert, il y eut un incident.
Le bruit d’une voiture s’arrêtant devant le théâtre venait de se faire entendre.
Tout le monde se précipita aux carreaux de la vitrine en bordure sur la rue.
Deux femmes descendaient à ce moment de la voiture.
L’une sèche, petite, vieillotte et ratatinée, couverte d’une sorte de waterproof usé et flasque; l’autre grande et belle, vêtue d’une superbe pelisse de voyage. De ces deux femmes, il suffisait d’entrevoir la seconde pour reconnaître en elle une de ces créatures inquiétantes qui n’ont qu’à se montrer pour vaincre, charmeresses pour qui l’amour est une guerre sans trêve ni merci, tacticiennes consommées, toujours prêtes à livrer bataille.
–C’est Esther Florval! s’écria la soubrette.
–Avec la souffleuse, ajouta l’amoureuse.
–Crebleu! la belle fille! dit Boussac.
–Qui ça? la souffleuse? fit le second comique.
–Mais non, l’autre.
–Si nous les invitions, proposa aussitôt l’homme aux vins de Bordeaux.
–Vous n’y pensez pas! se récrièrent en chœur toutes les dames.
–Pourquoi ça?
–Une poseuse comme il n’y en a pas! dit la soubrette avec dédain.
–Le fait est qu’elle a des airs de conquérante, ajouta Boussac.
–Et puis nous avons déjeuné, acheva le troisième rôle.
Au même moment, un cavalier dont la redingote correctement boutonnée jusqu’au col trahissait des habitudes d’uniforme, traversait la rue Royale au pas de son cheval.
Un mouvement de surprise parut échapper au cavalier à la vue des deux femmes qui venaient de descendre de voiture, puis on le vit porter la main à son chapeau et saluer celle que la soubrette avait appelée Esther Florval et dont les yeux venaient de se tourner vers lui.
Celle-ci répondit par un petit signe de tête au salut qui lui était adressé.
Le cavalier s’éloigna, suivi du regard par la voyageuse, tandis que le concierge du théâtre, accouru en toute hâte, aidait le cocher à descendre plusieurs malles qui se trouvaient sur la voiture.
Cette scène imprévue et aussi rapide que muette n’avait pas échappé aux comédiens embusqués derrière les vitres du café de la Comédie.
–Tiens, tiens, dit Launay, il paraît qu’elle se trouve en pays de connaissances.
–Aurait-elle déjà un amant dans la ville? demanda l’amoureuse.
–Ne dis donc pas de bêtises, fit Christiany.
–Avec ça qu’elle se gênerait?
–Vous la connaissez? interrogea M. Marjavel.
–Moi, pas du tout. Tiens, la voilà qui remonte en voiture avec la souffleuse.
–Qui vous dit que cette femme qui l’accompagne est la souffleuse?
–Parbleu! je la connais bien: elle était avec moi à Bourges l’année dernière.
–On dirait plutôt sa femme de chambre.
–Elle est peut-être l’une et l’autre.
–Où se sont-elles connues? fit la jeune première.
–Sans doute à Arcachon, puisqu’elles en arrivent, répondit Michal. Il est probable qu’elles sont été engagées toutes deux au Casino pour la saison d’été.
–Où diable vont-elles comme cela, en voiture? dit à son tour le second comique.
–Elles vont à l’hôtel, parbleu! ronchonna le père Jacob, qui, la serviette nouée derrière le cou, grignotait des biscuits, tandis que sa femme lui versait à boire.
–Jacob a raison, fit l’amoureux, en roulant une cigarette. Elle a dû se faire retenir une chambre en attendant qu’elle ait trouvé un appartement.
–Un appartement! s’exclamèrent la soubrette et l’amoureuse en chœur.
–Elle gagne donc dix mille francs par mois?
–Avec des feux?
–Sans compter des représentations à bénéfice?
–Elle gagne cinq cents francs par mois, dit la chanteuse d’opérette.
–Qu’en sais-tu? reprit le chœur.
Le garçon servait le café. Chacun regagna sa place à table.
–Ce que j’en sais? continua la chanteuse. J’ai vu son engagement à Paris.
–Elle te l’a montré?
–Pas du tout. Il traînait chez elle sur une table, j’y ai jeté les yeux par hasard et j’ai lu, voilà tout.
–Vous la connaissez donc? s’écria le photographe en humant un verre de fine.
–J’ai passé une saison avec elle.
–Où ça?
–Au Havre, il y a deux ans.
–Est-ce qu’elle fait la noce? demanda vivement la jeune première.
–Elle est mariée, répondit la chanteuse. Seulement son mari.
Elle compléta le sens de sa phrase par un geste significatif.
–Compris, fit le négociant en vins, il rendrait des points à Ménélas.
–Comment se fait-il qu’il ne soit pas avec elle? dit le petit vieux.
–Il viendra, rassurez-vous. Il vient toujours d’abord, seulement.
–Seulement, quoi?
–Seulement, acheva la soubrette en éclatant de rire, il a dû servir dans les carabiniers, cet homme-là. il arrive toujours trop tard.
Cette plaisanterie eut le don d’exciter une hilarité générale.
M. Désiré Vertbois surtout s’agitait d’une façon insolite pour son âge.
–Nom d’un chien! clama tout à coup Michal en jetant sur lui un furieux regard, faites donc attention! Vous m’écrasez un orteil.
Le petit vieux s’empressa de s’excuser tandis que madame Michal, qui se trouvait en face de lui, dissimulait son trouble en plongeant son nez dans sa demi-tasse.
Le déjeuner s’acheva au milieu d’une série de toasts portés aux succès futurs de la nouvelle troupe, après quoi les six Mécènes de restaurant voulurent compléter leur œuvre en offrant aux dames une partie de promenade à Royat. Cette proposition acceptée d’enthousiasme, on fit avancer des voitures de louage; les dames y montèrent avec leurs sigisbées improvisés, et le cortège disparut bientôt dans la direction de la place de Jaude.
Les comédiens et la famille Jacob étaient restés au café.
–A-t-on idée de ça! s’écria Launay, nous plaquer de cette façon-là!
–Bast! répliqua Cliristiany, le homard était exquis, les vins étaient excellents; au même prix, je leur permets de m’offrir à déjeuner tous les jours. Je te fais un frottin.
–Ce sont des mufles! grogna le père Jacob. On n’invite pas les gens pour les làcher comme ça. Suivez-moi, vous autres, ajouta-t-il, en entraînant sa femme et sa fille, je vous emmène à Royat. à pied.
–Attention, dit Mardoche, voici le moment de se faire ouvrir l’œil.
Puis, appelant le garçon:
–Garçon, des bocks pour tout le monde! c’est moi qui paie.
A onze heures du soir, messieurs les comédiens étaient encore au café. Ils ne l’avaient pas quitté de la journée, ayant trouvé force gens de bonne volonté pour leur «rincer la dalle et caler les joues à l’œil» comme disait Mardoche.
Le limonadier les avait présentés à plusieurs abonnés du théâtre et à messieurs les rédacteurs de la Gazette du Puy-de-Dôme et du Vendredi des familles. Ces diverses présentations avaient donné lieu à des libations répétées.
Cependant l’heure de la fermeture des cafés avait sonné. Le patron de l’établissement dépensait des trésors d’éloquence, s’efforçant de rappeler au respect des règlements de police les consommateurs tenaces, parmi lesquels brillaient au premier rang les comédiens. Inutiles efforts. Entre tous, Mardoche, qui jouait au piquet avec Pichon, se distinguait par une résistance opiniâtre aux objurgations du limonadier.
–Nous mettre à la porte! s’écriait-il, au moment où je suis en train de rattraper mes consommations!
–Vous les rattraperez demain.
–Vous êtes bon, vous. Je viens de m’apercevoir que j’ai perdu mon porte-monnaie, et il me reste huit bocks à régler.
–Vous les réglerez demain.
–Jamais. Je n’ai pas l’habitude de demander crédit.
–Puisque c’est moi qui vous l’offre.
–Possible, mais je ne veux rien devoir à personne.
–Allons donc!
–C’est comme ça.
–Je ne dis pas non, mais j’aime mieux vous faire crédit de quarante-huit sous que de payer seize francs d’amende.
–C’est autre chose, fit Mardoche en se levant vivement et en pressant la main du limonadier; je n’insiste plus. Je serais désolé de vous coûter seize francs. C’est plus que je ne vaux d’abord.
Il prit son chapeau, bourra sa pipe, et se disposa à sortir.
–Sacrebleu! s’écria tout à coup Launay, nous n’avons pas de logement. Où allons-nous coucher?
–Diable1fit l’amoureux dont les jambes flageolaient, c’est juste, nous avons négligé ce détail.
–Sont-ils bêtes1fit Christiany en haussant les épaules. Dirait-on pas que cette ville renommée pour sa garnison manque d’établissements hospitaliers? Eh! qui m’aime me suive.
Les pensionnaires de M. Herbelot se retrouvèrent dans la rue. Deux ou trois suivirent Christiany, tandis que les autres se dispersèrent à la recherche, qui, d’un hôtel, qui, d’une auberge.
Mardoche et Pichon, tanguant et roulant sous l’influence d’une tempête intérieure, firent route ensemble.
–Un ange, ce cafetier, disait Mardoche, en titubant. C’est plaisir de nouer des relations avec un homme comme celui-là. Il sera mon ami.
Quelques minutes après, ils se trouvèrent dans la rue Blatin, qui, vu l’heure avancée, était complètement déserte.
–Ah çà! dit Pichon, est-ce que nous allons à la campagne? Les becs de gaz sont sortis, il fait noir comme dans une trappe. Je ne vois rien du tout au bout de cette rue.
–Viens toujours, répliqua Mardoche. Nous finirons par trouver un Ecossais qui nous offrira l’hospitalité.
A ce moment, il trébucha sur un tas de pierres et s’étendit de son long sur le bord d’une tranchée creusée en travers de la rue.
–Tonnerre de Dieu! vociféra-t-il, en se relevant.
–Tu n’as donc pas vu la lanterne? dit Pichon qui riait à se tenir les côtes.
–La lanterne? où ça la lanterne? hurla Mardoche, en proie à une colère bleue. Ce lampion-là, une lanterne!
Et d’un coup de pied, il envoya rouler le lumignon municipal dans le trou béant ainsi que le léger garde-fou qui en défendait les approches.
–Tableau! fit Pichon, en riant de plus belle. Dis donc, Mardoche, il ne manque plus qu’Herbelot, à la petite fête, ’lui qui nous a recommandé de la tenue!
–Je me fiche d’Herbelot, clama l’irascible Mardoche, un animal qui me laisse sans le sou toute la journée et qui m’a fait venir dans une ville pavée avec des trous! Je lui revaudrai ça.
Il fut interrompu par un grand fracas de voitures qui retentissait au bout de la rue.
–Qu’est-ce que c’est que ça? s’écria Pichon, en apercevant le feu des lanternes traçant leur sillage rouge dans l’ombre de la nuit.
–Ça, dit Mardoche, avec un rire cynique, ce sont des carrioles qui vont faire une jolie culbute tout à l’heure. Restons-nous pour voir?
–Tu n’es pas canaille quand tu as bu, toi. Mes compliments1Bonsoir! Je file.
Et sans attendre la réponse de son acolyte, l’honnête Pichon se jeta dans une rue adjacente.
Le troisième rôle, avec l’obstination du pochard, était resté rivé au trottoir.
A cet instant, deux consommateurs, qui venaient de sortir d’un café voisin, s’apprêtaient à traverser la chaussée.
–Père, dit tout à coup l’un d’eux, prends garde, il y a là un trou devant toi.
Celui à qui s’adressait cet avertissement frotta une allumette sur une pierre et se pencha sur la tranchée.
–En effet, dit-il, un pas de plus et je me cassais les reins. On a enlevé le garde-fou et brisé la lanterne. Quelque farce d’ivrogne.
Le bruit des voitures qui roulaient à fond de train dans l’axe de la chaussée se rapprochait. On entendait des exclamations avinées, des voix de femmes chantant des refrains d’opérette et des éclats de rire coupés de claquements de fouet.
A la lueur des lanternes de la première voiture, les deux inconnus distinguèrent un homme monté en postillon sur un des chevaux de l’attelage.
–Ces gens-là sont ivres, fit le plus âgé des deux, ils vont se briser dans ce fosse.
–Crions-leur d’arrêter!
Ils firent quelques pas, mais leur voix se perdit dans le crépitement des rires mêlé au fracas des voitures qui brûlaient le pavé.
Encore quelques tours de roue et la culbute prédite par le cabotin devenait inévitable.
Les deux hommes s’élancèrent.
On entendit un bruit de chevaux qui se cabraient, des jurons de cochers et des cris de femmes affolées.
Les deux inconnus s’étaient jetés à la tête des chevaux qui vinrent s’abattre au bord de l’excavation.
–Mille tonnerres! cria l’homme qui était monté en postillon, qu’est-ce que c’est que ça? une agression nocturne!
–Eh non! répliqua en riant, celui des deux inconnus qui avait arrêté la première voiture, ne voyez-vous pas que vous alliez verser dans cette tranchée?
Tout le monde avait sauté à terre.
Du café qui se trouvait à quelques pas de là et à la devanture duquel les garçons accrochaient les derniers volets, ainsi que des maisons voisines dont on entendait les fenêtres et les portes s’ouvrir successivement, on voyait accourir nombre de gens attirés par le bruit de cette bagarre imprévue.
Mardoche s’était approché.
Il reconnut dans les femmes qui venaient de mettre pied à terre ses camarades de théâtre.
L’homme qui, tout à l’heure, était monté en postillon et qui n’était autre que Boussac le photographe, jurait comme un vrai charretier en rajustant les traits de l’attelage.
–Sacrebleu, grommelait-il, nous l’avons échappé belle tout de même, et sans ces deux passants. Ah çà, ajouta-t-il en regardant autour de lui, où sont-ils donc?
Les deux hommes avaient disparu dans les groupes.
Le troisième rôle ne jugea pas utile de se montrer et s’esquiva.
–En voilà un fait-divers! dit-il, en s’éloignant. Heureusement qu’il y a une Providence pour les grues. sans ça, quelle chute avant les débuts!
Et content de son mot, l’ivrogne que le grand air grisait de plus en plus se mit à entonner dans la nuit un refrain bachique.
III
Table des matières
Le lendemain matin, la plupart des artistes se trouvaient réunis au foyer du théâtre, salle assez vaste, fort nue et fort malpropre, située à proximité des coulisses, meublée de quelques banquettes éventrées et boiteuses et ornée d’une grande glace au cadre dédoré.
La répétition n’était pas encore commencée. En attendant le coup de cloche du régisseur, les artistes devisaient entre eux. Quelques-uns formaient un groupe où l’on s’entretenait de l’incident de la rue Blatin.
–C’est égal, disait la soubrette, une rude chance tout de même. Nous revenions de Royat où nous avions fait un dîner. je ne vous dis que ça, mes enfants..,
–Vous aviez un plumet à rallonges, interrompit Launay.
