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Alexis Franck

Roseline

Avec "Histoire d'un brave sultan"


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317690

Table des matières

AVERTISSEMENT AU LECTEUR.

I RÊVES ET RÉALITÉS.

II L’OBSERVATOIRE

III PREMIÈRES HOSTILITÉS

IV UNE MATINÉE MMUSICALE

V L’ABSENTE

VI BATAILLE DE DAMES .

VII UN PEU DE PHILOSOPHIE

VIII SACRIFIÉE !

EPILOGUE.

HISTOIRE D’UN BRAVE SULTAN

XIV

BIBLIOTHÈQUE DU DIMANCHE

ROSELINE

PAR

ALEXIS FRANCK

SUIVI DE:

HISTOIRE D’UN BRAVE SULTAN

qui ne fut pas un Turc)

PARIS

LIBRAIRIE BLOUD ET BARRAL

4, RUE MADAME, ET RUE DE RENNES, 59.

Droits de traduction et de reproduction réservés

A

M. ALEXANDRE DE SAINT-CHÉRON

HOMMAGE–

DE MA RESPECTUEUSE AMITIÉ.

A.F.

AVERTISSEMENT AU LECTEUR.

Table des matières

La vie n’est-elle pas utile, si elle est heureuse? dit l’égoïste.–N’est-elle pas assez heureuse, s elle est utile? dit l’homme de bien,

(Mme SWETCHINE.)

Il y a quelques années, un illustre conférencier de Notre-Dame écrivait:

«J’appelle bons livres, non-seulement des «livres directement religieux et pieux par leur «objet, mais tous ceux qui font resplendir le «vrai et triompher le bien.»

Les bons livres sont en même temps de généreux consolateurs, qui empêchent les âmes de trop s’apitoyer sur leurs impressions chagrines; ce sont des amis dévoués, dont les conseils précieux et efficaces, sans nous blesser jamais, nous aident à remplir plus dignement nos destinées.

Celui-ci n’est pas un roman, bien qu’il en ait tout l’air; c’est un simple récit de la vie réelle, où la nature est prise sur le fait. En ce qui concerne le romanesque, d’ailleurs, le vrai l’emporte de beaucoup sur l’invention: le romancier ne veut atteindre que le probable, mais l’historien peint ce qu’il voit; et que de drames dans la vie, que de sujets de romans cachés dans l’ombre!

Sincère ami de la vérité, dont je soutiendrai toujours les droits, je désire exprimer ici ce que beaucoup d’âmes ont pensé, ont senti comme moi, afin d’éclairer les autres et de faire du bien à toutes.

Narrateur sans prévention et sans prétention, je vous présenterai, cher lecteur, quelques types choisis: à vous de les juger suivant l’analogie plus ou moins grande qu’ils auront avec vous-même.

Dans ce siècle de mollesse et d’égoïsme, il m’a semblé utile de mettre sous vos yeux l’exemple d’une belle âme persécutée par la malice humaine et s’élevant au-dessus par son courage, comme un spectacle digne d’étude autant que d’admiration. La vertu de Roseline nous réconcilie avec notre nature, nous entraîne vers les biens solides, nous fait aimer le sacrifice et pratiquer l’abnégation, en un mot, nous rend meilleurs; et n’est-ce pas là le plus désirable de tous les progrès?

Cette jeune fille a existé; je l’ai connue, ainsi que les autres personnages mis en scène, et qui vivent encore. C’est pourquoi je couvrirai tous les noms d’un voile charitable, refusant de livrer à la curiosité ce que j’écris pour l’instruction et l’édification du public.

En retraçant le caractère de la veuve Barnabas, j’ai voulu démasquer l’hypocrisie de ces fausses bonnes femmes dont la médiocrité jalouse et méhante produit dans le monde des effets si déplorables. Jeune fille, ne vous liez pas avec une Barnabas; jeune femme, fermez-lui l’entrée de votre maison, elle y porterait le trouble et la discorde; et vous, mère de famille, vous qui l’avez rencontrée sur le chemin de la vie, que de fois n’avez-vous pas redouté son contact pour tous les êtres qui vous sont chers!

Cependant une objection m’a été faite à propos de Madame Barnabas. «Vous devriez au moins, me disait un homme d’esprit, lui donner quelques qualités physiques, pour justifier la préférence dont elle est l’objet. J’admets avec vous que la figure soit le miroir de l’âme, et qu’il n’y ait de beauté que celle qui reflète la vertu. Toutefois il y en a une autre, qui est à la vraie ce que le ruolz est à l’or. Que Madame Barnabas soit donc ce ruolz, un ruolz bien brillant, auquel se laisse prendre la cécité morale de Lucien. Alors sa coquetterie devient autorisée, et l’on comprend qu’elle l’emporte sur l’ingénuité de sa rivale.»

Ma réponse sera bien simple: j’ai voulu peindre Madame Barnabas d’après nature, et c’est uniquement à son adresse, à ses calomnies qu’elle dut ses succès. Je ne l’ignore point:

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Mais, réservant au romancier l’imagination créatrice, je préfère me borner au modeste rôle de l’historien.

Si ces pages ne vous intéressent pas, si vous ne vous sentez au cœur un peu de compassion pour une jeune fille vertueuse, et beaucoup d’éloignement pour celle qui empoisonna son existence, c’est que j’aurai été l’inhabile interprète de leurs sentiments à toutes les deux.

Un autre enseignement plus grave ressort des réflexions que nous ferons ensemble. C’est que Dieu permet souvent, ici-bas, le triomphe du méchant et l’oppression du juste, pour prouver aux sceptiques la nécessité d’une autre vie, où chacun recevra selon ses œuvres. Alors toutes les fictions trompeuses s’évanouiront, toutes les discordances qui troublent notre harmonie disparaîtront dans un monde supérieur où Dieu, justice et bonté suprêmes, nous dira le dernier mot de toutes choses.

Oui, nous autres chrétiens, nous croyons qu’après la mort toutes les injustices sont réparées, trop tard, sans doute, à notre point de vue, mais non pas trop tard à celui de Dieu: ce qui est encore préférable, dans l’intérêt de nos mérites.

En attendant, je plains les âmes qui n’ont plus, pour subir les épreuves de cette vie, la foi qui sauve, l’espérance qui console et la charité qui guérit.

Quand on les possède, on ne s’étonne nullement des phénomènes moraux dont nous sommes les témoins attristés, et parfois aussi les victimes. Le Christ lui-même, ne l’oublions pas, n’a recueilli pour ses bienfaits que l’ingratitude, pour ses miracles que des blasphèmes, pour sa doctrine que des censures. Et nous, pauvres petites créatures, nous voudrions être invulnérables?

Soyons patients: l’éternité nous dédommagera. Supportons sans rancune les attaques des Barnabas; et un jour Dieu se lèvera, et il fera entendre sa grande voix pour la justifica-– tion de ses serviteurs, qui seront glorifiés hautement et solennellement réhabilités, tandis que leurs ennemis seront publiquement confondus.

La Providence n’est pas aveugle; et, si elle est lente à punir, elle atteint plus sûrement. Il n’est pas du tout nécessaire que la vertu soit récompensée en ce monde: son triomphe, réservé au ciel, n’en sera que plus éclatant.

Puisse ce récit fortifier, consoler et encourager spécialement les personnes qui ont à souffrir de l’injustice et de la méchanceté humaines! Mais, au fait, nous en sommes à peu près tous là. Je n’aurai donc pas perdu mon temps, cher lecteur, si vous profitez à votre tour de mes observations psychologiques.

Paris, 2Novembre1882.

ROSELINE

Table des matières

I
RÊVES ET RÉALITÉS.

Table des matières

Roseline de Valrange avait vingt ans, et c’était la plus charmante personne que l’on pût imaginer. Je vois ici le lecteur sourire, et j’entends son exclamation: Tous les héros de romans sont beaux comme le jour! Comprenons-nous bien: il y a la grande et la petite beauté; la grande, qui est celle de l’âme, et la petite, c’est-à-dire la beauté physique et vulgaire, qui réside dans l’harmonie des proportions. J’ajouterai que, d’après mon système et mon goût personnels, chacun est à même d’acquérir ces deux genres de beauté. Remplissez vos devoirs envers Dieu et les autres, vous jouirez de la grande beauté. Prenez maintenant tous les visages contemporains, depuis le régulier jusqu’au difforme, et donnez-leur de l’expression: vous verrez qu’un visage, quel qu’il soit, est véritablement beau lorsqu’il reflète une belle âme, ennoblie de sentiments généreux; tandis qu’un visage correct, mais qui ne dit rien, nous fatigue, nous semble insipide, comme ces modèles de dessin proposés à l’élève; et même, si les passions lui ont imprimé leur sceau méprisable, nous le trouvons repoussant. Nous pouvons donc tous, honnêtes gens que nous sommes, car je n’écris pas pour les autres, nous pouvons toujours nous rendre beaux par l’expression, en greffant la petite beauté sur la grande, ce qui nous deviendra doublement avantageux. Et qui ne voudrait user d’un moyen si sûr, si facile, et à la portée de tous?

J’entends bien quelques jeunes femmes s’écrier avec découragement: Ah! si l’on pouvait s’enlaidir à volonté, pour ne plus exciter la jalousie et ce qui s’ensuit, ce serait peut-être préférable!. Mais n’anticipons pas.

Ainsi, nés pour le ciel, nous sommes tous grands; vertueux, nous sommes tous beaux. Cela posé, je reviens à Mademoiselle de Valrange, dont l’âme était si bien logée de toutes manières. Elle seule l’ignorait, quoique fille d’Ève, ou n’y prenait pas garde; et elle avait raison: la femme qui se fait un mérite de ses avantages extérieurs annonce elle-même qu’elle n’en a pas de plus remarquables. Dieu et la nature, pour se faire pardonner, en quelque sorte, tous les sacrifices qu’ils devaient lui imposer plus tard, l’avaient enrichie de leurs dons éminents; et, grâce à leur favorable concours, Roseline possédait un esprit juste, élevé; un cœur loyal, ouvert; un âme noble et pure, un caractère ferme et dévoué. Le travail de l’éducation, en développant son intelligence, avait fixé sa volonté dans le bien, pendant que la religion l’éclairait de plus en plus sur ses devoirs et sur la manière de les remplir. Sans la connaissance et l’amour de Dieu, l’âme n’est, en effet, qu’une terre inculte. Aussi les plus précieuses vertus germent-elles promptement à l’ombre d’une solide piété.

Je sais bien qu’il existe des vertus de différentes sortes: il y a la vertu aimable et la vertu chagrine; la vertu patiente et la vertu revêche; la vertu consommée, qui s’ignore, et la vertu officielle ou pharisaïque, qui ambitionne d’être connue et sanctionnée par tout le monde. Il y a enfin, entre beaucoup d’autres, les vertus empanachées, qui visent à l’effet et se font publier à son de trompe: pitoya-– bles vertus de parade, elles dissimulent beaucoup de misères, tandis que les vertus réelles gardent, pour la vie privée, d’incomparables merveilles, seules dignes d’approbation.

Telles étaient celles de Roseline. On voyait en elle cette aimable modestie, indice d’une nature profonde et supérieure, avec cette ravissante fleur de simplicité qui distingue le vrai mérite; et l’on peut bien dire que ces deux qualités le distinguent essentiellement, puisqu’elles tendent à devenir chaque jour plus rares dans notre société. Jamais Mademoiselle de Valrange n’eut même le désir de se prévaloir de ses talents, de son instruction sérieuse et variée; jamais elle ne prit souci de se faire apprécier sous aucun rapport. C’est qu’elle avait lu, dans l’Imitation, que celui qui se connaît bien est peu de chose à ses propres yeux: en sorte que la louange ou le blâme ne doivent qu’effleurer la surface polie d’une âme saine, au lieu de troubler sa paix.