–Les cochers eux-mêmes étaient tellement en verve que c’est un miracle que nous n’ayons pas versé dix fois en route.
–Il y a un dieu pour...
–Tout juste, mon petit. Nous roulions avec une vitesse d’un tas de kilomètres à l’heure quand, tout à coup, nous nous trouvions alors dans une diablesse de rue qui n’en finit pas, une secousse épouvantable,–les brancards se brisent et nos chevaux s’abattent sur le sol. Nous poussons un cri et nous apercevons deux hommes qui venaient de se jeter à la tête des attelages.
–Quel drame! fit l’amoureux.
–Ne blaguez pas, mes enfants, ces deux hommes venaient tout simplement de nous sauver la vie.
–Ah çà! dit Christiany, c’est un prologue de Bouchardy que tu nous racontes là.
–Nous étions sur le bord d’un grand trou. Il paraît que la ville fait par là des réparations aux tuyaux à gaz. Bref, un pas de plus, et nous faisions une de ces culbutes.
–Comme on n’en fait qu’en province, ajouta l’amoureux.
–Nous étions sauvées.
–Merci, mon Dieu! acheva Christiany.
–Avec tout ça, reprit l’amoureux, tu ne nous dis pas ce que sont devenus vos sauveurs.
–Est-ce que je sais? Ils ont disparu.
–A la bonne heure, voilà des amateurs modestes et qui travaillent pour l’amour de l’art!
–Tout ce que je peux dire, fit la jeune première, c’est qu’ils étaient fort bien tous deux, le jeune homme surtout.
A ce moment, la porte du foyer s’ouvrit: un homme, au visage sévère et doux à la fois, encadré de longs cheveux grisonnants parut sur le seuil.
La jeune première poussa un cri de surprise:
–Qu’est-ce qui te prend? firent les comédiens.
–On dirait que c’est lui! dit-elle à voix basse.
Tous portèrent les yeux sur le nouveau venu.
–Certainement que c’est lui, s’écria la soubrette, mais se reprenant aussitôt, n’est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle, en allant vivement à lui, que c’est vous?
L’interpellé s’inclina.
–De quoi est-il question? demanda-t-il en souriant.
–N’est-ce pas vous qui, hier soir, dans la grande rue, avez arrêté avec une autre personne deux voitures?
–Fort bien, dit le nouveau venu, en riant cette fois tout à fait, j’y suis. Vous ne vous trompez pas, mademoiselle, c’est bien moi, en effet, qui.
–Ah! monsieur, que de remerciements!... firent en chœur toutes les dames en l’entourant.
–Ne parlons pas de cela. C’était la chose la plus simple, et tout le monde en eût fait autant à ma place.
–Oh! non, pas tout le monde, fit la jeune première en jetant un regard sur les comédiens, mais vous n’étiez pas seul. Ne verrons-nous pas la personne qui vous accompagnait, car nous lui devons aussi des remerciements?
Herbelot, ouvrant la porte avec fracas, fit tout à coup irruption dans le foyer.
–Messieurs, s’écria-t-il l’œil enflammé.
Il s’arrêta à la vue du nouvel arrivé.
–Tiens, fit-il, en changeant subitement de ton, c’est vous, Desroches. Je ne vous savais pas au théâtre. Depuis quand à Clermont?
–Depuis hier soir.
Les comédiens se regardèrent surpris.
–A la bonne heure! reprit Herbelot. Je ne doutais pas de votre exactitude. Vous êtes un homme sérieux, vous. Je n’en dirai pas autant, de ce misérable Mardoche, par exemple. En voilà un que j’aurais bien fait de ne pas engager. On m’avait pourtant prévenu à Paris; mais je suis toujours dupe de mon cœur...
–Qu’y a-t-il donc? demanda Desroches.
–Ce qu’il y a? Il y a, messieurs, reprit Herbelot d’une voix tonnante, que M. Mardoche est à l’heure présente au poste, où il s’est fait fourrer cette nuit comme un vulgaire vagabond, comme un ignoble pochard. Le commissaire de police vient de me le faire savoir.
Et, ce disant, Herbelot, brandissait une feuille de papier marquée du timbre de l’administration.
–Oui, messieurs, continua Herbelot sur un ton de réquisitoire, à deux heures du matin, cet être répugnant chantait à tue-tête dans les rues de Clermont. C’est en vain que des agents ont voulu le faire taire. Ils durent l’arrêter sous l’inculpation de tapage nocturne. Et voilà comment ce cynique personnage pose la troupe dès le premier jour, je devrais dire dès la première nuit, voilà comment il débute: par un horrible scandale qui va rejaillir sur nous tous!
L’entrée de Jacquin, le régisseur, interrompit Herbelot dans sa tirade, tandis qu’un bruit de cloche fêlée retentissait dans les couloirs du théâtre.
–Ah! ah! fit Herbelot, nous y sommes? Allons, tout le monde en scène pour la Closerie des Genêts.
On se rendit sur le théâtre et la répétition commença.
C’est toujours un spectacle curieux que celui d’une répétition en province.
Dans la demi-obscurité qui règne sur la scène, tremblote la lueur d’un lumignon accroché à un support près du trou du souffleur. Tout à côté se trouve une table devant laquelle se tient assis le régisseur, prenant des notes, suivant la pièce sur une brochure et consignant en marge et au fur et à mesure les passades et les indications de mise en scène. Les acteurs lisent ou récitent leurs rôles, rompant de temps en temps la monotonie de leur débit par de grands éclats de voix ou par des coups de talon à défoncer le plancher. A l’autre extrémité du théâtre, assis en rang d’oignons près de la toile de fond, les camarades inoccupés se livrent aux douceurs d’une conversation qui, quoique chuchotée, n’en est pas moins vive et animée. On rit, on blague, on s’égaie surtout aux dépens des pauvres diables qui «sont sur le tremplin». Le jeune premier parodie à mi-voix le premier rôle et ses trémolos à la Dumaine, la soubrette, tout en faisant du crochet, raconte une histoire graveleuse dont l’ingénue a été l’héroïne à Carcassonne, le comique fait une déclaration d’amour à la duègne qui tricote gravement, le grime évoque ses souvenirs de cabotinage et rappelle ses nombreux succès à Péronne, la jeune première «casse du sucre» sur tout le monde, sur le directeur, sur le troisième rôle, sur le concierge du théâtre, sur sa propriétaire et sur le préfet qu’on lui a montré le matin même et qui a une verrue sur le nez.
–Taisez-vous donc là-bas dans le fond, s’écrie parfois le régisseur, on ne s’entend pas, ma parole d’honneur!
–Zut! répond une voix.
–Qui est-ce qui a dit zut? Je lui colle vingt sous d’amende.
Cris, protestations, tumulte.
La répétition est interrompue.
–Messieurs, tonitrue le régisseur, je vais prévenir le directeur.
Cette menace a généralement le don de ramener le calme dans les esprits. La répétition continue, mais il est rare qu’elle s’achève sans de nouveaux accrocs. Il arrive quelquefois que deux de «ces dames» se prennent au chignon et s’administrent une maîtresse volée, mais les incidents de ce genre sont de moindre importance.
La répétition n’était commencée que depuis un quart d’heure et déjà les pensionnaires de M. Herbelot donnaient les marques d’un esprit d’indiscipline remarquable.
–C’est insensé! vociférait Michal, . voilà dix ans que je joue Dominique, et jamais je ne me suis trouvé à droite dans cette scène.
–Tu t’y trouveras, cette année, voilà tout, répliqua Jacquin, qu’est-ce que ça te fait?
–Ça me fait que ça me gêne d’avoir Madeleine à ma gauche.
–Pourquoi donc ça? reprit à son tour la seconde soubrette chargée du rôle de Madeleine. Est-ce que je louche?
–En voilà assez! intervint Herbelot. Pas d’observations à l’avant-scène. Enchaînons, enchaînons.
–Moi, je veux bien, maugréa Michal, à droite ou à gauche, je m’en fiche. C’est le même prix. Seulement c’est idiot.
Un instant après, c’était l’acteur chargé du rôle d’Ali, qui voulait occuper le milieu du théâtre.
–Pas du tout, dit Jacquin, tu dois être à gauche.
–Jamais de la vie! la scène est à moi. D’abord a Lyon, on ne joue pas la pièce autrement.
–Nous ne sommes pas à Lyon. Et puis Léona va faire son entrée. Il faut dégager la scène.
–C’est bien, je dégage, mais c’est absurde!
–Monsieur, éclata Herbelot, j’ai déjà dit que je ne voulais pas d’observations à l’avant-scène. Ne m’obligez pas à sévir. Enchaînons, enchaînons.
–Léona! appela le régisseur.
Personne ne répondit.
–Est-ce que madame Florval n’est pas là? reprit le régisseur.
–Pas vue, dit un des acteurs dans le fond.
–Ni moi, fit un autre; elle attend peut-être qu’on lui envoie une voiture.
–En voilà une poseuse!
–Dame! dit aigrement la duègne, quand on est du grand théâtre de Nîmes!...
–Où est le garçon d’accessoires? s’écria Jacquin. Qu’il aille chercher madame Florval.
A ce moment, Esther Florval émergeant de l’ombre des coulisses apparut sur la scène.
–Me voici, monsieur, dit-elle simplement. Désolée de vous avoir fait attendre.
Herbelot courut à elle et lui prit les mains:
–Il n’y a pas de mal, ma chère enfant, il n’y a pas de mal, lui dit-il avec empressement. Vous arrivez à temps. Allons, messieurs, ajouta-t-il en frappant dans ses mains, voilà Léona, enchaînons.
Et, couvant de l’œil celle qui dans ses prévisions, devait être la poule aux œufs d’or de son théâtre, Herbelot se campa à l’avant-scène, attentif et souriant.
La répétition reprit son cours.
Esther Florval fit son entrée.
Aux premiers mots qu’elle prononça, chacun comprit qu’il se trouvait en présence d’une artiste, sinon complète, tout au moins hors de pair avec les autres pensionnaires de M. Herbelot. Celui-ci joyeux se frottait les mains et s’adressait mentalement les plus vives félicitations pour le flair dont il avait fait preuve en traitant avec la Florval. C’était à première vue et sans audition qu’il l’avait engagée. Quoique ignorant et imbécile, si l’on veut, Herbelot possédait un sens très juste et très sûr du théâtre. Son instinct le trompait rarement.
–Elle a l’œil et la ligne, avait-il dit à l’agent dramatique qui lui avait présenté Esther, ça me suffit.
Ce n’est pas sans une certaine satisfaction d’amour-propre qu’il constatait une fois de plus la justesse de ses pronostics.
La Florval brillait du reste autrement que par ces qualités physiques qui avaient séduit Herbelot tout d’abord. A un organe chaud et vibrant, fait pour traduire tous les cris de la passion, elle joignait, chose rare en province, une diction correcte et savante. Il était évident qu’à l’encontre de bon nombre de ses camarades, elle avait sérieusement étudié son art. Herbelot avait pris la pie au nid. Il tenait son «étoile.»
La joie de ce fortuné directeur devait s’accroître encore. Dès que Desroches, qui jouait Kérouan, eut paru à son tour et qu’il eut donné ses premières répliques, l’enthousiasme d’Herbelot ne connut plus de bornes. Incapable de maîtriser plus longtemps les sentiments qui l’agitaient, il s’oublia,–chose grave pour un entrepreneur de spectacles, –jusqu’à décerner à son pensionnaire un témoignage public de son admiration.
–Bravo! s’écria-t-il, comme c’est ça!
Puis, se penchant à l’oreille de son régisseur:
–On ne jouerait pas mieux la Closerie des Genêts à la Comédie-Française.
Un murmure se fit entendre au fond du théâtre.
–Mes enfants, dit Christiany aux cabotins qui l’entouraient, nous aurons du fil à retordre avec le Desroches et la Florval. Le patron les gobe, ça ne sera pas tout rose pour nous cet hiver.
–Laissons pisser le mérinos, fit sentencieusement l’amoureux.
Lorsque Desroches revint à sa place, chacun s’éloigna de manière à faire le vide autour de lui.
–Diable! se dit-il en souriant, on me met en quarantaine. Cela promet.
Il aperçut Esther Florval qui, assise sur une chaise près d’un portant, se trouvait isolée comme lui.
Il s’approcha d’elle.
–Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie? lui dit-il.
–Volontiers, répondit la Florval.
Ils causèrent.
–Il paraît que nous déplaisons fort à ces messieurs et à ces dames, dit Desroches, puisqu’ils affectent de nous tenir à l’écart.
–Qu’importe? fit la Florval.
–Vous avez parfaitement raison. C’est sans conséquence et, pour ma part, je me soucie assez peu de frayer avec ces gentilshommes. Ils ont prévenu mon désir en s’éloignant de ma personne; je leur sais gré de cette attention délicate.
–Vraiment? dit Esther, en le regardant en face. Cela ne m’étonne pas, ajouta-t-elle, après un moment de silence, vous êtes un artiste, un véritable artiste et vous devez vous sentir déplacé au milieu de ces cabotins.
–Mais vous-même?
–Oh! moi. répondit-elle, avec un accent indéfinissable. Bah! laissons cela. Je n’ai pas le droit d’être exigeante d’ailleurs. J’ai quelques qualités pour le théâtre, je le sais, mais je ne m’illusionne pas, et il y a loin de mon mince mérite au véritable talent.
–Vous êtes modeste. Bravo! Voilà qui est rare. surtout parmi nous. La modestie n’est pas le talent, mais elle y contribue. Au demeurant, laissez-moi vous dire que je vous trouve severe et injuste envers vous-même; la façon dont vous jouez Léona.
–Ne me faites pas de compliments immérités. Je n’aime ni la flatterie, ni les flatteurs. Si vous m’accordez un peu d’estime, si vous pensez qu’une femme comme moi peut croire à la sincérité d’un artiste comme vous, dites-moi la vérité, rien que la vérité. J’ai souvent et beaucoup entendu parler de vous en province comme d’un homme de mérite, je serai donc heureuse d’être jugée par vous. Ce n’est pas de l’indulgence que je vous demande, ce sont des conseils et je vous promets de les suivre. Voulez-vous, ajouta-t-elle, en lui tendant la main, me rendre ce service d’artiste et d’ami?
–Savez-vous que vous êtes une femme point banale et tout à fait exceptionnelle? Je me disposais à vous adresser les éloges qui vous sont dus et voilà que vous exigez que je commence par des critiques! Je connais peu d’hommes qui seraient capables d’en faire autant.
––C’est bien possible, mais il ne me déplaît pas d’être, comme vous dites, une femme exceptionnelle.
–Je vous obéis donc, mais je ne vous garantis que ma sincérité et nullement l’infaillibilité de mes opinions.
–Je vous écoute.
–Eh bien! dit Desroches, il est visible que vous avez souvent joué le rôle de Léona. Vous y avez eu du succès et vous en aurez certainement encore. Ce rôle est bien dans vos cordes et vous y faites preuve d’un réel talent. Laissez-moi vous dire cependant que vous n’obtiendrez pas, dans certaines scènes, tout l’effet désirable. Et cela tient à un rien, mais à un rien qui est tout dans notre art.
–Voyons!
–Au théâtre, où tout est convention, la vérité qu’on doit s’attacher à rendre ne peut jamais être que relative. Dans ce royaume de la fiction, l’illusion seule est souveraine. Voulez-vous des preuves? Regardez ce décor. De quelle couleur sont les arbres? Ils sont bleus, n’est-ce pas? Eh bien! le soir, à la lumière de la rampe, ils seront verts ou du moins ils paraîtront tels aux spectateurs. Le peintre, . vous le voyez, ne s’est préoccupé que de l’effet à obtenir. Est-ce que les personnages que je coudoie dans la rue et que j’incarne souvent sur le théâtre mettent du rouge et du blanc? Assurément non. Je suis cependant obligé de me grimer pour jouer mon personnage. C’est donc par un artifice, par un mensonge de toutes les minutes que nous parvenons à faire croire au public que nous lui représentons la réalité, alors que nous ne lui en offrons que l’apparence.
–Eh bien?...
–Eh bien, ce que je vous reproche, c’est d’être trop vraie, dans le sens absolu du mot. Vous êtes la Léona que tout le monde reconnaîtrait, s’il la rencontrait dans la vie réelle; vous n’êtes pas, à proprement parler, la Léona du théâtre. Votre personnage ne se trouve pas suffisamment mis au point pour l’optique de la scène. Il semble que vous jouiez le rôle trop avec votre nature, et pas assez au moyen des artifices de composition indispensables au théâtre. Sans doute, les créations de l’artiste doivent porter l’empreinte de son tempérament, mais il est nécessaire que l’art vienne corriger à propos les brutalités de l’expression.
–Vous avez peut-être raison, répondit la Florval. Je réfléchirai à cette observation qui me paraît très juste et je vous promets d’en faire mon profit.
–En scène pour le troisième tableau! cria Paumier, le second régisseur.
A ce moment une certaine rumeur se fit entendre dans un groupe de cabotins qui se trouvaient à l’avant-scène.
–Qui est-ce qui est poète ici? clamait Michal en brandissant un papier. Mes enfants, avant qu’on commence, laissez-moi vous lire ces vers que je viens de trouver sur le théâtre.
Et il se mit à déclamer avec emphase au milieu de tous les artistes qui s’étaient rangés en cercle autour de lui:
Ne me parlez plus de ces beaux mensonges
Que vous appelez la gloire et l’amour.
Les châteaux que j’ai bâtis sur ces songes
Se sont écroulés en moins d’un seul jour.
Ne me parlez plus de la Célimène
Qui, comme un comparse, a traité mon cœur.
La femme s’agite, un diable la mène,
Et Dieu bat des mains ainsi qu’un claqueur.
Ne me parlez plus des feux de la rampe,
Pauvre papillon, je m’y suis roussi.
Aussi nu qu’un ver, maintenant je rampe
N’ayant du succès gardé nul souci.
Ne me parlez plus des astres de flamme
Emaillant l’azur des immenses cieux.
Je vis dans la nuit blanche de mon âme
Et c’est en moi seul que s’ouvrent mes yeux
Ne me parlez plus de soleil, d’étoile,
Ni des bois qui vont reverdir encor:
Je rendrai mon rôle avant que la toile
Ne se lève sur un nouveau décor.
–L’auteur! l’auteur! crièrent les cabotins en chœur.
–Pas de signature, dit Michal, l’auteur désire garder l’anonyme. Cependant la mère Salomon prétend avoir vu tomber ce papier de la poche de M. Desroches.
–C’est parfaitement exact, dit froidement Desroches qui s’était approché: Cette pièce de vers m’appartient, veuillez me la rendre.
Et il l’arracha des mains de Michal.
–Allons, en scène pour le troisième, tonna Herbelot, nous ne sommes pas ici pour nous amuser.
La répétition touchait à sa fin quand on vit apparaître sur le théâtre une superbe et plantureuse créature. Son air imposant et l’énorme quantité de bijoux et de verroteries dont elle était surchargée des doigts à la tête, révélaient à n’en pas douter madame Herbelot, la femme du directeur. C’était bien elle, en effet. Cette majestueuse dondon, alors dans tout l’épanouissement d’une beauté parvenue à son été, eût fait pâlir un Rubens par l’éclat de son opulente carnation et l’efflorescence de ses joues. C’était, à vrai dire, un réjouissant spectacle que la contemplation de ce pur chef-d’œuvre de la chair d’où s’exhalaient nous ne savons quels effluves, quels parfums enivrants de volupté amoureuse et sensuelle. Et quel regard! quelle prunelle! Avec quelle virtuosité, elle en jouait! Comme ses yeux connaissaient bien le chemin du ciel! Hélas! il était permis de présumer que cette terrestre créature se vautrait plus volontiers dans des proses indignes qu’elle ne s’égarait dans le bleu des extases ou dans le firmament des rêves.
Les comédiens s’étaient précipités au-devant de leur directrice pour la saluer et lui présenter leurs hommages, mais Herbelot les écarta brusquement.
–C’est bon, plus tard. ce soir, leur dit-il d’un ton rogue. Madame n’a pas le temps en ce moment.
Les comédiens se replièrent en bon ordre, tandis que les femmes, enchantées d’éluder la présentation, prenaient en toute hâte leurs chapeaux et leurs manteaux et s’esquivaient dans les couloirs du théâtre.
Desroches et Esther Florval sortirent les derniers.
En apercevant celle-ci, madame Herbelot ne put s’empêcher de la toiser du regard. Prenait-elle déjà de l’ombrage de la beauté de sa pensionnaire? Il était permis de le croire, à en juger par la moue de dépit qui plissa légèrement sa lèvre.
Elle était fort coquette, madame Herbelot, et fort jalouse des prérogatives que lui assurait le prestige de ses charmes.
–As-tu vu le maire? lui demanda Herbelot, quand ils furent seuls sur la scène.
–Je le quitte à l’instant. Il a été très gentil. Nous aurons tout ce que nous voudrons.
–L’augmentation de la subvention?
–Il me l’a promise.
–Bon, ça. Mais comme tu es rouge, Hortense!
–Ce n’est rien, le grand air, et puis j’ai marché vite.
–Allons, tant mieux, tu n’es pas malade, tout va bien. Desroches et Florval ont répété comme des anges. La Closerie sera sûrement un succès.
Il offrit le bras à sa femme et appela le garçon de théâtre. Celui-ci accourut.
–Eteignez la servante, dit Herbelot.
IV
Table des matières
Il était six heures du soir. Les abords du théâtre de Clermont-Ferrand, d’ordinaire plongés dans un calme religieux, sans doute à cause du voisinage de la cathédrale, présentaient le spectacle d’une animation tout à fait insolite. Pour s’expliquer cette anomalie, il suffisait de jeter les yeux sur les affiches apposées aux angles de l’édifice.
Ce soir-là, en effet, la troupe d’Herbelot devait effectuer ses débuts. C’était un dimanche, quelques jours après les événements que nous venons de raconter.
La représentation annoncée se composait de la Closerie des Genêts, précédée d’un à-propos en vers dû à l’inspiration d’un poète du cru et suivie d’une comédie-vaudeville en trois actes: Les Amours de Cléopâtre. Un spectacle à coucher dehors, comme on dit, mais en province le public en veut pour son argent. A défaut de la qualité, il se rabat sur la quantité. Si la soirée ne comporte pas au moins une dizaine d’entr’actes, le directeur s’expose à être traité de vulgaire filou, et, chose plus grave, à perdre l’estime et la confiance du propriétaire du café de la Comédie.
La queue commençait à se former. Une trentaine de pioupious et d’artilleurs amalgamés d’autant d’ouvriers et de gamins, dont les blouses blanches et bleues se mariaient patriotiquement au rouge garance des uniformes de l’armée française, formaient un groupe compacte qui semblait soudé aux deux battants de la porte centrale. Il se mit à pleuvoir.
–Bon temps de théâtre, pensait Herbelot, qui rôdait sûr le trottoir d’en face, le nez au vent, l’œil perdu dans la nue. Le nombre des gens qui attendaient l’ouverture des bureaux, s’augmentait d’instant en instant. Des rues voisines, on voyait converger des hommes, des femmes, bras dessus, bras dessous, des jeunes gens, les mains dans leurs poches et le chapeau sur l’oreille, des petites ouvrières dont quelques-unes ramenaient sans façon leur robe sur leur tête, puis d’honnêtes familles abritées sous de graves parapluies et encore des soldats chantant et gouaillant, avec l’évidente préoccupation d’épater le bourgeois. Certes, cette queue n’avait ni la gaieté, ni l’entrain des foules qui font le siège des théàtres de Paris.–Gavroche, l’immortel titi, ne voyage pas;–mais, à défaut de bonne humeur, elle avait la résignation.
La pluie tombait maintenant drue et serrée; cependant, pas un de ces braves ne bronchait, pas un ne désertait. L’élément militaire se distinguait particulièrement par sa solidité sous l’averse.
Herbelot, fiché sur le seuil du café de la Comédie, interrogeait toujours le firmament.
–Diable! dit-il, si la pluie continue, ils sont capables de décamper. Faisons ouvrir les portes.
Il traversa la rue et pénétra dans le théâtre par l’entrée des artistes.
Cinq minutes après, les portes s’ouvrirent.
La foule se précipita dans un vestibule aux murs blanchis à la chaux au fond duquel, abritées derrière une vitrine, se tenaient deux femmes, la contrôleuse et l’exubérante madame Herbelot. Un étroit vasistas leur permettait de communiquer avec le public et d’échanger les cartons. On se pressait, on se bousculait pour entrer. La force publique, représentée par deux agents de police, avait toutes les peines du monde à contenir le flot qui menaçait de submerger madame Herbelot et son employée.
–Ça promet, disait celle-ci à la directrice. Nous aurons chambrée complète ce soir, et puis, avez-vous remarqué, madame? c’est une drôle qui nous a étrennées. Ça porte bonheur.
Le gazier et ses aides allaient et venaient dans les couloirs, allumant à la hâte les becs de gaz.
Les escaliers étaient déjà envahis. Les petites places, c’est-à-dire le paradis, cet enfer des salles de spectacles, s’emplissaient rapidement. Le public escaladait les banquettes, prenant les stalles d’assaut. Une demi-obscurité régnait partout aussi bien au parquet qu’au poulailler. Par une mesure de sage économie, les becs de gaz étaient à bleu, donnant tout juste assez de lumière pour permettre aux spectateurs de ne pas. s’asseoir sur les genoux de leurs voisins. Le rideau d’avant-scène, noyé dans l’ombre épaisse du cintre, ne montrait à la lueur trouble de la rampe que la partie inférieure de ses plis grossièrement peints. Le fracas des portes qui s’ouvraient et se fermaient de tous côtés ne cessait de retentir, au milieu du bruit des petits bancs renversés et du brouhaha qui allait grandissant au fur et à mesure que la salle se garnissait.
Herbelot jugea nécessaire de faire donner un tour de clef au compteur.
Une clarté subite, suivie d’une immense acclamation, jaillit du lustre. Le parterre regorgeait déjà de gens qui tapageaient des pieds; aux étages supérieurs, le ventre rebondi des galeries semblait sur le point d’éclater sous la pression du public qui s’y trouvait entassé. Une indescriptible cacophonie se dégageait de cette foule grouillante qui riait, chantait à tue-tête et s’apostrophait d’un bout de la salle à l’autre, en attendant le lever du rideau. Seules les grandes places, c’est-à-dire les fauteuils d’orchestre et les loges étaient encore à peu près vides.
Pendant ce temps, la plus grande animation régnait sur le théâtre.
Haletant et s’essuyant à tout moment le front avec son mouchoir, Herbelot se multipliait, courant du gazier au garçon d’accessoires, du chef machiniste au costumier, de la loge où s’habillaient les figurants aux loges d’artistes, jurant, sacrant, stimulant les uns, malmenant les autres et n’interrompant ses imprécations que pour mettre l’œil au trou du rideau.
Dans les loges d’artistes, c’était un vacarme d’enfer.
–Coiffeur, ma perruque! criait l’un.
–Costumier, mon gilet breton1clamait un autre.
–Garçon d’accessoires, ma cravache!
Puis c’étaient des voix de femmes:
–Habilleuse, ma mantille!
–Coiffeur, mes frisures!
–Costumier, reprenait une voix furieuse, voilà quatorze cents fois que je demande mon gilet breton! Me le donnerez-vous à la fin?
–Mille tonnerres! aurez-vous bientôt fini de gueuler? hurlait à son tour Herbelot qui accourait écumant. On vous entend dans la salle!
Cependant le public des grandes places commençait à arriver. Herbelot, qui venait d’apercevoir le général dans une avant-scène, fit donner un nouveau tour de clef au compteur.
Cette fois, la salle se trouva en pleine lumière et chacun put se rendre compte de la munificence du conseil municipal qui avait mis à profit les vacances pour faire restaurer les loges et les fauteuils. Les tons rouge-brique de la toile cirée éclataient partout, s’harmonisant on ne peut plus heureusement avec le vermillon du papier de tenture qui revêtait les murs et l’intérieur des loges. Les parements des trois galeries elles-mêmes avaient été gratifiés d’une belle couche de blanc à la colle et ornés d’Amours joufflus en pàtisserie peinte à l’ocre jaune. Seul, le plafond, plus noir et plus enfumé que jamais, n’avait pas eu sa part des bienfaits du badigeon, mais les gens bien informés prétendaient qu’on ne perdrait rien pour attendre et que ce serait pour l’année prochaine.
Les spectateurs ne purent se défendre d’un certain mouvement admiratif.
A ce moment, quatre personnages entrèrent dans une loge du rez-de-chaussée.
–Tiens, dit le photographe Boussac qui se trouvait avec Bardin aux fauteuils d’orchestre, voilà Cornu, l’imprimeur, et ses amis. C’est lui qui a loué, cette année la loge infernale.
–La troupe n’a qu’à se bien tenir, répondit Bardin. Depuis qu’il est à la tête d’un journal dont le tirage atteint presque trois cents exemplaires, Cornu est une puissance. Malheur aux actrices qui l’oublieront dans leurs sourires!
Boussac se leva en tournant le dos à la scène et jeta un coup d’œil circulaire dans la salle.
–Vois donc, dit-il, en poussant le coude à Bardin, cette grande femme blonde qui vient de s’asseoir à la première galerie à côté d’un petit homme à lunettes bleues et à cravate blanche.
–Son mari.
–Tu le connais?
–Cette blague! C’est moi qui lui ai monté sa cave. M. Groslambert, le nouveau professeur de botanique de la Faculté des sciences, auteur d’ouvrages considérables sur la flore du Puy-de-Dôme, vise l’Institut. Son front n’attend plus que les lauriers, il a de quoi les accrocher.
–Ah bah! est-ce que sa femme?...
–Parbleu! elle est au mieux avec le secrétaire général de la préfecture.
–Comment le sais-tu?
–C’est la fable de toute la ville. L’autre soir, chez le président du tribunal de commerce, on ne parlait que de ça.