Pour achever la photographie morale de notre héroïne, disons qu’elle était gaie, spirituelle, bonne pour tous et accessible aux plus humbles. Aussi comme on l’aimait! Les âmes fortement trempées attirent les autres, parce qu’on trouve en elles un point d’appui, et presque toujours cette amabilité que saint François de Sales appelait la petite monnaie de la charité.

Je ne parlerai pas de son tact sûr, de son rare discernement, de son exquise délicatesse, cette qualité qui donne tant de charme à nos procédés, à nos rapports, mais qui nous procure en même temps bien des peines et de cruelles déceptions: car il n’appartient qu’aux grandes âmes de savoir découvrir et comprendre la délicatesse des sentiments, et ici bas les grandes âmes sont en minorité.

Toutefois, qu’un portrait si flatteur ne vous effraye pas. Rien n’étant parfait sous le soleil, je vous avouerai que Roseline avait un défaut, un bien petit défaut, suivant quelques-uns; mais, si petit qu’il fût, c’était un défaut. On pouvait lui reprocher un excès de candide franchise, qui partait d’un cœur trop ami des lignes droites: c’est-à-dire que, dans un premier mouvement, Roseline se sentait portée à exprimer ce qu’elle pensait, et comme elle le pensait. Or, toute vérité n’est pas bonne à dire: c’est la croyance universelle.

Bref, et malgré cette imperfection, Mademoiselle de Valrange semblait destinée à réaliser un jour l’idéal de la femme forte selon le cœur de Dieu; de cette femme admirable qui établit le bonheur à son foyer, possède la confiance de son mari et devient la gloire de ses enfants, la mère des pauvres et la consolatrice des affligés. Bientôt, peut-être, un mortel radieux pourrait dire en la montrant: L’Évàngile, c’est ma femme!

Roseline savait surtout beaucoup de choses, parce qu’elle avait déjà beaucoup souffert. M. de Valrange, son père, l’un de nos meilleurs officiers du génie, était mort subitement, lorsqu’il avait en perspective un brillant avenir. D’une faible santé, Madame de Valrange ne put survivre au coup qui brisait toutes ses joies; quelques mois après celui qu’elle avait uniquement aimé, elle mourut elle-même, en se demandant avec angoisses: Que deviendra notre petite fille? Mon Dieu! je la confie à votre Providence…

Cette prière suprême fut entendue par Madame de Vitry, amie d’enfance de la mourante, qui obtint de prendre chez elle l’intéressante orpheline, alors âgée de trois ans. C’était précisément l’âge de sa fille Marguerite. Elle leur fit partager les mêmes jeux, les mêmes petits travaux de la première éducation; puis elle les plaça, vers douze ans, dans un pensionnat religieux de Paris, où nous retrouvons Roseline à sa vingtième année. Mais, hélas! deux autres deuils l’ont encore éprouvée. Sa compagne d’enfance s’est éteinte à quinze ans; et trois ans après, la mort de sa seconde mère la laissait de nouveau seule au monde, au moment où elle avait le plus besoin de conseils et d’amitié.

Il ne lui restait que des cousins éloignés, qui ne s’inquiétaient guère de sa situation. Quant à son tuteur, l’ami intime de son père, il était consul aux Indes depuis plusieurs années, et leur correspondance était celle de deux personnes qui se souviennent à peine l’une de l’autre.

Dans son isolement, l’orpheline crut que Dieu l’avait sevrée de toutes les joies de la famille, pour lui inspirer la résolution de se consacrer à son service parmi les bonnes mères qui l’avaient élevée. A dix-neuf ans, elle demanda et obtint la permission d’entrer au noviciat. Mais elle ne tarda pas à se convaincre que Dieu et ses propres aspirations l’appe-– laient ailleurs. N’être pas dans sa vocation, c’est n’être pas à sa place; et tout être qui n’est pas à sa place, est en souffrance: le poisson, hors de l’eau, se débat et meurt. Il en eût été ainsi de Roseline. Surmontant ses regrets, elle quitta le noviciat, pour se retirer dans une petite chambre que ses maîtresses voulaient bien mettre à sa disposition, jusqu’au retour de son tuteur.

Trois mois devaient s’écouler encore, pendant lesquels le poids d’une complète solitude serait bien lourd à porter. Les religieuses, retenues par leurs occupations, ne pouvaient accorder à leur ancienne élève que de courts instants. La lecture et le travail se partagèrent donc les longues heures de Mademoiselle de Valrange, qui profitait de la belle saison pour s’installer, entre les repas, sous un riant bosquet situé au fond du jardin. Là, elle se laissait aller à ses réflexions, à ses craintes instinctives d’un monde qu’elle connaissait peu, et aussi à ses espérances d’avenir. Quelle imagination de vingt ans ne bâtit à sa façon des châteaux en Espagne tout resplendissants de lumière? Roseline se sentait au cœur un immense besoin d’aimer et d’être aimée: c’était comme un abîme qui en attirait un autre; et elle se demandait tout bas quel abîme saurait combler la plénitude du sien. Il lui semblait qu’elle était faite pour devenir une épouse dévouée, une bonne mère, si Dieu le permettait. En attendant, ses facultés restaient inertes, somnolentes, ou s’é tiolaient sans utilité, sans but; et cette solitude forcée, qui doublait les puissances de son âme en leur ôtant tout objet d’exercice, la torturait et l’écrasait.

Ah! la vie dans l’isolement, c’est bien une mort anticipée, la mort intellectuelle et morale.

Qui n’a senti parfois son cœur se serrer, comme si un cercle de fer l’étreignait? Quand ce pauvre cœur peut aller se confier à un autre cœur ami, bien vite il s’ouvre, se dilate, respire à l’aise et retrouve sa paix. Plus d’anxiétés! le cercle de fer se brise. Et si la peine résiste encore, du moins elle ne se fixe plus en nous avec toute la ténacité du désespoir.

D’ordinaire, chacun a son envieux et son ami. Inconnue, ignorée, Roseline n’avait ni l’un ni l’autre. Vivant à part, elle ne portait ombrage à personne, il est vrai; mais aussi elle n’avait pas d’amie dans le sein de laquelle elle pût épancher le trop-plein de son cœur, ce trop-plein formé de ses souvenirs, de ses regrets, de ses ennuis, de ses appréhensions et de ses désirs. Ce qui lui manquait surtout, c’était une mère capable de la consoler, de l’occuper, de la soutenir et de la guider dans la vie.

Pour l’enfant sans mère, le soleil a moins de chaleur et d’éclat, les fleurs sont moins parfumées, les larmes coulent plus amères, la douleur est plus aiguë; et, dès qu’elle le frappe, le cœur de l’orphelin reste triste et froid comme un nid dévasté.

Un jour que Mademoiselle de Valrange travaillait au jardin, on lui annonça que son tuteur l’attendait au parloir A cette nouvelle, un vif incarnat vint colorer ses joues pâles.–Enfin! se dit-elle, je vais revoir le seul être qui me rattache à la terre.

Sans le connaître, elle aimait son tuteur; et celui-ci, malgré ses longs voyages, s’était toujours occupé d’elle et de ses intérêts avec la sollicitude d’un père. Bientôt la reconnaissance, qui est l’épanouissement de l’amour, avait grandi dans son âme, et il lui tardait de savoir si M. Duplessis possédait réellement toutes les qualités qu’on lui attribuait. Comme le naufragé s’attache de toutes ses forces à la planche de salut que la Providence lui envoie, Roseline était prête à placer toutes ses affections dans un homme qui se montrerait digne de remplacer auprès d’elle le père, la mère et les amis que la mort lui avait prématurément enlevés. Quel bonheur, si elle pouvait les retrouver tous en lui!

Elle entra au parloir émue et joyeuse, avec ce doux sourire qui embellissait encore son visage du rayonnement de la vertu. Aussi produisit-elle une vive impression sur le tuteur, qui la considéra longtemps avec attendrissement et admiration; tandis qu’en retrouvant l’ami de son père, elle s’efforçait de rattacher au présent un passé trop tôt évanoui.

Il est bien juste qu’à notre tour nous fassions la connaissance d’un des principaux personnages de cette histoire.

Lucien Duplessis avait quarante-cinq ans; mais son teint animé, ses cheveux noirs, son regard limpide et sa vigueur physique pouvaient faire croire qu’un malicieux acte de naissance le vieillissait de dix ans. Grand, distingué, il portait sur son noble et beau visage, avec la finesse d’un homme d’esprit et la bonhomie d’un philosophe, la sincérité, cette enseigne d’une âme honnête. Impossible, d’ailleurs, d’en trouver une plus droite, et qui estimât davantage la vérité, la vertu. Éloquence, talents, sentiments élevés, cœur d’or, goûts simples, il avait tout ce qui constitue un mérite transcendant.

La bonté, cette précieuse faculté de l’âme humaine, qui nous fait ressembler à Dieu, dont elle est un des attributs, brillait particulièrement en Lucien; et, selon lui, être bon, c’était mettre son cœur, son intelligence et ses forces au service de tous, en contribuant à faire le plus de bien possible. Ainsi le penchant vers le bien ne lui suffisait pas; il lui fallait l’oubli de soi-même, le dévouement, l’indulgence, la douceur, le secours prompt, la sympathie pour les êtres souffrants, en un mot, tout ce qui aide et soutient, avec cette facilité de caractère qui maintient la concorde, et cette égalité d’humeur qui exige une conscience nette, l’habitude de la réflexion, et la force d’esprit nécessaire pour se mettre au-dessus des imprévus et des contrariétés quotidiennes. L’affabilité, sorte de supériorité qui sait se plier avec grâce, devenait chez lui bienveillance, autre expression de la bonté.

«Il en existe encore de ces cœurs francs, simples, honnêtes, ouverts aux plus vives impressions de la vertu, bons par nature, généreux sans songer au retour, heureux du bien qu’ils font, du bonheur qu’ils procurent; gais de la joie des autres, ils plaisent à tout le monde sans intention de briller; ils donnent des éloges sans projet d’être loués. Sans défiance, parce qu’ils sont sans méchanceté, ils aiment tous ceux qui paraissent les aimer; ils oublient le mal qu’on leur a fait, ne se souviennent que du bien qu’ils ont reçu, ne connaissent la haine que pour en avoir entendu parler, jugeant tous les cœurs d’après leur propre cœur, agissant avant de raisonner lorsqu’il faut rendre service, trompés cent fois, mille fois, toujours, et ne croyant jamais l’être .»

Telle était l’image fidèle de Lucien Duplessis. Jamais il ne voulut croire à la malice humaine. Mais la bonhomie, qui est une qualité du cœur, est quelquefois l’indice d’un défaut de caractère. Montrer au méchant combien l’on est bon, c’est l’inviter à en abuser. Il faudrait, tout en conservant sa bonté, savoir écarter avec adresse ceux qui cherchent à l’exploiter. Le tuteur de Roseline était incapable de comprendre leurs calculs. Aussi semblait-il prédes-– tiné à devenir perpétuellement la dupe de gens qui ne valaient rien, ou du moins pas grand’chose. Pour eux, il s’exposait à tout; il leur sacrifiait son repos, son propre bonheur; et l’un de ses amis disait même: Si quelque assassin le frappait, non seulement Lucien lui pardonnerait volontiers, mais encore il le défendrait, ne pouvant admettre que personne agisse avec une mauvaise intention.