–Le docteur Ancelin! fit tout à coup Boussac, en apercevant un jeune homme qui entrait dans une loge.
–Et son ami, de Vandannes, ajouta Bardin.
–Qui est-ce que ce de Vandannes?
–Tu ne le reconnais pas? C’est le cavalier qui, il y a huit jours, a salué la Florval, au moment où elle arrivait au théâtre.
–Parfaitement. J’y suis. Un ancien amant, sans doute?
–Possible. On ne sait pas. J’ai appris qu’il l’avait connue, cet été, à Arcachon où il se trouvait avec sa femme.
–Il est marié?
–Très marié. Il a épousé la fille du père Pasdieu, d’Issoire, il y a deux ans, après avoir donné sa démission de lieutenant au7me dragons.
–Comment se fait-il qu’il ne soit pas avec sa femme? Est-ce qu’il la délaisse?
–Tu m’en demandes trop long. On prétend que le docteur Ancelin, en fidèle ami du mari, prodigue des consolations à sa femme; mais je n’ai pas vérifié.
–Allons donc! Ancelin? Il passe pour être l’amant de la petite Miette, depuis trois jours.
–Ça ne serait pas une raison. Mais comment sais-tu qu’Ancelin.?
–Dame! on les a vus ensemble au restaurant de la mère Fournier à Royat.
–Il va bien, le docteur. Si jamais il se fait une clientèle sérieuse dans la ville, celui-là.
–Comment vraiment, cette petite sainte-nitouche de Miette. Fiez-vous donc aux ingénuités!
–Des ingénuités comme ça. Tiens, le fils de Desroches.
–Où ça le fils de Desroches?
–Là, aux premières à droite, ce beau brun, avec des moustaches.
,–Comment, Desroches a un fils comme ça?. Il paraît très bien, ce gaillard-là.
–Il est peintre. On dit même qu’il a du talent. Il vient faire des études de paysage en Auvergne.
Tandis que Boussac et Bardin poursuivaient leur dialogue au milieu du tintamarre de la salle, le public continuait d’affluer. Les loges semblaient être autant d’écrins radieux où, sous les feux du lustre, s’allumaient les velours, les soies, les dentelles et les strass des luxueuses bourgeoises de Clermont-Ferrand. Dans ce tournoi de la coquetterie provinciale, dans ce chatoiement de lumières et de toilettes multicolores, les yeux des femmes brillaient comme des chrysoprases, la neige des épaules nues tranchait éblouissante sur le noir brutal des habits masculins.
Des parfums lourds descendaient des loges dans l’atmosphère surchauffée de la salle, tandis que de vagues odeurs d’ail montaient du parterre.
En province, tout le monde se connaît ou à peu près; le théâtre est un terrain neutre où chacun se retrouve à certains jours de la semaine. De toutes parts on échangeait des saluts et des sourires. Les éventails ondulaient aux mains des femmes, tandis que, détournant légèrement la tête, elles souriaient aux hommes qui, debout derrière elles, dans de gauches attitudes, chuchotaient à leurs oreilles de fades madrigaux ou de banales épigrammes.
Cependant le public des petites places commençait à se fâcher. L’heure du lever du rideau était passée depuis dix minutes. Les cannes et les pieds protestaient unanimement, exécutant en cadence des roulements fébriles sur le parquet.
Herbelot comprit le danger, aussi ordonna-t-il aux musiciens de se rendre à leurs pupitres.
L’apparition des musiciens à l’orchestre coïncidant avec l’éclat soudain des flammes de la rampe qui jetait des lueurs d’incendie sur le rideau, souleva une tempête d’applaudissements. En même temps, la cloche de l’avertisseur tinta ses notes assourdies dans l’éloignement des coulissees. On entendit, à travers la cacophonie des instruments que les musiciens accordaient, la voix d’Herbelot, criant sur le théâtre:
–Tout le monde en scène! on commence.
Les acteurs étaient à leur poste, anxieux, agités, en proie à cette émotion qui prend au ventre et qu’en argot de comédiens, on appelle le trac. Ils allaient, venaient de la scène au foyer, silencieux, inquiets, ruminant leurs tirades à effet, se disputant les glaces pour effacer un pli de leur costume, rajuster leur perruque ou donner le dernier coup de patte à leur maquillage.
Les femmes surtout se montraient nerveuses, surexcitées: un ruban mal attaché, une épingle de travers, une malencontreuse draperie leur arrachaient des cris désespérés.
Effarées, hors d’haleine, les habilleuses ne savaient où donner de la tête.
–Place au théâtre! cria Herbelot. Jacquin, y êtes-vous pour le prologue? Je frappe. Au rideau!
Les trois coups retentirent sourdement sur le plancher, derrière le manteau d’Arlequin.
Un grand mouvement se produisit aussitôt dans la salle: chacun reprit sa place, s’installa, se casa comme il put, celui-ci ajustant sa lorgnette, celui-là rengainant son journal ou tirant son mouchoir; un concert de chut! se répercuta en une seconde du parterre au poulailler; quelques cris: «Assis! A bas le chapeau!» piquèrent leurs notes brutales dans le decrescendo des susurrements, puis les derniers frissons de houle s’éteignirent dans un silence recueilli, profond. La salle, tout à l’heure déchaînée et pleine de remous, semblait s’être figée dans une immobilité attentive et muette.
Soudain la fanfare des cuivres éclata, l’orchestre attaquait l’ouverture. Le chef, battant la mesure avec son pied, s’escrimait sur le clavier d’un piano placé devant lui. Cela faisait beaucoup de bruit: il faut croire que c’était l’essentiel.
Le rideau se leva sur un décor représentant de majestueux nuages et l’on vit apparaître, grave et solennel, Jacquin, en habit noir, un papier à la main. Le contraste de ce tableau éthéré avec le costume fort peu olympien de Jacquin provoqua quelques sourires aussitôt réprimés. Celui-ci s’avança jusqu’à la rampe et d’une voix ampoulée, lut une pièce de vers qui débutait par cette mirifique strophe:
Le soleil avait fui, la Nuit, belle à l’œil noir,
Jetait un doux regard sur Clermont-Ferrand triste;
Déjà, dans le ciel gris, on commençait à voir
Les célestes flambeaux brûlant le divin schiste.
La fin de la pièce fut accueillie par les bravos de la salle entière. On demanda l’auteur. C’était un excellent employé de la mairie, qui passait son temps à faire des vers dans son bureau et de la comptabilité chez lui. Ce doux poète qui, à l’encontre de nombre de ses confrères d’aujourd’hui, était totalement dépourvu de cheveux, se laissa trainer sans trop de résistance sur le théâtre et vint saluer avec une modestie émue les spectateurs dont les applaudissements redoublèrent.
Trois coups frappés immédiatement après que la toile fut retombée annoncèrent au public que la grande pièce allait commencer de. suite.
En effet, trois minutes s’étaient à peine écoulées que le rideau se relevait sur le décor du premier acte de la Closerie des Genêts.
Ce décor était dû à la brosse de Casimir Delplantados, qui cumulait les fonctions de concierge avec celles de machiniste et de peintre décorateur. A dire vrai, ces peinturlurades ne rappelaient que de fort loin les toiles célèbres des Ciceri et des Cheret. Le fond ressemblait vaguement à une forêt, à moins qu’il ne représentât les flots de la mer en courroux. L’espèce de pavillon qui s’élevait à droite de la scène simulait tant bien que mal une auberge, grâce à cette enseigne: Hôtel du Chariot d’or. Avant de porter cette inscription, ledit pavillon avait dû, cela se voyait de reste, jouer, selon les circonstances, le rôle de chapelle, de chaumière ou de château. C’était une maison à tout faire. Ce décor-omnibus, tout en laissant un large champ à l’imagination du public, n’en était pas moins à l’honneur de Casimir qui avait su tirer parti de tout, c’est-à-dire de rien.
La première scène, à peine écoutée, se joua au milieu de l’indifférence générale. Soudain, un frisson suivi d’un long chuchotement parcourut le parterre et les galeries. La Florval venait de faire son entrée. Un tonnerre d’applaudissements éclata dans toute la salle. La débutante n’avait eu qu’à paraître pour vaincre. Il lui avait suffi d’un regard pour conquérir le public et d’un geste pour le subjuguer. Les spectateurs subissaient, presque hypnotisés, le charme fascinateur et la grâce souveraine de cette magicienne.
Quel âge avait-elle? L’âge qu’elle paraissait: c’est-à-dire vingt-cinq ans au plus, bien que les bonnes petites camarades prétendissent qu’elle en avait trente-cinq bien comptés. Sa beauté, revue et corrigée dans ses légères imperfections par un crayon savant en retouches, empruntait au rayonnement des lumières un éclat irrésistible. Ses chairs émergeaient splendides des soies et des dentelles de son corsage; son front d’une courbe hardie étincelait sous l’ébène fluide de sa chevelure; les fauves lueurs qui s’échappaient de ses yeux sombres donnaient à son pâle visage une intensité de vie et un flamboiement si extraordinaires que ses paupières étroites aux longs cils soyeux ne semblaient s’abaisser que pour atténuer sous un nuage de langueur et de lassitude la lumière aveuglante de son regard. Son nez droit, aux ailes roses frémissantes de passion, sa bouche sensuelle, qu’estompait un léger duvet brun, son menton, sous lequel venait mourir, comme un flot léger sur la grève, un voluptueux pli de chair, formaient un ensemble de lignes d’une harmonie étrange. Assez grande, la Florval avait dans chacun de ses mouvements des ondulations serpentines qui faisaient valoir les souplesses exquises de sa taille et de son torse. Il se dégageait de tout son être quelque chose d’indéfinissable et de troublant qui portait à la tête et donnait le vertige. C’était bien la créature, pétrie d’idéal et d’argile, la vestale de l’amour et la terrestre pécheresse, l’ange du désir et le démon de la volupté.
Aux premiers mots qu’elle prononça, les bravos retentirent de nouveau. Au dire des connaisseurs qui se penchaient à l’oreille de leurs voisins, jamais on n’avait entendu au théâtre de Clermont-Ferrand une voix aussi mélodieuse, aussi pure.
Bientôt Desroches entra en scène. A partir de ce moment, le succès de l’acte fut définitivement assuré. Le jeu sobre et en même temps plein de rondeur du comédien changea en triomphe la victoire qu’avait décidée la beauté de la Florval.
Le baisser du rideau fut salué d’unanimes acclamations. Ensuite le public, au milieu d’un inexprimable tohu-bohu, se répandit dans les couloirs, proclamant Herbelot un grand directeur, et la Florval ainsi que Desroches deux artistes incomparables.
Les maîtres de la critique locale et la foule des gens altérés se portèrent au café de la Comédie, qui ne tarda pas à présenter un spectacle des plus pittoresques. On se tassait sur les banquettes, on se bousculait autour des tables, on s’empilait partout; on buvait sur le comptoir, sur le billard, sur le pouce, dans le tumulte des conversations et des cris des consommateurs appelant les garçons. Dans tous les groupes on gesticulait, on discutait, on s’animait, on s’échauffait.
Le nom de la Florval courait de bouche en bouche.
«Quel galbe! quels yeux! quelle taille! quel chien! quelle femme épatante!» telles étaient les formules admiratives qui frappaient le plus les oreilles. Quant à son talent, personne n’en soufflait mot.
–Mon cher, disait l’aristarque de la Gazette du Puy-de Dôme à l’un de ses confrères, cette femme-là a trop de chic. Elle ne restera pas à Clermont-Ferrand.
–Vous croyez?
–J’en suis sûr. Avant-hier, je suis allé la voir; elle ne m’a pas caché qu’elle craignait fort de s’ennuyer ici.
–Déjà? Ce ne sont pourtant pas les visites qui lui ont manqué. Le président du tribunal s’est fait présenter chez elle hier.
–Par qui?
–Par Fouret, l’avoué.
–Ah bah! Fouret la connaît donc?
–Pas du tout, mais il lui avait été présenté par le commissaire central.
–Que me dites-vous là? Le commissaire central.
–Sans doute. C’est à Grenoble, où il se trouvait il y a trois ans, que cet estimable fonctionnaire a fait la connaissance de la Florval qui, à cette époque, faisait partie de la troupe de la ville.
–Vous êtes joliment renseigné. Comment savez-vous tout cela?
–Par la Florval elle-même, à qui j’ai rendu visite hier soir.
–Ah çà! mais elle reçoit donc tout le monde, cette femme-là?
–Ne soyez pas jaloux, mon cher. J’ai voulu lui faire la cour. Elle m’a fermé la bouche par un: «Taisez-vous, si vous voulez que nous restions bons amis» qui ne souffrait pas de réplique.
Le bruit redoublait dans le café.
–Ohé! pingouin! criait un consommateur avisant un client qui venait d’entrer, par ici, le coin des amis! Qu’est-ce que tu prends?
–Emile! clamait un autre, passe-moi mon bock!
On s’apostrophait de tous côtés:
–Adrien! et ta sœur!
–Va donc! eh! cireux!
–Ernest, viens-tu souper ce soir?
–Où ça?
–Au Mulet.
–Y aura-t-il des femmes?
–Je te crois. Toute la troupe de l’Alcazar.
Pendant ce temps-là, le patron et ses aides ahuris, éperdus, se multipliaient, au milieu des bourrades, fendant la foule des clients, ne sachant auquel entendre, servant, desservant, renversant les chaises, jurant, sacrant et riant tout à la fois.
A ce moment, les deux spectateurs que Bardin avait désignés à Boussac sous les noms de de Vandannes et d’Ancelin parurent à la porte du café.
–Sacrebleu! dit le premier, impossible d’entrer là-dedans. C’est une cohue folle.
–Achevons notre cigare sur le trottoir, repartit le second, c’est plus simple. Tu disais donc, ajouta-t-il, en prenant le bras de de Vandannes, que tu as connu cette femme à Arcachon?
–Oui, je la voyais souvent au Casino où elle était engagée. De plus, ma villa touchait à la sienne. Un soir, je la rencontrai. Elle venait de jouer une pièce en lever de rideau et rentrait chez elle. Je lui offris mon bras et l’accompagnai. Arrivée à la porte de sa demeure, elle me tendit la main, en me jetant un «bonsoir, voisin», d’une espièglerie charmante. Ma foi, je l’avoue, j’aurais peut-être insisté sans l’arrivée de sa femme de chambre.
–Y songeais-tu? Si ta femme.
–Ma femme était chez elle, il est vrai, et sans doute, je ne me serais jamais pardonné cet oubli des convenances les plus élémentaires; mais à ce moment, je ne te le cache pas, j’étais bien loin de penser à ma femme.
–Tu as au moins le mérite de la franchise. Et tu l’as revue?.
–Je l’ai revue, mais rassure-toi, implacable sermonneur, la morale a été sauvée. Cette femme est vraiment une énigme pour moi. Je ne lui connais pas d’amant, et, cependant, je n’ai pu réussir à me faire écouter d’elle. Le plus bizarre, c’est qu’elle ne prend point de ces airs de prude effarée, qui dissimulent peu l’hypocrisie des sentiments; c’est en souriant, et comme en se jouant qu’elle se plaît à décourager ma passion.