Somme toute, M. Duplessis était un profond penseur, que sa droiture rendait trop crédule, et sa bonté trop faible. Il avait néanmoins plus de talents et de qualités qu’il ne lui en fallait pour se faire chérir, et pour que sa présence fût désirée partout.

En voyant la physionomie ouverte et expressive de l’ancien ami de son père, en écoutant sa voix douce et pénétrante, qui lui rappelait sa famille et ses premières années, Mademoiselle de Valrange trouva que c’était le meilleur des hommes. Et comment ne pas l’aimer? Tout plaisait en lui: son air, ses manières, sa haute intelligence, la simplicité de son grand esprit, la flamme contenue de ses regards. Enfin, Roseline se sentait attirée vers lui par l’effet d’une de ces magnétiques attractions que le cœur comprend et ne peut définir. Lucien devenait pour elle ce héros charmant que les jeunes filles voient en rêve, et avec lequel on se propose de recommencer l’idylle du paradis terrestre; mais sans doute elle eût dit avec Montaigne:

«Si on me presse de dire pourquoi je l’aime, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en respondant: Parce que c’est luy, parce que c’est moy. Il y a au-delà de tout mon discours et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sait quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous voyons l’un de l’autre qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports. Et à notre première rencontre, nous nous trouvâmes si pris, si cognus, si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Ayant si tard commencé, notre intelligence n’avait point à perdre temps, et n’avoit à se reigler au patron des amitiés régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation.»

Peu à peu, un sentiment nouveau s’empara de Mademoiselle de Valrange, sans qu’elle s’en rendît compte; puis, un beau jour, elle aima son tuteur avec toute la force et toute la tendresse qui caractérisent un premier amour; et son plus ardent désir fut d’être aimée d’un cœur tel que le sien. De son côté, Lucien, qui, jusqu’à présent, comme un autre Faust, n’avait vécu que pour la science, c’est-à-dire ne s’était point senti vivre, s’apercevait qu’à chacune de ses visites au couvent, l’orpheline s’épanouissait comme un bouton de rose sous les rayons du soleil, et il s’en réjouissait dans sa bonté.

Ne sommes-nous pas, chrétiens, les enfants de l’amour? «Demeurez dans mon amour,» disait Jésus-Christ. «L’amour est la plénitude de la la loi.» Ainsi, vivre, c’est aimer. Abandonnant au vulgaire les caricatures plus ou moins grotesques et monstrueuses de l’amour profané, j’entends parler uniquement ici de cet amour qui prend sa source dans le cœur de Dieu même, pour faire communiquer les âmes pures entre elles par des affinités mystérieuses, je dirai même religieuses: car ce n’est pas tarir la source que de la sanctifier, et l’on ne s’aime bien qu’en Dieu.

Les sentiments profonds et durables que nous inspirons à d’autres sont des grâces de choix qu’il nous accorde, et dont nous devons nous montrer dignes; de même, le retour que nous y apportons relève la splendeur de notre âme, et renferme tout ce qu’il y a d’excellent en notre nature.

Dieu nous a si expressément créés pour l’amour, que nous ne nous sentons femmes ou hommes faits, que du moment où nous avons conscience d’être attachés à quelqu’un ou à quelque chose. Jusque-là, nous cherchons, nous sommes inquiets, agités. Quand nous avons trouvé ce qu’il nous faut, nous nous arrêtons, nous sommes contents. C’est que notre vie est fixée, nous tenons notre place dans l’harmonie universelle. Nous sommes faits pour ai mer, comme l’oiseau pour voler, l’eau pour couler, l’herbe pour croître. Et tous nous devons en venir là. L’homme de génie qui n’aimerait pas, serait condamné à la stérilité. «Si vous n’avez la charité, disait saint Paul, vous êtes comme un airain sonnant et une cymbale retentissante.»

Mais, nous ne saurions trop nous en convaincre, le bonheur ou le malheur de notre vie dépend de la manière dont nous plaçons nos affections. Jamais une affection fourvoyée n’a procuré le bonheur; au contraire, elle conduit de peine en peine, de mécompte en mécompte. Du reste, l’affection bien placée diffère de l’affection mal placée, autant que le vrai diffère du faux. Lorsque, après s’être trompé dans ses jugements sur une personne, on vient à rencontrer un cœur sincère et délicat, on voit clairement combien l’on s’en était imposé à soi-même.

Ajoutons que les créatures ne peuvent satisfaire entièrement nos aspirations et nos désirs, parce qu’elles nous dérobent encore plus qu’elles ne nous donnent: la capacité du cœur humain n’est pleine-ment remplie que par Dieu seul.

Depuis que Roseline connaissait Lucien, que de rêves d’or! Elle avait découvert une perle de la plus belle eau, et s’estimerait la plus heureuse femme du monde, si elle parvenait à la posséder. Être à Lucien, vivre à côté de Lucien, lui semblait l’idéal de la félicité humaine. Ils s’aimeraient loyalement et constamment bien entendu, c’est-à-dire d’un amour que le Sei. gneur sanctionne et bénit, par conséquent, d’un amour saint, sacré, divin. Le mariage est auguste et respectable, quand la sagesse, l’honnêteté, la pureté et l’amour surnaturel, perfectionnant l’amour naturel, font du foyer domestique un véritable sanctuaire gardé par les anges de la vertu et de la piété. Là règnent toujours l’ordre et la bonne intelligence, le bonheur et la paix, au lieu des orages qui troublent certains intérieurs, sans parler des passions qui les déshonorent, et font que le mariage est souvent païen, même parmi les chrétiens.

Et comment peut-on s’étonner qu’il y ait tant d’unions malheureuses? On les conclut aussi sèchement qu’une affaire, on les traite aussi légèrement qu’une partie de plaisir. L’intérêt, les convenances, des considérations humaines de tout genre les déterminent; et les calculs de la vanité, ayant trop d’empire sur l’esprit des familles, les empêchent de discerner une affection profonde d’une folie romanesque. Depuis longtemps on a oublié le vieux proverbe:

Il faut des époux assortis

Dans les liens du mariage.

Aujourd’hui, on a de grandes prétentions qui se traduisent en de petites réalités. On veut savoir surtout à quel chiffre se monte la dot d’une jeune personne, avant de s’occuper d’elle; et l’homme le plus épris renonce bien vite à l’idée de faire son bonheur, si en retour elle ne peut faire sa fortune. A l’ange sans dot dont il serait adoré, il préfère de beaucoup, faute de mieux, l’héritière laide ou sotte qui lui consacrera des sentiments négatifs. Félicitons alors la femme distinguée qu’il n’a pas été capable d’apprécier. Quelle triste existence elle aurait eue avec lui!

Le mariage ne devrait être que l’union de deux cœurs joints par la sympathie, et rendus heureux par le mérite et l’amour réciproques.

–Mais, direz-vous, s’il n’y avait d’unis que les gens qui s’aiment, ou ne verrait pas tant de mariages!

–Ni tant de mauvais ménages!

Quelques-uns se laissent séduire par de belles apparences, et ne s’informent nullement du caractère, des habitudes et des qualités morales de celle qui les possède. Autant de chances de bonheur en moins. Il ne suffit pas qu’une jeune fille reçoive une éducation brillante, encore faut-il que cette éducation soit solide. Et l’espoir de rencontrer un être digne d’amour, entrant comme un hasard surnuméraire dans ces unions frivoles; bientôt l’habitude, les illusions déçues, les misères dévoilées, sont pour les conjoints l’occasion de tortures morales qu’ils traînent partout avec eux, de même que le forçat traîne son boulet. Leur maison devient un bagne en miniature. Et si cette pénitence ne durait qu’un temps, passe encore! Mais ils sont condamnés à perpétuité, le mariage ayant été proclamé indissoluble par Jésus-Christ lui-même.

L’expérience, hélas! est un médecin qui n’arrive jamais qu’après la maladie. Toutes les réflexions que je viens d’émettre, d’autres peuvent les faire, et ils ne s’instruisent pas pour cela. Tant que chacun ne sera pas malheureux à son tour, l’intérêt, l’ambition ou la vanité se trouveront trop bien de certaines alliances, pour que la mode en passe. Il en est de cela comme de la mort: on ne s’inquiète pas plus d’elle, que si elle n’avait été créée que pour les autres.

Et voilà pourquoi, jusqu’à la fin du monde, il y aura toujours de mauvais ménages.

Il est évident que dans la famille la plus chrétienne il se rencontre des défauts, car elle est une réunion d’humains et non d’esprits célestes. Sachons donc compatir les uns aux autres, sinon le plus léger souffle deviendra une tempête désolante; au lieu que, par des concessions mutuelles, on arrive à n’avoir plus qu’un seul esprit, un seul cœur.

Quels que soient, du reste, les torts d’un mari, une femme adroite sent la nécessité de rendre, malgré tout, son intérieur agréable. Le contentement qu’elle y éprouve, la dédommage de bien des privations; et le mari le moins gracieux rougirait de manquer d’égards envers une femme qui jouit de la considération générale. Souvent, si elle parvient à l’intéresser, à l’amuser, il préfère sa société à toutes les autres.

En tout cas, une fois mariée, ce qu’on ne peut faire par amour, qu’on le fasse par dévouement. Le résultat sera le même, avec le mérite en plus. Si le Calvaire ne mène qu’au ciel, on peut s’en contenter.

Malheureusement, tous désirent la paix, et peu consentent à l’acheter au prix des sacrifices qu’elle demande.

«Celui qui a trouvé une femme vertueuse a trouvé un trésor, dit l’Écriture sainte; il a reçu du Seigneur une source de félicité.»

«Une belle femme plaît aux yeux, disait Napoléon dans le même sens, une bonne femme au cœur; l’une est un bijou, l’autre est un trésor.»

La mission de la femme chrétienne est admirable; mais il faut qu’elle connaisse l’étendue de ses devoirs, et qu’elle veuille les remplir avec exactitude. Et d’abord, l’amour se résout dans le dévouement. Se dévouer, c’est aimer. Celle qui n’est pas pour son mari une aide intelligente et sûre, perd son estime, qui faisait toute sa gloire; elle le fatigue, l’irrite et l’éloigné.

Il n’est pourtant pas difficile pour une honnête femme de ne chercher à plaire qu’à son mari, pas plus qu’il n’est difficile à un honnête homme de faire le bonheur de sa femme.

Ceux qui sont heureux en ménage me comprendront.

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Et quel auxiliaire pour un honnête homme, qu’une femme comme Roseline! Respect et amour mutuels, condescendance, prévenances, succession de doux ménagements et de tendres soins: c’est ainsi qu’elle comprenait le mariage. En acceptant la protection de M. Duplessis, elle se promettait d’être, de son côté, l’appui, le conseil et la consolation de cet ami si cher.

–Quel plaisir de passer notre vie ensemble, se disait-elle, quelle délicieuse union régnera toujours entre nous! Ce sera un long enchantement, une lune de miel perpétuelle. Je ferai tout ce qui lui sera agréable, j’éviterai tout ce qui le contrarie. Et je ne veux pas seulement qu’il soit fier de moi, je veux surtout lui être utile. Tout sera donc commun entre nous: travaux, soucis, joies et espérances. Nous ne nous cacherons rien, nous aurons l’un pour l’autre comme un cœur de cristal. Une entière fidélité empêchera que nos sentiments ne se fanent, ne s’altèrent, et leur conservera les mêmes attraits, en dépit des années. Nous aussi nous fonderons une famille, que nous élèverons dans la crainte de Dieu; et la famille n’est-elle pas, après la religion, ce qu’il y a de plus beau?