–Ta passion?.
–J’ai dit le mot, je ne le retire pas. Oui, j’ai pour cette femme une passion que je voudrais me cacher à moi-même, que je maudis chaque jour et que pourtant je ne puis vaincre. Est-ce là ce qu’on est convenu d’appeler l’amour? Je n’en sais rien; je n’ai jamais aimé;–toujours est-il que cette femme exerce sur moi un pouvoir absolu et que je sens, en dépit de mes efforts pour lui échapper, que je la suivrais partout où il lui plairait de m’entraîner, résigné comme un valet, soumis comme un chien.
–J’espère, fit Ancelin en lâchant le bras de son ami, qu’il en sera de cette belle passion comme de celle que tu as eue pour la luxuriante madame Herbelot, dont tu lis le bonheur pendant trois semaines. Tout cela n’est pas sérieux.
De Vandannes s’arrêta.
–Mon cher, dit-il en jetant son cigare, cela est sérieux, et sérieux à ce point, ajouta-t-il avec une sorte de gravité froide, que si je savais un homme qui fût son amant, cet homme, entends-tu, fût-il mon meilleur ami, je crois que je l’étranglerais.
–Tu es fou. Ne m’a-t-on pas dit que cette femme est mariée?
–Elle est mariée, je le sais, mais elle n’aime pas son mari, qui, du reste, la délaisse.
–Tu sais cela?. Diable! il paraît qu’elle t’a fait des confidences.
–Je l’ai deviné.
–Elle ne t’a rien dit? En ce cas, elle est encore plus forte que je ne le craignais.
–Tu ne la connais pas. abstiens-toi de la juger.
–C’est bien, je me tais. Un seul mot encore. Quand tu as quitté Arcachon, avait-elle signé son engagement pour Clermont-Ferrand?
–Non.
–Savait-elle que tu habites Clermont-Ferrand?
–Sans doute. Pourquoi cette question?
–Pour rien.
La cloche de l’entr’acte sonnant à toute volée interrompit la conversation des deux promeneurs.
La foule rentrait confuse et pressée dans le théâtre.
De Vandannes et Ancelin laissèrent passer le flot avant d’entrer. Quand ils arrivèrent au couloir des premières qui, en l’absence de foyer pour le public servait de promenoir aux spectateurs des loges et leur permettait de profiter de l’entr’acte pour s’entretenir des nouvelles de la ville ou pour causer affaires, les groupes se dispersaient; on échangeait des poignées de mains et des saluts à quarante-cinq degrés. Les hommes s’effaçaient pour laisser le chemin libre aux femmes qui, raides et guindées dans leurs toilettes à ramages, réintégraient leurs loges en se rengorgeant avec des airs d’autruches. Chacun regagnait sa place en pressant le pas; aussi de Vandannes et Ancelin passèrent-ils inaperçus. Quelques minutes plus tôt il n’en eût pas été ainsi, car le nom de de Vandannes avait été plusieurs fois prononcé, et l’arrivée inopinée de ce dernier dans le couloir eût certainement produit, au milieu de ce monde bourgeois, une émotion dont l’effet n’aurait pu lui échapper.
La médisance, ce chardon qui pousse dans tous les terrains, mais qui fleurit surtout en province, s’était accrochée à ce mari viveur dont la présence au théâtre, alors que sa femme dépérissait dans l’isolement, constituait aux yeux de tous les gens bien élevés un abominable scandale.
–C’est un homme sans principes, n’avait pas craint d’affirmer maître Bargoton, le doyen des notaires de la localité.
–Pauvre petite femme! avait soupiré madame Lampezat, dont le mari, s’il fallait en croire les mauvaises langues, devait être heureux au jeu.
–Et dire, avait repris le digne officier ministériel, que c’est moi qui ai fait ce mariage-là. Je ne m’en consolerai jamais.
Cependant l’orchestre venait d’éternuer ses dernières notes. Le rideau se leva lent et solennel sur le second acte du drame.
La pièce reprit son cours. Tout à coup un incident pénible vint interrompre la représentation.
Léona-Florval, dont on attendait avec impatience l’entrée à l’avant-dernière scène, allait paraître, quand le rideau se baissa brusquement pour se relever presque aussitôt. Les artistes étaient rentrés dans les coulisses, laissant le théâtre vide.
Jacquin, en habit noir, ganté et cravaté de blanc, surgit du fond de la scène et s’avança gravement jusqu’à la rampe, au milieu d’un silence plein d’anxiété.
Jacquin, premier régisseur parlant au public, fit les trois saluts réglementaires:
–Mesdames et messieurs, dit-il, une indisposition subite de madame Florval, indisposition qui, nous l’espérons, sera sans gravité, nous oblige à interrompre momentanément la représentation.
Un murmure atterré se produisit dans la salle.
Le rideau retomba, tandis que Jacquin reculait jusqu’à la toile du fond, en saluant à se rompre l’échine.
De nombreux spectateurs quittèrent leur place pour aller aux informations.
De Vandannes entraîna Ancelin.
–Tu es médecin, dit-il, accompagne-moi.
Ils arrivèrent sur la scène au milieu d’un affolement général. Les employés couraient dans tous les sens, comme si le feu était au théâtre. Herbelot s’arrachait les cheveux, tandis que sa femme survenant, essoufflée, demandait ce qu’il y avait.
–Est-ce que je sais? criait Herbelot. On lui a apporté une dépêche de Paris, elle l’a lue et, patratras! une attaque de nerfs!. Le diable emporte le télégraphe et les femmes qui ont des nerfs!. Une représentation qui marchait si bien!
De Vandannes et Ancelin étaient déjà dans la loge de la Florval où vingt personnes se pressaient, inutiles, autour de la malade.
Pâle sous son fard, les paupières mi-closes et les lèvres entr’ouvertes, la comédienne reposait étendue sur un canapé emprunté au magasin des accessoires. De légers spasmes soulevaient par intermittences son corsage dégrafé qui laissait entrevoir sous les dentelles la splendeur de ses seins. Ses cheveux dénoués roulaient en flots de jais sur le marbre de ses épaules. Vue ainsi dans le désarroi de la souffrance, elle paraissait plus belle encore qu’au milieu des rayonnements de son orgueilleux triomphe.
Un jeune homme lui soutenait la tête, tandis que Desroches humectait ses tempes.
Le médecin de service lui frappait dans les mains de petits coups secs.
Ancelin s’approcha.
–Est-ce grave? demanda-t-il.
–Non, mon cher confrère, répondit le médecin en reconnaissant Ancelin. Elle est calme maintenant. Voyez vous-même. C’est une simple attaque de nerfs, à la suite d’une mauvaise nouvelle, sans doute.
Et, du doigt, il désignait un télégramme froissé sur la tablette de la loge.
Ancelin prit une des mains de la comédienne qui tressaillit et rouvrit les yeux. Elle regarda autour d’elle, comme si elle sortait d’un pénible sommeil et fit un effort pour dresser la tête.
Le jeune homme, qui ne l’avait pas quittée, la souleva légèrement par la taille et l’aida à s’asseoir. Elle lui tendit la main, et, muette, d’un sourire éteint, sembla le remercier.
A ce moment, elle aperçut de Vandannes qui se trouvait devant elle.
–Souffrez-vous encore? lui demanda celui-ci d’une voix émue.
–Non, répondit-elle faiblement. Ce n’est rien. C’est passé.
Ses yeux se portèrent alors sur son corsage. Une pudique rougeur lui monta au front et, faisant un signe à l’habilleuse qui se tenait près d’elle, elle demanda qu’on la laissât seule.
De Vandannes lui prit main en s’inclinant:
–Me permettrez-vous d’aller prendre de vos nouvelles demain matin? lui dit-il à mi-voix.
Elle acquiesça d’un petit signe de tête, tandis que le docteur lui remettait une potion qu’on venait d’apporter.
Tout le monde se retira, sauf Herbelot qui attendait à la porte.
–Eh bien, voyons, ma chère amie, fit-il d’un ton fébrile, êtes-vous remise, pourrez-vous continuer?
–Oui, mon cher Herbelot, répondit-elle en se levant tout à fait. Je me sens forte maintenant. Soyez sans crainte. Dans dix minutes, vous pourrez frapper.
–Et vous irez jusqu’au bout?
–J’irai jusqu’au bout.
–Bravo!. je vais sonner pour faire rentrer le public.
Herbelot radieux s’éclipsa.
Quand la Florval reparut en scène, la salle entière éclata en applaudissements. Ce n’était plus de l’enthousiasme, c’était du délire. Les trépignements du parterre et des galeries supérieures se mirent de la partie et, pendant plus d’une minute, la comédienne, pâle et tremblante d’émotion, fut l’objet d’un triomphe tel que les annales du théâtre de Clermont-Ferrand n’en eurent jamais de semblable à enregistrer. Une pluie de bouquets tomba aux pieds de l’idole, avec un redoublement de bravos. Enfin le calme se rétablit peu à peu et la représentation put continuer.
Pendant ce temps-là, les artistes qui «n’étaient pas de l’acte» se répandaient, au foyer, en invectives contre l’imbécillité du public.
–Mince de succès! disait Christiany. Pas besoin de talent, dans ce pays-ci. Il suffit de se trouver mal pour qu’on vous trouve bien.
La soirée s’acheva, comme elle avait commencé, par des ovations répétées.
–Quel veinard, cet Herbelot! disait-on dans les groupes à la sortie. Jusqu’aux attaques de nerfs qui se mettent dans son jeu!
De Vandannes et Ancelin descendaient l’escalier des premières, lorsque le jeune homme qu’ils avaient remarqué dans la loge de la Florval passa à côté d’eux.
–Connais-tu ce quidam? demanda de Vandannes à Ancelin.
–Je l’ai vu hier soir au cercle avec Chenest le peintre, répondit Ancelin. Il paraît que c’est le fils de Desroches.
–Ah!
–Est-ce qu’il te porterait ombrage, par hasard?
–Quelle plaisanterie!
–Tu iras demain chez la Florval?
–Sans doute.
–Grand bien te fasse. Bonsoir.
–Tu ne viens pas souper?
–Impossible, la petite Miette m’attend.
Ils se serrèrent la main et de Vandannes s’éloigna, tandis qu’Ancelin se dirigeait vers la porte des artistes.
V
Table des matières
Il était une heure de l’après-midi lorsque de Vandannes se présenta chez la Florval.
Madame Denis qui cumulait les fonctions de souffleuse au théâtre avec celles de camériste chez la Florval, vint lui ouvrir et l’introduisit.
–Madame achève de s’habiller, dit-elle. Veuillez attendre, je vais la prévenir.
De Vandannes resta fiché sur le parquet du salon, étonné, ahuri du spectacle qui s’offrait à ses yeux.
Dans la pénombre des persiennes mi-closes, il apercevait de vagues entassements: un fouillis de robes, de costumes, de rubans, de dentelles, un chaos de fourrures, de tapis series, de corsages, de livres et de brochures, gisant pêle-mêle sur les fauteuils, sur le guéridon, sur le piano, puis des malles, des coffres entr’ouverts; l’aspect d’un déballage incohérent, d’un bric-à-brac de marchande à la toilette surprise en plein inventaire. De grands paniers en osier semblaient défendre les portes; un placard ouvert montrait la nudité de ses rayons. Des cadres, renfermant des gravures ou des photographies, avaient été décrochés et s’empilaient dans des coins au milieu de paquets de cordes, de liasses de papier et de bibelots de toutes sortes. Seules, d’immenses couronnes en paillon doré, miroitant à la muraille, au-dessus du piano, n’avaient pas été déplacées.
De Vandannes regardait sans comprendre.
Il s’était assis, le coude appuyé à une console sur laquelle un papier bleu, en forme de télégramme, se trouvait déplié. Machinalement, il y porta les yeux et lut ces mots:
«Liquidation désastreuse. Dix mille francs indispensables. Reviens de suite. THÉODORE.»
Un éclair passa dans l’esprit de de Vandannes. Ce télégramme n’était-il pas celui qu’il avait aperçu, la veille, dans la loge de la Florval et qui, sans aucun doute, avait causé la crise nerveuse de la comédienne? Il venait à peine de s’arrêter à cette pensée qu’une porte s’ouvrit, jetant brusquement dans le salon un flot de lumière blonde, et la Florval, très pâle dans son peignoir de dentelles, parut sur le seuil, à la manière d’une reine de féerie surgissant dans un nimbe lumineux.
De Vandannes se leva.
–Cher monsieur, dit-elle en avançant d’un pas, pardonnez-moi de vous avoir fait attendre et surtout au milieu de ce capharnaüm. Je vous en prie, veuillez passer par ici. je suis vraiment confuse de vous recevoir ainsi.
De Vandannes se disposa à enjamber un coffre qui lui barrait le passage.
–Donnez-moi votre main, reprit-elle en riant, vous allez faire un faux pas.
La pièce dans laquelle de Vandannes entra était une sorte de petit boudoir dont les murs disparaissaient sous les tulles et les mousselines. On y respirait un air tiède et alourdi par des odeurs de poudre de riz et de verveine. Un épais tapis qui s’écrasait sous les pas recouvrait le parquet. Au-dessus d’une cheminée vêtue de velours bleu et sur laquelle s’ébattaient de délicieuses figurines en Saxe, s’inclinait, appendue à la muraille, une glace de Venise entre deux girandoles en cristal. En face, dans un cadre d’ébène fileté d’or, un portrait de la Florval signé Beyle..
Dans l’embrasure de la fenêtre dont les rideaux en guipure tamisaient la lumière qui venait du dehors, quelques plantes grasses au milieu de palmiers nains émergeaient d’une jardinière en thuya. Dans un coin, un chiffonnier japonais; une causeuse en reps bleuté, deux crapauds et quelques chaises de bambou doré complétaient l’ameublement de ce délicieux sanctuaire plein d’une mystérieuse volupté.
La Florval s’était assise sur la causeuse. De Vandannes, sur un signe qu’elle lui fit, prit place sur une chaise à côté d’elle.
–Je suis heureux de voir, commença-t-il, que vous ne vous ressentez plus de votre indisposition d’hier soir.
–Je vais mieux, en effet, interrompit la Florval, et je vous remercie de votre aimable sollicitude Une émotion subite, au moment d’entrer en scène. mais c’est fini, n’en parlons plus.
–Parlons-en au contraire. Vous avez éprouvé, dites-vous, une émotion subite, . me parmettrez-vous d’insister et de vous demander?
–La cause de cette émotion?... Que vous importe?. Laissons cela, mon cher comte, et causons d’autre chose. Vous ne m’avez pas encore dit si vous êtes content de moi, ô mon juge, car vous êtes de mes juges–et de ceux que je redoute le plus, vous ne l’ignorez pas. Là, franchement, comment m’avez-vous trouvée, hier soir?.
–Les applaudissements du public.
–Oh! de grâce, faites-moi l’honneur de m’estimer un peu plus qu’une vulgaire cabotine pour qui le succès est la suprême loi et la raison dernière. Ne parlons point des applaudissements de la foule. Vous savez que mon ambition vise plus haut et que l’assentiment d’un homme de goût a pour moi plus de prix que toutes les ovations du parterre.
–Ma chère Esther, vous voulez que je vous dise franchement, nettement mon opinion?.
–Je vous en prie.
–Eh bien, vous avez été adorable, divine.
–Là! j’en étais sûre, encore des lieux communs. Eh quoi! pas la moindre critique, pas une ombre au tableau!... Savez-vous que si j’étais sensible à la flatterie.
–Je ne vous flatte pas, vous le savez bien, interrompit vivement de Vandannes. Il se peut que d’autres trouvent en vous des défauts, quant à moi, je ne les vois pas. Est-ce ma faute, si vous me semblez parfaite?
–Ayez donc des amis!... fit la Florval avec un petit rire.. On n’en peut rien tirer. Mais, si vous êtes sincère, ne vous paraît-il pas étrange qu’avec le talent que vous voulez bien me reconnaître, je ne sois en somme qu’une cabotine de province, alors que la logique voudrait que je fusse à Paris, et classée au rang des étoiles de notre firmament théâtral?
–Je vous l’avoue, en effet, cela me paraît étrange. Nos théâtres de province sont indignes de vous et je ne m’explique pas que les directeurs parisiens..
–Cela tient peut-être à ce que je n’ai jamais rendu visite à aucun d’eux, dit la Florval en riant.., Mais, ajouta-t-elle, s’il ne faut que cela, soyez satisfait, mon cher comte, l’occasion et le temps ne me manqueront plus désormais. Je retourne à Paris.
–Vous retournez à Paris? répéta de Vandannes atterré.
–Hélas! oui.
–Et quand partez-vous?
–Ce soir même.
–Eh quoi! ces malles que j’ai vues tout à l’heure dans votre salon.
–Voilà, mon cher comte, l’explication et l’excuse du désordre au milieu duquel je vous ai reçu.
–Et. vous ne reviendrez pas à Clermont?
–Hélas! non, fit la Florval avec un soupir. Il m’en coûte, croyez-le bien, au lendemain d’un succès, de quitter une ville où je comptais déjà des amis, mais des raisons majeures. Je paierai à Herbelot le dédit de deux mille francs qui est stipulé dans mon engagement. A ce prix-là, cet excellent homme sera trop heureux de me rendre la liberté.
–Soit, dit Vandannes, je vous suivrai à Paris.
La Florval eut un geste d’effroi.
–Y songez-vous? s’écria-t-elle. Vous oubliez que je suis mariée? Et d’ailleurs, ne vous ai-je pas dit que je ne saurais accepter de vous autre chose que l’amitié que vous m’avez loyalement offerte?
De Vandannes lui prit les mains.
–Je vous suivrai, lui dit-il, avec un accent d’âpre résolution, et, à moins que vous ne me repoussiez comme un chien, à moins que vous ne me crachiez au visage.
–Vous me faites mal, dit la Florval en se dégageant doucement. Mon cher Henri, reprit-elle d’un ton attristé, je paie cruellement les libertés que je vous ai laissé prendre. Je vous croyais plus généreux. Je suis mariée, je vous le répète; je suis et je veux être fidèle à mon mari.
–Mais vous ne l’aimez pas?
–Il se peut, et je vois combien j’ai eu tort de laisser surprendre ce secret de mon cœur, puisque vous en abusez. D’ailleurs, n’êtes-vous pas marié vous-même?
–Vous savez bien que je n’aime pas ma femme, répondit brusquement de Vandannes.
–A merveille. Quoi qu’il en soit, il ne me convient pas plus de tromper mon mari qu’il ne me convient de vous aider à tromper votre femme. Un pareil langage dans la bouche d’une femme de théâtre vous surprend peut-être. Que voulez-vous? Il en est parmi nous qui valent mieux que leur réputation. Je me flatte d’être du nombre de ces dernières. Ah! si j’avais su.
–Que voulez-vous dire?
–Rien. Tout ceci arrive par ma faute, et je ne puis accuser que moi. J’aurais dû refuser l’engagement qui m’était offert dans cette ville, sachant que je devais vous y retrouver, j’aurais dû.
–Je vous en conjure, Esther, ne parlez pas ainsi. Vous me rendez fou. Je vous aime, est-ce ma faute, à moi? d’un amour contre lequel il m’est impossible de lutter. Je n’ai rien d’autre à dire pour ma défense. Vous voulez que je maudisse le jour où je vous vis pour la première fois? Soit, mais sachez aussi que le jour où il me faudra vous quitter pour ne plus vous revoir, ce jour-là, je me tuerai.
–Vous dites des folies, mon cher Henri, restons-en là, je vous en prie.
Elle fit mine de se lever. De Vandannes la retint.
–Encore un mot, dit-il. Vous ne m’avez pas fait connaître le motif de votre brusque départ pour Paris. Vous m’avez parlé tout à l’heure de raisons sérieuses.
–Que je ne puis confier à personne, dit gravement la Florval. De grâce, mon cher Henri, n’insistez pas, ce serait peine perdue.
–C’est donc un secret?
–Vous l’avez dit.
–Eh bien! ce secret, je le connais. La Florval fit un mouvement.
–Vous? dit-elle.
–Ne cherchez pas à nier. C’est au reçu d’un télégramme qu’hier soir vous vous êtes évanouie. Ce télégramme était de votre mari. Il vous annonçait des pertes d’argent, une spéculation malheureuse, que sais-je? Il faut à votre mari dix mille francs que vous seule, paraît-il, pouvez lui procurer.
–Mais comment savez-vous?... fit la Florval comme frappée de stupeur.
–Tout à l’heure, dans votre salon, j’ai vu ce télégramme sur une console. Il était déplié. Le hasard m’y a fait jeter les yeux et j’ai lu.
–Vous avez lu? reprit la Florval. Avouez, mon cher comte, continua-t-elle en se mordant les lèvres, que voilà une indiscrétion.
–Vous ne me répondez pas? interrompit de Vandannes.
–Puisque vous savez tout, fit la Florval avec un sourire légèrement ironique, j’aurais mauvaise grâce à vous rien cacher. Eh bien! il est vrai que mon mari a perdu à la Bourse des sommes importantes. il est vrai que dix mille francs lui sont nécessaires pour le sauver, qui sait? du déshonneur peut-être, et comme moi seule, je peux les lui trouver en m’adressant à ma famille.
–Voilà donc le motif de votre départ! C’est pour une misérable somme de dix mille francs dont votre mari a besoin sans retard.
–Vous en parlez bien à votre aise, mon cher comte, dit la Florval, avec un sourire singulier et en jouant de son pied mignon avec sa mule qui venait de glisser sur le tapis. Dix mille francs sont pour vous peu de chose sans doute, pour moi c’est différent.
–Le ciel soit loué! ma chère Esther, s’écria de Vandannes, si votre voyage à Paris n’a pas d’autre but, vous ne partirez pas. Vous me défendez de vous parler d’amour. Soit! Je vous obéis. Mais vous ne refuserez pas d’entendre le langage d’un ami. Il vous faut dix mille francs. Enchanté de vous rendre ce léger service. Ce soir même, vous les aurez.
–Je n’attendais pas moins de votre générosité, mon cher Henri, et je vous remercie, mais vous oubliez une chose, c’est que je ne puis accepter.
–Vous ne pouvez accepter?
–Non.
–Pourquoi?
–Parce que je tiens à votre estime, Henri, et qu’à aucun prix je ne consentirai à devenir l’obligée, que dis-je? la débitrice d’un homme qui m’aime et dont je ne puis être la femme, ni ne veux être la maîtresse.
–C’est donc ainsi que vous me jugez! dit de Vandannes avec une sorte de tristesse. Eh quoi! vous me croyez assez vil, assez bas pour spéculer sur un misérable service d’argent que je suis à même de vous rendre. Vous me faites cette injure de me soupçonner de je ne sais quel calcul aussi méprisant pour vous qu’il serait honteux pour moi! Vous avez bien raison de me dédaigner et de repousser mon amour si vous m’avez jugé ainsi. Mais je veux croire, puisque vous m’avez permis d’être votre ami, que vous avez meilleure opinion de moi. Je me suis mis tout à l’heure à votre disposition, sans la moindre arrière-pensée, je le jure; j’espère donc que vous accepterez de même le léger service que je vous offre. En persistant dans votre refus, vous me feriez une offense grave et permettez-moi de vous le dire, imméritée.
–Mon ami!
–Un calcul de ma part! Ah! oui, il y en a un, et un bien simple. C’est que je ne veux point que vous partiez. Vous ne m’aimerez pas, soit! Mais au moins je pourrai vous voir, vous entendre, admirer l’artiste, adorer la femme malgré ses rigueurs et ses dédains. En vous offrant le moyen de rester ici, j’obéis, vous le voyez, à un sentiment purement égoïste.
–Je vous ai compris, Henri, interrompit la Florval, mais c’est vous qui ne me comprenez pas. Je n’ai eu l’intention ni de vous blesser, ni de suspecter votre loyauté généreuse, c’est moi-même, au contraire, que j’ai voulu garantir du soupçon. Je sais trop bien, hélas! de quelles préventions on nous accable, nous autres femmes de théâtre, et c’est un scrupule dont vous apprécierez, je n’en doute pas, la délicatesse qui a dicté mes paroles de tout à l’heure.
–Moi, vous soupçonner1s’écria de Vandannes.
–Et puis, vous n’y pensez pas? Comment expliquerais-je à mon mari le service que vous me. que vous voulez lui rendre?
–N’est-ce que cela? Vous lui ferez tenir la somme par un de vos parents qui vous gardera le secret.
–Vous avez réponse à tout. J’aurais mauvaise grâce à résister plus longtemps. Il faut donc vous céder. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous m’offriez ce service sans arrière-pensée, dans l’espérance que je l’accepterais de même. Eh bien, soit. Je n’ai pas le droit de douter plus longtemps de 5 votre parole et, pour vous le prouver, j’accepte. oui, j’accepte la somme que vous m’offrez comme un prêt loyal, comme un service d’ami.
Elle appuya sur ce dernier mot en lui tendant la main.
–Et vous restez? dit de Vandannes.
–Je reste.
–Merci! fit de Vandannes, en portant à ses lèvres la main qu’on lui tendait.
La Florval se leva,
–A partir d’aujourd’hui, dit-elle en riant, me voilà votre débitrice, mon cher Henri.
–Ne parlons point de cela, je vous en prie.
Il appuya sur un timbre.
Madame Denis accourut.
–Tenez, lui dit-il, en écrivant quelques mots sur une carte qu’il venait de tirer de son portefeuille. Ceci à son adresse.
Il plaça la carte sous enveloppe et la remit à la matrone qui tourna sur ses talons.
–Dans deux heures, dit de Vandannes, en s’apprêtant à sortir, mon banquier vous fera tenir la somme.
A cet instant un coup de sonnette retentit.
Madame Denis réapparut.
–C’est l’ingénuité, dit-elle. Madame veut-elle la recevoir?
–. Cette bonne Miette! je crois bien, dit la Florval, faites entrer.
On entendit un petit rire dans l’antichambre, un froufrou de robe et mademoiselle Miette, toute pimpante et souriante, entra dans un envolement de jupes, avec des airs de moineau échappé de sa cage.
Elle s’arrêta brusquement et comme effarouchée à la vue de de Vandannes.
–Monsieur de Vandannes! dit la Florval.
–Monsieur... fit mademoiselle. Miette, rougissante et confuse comme une écolière surprise en flagrant délit d’espièglerie.
–Remets-toi, ma chère petite, dit la Florval en l’embrassant, monsieur est de mes amis. Et ton joli docteur? ajouta-t-elle avec une pointe de malice; conte-nous cela, voyons, qu’en fais-tu?
Mademoiselle Miette eut une petite moue dédaigneuse.
–Prends garde, ma chère, dit la . Florval, avec une gravité enjouée, ne dis pas de mal de lui. Je te préviens que Monsieur est de ses intimes.
–Ah! fit mademoiselle Miette, légèrement surprise, Monsieur connaît le docteur Ancelin?
–Oui, mademoiselle, répondit de Vandannes.
–Charmant garçon!... très gentil!. je l’aime beaucoup!... dit mademoiselle Miette. Voulez-vous? ajouta-t-elle, en présentant à de Vandannes une boîte de pastilles qu’elle venait de tirer de sa poche. Oh! ne vous gênez pas, c’est un cadeau qu’il m’a fait ce matin.
–Je vous remercie, mademoiselle, fit de Vandannes.
–Vous n’en usez pas? Vous n’aimez pas ça? Très drôle. Moi, je raffole de ces machines-là. Et toi, Esther? tiens, pige à volonté. Voila le bibelot.
Elle jeta la boîte sur la cheminée.
–Petite folle! dit la Florval en lui ôtant son chapeau. Ne faites pas attention, mon cher comte, reprit-elle en s’adressant à de Vandannes, c’est une enfant.
De Vandannes ne put s’empêcher de sourire.
–Ma chère amie, dit-il, permettez-moi de prendre congé de vous. Quand vous reverrai-je?
–Quand il vous plaira. Vous savez bien que j’y suis toujours pour vous.
–Mille fois aimable. A bientôt.
Il lui baisa la main, salua la petite Miette qui lui rendit son salut cérémonieusement et sortit.
–En voilà un type! s’écria la petite Miette quand elle fut seule avec la Florval. Il n’a pas l’air drôle du tout, ce bonhomme-là.
–Tais-toi, mignonne, fit la Florval en l’embrassant et en l’attirant près d’elle sur la causeuse. Tu ne sais pas ce que tu dis. C’est un homme charmant au contraire.
VI
Table des matières
Esther Florval, assise à son piano, faisait courir ses doigts sur le clavier. Les yeux mi-clos et dans une attitude de voluptueuse extase, elle tapotait une rêverie quelconque, tandis que le comte de Vandannes, qui goûtait médiocrement cette débauche de bémols et de bécarres, se promenait fiévreusement dans le salon.
–Mon ami, dit Esther, en retournant légèrement la tête, est-ce que je vous ennuie?
–Vous ne m’ennuyez pas, dit de Vandannes en s’asseyant; cependant, j’aime infiniment mieux, je l’avoue, le son de votre voix que celui de votre piano, et si ce n’était pas trop vous demander.
–Vous voulez que je chante à présent?
–Non, causons. Cela vous déplaît-il?
–Que n’avez-vous parlé plus tôt? dit Esther en fermant le piano, j’aurais cessé depuis longtemps. Figurez-vous que j’avais la prétention de vous distraire. Maintenant que je sais que vous n’aimez pas la musique.
–Pardonnez-moi, je l’adore, mais en ce moment.
–Voyons, Henri, dit la comédienne en s’asseyant de côté sur une chaise, le coude appuyé sur le dossier, et en le regardant fixement, qu’avez-vous aujourd’hui? Pourquoi cet air pincé?. Vous ai-je déplu en quelque chose? Etes-vous souffrant? Qu’y a-t-il? Parlez, je vous écoute.