On s’étonnera peut-être que Mademoiselle de Valrange ait pu s’attacher ainsi à un homme qui avait vingt-cinq ans de plus qu’elle. La raison en est bien simple: ceux qu’on aime n’ont pas d’âge; ou plutôt, on a du cœur à tout âge; et dix ou vingt ans de plus ou de moins ne rendent ni plus insensible ni moins aimable. En épousant un jeune homme, on ne peut répondre de son caractère, et l’avenir avec lui est fort incertain. D’ailleurs, on n’a que l’âge qu’on paraît avoir; et si tous ceux qui sont destinés à s’aimer un jour ne viennent pas au monde vers la même époque, ce n’est pas leur faute! Réparons le temps perdu, en chérissant davantage ceux qui doivent partir un peu avant nous. Pourquoi tous les êtres qui s’aiment ne meurent-ils pas ensemble?

L’affection de Roseline était tout à fait désintéressée. Riche elle-même, elle ne s’inquiétait guère de ce que Lucien possédait. Celui qui aime n’éprouve-t-il pas toujours le désir de partager? D’après ce qu’elle avait vu et entendu chez Madame de Vitry, elle jugeait que la prospérité matérielle, tout en contribuant beaucoup au bonheur, est impuissante à le donner. Vanité veut dire vide. Le luxe, fils de l’orgueil, ne produit aucune vraie jouissance; il n’en donne que de fausses, de fugitives, qui dessèchent le cœur et le corrompent, en même temps que les plaisirs rendent l’âme insatiable et l’épuisent.

Comme tous les esprits judicieux, Mademoiselle de Valrange déplorait le rôle absurde qu’on fait jouer à l’argent dans notre société moderne. Pour elle, l’amour était l’or de la vie, et le principal besoin de sa nature. Aussi eût-elle facilement renoncé aux hôtels magnifiques, aux brillants équipages, à tout ce train d’un luxe inutile qui n’éblouit que les sots et ne peut suffire qu’à la médiocrité, pour être pauvre avec Lucien. Oui, elle se fût estimée plus heureuse avec lui dans une chaumière, qu’avec un autre dans un palais.

Lucien! ce nom avait sur les lèvres de l’orpheline un charme tout particulier; elle tressaillait de joie en le prononçant. Désormais, et par extension, tous les Luciens devenaient ses amis; elle préférait décidément les bruns aux blonds, les diplomates aux militaires. Ce que c’est que les illusions de l’amour! Si M. Duplessis avait été le plus laid des hommes, elle l’eût trouvé le plus beau, elle eût mal reçu celui qui aurait soutenu l’opinion contraire. Ainsi, quand on aime, on est attaché par mille petits fils: un nom, une couleur, une ressemblance, un air de famille, un son de voix; tous ces petits riens nous causent une impression ineffable, par les souvenirs qu’ils nous rappellent. C’est comme un parfum qui embaume notre cœur.

Bientôt, Mademoiselle de Valrange n’en doutait pas, son union avec l’ami de son père serait consacrée par le ciel, élevée par la religion à la dignité sublime d’un sacrement. Cette perspective lui faisait oublier toutes ses peines, comme le marin arrivé au port oublie les ennuis d’une longue traversée. Assurément le mariage ne détruit pas la douleur; mais quand on souffre à deux, ou supporte avec plus de courage et de patience les luttes et les adversités inhérentes à la vie. Appuyée sur Lucien, Roseline n’aurait plus ni craintes ni désirs. Ne devenait-il pas sa providence visible? Vivre de son cœur et pour son cœur lui suffisait: elle ne cherchait rien en dehors de lui. La seule chose qu’elle pût désormais redouter, c’était de le perdre. Et, en effet, quand nous tenons un bien terrestre, nous avons toujours peur qu’il ne nous échappe, parce que nous nous sentons créés pour d’autres biens éternels.

C’est ainsi que, sous son bosquet fleuri, notre héroïne se livrait à des rêves plus fleuris encore; mais la réalisation de ces rêves eût été le bonheur, et le bonheur est un fruit qui ne mûrit pas en ce monde. Dès que nous croyons le saisir, la branche qui le porte se redresse soudain et nous laisse désappointés; ou, trop souvent, nous plaçons nos espérances dans des biens que nous ne pourrons jamais atteindre, dans les attachements les moins propres à nous assurer quelque félicité. Pourquoi Dieu permet-il cela? Ah! c’est que souffrir est la principale affaire de notre existence, et c’est une des conditions de l’amour véritable, de cet amour voué généralement aux traverses de tout genre, avant de prendre son essor vers des sphères supérieures. La souffrance, qui a sauvé l’univers, est, bon gré mal gré, l’immortelle consécration de toute vraie grandeur; elle marque les âmes d’élite d’un cachet spécial qui leur permet de se reconnaître.

Elle donne aussi la mesure exacte de l’homme et de la femme; et Sénèque disait autrefois: «Je ne connais pas de plus beau spectacle que la vue de l’honnête homme luttant courageusement contre l’infortune». Les âmes nobles de tous les temps ont donc reconnu la dure nécessité de payer leur tribut à la souffrance; et, j’en conviens, il est surtout désagréable le moment où l’on paye, où il faut s’exécuter. Enfin, si l’on ne peut pas être heureux, on peut toujours mériter de l’être, et c’est une consolation.

M. Duplessis se disposait à partir pour la province, où l’appelait une mission du gouvernement. Il fit part de ses projets à sa pupille; mais celle-ci, l’interrompant aussitôt, s’écria:

–Comment! mon ami, vous voudriez m’abandonner à Paris? Ah! permettez-moi de vous suivre! Je ne pourrais plus me passer de votre présence. C’est déjà trop de ne pas vous voir tous les jours!

–Ma chère Roseline, ce que vous proposez-là est impraticable, répondit le tuteur en souriant

–Qu’à cela ne tienne! Marions-nous, et je vous suivrai partout sans regret.

–Ce sont là des combinaisons d’enfant, ma chère petite. Fixer votre sort quand vous n’avez pas vu le monde, et que vous ne le connaissez pas serait une imprudence dont un homme d’honneur ne saurait profiter. Qui m’assure que dans un an vos idées seront les mêmes, et que vous ne me préfère rez pas, avec raison, un mari plus jeune, plus riche et plus attrayant?

–Moi! Je vous dis que votre excès de prudence est superflu, et que vous regretterez trop tard de m’avoir fait attendre bien inutilement.

–Songez, mon enfant, que ma position est modeste, tandis que votre nom et votre fortune vous permettent de prétendre à de meilleurs partis. Si notre mariage avait lieu maintenant, le monde, qui dénature les intentions et tourne tout en mal, attaquerait ma loyauté, et raconterait à l’envi qu’il y a eu de ma part abus, pression, captation de mineure, que sais-je? pour conserver votre fortune entre mes mains. Et je veux, par une sage conduite, me mettre à l’abri des reproches qui me seraient adressés, soit par lui, soit par vous-même. Attendez votre majorité; vous verrez ensuite ce qui vous reste à faire.

Roseline aurait bien voulu qu’il ajoutât: Ensuite nous nous marierons… Mais la réserve de son tuteur l’intimidait; elle n’osa réclamer cette promesse, qui seule lui eût fait paraître plus acceptable la condition imposée. Il lui sembla toutefois que les regards de Lucien lui disaient: Soyez tranquille. je vous aime!

L’amour complet est patient, parce qu’il se sent éternel. Après un moment de silence, Roseline reprit avec un soupir de résignation:

–J’attendrai. Mais combien de jours passerez-vous à Châlons-sur-Loire?

–Quelques mois.

–Et je resterais à Paris pendant tout ce temps-là?

–Sans doute.

–Couvent pour couvent, ne pourriez-vous alors m’en trouver un à Châlons-sur-Loire, où je vivrais comme ici, où vous me continueriez ces bonnes visites qui me font tant de bien?

–Il existe, je le sais, à Châlons-sur-Loire, une maison de dames pensionnaires, dans laquelle s’est retirée la veuve d’un de mes anciens condisciples. J’irai voir cette dame, qui est d’un certain âge, et elle voudra bien peut-être vous servir de Mentor. Ensemble nous aviserons aux moyens de vous installer là-bas.

Huit jours plus tard, M. Duplessis écrivait qu’il avait trouvé, dans l’établissement en question, deux jolies chambres pour Roseline, et qu’il serait heureux de lui voir faire son entrée dans le monde sous les auspices de Madame Olympe Barnabas.

II
L’OBSERVATOIRE

Table des matières

Dans le plus beau quartier de la ville de Châlons-sur-Loire, rue de l’Observatoire, no13, se trouvait une vaste maison, de confortable apparence, ornéede sculptures et surmontée d’un élégant belvédère de construction toute récente. Elle avait trois étages et treize fenêtres de façade, en tout cinquante et une fenêtres avec le rez-de-chaussée, sans compter la porte. Cette disposition régulière, monotone, lui donnait un peu l’aspect d’une caserne; et, disait-on, c’était bien une vraie caserne, la caserne des mauvaises langues. C’est là que, depuis dix ans, une excellente et respectable veuve, Madame des Lauriers, avait fondé un établissement de dames pensionnaires, veuves ou vieilles filles. Le colombier réunit promptement une quarantaine de dames, toutes fort honorables, et sur lesquelles on ne pouvait donner que les meilleurs renseignements. Mais une chose nuisait à cette maison, comme je l’ai déclaré plus haut: la langue de ses locataires. D’aucuns soutenaient que la rue de l’Observatoire avait été baptisée de ce nom en l’honneur de ces dames. –Plût à Dieu, ajoutaient-ils, qu’elles eussent été muettes ou aveugles!

Dans le fait, tous les gouvernements qui cherchent partout de bons ministres des affaires étrangères étaient sûrs d’en trouver là plus qu’ils n’en auraient voulu. Et c’était là aussi qu’il fallait prendre une partie des quatre-vingt-dix-neuf justes dont la piété réjouit moins le ciel que la conversion d’un seul pécheur.

Laissant de côté une dizaine de ces dames, trop distinguées pour ne pas se rendre indépendantes de leur milieu, je dirai que chez les autres l’indiscrétion et la curiosité étaient passées à l’état chronique. Presque toutes vivaient de pensions modestes; mais, si l’on avait augmenté à leur intention l’impôt des portes et fenêtres, cent fois elles eussent préféré se priver de nourriture pour conserver leurs deux croisées, l’une donnant sur la rue, l’autre sur les cours et les jardins du voisinage. Chacune pouvait ainsi se rendre compte de tout ce qui se passait au dehors; et si, grâce à leurs énormes télescopes, Leverrier, Laplace et autres astronomes aperçurent dans le firmament de nombreuses planètes, comment célébrer toutes les découvertes de ces dames, à qui des yeux féminins suftisaient? Du haut de l’Observatoire où leurs quarante demi-siècles contemplaient d’ordinaire les passants, rien n’échappait à leur vigilance: étoiles fixes, changeantes, périodiques, doubles, multiples, binaires, informes, errantes, filantes, flamboyantes, elles voyaient tout. Mieux que cela! elles voyaient même ce qui n’existait pas.

Caquet Bon-Bec alors de jaser au plus dru.

Elles savaient aussi tout ce qui se passait en ville, sur la place publique, dans l’intérieur des familles, etc. Pour elles, les plus petits incidents prenaient les proportions d’une affaire d’État; elles recueillaient indistinctement toutes les épaves des salons, tous les racontars, tous les petits scandales, tous les faits divers de la journée. Ah! sûrement ces dames n’avaient pas attendu l’invention du téléphone, pour gratifier leur acoustique de toutes les conversations du département. Fils électriques, câbles souterrains, tout était mis en œuvre pour contenter leur insatiable démangeaison de nouvelles. C’étaient des gazettes vivantes, parlantes; de vrais bureaux d’adresses; et, reporters consciencieux, elles s’informaient de tout, principalement de ce qui ne les regardait pas. Elles vous auraient dit qu’à tel bal madame une telle avait telle toilette; que certaine personne avait joué certain rôle dans certaine histoire; que monsieur X. Y. Z. était en train de se ruiner; que l’inoffensif baron Moutonneau rendait sa femme bien malheureuse: les domestiques prétendaient même tout bas qu’il la battait!

Je n’en finirais pas, s’il me fallait écrire les commentaires chaudement prolixes et tous les propos qui circulaient dans la salle à manger, au salon et dans les chambres de ces dames; et surtout, ce que je crains fort, je courrais risque de leur ressembler.

Les philosophes de tous les temps se sont beaucoup occupés de la langue. Sans parler de l’Écriture sainte, qui nous dénonce le serpent de l’Éden comme le grand maître et l’inspirateur de toutes les mauvaises langues passées, présentes et futures, le vieil Ésope disait que la langue est la meilleure et la pire des choses. Saint Jacques l’appelle un monde d’iniquités, et il déclare que celui qui ne pèche pas par la langue est un homme parfait. Avant lui, le prophète écrivait, en parlant de certains hommes: «Leur langue est un glaive acéré;» et saint Paul ajoutait: «Leurs lèvres distillent le venin de l’aspic, et leur bouche est remplie d’amertume et de fiel.»–«Un coup de verge fait une meurtrissure, disait le Sage, mais un coup de langue brise les os. Qui garde sa langue garde son âme. Que ta bouche soit donc la prison de ta langue,» conseille Denis.

Mais un sceptique a osé dire:

Qu’une femme parle sans langue,

Et fasse même une harangue,

Je le crois bien;

Qu’ayant une langue au contraire,

Une femme puisse se taire,

Je n’en crois rien!

Les dames de l’Observatoire n’entendaient pas du tout vivre en religieuses cloîtrées, et leur langue bénéficiait de leurs dispositions. Toutes se communiquaient donc à qui mieux mieux le résultat de leurs examens, de leurs explorations et de leurs études spéciales sur l’humanité, et surtout sur la féminité. Le Christ disait à ses apôtres: «Toutes les fois que vous vous réunirez pour prier en mon nom, je serai au milieu de vous.» On peut bien le dire aussi: Toutes les fois que de méchantes femmes se réunissent pour raisonner et déraisonner sur les affaires du prochain, le diable est au milieu d’elles, et c’est en son nom qu’elles agissent. Leur langue se glisse comme l’anguille, ou elle part comme la flèche empoisonnée qui pénètre dans le cœur, et d’un seul coup frappe et tue. Quand on passe sur cette langue tranchante comme un rasoir, qui vous tourne et vous retourne de tous côtés, on n’en sort qu’avec de cruelles meurtrissures.

Quelqu’un disait avec beaucoup de bon sens: «La langue est un organe par lequel les médecins reconnaissent les maladies du corps, et les philosophes celles de l’âme». Car, s’il y a des gens qui ne voient de bien presque nulle part, c’est sans doute parce qu’ils n’en voient presque pas en eux-mêmes. Le monde est plein de ces créatures malveillantes qui, tout en ayant pas mal de choses sur la conscience, se croient toutes les vertus et s’arrogent le droit de juger l’humanité entière.

Chacun vient à tour de rôle devant ces nouvelles assises: vivants, morts; jeunes, vieux; riches, pauvres; hommes, femmes, jolies femmes surtout, sont saisis et appréhendés, sinon au corps, du moins en effigie; et comme leur condamnation est décidée d’avance, en une minute ils sont conduits du tribunal à la guillotine. Les absents n’ont pas même d’avocat d’office, et leurs juges ou bourreaux ont aboli toutes les cours d’appel et de cassation: ils ne connaissent que la loi des suspects et les exécutions sommaires.

Ah! s’ils se mettaient à la place de ceux qu’ils critiquent, ils seraient plus indulgents et s’accorderaient volontiers le bénéfice des circonstances atténuantes. Mais il est si rare de bien penser des autres! Il faudrait toujours se figurer devant soi l’homme ou la femme dont on va parler; et le plus sage serait encore de ne jamais juger personne. N’ignore-t-on pas, d’ordinaire, les mobiles de nos faits et gestes, de nos résolutions? Pourquoi les contrôles sans connaissance de cause?–Pourquoi? Vous êtes naïf! Par pure méchanceté. Tout est possible à ces aréopages, tout! excepté ce qui est bon, juste, noble, délicat et honnête. David devait penser à eux, lorsqu’il écrivait: «Les pécheurs m’ont laissé la trace de leurs coups sur le dos». Sur le dos, c’est-à-dire qu’ils attaquent toujours lâchement, dans l’espoir qu’on ne verra pas d’où partent leurs coups: car les méchants sont à la fois des traîtres et des assassins.

Mais quel mathématicien serait assez habile pour calculer les ravages que font les méchants, quand ils ouvrent le réservoir de leurs paroles indiscrètes et amères? Pour les supporter avec patience, souvenons-nous que Moïse disait, il y a plus de trois mille ans: «Vous ne serez point calomniateurs, ni semeurs de rapports parmi le peuple». Ainsi, à cette époque, il y en avait déjà, et il y en aura bien longtemps encore après nous-mêmes. Prenons-en notre parti, nous n’y changerons rien; et bornons-nous à imiter David, lorsqu’il recommandait de haïr les méchants d’une haine parfaite.

Or, «il n’y a rien de plus bêtement méchant que l’habitant des petites villes, a dit une femme célèbre. Partout les bons esprits font l’exception, et dans les petites villes, surtout, la masse fait la loi». En général, quand on vit dans un petit milieu, tout est forcément petit: les idées, les caractères et les cœurs; et les petites passions se concentrent sur de petites misères, sur celui-ci, sur celle-là. L’éducation des petites villes produit beaucoup de petites personnalités et de petites choses inconnues ailleurs.

O vous que les hasards de la destinée font passer d’un chef-lieu de cent mille âmes à une localité qui en contient quinze cents, désiez-vous des petits esprits, des petites haines et des petits préjugés que vous rencontrerez à chaque pas!

Châlons-sur-Loire comptait à peine vingt mille habitants, parmi lesquels l’établissement de Madame des Lauriers était un véritable nid à bavar. dages, le modèle du genre, un muséum de langues premier choix, une calamité publique et privée, un choléra morbus, une peste noire pour le pays et les alentours. Que de germes de discorde, de graines de calomnie et de souffles pernicieux partaient de là pour aller porter la désolation dans les familles, pour aller ravir aux innocents l’honneur et la sécu rité!

D’où cela venait il? Du désœuvrement. Ces da. mes n’avaient rien à faire!…

On n’accoutume pas assez la femme à réfléchir, à se rendre compte des faits; on l’en juge incapable, et c’est une injustice. Si son intelligence, dit-on, a moins d’étendue que celle de l’homme, elle a plus de finesse et de perspicacité, et, par le cœur, elle arrive à saisir très bien ce que les hommes ne font qu’entrevoir. Celle qui fortifie son intelligence par l’étude de la philosophie, de la littérature, et par des occupations utiles, parvient à d’excellents résultats, dont son entourage profite.

Toutes les villes devraient être comme autant de centres de lumières, qui confieraient l’éducation de l’esprit national aux femmes chrétiennes dignes de ce titre. C’est à elles qu’appartiendrait le droit de relever le niveau des conversations, qui trop souvent dégénèrent en médisances, en futilités, en histoires de chevaux et de chiens. Celles qui ont un fonds d’idées et de connaissances trouvent toujours à dire des choses intéressantes, élevées; une vie sérieuse ne les rend pas moins aimables, et elles ont la satisfaction de voir leurs maris rester plus volontiers auprès d’elles.

Mais c’est le petit nombre; et, de ce côté-là, il y a certainement une lacune dans l’éducation des femmes. Puisse-t-on la combler un jour!car c’est surtout par les femmes que la France doit se régénérer.

«Si l’on faisait attention, dit Labruyère, à tout ce qui se dit de froid, de vain, de puéril dans les entretiens ordinaires, on aurait honte de parler et d’entendre, et on se condamnerait peut être à un silence perpétuel.» Sophocle venait probablement de faire la même réflexion, quand il proclamait que le silence est l’ornement des femmes. Un autre philosophe, Plutarque, disait à ses contemporains: «L’art de parler est la première connaissance que l’on donne aux enfants; il vaudrait mieux, selon moi, commencer par leur apprendre à se taire». Et n’écrivait-on pas dernièrement: «Une femme doit être comme une montre à répétition, et ne donner l’heure que quand on la lui demande»?

A qui ces critiques s’appliquent-elles? Aux femmes désœuvrées, à celles qui ont le don et le talent de parler pour ne rien dire; ou, si vous voulez, à celles qui passent leur vie à dire et à faire des riens. Dans ces conditions, elles s’ennuient et ennuient les autres; et, n’ayant pas de ressources en elles-mêmes, pour tuer le temps, qu’elles ne savent pas perdre toutes seules, elles battent le pavé ou tombent à bras raccourci sur le prochain. Leur langue est leur épée, et elles ne la laissent pas rouiller. C’est leur unique labeur. A-t-il au moins le pouvoir de les distraire? J’en doute.

Certes, on est coupable de s’ennuyer, quand il y a partout tant de bien à faire. En dehors de la famille, n’a-t-on pas les relations de bonne amitié, la visite des malheureux, les talents d’agrément, la lecture, le travail enfin, le travail, qui élève la nature humaine, et qui se présente à nous sous des formes indéfiniment variées? Mais que parlez-vous de travail à ces esprits vides, à ces inutiles, à ces incapables? Boire, manger, babiller, s’habiller, se déshabiller et dormir, résument le plus clair de leur existence; et voilà pourquoi un seul jour de la vie d’un sage vaut mieux que toute la vie d’un sot.

L’Église devrait bien ajouter aux litanies l’invocation suivante: Des femmes désœuvrées, délivrez-nous, Seigneur! Ce sont des fléaux pour la société, qui les réprouve tout autant que l’Évangile. Elles n’ont rien dans la tête, rien dans l’esprit, rien dans le cœur; et leurs journées infécondes sont une honte pour l’humanité. Qui ne vit que pour soi, vit pour bien peu de chose.

Ah! si du moins la langue du méchant désœuvré pouvait être aussi paresseuse que ses dix doigts, ce serait une compensation. Malheureusement, c’est une espèce de moulin à paroles qui ne chôme guère; et, du train dont elle y va, elle n’a pas à craindre de tomber en paralysie, lorsqu’elle réalise cette maxime: «Avez-vous vu un homme prompt à parler? Attendez de lui beaucoup de sottises».

Remarquons cependant que le mérite ne consiste pas à ne point parler; autrement les muets seraient les plus vertueux des hommes. Il consiste à parler comme il faut: où, quand, comment, et avec qui on le doit. Ainsi, les gens raisonnables parlent moins et mieux que les autres.

Telle était la maison qui attendait Mademoiselle de Valrange. On l’appelait, à Châlons-sur-Loire, la maison de verre, l’Observatoire ou le palais de cristal; peut être pour faire allusion aux nombreuses fenêtres rangées en bataille et au belvédère ad hoc, qui permettaient à ces dames de promener sans obstacle, du nord au sud et de l’est à l’ouest de la ville, leurs charitables regards.

Quoi qu’il en soit de l’étymologie, ce qu’il y a de certain, c’est qu’on aurait pu inscrire au-dessus de la porte ces mots imités du Dante: Vous qui entrez, laissez ici votre indépendance. Et pour notre héroïne: Laissez là le bonheur.