Elle se leva pour fermer le cahier de musique qui était resté sur le pupitre, et le replaça dans le casier.
–C’est la première fois depuis plusieurs jours, commença de Vandannes, que j’ai l’occasion de vous voir sans témoins. A chacune de mes visites, je jouais vraiment de malheur; soit que je vous trouvasse en compagnie de M. Gaston Desroches, le fils de votre camarade de théâtre, soit que cette petite écervelée de Miette, la maîtresse de mon ami, vînt sonner’à votre porte et remplir ce salon de son fatigant babil, il m’a été impossible d’avoir, seul avec vous, un entretien suivi.
La Florval s’était assise sur un pouf.
–Voilà un début qui promet, dit-elle. Où voulez-vous en venir, mon cher Henri? Vous n’êtes pas jaloux, je pense. Avouez, fit-elle avec un petit rire étouffé, que ce serait bizarre. M. Gaston Desroches est un charmant garçon que j’ai eu plusieurs fois l’occasion de voir au théâtre avec son père. J’ai grand plaisir à le recevoir. C’est un peintre d’un très réel talent. Jugez plutôt. Voici ce qu’il m’a donné ce matin, ajouta-t-elle, en décrochant un petit tableau appendu près de la cheminée, une vue de Royat, très réussie, n’est-il pas vrai?
–Très réussie, en effet, fit de Vandannes d’un air distrait, mais laissons cela, je vous prie. Il ne s’agit pas de M. Gaston Desroches.
–Je ne pense pas non plus que les visites de mademoiselle Miette vous portent ombrage, dit Esther en se rasseyant. C’est une enfant que j’aime beaucoup. Elle ’m’égaie dans ma solitude, car je suis bien seule, vous le savez.
–Encore une fois, ma chère Esther, il ne s’agit pas de cela. Ecoutez-moi, je vous prie. La dernière fois que nous nous sommes trouvés en tête-à-tête, vous alliez quitter cette ville. Je vous ai retenue, car je sentais que mon cœur s’en serait allé avec vous. Vous êtes restée sans me permettre le moindre espoir, c’est vrai; et pourtant j’avais cru lire dans vos yeux que je ne vous étais pas tout à fait indifférent. Depuis ce jour, il me semble que j’ai été le jouet d’une illusion et parfois je me demande si mes assiduités ne vous sont pas importunes. Je m’imagine que je ne suis et ne serai jamais rien de plus pour vous qu’un de ces visiteurs quelconques qui viennent chaque jour, entre un bouquet et une boîte de dragées, vous infuser de l’opium sous forme de madrigaux. Vous ne m’avez accordé, je le sais, aucun privilège, et cependant la seule pensée que vous me confondez dans la foule de ces adorateurs de profession m’est insupportable. Si cruelle que soit la vérité, j’aime mieux l’entendre de suite que de subir plus longtemps cette incertitude. Parlez-moi franchement, je vous en conjure.
–En vérité, mon cher Henri, dit Esther en laissant courir ses longs doigts effilés sur le bois de son éventail, vous m’étonnez.
Elle eut un petit rire sec.
–Est-ce que vous étiez tous comme ça au7e dragons? reprit-elle en abaissant ses paupières comme pour masquer l’ironie de son regard.
De Vandannes fit un effort visible pour se contenir.
–Vous riez, dit-il. Que voulez-vous? Malgré mes années de service, mon cœur n’a pas encore de chevrons. C’est fort ridicule, j’en conviens, et il est hors de doute que je prêterais à rire à mes anciens camarades de régiment s’ils me savaient à vos pieds, filant le parfait amour comme un conscrit. Je comprendrais donc vos railleries si vous aviez comme eux fait partie du7e dragons.
–Voilà qui est du dernier galant, interrompit Esther, en jetant son éventail sur un guéridon. Fi donc! une plaisanterie de caserne. Avouez, mon cher de Vandannes, que pour vous pardonner cette impertinence de mauvais goût, il me faut une certaine dose d’esprit.
–Esther! balbutia de Vandannes.
–Ou de charité. Mais laissons ’cela puisque vous vous fâchez, et raisonnons un peu, s’il vous plaît. Vous êtes singulier. Comment! depuis le jour où vous m’avez rencontrée à Arcachon, c’est-à-dire depuis deux mois à peu près, vous m’assiégez, vous me bombardez, vous tirez sur moi à boulets rouges, et vous vous étonnez que je n’aie pas encore capitulé. Est-ce à dire que si, au début de la campagne, vous aviez prévu la résistance, vous seriez resté dans vos foyers? C’eût été prudent, en effet, mais fort peu héroïque, convenez-en.
–Trêve d’épigrammes, je vous en supplie, dit de Vandannes. Je suis las de ces comédies de l’amour où tout le monde entre en scène et joue son rôle du bout des lèvres, en laissant son cœur dans la coulisse. Je me croyais fort, je n’étais qu’orgueilleux. L’amour que vous m’avez inspiré m’a terrassé; ne souriez pas, le mot n’est que trop juste, et je ne crains pas de faire aveu de ma faiblesse. Je souffre de vous voir toujours différente de vous-même, c’est-à-dire avec un masque toujours nouveau sur le visage. Si la parole attendrie qui s’échappe parfois de vos lèvres est ’sincère, pourquoi la désavouer aussitôt par un sarcasme? Si le geste où je crois lire un aveu n’est pas un mensonge, pourquoi le rétracter par un sourire équivoque? Vous êtes insaisissable, en vérité. Un autre pourrait voir dans ces démentis perpétuels que vous semblez vous infliger le jeu d’une coquette sans foi et sans âme: je ne vous ferai pas l’injure de m’arrêter à cette pensée, car vous ne seriez plus la femme supérieure que vous êtes à mes yeux; vous seriez au contraire la plus vile des créatures. Enfin, que vous dirai-je? je suis jaloux.. Oui, jaloux de ces plats courtisans que vous recevez à toute heure de la journée, qui vous approchent, qui vous parlent, et à qui vous répondez par des sourires, jaloux même, quand je vous vois au théâtre, de la foule stupide à laquelle vous vous donnez en pâture!
–Calmez-vous, mon cher de Vandannes, dit la Florval avec un sourire qui ressemblait à un ricanement. Vous vous emportez comme un Othello. avant la lettre. Sérieusement vous ne pensez pas ce que vous dites. Et d’abord si je n’avais tous les charmants défauts que vous venez d’énumérer, ce n’est pas à mes pieds que vous seriez, mais aux pieds de votre femme. Laissez-moi continuer, de grâce. Si je vous ai bien compris, c’est une sommation en règle que vous venez de m’adresser, une sommation d’avoir à me rendre dans les vingt-quatre heures. Il vous déplaît que je ne ferme pas ma porte aux quelques visiteurs que je reçois; vous vous plaignez de vous trouver chez moi en trop nombreuse compagnie. Permettez-moi de vous dire que si j’étais votre maîtresse, votre vanité s’accommoderait très bien de l’empressement qu’on me témoigne. Vous me voulez cloîtrée, prisonnière. Si la solitude à deux vous tient si fort au cœur, c’est qu’apparemment vous comptez sur elle pour triompher de mes scrupules. Vous m’aviez pourtant bien promis de ne plus me parler de votre amour, mais qu’importe? Vous vous êtes dit que le cœur d’une femme de théâtre n’est qu’une de ces places démantelées dans lesquelles on pénètre, l’arme au bras, sans brûler une cartouche. Bien que vous vous en fussiez hautement défendu, vous m’avez prise pour une créature vénale et vous avez pensé qu’en devenant votre débitrice, je vous avais reconnu les droits du seigneur. Et j’ai eu la faiblesse de croire à vos protestations, j’ai commis la faute d’accepter l’argent que vous m’offriez, oubliant qu’un jour, vous vous présenteriez devant moi, en créancier, pour me tenir ce langage: je vous ai prêté de l’argent, je vous donnerai quittance à la condition de devenir votre amant. Allons, madame, c’est aujourd’hui l’échéance, exécutez-vous. Quelle indignité!
Un hoquet convulsif la prit à la gorge, un flot de larmes monta à ses yeux, et comme subitement trahie par ses forces, elle s’affaissa, la tête plongée dans ses mains.
De Vandannes s’était jeté à ses genoux..
–Esther! s’écria-t-il. Si vous croyez un seul mot de ce que vous venez de dire, je vous le jure, je me tue ici même à vos pieds.
–Que voulez-vous donc que je croie? dit-elle faiblement.
–Vous m’avez accablé, reprit-il après un silence, vous avez été injuste, impitoyable. Pour me juger comme vous venez de le faire, il faut que je ne vous inspire que du mépris. Je vois, je comprends maintenant; c’en est fait, je n’essaierai pas de lutter plus longtemps. Adieu!
Il se leva et fit un pas pour sortir.
–Henri! s’écria-t-elle, où allez-vous?
–Que vous importe? Vous ne me reverrez jamais.
–Vous tuer! fit-elle avec un grand cri, vous allez vous tuer!. Henri! je ne veux pas! je ne veux pas! entendez-vous?
Elle courut à lui et se jeta à son cou.
–Oh! misérable que je suis! reprit-elle dans un sanglot, misérable! Henri! je vous ai méconnu, j’ai été sans pitié, j’ai menti. pardonnez-moi.
Elle tomba à ses genoux, prête à défaillir, et de Vandannes l’entendit prononcer ces mots dans un murmure:
–Je vous aime.
–Esther! s’écria-t-il, Esther! vous m’aimez! vous m’aimez! Oh! dites-moi que j’ai bien entendu, dites-moi que je ne suis pas fou!...
Il l’avait relevée et la pressait sur sa poitrine.
Elle eut un sourire baigné de larmes.
–Oui, Henri, dit-elle, je vous aime. Vous m’avez arraché le secret que je voulais vous taire. Ingrat, qui ne l’aviez pas deviné!
Il la couvrait d’ardents baisers, éperdu, balbutiant des mots incohérents.
Elle se déroba doucement à son étreinte et se laissa glisser sur un fauteuil.
–Henri, reprit-elle d’une voix éteinte, laissez-moi, je vous en conjure. J’ai besoin de repos, j’ai besoin d’être seule pendant quelques heures.–Je suis brisée.
–Eh quoi! fit de Vandannes, déjà me chasser?
–Il le faut bien! dit-elle, en lui abandonnant sa main. Ce soir, vous le savez, je reçois quelques amis. J’ai invité le docteur Ancelin. Vous serez des nôtres, n’est-ce pas?
De Vandannes fit un mouvement.
–Je le veux, reprit-elle. Mon seigneur,–car vous l’êtes à partir de ce moment,–ne doit-il pas obéissance à son esclave?
–Je viendrai, dit de Vandannes.
–A la bonne heure! C’est comme cela que je vous veux, doux, fidèle, obéissant. Vous me promettez de ne pas être jaloux?
–Je vous le promets.
–Je m’engage de mon côté à ne pas mettre votre patience à une trop longue épreuve. A minuit, cher Henri, nous serons libres.
–Libres! répéta de Vandannes.
–J’en ai trop dit, fit-elle avec une rougeur subite. Adieu.
De Vandannes sortit rayonnant. En descendant, il rencontra la petite Miette dans l’escalier.
–Tiens, c’est vous! fit-elle en l’apercevant. Eh bien, vous savez? votre ami,–un joli monsieur!
–Qu’y a-t-il, mademoiselle?
–Ce qu’il y a? il me donne rendez-vous hier soir. Je pose trois quarts d’heure et il ne vient pas! Vous pourrez le lui dire de ma part, à votre ami: c’est un pignouf.
Neuf heures venaient de sonner. Le salon de la Florval ruisselait de lumières. C’était une pièce assez vaste et très haute de plafond, un salon de province dans toute l’acception du mot. Les murs d’une coloration uniformément jaunâtre, étaient lambrissés de boiseries à panneaux moulurés, avec des macarons aux angles et des palmes sculptées au milieu; sous la corniche courait une grecque; un motif d’ornement à feuilles lourdes et massives était plaqué au plafond; au centre de cette pàtisserie un gros piton se détachait soutenant le lustre aux branches grêles qui planait, suspendu à son fil comme une énorme araignée piquée de verroteries. De chaque côté de la cheminée et dans l’axe des panneaux de boiserie, la Florval avait fait accrocher quelques tableaux: des Blés de Moullion; des Moutons de Schenck; une Marine de Gudin et des paysages plus ou moins anonymes.
Les tentures des rideaux et des portières, fanées et passées, avaient des tons d’amadou. Sur la cheminée surmontée d’une glace encastrée dans la boiserie, une pendule bronze et or, avec son inévitable char du soleil, était flanquée de deux candélabres de même style, dans lesquels pleuraient des bougies roses. Le tapis de parquet, pelé en maint endroit, ne montrait plus que quelques pétales de ses fleurs décolorées et flétries.
L’ameublement, composé d’un canapé, d’une table ronde et d’une douzaine de fauteuils à pieds droits, avec des rehauts en cuivre et des têtes de léopard en bronze doré, épaves de quelque mobilier luxueux du premier empire, ne déparait point le caractère solennellement vieillot et froid de ce salon d’un autre âge. Les seuls meubles que la comédienne eût introduits dans ce garni rococo, comme pour le rajeunir, étaient un piano, une table de jeu et deux jardinières en barbotine ornées de yuccas, d’aloës et d’autres plantes grasses.
La Florval n’attendait plus personne; tous ses invités étaient présents: Desroches et son fils, de Vandannes et Ancelin, deux rédacteurs de la Gazette du Puy-de-Dôme et du Vendredi des Familles, un jeune professeur du lycée Blaise Pascal, le président du tribunal civil et l’avoué Fouret; du côté des dames, Angèle Bertin, la jeune première, Cécile Verneuil, la mère noble, et la petite Miette. On causait par petits groupes, tandis que madame Denis, imperturbable et solennelle, faisant le service, offrait du thé, des gâteaux et des rafraîchissements variés.
La Florval avait mis tout le monde à l’aise.
A vrai dire, on n’était pas venu chez elle pour s’ennuyer. M. Desmarais, le président du tribunal civil, personnage très considéré, quoique célibataire endurci, se montrait particulièrement jovial. Après avoir siégé toute la journée, c’était bien le moins qu’il cherchât à se distraire un peu à la nuit close. Il passait ses après-midi au Palais et ses soirées chez les actrices. Pour être magistrat, on n’en est pas moins homme.
Carré des épaules, rond du ventre comme une barrique, bouffi, joufflu, les traits épais, le visage rubicond, encadré de larges favoris poivre et sel et percé de petits yeux qui brillaient comme des vers luisants dans l’ombre de ses sourcils en broussailles, décoré d’un nez qui venait s’aplatir trognonnant au seuil d’une bouche énorme, pas un poil sur son crâne miroitant aux lumières comme une bille d’ivoire, cet aimable mastodonte semblait avoir été uniquement créé et mis au monde pour désarmer les avocats et réconcilier les plaideurs. Etouffant de bonne humeur et crevant de santé, point bégueule et nullement à cheval sur la morale, en dehors du temple de Thémis, il avait la plaisanterie grasse et se réjouissait fort des pudiques rougeurs de la jeune première dont il régalait les oreilles de propos plus qu’épicés.