Mais, en mettant le pied dans cette maison, Roseline ne put pressentir tout ce qui l’y attendait. C’était un monde en petit, et elle devait d’abord l’expérimenter avant de le connaître.

Elle fut donc conduite dans sa chambre par Madame des Lauriers. Celle-ci lui remit ensuite une lettre de son tuteur, qui lui annonçait son départ pour une ville voisine, où ses affaires le retiendraient quelques jours.

Cette courte absence fut une déception pour Mademoiselle de Valrange, qui s’attendait à revoir Lucien le jour même; il fallut pourtant se résigner. Elle était en train de défaire ses malles, pour pro– céder à son installation, lorsqu’on frappa discrètement à la porte.

–Entrez! dit Roseline.

–C’est moi, chère Mademoiselle, Madame Olympe Barnabas, à qui M. Duplessis vous a recommandée.

Et, selon son habitude, elle tendit l’index de sa main droite, que l’orpheline serra poliment.

–Mais, reprit la visiteuse, je vois que vous êtes très occupée: je vous laisse, et je reviendrai vous prendre vers six heures, pour le dîner.

En achevant ces paroles, elle sortit majestueusement.

Mademoiselle de Valrange ne la retint pas. Elle se sentait instinctivement peu portée vers cette longue femme sèche, à la mine sévère et peu bienveillante. Madame Barnabas avait quarante-cinq ans, des cheveux noirs gros et rudes, un nez d’épervier, l’œil terne, le visage anguleux et parcheminé. Jamais on ne l’avait vue sourire, et il faut se défier de la vertu qui ne sourit jamais. Jamais non plus elle ne regardait les gens en face, même quand elle portait ses lunettes; elle lançait alors des regards obliques, tantôt au-dessus, tantôt au-dessous. Tout cela composait un ensemble plus repoussant qu’agréable.

Si mon croquis n’est pas beau, c’est qu’il ressemble exactement à l’original. Autant Roseline de Valrange personnifiait la grande et la petite beauté, autant Olympe Barnabas personnifiait la grande et la petite laideur.

Chez elle, en effet, le moral répondait au physique. Elle avait une âme vulgaire et un esprit étroit. Exigeante et dure envers les domestiques, intolérante et fière avec ses inférieurs, aigre-douce ou tracassière avec ses égaux, rampante et plate devant ceux de qui elle attendait quelque chose, elle montait ou descendait à volonté la gamme de son humeur versatile, dont les aspérités se faisaient plus ou moins palpables, de même que le limaçon montre ou cache ses cornes suivant son bon plaisir. Incapable de tenir ce qui s’appelle une conversation ordinaire, en dehors de la cuisine et des commérages, et n’étant ni intelligente, ni spirituelle, ni instruite, ni douée de moyens naturels, elle suppléait à tout cela par une forte dose de ruse et de finesse, j’entends non pas cette finesse qui est une qualité dans l’esprit, mais bien celle qui est un vice dans le caractère. Aussi était-elle promptement devenue, à l’Observatoire, l’âme de tous les complots; le prédent des assises, qui résumait les débats; le général de division, qui faisait marcher comme un seul homme l’état-major des méchantes langues. C’est elle qui avait fait construire le fameux belvédère, pour y amalgamer à loisir stratégie et réquisitoires, et pour plonger à son aise chez ses voisins. Tout le monde la détestait, même et surtout dans sa propre maison; mais elle avait le talent de se rendre si puissante et si redoutable, que ceux qui l’estimaient le moins, s’ils avaient besoin d’elle, étaient obligés de lui faire bon visage. Je parle de ceux qui la connaissaient. Quant à ceux qui ne la connaissaient pas et à qui elle voulait plaire, ils étaient facilement trompés-par son air béat, ses prévenances affectées, son langage plein d’onction; et, avec eux, elle se targuait de cette vertu officielle et empanachée qui leur faisait dire: Quelle bonne personne! Elle a vraiment bien du cœur, cette femme-là!

Soyons juste. Madame Barnabas avait des qualités: par exemple, elle excellait dans l’art de tirer parti des autres, pour son plus grand profit; elle savait se faire servir et soigner dans la perfection. Malheur à la femme de chambre qui laissait refroidir sa chaufferette, ou qui ne lui apportait pas son infusion à l’heure dite! Quelle mercuriale elle subissait! quelles menaces!

Peut-être le chagrin l’eût-il rendue meilleure; mais il la négligeait, comme le lapidaire néglige les cailloux. Elle ne versait que de fausses larmes, et se contentait de faire pleurer les autres. Feu Barnabas traversa son existence routinière sans y laisser de traces. Elle lui avait pourtant fait maudire assez son ombrageuse tyrannie; et si le spectre de cet infortuné pouvait revenir en ce monde, sans doute il nommerait son acariâtre épouse:

Tigre altéré de sang, furie impitoyable!

Va, reste au tombeau, Barnabas le martyr, ne révèle pas tes secrets domestiques. Dirais-tu que ta veuve réserve tous ses défauts pour la vie intime, sous prétexte de ne pas se gêner? L’empêcherais-tu d’écarteler son prochain, à chaque visite qu’elle fait ou qu’elle reçoit? Ah! si telle et telle personne voulaient raconter ce qu’elles savent de son caractère! Et si Olympe pouvait entendre ce que disent d’elle, in petto, ceux qui la connaissent à fond!

Elle ne s’en croyait pas moins le modèle le plus accompli de toutes les vertus divines et humaines. Ne caressait-elle pas ses chats? Ne lisait-elle pas les Soupirs de l’âme, et la Corbeille fleurie du pur amour? Ne trônait-elle pas à la grand’messe tous les dimanches, et quelquefois à une messe basse, pendant la semaine? N’ayant pas de plaque indicative sur sa chaise, elle avait néanmoins sa chaise à elle, un peu plus haute que les autres, partant plus commode, et qu’elle distinguait entre mille. Quand donc la susdite chaise était malencontreusement occupée par une dame qui se levait pour la communion, vite elle en profitait pour la reprendre subrepticement. Qu’importe si cette conquête dérangeait douze ou quinze personnes! Il lui fallait cette chaise-là, et elle en voulait jouir quelques minutes encore. Parlerai-je de son recueillement? Vous lui voyez son paroissien tout grand ouvert sous les yeux; mais approchez-vous, et vous constaterez que ces yeux-là regardent en l’air et sont attentifs à toute autre chose qu’au service divin. Parfois le texte est à rebours; et si les yeux de Madame Barnabas semblent attachés sur un paragraphe, que de choses elle lit entre les lignes!

On dirait qu’elle a déjà le don de bilocation ou la queue perfectionnée de Fourier, avec un œil au bout: car de même qu’elle sait tout ce qui se passe dans sa maison et en ville, rien ne lui échappe de ce qui se fait au presbytère et à l’église, où elle joue le rôle de la mouche du coche. Elle est la terreur des vicaires, du bedeau et du sacristain. Mais aussi, lorsque son digne curé s’enrhume, elle s’en aperçoit la première, et l’accable sous une montagne de pâtes, le sature de jus de réglisse, ou, tant que la toux n’aura pas capitulé, le mitraille avec force boules de gomme et caramels.

Il ne faut pas rendre la religion responsable des petitesses et des misères de l’humanité. Elle n’est ni la complice ni la dupe des abus qui se commettent en son nom. C’est elle qui disait par la bouche de saint Jacques: «Si quelqu’un parmi vous croit accomplir le culte, ne refrénant point sa langue, mais séduisant son propre cœur, son culte est vain; et si votre zèle est amer, ce n’est pas une sagesse venue d’en haut, mais une sagesse animale, diabolique». Elles devraient méditer ces paroles d’un apôtre, les personnes qui font profession de piété, et qui se montrent si âpres et si irascibles dans leurs manières, conduite qui les a fait appeler des anges à l’église, et chez elles, des démons. Leur zèle, au lieu de les dévorer, dévore les autres.

Prions Dieu de nous en délivrer; mais sachons bien qu’il y a toujours eu et qu’il y aura toujours, tant que durera le monde, des contrefaçons de la piété, parce qu’il y aura toujours des esprits de travers, des natures médiocres et des non-valeurs morales, qui s’imagineront que l’accomplissement de quelques pratiques extérieures constitue toute la science d’arriver au paradis. Nous avons nos saints et nos charlatans, nos géants et nos pygmées, comme il y a le diamant et le strass, l’or et le cuivre.

La véritable piété élève l’âme et ennoblit le cœur. Ceux qui la possèdent n’affectent ni n’affichent rien. Leurs regards portent la paix, leur conversation ré jouit; et, si près d’eux on se sent meilleur, à plus forte raison l’âme qui communie souvent devrait refléter Jésus-Christ, comme l’humble pâquerette placée à côté du lilas nous en communique l’agréable odeur. Mais, aveuglée par son amour-propre. Olympe ne pouvait se corriger de défauts dont elle ne se reconnaissait pas coupable. Comment lui démontrer qu’elle distingue une paille dans l’œil de sa voisine, et ne voit pas une poutre dans le sien? et comment lui ôter cette poutre? L’opération est délicate; elle doit être faite avec tous les ménagements de la charité. N’oublions pas le proverbe italien: Pour gouverner les âmes, il faut un verre de science, un baril de prudence et un océan de patience.

Madame Barnabas était une de ces personnes qui, en assistant au sermon, appliquent aux autres toutes les bonnes vérités qu’elles entendent; et pourtant, Dieu sait qu’il y a chez elles de quoi lasser la patience d’un saint1Volontiers aussi elles font paradede leur humilité; mais prenez-les seulement une fois au mot, et vous apprendrez jusqu’où va leur vertu.

Nous qui les voyons à l’œuvre, nous ne nous y trompons pas, et nous répudions et chassons énergiquement de nos rangs ceux et celles qui se couvrent du manteau de la piété, pour laisser croître sous son ombre toutes leurs mesquines passions. Eh quoi! ces gens-là se permettent tout, ils ne sont même pas honnêtes, et on leur donne le beau titre de dévots, c’est-à-dire de dévoués à Dieu et au prochain? Allons donc! Ils sont dévoués au prochain à la manière de Néron, qui faisait cadeau du ciel à ceux qui lui servaient de lampadaires.

Nous n’admettons pas ces vies pseudo ou semi-chrétiennes, qui recherchent avant tout le plus grand confortable de la conscience, et, en admettant les pratiques de surérogation, trouvent moyen d’éluder les devoirs les plus essentiels; nous protestons contre leurs principes, afin que l’ignorance ne prenne pas de là sujet d’attaquer la religion, qui n’a rien de commun avec la religiosité de ces âmes. La doctrine chrétienne est invariable; et les esprits faux qui se fabriquent un décalogue élastique à l’usage de leurs intérêts personnels, en réservant pour autrui les austérités de la pénitence et toutes leurs rigueurs de vieux jansénistes, ne rendent ridicules qu’eux-mêmes, surtout lorsqu’ils veulent se faire passer pour les chargés d’affaires du bon Dieu. C’est bien à de tels disciples que le Christ pourrait redire aujourd’hui: «Vous ne savez de quel esprit vous êtes!…».

Lisez les Pères de l’Église, en particulier saint Jean Chrysostôme, et vous verrez comment ils parlent de cet esprit-là.

Il n’en est pas moins vrai que ces vies mélangées scandalisent les faibles, nous compromettent, et diminuent prodigieusement la salutaire influence des vies réellement pieuses.

Olympe Barnabas, qui appartenait à la première catégorie, faisait en tout contraste avec Roseline de Valrange. Sa dévotion était imparfaite, désagréable, extravagante; tan lis que celle de Roseline était éclairée, sincère, efficace. Olympe avait le caractère doublé d’épines, et ne prononçait pas une parole sans piquer les autres: ainsi cette jeune fille des Contes de Perrault ne pouvait ouvrir la bouche sans laisser échapper un reptile ou un crapaud. Roseline, au contraire, était toujours affable, bonne et obligeante.

Dans un de ses ouvrages, saint Bernard dit que, loin de redouter les personnes qui le contrarient, le chrétien devrait soigneusement les chercher et les payer à prix d’or, pour avoir l’occasion de pratiquer le support mutuel et la douceur. Sans faire de longues recherches et sans dépenser ni or ni argent, Roseline avait trouvé cette personne précieuse; il ne lui restait plus qu’à profiter de son voisinage, pour se livrer à l’exercice de toutes les vertus. Désormais on pourrait lui dire, comme dans une ballade connue:

Prenez garde! la dame blanche vous regarde!

Ici, toutefois, c’était plutôt la dame noire.

En retrouvant l’ancien condisciple de son mari, et après s’être assurée que le malheureux Barnabas n’avait fait aucune confidence à Lucien, la veuve avait résolu de se remarier avec celui-ci.

Présomption et médiocrité sont sœurs:–Je suis encore une femme très présentable, se disait-elle; n’ai-je pas tout ce qu’il faut pour plaire et pour captiver?

Mais quand M. Duplessis lui parla de sa pupille, avec cet instinct féminin qui trompe rarement, elle devina en elle une rivale; et lorsqu’elle la vit parée de toutes les grâces de la jeunesse, elle lui voua une profonde aversion.

Nous jugeons les autres à travers notre âge, nos passions, nos goûts, notre position, nos désirs. La société est pour nous comme un immense kaléidoscope, où personnes et choses prennent un aspect divers, suivant le point de vue que nous adoptons. Olympe comprit tout de suite qu’entre elle et Lucien cette charmante enfant était de trop; et de prime abord Roseline se dit aussi, avec un petit frisson de contrariété, qu’à la place de l’isolement et de la paix du cloître, elle aurait à subir la tyrannie de cette vieille coquette aux regards méchants, qui allait se placer entre elle et le bonheur.

Elle ne se trompait pas. La plus basse envie pénétra sourdement dans l’âme de Madame Barnabas, et ne fit que s’accentuer davantage, à mesure qu’elle découvrait à Mademoiselle de Valrange un talent inédit ou une qualité nouvelle. Comment! elle n’était pas seulement jolie, elle se permettait encore d’être spirituelle, instruite et parfaitement élevée? Ceci dépassait les bornes. Et, les yeux d’une rivale étant toujours flatteurs, Olympe lui trouvait une foule d’autres avantages propres à exciter l’admiration et l’estime. Craignant, à juste titre, qu’une telle pupille ne fît trop d’impression sur son tuteur, elle se promit bien de l’espionner et de ne pas lui ménager les coups de griffes.

Les méchants savent mauvais gré aux bons de leurs vertus. Le mérite des autres les humilie et leur paraît un reproche, une censure indirecte de leur infériorité.

Qu’est-ce donc quand la jalousie s’en mêle?

Et qui peut empêcher une femme d’être jalouse?…

A six heures précises, Madame Barnabas vint chercher Roseline pour la conduire dans la salle à manger.

Dès qu’elle y parut, tous les regards se braquèrent sur elle avec une expression de curiosité malveillante. On la considéra des pieds à la tête, et tout fut dit; les langues se remirent à l’ouvrage, et les éclats de voix retentirent de plus belle. Ces dames n’avaient pas l’esprit et le cœur hospitaliers; elles accueillaient mal les idées étrangères et les nouveaux visages. En voyant cette jeune personne si distinguée, toutes se dirent: Voilà l’ennemi! Et d’un coup d’œil elles s’étaient comprises, elles se sentaient solidaires.

Le dîner parut à Mademoiselle de Valrange d’une longueur interminable. D’abord elle n’était pas au courant des conversations; et ce fut avec plaisir qu’elle prit congé de l’intéressante galerie, pour se reposer tout à son aise.

Elle occupait, au second étage, deux grandes pièces séparées par un étroit corridor. Celle qui donnait sur la rue devint sa chambre et son salon, l’autre lui servit de cabinet de toilette. La journée du lendemain se passa en arrangements. Nos habitudes, nos affaires et la disposition de notre demeure, c’est toujours une extension de nous-mêmes, et nous avons raison d’y tenir. Cependant, pour réserver à Lucien la satisfaction d’acheter à son goût tout ce qui composerait leur ménage, Roseline conserva, sans y rien changer, l’ameublement de Madame des Lauriers, ses fauteuils de velours d’Utrecht jaune et ses tentures de même couleur; sur la cheminée, une pendule à sujet, des chandeliers de cristal; au milieu de la pièce, la classique table ronde avec dessus de marbre; au fond, le lit, près de la porte; à droite, une commode; en face, un piano d’Érard. Pour compléter l’ensemble quelques paysages d’une teinte douteuse s’étalaient pompeusement sur les lambris.

Le seul luxe que l’orpheline se permit dans la suite fut un petit parterre de fleurs dont elle environnait une statue de Notre-Dame des Victoires, installée sur sa commode. Femmes et fleurs sont les plus jolies choses de la création; et toutes deux se recherchent et s’aiment. Les Orientaux vont jusqu’à dire que la femme est une fleur qui parle. En raison de cette sympathie mutuelle, Mademoiselle de Valrange préférait les violettes, qui dissimulent sous l’herbe leur simple corolle, mais que leur suave parfum fait vite découvrir; de même qu’elle cachait ses vertus sous un extérieur modeste, jusqu’au jour où le bien répandu autour d’elle la faisait reconnaître.

Plusieurs fois Madame Barnabas vint la voir, pour sonder son cœur et examiner sa chambre. Mais elle comprit que toutes ses simagrées hypocrites ne parviendraient pas à surprendre ce caractère franc, cet esprit perspicace; et, lorsqu’elle se crut devinée, ses visites devinrent de plus en plus rares.

III
PREMIÈRES HOSTILITÉS

Table des matières

Mademoiselle de Valrange n’avait pas tardé à s’apercevoir que la moitié de la maison était liguée contre l’autre. Ces dames voulaient toutes faire prévaloir leur avis: aussi, à table et au salon, c’étaient des taquineries sans fin; chaque idée se voyait assaillie, prise et reprise comme autant de petits sièges de Saragosse; ce qui n’empêchait pas qu’on ne se remît vite d’accord, dès qu’il s’agissait de relancer le prochain. Celui-ci faisait tous les fiais de la réconciliation, de même que le jugement du Sauveur rendit amis Pilate et Hérode.

Et c’était cette collection de types délicieux et complets, qui se proposait de régenter le gouvernement et la ville? Il fallait les entendre, blâmant celui-ci, raillant celui-là, à tort et à travers!

Un langage si peu conforme à ses sentiments, causait à Roseline l’impression la plus pénible; et, en l’écoutant, elle se laissait aller à une profonde mélancolie. Son âme vertueuse et honnête ne pouvait admettre les voies tortueuses, les sous-entendus, la duplicité, le mensonge, l’intérêt égoïste, les rivalités ambitieuses, et tout ce cortège de petites passions, cousines germaines de l’envie et de la méchanceté. Or, cette affreuse tribu prenait ses ébats en famille, dans la rue de l’Observatoire.

Elle résolut donc de se tenir à l’écart de toutes les coteries, et même de s’effacer le plus possible, pour éviter d’impitoyables coups de langues. Qui veut vivre en paix, dit le proverbe, voit, entend et se tait.

Mais quoi qu’on fasse, qu’on aille à droite ou à gauche, qu’on voie toute la ville ou qu’on ne voie personne, on n’évite pas pour cela les persécutions de la légèreté ou de la malice; et, en général, ce sont les vies les plus belles qui sont les plus calomniées, les plus nobles actions qui sont les plus critiquées, les intentions les plus louables qui sont les plus discréditées. On dirait que notre vertu fait notre crime.

Est-ce que la beauté, la distinction, le talent, l’élévation de l’esprit, la délicatesse du cœur, tout ce qui charme, tout ce qui assure à quelqu’un une supériorité quelconque,–et toute supériorité est un exil,–n’a pas toujours été combattu en ce monde? Est-ce que le juste n’y a pas toujours souffert? Les sots et les méchants sont partout les mêmes. La vie, jusque dans les meilleures conditions, dans celles où l’on espère goûter un repos et un bonheur relatifs, est un tissu de contrariétés; c’est une lutte de chaque heure, de chaque instant. Il nous faut souffrir, comme il nous faut respirer. Mais ne nous laissons point abattre par ces découvertes; rejetons toute pensée décourageante, toute susceptibilité. Que plutôt notre mépris, notre pitié répondent à la sottise et à la méchanceté humaines. L’âme doit rester grande et généreuse pour mieux faire face à ses ennemis; il est nécessaire qu’ils nous sentent du courage, avec le désir de triompher de toutes leurs embûches. Une chose surtout qu’on ne doit pas négliger, c’est de faire oublier ses succès par un redoublement de modestie.

Oh! la grande chose, la chose importante que de se faire pardonner ses qualités et ses succès! C’est encore plus difficile que de rendre le bien pour le mal.

Mademoiselle de Valrange allait régulièrement à la messe chaque jour; elle travaillait chez elle toute la matinée; sortait pendant une heure, après le déjeuner, accompagnée d’une femme de chambre; puis rentrait jusqu’au dîner, qui était suivi d’une petite promenade; et, à neuf heures, elle se couchait comme une pensionnaire. Une telle vie était aussi sérieuse qu’irréprochable.

D’un autre côté, il n’y avait aucune recherche dans ses toilettes; elle ne parlait jamais d’elle et de ce qui ne la regardait pas. N’importe! on trouverait bien quelque grief à lui opposer. Ainsi, par exemple, elle ne se mèlait point aux conversations qu’alimentait la médisance, et on lui en voulait de sa réserve.

«Les gens vulgaires, dit Silvio Pellico, mettent toujours leurs suppositions d’accord avec la perversité de leur propre cœur. Infidèles interprètes de ce qu’on leur dit, toujours ils donnent un sens coupable aux discours les plus simples, aux actions les plus innocentes; ils rêvent du mystère là où il n’y en a pas l’ombre.»

Ceux dont l’esprit manque de justesse ne peuvent avoir de justice. La raison n’a pas de prise sur la déraison.

D’ailleurs, il est aussi facile que peu glorieux d’attaquer une femme sans défense; et, selon sa coutume, Madame Barnabas ouvrit le feu.

Grâce à un mot perfide, habilement lancé au milieu du clan indiscret, les bonnes âmes de l’Observatoire se demandèrent: Mais enfin, quelle est donc cette demoiselle de Valrange qui nous arrive comme Melchisédech? Est-ce une aventurière? D’où sort-elle? Que vient-elle faire ici? Nous ne connaissons ni sa famille ni le chiffre de sa dot. C’est bien drôle! Attendons un peu: nous allons voir comment elle tournera. Hum! je n’augure pas bien d’elle, moi!

Comme s’il était obligatoire de rendre des comptes à ces dames!

Il est vrai qu’elles tenaient un registre, très exact et souvent parcouru, de toutes les fortunes du département.