Son ami, M. Fouret, avoué à la cour de Clermont, était un tout autre personnage.
Au physique comme au moral, il offrait un parfait contraste avec le peu austère Desmarais. Tandis que celui-ci se carrait dans un vaste fauteuil qu’il emplissait de sa volumineuse corpulence, M. Fouret, maigre comme un harengsaur, triste comme un hibou, se tenait debout à deux pas de lui, ses longs doigts osseux dans les poches de son gilet, silencieux, raide comme un cierge. Un étroit collier de barbe coupée ras encadrait sa face de cire à la manière des filets noirs qui entourent les lettres de deuil.
Il y avait du croque-morts et du marguillier dans ce funèbre individu dont la présence dans le salon d’une comédienne pouvait surprendre à juste titre. Certes, et contrairement à tous les autres invités, ce n’était pas pour s’amuser qu’il était venu chez la Florval, cela se voyait de reste. Un tout autre motif l’y avait amené, un motif aussi peu folâtre que sa personne: cet avoué sinistre avait commis une tragédie et nourrissait, circonstance aggravante, le noir projet de la faire représenter sur le théâtre de Clermont-Ferrand.
Il comptait pour y réussir sur la protection de la Florval. Voilà pourquoi ce nourrisson plus qu’adulte des muses assistait assidûment depuis quinze jours aux soirées de la comédienne.
Gaston Desroches était assis à côté de la Florval et causait avec elle.
A ce moment, Pierre Desroches se rapprocha d’eux.
–Qu’est-ce que me dit votre fils?lui dit-elle, il part demain soir?
–Hélas! oui, répondit le comédien. Il retourne à Paris. Sa provision d’études et de croquis est faite, il a maintenant de quoi travailler tout l’hiver. De plus il lui a été commandé depuis le dernier Salon deux toiles qu’il ne pourra terminer qu’à Paris. Il faut donc que je me sépare de lui.
–Quoi! sitôt? laissez-le nous de grâce quelques jours encore.
–Cela ne dépend ni de moi, ni de lui. Les marchands de tableaux n’attendent pas, vous le savez.
–Puisqu’il en est ainsi, je n’insiste plus, dit-elle, en tendant la main à Gaston. J’espère bien qu’avant votre départ, vous viendrez me dire adieu.
–Je n’aurai garde d’y manquer, répondit Gaston en s’inclinant.
–Et j’espère aussi vous revoir avant peu, sinon ici, du moins à Paris. Vous entendez, Desroches, je désire que votre fils vienne me voir à Paris. J’y ai de nombreuses relations, et qui sait si je ne pourrai pas lui être utile?
–Trop bonne, mille fois, ma chère Florval, fit Desroches.
–C’est convenu, n’est-ce pas? reprit-elle en s’adressant à Gaston, vous viendrez me voir à Paris. Un garçon de talent comme vous. je serais si heureuse et si lière de contribuer à votre succès! Vous verrez mon salon. Moi aussi, j’ai de jolies choses qui, j’en suis sûre, vous intéresseront. Entre autres curiosités, je possède des collections d’armes japonaises et des panoplies marocaines. Il va sans dire qu’elles sont à votre disposition si jamais vous en avez besoin.
–En vérité, madame, dit Gaston légèrement embarrassé, je suis confus et ne sais comment vous remercier.
–Des remerciements, par exemple! Qu’il ne soit pas question de cela entre nous ou je me fâcherais.
Elle aperçut de Vandannes qui dardait ses yeux sur elle.
–Pardonnez-moi! dit-elle, en s’interrompant. Ces messieurs ont fini leur thé et je m’aperçois que madame Denis a oublié de rapporter les liqueurs.
Elle courut à la porte du salon et donna des ordres, puis s’approchant d’Ancelin qui semblait l’observer d’une embrasure de fenêtre où il se tenait à l’écart.
–Qu’avez-vous donc, docteur? lui demanda-t-elle, Vous paraissez vous ennuyer? Que voulez-vous? Un salon de comédienne, c’est quelquefois moins drôle qu’un salon de bourgeoise. On nous calomnie, croyez-le bien, quand on prétend que nous ne savons pas être aussi ennuyeuses que certaines femmes du monde.
–Madame, protesta Ancelin, je vous jure que je ne m’ennuie pas du tout.
–Soyez franc, reprit la Florval, la présence de Miette vous a surpris. Est-ce que vous êtes déjà brouillés? Ce serait dommage, c’est une tête folle, mais je crois qu’elle vous aime beaucoup.
Au même moment, mademoiselle Miette partait d’un grand éclat de rire à l’autre bout du salon.
–Je crois qu’elle me pleure, dit Ancelin, avec un sourire ironique.
Le rire de mademoiselle Miette avait gagné le président du tribunal, qui ne tarda pas à le communiquer à son entourage.
–Qu’y a-t-il? fit la Florval en s’approchant.
–Ma chère dame, dit le jovial Desmarais, c’est mademoiselle Miette qui me demande combien de têtes j’ai fait couper dans ma carrière de juge. Je lui ai répondu que ce n’est pas ma spécialité et qu’en tout cas, son minois futé a fait perdre la tête à beaucoup plus de gens, sans me comp p ter, qu’aucun magistrat de cour d’assises.
Ce madrigal fit sourire.
–Là-dessus, reprit le facétieux président, elle insiste et me dit qu’une condamnation à mort, ça doit être drôle et qu’elle voudrait bien voir ça. C’est un plaisir qu’on pourra vous procurer, mademoiselle, lui ai-je répliqué. Justement on juge la semaine prochaine, à Riom, un affreux gredin qui a tué père et mère. J’ai promis à mademoiselle Miette une entrée de faveur pour cette première à sensation.
Un éclat de rire général accueillit cette péroraison.
Mademoiselle Miette s’approcha de Cécile Verneuil et de la duègne qu’on délaissait un peu dans leur coin.
–Vous viendrez avec moi, pas? Vous avez des chagrins de famille, ça vous distraira, vous verrez, ce sera très rigolo.
–Quelle ’abominable petite grue! fit de Vandannes à Ancelin. Comment diable as-tu pu t’acoquiner à cette fille?
–Elle est idiote, répondit Ancelin, et parfaitement insupportable, aussi n’ai-je pas tardé à rompre avec elle; cependant, elle a un mérite: telle qu’elle est, je la trouve moins dangereuse que les rusées coquettes dont on voit tant de gens se toquer bêtement.
–Vous savez, messieurs, dit la Florval qui passait près d’eux, qu’on peut fumer dans la pièce à côté. Je serais désolée de vous priver d’un de vos plaisirs favoris. Monsieur Ancelin, un peu de thé?
–Merci, madame, je vais, si vous le voulez bien, profiter de l’aimable permission que vous venez de nous octroyer.
Les gazetiers qui conversaient près de la cheminée élevèrent subitement la voix.
–Ne faites pas attention, dit la comédienne en souriant, ces messieurs parlent politique. C’est le troisième ministère qu’ils renversent depuis une heure.
–Et vous souffrez cela? dit Ancelin avec un sérieux imperturbable.
–Sans doute. C’est inoffensif.
Ancelin allait sortir avec de Vandannes, lorsque le jeune professeur s’approcha de la Florval et lui glissa quelques mots à l’oreille.
–Messieurs, fit soudain Esther, en s’adressant au comte et au docteur, pardonnez-moi si je vous retiens, mais je suis sûre que vous me remercierez tout à l’heure. N’oubliez pas que je vous ai promis une soirée littéraire. Voici monsieur qui veut bien nous dire des vers. Je réclame pour lui l’attention du public.
Les yeux de l’avoué Fouret s’illuminèrent.
–Ah! ah! des vers, dit le gros Desmarais, voyons cela.
–Des vers! s’écria la petite Miette, en battant des mains, je les adore!
–Allons, bon! dit de Vandannes, ça va être gai.
Chacun s’assit. Un silence morne et résigné régna bientôt dans le salon.
Le jeune poète s’était accoudé au piano; fatidique et byronien il avait une main dans ses cheveux, l’autre dans l’échancrure de son gilet. Il toussa deux ou trois fois.
–Mesdames et Messieurs, commença-t-il d’un ton pédant, c’est une petite pièce sans prétention, un simple dizain que j’ai composé l’autre soir au théâtre, pendant un entr’acte. Il est dédié, cela va sans dire, à celle qui l’a inspiré, à la divine Florval. Le voici:
Que fait donc le souffleur, chaque soir, dans sa niche?
Il garde, direz-vous, l’auteur comme un caniche,
Et fidèle, en défend la prose ou bien les vers?
Détrompez-vous, Messieurs, c’est un homme pervers
Qui se rit du respect que l’acteur doit au texte,
Et qui vit dans son trou pour avoir le prétexte
De contempler de près et d’admirer d’en bas
Ce que nous voyons, nous, de loin, de haut:–les bas
Des reines de nos cœurs, princesses de la rampe.
–Oh! je voudrais pouvoir lui flanquer une trempe!–
Un murmure flatteur accueillit cette ineptie rimée. L’auteur salua d’un air béatement satisfait et retourna s’asseoir.
–Je vous remercie, fit la Florval légèrement narquoise. Je trouve, pour ma part, votre dizain fort spirituel, et tout le monde est certainement de mon avis. Je ne vois guère que madame Denis qui pourrait protester contre le rôle que vous lui attribuez et s’alarmer de votre dernier vers.
–Pourquoi cela, madame? demanda le poète.
–Parce qu’il n’y a pas de souffleur au théâtre de Clermont-Ferrand. Ces fonctions dont votre Muse s’indigne y sont remplies par madame Denis.
–Je’suis prêt à lui faire des excuses, grimaça le jeune auteur comme au reçu d’une douche subite.
–A qui le tour maintenant? demanda la Florval.
–A moi! fit la petite Miette, qui, courant s’installer au piano, annonça gravement: Cœur d’artichaut.
–Ah! ah! fit Desmarais en se pelotonnant dans son fauteuil, Cœur d’artichaut, voyons cela!
–Ce que je craignais, fit Ancelin à l’oreille de de Vandannes. Fuyons!
Ils passèrent au fumoir et y trouvèrent Desroches et le rédacteur de la Gazette du Puy-de-Dôme qui causaient.
–Vous vous estimez heureux, disait celui-ci à Desroches, que votre fils ne se soit pas destiné à la carrière dramatique. J’ai entendu beaucoup de comédiens tenir ce langage et cela m’a toujours étonné. Le préjugé dont votre profession était jadis l’objet n’est-il pas tombé en désuétude aujourd’hui?
–Pas tant que vous pourriez le croire, repartit Desroches. Ah! je sais bien que nous jouissons de tous nos droits civiques et que nous pouvons nous regarder comme les égaux de tous nos concitoyens. Je sais bien aussi qu’on nous adule, qu’on nous prodigue les sourires, qu’on ne nous marchande pas l’encens, mais au fond on ne nous estime pas,–surtout dans les villes comme celle où nous sommes,–et l’on nous traite un peu comme des filles de joie nécessaires à l’agrément public. Il est vrai que nombre d’artistes de province ont contribué et contribuent tous les jours à accréditer cette opinion, qu’il y a en nous un vieux fond de bohême et d’aventure dont on ne se défait pas; leur stupide vanité s’accommode fort de cette réputation qui les distingue du commun; ceux-là n’ont que ce qu’ils méritent et ils n’ont pas le droit de se plaindre. Quoi qu’il en soit, il n’en manque pas parmi nous et ils sont en plus grand nombre qu’on ne pense, qui honorent réellement leur profession et tout bien pesé, nous ne sommes ni meilleurs, ni pires, dans l’ensemble, que la plupart de ceux qui nous condamnent. On dit que nos mœurs sont dissolues. Il y a bientôt une trentaine d’années qu’une irrésistible vocation,–de mon temps on croyait encore aux vocations,–m’a jeté dans le théâtre. Eh bien, je le déclare, j’ai observé dans ce monde des coulisses si décrié et si calomnié, à côté de vices qu’on rencontre partout, des qualités qu’on ne trouve presque nulle part. J’entends ce que vous allez me dire. Et les femmes de théâtre? Elles ne sont pas l’austérité même, j’en conviens: mais, vous répondrai-je en parodiant Figaro, aux vertus qu’on exige d’une actrice, connaissez-vous beaucoup d’honnêtes femmes qui soient dignes de monter sur les planches?. Ne vous récriez pas, mon cher, il y en a, c’est entendu, mais y en a-t-il beaucoup? Voilà la question. Certes, il existe parmi nous, je laisse de côté celles qui ne sont que des filles vulgaires, il existe parmi nous, et j’en connais, des comédiennes aussi consommées à la ville qu’au théâtre, pour qui la scène n’est autre chose que le tremplin de leur cupidité et de leur ambition, créatures irrésistibles et charmantes, intelligentes souvent, instruites quelquefois, femmes en rupture de mari ou filles réfractaires au foyer paternel, mille fois plus dangereuses que les malheureuses courtisanes pour lesquelles elles affectent un insurmontable mépris, mille fois plus criminelles dans leur impunité que la plupart des misérables qui expient leur infamie dans les bagnes. J’en ai connu et j’en connais encore dont on pourrait suivre la trace en comptant les raines et les catastrophes qu’elles sèment sur leur passage. Ces femmes-là sont la plaie du théâtre. Mais grâce au ciel, à côté de ces coquines, il reste assez de femmes de cœur, de véritables artistes, pour relever notre profession aux yeux du public. En tous cas, je le répète, je m’estime heureux d’avoir soustrait mon fils au milieu dans lequel j’ai vécu. Je veux qu’il entre dans la vie, les portes grandes ouvertes et qu’il la parcoure librement, en plein soleil, au lieu de la traverser dans l’ombre et l’isolement, en voyageur furtif comme son père.
–Bien dit, mon cher Desroches, répliqua le journaliste. On apprend à vous estimer à vous mieux connaître. Il est fâcheux qu’Herbelot ne compte pas beaucoup de pensionnaires comme vous.
Mademoiselle Miette avait achevé d’effeuiller son Cœur d’artichaut. Les fugitifs rentrèrent au salon.
Le rédacteur du Vendredi des familles, journal pieux, était debout près de la cheminée.
–Chut! tit-on de toutes parts, M. Brocart va nous dire quelque chose.
–C’est un essai, un simple essai, une sorte de poème fantaisiste en prose, susurra celui-ci d’un air modeste. Je réclame l’indulgence pour l’auteur.
–Un poème en prose, fit Desmarais en se tassant jusqu’aux oreilles dans son fauteuil, voyons cela, voyons cela!
M. Brocart commença d’une voix flûtée:
C’est intitulé: Je vous plains.
«Si vous l’avez rencontrée, je vous plains: vous devez en être follement épris.–Si vous ne l’avez jamais vue, je vous plains: tout ce qui est beau, aimable,–la huitième merveille, quoi!–vous reste inconnu.
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