Excitées par Olympe, elles se montrèrent aussitôt disposées à juger mal tout ce que dirait, tout ce que ferait l’orpheline. Ne pouvant mordre sur sa conduite, elles se jetèrent à belles dents sur ses moindres paroles, pour en dénaturer le sens et le retourner contre elle; sur ses actions les plus indifférentes, pour les éplucher, les passer au crible de leur fantaisie, et y découvrir matière à imputations fâcheuses.

Bientôt elles ne prirent même plus la peine de dissimuler leurs défiances; et Roseline remarqua qu’on ne répondait à son salut que par un petit sourire contraint. On la désignait du regard, on lui faisait sentir qu’elle était de trop, on s’éloignait d’elle, on affectait de ne lui point parler; ou bien c’étaient des allusions blessantes, des contradictions, des refrains évidemment inspirés par la malveillance.

Il est dur de constater qu’on a parfois pour ennemis des gens à l’égard desquels on se sent animé de favorables dispositions. Si les bons procédés passent inaperçus pour ceux qui en ignorent l’usage, moins on est capable de mauvais procédés, plus on y est sensible.

Savez-vous, chère lectrice, ce que c’est qu’un certain nombre de femmes inoccupées réunies ensemble? Vous êtes-vous trouvée le point de mire de leurs traits envenimés?–Oui!–Alors je vous plains.– Non!–Eh bien, je vous en félicite, vous êtes une heureuse mortelle

Détestée sans motifs, Mademoiselle de Valrange résolut de ne rien changer à sa manière d’être et à son genre d’existence, puisqu’ils étaient réglés d’après les enseignements de ses pieuses maîtresses.

Nous voyons tous les jours notre prochain en grande ou en petite tenue: prenons-le tel qu’il est, et montrons-lui la même égalité d’humeur. L’essentiel, pour une âme droite et pure, n’est-il pas de savoir qu’elle agit bien? Après cela, il faut laisser dire, et continuer sa route avec la prudence nécessaire, sans se tourmenter des jugements humains. «La plus grande finesse est presque toujours de n’en point avoir,» disait le grand Condé.

Mais la vertu ne rend pas impassible. Roseline souffrit beaucoup de cette opposition, dont elle ignorait la cause. Et puis, il y avait dix jours qu’elle était à Châlons-sur-Loire, et son tuteur n’avait pas encore paru dans la maison. Quand reviendrait-il? Devait-elle rester longtemps ainsi? Ah! plus que jamais il lui manquait le cœur d’une mère, ce chef-d’œuvre de la création. Elle avait besoin d’être fortifiée par une voix amie, et personne à qui elle pût dire: Je souffre!…

Comme il y a des existences vouées aux déceptions! Cette pauvre enfant, qui avait cru trouver à l’Observatoire la salle d’attente du bonheur, s’y voyait maintenant aux prises avec des passions qui la saisissaient dans leur engrenage pour la torturer. Ainsi, le juste poursuivi par l’injuste ne peut même pas obtenir qu’on le laisse en repos, dans l’austère solitude de sa vie!

Roseline avait trop d’esprit pour ne pas comprendre toutes les méchancetés qui se tramaient contre elle. Attristée, d paysée, ne pouvant écrire à son tuteur, qui ne lui avait pas donné son adresse, souvent elle se rendait à l’église pour y répandre son cœur au pied du tabernacle; et Dieu, père des opprimés, la replaçait dans les régions immuables et sereines où l’on rencontre les seules vraies consolations.

Ah! que nous serions vite saints, si nous prenions l’habitude de savourer, pour l’amour de Dieu, toutes les choses déplaisantes qui nous surviennent!

Enfin, le quinzième jour, M. Duplessis, de retour à Châlons-sur-Loire, s’empressa de faire visite à sa pupille. Mais Olympe, qui l’avait vu venir, l’arrêta au passage, et le pria d’entrer dans son appartement, situé au premier.

Il en fut de même le jeudi et le dimanche, chaque fois que Lucien se rendit chez Mademoiselle de Valrange, qu’il ne voulait pas recevoir chez lui. Elle le voyait donc bien moins librement qu’autrefois. Dès qu’il arrivait, Madame Barnabas, sachant son heure et reconnaissant son coup de sonnette, s’arrangeait toujours de manière à le rencontrer; et, sous prétexte qu’elle avait une communication très pressante à lui faire, un avis des plus importants à lui demander, ella l’attirait dans son salon. Là, cette nouvelle sirène s’efforçait de l’occuper et de le distraire, pour qu’il ne lui restât que le moins de temps possible avant l’heure du dîner.

Sa sollicitude le suivait pas à pas, elle embrassait sa vie tout entière jusque dans les plus menus détails; et, Lucien demeurant aussi rue de l’Observatoire, au no28, il lui était facile de l’espionner, de le garder à vue et à double vue. Elle savait qu’il se levait à telle heure, qu’il sortait à telle autre, qu’il faisait ceci et cela; elle connaissait son caractère, ses habitudes, l’état de sa santé, le nom de ceux qu’il allait voir, et celui de tous ceux qui lui rendaient visite. Souvent elle le guettait de longues heures derrière ses persiennes; et lorsqu’il sortait, choisissant le bon moment, elle faisait exprès de sortir elle-même pour le rencontrer comme par hasard, et saisir au vol quelques paroles aimables.

Avec une habilité consommée, elle s’insinua si bien dans la confiance de M. Duplessis, qu’au bout de plusieurs semaines, par ses faux rapports, ses réticences désobligeantes et ses suggestions perfides, elle avait commencé à le détacher graduellement de sa pupille, et bénéliciait du terrain que celle-ci perdait. Mais, pour le gagner complètement, elle eut soin de dissimuler l’aversion qu’elle portait à sa rivale. Elle présentait donc son cliché, et en attendait l’effet d’un œil qu’elle s’efforçait de rendre indifférent; elle exhalait sa méchanceté avec mesure, et conservait assez de sang-froid pour choisir la place où elle voulait frapper. C’était le travail du termite qui détruit le géant des forêts, ou celui de la goutte d’eau qui creuse la pierre. Or, à force d’entendre répéter les mêmes choses, on finit par y ajouter foi.

Quand le Prophète nous assure que le venin de l’aspic est sur les lèvres de certaines personnes, qu’elles aiguisent leur langue comme celle du serpent, et que, semblables à ce reptile, elles se glissent dans l’ombre et mordent en silence», ces expressions si énergiques ne sont elles pas bien vraies? C’est la nature prise sur le fait, nous sommes forcés d’en convenir.

Lucien était trop simple et trop droit pour se rendre compte de tous les manèges de la veuve, pour la suivre dans tous ses détours. Il lui témoignait de la considération et lui parlait avec bienveillance; et déjà, pour lui être agréable, il commençait à humilier Roseline et à la traiter sévèrement.

Ainsi, lui qu’elle aimait, il faisait cause commune avec ses ennemies, pour l’accabler!

La force de l’habitude jouant un grand rôle dans notre existence, Olympe parvint peu à peu à se rendre nécessaire, et, par conséquent, plus que jamais sa volonté devint la boussole qui régla les rapports du tuteur et de la pupille. Celle-ci n’alla même pas à l’enterrement de la supérieure qui l’avait élevée, parce que la sibylle de Châlons-sur-Loire, consultée par Lucien, y avait opposé son veto.

Un autre jour, c’était une touffe de muguet que Mademoiselle de Valrange portait sur son chapeau. Comme il lui seyait à ravir, Olympe prétendit que ces petites fleurs étaient une sorte d’affiche, pour attirer tous les regards sur un teint mat et de jolis cheveux châtains. Aussitôt une observation de M. Duplessis fit mettre de côté l’innocent muguet.

Impossible de dire toute la peine que Madame Barnabas se donnait pour susciter entre eux ces discussions, ces brouilles, ces petites querelles qui usent et refroidissent l’amitié. C’était un acheminement vers la rupture qu’elle souhaitait; et, pour l’amener, aucune trahison ne lui coûterait. Seulement, pour mieux voiler son égoïsme et sa jalousie, elle donnait à ses insinuations de louables motifs.

Est-ce à l’honneur du beau sexe? je n’en sais rien; mais on prétend que la femme la plus médiocre battrait cent fois un grand homme, et qu’elle a tout autant de finesse qu’un homme d’esprit. Toujours est-il que nous voyons Lucien, ce savant, ce philosophe spéculatif, qui niait le mal dans les autres parce qu’il ne le trouvait pas en lui-même, se laisser surprendre par une hypocrite sentimentale, et désespérer la pauvre enfant qui a eu le malheur de s’attacher à lui.

Toutes ces petites tracasseries ne suffirent bientôt plus à Madame Barnabas. Elle pensa que c’était encore trop de voir l’orpheline deux fois par semaine, et son plan fut arrêté pour le jour même.

Précisément, ce jeudi-là, inquiète des stations prolongées que son tuteur faisait chez la veuve, Roseline à son tour essaya d’aller au-devant de lui; mais quand Lucien l’aperçut dans l’escalier, il lui jeta un coup d’œil significatif et lui dit d’un ton sec:

–Je suis à vous tout de suite.

Tandis qu’elle remontait tristement chez elle, Madame Barnabas, comprenant qu’il fallait frapper un coup décisif, faisait à Lucien la scène la plus pathétique, pour emporter d’assaut un nouveau gage de soumission aveugle à ses désirs.

–Je vous retiens malgré vous, je le vois bien, disait-elle d’une voix doucereuse. Hélas! je sais que vous ne pouvez vous passer de Mademoiselle de Valrange, et je n’ai pas droit aux mêmes privilèges qu’elle, puisque nos rapports ne sont pas les mêmes. C’est à peine si j’ose vous inviter à entrer chez moi. Vous venez plus tard, vous partirez plus tôt!…

Et cette égoïste caressante, obséquieuse et politique, se lamenta environ une demi-heure, abusant de ces fausses larmes dont nous lui connaissons le monopole, de ces larmes qui la trompaient elle-même, après avoir trompé les autres.

Femme rit quand elle peut et pleure quand elle veut.

–N’est-ce pas, gémit-elle, que Mademoiselle de Valrange est tout pour vous, et que les autres ne sont rien?

Le pauvre tuteur, louché de son affliction, répondit pour la calmer:

–Soyez sûre que je ne m’intéresse à Mademoiselle de Valrange que par devoir.

Médire de ce qu’on aime pour cacher ses vrais sentiments, c’est là une ruse aussi ancienne que la société: n’importe, elle a toujours du succès, même auprès des trompeurs et des trompeuses qui l’ont déjà employée pour leur compte personnel.

Olympe Barnabas tressaillit de joie, et, prenant une attitude grave, avec un air mystérieux:

–J’ai quelque chose à vous confier, reprit-elle. Il serait peut-être préférable de me taire; mais je veux agir, avant tout, dans votre intérêt, parce que votre réputation m’est aussi précieuse que la mienne. Eh bien! je dois vous prévenir, en amie dévouée, que vos rapports trop fréquents avec Mademoiselle de Valrange donnent lieu à différents commentaires. J’ai entendu dire en ville telle et telle chose, qu’il est inutile de vous répéter; et je crois, là, sincèrement, que vous feriez bien de ne plus venir ici que le dimanche, pour ne pas vous compromettre.

La bonne âme excellait dans ce charlatanisme des gens habiles, qui consiste à insuffler aux autres une idée ou une résolution dont eux-mêmes doivent recueillir tout le profit, et cela, sans s’exposer en la suggérant. Au contraire, on leur témoigne parfois plus de reconnaissance que l’on n’en éprouverait pour le meilleur des conseils.

Elle oubliait aussi d’avouer que les commentaires étaient de son invention, et que si telle chose avait été dite, sa propre langue en avait seule toute la responsabilité.

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16 января 2025
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220 стр. 1 иллюстрация
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4064066317690
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